La richesse, encore et toujours

Pas (encore ?) découragé, je con­tin­ue à courir après une déf­i­ni­tion sat­is­faisante de la richesse et du bas­cule­ment des rap­ports soci­aux qui lui est lié. Pour résumer les deux épisodes précé­dents (ici puis ) et les intens­es dis­cus­sions aux­quelles ils ont don­né lieu, mes ten­ta­tives se sont suc­ces­sive­ment heurtées à deux écueils :
  • le rôle de la richesse ne se lim­ite pas à des mécan­ismes formels ; chez les Inu­its de l’Alas­ka, par exem­ple, le riche tire bien sa préémi­nence sociale de ses pos­ses­sions, mais ne pos­sède man­i­feste­ment aucun droit for­mal­isé sur les autres mem­bres du groupe.
  • les notions de droit com­muné­ment util­isées ne per­me­t­tent pas de dis­tinguer de manière ferme les droits sur des humains des droits sur les objets ou les ani­maux. Un esclave, en par­ti­c­uli­er, est une « chose » juridique.
Je repars donc à l’as­saut en ten­ant compte de ces deux élé­ments. Je présente d’a­vance mes excus­es pour le fait que les para­graphes qui suiv­ent revi­en­nent par­fois sur des notions déjà traitées dans les bil­lets précé­dents ou, inverse­ment, que cer­tains développe­ments utiles à la com­préhen­sion du débat ne soient pas répétés ; mes lecteurs (s’il en reste encore) com­pren­dront que le blog est un espace pour réfléchir à voix haute, et qu’il est pour moi une sorte de brouil­lon avant un éventuel exposé struc­turé du raison­nement… si d’aven­ture celui-ci survit à l’ex­a­m­en cri­tique !

1. La différence entre richesse et ressource

Com­mençons par rap­pel­er la dis­tinc­tion néces­saire entre ressource et richesse. Toute richesse est une ressource, mais toute ressource n’est pas néces­saire­ment une richesse. En d’autres ter­mes, la richesse est un sous-ensem­ble des ressources.
Les ressources représen­tent l’ensemble des choses utiles, ou néces­saire, à un proces­sus don­né. On peut d’ailleurs par­ler de ressources hors du con­texte social, par exem­ple à pro­pos d’écologie, pour une espèce ani­male ou végé­tale. Le terme de richesse, lui aus­si, peut revêtir un sens large (une terre riche, une riche idée), auquel cas il est syn­onyme d’abondance. Mais la richesse doit ici s’entendre dans un sens social et économique plus strict. La richesse est une ressource prise dans des rela­tions sociales déter­minées (on peut faire le par­al­lèle avec la dis­tinc­tion entre moyen de pro­duc­tion et cap­i­tal : une scie est un moyen de pro­duc­tion de planch­es quoi qu’il arrive, mais c’est seule­ment dans un con­texte social déter­miné qu’elle devient égale­ment un cap­i­tal).
Quelles sont donc ces déter­mi­na­tions sociales qui font de la ressource une richesse ?
Pre­mier point, la richesse n’est pas seule­ment une ressource (une « chose » dans le lan­gage des juristes), c’est un bien, c’est-à-dire une chose sur laque­lle on détient des droits.

