Sur la division sexuée du travail : une interview croisée et un nouveau livre

Il y a quelques jours est parue en ligne une inter­view croisée de ma pomme avec Vera Nikol­s­ki, sur la ques­tion de l’émancipation fémi­nine et des raison­nements matéri­al­istes que l’on peut (que l’on doit !) tenir à son pro­pos. Cet entre­tien a été conçu et réal­isé par Anne Gag­nant, que j’en prof­ite pour remerci­er ici. Il n’est pas inutile de sig­naler que ce texte a essuyé plusieurs refus auprès de divers­es revues (de gauche, écol­o­gistes – on n’ose plus dire « pro­gres­sistes ») avant d’être finale­ment accueil­li par Non Fic­tion.

L’interview a été réal­isée il y a plusieurs mois, à un moment où le dernier livre de Vera Nikol­s­ki, co-écrit avec Nico­las Pichoff, était alors en pré­pa­ra­tion. Vera étant dis­crète (ou cachot­tière ?), elle n’avait alors rien lais­sé fil­tr­er de son con­tenu. Sa paru­tion étant inter­v­enue depuis lors, je prof­ite de l’occasion pour gliss­er quelques mots à son pro­pos, même si le livre mérite une dis­cus­sion bien plus poussée que les quelques lignes qui suiv­ent.

Pourquoi les Ama­zones n’existent pas ? avance l’idée que la divi­sion sex­uée du tra­vail dans les sociétés humaines est aus­si, et prob­a­ble­ment avant tout, une divi­sion du risque pesant sur chaque sexe. Chez une espèce aus­si mar­quée par une divi­sion biologique des tâch­es repro­duc­tives que la nôtre, cette répar­ti­tion était la seule qui min­imi­sait les risques d’extinction du groupe ; de manière assez évi­dente, quitte à per­dre un indi­vidu à la chas­se ou au com­bat, d’un point de vue col­lec­tif, mieux vaut que ce soit un homme. Cette lec­ture per­met égale­ment de com­pren­dre pourquoi la tra­di­tion­nelle divi­sion sex­uée des tâch­es est dev­enue obsolète à l’époque con­tem­po­raine : le pro­grès tech­nique, l’industrialisation et la médecine ont con­sid­érable­ment dimin­ué le risque engen­dré par les activ­ités pro­duc­tives. Cette néces­sité de répar­tir le risque selon les sex­es pesait lour­de­ment sur les pre­miers groupes humains, dont la survie dépendait étroite­ment de leur capac­ité à con­serv­er un nom­bre min­i­mal de femmes capa­bles d’engendrer de nou­veaux indi­vidus. Et, selon les auteurs, cette même néces­sité appa­raît comme un impen­sé majeur, un éléphant dans la pièce, que les expli­ca­tions tra­di­tion­nelles de la divi­sion sex­uée des tâch­es ont régulière­ment occulté.

La pre­mière chose à dire de ce livre est qu’il est fort bien écrit : la plume des auteurs est alerte, et le style est au ser­vice de la clarté du raison­nement. On est aux antipodes des essais de siences (?) humaines où l’on se demande à chaque phrase ce qu’elle est cen­sée sig­ni­fi­er au juste, et où l’obscurité et la con­fu­sion se font pass­er pour de la pro­fondeur. La revue de lit­téra­ture qui ouvre l’exposé est remar­quable, et les développe­ments for­mal­isés (les mod­éli­sa­tions) ont été judi­cieuse­ment placés en annexe afin que leur tech­nic­ité ne rebute pas le lecteur.

Quant à l’argument de fond, il est de prime abord extrême­ment con­va­in­cant. Je suis d’ailleurs un peu (beau­coup) jaloux, pour avoir moi-même tra­vail­lé longue­ment sur la ques­tion de la divi­sion sex­uée des tâch­es sans avoir perçu la pos­si­ble cen­tral­ité du risque. Je me sou­viens même de réac­tions de lecteurs du Com­mu­nisme prim­i­tif qui étaient un peu frus­trés que je n’évoque pas cette dimen­sion. Je répondais alors que si l’enjeu de la divi­sion sex­uée des tâch­es avait réelle­ment été d’éviter au max­i­mum le risque aux femmes, alors il était illogique que celles-ci soient privées d’armes et donc, mis­es en sit­u­a­tion d’être inca­pables de se défendre effi­cace­ment con­tre des bêtes sauvages ou des enne­mis. Rétro­spec­tive­ment, mon sen­ti­ment est que je met­tais le doigt sur un para­doxe réel, mais en le résolvant par la mau­vaise issue. Il faut sans doute envis­ager que l’explication pro­posée par Vera Nikol­s­ki et Nico­las Pichoff soit la bonne, mais que la manière dont les humains ont réal­isé le partage des tâch­es, avec en par­ti­c­uli­er une série de représen­ta­tions fan­tas­mées et d’interdits magi­co-religieux, ait par­tielle­ment con­duit à des effets con­tre-pro­duc­tifs.

Une autre dimen­sion qui mérit­erait d’être appro­fondie, et qui sort totale­ment de mes com­pé­tences, est celle de la com­para­i­son inter-espèces : la stratégie con­sis­tant à divis­er le tra­vail entre les sex­es, si elle n’est pas totale­ment absente chez d’autres espèces (notam­ment de pri­mates), a pris chez les humains une pro­fondeur a pri­ori sans équiv­a­lent. Le poids de la repro­duc­tion (grossesse et soins aux jeunes enfants), par­ti­c­ulière­ment élevé chez sapi­ens, con­stitue-t-il une con­di­tion néces­saire et suff­isante de cette con­fig­u­ra­tion ? Com­ment expli­quer que chez cer­taines espèces (rares il est vrai), comme la hyène, ce soit les femelles qui con­stituent le sexe physique­ment fort ?

Le livre ouvre enfin une boîte de Pan­dore : celle d’une pos­si­ble inscrip­tion de cette répar­ti­tion sex­uée des rôles dans le pat­ri­moine biologique des indi­vidus. Chez les humains mod­ernes, l’énorme dif­férence de com­porte­ment entre mâles et femelles vis-à-vis du risque et de la vio­lence est un phénomène bien con­nu. Reste à savoir s’il doit être attribué à des caus­es pure­ment cul­turelles, c’est-à-dire la dif­férente social­i­sa­tion des deux sex­es, ou s’il procède égale­ment de caus­es biologiques. Il est extrême­ment dif­fi­cile de tranch­er cette ques­tion et d’apporter des indices décisifs dans un sens ou dans l’autre. Vera Nikol­s­ki et Nico­las Pichoff avan­cent avec une louable pru­dence. Ils soulig­nent notam­ment que si les répons­es que pro­pose la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste sont dis­cuta­bles, il est néan­moins fort pos­si­ble que les phénomènes qu’elle tente d’expliquer soient bel et bien réels. Et d’avancer l’idée que dans l’hypothèse vraisem­blable où la divi­sion sex­uée du tra­vail s’est instau­rée à une époque pré­coce, cette divi­sion sex­uée des tâch­es aurait pu con­duire à une sélec­tion sex­uée des indi­vidus qui lui cor­re­sponde. Le genre aurait ain­si pu s’inscrire dans le sexe, quoique par une voie très dif­férente de celle imag­inée par Priscille Touraille il y a quelques années.

Pour ter­min­er, on ne peut que souhaiter que cette thèse fasse l’objet d’une large dis­cus­sion par­mi les spé­cial­istes et, pour cela, qu’elle soit pub­liée dans des revues sci­en­tifiques à comité de lec­ture. Je sais que les auteurs s’y emploient… à suiv­re, donc !

48 commentaires

  1. Ouvrage vrai­ment très stim­u­lant. Il serait extrême­ment intéres­sant de com­pren­dre si la vari­a­tion dans (i) les types et (ii) l’intensité des « risques » entre dif­férentes espèces (et entre dif­férentes pop­u­la­tions au sein d’une même espèce) per­met d’expliquer la vari­a­tion dans la divi­sion sex­uée du tra­vail entre pop­u­la­tions et espèces. Espérons que cet ouvrage con­tribuera à ouvrir cette piste de recherche

  2. Ouvrage qui est dans ma to do list, mais pas encore lu. En tout cas, cette inter­view croisée est pas­sion­nante !

  3. Avatar de Inconnu
    Nicolas Pichoff

    Bon­jour Christophe,

    D’abord, je te remer­cie beau­coup pour ta récen­sion de “Pourquoi les ama­zones n’ex­is­tent pas”. J’ai pris beau­coup de plaisir à te con­naitre et j’e­spère que nous aurons encore de mul­ti­ples occa­sions de nous ren­con­tr­er.

    Je dois d’abord recon­naitre que le style que nous adorons toi et moi (et sans doute d’autres lecteurs) est 100%-Véra. Elle a un véri­ta­ble don (et surtout beau­coup de tra­vail) pour exprimer sim­ple­ment et agréable­ment des mécan­ismes un peu com­plex­es.

    Je souhaite ten­ter une expli­ca­tion sur ta ques­tion : pourquoi les femmes n’ont pas pu béné­fici­er des armes pour les pro­téger ?
    Je pense que ce ne sont pas tant les femmes que les foy­ers (où elles sont con­finées) qui sont privés d’armes, déplacées à sa périphérie ou celle du vil­lage : une arme peut aus­si être retournée con­tre les siens ou être au cen­tre d’ac­ci­dent.
    Tel que je vois les choses, sur le strict plan de la survie, je dirais qu’on pour­rait trac­er une courbe :
    — abscisse : dan­gerosité de l’en­vi­ron­nement (hors arme),
    — ordon­née : sur­mor­tal­ité due à la présence d’armes.
    Cette courbe com­mencerait à une valeur pos­i­tive (sur­mor­tal­ité pos­i­tive dans un envi­ron­nement par­faite­ment safe, à cause des acci­dents ou autres désaccords/​coups de sang des habi­tants), puis décroitrait pour devenir négatif au moment où la pro­tec­tion qu’il apporte dépasse la dan­gerosité qu’elle représente.
    Une société sur­vivante devant lim­iter les pertes de femmes et d’en­fants, elle a prob­a­ble­ment adop­té la plu­part des règles qui y con­tribuent.
    Cela fait écho aux débats sur la libre cir­cu­la­tion des armes dans les sociétés (USA, police munic­i­pale…), qui mène à l’équili­bre actuel chez nous où notre société pense que seuls les mem­bres déposi­taires de la sécu­rité ont le droit de porter des armes (et quelques sportifs ou chas­seurs dans des con­di­tions très régle­men­tées).
    Rap­pelons nous que l’his­toire état­suni­enne, con­traire­ment à l’his­toire européenne, a com­mencé par des “foy­ers” directe­ment au cœur d’un ter­ri­toire enne­mi. Cela nous mon­tre d’ailleurs à quelle vitesse les pra­tiques sociales peu­vent vite chang­er en fonc­tion du con­texte et du besoin (ce qui est moins vrai des pra­tiques biologiques, quoique…).

    1. Hel­lo Nico­las

      Si je com­prends bien ta sug­ges­tion, les armes n’au­raient pas tant été inter­dites aux femmes que pro­scrites dans l’e­space domes­tique. Mais je crois que tu pro­jettes sur les sociétés prim­i­tives des dis­cus­sions con­tem­po­raines, et que cette expli­ca­tion doit être écartée à dou­ble titre : chez les chas­seurs-cueilleurs, d’une part l’in­ter­dic­tion faite aux femmes de manier les armes les plus létales vaut quel que soit le lieu où elles se trou­vent, d’autre part les hommes, eux, ne quit­tent pour ain­si dire jamais leurs armes (et en cas de querelles domes­tiques, ne man­quent pas de les utilis­er con­tre leurs épous­es).

