Note de lecture : Âge de pierre, âge d’abondance (Marshall Sahlins)

Aver­tisse­ment : com­mencé comme un sim­ple compte-ren­du de lec­ture, ce bil­let a pris une cer­taine ampleur. En l’écrivant, je me suis ren­du compte de la dif­fi­culté des ques­tions qu’il soulève. En tout état de cause, les répons­es qu’il con­tient doivent donc être con­sid­érées comme pro­vi­soires. Et qui sait, cer­taines com­men­taires m’aideront peut-être à y voir plus clair !

Ce livre, paru dans les années 1960, est sans aucun doute un des plus influ­ents qui aient jamais été écrits en eth­nolo­gie. Plus sou­vent cité que véri­ta­ble­ment lu, il s’in­scrit dans l’abon­dante lit­téra­ture qui entendait d’une manière ou d’une autre réha­biliter les sociétés de chas­se-cueil­lette. Il pos­sé­dait toute­fois deux grandes orig­i­nal­ités. La pre­mière était la notoriété et la qual­i­fi­ca­tion de son auteur, un anthro­po­logue de renom­mée mon­di­ale. La sec­onde était sa thé­ma­tique, puisque ce n’é­tait pas pour une fois sur le plan moral, ou spir­ituel, que les sociétés de chas­seurs-cueilleurs étaient cen­sées s’avér­er supérieures aux types soci­aux ultérieurs, mais sur le ter­rain même où leur inféri­or­ité sem­blait la plus évi­dente : celui de la per­for­mance économique.

En réal­ité, Âge de pierre, âge d’abon­dance rassem­ble six essais d’in­spi­ra­tion assez dis­sem­blables, dont seul le pre­mier expose et argu­mente la thèse qui l’a ren­du célèbre. Les deux­ième et troisième essais trait­ent du « mode de pro­duc­tion domes­tique », cen­sé car­ac­téris­er les pre­mières sociétés de cul­ti­va­teurs. Le qua­trième dis­cute du célèbre exposé de M.Mauss au sujet du hau et de l’oblig­a­tion de ren­dre un don, tan­dis que les deux derniers dis­cu­tent de l’échange dans les sociétés prim­i­tives. Le présent bil­let sac­ri­fiera néan­moins à la tra­di­tion : il ne dis­cutera que du pre­mier de ces chapitres, con­sid­éré comme la con­tri­bu­tion majeure de l’ou­vrage.
La démon­stra­tion de l’au­teur peut être résumée en qua­tre points :

  1. Les sociétés de chas­seurs-cueilleurs nomades ont été fausse­ment décrites comme des sociétés de pénurie, dans lesquelles les êtres humains, à la lim­ite per­pétuelle de la survie, étaient absorbés en per­ma­nence par les néces­sités des tâch­es pro­duc­tives. De telles descrip­tions, faisant état de « loisirs restreints, sauf cir­con­stances excep­tion­nelles », d’une « quête inces­sante de nour­ri­t­ure » en rai­son de ressources naturelles « rares et incer­taines » (p. 39), déjà inap­pro­priées pour les chas­seurs-cueilleurs actuels, le sont davan­tage encore pour ceux du Paléolithique, dont beau­coup béné­fi­ci­aient d’en­vi­ron­nements plus favor­ables.
  2. En réal­ité, comme le démon­trent tant les études cir­con­stan­ciées que les témoignages ethno­graphiques, les chas­seurs-cueilleurs nomades ne con­sacrent qu’une part rel­a­tive­ment faible de leur temps au tra­vail pro­duc­tif — plus faible, à coup sûr, que dans toutes les sociétés qui ont suivi.
  3. Ce faible investisse­ment dans les tâch­es pro­duc­tives n’empêche pas les chas­seurs-cueilleurs de pour­voir de manière sat­is­faisante à leur besoins, en par­ti­c­uli­er ali­men­taires. On peut donc ren­vers­er la per­spec­tive tra­di­tion­nelle et par­ler à leur pro­pos de « sociétés d’abon­dance ».
  4. Si les chas­seurs-cueilleurs nomades ne s’en­ga­gent pas dans la voie du stock­age, de l’a­gri­cul­ture ou de la séden­tari­sa­tion, ce n’est pas qu’ils ne le peu­vent pas, mais qu’ils ne le souhait­ent pas (ce refus du pro­grès tech­nique évoque sin­gulière­ment le « refus » du pou­voir et de l’É­tat invo­qué par Pierre Clas­tres à pro­pos des
    sociétés ama­zoni­ennes — on ne s’é­ton­nera guère que ce dernier ait pré­facé l’édi­tion française du livre de M. Sahlins).
La dis­cus­sion qui suit trait­era ces points dans un ordre un peu dif­férent, en com­mençant par la qual­ité de l’ap­pro­vi­sion­nement ali­men­taire des chas­seurs-cueilleurs nomades.