2. Deux catégories de biens

Le prob­lème, c’est qu’il est impos­si­ble de raison­ner cor­recte­ment si l’on s’en tient à ce niveau de général­ité. Au sein des biens (donc des droits), il est impératif de procéder à cer­taines dis­tinc­tions. Le prob­lème, c’est que la prin­ci­pale d’en­tre elles ne recou­vre pas des caté­gories com­muné­ment admis­es, et qu’il n’ex­iste donc aucun mot de vocab­u­laire qui lui cor­re­sponde.
Celle-ci porte, au sein des biens, sur la nature des choses que l’on pos­sède, c’est-à-dire sur l’ob­jet des droits – un point dont A. Tes­tart avait par­faite­ment iden­ti­fié l’importance, même s’il n’en avait pas tiré toutes les con­séquences. Le raison­nement social doit en effet impéra­tive­ment dis­tinguer d’une part, les droits qui con­cer­nent sur des objets, matériels ou immatériels (sci­es, haches, arbres, col­liers, porcs, mais aus­si chants, dans­es, con­nais­sances ésotériques, etc.), d’autre part, les droits qui por­tent sur des êtres humains.
Au pre­mier abord, il n’y a là aucune espèce de dif­fi­culté. Tout étu­di­ant en droit sait que cette dis­tinc­tion est recon­nue de longue date, la pre­mière caté­gorie de droits regroupant des droits dits « réels » (de la res romaine, la chose qui n’est ni une per­son­ne, ni une action), la sec­onde les droits « per­son­nels ». Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mon­des juridique, si cet appar­ent con­sen­sus ne dis­sim­u­lait deux chausse-trappes red­outa­bles pour le raison­nement soci­ologique.
Un marché aux esclaves à Rome
La pre­mière est que dans cer­taines sociétés, les droits sur un indi­vidu peu­vent être si éten­dus que cet indi­vidu perd virtuelle­ment toute per­son­nal­ité juridique : aux yeux de la loi, il devient un objet. Symétrique­ment, pour celui qui le pos­sède, il ne fait guère de dif­férence sur le plan économique qu’il soit un être humain, un ani­mal ou un meu­ble. Ain­si, selon la logique juridique, les droits que l’on détient sur l’esclave (puisque c’est de lui qu’il s’agit) ne ren­trent pas dans la caté­gorie des droits per­son­nels, mais dans celle des droits réels.
Mais si, en toute logique, l’esclave peut être assim­ilé à une chose du point de vue du droit, cha­cun sait qu’en réal­ité, il n’en est pas une – le droit romain lui-même a d’ailleurs dû com­pos­er avec ce fait. Ce qui est cohérent du point de vue pra­tique du juriste (l’assimilation d’un être humain à une « chose ») représente une entrave majeure pour le raison­nement social, qui doit absol­u­ment préserv­er la dis­tinc­tion entre « vraies » choses et êtres humains juridique­ment réduits au rang de choses. Ce point est d’autant plus piégeur qu’il n’existe aucun terme qui désigne les droits détenus sur les seules entités qui ne sont pas des êtres humains : le droit « réel » ne cor­re­spond à cet ensem­ble que dans les rares sociétés qui, comme la nôtre, pro­scrivent l’esclavage. C’est pourquoi, dans la suite de ce texte, j’u­tilis­erai sys­té­ma­tique­ment le terme de « être humain » plutôt que celui de « per­son­ne », trop sus­cep­ti­ble de vari­a­tions selon la sit­u­a­tion juridique. Autrement dit, si le droit peut con­sid­ér­er que l’esclave (ou l’individu frap­pé d’incapacité) n’est pas une « per­son­ne », il n’y a pas d’ambigüité sur le fait qu’il demeure un être humain.
Il est un sec­ond prob­lème avec la dis­tinc­tion entre droits réels et per­son­nels, qu’il faut relever même s’il est moins cri­tique que le précé­dent. Les droits per­son­nels évo­qués par les manuels sont avant tout ceux du créanci­er sur le débi­teur, et plus pré­cisé­ment les droits qui, chez nous, dérivent exclu­sive­ment du trans­fert de pro­priété sur des objets. Ceci con­duit à une dou­ble erreur de per­spec­tive : dans les sociétés passées, en plus de l’esclavage, il exis­tait bien d’autres droits sur les humains que le droit de créance. Ces droits, qu’ils con­stituent ou non de la richesse, y jouaient un rôle con­sid­érable. En les pro­scrivant (ne restent peu ou prou chez nous que les droits des par­ents sur les enfants), notre pro­pre droit nous place à une fenêtre d’ob­ser­va­tion réduc­trice, qui nous pousse à une dou­ble erreur de per­spec­tive :
  • celle con­sis­tant à assim­i­l­er, pour l’essentiel, les droits per­son­nels à ceux du créanci­er.
  • celle con­sis­tant à voir les créances comme déri­vant exclu­sive­ment de trans­ferts de biens matériels, alors que dans d’autres sociétés, une par­tie au moins des droits sur les per­son­nes (autres que ceux du créanci­er) sont trans­férables et peu­vent don­ner lieu à des oblig­a­tions sim­i­laires à celles des trans­ferts d’objets.
Cette dis­tinc­tion, au sein des biens (i.e., des droits sur les choses), selon la nature de l’objet du droit, qui ne recou­vre donc pas la dis­tinc­tion tra­di­tion­nelle entre droits réels et per­son­nels, est la plus essen­tielle pour le raison­nement social sur la richesse. Il est cepen­dant néces­saire d’en effectuer une deux­ième, selon le type de droits con­cernés. Sans ignor­er ce que ce terme peut avoir de prob­lé­ma­tique, il faut en effet pren­dre en compte la dif­férence entre une pro­priété plus ou moins com­plète d’un bien, qui per­met notam­ment de l’aliéner ou de le détru­ire, et des droits plus restreints, en par­ti­c­uli­er le droit d’usage. Tout cela des­sine le tableau suiv­ant (où les colonnes jouent un rôle beau­coup plus impor­tant que les lignes) :
  Biens (droits sur des choses)
  Droits sur objet
autre qu’un être humain
Droits sur des êtres humains
Pro­priété 1 2
Autres droits (dont usage) 3 4
Comme je le dis­ais, un prob­lème majeur, qui con­tribue beau­coup à entraver la réflex­ion, est qu’il n’existe aucun terme qui désigne sans ambiguïté cer­tains sous-ensem­bles de ce tableau. En par­ti­c­uli­er, les « droits sur des objets autres qu’un être humain » (ensem­ble 1 + 3) ne peu­vent être désignés autrement que par une longue et pénible périphrase. Faute de mieux, je pro­pose par con­séquent d’utiliser la nota­tion math­é­ma­tique cor­re­spon­dant à la néga­tion : si l’on appelle H l’ensemble des droits pou­vant exis­ter, dans une société don­née, sur des êtres humains (2 + 4), l’ensem­ble qui regroupe les droits sur autre chose que les êtres humains s’écrit ¬H (non H). Quant au sous-ensem­ble 1, qui désigne, au sein de ¬H, ceux qui relèvent spé­ci­fique­ment du droit de pro­priété, il sera noté P¬H.
Déf­i­ni­tion : est une richesse tout bien (tout droit) pou­vant être con­ver­ti en (échangé con­tre) des élé­ments de P¬H.
Au sein de l’ensemble des richess­es, on dis­tingue donc aisé­ment deux sous-ensem­bles, qui regroupent respec­tive­ment les richess­es qui sont elles-mêmes des P¬H, et celles qui n’en sont pas.

Forme élémentaire, ou minimale

La tombe « prin­cière » de Var­na
(Âge du cuiv­re)
Le pre­mier cas de fig­ure cor­re­spond au fait que cer­tains objets, cer­tains ani­maux, cer­taines chan­sons, puis­sent servir à acquérir d’autres objets, d’autres ani­maux, d’autres chan­sons. Il s’ag­it de la forme élé­men­taire, ou min­i­male, de la richesse, qui existe dans toutes les sociétés humaines. C’est la rai­son pour laque­lle la dénom­i­na­tion choisie par A. Tes­tart pour désign­er cer­taines sociétés, de « monde sans richesse », n’est sans doute pas la plus heureuse qui soit. Je pro­poserais volon­tiers de par­ler plutôt de « monde à richesse min­i­male » (sur le mod­èle des « organ­i­sa­tions poli­tiques min­i­males » pro­posé par le même auteur), pour sig­ni­fi­er que la richesse est présente, sans toute­fois déter­min­er de manière sig­ni­fica­tive les rap­ports soci­aux. Tou­jours selon A. Tes­tart, dans le monde I, la richesse n’est pas « sociale­ment utile » (on pour­rait aus­si dire : « sociale­ment effi­ciente »). Les choses sur lesquelles por­tent les droits P¬H sont utiles à la vie, mais n’in­ter­vi­en­nent pas comme des inter­mé­di­aires dans les rap­ports soci­aux. La sphère des droits P¬H est en quelque sorte refer­mée sur elle-même.
À ce cloi­son­nement des biens P¬H cor­re­spond celui des biens H. Ceux-ci nais­sent et dis­parais­sent, peu­vent être trans­férés, et une bonne par­tie (sinon l’essentiel) du jeu social se noue autour de ces mou­ve­ments. Mais, comme je viens de le dire, ces mou­ve­ments n’impliquent pas ceux de P¬H. S’ils met­tent en jeu quelque chose, ce ne peut être que le trans­fert inverse d’un autre droit H, générale­ment de même nature (par exem­ple, dans l’échange de sœurs) ou la four­ni­ture d’un ser­vice / tra­vail (ser­vice pour la fiancée).