  4. Bon­jour Christophe,
    Je voulais partager avec vous qu’il y a pas mal de choses qui me dérangent dans les pro­pos de Vera. Je vous pointe la prin­ci­pale, pour voir ce que vous en pensez. Il s’ag­it de cette con­cep­tion de “force physique”. Las femmes ont réal­isé vrai­ment que des tâch­es où la force n’est pas néces­saire ? Il faut pas de la force pour moudre le grain avec une meule va et bien ? C’est pas crevant comme posi­tion ? Idem pour le tra­vail de l’a­gri­cul­ture, ou de se charg­er avec mille choses pour déplac­er un campe­ment (tra­vail des femmes aus­si dans des sociétés inu­it, je crois, cf. arti­cle de Speth (“Brown things and grey things”, ou quelque chose comme cela). Pareil pour aller chercher de l’eau depuis un vil­lage per­ché jusqu’à la val­lée (tra­vail fait par des femmes sur plusieurs hill tribes). Pour charg­er un bébé tout le temps, il ne faut pas de la force ? En revanche, tir­er à l’arc, pis­ter un ani­mal, tir­er avec un propulseur, néces­si­tent plus de force que les tâch­es que je viens d’énumér­er ? J’ai lu quelque part (peut-être chez vous ?) que c’est pré­cisé­ment quand les tâch­es devi­en­nent faciles (trac­tion ani­male, meule rota­tive, etc.) qu’elles passent chez les hommes. Donc cette his­toire de “impor­tance de la force physique” me dérange. D’ailleurs, elle par­le peu de la parental­ité externe (je me sou­viens plus du terme exacte : quand d’autres per­son­nes s’oc­cu­pent des enfants), ou des femmes ménopausées : dans cer­tains cul­tures humaines ne sont-elles pas un troisième genre ? Elles sont tou­jours soumis­es au “risque” ? D’ailleurs, sur le fameux risque, quel risque dif­férent entre chas­s­er un cerf et descen­dre à la val­lée et puis remon­ter chargée en cher­chant de l’eau ? J’ai lu un réc­it eth­no des berbères de l’Au­rès où les hommes rigo­lent car par­fois des femmes tombent par les falais­es, pré­cisé­ment… Le bouquin apporte peut-être des répons­es à ces ques­tions ?
    J’en prof­ite pour vous féliciter pour “Le com­mu­nisme prim­i­tif…” je l’ai trou­vé très com­plet et très intéres­sant. J’ai hâte de lire “Casus Bel­li”.
    Bien à vous,

    1. Avatar de Inconnu
      Bruno Guillaud-Bataille

      Bon­jour à tous, Il me sem­ble que dans la quête des sources d’une dif­féren­ci­a­tion des posi­tions et tâch­es selon le sexe, la mater­nité a, en effet, pu jouer un rôle beau­coup plus impor­tant que la force physique, je partage les réserves ci-dessus con­cer­nant le rôle de la seule force physique. La mater­nité, c’est à dire l’ensem­ble du cycle “grossesse — mise au monde — allaite­ment et pro­tec­tion du nou­veau-né pen­dant de longues années”, crée une longue péri­ode de grande vul­néra­bil­ité du binôme mère-enfant. Cette vul­néra­bil­ité a pu induire des rap­ports ambiva­lents “protection/​domination” (Bernard Lahire “Les struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines”). Le livre de Sarah Blaf­fer Hrdy “Le temps des pères — Une his­toire naturelle des hommes et des bébés” pro­pose des thès­es intéres­santes sur le lien entre la prox­im­ité avec les jeunes enfants et la pro­duc­tion d’o­cy­tocine favorisant l’empathie, et les effets induits sur les rela­tions sociales, le développe­ment de l’al­lo-parental­ité, etc. J’en viens à une représen­ta­tion qui peut se résumer ain­si : la vul­néra­bil­ité rad­i­cale du binôme mère-enfant ali­mente de fait une attente de pro­tec­tion, une con­fi­ance poten­tielle qui se cherche un objet à inve­stir, et par con­séquent, ouvre l’e­space d’un jeu social dont vont se saisir tous les mem­bres d’un groupe. J’y vois les prémices du proces­sus pro­to-insti­tu­tion­nel, pro­fondé­ment ancré dans le monde vivant bien en amont de l’ho­min­i­sa­tion pour répon­dre aux néces­sités évo­lu­tives des espèces à la fois sociales et très indi­viduées, que le développe­ment des legs matériel et idéel (le “geste et la parole” d’An­dré Leroi-Gourhan”) va con­duire à pren­dre très pro­gres­sive­ment le relais de la sélec­tion naturelle pour ori­en­ter et accélér­er l’évo­lu­tion.

    2. Avatar de Inconnu
      Véra Nikolski

      Bon­jour à tous,

      Mer­ci encore, Christophe, pour ton intérêt et pour cette recen­sion.

      Alvaro V et Bruno Guil­laud-Bataille,

      Vous avez bien sûr rai­son s’agissant de la force physique néces­saire pour de nom­breux travaux de femmes : moudre le grain avec une meule est très pénible, porter des charges lour­des égale­ment. Plus générale­ment, une grande par­tie des tâch­es que devaient accom­plir nos ancêtres dans les sociétés dénuées de tech­nolo­gie, avant mais aus­si après le recours à la trac­tion ani­male (le labour, par exem­ple, est une activ­ité absol­u­ment exténu­ante, sans par­ler du défriche­ment), sup­po­saient un tra­vail mus­cu­laire et une dépense énergé­tique impor­tante. Les don­nées ostéologiques mon­trent d’ailleurs que la robustesse des femmes du paléolithique était bien supérieure à celle des femmes d’aujourd’hui – mais celle des hommes aus­si, de sorte que l’écart était tou­jours présent. La force mus­cu­laire devait très cer­taine­ment jouer dans la chas­se au gros gibier (la sit­u­a­tion où on tire tran­quille­ment avec un propulseur n’épuise pas toutes les con­fig­u­ra­tions de la chas­se, activ­ité imprévis­i­ble où la supéri­or­ité du ren­de­ment mus­cu­laire devait représen­ter un avan­tage impor­tant), mais elle était surtout impor­tante pour l’activité de défense (qui, comme la chas­se, implique l’usage des armes) : dans un corps-à-corps, l’avantage d’un homme sur une femme (moyennes sta­tis­tiques) est con­sid­érable.

      Cepen­dant je n’ai jamais don­né à la force physique d’importance cru­ciale : même dans le court entre­tien croisé avec Christophe, je la men­tionne certes au début, pour enchaîn­er tout de suite sur des fac­teurs qui me sem­blent beau­coup plus impor­tants, liés à l’investissement mater­nel, à l’immobilisation qui en découle et au temps impor­tant que les tâch­es repro­duc­tives (repro­duc­tion au sens de la pro­duc­tion de nou­veaux êtres humains, mais aus­si au sens de l’entretien de leur force vitale grâce à l’alimentation, habille­ment, etc.) occu­pent dans la vie d’une femme. Mon pre­mier livre, Féminicène, explore surtout la manière dont l’industrialisation, via ses mul­ti­ples con­séquences, réduit le temps alloué à ces dif­férentes tâch­es et dégage donc du temps « libre » dans la biogra­phie des femmes, per­me­t­tant leur investisse­ment dans le salari­at.

      S’agissant des risques, comme pour la force, nos ancêtres de la préhis­toire étaient en effet tous exposés, au quo­ti­di­en, à des risques bien plus impor­tants que ceux que nous prenons aujourd’hui. Les activ­ités allouées aux femmes ne peu­vent donc pas être con­sid­érées comme « non risquées ». Nous mon­trons juste, en entrant dans le détail, que les groupes humains avaient tou­jours intérêt à con­fi­er au max­i­mum les tâch­es les plus dan­gereuses aux hommes et les tâch­es les moins dan­gereuses aux femmes, étant enten­du que la répar­ti­tion se fai­sait « au mieux », selon une foule d’autres critères (unité du temps et du lieu, notam­ment). Et par­mi les critères de dan­gerosité, il y a l’éloigne­ment du foy­er et le car­ac­tère plus ou moins prévis­i­ble de l’ac­tiv­ité. De nom­breux travaux men­tion­nent d’ailleurs la dif­féren­ti­a­tion des activ­ités selon le risque, et notent le dif­féren­tiel de blessures et de morts qui leur sont dues chez les hommes et les femmes.
      Les excep­tions (groupes où les femmes effectueraient une part impor­tante d’ac­tiv­ités risquées) sont, de fait, rares et lim­itées. Et ce que nous mon­trons, c’est qu’elles sont surtout dif­fi­ciles à main­tenir dans la durée, du fait du hand­i­cap démo­graphique qu’une telle répar­ti­tion des tâch­es créerait pour le groupe expéri­men­ta­teur dans quelques généra­tions.
      Bien sûr, tout cela ne se rap­porte qu’à des groupes évolu­ant dans un envi­ron­nement riche en risques létaux.

    3. Avatar de Inconnu
      Bruno Guillaud-Bataille

      Bon­jour à tous,

      Mer­ci beau­coup Véra Nikol­s­ki pour cette réponse et ces pré­ci­sions. Je suis en train de lire votre livre “Pourquoi les Ama­zones n’ex­is­tent pas ?”, lec­ture croisée avec celle du “com­mu­nisme prim­i­tif n’est plus ce qu’il était” de Christophe Dar­mangeat. Je reviendrai donc très sûre­ment et bien­tôt avec d’autres ques­tions une fois ces lec­tures achevées et digérées.

      Ce que je cherche à saisir ce sont les forces motri­ces à l’oeu­vre dans l’évo­lu­tion humaine (NB. Je ne suis pas uni­ver­si­taire, mais sim­ple­ment élu local, curieux et pas­sion­né de sci­ences humaines, et sans cesse con­fron­té à la ques­tion : dans telle sit­u­a­tion suis-je agi par des forces (des lois) sociales qui s’im­posent à moi ? par­fois trans­for­mé par ces forces ? en quelle mesure puis-je être acteur de quelque rup­ture ou inflex­ion que ce soit dans ces lois ? par quelles voies ? etc. ). Dans cet inter­view croisée Christophe Dar­mangeat reprend l’im­age de l’avion “on ne fait pas vol­er les avions si on n’a pas com­pris les lois de l’aéro­dy­namique”. Bernard Lahire (LSFDSH) utilise le même argu­ment emprun­té à Pierre Bour­dieu pour expli­quer que met­tre à jour “les lois sociales” ne va pas à l’en­con­tre de chercher à s’en libér­er. Mais où chercher les voies pour le faire ? Dans votre livre vous utilisez l’im­age du “radeau de survie” pour décrire le proces­sus de l’évo­lu­tion du vivant. L’évo­lu­tion selon Dar­win & co peut se résumer ain­si : 1. des trans­for­ma­tions aléa­toires au fil de la repro­duc­tion /​2. ces trans­for­ma­tions se con­fron­tent à un milieu don­né /​3. il s’en­suit un proces­sus de sélec­tion, etc. Sauf que s’agis­sant des humains, dont vous soulignez les car­ac­téris­tiques cul­turelles qui vien­nent chang­er ce sché­ma, dans quelle mesure pou­vons-nous dire que les trans­for­ma­tions demeurent aléa­toires ? Ain­si vous écrivez page 137 “Cette trans­for­ma­tion (de N max, Ro…) n’a rien à voir, bien sûr, avec de quel­con­ques pris­es de déci­sion volon­taires ; il s’ag­it de proces­sus incon­scients et non inten­tion­nels, mais qui découlent néan­moins de la capac­ité de l’homme à s’adapter cul­turelle­ment, et non seule­ment biologique­ment, aux con­traintes de l’en­vi­ron­nement.” Certes, si vous voulez dire par là que nos ancêtres ne maîtrisant pas les con­cepts de stratégie r ou K, de N max ou Ro, et encore moins les algo­rithmes per­me­t­tant de mod­élis­er l’évo­lu­tion démo­graphique, ils ne pou­vaient pas “cal­culer en rai­son” les con­séquences de leurs choix de façon telle que vous le faites avec N. Pichoff. Pour autant, pou­vons-nous dire qu’il n’y avait pas d’in­ten­tion ou de déci­sion volon­taire ? (dans “La pen­sée sauvage” Claude Lévi-Strauss écrit de belles pages sur le besoin d’un monde ordon­né et déter­miné que man­i­fes­tent les “pen­sées mythiques”). L’hy­pothèse que j’ex­plore est que la “matrice” (je ne sais trop quel con­cept util­isé) qui per­met de penser le pas­sage de l’évo­lu­tion du vivant à l’évo­lu­tion cul­turelle, humaine est l’émer­gence du proces­sus pro­to-insti­tion­nel. Avec l’avène­ment d’un lan­gage de plus en plus per­for­mant qui vien­dra le cod­i­fi­er, ce proces­sus fondera tout notre édi­fice insti­tu­tion­nel. Or l’his­toire pro­fonde de nos insti­tu­tions, leur ancrage dans le monde pré-humain, me paraît un peu comme un angle mort des recherch­es en siences sociales, ou alors elles sont appréhendées de façon séparées : les sys­tèmes de par­en­té, la mon­naie, les rites de social­i­sa­tion, etc. Dans “Les struc­tures fon­da­men­tales…” B. Lahire lui-même n’en fait qu’une ligne de force par­mi une douzaine d’autres. Or si nous devons penser le pas­sage du “monde tel qu’il est” au “monde tel qu’il nous aime­ri­ons qu’il soit” (par exem­ple avec une dom­i­na­tion mas­cu­line plus “con­tenue”), est-il pos­si­ble de se pass­er d’une telle com­préhen­sion des ressorts pro­fonds du proces­sus (proto)institutionnel (que je ne con­fonds donc pas avec une seule con­nais­sance de l’in­finie diver­sité des formes pris­es par les insti­tu­tions, les sys­tèmes de par­en­té, les guer­res, les pro­duc­tions artis­tiques, etc.) ?