Comment mangent les chasseurs-cueilleurs ? 

a) Australie 

Les deux prin­ci­paux exem­ples ethno­graphiques sur lesquels s’ap­puie M. Sahlins, tant en ce qui con­cerne l’al­i­men­ta­tion
que le temps de tra­vail, sont les Bush­men et les Aborigènes d’Aus­tralie.

Sur l’Aus­tralie, M. Sahlins remar­que fort juste­ment que les zones les plus prodigues, celles qui assur­aient à leurs habi­tants le meilleur niveau de vie, ont pré­cisé­ment été celles où l’oc­cu­pa­tion occi­den­tale, et l’ex­ter­mi­na­tion des Aborigènes, ont été les plus pré­co­ces, et pour lesquelles les études pré­cis­es font défaut. La lit­téra­ture du xixe siè­cle, sous les plumes de G. Grey, E.M. Curr, C. Hodgkin­son ou J. Eyre, est ain­si con­vo­quée pour soulign­er l’ai­sance ali­men­taire des pop­u­la­tions con­cernées. Cette impres­sion sem­ble peu con­testable, et d’autres témoignages la cor­ro­borent, tels A. Howitt, qui écrit à pro­pos des Kur­nai (qui vivaient 200 km à l’est de Mel­bourne) :

« On peut dif­fi­cile­ment atten­dre d’une race de sauvages qui errent sur une cer­taine zone de ter­rain, et qui dépen­dent pour leur appro­vi­sion­nement quo­ti­di­en de leur capac­ité à chas­s­er ou à ramass­er des plantes, des fruits et des graines, qu’ils fassent des pro­vi­sions pour le lende­main à moins d’être for­cés à la pru­dence et à la prévoy­ance par la dure néces­sité du besoin. Dans des con­di­tions telles que celles du Gipp­s­land cette néces­sité se fera rarement sen­tir. Les forêts et les plaines her­beuses étaient peu­plées de kan­gourous et d’autres espèces de mar­su­pi­aux her­bi­vores ; les arbres des forêts abri­taient des opos­sums, l’ours indigène, et des iguanes ; les riv­ières et les lacs grouil­laient de dif­férents pois­sons et anguilles ; plantes, buis­sons et arbres var­iés offraient des racines, des baies et des graines pro­pres à la con­som­ma­tion ; et, tant sur terre que sur l’eau, les oiseaux étaient aus­si nom­breux que divers. La nour­ri­t­ure était, par con­séquent, large­ment présente à tra­vers le pays, et inclu­ait presque tout, depuis les larves des insectes jusqu’au grand kan­gourou. Dans une région telle que le Gipp­s­land, qui se situe entre l’Océan Paci­fique et la grande chaîne enneigée des Alpes Aus­trali­ennes, il ne peut guère y avoir de sécher­ess­es telles que celles qui rav­ageaient la plus grand par­tie du con­ti­nent. Ain­si, à cet endroit, peut-être moins que nulle part ailleurs en Aus­tralie, les Aborigènes étaient-ils con­duits par leur expéri­ence à dévelop­per des habi­tudes de prévoy­ance. »

Cepen­dant, on trou­ve d’autres témoignages qui nuan­cent cette impres­sion générale, et que M. Sahlins passe sous silence. Ain­si, le même G. Grey cité dans Âge de pierre, âge d’abon­dance écrit un peu plus loin :