Forme étendue, ou développée

On peut par­ler de forme éten­due, ou dévelop­pée, de la richesse, lorsque des biens P¬H sont con­vert­ibles soit en droits d’usage (en par­ti­c­uli­er tem­po­raires), soit en droits H. Le pre­mier cas de fig­ure cor­re­spond au prêt à intérêt et, plus générale­ment, à divers­es formes de rente. Le sec­ond cor­re­spond aux sit­u­a­tions où la pos­ses­sion d’ob­jets, d’an­i­maux ou de savoirs ésotériques per­met d’ac­quérir des biens H ou, inverse­ment, de se libér­er d’oblig­a­tions per­son­nelles (en par­ti­c­uli­er, dans le domaine judi­ci­aire).
L’existence de telles formes exprime de manière directe l’efficience sociale de la richesse : si on les observe dans une société, alors cette société ne relève plus du monde I (mais inverse­ment, l’efficience sociale de la richesse ne se lim­ite pas à ces formes, une société peut relever du monde II / III sans que ce décloi­son­nement des divers types de biens y soit observé, et donc en l’ab­sence de richesse éten­due).

Sociétés à richesse socialement efficiente / utile

Déf­i­ni­tion : Une société est dite « à richesse sociale­ment effi­ciente » (ou « à richesse sociale­ment utile ») si l’instauration, la péren­ni­sa­tion, ou la dis­so­lu­tion de cer­tains rap­ports soci­aux – en-dehors de celui lié à l’échange de P¬H – néces­site le trans­fert d’un mon­tant économique­ment sig­ni­fi­catif de P¬H.
Cette déf­i­ni­tion peut égale­ment être for­mulée par sa con­tra­posée :
Déf­i­ni­tion : une société est dite « à richesse min­i­male » si le seul rap­port social dont l’instauration, la péren­ni­sa­tion ou la dis­so­lu­tion sup­pose le trans­fert de P¬H économique­ment sig­ni­fi­cat­ifs est celui lié à l’échange de P¬H.
En ter­mes plus ordi­naires : la richesse est sociale­ment effi­ciente (et donc, sociale­ment utile) lorsque les droits de pro­priété sur les biens ¬H devi­en­nent un élé­ment con­sti­tu­tif de la dynamique des rap­ports soci­aux, en-dehors bien sûr de celui lié à l’échange de ces biens entre eux.

Commentaire 1 : des transferts « économiquement significatifs »

Un pre­mier aspect est la notion de trans­ferts « économique­ment sig­ni­fi­cat­ifs », déjà sig­nalée dans un bil­let précé­dent : il faut en effet écarter les sit­u­a­tions où quelques biens devaient être trans­férés à titre de gage de bonne volon­té, mais où ces biens ne représen­taient pas un investisse­ment par­ti­c­uli­er. Il y a là, évidem­ment, une zone grise, d’indéter­mi­na­tion, où dans cer­tains cas on peut ne plus très bien savoir si les biens con­cernés sont encore des token sym­bol­iques, ou si le tra­vail qu’ils incor­porent ne peut plus être tenu pour nég­lige­able.

Commentaire 2 : les deux modes d’efficience sociale de la richesse

La richesse peut exercer une effi­cience sociale selon deux modal­ités :
  1. celle, formelle, des rap­ports juridiques : les biens P¬H per­me­t­tent doré­na­vant d’acquérir des droits sur les humains, ou d’acquitter une oblig­a­tion pesant sur un humain (prix de la fiancée, amendes, wergild, esclavage). C’est la voie priv­ilégiée par Tes­tart (avec toute­fois un traite­ment prob­lé­ma­tique de l’esclavage, évac­ué en cours de route de l’analyse).
  2. celle, informelle, des sit­u­a­tions de fait (sit­u­a­tions non pris­es en compte par A. Tes­tart, celles des sociétés S) : en par­ti­c­uli­er, celles sus­cep­ti­bles d’entraîner à la fois une exploita­tion du tra­vail d’autrui et une dom­i­na­tion sociale.
    • la pos­ses­sion d’un moyen de pro­duc­tion per­met de nouer un rap­port avec le tra­vailleur qui assure au pro­prié­taire de percevoir à ce titre une frac­tion du pro­duit.
    • le prêt à intérêt, où la mise à dis­po­si­tion tem­po­raire d’un droit d’usage s’effectue en échange du pro­duit d’un tra­vail de l’emprunteur.
Là encore, ce qui précède peut être for­mulé par la con­tra­posée : une société du monde I (« à richesse min­i­male ») est une société dans laque­lle :
  1. Les P¬H ne peu­vent pas être util­isés pour acquérir des droits sur les humains [for­mu­la­tions alter­na­tives : la sphère des P¬H échange­ables n’est pas con­nec­tée à la sphère H / on ne peut acquérir des droits sur les humains qu’en cédant d’autres droits sur des humains (échange de sœurs), en four­nissant un tra­vail / des ser­vices (ser­vice pour la fiancée), ou en béné­fi­ciant d’un trans­fert uni­latéral (lévi­rat)].
  2. ET il n’existe ni con­ces­sion d’un droit d’usage à titre onéreux, ni rémunéra­tion du pro­prié­taire d’un moyen de pro­duc­tion du fait de cette pro­priété.
Dans tous les cas, on peut résumer les choses en dis­ant que la richesse est min­i­male, ou sociale­ment inef­fi­ciente, lorsque les rap­ports soci­aux se nouent de manière directe entre les êtres humains, et que le seul rap­port social médi­atisé par les droits sur les objets est celui lié à l’échange de droits sur des objets (le terme d’ob­jet étant un peu approx­i­matif, pour les raisons déjà expliquées). Inverse­ment, la richesse est sociale­ment effi­ciente lorsque les droits sur les objets devi­en­nent d’une manière ou d’une autre le véhicule des rap­ports soci­aux – autrement dit, lorsque d’une manière ou d’une autre, les rap­ports entre les êtres humains met­tent en jeu des rap­ports entre êtres humains et objets (ou, du moins, qui appa­rais­sent comme tels).