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      Bruno Guillaud-Bataille

      Suite :
      Mon hypothèse est donc la suiv­ante, je sché­ma­tise pour favoris­er l’échange :
      1) L’e­spèce humaine qui émerge du genre homo se car­ac­térise par l’as­so­ci­a­tion de ces deux grandes qual­ités :
      — l’al­tri­cial­ité sec­ondaire (B. Lahire) qui rend rad­i­cale­ment vul­nérable tout indi­vidu isolé — dont plus par­ti­c­ulière­ment les nou­veaux nés, mais pas que… — et qui con­court à faire de sapi­ens une espèce éminem­ment sociale ;
      — et l’in­di­vid­u­a­tion (capac­ités réflex­ives…) qui con­court à tou­jours plus sin­gu­laris­er les tra­jec­toires de vie.
      2) Cette dou­ble car­ac­téris­tique crée une ten­sion dans la grande arène de la sélec­tion entre les impérat­ifs de survie et de repro­duc­tion qui se jouent à l’échelle des indi­vidus et ceux qui se jouent à l’échelle du groupe, en tant que groupe vital, puisque l’in­di­vidu ne peut sur­vivre seul.
      3) Le proces­sus pro­to-insti­tu­tion­nel émerge comme réponse évo­lu­tive venant répon­dre à cette ten­sion, car d’une part il per­met de sta­bilis­er une struc­ture sociale à‑même de garan­tir la prise en compte des impérat­ifs qui pèsent sur le groupe, d’autre part il organ­ise la social­i­sa­tion des indi­vidus de façon con­gru­ente avec les exi­gences de cette struc­ture. Plus tard, avec le lan­gage, il per­me­t­tra de pro­duire les “réc­its” au tra­vers desquels pour­ront se pro­duire et cir­culer des représen­ta­tions social­isés du milieu (et de monde), dont les mythes qui ori­en­teront les moti­va­tions des indi­vidus.
      4) Le “jeu social” ouvert par le proces­sus pro­to-insti­tu­tion­nel tourne autour de la notion de “con­fi­ance” (je fais le lien avec la crise actuelle de défi­ance à l’é­gard des insti­tu­tions, sujet auquel je suis évidem­ment sen­si­ble en tant qu’élu local). Tout indi­vidu étant vul­nérable isolé, il doit s’en remet­tre à d’autres, à une organ­i­sa­tion, à un sys­tème, à un “réc­it” pour faire face à ses besoins élé­men­taires ou espér­er le faire. Auprès de qui inve­stir de la con­fi­ance ? Auprès de quoi ?
      5) Toutes ces “con­fi­ances” qui se cherchent un objet à inve­stir définis­sent de fait des “posi­tions sociales” à inve­stir. Ces posi­tions vont juste­ment être investies par celles et ceux (bon “ceux” plus sou­vent que “celles” si on en croit avec rai­son le fruit de vos recherch­es croisées avec Christophe Dar­mangeat) qui vont y percevoir l’op­por­tu­nité d’y con­juguer les répons­es à apporter aux attentes (de sécu­rité, de sub­sis­tance, d’as­sur­ance, etc.) qui s’ex­pri­ment dans le groupe et les répons­es à leurs pro­pres intérêts et attentes. Il s’en­suit l’am­biva­lence fon­da­men­tale “protection/​domination” soulignée par B. Lahire. D’une cer­taine façon le “con­flit d’in­térêt” est inhérent du proces­sus (proto)institutionnel.
      6) La vul­néra­bil­ité par­ti­c­ulière du binôme “mère-nou­veau-né” joue un rôle décisif ici : car le besoin de pro­tec­tion de la mère porte aus­si et surtout sur son enfant.
      7) Investis­sant les posi­tions de “pro­tecteur” les hommes ont alors tous loisirs de pro­duire les mythes qui vien­dront expli­quer et jus­ti­fi­er leur dom­i­na­tion, et d’im­pos­er les organ­i­sa­tions et pra­tiques qui leur con­vi­en­nent et répon­dent à tous leurs appétits.

      Bon, j’ai été bien assez long pour le for­mat “blog”. Encore mer­ci pour cet échange.

    5. Avatar de Inconnu
      Véra Nikolski

      Bon­jour,

      Mer­ci pour ce long com­men­taire. Vous soulevez beau­coup de ques­tions, et je ne suis pas sûre de pou­voir répon­dre de façon réfléchie à toutes dans l’immédiat. Je voudrais néan­moins réa­gir à votre remar­que prélim­i­naire, qui con­cerne le car­ac­tère con­scient ou incon­scient, aléa­toire ou dirigé par la volon­té humaine, des change­ments et adap­ta­tions qui per­me­t­tent à l’espèce humaine de con­tourn­er cer­tains déter­min­ismes.

      Les humains se dis­tinguent en effet des autres organ­ismes vivants par un degré (beau­coup) plus élevé de con­science, de théori­sa­tion, de réflex­ion et de pro­jec­tion dans l’avenir. Et vous avez tout à fait rai­son de dire, citant Lévi-Strauss, qu’ils ont fon­cière­ment besoin d’un monde ordon­né (dans Féminicène, j’en fais l’un des fac­teurs favorisant l’émergence des normes et tabous relat­ifs au genre (« L’être humain ayant pour pro­priété de vouloir don­ner du sens à tout ce qu’il observe et endure, la dif­férence entre les sex­es, mais aus­si leurs avan­tages com­para­t­ifs et la divi­sion du tra­vail sex­uel qui en résulte sont immé­di­ate­ment traduits en ter­mes nor­mat­ifs, c’est-à-dire en cul­ture. Con­traint de choisir une voie par néces­sité objec­tive, il lui donne le statut de des­tin, trans­for­mant ce qui est en ce qui doit être. D’une sim­ple adap­ta­tion pra­tique, le mono­pole de la chas­se devient un droit et une occa­sion de se dis­tinguer. »)

      Ils peu­vent aus­si, bien enten­du, échafaud­er des straté­gies de survie bien plus com­plex­es que les autres ani­maux, et ten­ter de les met­tre en œuvre, avec plus ou moins de suc­cès. Cepen­dant, notre ratio­nal­ité est tou­jours lim­itée, et si nos capac­ités intel­lectuelles nous per­me­t­tent une meilleure adap­ta­tion, elles peu­vent aus­si, para­doxale­ment, nous hand­i­ca­per, nous amenant sur des voies fal­lac­i­euses (les idéolo­gies, les reli­gions, les super­sti­tions, les tabous… sont tous des fruits de notre capac­ité de raison­nement – les zèbres n’ont pas de tabous, les col­ib­ris ne sac­ri­fient pas leurs con­génères au dieu des fleurs…) De plus, les straté­gies que nous met­tons en place ont de nom­breuses con­séquences, qui nous échap­pent et qui peu­vent aller tout à fait à l’encontre des objec­tifs rationnels qu’on s’était fixés. Donc locale­ment, nos straté­gies con­scientes peu­vent très bien avoir un effet con­tre-pro­duc­tif, même si his­torique­ment, lorsqu’on con­sid­ère notre tra­jec­toire, la résul­tante glob­ale est bien « pos­i­tive » au sens d’une ratio­nal­i­sa­tion de nos capac­ités de survie.

      En par­lant du car­ac­tère incon­scient des adap­ta­tions, nous ne voulions pas dire que les humains n’ont pas con­science de devoir s’adapter, ni qu’ils n’essaient pas de le faire, mais que la con­science dont ils font preuve n’est pas une garantie du suc­cès de telle ou telle adap­ta­tion, sauf à une échelle très réduite, locale, dis­ons « tac­tique » ; au niveau de la « stratégie », seul le temps long mon­tre ce qui était viable et ce qui ne l’était pas. C’est un proces­sus glob­al, « meta », qui échappe à la ratio­nal­ité indi­vidu­elle.

    6. Avatar de Inconnu
      Bruno Guillaud-Bataille

      Bon­jour et mer­ci pour cet échange. Je vous rejoins pleine­ment sur le fait que la ratio­nal­ité est tou­jours lim­itée, et d’une cer­taine façon l’évo­lu­tion his­torique vient sanc­tion­ner (à un moment don­né) le suc­cès ou non des divers­es options qui se présen­tent “à hau­teur de vie humaine”. S’agis­sant de “Pourquoi les Ama­zones n’ex­is­tent pas ?” il me sem­ble que pour le coup les deux proces­sus ont pu con­verg­er pour pro­duire cette divi­sion sex­uelle des tâch­es et des risques, ce qui rend votre thèse d’au­tant plus con­va­in­cante. 1. Dans le temps — et votre démon­stra­tion avec N. Pichoff me sem­ble impa­ra­ble — toute option plus équili­brée ou inver­sée se serait de fait heurtée à la sanc­tion démo­graphique et his­torique. 2. Mais même en pen­sant le proces­sus à hau­teur de vie humaine, du fait de ces longues péri­odes de vul­néra­bil­ité du binôme mère-enfant, il me paraît devoir con­duire très majori­taire­ment les groupes à opter pour une organ­i­sa­tion priv­ilé­giant la sécu­rité de ce binôme, mais induisant en même temps l’am­biva­lence d’un rap­port pro­tec­tion — dom­i­na­tion. Comme on peut imag­in­er que nos ancêtres Sapi­ens préhis­toriques n’é­taient pas dépourvus des appétits sex­uels mas­culins qui font l’ac­tu­al­ité con­tem­po­raine cela n’a pu que con­tribuer à déter­min­er encore plus cette divi­sion des tâch­es.

  5. Excel­lent bouquin et non moins excel­lent com­men­taire. Le saut qual­i­tatif opéré par ce bouquin va, je l’e­spère, inspiré, nos vail­lants chercheurs dont toi dans des travaux exploitant la piste ouverte par VN et NP.

  6. Avatar de Inconnu
    ChristianP

    Bon­jour Christophe,
    Je ne vous suis que depuis quelques semaines seule­ment. Je trou­ve votre tra­vail (et ce blog) fort intéres­sant. Je m’excuse d’avance si les pro­pos qui vont suiv­re seront assez longs.
    Si le mythe très repen­du du matri­ar­cat prim­i­tif a été util­isé pour jus­ti­fi­er la dom­i­na­tion mas­cu­line, argu­ment qu’il me sem­ble logique, cela ne prou­verait-il pas égale­ment des résis­tances récur­rentes et anci­ennes (au moins 50,000 ans) a cette même dom­i­na­tion ? Si la dom­i­na­tion mas­cu­line n’avait pas été remise en ques­tion cette pro­pa­gande aurait été super­flue. Bien sûr je ne par­le pas ici de résis­tances avec des reven­di­ca­tions mod­ernes (égal­ité des sex­es), mais plutôt envis­ageante des rela­tions plus équili­brées entre hommes et femmes dont les rôles restaient dis­tinctes.
    J’avais une autre ques­tion… Vous sem­blez préfér­er le terme « dom­i­na­tion mas­cu­line » à celui de « patri­ar­cat », notam­ment dans le con­texte de nos sociétés occi­den­tales con­tem­po­raines. Con­sid­érez-vous le « patri­ar­cat » comme une forme de dom­i­na­tion plus struc­turelle, impli­quant non seule­ment une dom­i­na­tion mas­cu­line dans la famille, mais égale­ment la monop­o­li­sa­tion (du moins à quelques excep­tions près) des super­struc­tures sociétales/​politiques ? Une telle vision impli­querait-elle que la « dom­i­na­tion mas­cu­line » est une forme de dom­i­na­tion moins cohérente, opérant, dans notre cas con­tem­po­rain, au sein d’un sys­tème (cap­i­tal­isme + démoc­ra­tie bour­geoise) qui pré­tend avoir large­ment obtenu l’é­gal­ité entre les sex­es ? Est-il judi­cieux d’in­clure l’é­gal­ité formelle entre hommes et femmes par­mi les tâch­es (plus tar­dives) de la révo­lu­tion bour­geoise ? Les pro­grès iné­gaux vers l’é­man­ci­pa­tion observés dans le monde ne sont-ils pas, eux aus­si, large­ment trib­u­taires de la sit­u­a­tion géo­graphique, entre le cen­tre impéri­al­iste riche et la périphérie du sys­tème cap­i­tal­iste mon­di­al ? Bien sûr, les révo­lu­tions sociales (sou­vent au moins nom­i­nale­ment, social­istes) d’une part, et les répons­es plus réac­tion­naires à l’im­péri­al­isme d’autre part, auront créé d’autres divergeances impor­tantes. Je partage glob­ale­ment l’avis qu’il est néces­saire d’établir des dis­tinc­tions pour mieux appréhen­der le chemin par­cou­ru, les défis à relever et les lim­ites du sys­tème, en par­ti­c­uli­er face à l’ac­cu­mu­la­tion des crises.