« Il y a néan­moins deux péri­odes de l’an­née durant lesquelles [les
Aborigènes] sont sujets aux affres de la faim : au plus chaud de l’été, et au plus fort de la sai­son des pluies. »

C. Hodgkin­son, égale­ment cité par M. Sahlins lorsqu’il vante la sécu­rité ali­men­taire des Aborigènes de la région côtière de l’actuelle Bris­bane, pré­cise aus­si dans son ouvrage :

« Dans les plaines peu boisées, et la région aride au-delà des mon­tagnes qui parta­gent les eaux ori­en­tales et occi­den­tales, les Noirs con­nais­sent des dif­fi­cultés beau­coup plus grandes à se pro­cur­er de la nour­ri­t­ure, et souf­frent par­fois de famines sévères en péri­ode de sécher­esse (…)  »

D’autres auteurs con­fir­ment les ce qui précède. P. Bev­eridge écrit des peu­ples de la riv­ière Mur­ray, non loin de Syd­ney :

« Durant les mois d’hiv­er, ils endurent les plus
extrêmes pri­va­tions. 3 »

« Ils sup­por­t­ent mer­veilleuse­ment bien les affres de la faim ; un jeûne d’une semaine entière n’est nulle­ment pour eux un événe­ment rare 4 ».

Les mêmes réserves s’im­posent à pro­pos du Sud-Ouest semi-aride. Si F. Arm­strong affirme que les Aborigènes « n’ont ni sou­venir, ni tra­di­tion de dis­ette 5 », William Jack­man, qui partagea durant plusieurs mois la vie d’une tribu locale, men­tionne un déplace­ment de 500 km durant lequel :

« la famine causée par un temps peu prop­ice à la chas­se, qui avait pré­cip­ité ce long voy­age, causa d’in­croy­ables souf­frances par­mi
notre peu­ple, jusqu’à notre arrivée sur la côte 6 ». 

Citons enfin J. Calvert :

« En général, ils ont en abon­dance, bien qu’ils puis­sent man­quer un peu en pleine sai­son des pluies, ou lorsque la paresse s’empare d’eux par très fortes chaleurs. 7 »

Même s’il est impos­si­ble de con­clure avec pré­ci­sion quant à la sit­u­a­tion ali­men­taire de ces pop­u­la­tions, il sem­ble bien que même là où elles jouis­saient d’une aisance glob­ale, elles subis­saient régulière­ment des pénuries — le fait qu’elles les sup­por­t­aient avec stoï­cisme indique au moins autant leur car­ac­tère récur­rent que mineur. Et dans les zones moins favorisées, ces pénuries pou­vaient man­i­feste­ment devenir cri­tiques.

b) Les Bushmen

Femmes Bush­men

Si l’on peut donc, moyen­nant quelques réserves, admet­tre pour l’essen­tiel les juge­ments de M. Sahlins en ce qui con­cerne cer­taines zones de l’Aus­tralie, les choses sont assez dif­férentes avec son deux­ième exem­ple prin­ci­pal, celui des Bush­men.

À l’ap­pui de leur sup­posée opu­lence ali­men­taire est invo­quée l’au­torité de Richard B. Lee, qui affirme :

« les Bush­men ne mènent pas, comme on l’a sou­vent pré­ten­du, une exis­tence en deça de la nor­male, aux lim­ites de la famine. » (cité p. 63). 

Cette opin­ion est néan­moins loin de faire l’u­na­nim­ité. Lor­na Mar­shall, elle aus­si citée, dans un pas­sage où elle écrit pour­tant explicite­ment le con­traire (le texte de M. Sahlins mul­ti­plie les cita­tions com­men­tées de manière fort ori­en­tée) déclarait ain­si lors du col­loque Man the Hunter, où M. Sahlins expo­sait ses vues :

« On a sug­géré, parce qu’ils [les Bush­men ! Kung] n’ont pas à tra­vailler chaque jour, qu’on pou­vait dire d’eux qu’ils avaient une ‘société d’abon­dance’. C’est un bon mot [en français dans le texte], mais cela ne per­met pas d’en mieux com­pren­dre la rai­son. (…) Les !Kung avec lesquels nous avons tra­vail­lé sont très mai­gres et (…) expri­ment en per­ma­nence leur préoc­cu­pa­tion et leur anx­iété au sujet de la nour­ri­t­ure. » 