Remarque finale sur les Tareumiut

Les Tareumi­ut, ces Inu­its du nord de l’Alas­ka, appa­rais­sent comme un cas sans doute extrême de société ayant emprun­té la voie informelle vers la richesse. Aucun rap­port social ne sem­ble impli­quer un trans­fert sig­ni­fi­catif de P¬H : il n’ex­iste chez eux ni prix de la fiancée, ni wergild, ni amendes. Il n’ex­iste pas davan­tage de prêt à intérêt – on lit même chez Nel­son qu’au sein des groupes, la lim­ite entre prêt et don pur et sim­ple était loin d’être nette. Pour­tant, la richesse y joue un rôle incon­testable ; les per­son­nages proémi­ments sont les pos­sesseurs de baleinières, autour de qui se for­ment les équipages et qui, à la sai­son creuse, détien­dront les ressources néces­saires pour prêter (ou don­ner) à ceux qui man­quent du néces­saire.
Un rap­port social essen­tiel (sinon le prin­ci­pal) est donc celui qui lie ces pro­prié­taires, les umi­alit, à leurs hommes d’équipage et aux familles qui déci­dent de join­dre leurs maison­nées. La face la plus vis­i­ble de ce rap­port est cette assis­tance atten­due de la part de l’umi­aliq en cas de besoin. Mais s’il peut pour­voir aux besoins des néces­si­teux, c’est parce qu’il pos­sède davan­tage qu’eux, et en par­ti­c­uli­er la viande de baleine stock­ée. Et s’il pos­sède ces stocks, c’est parce que sa posi­tion en tant que pro­prié­taire du bateau lui donne droit à une part plus grande des pris­es lors des chas­s­es.
Au demeu­rant, les dis­cus­sions qui ont suivi les bil­lets précé­dents ont mon­tré que les ethno­gra­phies sug­gèrent des choses assez con­tra­dic­toires quant au car­ac­tère oblig­a­toire des trans­ferts opérés entre umi­alit et hommes d’équipage. Cer­tains textes laisse enten­dre qu’il s’ag­it de dons, à dis­cré­tion donc de celui qui les effec­tu­ait. D’autres, au con­traire, sou­ti­en­nent que la dis­tri­b­u­tion des parts de la chas­se obéis­sait à des règles strictes. Il est évidem­ment impos­si­ble de se pronon­cer avec cer­ti­tude, mais j’oserai une hypothèse : que cette rela­tion entre umi­alit et hommes d’équipage se situ­ait dans la zone grise qui sépare le don de l’oblig­a­tion. En quelque sorte, je soupçonne qu’il exis­tait entre elle et le salari­at le même rap­port qu’en­tre l’échange non marc­hand et l’échange marc­hand, si bril­lam­ment exposé par A. Tes­tart. À savoir d’une part, que la rela­tion pré­sup­po­sait un car­ac­tère per­son­nel et d’autre part, que le man­que­ment d’une des deux par­ties à ses oblig­a­tions soit plus volon­tiers sanc­tion­né par une sim­ple rup­ture de la rela­tion que par un recours à la force théorique­ment pos­si­ble. Quoi qu’il en soit, il s’ag­it d’un point annexe par rap­port à l’idée cen­trale de ce bil­let.

21 commentaires

  1. Qu’est ce qui lim­ite une société dans la “richesse min­i­male”? Un équili­bre relatif des rap­ports soci­aux ou la dom­i­na­tion reste lim­itée ? Une vision de l’hu­main qui inter­dit sa con­ver­sion en bien ? Un manque d’imag­i­na­tion ?

    1. Ques­tion pas­sion­nante : celle du fac­teur sus­cep­ti­ble d’ex­pli­quer les change­ments soci­aux — et celui-ci en par­ti­c­uli­er. Les idéal­istes répon­dront qu’un beau jour, sans qu’on puisse savoir pourquoi, les men­tal­ités ont changé et que les sociétés ont en quelque sorte « décidé » de per­me­t­tre aux biens d’in­ter­venir dans leur struc­ture. Ce genre d’ex­pli­ca­tions n’et évidem­ment pas le mien.
      Tra­di­tion­nelle­ment, on a situé le bas­cule­ment dans l’a­gri­cul­ture, qui aurait été généra­trice de sur­plus, et qui aurait peu à peu per­mis à cer­tains d’en exploiter d’autres. Je ne reviendrai pas sur toutes les faib­less­es de cette thèse (j’ai écrit un long arti­cle entière­ment sur ce sujet). Tes­tart pen­sait que le fac­teur décisif était le stock­age ali­men­taire, sans d’ailleurs vrai­ment expli­quer com­ment il avait agi.
      De mon côté, j’avais pro­posé une hypothèse que j’ap­pelais celle des biens W (et dont les stocks ali­men­taires n’é­taient qu’un cas par­ti­c­uli­er). En réal­ité, cette hypothèse était cen­sée expli­quer le pas­sage aux seuls paiements pour des droits sur les humains (la voie formelle). Mais j’ai le sen­ti­ment que les biens W pour­raient peut-être aus­si fonc­tion­ner pour la voie informelle, au moins dans un cer­tain nom­bre de cas : à par­tir du moment où cer­tains moyens de pro­duc­tion deman­dent beau­coup de tra­vail pour être fab­riqués et qu’ils ne sont pas pro­priété col­lec­tive, ceux qui les déti­en­nent peu­vent capter le tra­vail des autres. Mais claire­ment, c’est encore une ques­tion en chantier, et je ne pour­rai m’y (re)coller que quand je serai à peu près sûr que ma déf­i­ni­tion de la richesse est la bonne.

    2. J’avais lu ton arti­cle sur les biens W.
      Ok donc celui qui pos­sède une bal­ainiere capte le tra­vail de l’équipage. Est ce qu’on peut dire que celui qui pos­sède l’ac­cès à une ressource mal dis­tribuée peut capter le tra­vail des autres en échangeant cette ressource con­tre des biens qui leur a demandé du tra­vail ?

  2. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Alors, j’ai une remar­que sur le “com­men­taire 1”, qui est aus­si lié aux umi­alit.

    En ce qui con­cerne le terme “token”, du moins pour les endroits où j’ai pu le ren­con­tr­er il s’agis­sait de presta­tion fon­cière appelée “token gift” ou “token rent”. Je me sou­vient notam­ment que le terme revient très sou­vent sous la plume de Leach — sans doute embar­rassé — à pro­pos des Kachin, dont l’or­gan­i­sa­tion sociale est toute pen­sée autour de la notion de “dette” (“kpa” si ma mémoire est bonne) à laque­lle ces “token gift” ne cor­re­spon­dent pas du tout. Dans ce cas, il ne s’ag­it que d’échange de “PnonH” con­tre des “AnonH”.

