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Sur la division sexuée du travail : une interview croisée et un nouveau livre

Il y a quelques jours est parue en ligne une interview croisée de ma pomme avec Vera Nikolski, sur la question de l’émancipation féminine et des raisonnements matérialistes que l’on peut (que l’on doit !) tenir à son propos. Cet entretien a été conçu et réalisé par Anne Gagnant, que j’en profite pour remercier ici. Il n’est pas inutile de signaler que ce texte a essuyé plusieurs refus auprès de diverses revues (de gauche, écologistes – on n’ose plus dire « progressistes ») avant d’être finalement accueilli par Non Fiction.

L’interview a été réalisée il y a plusieurs mois, à un moment où le dernier livre de Vera Nikolski, co-écrit avec Nicolas Pichoff, était alors en préparation. Vera étant discrète (ou cachottière ?), elle n’avait alors rien laissé filtrer de son contenu. Sa parution étant intervenue depuis lors, je profite de l’occasion pour glisser quelques mots à son propos, même si le livre mérite une discussion bien plus poussée que les quelques lignes qui suivent.

Pourquoi les Amazones n’existent pas ? avance l’idée que la division sexuée du travail dans les sociétés humaines est aussi, et probablement avant tout, une division du risque pesant sur chaque sexe. Chez une espèce aussi marquée par une division biologique des tâches reproductives que la nôtre, cette répartition était la seule qui minimisait les risques d’extinction du groupe ; de manière assez évidente, quitte à perdre un individu à la chasse ou au combat, d’un point de vue collectif, mieux vaut que ce soit un homme. Cette lecture permet également de comprendre pourquoi la traditionnelle division sexuée des tâches est devenue obsolète à l’époque contemporaine : le progrès technique, l’industrialisation et la médecine ont considréablement diminué le risque minimal dans les activités productives. Cette nécessité de répartir le risque selon les sexes pesait lourdement sur les premiers groupes humains, dont la survie dépendait étroitement de leur capacité à conserver un nombre minimal de femmes capables d’engendrer de nouveaux individus. Et, selon les auteurs, cette même nécessité apparaît comme un impensé majeur, un éléphant dans la pièce, que les explications traditionnelles de la division sexuée des tâches ont régulièrement occulté.

La première chose à dire de ce livre est qu’il est fort bien écrit : la plume des auteurs est alerte, et le style est au service de la clarté du raisonnement. On est aux antipodes des essais de siences (?) humaines où l’on se demande à chaque phrase ce qu’elle est censée signifier au juste, et où l’obscurité et la confusion se font passer pour de la profondeur. La revue de littérature qui ouvre l’exposé est remarquable, et les développements formalisés (les modélisations) ont été judicieusement placés en annexe afin que leur technicité ne rebute pas le lecteur.

Quant à l’argument de fond, il est de prime abord extrêmement convaincant. Je suis d’ailleurs un peu (beaucoup) jaloux, pour avoir moi-même travaillé longuement sur la question de la division sexuée des tâches sans avoir perçu la possible centralité du risque. Je me souviens même de réactions de lecteurs du Communisme primitif qui étaient un peu frustrés que je n’évoque pas cette dimension. Je répondais alors que si l’enjeu de la division sexuée des tâches avait réellement été d’éviter au maximum le risque aux femmes, alors il était illogique que celles-ci soient privées d’armes et donc, mises en situation d’être incapables de se défendre efficacement contre des bêtes sauvages ou des ennemis. Rétrospectivement, mon sentiment est que je mettais le doigt sur un paradoxe réel, mais en le résolvant par la mauvaise issue. Il faut sans doute envisager que l’explication proposée par Vera Nikolski et Nicolas Pichoff soit la bonne, mais que la manière dont les humains ont réalisé le partage des tâches, avec en particulier une série de représentations fantasmées et d’interdits magico-religieux, ait partiellement conduit à des effets contre-productifs.

Une autre dimension qui mériterait d’être approfondie, et qui sort totalement de mes compétences, est celle de la comparaison inter-espèces : la stratégie consistant à diviser le travail entre les sexes, si elle n’est pas totalement absente chez d’autres espèces (notamment de primates), a pris chez les humains une profondeur a priori sans équivalent. Le poids de la reproduction (grossesse et soins aux jeunes enfants), particulièrement élevé chez sapiens, constitue-t-il une condition nécessaire et suffisante de cette configuration ? Comment expliquer que chez certaines espèces (rares il est vrai), comme la hyène, ce soit les femelles qui constituent le sexe physiquement fort ?

Le livre ouvre enfin une boîte de Pandore : celle d’une possible inscription de cette répartition sexuée des rôles dans le patrimoine biologique des individus. Chez les humains modernes, l’énorme différence de comportement entre mâles et femelles vis-à-vis du risque et de la violence est un phénomène bien connu. Reste à savoir s’il doit être attribué à des causes purement culturelles, c'est-à-dire la différente socialisation des deux sexes. Il est extrêmement difficile de trancher cette question et d’apporter des indices décisifs dans un sens ou dans l’autre. Vera Nikolski et Nicolas Pichoff avancent avec une louable prudence, mais suggèrent ainsi que dans l’hypothèse vraisemblable où la division sexuée du travail s'est instaurée à une époque précoce, le genre aurait pu s’inscrire dans le sexe, quoique par une voie très différente de celle imaginée par Priscille Touraille il y a quelques années.

Pour terminer, on ne peut que souhaiter que cette thèse fasse l’objet d’une large discussion parmi les spécialistes et, pour cela, qu’elle soit publiée dans des revues scientifiques à comité de lecture. Je sais que les auteurs s’y emploient... à suivre, donc !

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