D’autres auteurs, à pro­pos des Bush­men, par­lent franche­ment d’un « cas avéré de demi-ina­ni­tion », les don­nées lais­sant penser que :

« les insuff­i­sances caloriques chroniques ou
saison­nières peu­vent con­stituer une rai­son majeure pour laque­lle les San [Bush­men] n’at­teignent pas la même taille adulte que la plu­part des autres gens. 9 »


 c) autres populations de chasseurs-cueilleurs

Par­mi les autres cas men­tion­nés par M. Sahlins, se trou­vent les Mon­tag­nais, une pop­u­la­tion d’In­di­ens vivant dans la pénin­sule du Labrador. Là encore, le texte ethno­graphique est util­isé d’une manière fort ori­en­tée. De ce qu’écrit P. Le Jeune, un jésuite qui vécut par­mi eux au xvi­iie siè­cle, Sahlins con­clut à l’abon­dance de nour­ri­t­ure :

« en temps nor­mal tout le monde trou­ve à sat­is­faire ses besoins de sub­sis­tance » (cité p. 73).

Chas­seur Naskapi-Mon­tag­nais

Pour­tant, selon les cita­tions de P. Le Jeune choisies par M. Sahlins lui-même, cette sat­is­fac­tion est on ne peut plus aléa­toire, comme on peut en juger (les soulignés sont les miens) :

« Le mal est qu’il font trop sou­vent des fes­tins dans la famine que nous avons endurée ; si mon hoste prenoit deux trois et qua­tre cas­tors, tout aus­si tost fut il jour, fut il nuit on en faisoit fes­tin a tous les Sauvages voisins ; et si eux avoient pris quelque chose, ils en faisoient de mesme a mesme temps : si que sor­tant d’un fes­tin vous allez a un autre, et par­fois encore a un troisième et un qua­trième. Je leur dis­ois qu’ils ne faisoient pas
bien, et qu’il val­oit mieux réserv­er ces fes­tins aux jours suiv­ants et que ce faisant nous ne seri­ons pas tant pressés de faim : ils se moquoient de moy ; demain (dis­oient ils) nous fer­ons encore fes­tin de ce que nous pren­drons : ouy, mais le plus sou­vent, ils ne prenoient que du froid et du vent… » (cité p. 71)

« Je les voy­ais, dans leurs peines dans leurs travaux souf­frir avec allé­gresse… Je me suis trou­ve avec eux en des dan­gers de grande­ment souf­frir ; ils me dis­oient nous fer­ons quelque fois deux jours, quelques fois trois sans manger, faute de vivres prends courage. Chi­hine, aye l’âme dure, résiste a la peine et au tra­vail, garde toy de la tristesse, autrement tu seras malade ; regarde que nous ne lais­sons pas de rire, quoyque nous man­gions peu… » (cité p. 73)

Enfin, M. Sahlins évite soigneuse­ment de men­tion­ner les Inu­its, pour­tant l’une des pop­u­la­tions de chas­seurs-cueilleurs les mieux doc­u­men­tées, tant ils cadrent peu avec sa vision idyllique selon laque­lle lorsque les chas­seurs se dépla­cent à la recherche de nour­ri­t­ure, c’est dans une « errance (…) nulle­ment inquiète [qui] se déroule (…) avec toute la bien­heureuse non­cha­lance d’un pique-nique au bord de la Seine. » (p. 70). Un pique-nique… où les con­vives n’au­raient pas apporté de pro­vi­sions, et qui pour­raient ain­si devoir être reporté de plusieurs jours et plusieurs nuits.

Certes, M. Sahlins « n’en­tend pas nier que cer­tains chas­seurs sont par­fois en dif­fi­culté » (p. 78) mais cette remar­que n’est rien de plus qu’une révérence polie — on remar­quera com­ment, à pro­pos des Bush­men, il com­mence par con­céder que leur « abon­dance » ne con­cerne pas l’al­i­men­ta­tion (p. 47–48) avant de s’employer à démon­tr­er l’in­verse (p. 61–63). M. Sahlins rem­place ain­si une car­i­ca­ture par une autre. À l’im­age, incon­testable­ment fausse, de chas­seurs-cueilleurs
uni­for­mé­ment hâves, con­stam­ment en sit­u­a­tion de survie pré­caire et tenail­lés par la faim, il oppose celle, tout aus­si peu réal­iste, de pop­u­la­tions, même dans les envi­ron­nements les plus hos­tiles, à l’abri de tout stress ali­men­taire notable.