    Chez les auteurs fran­coph­o­nes on par­le plutôt de “don sym­bol­ique”. Et en effet le degré de leur oblig­a­tion est dif­fi­cile à déter­min­er. Il y a plusieurs prob­lèmes :
    1° On en fait quoi de ces “dons” ?
    2° Qui en fixe le mon­tant ?
    3° Est-ce que ne pas les vers­er implique la rup­ture de l’échange ?

    A ma con­nais­sance l’ethno­gra­phie la plus détail­lé à ce sujet est celle de Jean Capron sur les Bwa­ba. Et en effet, ces “dons” 1° ne sont jamais accu­mulé par celui qui les reçoit : il les sac­ri­fie entière­ment aux dieux ; 2° le payeur décide seul de son mon­tant et toute ingérence du receveur pour ten­ter d’en aug­menter le mon­tant serait perçu comme un délit d’avarice et serait rép­ri­mandé ; 3° Capron pré­cise à plusieurs repris­es que ces paiements non seule­ment ne sont pas oblig­a­toire, mais aus­si que la reprise de la terre par son pro­prié­taire émi­nent (c’est-à-dire la rup­ture du con­trat) n’est pos­si­ble qu’à con­di­tion que ce dernier ait à nou­veau les moyens de met­tre la terre en valeur (et il a même l’oblig­a­tion de trou­ver un autre endroit pour le deman­deur de terre s’il lui refuse sa terre). La rup­ture n’est donc pas lié au non-paiement, en tout cas en droit ; après il est pos­si­ble que cela décide le pro­prié­taire à repren­dre pos­ses­sion de sa terre, mais ce n’est légale­ment pas une rai­son suff­isante pour la repren­dre.

    ça reste un exem­ple où — me sem­ble-t-il — on peut tranch­er sur le car­ac­tère non oblig­a­toire du paiement et donc l’ab­sence de lien sociale­ment sig­ni­fi­catif entre la ces­sion d’un “token PnonH” et celle d’un “AnonH”. Pour le reste, bah, je t’avais déjà par­lé de ce que les vieux wè me dis­aient sur leur anci­enne manière de céder la terre aux étrangers :
    “Oui, on la leur don­nait con­tre rien, un petit cadeau sym­bol­ique : 15 kg de riz par récolte” [il a bien util­isé le mot “sym­bol­ique”, je pré­cise]
    “C’é­tait oblig­a­toire ?”
    “Non”
    “Et si la per­son­ne ne paie pas ?”
    “Bah c’est qu’elle veut faire pal­abre, on la chas­se !”

    Pour­tant ce n’est tou­jours pas sig­ni­fi­catif du point de vue de la quan­tité de bien ver­sé, mais c’est rad­i­cale­ment dif­férent sur l’oblig­a­tion à le vers­er. Donc je ne suis pas cer­tain que la ques­tion du “tra­vail qu’ils incor­porent” soient essen­tiel. Même dans la tran­si­tion de l’un à l’autre (du manque d’oblig­a­tion au paiement oblig­a­toire ; et donc à un con­trat où les deux par­ties s’oblig­ent). En revanche, le sim­ple fait de rompre le rap­port me sem­ble suff­isam­ment fort. Ce n’est pas le cas chez les Bwa­ba, mais Lloyd décrivait cela chez les Yoru­ba : le pro­prié­taire n’a pas de moyen de forcer le paiement (la jus­tice lui donne tort), en revanche il rompt le con­trat quand il veut. Ce qui est finale­ment un moyen de pres­sion assez fort si l’on prend en compte que le deman­deur de terre n’en trou­vera peut-être pas ailleurs.

    1. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      J’a­joute une pré­ci­sion : si la valeur des biens “PnonH” en l’échange des “AnonH” ne me parait pas déci­sive dans le rap­port, en revanche l’im­por­tance économique du “AnonH” en l’oc­cur­rence la terre, est déci­sive dans la déter­mi­na­tion de l’oblig­a­tion de fait du cédant du “PnonH” vis-à-vis du cédant du “AnonH”. Si la chose lui est retirée, il ne peut pas vivre, ou en tout cas subi­ra un impor­tant con­tre coup économique.

      Dans le cas du bateau de pêche c’est dif­férent. D’abord il faudrait voir ce que sont pré­cisé­ment les ter­mes de l’échange. ça me sem­ble être un sim­ple échange tra­vail con­tre salaire ; à moins qu’on ne con­sid­ère qu’il y a une ces­sion de droit d’usage du bateau (?)

    2. Mer­ci de relever le gant à peine tombé à terre ! Pour te répon­dre :

      1. Pour le « token », je ne pen­sais pas à Leach ou à la rente fon­cière, mais aux paiements de mariage (l’Ethno­graph­ic Atlas, par exem­ple, code une des valeurs des paiements de mariage comme un “Token bride price””, qu’on pour­rait traduire par un “prix de la fiancée sym­bol­ique”. Et il existe sou­vent la même chose pour les dom­mages judi­ci­aires. C’est très exacte­ment ce que tu racon­tes : ce qui compte, ce n’est pas la valeur économique du trans­fert, sou­vent très faible, mais ce qu’il exprime, à savoir la bonne volon­té et l’ab­sence d’hos­til­ité. À mon avis, en l’oc­cur­rence, ce n’est pas très impor­tant de savoir s’il y a oblig­a­tion juridique ou non. Pour le raison­nement sur la richesse, ce qui compte, c’est le fait que ce trans­fert représente quelque chose de sig­ni­fi­catif sur le plan économique.

      2. Plus pro­fondé­ment, la ques­tion est : la pos­ses­sion d’un bien (ici la terre) ouvre-t-elle, de droit ou de fait, la pos­si­bil­ité de nouer un rap­port social spé­ci­fique ? Ce que tu dis des Yoru­ba mon­tre qu’il y a bel et bien un rap­port pro­prié­taire / ten­ancier, même si la rente n’est formelle­ment pas exi­gi­ble. Encore une fois, l’exi­gi­bil­ité est une ques­tion impor­tante, mais sec­ondaire par rap­port au fait que la pro­priété sur terre sert à nouer un rap­port social, qui relève donc de la richesse (comme le rap­pelle BB, c’est un rap­port entre humains qui, d’une manière ou d’une autre, passe par les choses).