    1. Bon­jour
      J’ai beau­coup de mal à estimer, à titre général, le degré de résis­tance effec­tif des femmes à la dom­i­na­tion mas­cu­line dans les sociétés pré-éta­tiques, de même que la forme sous laque­lle celle-ci se man­i­fes­tait. Tout ce que je peux dire, c’est que leur sub­or­di­na­tion n’al­lait pas de soi, et qu’elle était partout entretenue et per­pé­tuée par un appareil idéologique. La forme la plus fréquente (peut-être même s’agis­sait-il à l’o­rig­ine de la forme générale) était con­sti­tuée par les reli­gions à ini­ti­a­tion mas­cu­lines, dou­blées d’un lieu réservé aux hommes adultes, qui per­me­t­tait à ceux-ci de con­stituer une société secrète et fer­mée. Quant à savoir si, par rap­port à la résis­tance des femmes, cette idéolo­gie con­sti­tu­ait un dis­posi­tif réac­t­if ou préven­tif, c’est une ques­tion à laque­lle je pense qu’il n’ex­iste pas de réponse.
      S’agis­sant du patri­ar­cat, c’est un mot que j’évite d’employer, tout sim­ple­ment parce que s’il sig­ni­fie autre chose que « dom­i­na­tion mas­cu­line », alors je ne sais pas ce qu’il sig­ni­fie au juste.
      Enfin, il me sem­ble en effet que l’é­gal­ité hommes-femmes fait par­tie des reven­di­ca­tions portées par le cap­i­tal­isme, tout comme l’a­planisse­ment des dif­férences juridiques per­me­t­tant de pro­gress­er vers le seul marché libre de la con­cur­rence général­isée. Que cette évo­lu­tion ait été plus poussée dans les pays impéri­al­istes que dans ceux de la périphérie me paraît pré­cisé­ment con­stituer un très bon argu­ment en faveur de cette idée !
      Bien à vous

  7. Bon­jour, je rebondis la-dessus : “on ne peut que souhaiter que cette thèse fasse l’objet d’une large dis­cus­sion par­mi les spé­cial­istes et, pour cela, qu’elle soit pub­liée dans des revues sci­en­tifiques à comité de lec­ture. Je sais que les auteurs s’y emploient”

    Pourquoi les auteurs de ce livre n’ont-ils pas fait l’in­verse : pub­li­er leurs travaux dans des revues puis les cor­riger à par­tir des remar­ques, etc. jusqu’à qu’ils soient suff­isam­ment solides pour être présen­tés au pub­lic ? Et vous Christophe, est-ce que vos pro­pres travaux présen­tés dans vos livres ont été pub­liés et cor­rigés par vos pairs ?

    J’ai com­pris en lisant Lahire que la sci­en­tificité des sci­ences sociales est un gros enjeu, mais je n’ai pas com­pris com­ment ça se passe et com­ment c’est cen­sé se pass­er, con­crète­ment. Pour les sci­ences de la nature, je sais m’ori­en­ter pour lire unique­ment ce qui est validé sci­en­tifique­ment et éviter les recherch­es isolées d’au­teurs sin­guliers. Mais en sci­ences sociales, j’ai l’im­pres­sion de n’avoir à faire qu’à des auteurs sin­guliers, reliés entre eux par affinités d’idées, et qui se vali­dent entre eux. Je dis bien que c’est une impres­sion, je n’ai que ma vision de lec­trice non-spé­cial­iste.

    Et je rajoute un degré de com­plex­ité : j’ignore si la pub­li­ca­tion dans des revues académiques est une garantie de sci­en­tificité en sci­ences sociales, ou si ça ne fonc­tionne pas là aus­si par école, ce qui n’a­vance guère le schmil­blick.

    1. Je ne peux pas répon­dre pour Vera Nikol­s­ki et Nico­las Pichoff, et je les laisse inter­venir eux-mêmes s’ils le souhait­ent. Pour ma part, si j’ai procédé comme eux pour les orig­ines de la dom­i­na­tion mas­cu­line, c’est qu’à l’époque, quand je me suis plongé dans ces sujets, je ne me voy­ais pas du tout comme un chercheur académique (que je n’é­tais pas encore), mais comme un ama­teur un peu éclairé. Je me suis donc directe­ment adressé au pub­lic que je voulais touch­er. C’est seule­ment dans un sec­ond temps, et de manière totale­ment non prévue à l’a­vance, que ces travaux m’ont valu une recon­nais­sance uni­ver­si­taire et que je les ai en quelque sorte validé après-coup par un diplôme. Depuis, je suis la règle con­sis­tant à pub­li­er tout d’abord dans des revues académiques, mais avec plus ou moins de rigueur. Car – et cela rejoint votre sec­ond point – cette val­i­da­tion est en effet d’une fia­bil­ité très iné­gale. Le sys­tème des rap­ports anonymes m’a par­fois apporté de vraies remar­ques et sug­ges­tions qui m’ont per­mis d’amélior­er mes écrits, mais plus d’une fois, j’ai eu le sen­ti­ment que le rap­por­teur n’avait absol­u­ment rien lu, ou (pire ?) rien com­pris, de ce que j’écrivais – et avec les rap­ports les plus absur­des, les plus stu­pides ou les plus malveil­lants que j’ai reçus, il y aurait de quoi faire un beau flo­rilège.
      En fait, en ce qui me con­cerne, j’ai le sen­ti­ment de me soumet­tre au juge­ment de mes pairs de manière plus informelle mais tout aus­si scrupuleuse, en pub­liant mes réflex­ions sur ce blog, mais aus­si en me faisant sys­té­ma­tique­ment relire par des col­lègues com­pé­tents chaque fois que je m’aven­ture sur un sujet que je ne maîtrise pas par­faite­ment… et il y en a beau­coup. Et à mes yeux, cette étape compte beau­coup plus que celle des rap­ports offi­ciels des revues (même si je suis évidem­ment bien obligé d’en tenir compte pour être pub­lié !).

    2. Avatar de Inconnu
      Nicolas Pichoff

      Bon­jour Nadine,

      Votre ques­tion est excel­lente.

      Lors des pre­mières dis­cus­sions avec Véra, nous nous sommes posé la ques­tion. Pour moi (peut-être Véra partage-t-elle le même ressen­ti), les dif­fi­cultés prin­ci­pales de la pub­li­ca­tion était :
      — Mon inex­péri­ence et inex­per­tise dans ce domaine. Dans les SHS, il faut situer son tra­vail par­mi toutes ceux déjà exis­tants. Il faut mon­tr­er sa cul­ture, se revendi­quer de telle école ou penseur. Les idées sont très “per­son­nal­isées”. C’est un fil­tre qui per­met de sélec­tion­ner les pro­fes­sion­nels des ama­teurs. C’est assez exclusif. En sci­ences dures (mon domaine), c’est beau­coup plus soft. Si vous mon­trez que 3+3=6, vous n’avez pas besoin de pass­er en revue toutes les éval­u­a­tions qui ont été faites et les écoles de pen­sée qui les sou­ti­en­nent. Vous appelez sim­ple­ment votre lecteur à véri­fi­er que votre résul­tat est juste, sur la base des math­é­ma­tiques ou des résul­tats d’ex­péri­ences. Comme on dit, la physique n’a que faire de l’opin­ion du physi­cien.
      — Nous avons trou­vé qu’il y avait suff­isam­ment de matière pour un livre, que les argu­ments étaient auto-por­teurs et que le sujet était publique : on établit tout de même un lien formel entre le sexe et le genre alors que le débat publique est dom­iné par la thèse d’indépen­dance entre les 2).
      — Nous voulions être “libres” d’ex­primer et défendre notre thèse sans la cen­sure de 2 ou 3 anonymes en capac­ité de tout blo­quer juste parce que la thèse ne ne plait pas, ne cor­re­spond pas à leur agen­da, men­ace la posi­tion de leur école de pen­sée, ou tout sim­ple­ment qu’ils ne la com­pren­nent pas. Nous avons peut-être eu peur d’être heureuse­ment sur­pris.

      Cepen­dant, à la suite d’une retour assez favor­able de per­son­nal­ités sci­en­tifiques immi­nentes (dont Christophe) nous envis­ageons de soumet­tre une ou deux pub­li­ca­tions dans des revues prochaine­ment pour ten­ter de dif­fuser cette thèse par­mi les pro­fes­sion­nels et surtout la chal­lenger face aux thès­es con­cur­rentes (voire com­plé­men­taires).

    3. Bon­jour, mer­ci pour vos répons­es qui me don­nent des élé­ments de com­préhen­sion de com­ment ça se passe con­crète­ment.

      Lahire explique dans “Les struc­tures…” que cer­taines sci­ences de la nature (la cos­molo­gie, la sci­ence de l’évolution…) ne sont pas expéri­men­tales et n’en sont pas moins des sci­ences bien con­sti­tuées, j’en déduis que ce n’est pas du statut expéri­men­tal de la physique que découle des critères de val­i­da­tion objec­tifs en-dehors de l’opinion du chercheur, ou pas seule­ment. Mais de fait, comme ces critères n’existent pas encore pour les SHS, la sit­u­a­tion est telle que vous la décrivez.

      Dans ces con­di­tions, je me demande quels seraient les critères aux­quels le pub­lic non spé­cial­iste pour­rait se référ­er pour ori­en­ter ses choix de lec­ture en SHS.

    4. Avatar de Inconnu
      Nicolas Pichoff

      Bon­jour Nadine,

      D’abord, je m’in­scris en faux sur l’af­fir­ma­tion de Bernard que cer­taines sci­ences ne seraient pas expéri­men­tales. Toute sci­ence est expéri­men­tale car elle doit être con­stru­ite sur la base de don­nées de mesures expéri­men­tales (sinon ce n’est tout sim­ple­ment pas une sci­ence). Peut-être Bernard fait-il la nuance entre l’ex­péri­ence que l’on observe et celle que l’ont pro­duit (en choi­sis­sant à l’a­vance les con­di­tions) ?
      Ensuite, même quand on ne peut repro­duire com­plète­ment une expéri­ence, on peut la repro­duire par morceau. Même la cos­molo­gie (qui décrit l’u­nivers) pro­duit des mod­èles dont les paramètres sont soit issus directe­ment de l’ob­ser­va­tion (glob­ale ou par­ti­c­ulière), soit mesurés, par exem­ple, au sein des accéléra­teurs de par­tic­ules ou sur l’ob­ser­va­tion d’é­toiles, de galax­ie, de trous noir…

      Pour la soci­olo­gie, c’est la même chose. On pour­rait, si on le souhaitait, dévelop­per des mod­èles avec des paramètres que l’on calerait (Bayésien) sur des mesures dans des con­di­tions con­nues (même si elles sont dif­fi­cile­ment repro­ductibles). Je crois que c’est ce que B. Lahire appelle de ses voeux ?