La question du temps de travail

a) une société des loisirs ?

L’autre élé­ment cru­cial de la démon­stra­tion de Sahlins tient au temps de tra­vail : là encore, con­traire­ment au préjugé courant, les chas­seurs-cueilleurs nomades ont des loisirs. Beau­coup de loisirs, même, puisque les tâch­es liées à l’ap­pro­vi­sion­nement ne les mobilisent que quelques heures par jour — à peine qua­tre ou cinq. Sahlins rejoignait ain­si un juge­ment déjà exprimé avant lui par E. Ser­vice, selon qui beau­coup de chas­seurs-cueilleurs fai­saient par­tie, « au sens strict, des gens qui dis­po­saient du plus de loisirs au monde 10 ».

Ce chiffrage s’ap­puie sur des élé­ments assez peu nom­breux, l’eth­nolo­gie s’é­tant glob­ale­ment peu intéressée aux ques­tions économiques, encore moins pour pro­duire des don­nées quan­tifiées. Les deux doc­u­ments dont dis­pose M. Sahlins (et qui don­nent des résul­tats con­ver­gents) sont une étude menée en 1948 dans le nord-ouest de l’Aus­tralie, et les chiffres four­nis par R. B. Lee sur les Bush­men. Moins rigoureuse­ment déter­minées, mais encore plus
frap­pantes, sont les don­nées repris­es de J. Wood­burn à pro­pos de Hadza de Tan­zanie, qui, « glob­ale­ment sur l’an­née [con­sacrent] prob­a­ble­ment en moyenne moins de deux heures par jour à se pro­cur­er de la nour­ri­t­ure. » (cité p. 67).

Les con­di­tions de l’é­tude aus­trali­enne appel­lent plusieurs remar­ques :

  1. Celle-ci était très lim­itée dans le temps, obser­vant les groupes sur un max­i­mum de deux semaines. 
  2. Les Aborigènes con­cernés vivaient dans des réserves, et étaient habitués à être appro­vi­sion­nés en nour­ri­t­ure « occi­den­tale ». Pour l’anec­dote, cer­tains d’en­tre eux voulurent d’ailleurs renon­cer au mode de vie « sauvage » au bout de quelques jours, et il fal­lut toute la per­sua­sion des chercheurs pour les dis­suad­er de com­pléter leur menu au super­marché local. 
  3. Ils étaient munis d’outils de métal
  4. L’é­tude avait eu lieu durant une sai­son favor­able, et ne per­me­t­tait donc pas d’in­fér­er une moyenne annuelle. 
  5. Enfin, les groupes étaient exclu­sive­ment com­posés d’adultes en bonne san­té. Cette absence d’im­pro­duc­tifs, jeunes vieux, rédui­sait d’au­tant le temps de tra­vail.

Il est donc très dif­fi­cile de tir­er des con­clu­sions générales d’élé­ments aus­si minces, ce que M. Sahlins recon­naît d’ailleurs lui-même… tout en procé­dant néan­moins à ces con­clu­sions.

D’autres recherch­es plaident d’ailleurs dans un sens assez dif­férent. K. Hawkes et J.F. O’Con­nell 11 esti­maient ain­si que le temps de tra­vail chez les Alyawara d’Aus­tralie cen­trale oscil­lait entre qua­tre et dix heures par jour, un chiffre de 70 heures heb­do­madaires pour les femmes n’é­tant pas rare. On était très loin des esti­ma­tions de R.B. Lee ; la dif­férence s’ex­pli­quait aisé­ment par le fait que ce dernier ne compt­abil­i­sait dans le temps de tra­vail que la recherche de nour­ri­t­ure pro­pre­ment dite. En y ajoutant le temps passé à traiter et pré­par­er la nour­ri­t­ure ain­si récoltée, on retrou­vait les ordres de grandeur pro­posés par K. Hawkes et J.F. O’Con­nell.


b) une « simplicité volontaire » ?