      3. Pour le bateau de pêche, je ne vois pas bien ce qui est dif­férent, sinon éventuelle­ment le rap­port de force entre pro­prié­taire et tra­vailleurs. Mais quels qu’en soient les détails (certes impor­tants), il y a bien cap­ta­tion du tra­vail de l’équipage par le pro­prié­taire du bateau du fait de cette pro­priété. Et cette cap­ta­tion n’est pas un sim­ple token (comme c’est par­fois le cas) : le pro­prié­taire est celui dont dépen­dent les autres lors de la sai­son creuse.

  3. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Enfin sur la ques­tion de la richesse sociale­ment sig­ni­fica­tive, petite anec­dote lin­guis­tique : chez les wè (où la dette se dit aus­si “kpa” au kpas­sage) le “riche” se désigne par le mot “Ouliè-dyei” ou “Deï-dyei”. Terme lit­térale­ment intraduis­i­ble en français à ma con­nais­sance et qui est com­posé du suf­fixe “dyei” plus clas­sique­ment util­isé (et à la tra­duc­tion moins ambiguë) dans l’ex­pres­sion “Bloa-dyei” qui désigne une per­son­ne qui a autorité poli­tique sur un ter­ri­toire “bloa”. “Dyei” se traduit donc assez sûre­ment par “autorité” ou peut-être plus générale­ment par “pou­voir”. “Ouliè” et “Dei” sig­ni­fient “bien” ; or Ouliè-dyei et Dei-dyei ne désigne pas une per­son­ne qui aurait un pou­voir sur une chose (donc un sim­ple pro­prié­taire) mais une per­son­ne qui pos­sède telle­ment de bien que cela lui con­fère une autorité sur les hommes. Il a un pou­voir sur les hommes médié par les choses comme dirait l’autre. Et une per­son­ne qui pos­sède beau­coup de bien ne peut pas être autre chose. L’an­thro­po­logue Ronald Cohen racon­tait à pro­pos des Kanuri du Nigéria — et je dois dire que j’ai vécu la même chose en pays wè — qu’il ne pou­vait pas se balad­er sans qu’un homme vienne le voir pour se met­tre à son ser­vice, lui deman­dant de lui prêter un somme d’ar­gent avec laque­lle il fera com­merce, en retour de quoi il lui don­nera une part de ses béné­fices.

  4. Avatar de Inconnu
    Olivier MONTULET

    La richesse c’est l’ensemble(le cap­i­tal), des biens matériels, psy­chologiques, soci­aux et des ressources intel­lectuelles, cul­turelles et de san­té qui excède ses besoins vitaux et d’in­té­gra­tion sociale.

  5. C’est de plus en plus com­pliqué, cette affaire ! J’ai lu rapi­de­ment, mais il fau­dra que je reprenne ça plus tran­quille­ment, quand j’aurai un peu plus de temps.

    Pour faire une sim­ple remar­que à chaud, on sent bien depuis longtemps que ce qui car­ac­térise les mon­des II/III par rap­port au monde I, c’est l’introduction dans les pre­miers d’une équiv­a­lence entre des biens matériels et quelque chose qui con­cerne les humains, qui n’existait pas aupar­a­vant. En pra­tique, ça donne :
    – Le prix de la fiancée, ce sont des biens qui se sub­stituent à du tra­vail (c’est comme ça que per­son­nelle­ment je le lis, et non pas comme échange biens <-> droits sur des femmes) ;
    – Le wergeld, ce sont des biens à la place d’une vie humaine, et les amendes en général ce sont des biens qui rem­pla­cent une con­trepar­tie physique (ce n’est plus œil pour œil, mais biens pour œil) ;
    – L’esclave, c’est lui-même un bien, ou pour le moins une per­son­ne dont on peut tir­er prof­it.
    – Pour le reste, dans l’ensemble des mon­des II et III il y a une équiv­a­lence entre biens et tra­vail.
    J’ai depuis longtemps la sen­sa­tion que l’idée cen­trale des mon­des II et III c’est cela, qu’une per­son­ne ou l’énergie qu’elle pro­duit est trans­férable con­tre ou sub­sti­tu­able à des biens matériels, et qu’il faut chercher la clé de ce côté. Reste qu’il faut arriv­er à le for­muler…

    Pour les Tareumi­ut, il y a peut-être une réponse, c’est que les deux cas exis­tent. Voici ce qu’écrit Mur­doch, dont le ter­rain date des années 1880 : « Some umi­a­liks hire their crews, pay­ing them a stip­u­lat­ed price in tobac­co and oth­er arti­cles, and pro­vid­ing them with food dur­ing the sea­son. Oth­ers ship men on shares. We did not learn the exact pro­por­tions of these shares in any case. They appear to con­cern the whale­bone alone, as all seem to be enti­tled to as much of the flesh and blub­ber as they can cut off in the gen­er­al scram­ble. » Man­i­feste­ment, déjà à une date anci­enne on trou­ve les deux pos­si­bil­ités. Deux remar­ques com­plé­men­taires : 1) déjà en 1880 il y a un bail que les Tareumi­ut on des con­tacts avec les Russ­es (le tabac ne sort pas de nulle part…), ce qui peut fauss­er les don­nées ; 2) De l’avis assez général, la par­en­té joue un gros rôle dans la con­sti­tu­tion des équipages de baleinières (qui sont générale­ment « famil­i­aux »).
    Mais met­tons que ce soit du don : même si ce n’est pas un échange, même s’il n’y a pas de con­trepar­tie exi­gi­ble, on a tout de même en germe l’idée exprimée plus haut : ça reste un trans­fert de biens con­tre de l’énergie humaine (un tra­vail au sens physique sinon social). Ce qui, en pas­sant, n’est pas le cas des token.