      Pour les lec­tures per­ti­nentes en SHS, je suis aus­si intéressé que vous (en tant qu’ignare sur la ques­tion).

      Ami­cale­ment.

      Nico­las.

    5. Bon­jour Nico­las,

      Lahire par­le de cette ques­tion dans le chapitre 3 de la pre­mière par­tie de « Les struc­tures », p.97/98, dans lequel il répond aux argu­ments de Jean-Claude Passeron sur l’impossibilité des sci­ences sociales d’être réelle­ment sci­en­tifiques. Il cite une petite dizaine de sci­ences (je ne sais pas s’il est exhaus­tif dans son énuméra­tion) qui ne sont pas, pour l’essentiel, des sci­ences expéri­men­tales mais des sci­ences de l’observation, ce qui ne les a pas empêché de for­muler des sys­tèmes de preuves et des lois. Il pense que Passeron a fait ici l’erreur de se référ­er à la déf­i­ni­tion pop­pe­ri­enne des sci­ences.

      J’ai lu il y a peu « Des­tinées improb­a­bles » de Johnathan B.Losos qui expose les expéri­ences qu’il est désor­mais pos­si­ble de faire en biolo­gie de l’évolution. Ces expéri­ences, sur le ter­rain puis en lab­o­ra­toire, ne repar­tent pas de zéro mais au con­traire s’appuient sur tout ce qui a été théorisé jusque-là sur la base d’observations. Il écrit que Dar­win fai­sait des expéri­ences sur cer­tains points mais qu’il pen­sait impos­si­ble d’en pro­duire sur sa théorie prin­ci­pale de l’évolution des espèces par la sélec­tion naturelle, à cause de la sup­posé lenteur générale du proces­sus (ce qui est faux finale­ment). Les expéri­ences arrivent donc bien ici après la con­sti­tu­tion de cette dis­ci­pline en sci­ence.

      Quant à ce que Lahire appelle de ses vœux, je crois com­pren­dre que c’est juste­ment que les SHS con­stru­isent leur sci­en­tificité en faisant con­fi­ance à tout ce qu’il est pos­si­ble de faire de solide en se bas­ant sur l’observation et en recoupant les don­nées de plein de sci­ences dif­férentes, comme il le fait dans « Les struc­tures » pour for­muler des lois.

    6. Hel­lo

      Je crois qu’il y a deux dis­cus­sions par­al­lèles. La pre­mière porte sur le statut des divers­es sci­ences vis-à-vis des expéri­ences (au pluriel), qu’il ne faut peut-être pas con­fon­dre avec celui l’ex­péri­ence (au sin­guli­er), c’est-à-dire des don­nées. Toutes les sci­ences doivent explor­er le réel, et donc se con­fron­ter aux infor­ma­tions qu’il nous donne, mais toutes ne peu­vent pas organ­is­er un réel sur mesure afin d’isol­er tel ou tel fac­teur. Dès lors, quand on dis­cute pour savoir si toutes les sci­ences sont expéri­men­tales ou non, tout dépend dans quel sens on entend ce mot – je n’en­fonce là que des portes déjà bien ouvertes.
      La sec­onde ques­tion est celle de savoir com­ment tout un cha­cun peut se faire un avis en sci­ences humaines, sur des théories où le mode de val­i­da­tion par les pairs est si prob­lé­ma­tique. Je crains de ne pas avoir de réponse mir­a­cle. Les idées majori­taires sont par­fois tout à fait ques­tionnables, comme en économie où elles tien­nent bien davan­tage d’un habil­lage pré­ten­du­ment sci­en­tifique de l’idéolo­gie dom­i­nante que de la sci­ence authen­tique. Alors, hormis ouvrir ses yeux, ses oreilles et ses neu­rones, com­par­er et juger, je ne vois pas quoi répon­dre à cette vaste ques­tion.

  8. Bon­jour, J’ai lu et très appré­cié ‘Féminicène’ et ‘Pourquoi les ama­zone n’ex­is­tent pas’, ouvrages avec lesquels je suis large­ment en accord … sauf quelques points mineurs et deux majeurs. Un de ces points majeurs con­cerne ‘Ama­zone’ … mais je pense qu’il s’adresse plus à Nico­las qu’à Véra. En effet, Nico­las applique le mod­èle dar­winien pour com­pren­dre l’évo­lu­tion sociale alors que Véra me sem­ble plus déter­min­iste (quoique la con­cep­tion de Nico­las per­cole dans cer­taines for­mu­la­tions de Véra). Autrement dit, pour Nico­las, les humains inven­teraient des solu­tions sociales de façon aléa­toire, selon une large gamme de vari­a­tion et indépen­dam­ment de leur valeur adap­ta­tive (les trois con­di­tions du mod­èle dar­winien) … et puis la ‘sélec­tion naturelle’ opère et tri­erait la ou les solu­tions les plus adap­tées. Bref, dans le cas présent, à l’o­rig­ine, les sociétés prim­i­tives auraient inven­tées de mul­ti­ples con­fig­u­ra­tions sociales dans les rap­ports entre hommes et femmes, et la sélec­tion naturelle aurait ensuite trié la con­fig­u­ra­tion la plus effi­cace, à savoir la sépa­ra­tion des tâch­es et rôles bien con­nue. Alain Tes­tart a déjà cri­tiqué cette con­cep­tion de façon très con­va­in­cante dans son arti­cle “Les mod­èles biologiques sont-ils utiles pour penser l’évo­lu­tion des sociétés ?”. Je n’ai rien à y ajouter. Cet arti­cle est disponible sur le Web. Ici par exem­ple : http://www.alaintestart.com/doc_textes/pm-599–2‑les-modeles-biologiques-sont-ils-utiles-pour-penser-l-evolution-des-societes1.pdf

    1. Hel­lo Mar­cel­lo
      Je reviendrai prob­a­ble­ment en détail sur ces ques­tions dans les mois qui vien­nent, mais je ne partage pas ta cri­tique, et je pense que sur ce point, Tes­tart a fait fausse route.
      1. Con­cer­nant VN et NP, si j’ai bien com­pris, ils ne dis­ent pas que les sociétés ont effec­tive­ment essayé toutes les con­fig­u­ra­tions au hasard. Leur mod­èle dit sim­ple­ment que de toutes les con­fig­u­ra­tions pris­es au hasard, seule une per­met la survie à long terme. C’est une nuance, mais une nuance impor­tante.
      2. Tes­tart con­teste le par­al­lèle avec l’évo­lu­tion biologique au motif que dans les sociétés, l’évo­lu­tion n’in­ter­vient pas au hasard, et que les humains pren­nent des déci­sions con­scientes. Je ne suis pas du tout cer­tain que ce soit sou­vent vrai. Engels expli­quait déjà fort bien que si les indi­vidus ont des volon­tés en fonc­tion desquelles ils agis­sent, ils n’ont pas tous les mêmes ; et le résul­tat final est sou­vent quelque chose que per­son­ne n’avait voulu. Donc, il n’est pas si cer­tain qu’à l’échelle des sociétés (ou des types soci­aux), les muta­tions inter­vi­en­nent de manière con­sciente.
      3. Mais aus­si, et peut-être surtout, cet argu­ment tend à prou­ver le con­traire de ce que Tes­tart lui fait dire. Dans le monde de vivant, les muta­tions inter­vi­en­nent au hasard, et sont ensuite sélec­tion­nées sur la base de leur effi­cac­ité. Si réelle­ment les sociétés sont capa­bles de muter de manière effi­cace, cela sig­ni­fie sim­ple­ment qu’elle pra­tiquent une forme de sélec­tion ex ante plutôt qu’ex post. Au bout du compte, le résul­tat est-il si dif­férent ?
      Je suis bien d’ac­cord que cette his­toire de « mêmes » est effec­tive­ment très cri­ti­quable et qu’elle con­stitue une approche fort peu intéres­sante. Mais à mon avis, Tes­tart se trompe com­plète­ment d’an­gle d’at­taque.

  9. Certes, à plusieurs endroits de l’ou­vrage, les auteurs vont jusqu’à douter que dif­férentes sociétés prim­i­tives aient pu tester dif­férentes con­fig­u­ra­tions dans la répar­ti­tion des tâch­es et qu’une sélec­tion se serait opérée : “Dans les con­di­tions de vie de nos ancêtres, le fait de con­fi­er aux femmes l’ex­er­ci­ce des activ­ités risquées — si tant est que cette organ­i­sa­tion alter­na­tive ait réelle­ment été expéri­men­tée…” (p.195, ce doute est réitéré à d’autres endroits de l’ou­vrage). De même, il est vrai que la descrip­tion de l’adop­tion par les sociétés prim­i­tives de la répar­ti­tion des tâch­es est nuancée et se con­clu en dis­ant que “notre démon­stra­tion n’in­forme pas sur ces proces­sus” (p.215). Cepen­dant, l’ou­vrage dit tout aus­si claire­ment (p.200–201) que “La théorie de la sélec­tion naturelle, que nous devons à Dar­win, se rap­porte ini­tiale­ment à la biolo­gie … Mais ce principe s’ap­plique à bien d’autres domaines .… L’ap­pli­ca­tion de ce raison­nement aux phénomènes soci­aux et cul­turels — les idées , les tra­di­tions et les pra­tiques se trans­met­tent et se sélec­tion­nent au fil du temps, dans un proces­sus d’adap­ta­tion com­pa­ra­ble à celui des espèces vivantes…”. De même, dans une inter­view sur le site HUMANOLOGUE, Nico­las dit ceci : “Le dar­win­isme s’applique aux idées et aux cul­tures, pas seule­ment à la biolo­gie”. En con­séquence, les auteurs écrivent : “Les autres formes d’or­gan­i­sa­tion ont pu être expéri­men­tées en dépit de leur moin­dre effi­cac­ité immé­di­ate ; mais elles ne pou­vaient pas résis­ter au temps” (p.193). Dès lors :
    1- Je n’ai pas la place ici pour align­er toutes les cita­tions, mais il en ressort que cela va un peu dans tous les sens sur cette ques­tion : cer­tains pas­sages affir­ment claire­ment l’ap­pli­ca­tion du principe dar­winien dans la sélec­tion de la répar­ti­tion des tâch­es, alors qu’à d’autres endroits les auteurs doutent que ce proces­sus ait eu lieu !!!!
    2- Je trou­ve donc dom­mage que les auteurs n’aient pas lu, cité et dis­cuté l’ar­ti­cle d’Alain Tes­tart qui développe la cri­tique la plus achevée de cette trans­po­si­tion de mécan­ismes biologiques à l’évo­lu­tion des sociétés.
    3- Tes­tart aligne de nom­breux argu­ments … mais pas celui que tu lui attribues … le terme “con­scient” n’ap­pa­raît jamais dans son arti­cle !