Mais la ques­tion est peut-être moins de savoir com­bi­en de temps les chas­seurs-cueilleurs passent à s’ap­pro­vi­sion­ner, que d’in­ter­préter cor­recte­ment le temps de loisir dont ils dis­posent. Sahlins assume en effet que ce loisir est un signe de prospérité : les besoins essen­tiels étant assurés, ces peu­ples pour­raient ain­si se con­sacr­er à leur aise aux con­ver­sa­tions, aux vis­ites ou à dormir.

On admet d’ailleurs générale­ment que ces sociétés ne recherchent pas par­ti­c­ulière­ment l’aug­men­ta­tion du pro­duit. Une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité s’y traduit bien moins volon­tiers par une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion que par une réduc­tion du temps de tra­vail ; on cite ain­si sou­vent le témoignage de L. Sharp à pro­pos des Yir Yiront du Cap York :

« Tout le temps de loisir que les Yir Yiront pou­vaient gag­n­er en util­isant des haches d’aci­er ou d’autres out­ils occi­den­taux n’é­tait pas investi dans “l’amélio­ra­tion des con­di­tions de vie”, pas plus que dans le développe­ment d’ac­tiv­ités esthé­tiques, mais dans le som­meil — un art dans lequel ils étaient passés maîtres. 12 »

De là, on infère très sou­vent, à l’in­star de M. Sahlins, qu’il existe un véri­ta­ble « refus de la crois­sance » chez ces pop­u­la­tions, qui con­sid­ér­eraient ain­si l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion au-delà des stricts besoins élé­men­taires comme une sorte de voie calami­teuse dans laque­lle il ne faudrait surtout pas s’en­gager, et que le loisir dont elles béné­fi­cient serait-il la mesure directe de leur bien-être.

Mais ce sup­posé renon­ce­ment volon­taire des chas­seurs-cueilleurs pour les biens de ce monde se heurte à un autre con­stat très large­ment partagé par les voyageurs et les eth­no­logues : les chas­seurs-cueilleurs des cinq con­ti­nents, dès qu’ils en avaient l’op­por­tu­nité, n’é­taient pas moins avides que nous des bien­faits de la civil­i­sa­tion matérielle. Ain­si que l’écrit un anthro­po­logue :

« Ce qu’il faut expli­quer, c’est pourquoi dans un con­texte con­tem­po­rain, les chas­seurs-cueilleurs font sou­vent mon­tre de besoins matériels illim­ités plutôt que lim­ités. Com­ment se fait-il qu’à Momega [Aus­tralie] et, selon la lit­téra­ture, ailleurs, les chas­seurs-cueilleurs mod­ernes ont une demande apparem­ment insa­tiable de fusils, de cara­bines, de véhicules à moteur, de mag­né­to­phones, de lecteurs CD, de télévi­sions et de mag­né­to­scopes ? 13 ».

Une fois cette obser­va­tion prise en compte, et au-delà de la dis­cus­sion sur la durée réelle des loisirs dans ces sociétés, se des­sine une autre expli­ca­tion pour ces péri­odes d’i­n­ac­tiv­ité, qui peu­vent résul­ter bien moins d’un choix que que de la pres­sion de la néces­sité. Soit que les chas­seurs-cueilleurs aient le ven­tre creux, mais que les con­di­tions cli­ma­tiques les con­damnent au repos for­cé. Soit qu’ils puis­sent se met­tre en quête de fruits ou de gibier sup­plé­men­taires, mais qu’une fois l’estom­ac plein, ils n’aient aucune pos­si­bil­ité d’échang­er cette nour­ri­t­ure con­tre d’autres biens matériels. Tout anachro­nisme mis à part, le raison­nement qui inter­prète sans autre forme de procès le loisir des chas­seurs-cueilleurs nomades comme un signe de leur prospérité est le même que celui qui, de nos jours, assim­i­le l’oisiveté du chômeur à celle du ren­tier.