    1. Je ne crois pas que cela soit de plus en plus com­pliqué. Encore une fois, on con­verge (je crois) sur l’idée ; la dif­fi­culté est de l’ex­primer rigoureuse­ment et suc­cincte­ment.
      Un détail qui n’en est pas un : je ne dirais pas (plus) que le monde II/III est celui où il y a “une équiv­a­lence entre des biens matériels et quelque chose qui con­cerne les humains”. D’abord, parce que cela marche aus­si avec des biens immatériels mais surtout parce que cette équiv­a­lence n’est qu’un des modes d’ac­tion pos­si­bles de la richesse (et c’est d’ailleurs toi qui me l’as rap­pelé à pro­pos des Tareumi­ut).
      Je préfère dire : le monde II/III est celui où le pou­voir sur les choses est sus­cep­ti­ble de don­ner du pou­voir sur les humains. SOIT parce que l’un per­met d’ac­quérir l’autre d’une manière ou d’une autre (prix de la fiancée, wergild, esclavage…) SOIT parce que l’un per­met de plac­er de, droit ou de fait son prochain dans une rela­tion au moins économique­ment sub­or­don­née.
      J’ai l’im­pres­sion que je ne suis pas si loin du compte, et que c’est plutôt la for­mu­la­tion / la présen­ta­tion que le fond qui pèche. Je vais sans doute ten­ter un tableau.
      Pour les Tareumi­ut, il est bien pos­si­ble que les deux cas exis­tent… et comme cela me grat­tait, je suis allé véri­fi­er une intu­ition : aujour­d’hui encore, en France, les marins-pêcheurs sont sus­cep­ti­bles d’être rémunérés non par un salaire déter­miné à l’a­vance, mais en part de pris­es (ce qui ne facilite évidem­ment pas le respect de la loi sur le SMIC). Mais, comme j’es­saye de le dire, je crois que c’est sec­ondaire. L’im­por­tant, c’est que le rap­port social entre homme d’équipage et pro­prié­taire se noue autour de la pos­ses­sion de la baleinière par le sec­ond (et, ça va de soi, de sa non-pos­ses­sion par les pre­miers).

    2. C’est effec­tive­ment com­pliqué dans la for­mu­la­tion ! Mais ça, ça peut s’arranger. Sinon, oui, je pense aus­si que sur le fond nous con­ver­geons, où en tout cas que nos con­cep­tions ne sont en pra­tique pas très éloignées l’une de l’autre.

      Ce que j’écrivais est un peu jeté en vrac et il faudrait là aus­si le for­muler cor­recte­ment. Par con­tre, ça me va tout à fait que tu raisonnes en ter­mes de pou­voir 😉 : le poli­tique a tou­jours été ma voie d’approche priv­ilégiée (nous avons eu moult échanges à ce pro­pos), et j’ai tou­jours été fan de définir les mon­des II et III non par la richesse, utile ou pas (on voit que ce n’est pas sim­ple), mais par le pou­voir qu’elle con­fère (nous avons eu cette dis­cus­sion aus­si). Le prob­lème se pose alors pour le wergeld (en quoi traduit-il un pou­voir sur les humains ?), ce pour quoi je n’ai pour l’instant pas com­plète­ment bouclé la boucle sur cette piste. Ce pour quoi aus­si j’explore celle, alter­na­tive, de la substituabilité/transférabilité humains/travail <-> biens, pour voir où ça nous mène (parce que, fon­da­men­tale­ment, c’est bien la chose qui n’existe pas dans le monde I et qui existe dans les deux autres). Ce n’est pas très dif­férent de l’approche par le pou­voir, c’est juste un poil plus large.

      Pour les Tareumi­uts, je pense qu’on n’a pas toutes les don­nées. J’ai regardé tout ce que j’ai pu trou­ver, et il reste des ques­tions impor­tantes en sus­pens pour les baleinières. Les auteurs dis­ent qu’en théorie n’importe qui peut en fab­ri­quer une, et ça n’a tout de même rien de com­pliqué (il y a toutes les descrip­tions tech­niques qu’on veut). Mais pas moyen de savoir qui la con­stru­it, ou qui la fait con­stru­ire, con­tre quoi éventuelle­ment. Ce n’est tout de même pas un détail. Tout ce qu’on sait, c’est que déjà dans les années 1880 les Tareumi­ut vendent des baleinières aux blancs qui passent par là… Finale­ment, je me demande si on ne raisonne pas sur un truc com­plète­ment biaisé par le con­tact avec les Russ­es, et qui avant con­tact n’avait absol­u­ment rien à voir… Ça se dit aus­si d’ailleurs pour la NWC (Momo se fera un plaisir de con­firmer… ou pas).

    3. Mon sen­ti­ment :
      – l’ap­proche via le pou­voir exclut cer­tains cas où il y a manip­u­la­tion / trans­ferts de biens matériels lors des mariages et/ou de la jus­tice mais iné­gal­ités min­i­males ce qui n’est pas sat­is­faisant (ex : Indi­ens pueblo).
      – l’ap­proche via la sub­sti­tu­a­bil­ité exclut des cas où la pos­ses­sion de biens matériels con­fère une puis­sance de fait (économique), qui ne passe pas par l’ac­qui­si­tion formelle de droits sur les humains (ex : Tareeu­mi­ut).
      C’est cela qui est pénible : ce sen­ti­ment d’at­trap­er à chaque fois presque toute la cou­ver­ture mais pas toute.
      Pour les Tareumi­ut, admet­tons que leurs rap­ports soci­aux soient un peu / beau­coup / à la folie le fruit du con­tact (tout comme pour la CNO). Je serais bien ten­té de dire : et alors ? Autant c’est impor­tant de le savoir si on raisonne sur les dynamiques, autant du point de vue de la gram­maire et de la clas­si­fi­ca­tion, ça n’a pas d’im­por­tance (et ques­tion philosophique grave : quelle société pour­rait pré­ten­dre être pure, et ne rien devoir au con­tact avec d’autres, plus ou moins dif­férentes d’elle-même ?)