    1. Avatar de Inconnu
      Marcello (suite)

      4- Tes­tart com­mence par avancer trois argu­ments :
      a) “L’homme ne fait et n’imagine que des solu­tions au min­i­mum un peu adap­tées. Il ne crée pas des formes absur­des et non viables” et l’il­lus­tre par plusieurs exem­ples … dont un me rap­pelle son humour : “per­son­ne, aucun général, ni troufion, ni même un idiot, n’aurait jamais inven­té ni même pen­sé à faire des fusils avec un canon coudé, ou des fusils qui tir­eraient en sens inverse, vers celui qui le tient”. Il con­clu la dis­cus­sion de ce pre­mier argu­ment en dis­ant : “C’est ce qui dif­fér­era tou­jours entre une muta­tion biologique et une trans­for­ma­tion sociale : la muta­tion est aveu­gle, tan­dis que l’homme est rarement dépourvu de toute intel­li­gence. Il anticipe. Il ne met pas tou­jours en oeu­vre la solu­tion la mieux adap­tée, mais il n’en met pas non plus qui soit totale­ment absurde. Il ne fait pas « n’importe quoi » [comme les muta­tions aléa­toires]”.
      b) “Les change­ments soci­aux procè­dent rarement d’un choix au sein d’une large gamme de pos­si­bles [comme dans le proces­sus dar­winien]”.
      c) “Les change­ments soci­aux ne sont en aucune façon aléa­toires” … et il en donne une expli­ca­tion très marx­iste : “l’histoire n’est pas une sci­ence pré­dic­tive, mais elle est quand même capa­ble de dire à chaque péri­ode ce qui peut arriv­er et ce qui ne le peut pas, c’est-à-dire d’expliquer, sachant les con­di­tions his­toriques d’une péri­ode, les ori­en­ta­tions futures pos­si­bles de l’évolution des sociétés”. Et comme tu cites Engels de mémoire, je te cite dans le texte un Marx qui refute tout aléa­toire dans l’évo­lu­tion sociale : “C’est pourquoi l’hu­man­ité ne se pro­pose jamais que les tâch­es qu’elle peut rem­plir : à mieux con­sid­ér­er les choses, on ver­ra tou­jours que la tâche sur­git là où les con­di­tions matérielles de sa réal­i­sa­tion sont déjà for­mées, ou sont en voie de se créer”. L’ar­gu­ment de Tes­tart n’est qu’un pas­tiche de celui de Marx.
      5- Dans la suite de son arti­cle, Tes­tart développe une quin­zaine d’autres argu­ments que je ne peux évo­quer ici … il faut le lire ou le relire 🙂 !
      Enfin, jamais Tes­tart ne défend une sélec­tion ex-ante comme tu le sug­gères, c’est tou­jours ex-post chez lui … il dit seule­ment (comme Marx) que les change­ments soci­aux ne sont (a) ni aléa­toires, (b) ni mul­ti­ples et © ne vont pas dans tous les sens (comme dans le sché­ma dar­winien). Bref, pour re-citer le vieux bar­bu ‘Ce sont les hommes qui font l’his­toire’ mais ‘con­traints par des cir­con­stances don­nées’ … Marx est très loin de la sélec­tion dar­wini­enne dans son expli­ca­tion de l’évo­lu­tion sociale !

    2. On ne va pas pou­voir men­er cette dis­cus­sion com­pliquée dans le cadre de ce blog, car dès qu’ils sont longs, les échanges devi­en­nent illis­i­bles. Mais en deux mots : oui, tu as rai­son de dire que l’évo­lu­tion sociale présente des dif­férences avec l’évo­lu­tion biologique, et qu’on ne peut donc pas lui pla­quer le sché­ma dar­winien. Pour autant, ces dif­férences n’empêchent pas un cer­tain air de famille, qui fait que cer­tains pren­nent le rac­cour­ci. Il faudrait pos­er soigneuse­ment à plat où sont les points com­muns et les dif­férences, et ce qui en résulte pour la théorie — et je ne crois pas que cela ait jamais été fait avec suff­isam­ment d’at­ten­tion.
      Quant au sec­ond point, Tes­tart décline sous plusieurs angles une idée cen­trale unique : les change­ments soci­aux ne sont pas aléa­toires. Je main­tiens que 1) cela revient très exacte­ment à dire qu’ils subis­sent une sélec­tion ex ante (cer­taines pos­si­bil­ités sont élim­inées avant même d’être dev­enues réal­ité 2) que cette remar­que, pour légitime qu’elle soit, n’a pas une bien grande portée, parce que le fait que la sélec­tion sociale opère en amont là où la sélec­tion sociale opère en aval, en soi, n’a guère de con­séquences.

  10. 4- Il com­mence par avancer trois argu­ments :
    a) “L’homme ne fait et n’imagine que des solu­tions au min­i­mum un peu adap­tées. Il ne crée pas des formes absur­des et non viables” et l’il­lus­tre par plusieurs exem­ples … dont un me rap­pelle son humour : “per­son­ne, aucun général, ni troufion, ni même un idiot, n’aurait jamais inven­té ni même pen­sé à faire des fusils avec un canon coudé, ou des fusils qui tir­eraient en sens inverse, vers celui qui le tient”. Il con­clu la dis­cus­sion de ce pre­mier argu­ment en dis­ant : “C’est ce qui dif­fér­era tou­jours entre une muta­tion biologique et une trans­for­ma­tion sociale : la muta­tion est aveu­gle, tan­dis que l’homme est rarement dépourvu de toute intel­li­gence. Il anticipe. Il ne met pas tou­jours en oeu­vre la solu­tion la mieux adap­tée, mais il n’en met pas non plus qui soit totale­ment absurde. Il ne fait pas « n’importe quoi » [comme les muta­tions aléa­toires]”.
    b) “Les change­ments soci­aux procè­dent rarement d’un choix au sein d’une large gamme de pos­si­bles [comme dans le proces­sus dar­winien]”.
    c) “Les change­ments soci­aux ne sont en aucune façon aléa­toires” … et Tes­tart en donne une expli­ca­tion très marx­iste : “l’histoire n’est pas une sci­ence pré­dic­tive, mais elle est quand même capa­ble de dire à chaque péri­ode ce qui peut arriv­er et ce qui ne le peut pas, c’est-à-dire d’expliquer, sachant les con­di­tions his­toriques d’une péri­ode, les ori­en­ta­tions futures pos­si­bles de l’évolution des sociétés”. Et comme tu cites Engels de mémoire, je te cite (dans le texte) un Marx qui réfute tout aléa­toire dans l’évo­lu­tion sociale : “C’est pourquoi l’hu­man­ité ne se pro­pose jamais que les tâch­es qu’elle peut rem­plir : à mieux con­sid­ér­er les choses, on ver­ra tou­jours que la tâche sur­git là où les con­di­tions matérielles de sa réal­i­sa­tion sont déjà for­mées, ou sont en voie de se créer”. L’ar­gu­ment de Tes­tart n’est qu’un pas­tiche de celui de Marx.
    5- Dans la suite de son arti­cle, Tes­tart développe une quin­zaine d’autres argu­ments que je ne peux évo­quer ici … il faut le lire ou le relire 🙂 !
    Enfin, jamais Tes­tart ne défend une sélec­tion ex-ante comme tu le sug­gères, c’est tou­jours ex-post chez lui … il dit seule­ment (comme Marx) que les change­ments soci­aux ne sont (a) ni aléa­toires, (b) ni mul­ti­ples et © ne vont pas dans tous les sens (comme dans le sché­ma dar­winien). Bref, pour re-citer le vieux bar­bu ‘Ce sont les hommes qui font l’his­toire’ mais ‘con­traints par des cir­con­stances don­nées’ … bref, Marx est très loin de la sélec­tion dar­wini­enne dans son expli­ca­tion de l’évo­lu­tion sociale !

  11. Avatar de Inconnu
    Bruno Guillaud-Bataille

    Bon­jour, Je reviens sur votre point 2 (Christophe Dar­mangeat) en réponse au com­men­taire de Mar­cel­lo évo­quant l’ar­ti­cle d’A Tes­tart. Toute la dif­fi­culté tient en le sens qu’on donne à la for­mule “les humains pren­nent des déci­sions” ou “la société décide de …”. En effet, les indi­vidus n’obéis­sent pas tous aux mêmes intérêts ou appétits selon leurs tra­jec­toires de vie, donc on ne peut pas dire que dans sa glob­al­ité “la société a voulu ceci”, “la société a décidé cela”. On ne peut pas non plus associ­er les trans­for­ma­tions qui s’opèrent dans les sociétés à un pur hasard, comme les muta­tions biologiques qui vien­nent ensuite affron­ter l’arène sélec­tive. D’un autre côté la société doit con­serv­er, mal­gré la grande diver­sité des indi­vidus, une organ­i­sa­tion à‑même de pren­dre en compte des impérat­ifs de survie tant des indi­vidus que du groupe dans son ensem­ble. Dit autrement, elle doit pro­duire une “résul­tante” de la con­fronta­tion de tous ces appétits et de tous ces intérêts qui s’y ren­con­trent et s’y con­fron­tent, ou, plus juste­ment, il doit exis­ter un proces­sus par lequel émerge cette résul­tante. Com­ment l’évo­lu­tion a‑t-elle résolu cette dif­fi­culté pour une espèce aus­si sociale et aus­si indi­viduée que Sapi­ens ? Par l’émer­gence du fait (proto)institutionnel qui per­met de pro­duire con­join­te­ment :
    — une struc­ture sociale sta­bil­isée à même d’or­gan­is­er la prise en compte de tous les impérat­ifs qui pèsent sur le groupe et les indi­vidus qui le com­posent ;
    — des proces­sus de social­i­sa­tion des indi­vidus qui con­tribuent à façon­ner leurs dis­po­si­tions et à con­tenir leurs pra­tiques dans les lim­ites de ce qui est com­pat­i­ble avec les impérat­ifs s’im­posant au groupe dans son ensem­ble ;
    — des legs social­isés, legs matériels (tech­niques, out­ils, amé­nage­ments, etc.) et legs idéels (con­nais­sances, réc­its — mythes, croy­ances, etc.), des legs trans­mis et enrichis de généra­tions en généra­tions et qui devi­en­nent à leur tour enjeux et leviers du proces­sus (proto)institutionnel tel que pro­posé plus haut.
    Ces “résul­tantes”, c’est à dire, ce qui, au final, est pro­duit par ce proces­sus (proto)institutionnnel, et qu’on résume alors à tort dans la for­mule “la société a décidé”, vien­nent alors se con­fron­ter non pas seule­ment à la sélec­tion naturelle au sens dar­winien, mais à la sélec­tion his­torique. Cer­taines “résul­tantes” s’avèrent plus effi­cace que d’autres, comme sem­ble-t-il, l’op­tion qui con­siste à con­fi­er aux hommes et non aux femmes les activ­ités les plus risquées (cf. V. Nikol­s­ki et N. Pichoff).
    Une telle approche per­met ain­si de ren­dre compte à la fois :
    — du foi­son­nement appar­ent des sociétés humaines ;
    — et des ten­dances qui se déga­gent au fil du temps ;
    — de la part des déter­min­ismes (des lois) qui balisent le champ des pos­si­bles ;
    — et de l’ex­is­tence de “marges” (à explor­er) pour essay­er de retrou­ver ou de con­quérir des pris­es sur le cours des choses.
    C’est le sens de ma “recherche”.

  12. Avatar de Inconnu
    Nicolas Pichoff

    Bon­jour à tous,

    J’ai lu tous vos com­men­taires avec beau­coup d’in­térêt. Mer­ci beau­coup pour tous ces éclairages.

    Je vais essay­er de pré­cis­er ce que j’en­tends par “aléa­toire” :

    - d’abord, pré­cisons que c’est le change­ment que nous qual­i­fions d’aléa­toire, pas le point final. Cela veut dire que l’évo­lu­tion (biologique, soci­ologique…) a une his­toire, un chemin et qu’il n’y a pas de télé­por­ta­tion. Il peut y avoir des change­ments rapi­des, mais tou­jours à par­tir du point précé­dent.

    - Qui dit aléa­toire ne veut pas dire que tout est pos­si­ble avec les mêmes prob­a­bil­ités. Un phénomène sto­chas­tique est décrit par des fonc­tions de prob­a­bil­ité qui ne sont pas for­cé­ment uni­formes, ni même de moyenne nulle. Cer­taines direc­tions peu­vent être priv­ilégiées sta­tis­tique­ment par rap­port à d’autres. Ain­si, cer­taines mal­adies géné­tiques sont plus com­munes que d’autres parce que cer­tains gènes (ou com­bi­naisons génomiques) sont plus frag­iles que d’autres ou pos­sè­dent plus ou moins de com­pen­sa­tion pour que ces gènes s’ex­pri­ment plus ou moins forte­ment ou pas. Soci­ologique­ment, les humains vont tester des voies dif­férentes mais forte­ment ori­en­tées par leur orig­ine cul­turelle et les pos­si­bil­ités offertes et même leur édu­ca­tion qui est elle même une com­bi­nai­son plus ou moins ori­en­tée de nom­breuses vari­ables aléa­toires.

    Nous par­lons de sociétés, dont les humains sont, d’une cer­taine manière les gènes. Ils s’ex­pri­ment plus ou moins forte­ment, sont plus ou moins diver­si­fiées. Au gré de leurs édu­ca­tions respec­tives et leurs par­cours de vie, il influ­ent dif­férem­ment sur les/​leurs sociétés. Les sociétés sont une sorte de résul­tante de tout ceci. Les sociétés inter­agis­sent aus­si, et on peut même prob­a­ble­ment par­ler de con­tin­u­um entre ces sociétés (les bre­tons et les cors­es ou alsa­ciens ont beau­coup en com­mun en tant que français, mais aus­si des dif­férences). Ce con­tin­u­um va de la famille au monde.
    Donc je pense que :
    — Oui, les évo­lu­tions sont aléa­toires,
    — Oui, elles sont ori­en­tées y com­pris par une ten­ta­tive de com­préhen­sion a pri­ori de leur inci­dence,
    — Non, je ne pense pas que tout soit pos­si­ble.