    4. Sur le dernier point, tu as rai­son : c’était plus une remar­que qu’autre chose, mais je suis d’accord avec toi.
      L’approche par le pou­voir, je suis d’accord aus­si : on n’arrive pas à four­rer tout dedans. Je ne sais cepen­dant pas si c’est quelque chose d’irréductible, ou si le prob­lème peut être con­tourné (et alors com­ment ?).
      Pour l’approche via la sub­sti­tu­a­bil­ité, je per­siste à croire qu’il y a quelque chose à jouer. Pour les Tareumi­ut, OK, il n’y a pas d’acquisition de droits sur les humains, et il est pos­si­ble que la con­trepar­tie ne soit pas exi­gi­ble. Mais il n’empêche, comme je le fai­sais remar­quer, qu’il y a trans­fert biens con­tre force de tra­vail. C’est une con­fig­u­ra­tion de type « si tu tra­vailles sur ma baleinière, je te don­nerai des biens (en nour­ri­t­ure ou autres) ». Dans l’idée, c’est exacte­ment l’inverse de « plutôt que de boss­er pour toi pour avoir une de tes filles, je te don­nerai des biens », c’est la même rela­tion « biens <-> force de tra­vail » dans l’autre sens. Or ça, pour autant que je ne me plante pas, ça n’existe pas dans le monde I…

    5. L’ap­proche par le pou­voir, je l’ai défendue un moment, mais je ne vois pas com­ment on peut s’en sor­tir pour les con­tre-exem­ples. Celle par la sub­sti­tu­a­bil­ité, en revanche, oui il y a un coup à jouer et on sent en effet qu’on y est presque. On voit bien que dans le tableau que j’ai pro­posé plus haut, tout est dans le décloi­son­nement de la case 1 : ce que j’ap­pelle les PnonH per­me­t­tent-ils seule­ment d’ac­quérir des PnonH ou… tout le reste, et c’est là que le jeu s’ou­vre (et que les pos­si­bil­ité via l’ac­cu­mu­la­tion se démul­ti­plie).
      Le truc qui grince encore un peu c’est cette affaire de salari­at (car c’est bien de cela qu’il s’ag­it), mais je suis dessus. Le par­al­lèle avec le prix de la fiancée est un peu ban­cal : ce n’est pas la même rela­tion. Dans le prix de la fiancée, on rem­place un échange “tra­vail ver­sus droits H” par un échange “biens PnonH ver­sus H”. Mais avec la baleinière, il n’y a pas de droits sur des humains en jeu. C’est PnonH (le salaire) ver­sus tra­vail, en rai­son d’un autre PnonH (la pos­ses­sion de la baleinière).

    6. Oui, je suis plutôt opti­miste, je pense qu’on n’a jamais été aus­si près. Les trucs qui grin­cent, à mon avis on doit pou­voir met­tre de l’huile (je lis tout ça et j’y réfléchis en faisant autre chose et je n’arrive pas trop à décon­necter mes deux hémis­phères cérébraux pour faire du mul­ti­tâche, mais sans trop creuser rien ne me paraît insur­montable). Juste pour le prix de la fiancée, il y a deux façons de le voir : soit tra­vail <-> droits H qui se trans­forme en biens <-> droits H, soit tra­vail qui se trans­forme en biens. Mais ça revient au même, c’est juste selon l’angle sous lequel on regarde. Après, c’est la for­mal­i­sa­tion de l’ensemble qu’il faudrait arriv­er à alléger, mais ça vien­dra quand les pièces se met­tront totale­ment en place (ce qui se conçoit bien, etc.).
      Le prochain bil­let sera peut-être le dernier !

    7. Hel­lo le duo infer­nal,
      Désolé d’in­ter­rompre vos échanges par ailleurs pas­sion­nants. Con­traire­ment à vous, je trou­ve tout cela com­plexe et dans sa con­cep­tion et dans sa for­mu­la­tion (même si le lan­gage de la logique aide).
      Peut-on dire, bête­ment, que la richesse per­met d’ac­quérir des biens ou du pou­voir, et n’est-ce que cela ? Que faire de l’ac­qui­si­tion du “pur” pres­tige, par exem­ple ? Une des thès­es habituelle (et défendue par Alain Tes­tart) est que les chefs (pres­tige) de la NWC n’ont aucun pou­voir (de droit) et que ce qu’ils don­nent (au cours des pot­latchs) n’a pour but que d’aug­menter leur pres­tige. Et pour­tant, c’est bien de la richesse puisque ces biens per­me­t­tent de com­penser des torts, de pay­er le prix de la fiancée, etc. (ou la dot qui est ver­sée pour bien indi­quer qu’il ne s’ag­it pas de la vente d’une esclave, que son groupe la pro­tégera, etc.).

    8. Hel­lo Momo,
      En deux mots, le même Alain Tes­tart pré­cise bien qu’ils n’ont pas de pou­voir direct, mais un pou­voir indi­rect, celui que leur con­fère la richesse. Ils ne peu­vent pas ordon­ner aux gens de tra­vailler (pou­voir de com­man­de­ment), mais ils peu­vent les faire tra­vailler en les arrosant (par des fêtes générale­ment, ou autrement, par exem­ple en leur promet­tant une part chez nos bien-aimés Tareumi­ut).
      Pour les pot­latchs et autres pra­tiques osten­ta­toires, ce sont des con­séquences sec­ondaires : une fois que toutes les presta­tions sociales, s’il y en a (ce qui n’est pas le cas chez les Tareumi­ut), ont été payées, ce qu’il reste ne peut qu’être trans­for­mé en pres­tige via du don ou des fêtes de toutes sortes, puisqu’il n’y a aucune pos­si­bil­ité d’investir dans quoi que ce soit d’autre. Donc, oui, la richesse per­met d’accroître son pres­tige, mais à mon avis ça ne doit pas être un élé­ment de déf­i­ni­tion.

    9. Hel­lo BB,
      D’ac­cord avec toi : le pres­tige (le rang, le statut, …)ne peut pas être un élé­ment de déf­i­ni­tion de la richesse, mais il pose prob­lème.
      Pour répon­dre rapi­de­ment à tes objec­tions :
      1. Pou­voir direct/ pou­voir indi­rect : on retrou­ve le prob­lème : ce qui est de droit/ ce qui est de fait.
      2 Les chefs qui arrosent pour faire tra­vailler les roturi­ers ? Je n’en crois pas un mot : le pot­latch se passe entre gens de haut rang ; les roturi­ers ont droit à des roga­tons ali­men­taires (qu’ils ont eux-mêmes four­nis au chef !)
      3. Si on lit McIl­wrai­ht sur les Bel­la Coola, il appa­raît bien que les cadeaux sont dis­tribués pour mag­ni­fi­er un nom (donc le pres­tige), du moins c’est l’idéolo­gie qui sous tend ces dis­tri­b­u­tions (pot­latch). L’analyse ne peut effec­tive­ment pas se cal­quer sur l’idéolo­gie.

    10. Pour le 2), atten­tion : le pot­latch ce n’est pas pour faire tra­vailler les roturi­ers, c’est entre gens biens, effec­tive­ment. C’est autre chose que les fêtes qui ser­vent à faire boss­er, les « work feasts » des anglo­phones, qui elles ont bien pour but de faire boss­er les gens libres de sec­onde zone.

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