    Je pense même que si cer­tains humains sont plus pro­gres­sistes (c’est à dire n’ont pas peur du change­ment et de l’ex­péri­menter) et d’autres plus con­ser­va­teurs (man­i­fes­tent une résis­tance au change­ment), c’est que c’est opti­mal. Si être tous plus con­ser­va­teurs étaient un avan­tage, nous le seri­ons devenus, si être tous plus pro­gres­sistes étaient un avan­tage, nous le seri­ons devenus. Mieux encore, si être tous iden­tiques était une avan­tage, nous le seri­ons devenus. Ain­si ces car­ac­téris­tiques de pro­duire du change­ment et de tester d’autres organ­i­sa­tions à des degrés divers­es et sa dis­per­sion par­mi les humains sont assis­es elle-aus­si sur un radeau de survie.

    Plus générale­ment, il n’y a pas que les moyennes mais aus­si les dis­per­sions (la diver­sité) qui sont soumis à la sélec­tion. Ces diver­sités sont des robust­esses pour faire face aux change­ments.

    Ami­cale­ment.

    Nico­las.

  13. Avatar de Inconnu
    Marc Guillaumie

    Mer­ci, Christophe, pour ce bel entre­tien croisé avec Véra Nikol­s­ki. Les orig­ines de la dom­i­na­tion mas­cu­line me sem­blent, non pas s’é­clair­er, mais être un tout petit peu moins enténébrées grâce à vos efforts, ain­si qu’à ceux d’Anne Augereau et de quelques autres per­son­nes. On échappe un peu au dilemme entre un aveu d’ig­no­rance totale et des affir­ma­tions péremp­toires, et ça fait du bien !
    Je remer­cie aus­si Mar­cel­lo et Bruno Guil­laud-Bataille pour leurs remar­ques très éclairantes. Il y a un pas­sage d’En­gels sur l’in­tro­duc­tion de la mon­naie à Athènes, où est décrite l’ir­rup­tion de ce monde nou­veau que per­son­ne n’avait vu venir, ni souhaité. Cha­cun a agi tout à fait con­sciem­ment ; mais les con­séquences de tous ces actes indi­vidu­els étaient imprévues.
    Je crois me sou­venir, Christophe, que tu avais écrit quelque part sur ce blog que tu étais glob­ale­ment d’ac­cord avec Véra Nikol­s­ki, sauf sur cer­tains points. Peux-tu nous dire lesquels ?
    M.G.

  14. Ten­ta­tive d’ex­pli­ca­tion. 1° Dès lors que les hommes se spé­cialisent dans le guerre ou la défense, ils attachent une valeur mag­ique à leur arme (ques­tion de vie et de mort) donc on peut com­pren­dre que cer­tains tabous con­duisent à écarter les femmes. 2° Dès lors que les hommes se spé­cialisent dans le guerre ou la défense, ils ten­dent à rem­plir une fonc­tion poli­tique, et la divi­sion sex­uelle du tra­vail passe par une dialec­tique com­man­de­ment — obéis­sance ; or il n’est pas bon que ceux ou (ici) celles qui obéis­sent (ou doivent accepter les con­di­tions qu’on leur impose, par exem­ple en terme de nour­ri­t­ure) pos­sè­dent des armes. 3° Si les femmes sont pré­cieuses (en tant que géni­tri­ces), elles doivent être pro­tégées, et vous avez rai­son, elles doivent aus­si se pro­téger elles-mêmes en cas de besoin ; ce qu’elles peu­vent faire avec cer­tains objets qui ne sont pas néces­saire­ment des armes avec leur car­ac­tère sacré (elles pou­vaient lancer des pier­res par exem­ple). Il est donc pos­si­ble de trou­ver des expli­ca­tions fonc­tion­nal­istes. Mais le pré­sup­posé mérit­erait quand même dis­cus­sion. En ter­mes de sélec­tion naturelle, le corps d’une femme est pré­cieux, mais quand on man­quait de femmes, j’imag­ine qu’on allait en chercher dans d’autres groupes, ce qui a dû être un des pre­miers motifs de guerre. LF

  15. Si je me fie à la recen­sion et au com­men­taire de Véra Nikol­s­ki, la thèse dévelop­pée pro­pose un mécan­isme de sélec­tion de groupe. Et les mod­éli­sa­tions qui l’é­tayent, je sup­pose, com­pare le devenir de groupes qui dif­fèrent par leur stratégie de divi­sion (ou d’in­di­vi­sion) sex­uée de groupe.

    Avant de me plonger dans le livre, puis-je faire remar­quer que la sélec­tion de groupe n’est pas en odeur de sain­teté en biolo­gie de l’évo­lu­tion et qu’on ne s’y risque plus avec insou­ciance ? Je me demande donc par quel bout les auteurs ont abor­dé ce prob­lème.

    Par ailleurs, dans le mod­èle pro­posé, ce qui dis­tingue les groupes humains adop­tant dif­férentes straté­gies de divi­sion du tra­vail est affaire d’ex­péri­men­ta­tion cul­turelle, et non de diver­gence géné­tique.
    Cela me fait donc penser qu’il sera dif­fi­cile de replac­er ça dans un cadre de com­para­i­son inter-espèces, comme l’e­spère Christophe Dar­mangeat : raison­ner en ter­mes d’ex­péri­men­ta­tions cul­turelles risque de devenir moins aisé dès lors qu’on regardera du côté d’e­spèces certes sociales mais peu cul­turelles (pour repren­dre la dis­tinc­tion social/​culturel de Lahire).

    1. Je n’ai pas les com­pé­tences néces­saires en biolo­gie pour répon­dre, mais j’ai quand même l’im­pres­sion que la sélec­tion de groupe n’est pas si décon­sid­érée que vous sem­blez le dire (mais encore une fois, c’est un domaine où je suis fort peu armé). Quant au prob­lème que soulèverait une oppo­si­tion entre sélec­tion par les gènes et sélec­tion par la cul­ture, je pressens qu’il débouche sur des ques­tion­nements ver­tig­ineux ; mais ne peut-on, en pre­mière approche, le con­sid­ér­er à un niveau très large — sauf erreur, ce que fai­sait Dar­win ? A savoir : quelle que soit la manière dont les nou­veaux com­porte­ments sont expéri­men­tés et trans­mis, existe-t-il ou non des com­porte­ments plus prop­ices à la repro­duc­tion du groupe que d’autres ?

    2. Avatar de Inconnu
      Nicolas Pichoff

      La sélec­tion naturelle repose sur 2 principes :
      — la repro­duc­tion qua­si iden­tique (mais donc légère­ment dif­férente) de sys­tèmes pos­sé­dant un ensem­ble de car­ac­téris­tiques (pour la biologique : système=individu, caractéristiques=gènes),
      — l’in­flu­ence des car­ac­téris­tiques dans la capac­ité de repro­duc­tion des sys­tèmes dans un envi­ron­nement don­né.
      Après, on boucle et cela se fait tout seul.

      Dans le livre, on par­le bien de sélec­tion sociale des groupes, dans lequel le sys­tème est le groupe et les car­ac­téris­tiques les com­porte­ment soci­aux (la repro­duc­tion est con­tin­ue).

      Par con­tre, cette sélec­tion sociale des groupes pro­duit des “envi­ron­nements” de sélec­tion biologique qui influ­ent dif­férem­ment sur les hommes et les femmes.
      La femelle devient la femme qui max­imise la péren­nité du groupe,
      Le mâle devient l’homme qui max­imise la péren­nité du groupe.
      Et ces 2 là doivent inté­gr­er un com­porte­ment dif­férent face aux risques :
      — la femmes doit le fuir,
      — l’homme doit l’as­sumer quand il se présente (il n’a indi­vidu­elle­ment pas intérêt à le chercher plus que néces­saire).
      Cette sélec­tion indi­vidu­elle sur l’en­vi­ron­nement-risque imprègne les pro­fils physiques et psy­chologiques moyens des unes et des autres (comme la maîtrise du feu a pu mar­quer la biolo­gie des humains).

    3. Mer­ci à vous, Christophe Dar­mangeat et Nico­las Pichoff, pour ces répons­es qui nour­ris­sent ma réflex­ion.

      En par­al­lèle, j’avais com­mencé à lire quelques arti­cles pour combler mon igno­rance dans ce domaine pas­sion­nant.
      Ci-dessous, ceux qui m’ont paru nota­bles, cha­cun accom­pa­g­né d’un pas­sage men­tion­nant l’im­por­tance du “risque”.
      Étant peu fam­i­li­er avec l’é­colo­gie com­porte­men­tale (Human Behav­ioral Ecol­o­gy), je ne soupçon­nais pas le foi­son­nement d’hy­pothès­es et de mod­èles qu’on peut y trou­ver.

      - Kuhn, S., & Stin­er, M. (2006). What’s a moth­er to do ? The divi­sion of labor among Nean­der­tals and mod­ern humans in Eura­sia.
      “Sec­ond, avoid­ance of the more dan­ger­ous sub­sis­tence pur­suits by women and chil­dren pro­tects the repro­duc­tive core of the pop­u­la­tion from undue risk, pref­er­en­tial­ly expos­ing the more expend­able males.”

      - Kaplan, H. S., Hoop­er, P. L., & Gur­ven, M. (2009). The evo­lu­tion­ary and eco­log­i­cal roots of human social orga­ni­za­tion.
      “Hunt­ing game […] is large­ly incom­pat­i­ble with the evolved com­mit­ment among pri­mate females to inten­sive moth­er­ing, car­ry­ing of infants and lac­ta­tion-on-demand. First, it is often risky, involv­ing rapid trav­el and encoun­ters with dan­ger­ous prey.”

      - Elston, R. G., Zeanah, D. W., & Cod­ding, B. F. (2014). Liv­ing out­side the box : an updat­ed per­spec­tive on diet breadth and sex­u­al divi­sion of labor in the Prearcha­ic Great Basin.
      “Men’s and wom­en’s for­ag­ing goals dif­fer : men most fre­quent­ly max­i­mize ener­gy with­out much atten­tion to risk, and women attempt to min­i­mize risk over any pref­er­ence for ener­gy.”

      Et pour les plus curieux, deux pub­li­ca­tions antérieures et intéres­santes :
      — Hawkes, K. (1996). For­ag­ing dif­fer­ences between men and women : Behav­ioral ecol­o­gy of the sex­u­al divi­sion of labor.
      — Bird, R. (1999). Coop­er­a­tion and con­flict : The behav­ioral ecol­o­gy of the sex­u­al divi­sion of labor.

  16. Bon­jour ! J’ai du mal à com­pren­dre pourquoi vous pré­cisez que ce texte a été refusé par des médias de gauche, puisque les médias en règle générale n’ac­ceptent jamais de pub­li­er de texte déjà écrit (sauf tri­bune) ou d’in­ter­view déjà réal­isée. Par ailleurs, s’il s’agis­sait d’une propo­si­tion d’in­ter­view et non d’un texte clé en main, les médias préfèrent le plus sou­vent les faire faire par un de leurs jour­nal­istes en interne plutôt que de pay­er un Pigiste pour. (Pour le con­texte : je suis jour­nal­iste depuis 15 ans.)

    1. C’est bien sim­ple, je le pré­cise… parce que c’est vrai ! Il ne s’ag­it pas de média papi­er pos­sé­dant des jour­nal­istes rémunérés mais de sites plus ou moins con­nus, qui pub­lient des textes qu’on leur soumet (…ou qui refusent de le faire). Non­Fic­tion est d’ailleurs un exem­ple typ­ique de ce genre de presse. J’en par­le d’au­tant plus à mon aise que ce n’est pas moi qui suis à l’ini­tia­tive de l’in­ter­view, ni qui ai dû batailler pour trou­ver enfin un site qui accepte de le pub­li­er… (et si vous voulez des détails et des noms, con­tactez directe­ment l’in­ter­vieweuse !)

  17. Avatar de Inconnu
    Jacques Simon

    Je n’ai lu aucun des ouvrages men­tion­nés (je n’ai pas le bud­get), mais je vois(dans ce que je ne vois pas) un impen­sé : c’est qu’en remon­tant notre généalo­gie, à peu près toutes les espèces qui nous ont précèdé arborent un dimor­phisme sex­uel (par­fois supérieur au nôtre), sans que l’on puisse infér­er quoi que ce soit de leur niveau de con­science (sociale ou indi­vidu­elle). Il y aurait donc cet héritage-ori­en­tant l’évo­lu­tion des sociétés pré-humaines.

    1. A ma con­nais­sance, on estime que les Aus­tralo­p­ithe­ques les plus anciens avaient un dimor­phisme sex­uel fort, mais qu’il y a une ten­dance à la baisse chez les fos­siles plus récents. Pour les 1ers représen­tants du genre homo, c’est beau­coup moins mar­qués et le dimor­phisme n’est pas for­cé­ment plus fort que chez les Sapi­ens.
      Dans tous les cas, au vu du faible nom­bre de squelettes et de leur état, ce genre de con­clu­sion est a pren­dre avec toutes les pré­cau­tions néces­saires au vu du manque de don­nées (il est par­fois com­pliqué de dis­tinguer sexe biologique et vari­a­tion indi­vidu­elle.)
      D’au­tant plus qu’un fort dimor­phisme sex­uel est un assez bon indi­ca­teur d’une com­péti­tion forte entre males pour l’ac­cès aux femelles, par con­tre ce n’est pas un indi­ca­teur sim­ple et direct de la dom­i­na­tion sociale des mâles sur les femelles.

    2. Avatar de Inconnu
      Nicolas Pichoff

      De ce que j’ai com­pris, on impute générale­ment le dimor­phisme sex­uel à la néces­sité pour les mâles de se bat­tre pour les femelles (soit qu’elles choi­sis­sent les plus forts, soit qu’elles se fassent vio­lées).
      Nor­male­ment aus­si, il est cen­sé s’amoin­drir (voire dis­paraitre ?) avec la monogamie et la dis­pari­tion des com­bats entre mâles pour les femelles (même si la con­cur­rence entre hommes sub­siste, elle repose sou­vent sur d’autres critères que la sim­ple force physique d’op­po­si­tion entre mâles, mais c’est dis­cutable, comme le mon­tre Christophe dans son nou­veau post sur la Hutte des class­es).
      Reste qu’il y a un reli­quat net qui a plusieurs expli­ca­tions (la prise de risque en est une autre (1)) qui vont dans le sens d’un dimor­phisme en faveur des mâles.

      (1) per­so (nous n’avons pas été aus­si loin dans le livre), je pense que la prise de risque par les mâles n’a pas besoin de la cul­ture élaborée des humains pour s’ap­pli­quer par­mi les autres mam­mifères (la loi de “pro­tec­tion des femelles” est aus­si valide pour toute espèce dont les femelles sont le “lim­i­teur” dans la repro­duc­tion). On observe d’ailleurs aus­si la dif­férence de risques mâles-femelles (y com­pris le com­bat avec un con­génère, qui est aus­si un risque) dans d’autres espèces de mam­mifères.

    3. Avatar de Inconnu
      Bruno Guillaud-Bataille

      Bon­jour, Ce qui dis­tingue Sapi­ens des autres espèces et qui a pu jouer pour l’op­tion “prise de risque par les hommes” est son altri­cial­ité sec­ondaire, voire per­ma­nente (Cf B. Lahire), c’est à dire la longue et rad­i­cale vul­néra­bil­ité du binôme “mère-jeune enfant”. L’an­thro­po­logue pri­ma­to­logue Sarah Blaf­fer Hrdy développe des idées intéres­santes sur l’évo­lu­tion des attentes sociales vis à vis des pères dans son livre “Le temps des pères” (Ed. La Décou­verte).

    4. Si la ques­tion vous intéresse et au cas où vous ne con­nais­sez pas déjà la source : Jean-Jacques Hublin expose la ques­tion du “Dimor­phisme sex­uel chez les Hominines” dans son cours au col­lège de France “Repro­duc­tion et démo­gra­phie” : https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/reproduction-et-demographie-chez-les-hominines. A not­er que tous ses cours sont aus­si en pod­cast sur l’ap­pli radio France, ça se com­prend très bien sans les images.

    5. Avatar de Inconnu
      Nicolas Pichoff

      Pour répon­dre à Bruno. Nous pen­sons avec Véra que l’e­spèce humaine a juste­ment suivi une ligne d’équili­bre par­mi tous les pos­si­bles en faisant croître sa capac­ité à faire naître des petits encore imma­tures avant d’échang­er avec leurs par­ents grâce à sa tech­nolo­gie et sa cul­ture (dont la divi­sion sex­ués des risques). Il y a eu alors un cer­cle vertueux :
      — plus de mat­u­ra­tion tar­dive,
      — plus de trans­mis­sion,
      — plus l’in­tel­li­gence,
      — plus de cul­ture et tech­nolo­gie,
      — plus de pro­tec­tion des petits,
      — plus de mat­u­ra­tion tar­dive,
      — …
      Cela a été une explo­sion à l’échelle de la vie (qui se pour­suit encore avec des enfants qui font des études jusqu’à 25 ans ou plus et des tech­nolo­gies qui per­me­t­tent même d’ac­céder à l’ensem­ble des con­nais­sance humaines en quelques min­utes).

    6. Avatar de Inconnu
      Bruno Guillaud-Bataille

      Mer­ci Nico­las pour ces pré­ci­sions. Le proces­sus en boucle que vous décrivez per­met très bien de ren­dre compte de toute la longue péri­ode pen­dant laque­lle évo­lu­tions biologiques et évo­lu­tions sociales se sont en quelque sorte super­posées et artic­ulées. L’évo­lu­tion biologique de Sapi­ens ne s’est pas arrêtée mais force est de con­stater que depuis 200 000 ans (300 000 ?) Sapi­ens évolue très peu sur un plan biologique alors que notre cul­ture et notre tech­nolo­gie con­nais­sent une trans­for­ma­tion accélérée, avec des courbes expo­nen­tielles s’agis­sant de nom­breux indi­ca­teurs (con­som­ma­tion d’én­ergie /​per­son­ne, de matière /​per­son­ne, pro­duc­tion de déchets /​per­son­ne, etc.). Au point d’évo­quer un “anthro­pocène, au point de nous inter­roger sur la via­bil­ité d’une telle civil­i­sa­tion con­fron­tée aux lim­ites plané­taires (dérè­gle­ment cli­ma­tique, effon­drement de la bio­di­ver­sité, pol­lu­tions mul­ti­ples de l’air, des sols, de l’eau, etc.). Com­ment penser le moteur d’un tel développe­ment ? Où le situer ? Je for­mule l’hy­pothèse que la réponse évo­lu­tive qui a per­mis de pro­gres­sive­ment embray­er de l’évo­lu­tion biologique à l’évo­lu­tion sociale, puis cul­turelle est l’émer­gence du fait pro­to-insti­tu­tion­nel au sein des espèces vivantes sociales et forte­ment indi­viduées. Ce proces­sus, fait de dif­féren­ci­a­tion — hiérar­chi­sa­tion et cod­i­fi­ca­tion des posi­tions sociales, a per­mis de répon­dre con­join­te­ment aux impérat­ifs de survie et repro­duc­tion tant des indi­vidus que des groupes et des sociétés, en jouant juste­ment de la ten­sion entre les deux dans un sché­ma en boucle : “insti­tué agis­sant” <> “agir insti­tu­ant”. Déjà en place chez les pri­mates supérieurs ce sché­ma n’aboutis­sait cepen­dant qu’aux struc­tures sociales très flu­ides observées par les pri­ma­to­logues (Cf Frans de Waal). Avec la con­sti­tu­tion pro­gres­sive d’un legs matériel (tech­niques, out­ils, amé­nage­ments, etc.) et d’un legs idéel (con­nais­sances, “réc­its”, croy­ances, etc.) les struc­tures sociales ont pu gag­n­er en rigid­ité et sta­bil­ité. Nous rejoignons alors l’é­ty­molo­gie et retrou­vons nous insti­tu­tions qui font “tenir les sociétés”. Mais elles ne font pas que les tenir, elles organ­isent les con­di­tions de leur ori­en­ta­tion, remp^laçant en quelque sorte les muta­tions aléa­toires sources de l’évo­lu­tion biologique. Sauf que désor­mais l’arène sélec­tive n’est plus l’arène de la sélec­tion naturelle, mais celle de la sélec­tion his­torique.

    7. Homo sapi­ens a claire­ment évolué depuis 300 000 ans. Tout d’abord, il y a la dif­férence notable des traits physiques entre les sapi­ens archaïques, comme à Djebel Irhoud, et les sapi­ens anatomique­ment mod­ernes, il y a 200 000 ans. Peut être, si on suit l’hy­pothèse de Picq, à cause d’une phénomène d’autodomes­ti­ca­tion (en gros, on observe à ce moment un phénomène évo­lu­tif qui se retrou­ve plus tard chez les ani­maux domes­tiqués par Homo sapi­ens, avec notam­ment un rac­cour­cisse­ment de la face).

      Après, oui, notre évo­lu­tion cul­turelle est bien plus rapi­de. Mais ça ne rend pas “figée” notre évo­lu­tion biologique du tout. C’est juste qu’en­tre une évo­lu­tion biologique longue et lente, et une évo­lu­tion cul­turelle rapi­de, un change­ment de com­porte­ment humain s’ex­plique bien plus facile­ment sur du court terme par le matéri­al­isme que par l’évo­lu­tion biologique.
      J’en prof­ite pour men­tion­ner que la notion d’an­thro­pocène n’a pas beau­coup de per­ti­nence géologique ; il est dif­fi­cile d’en­vis­ager qu’elle soit très mar­quante dans les couch­es géologiques à moyen-terme, sauf comme mar­queur de la fin d’une couche bien plus per­ti­nente et déjà car­ac­térisée par l’ac­tion humaine sur l’en­vi­ron­nement : l’holocène.
      Selon l’hy­pothèse de Stephen Jay Gould, oui, l’évo­lu­tion agit con­stam­ment mais avec des pics de pres­sion sélec­tive. D’une cer­taine façon, l’évo­lu­tion, du moins le fac­teur qu’on en retient le plus, la sélec­tion naturelle, agit par pics. Pour autant, elle agit tou­jours à divers degrés.
      De plus, les muta­tions et la dérive géné­tiques, deux autres fac­teurs, con­tin­u­ent d’a­gir en fond. Même au niveau de la sélec­tion naturelle, cer­tains critères con­tin­u­ent d’être sélec­tion­nés, il est sim­ple­ment impos­si­ble d’en ren­dre compte en temps réel (il y a trop de biais cul­turels et con­textuels pour savoir ce qui sera légué à l’avenir).

  18. Les auteurs trait­ent-ils quelque part de la ques­tion du rapt des femmes pra­tiqué par les groupes de chas­seurs-cueilleurs, à sup­pos­er que ces enlève­ments soient bien avérés ? L’ expli­ca­tion démo­graphique a‑t-elle dejà été pro­posée ?
    Je vois qu’une querelle théorique opposa matéri­al­isme et socio­bi­ol­o­gisme sur cette ques­tion du rapt des femmes.
    Napoléon Chagnon (1938–2019) don­nait une expli­ca­tion sociobologique à ces rapts (dar­win­isme social, avan­tage évo­lu­tif pour la repro­duc­tion), con­testée d’un point de vue matéri­al­iste par Bri­an Fer­gu­son et Mar­vin Har­ris qui met­taient en avant le “manque de ressources”.

    1. Dans mon sou­venir, ils n’abor­dent pas longue­ment le prob­lème (peut-être y font-ils briève­ment allu­sion, je ne m’en rap­pelle plus) — au demeu­rant, cela ne change rien à leur thèse et à ses argu­ments. Par ailleurs, je peux vous assur­er que ces enlève­ments sont par­faite­ment avérés, avec des témoignages de toutes sortes qui abon­dent sur les Aus­traliens, les Fuégiens ou encore les Inu­it.
      L’in­ter­pré­ta­tion du Chagnon a été large­ment con­testée, par exem­ple par Lizot, sur la base de don­nées qui sem­blent tout à fait con­va­in­cantes. Mais ce n’est pas parce que cette inter­pré­ta­tion est fausse que le phénomène n’ex­iste pas !

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