Une certaine idée de l’abondance (ou comment faire de pauvreté vertu)

a) l’art du paradoxe

Le texte de M. Sahlins, quoiqu’il use de for­mules frap­pantes, voire provo­cantes, est en réal­ité assez sin­ueux et sa thèse est plus
dif­fi­cile à cern­er qu’elle n’en a l’air. Tout d’abord, parce que jouant des clairs-obscurs, il com­mente des cita­tions d’une manière ori­en­tée (c’est une litote), et mul­ti­plie les con­ces­sions de pure forme qui ne changent en réal­ité rien à son raison­nement. Ensuite, et peut-être par dessus tout, parce que s’il évite tout vocab­u­laire tech­nique ou pédant, l’au­teur prend un malin plaisir à utilis­er des mots ordi­naires dans un sens tout par­ti­c­uli­er et à jouer de ces con­tre-pieds.

Ain­si en va-t-il du con­cept cen­tral d’ « abon­dance » (asso­cié à celui, tout aus­si cen­tral, de « rareté »). M. Sahlins cri­tique « le sens com­mun, [pour lequel] une société d’abon­dance est une société où tous les besoins matériels des gens sont aisé­ment sat­is­faits. » (p. 37), évo­quant une « voie Zen », où « les besoins matériels de l’homme sont finis et peu nom­breux, et les moyens tech­niques invari­ables, bien que, pour l’essen­tiel, appro­priés à ces besoins. » (p. 38).

On doit donc com­pren­dre de ces phras­es que l’abon­dance, la rareté et les besoins ne sont pas des don­nées objec­tives, qui se rap­por­tent à des grandeurs indépen­dantes de l’e­sprit humain (tels que les besoins caloriques, par exem­ple) : tout au con­traire, c’est la société qui les fixe à sa guise, créant ain­si abon­dance ou rareté. On ne sera donc pas sur­pris de lire que la société indus­trielle, avec son pro­grès tech­nique inouï, est en réal­ité mar­quée par la plus grande pénurie de l’his­toire :

« Le marché institue la rareté d’une façon sans précé­dent et à un degré nulle part atteint. Là où la pro­duc­tion et la
dis­tri­b­u­tion sont réglés par le mou­ve­ment des prix et où tous les moyens de sub­sis­tance sont liés au gain et à la dépense, l’in­suff­i­sance des moyens matériels devient le point de départ explicite, chiffrable, de toute activ­ité économique. » (p.
40).

Inverse­ment, on ne s’é­ton­nera pas davan­tage que les plus dému­nis d’en­tre les peu­ples puis­sent être en réal­ité les plus aisés :

« Est-il à ce point para­dox­al de soutenir qu’en dépit de leur dénue­ment absolu, les chas­seurs con­nais­sent l’abon­dance ? » (p. 40)

On con­naît ces per­son­nages de dessins ani­més qui ne chutent dans le précipice que lorsque qu’ils réalisent qu’ils ont les pieds au-dessus du vide. Les sociétés de M. Sahlins sont bien plus éton­nantes encore, puisque ce sont leurs pro­pres appré­ci­a­tions sur leurs besoins qui pos­sè­dent l’ad­mirable fac­ulté de créer, ou de faire dis­paraître, les précipices eux-mêmes — à défaut de pou­voir faire l’in­verse, il leur suf­fi­ra d’a­juster leurs besoins à leurs capac­ités de pro­duc­tion pour attein­dre l’abon­dance ain­si définie. Quant à ceux qui aura le mau­vais goût de remar­quer qu’un change­ment de déf­i­ni­tion ne per­met en rien de sor­tir du « dénue­ment absolu », ils sont sans doute des vic­times de leur « eth­no­cen­trisme bour­geois » (p.40).

Mais M. Sahlins croit si peu lui-même à la pos­si­bil­ité de définir l’abon­dance sur des bases aus­si sub­jec­tives, qu’il réin­tro­duit par la fenêtre ce qu’il avait bruyam­ment chas­sé par la porte, et qu’il tente donc de mon­tr­er que les chas­seurs sont en réal­ité fort bien nour­ris. On a vu les lim­ites de l’ex­er­ci­ce ; on pour­rait ajouter qu’il faut sin­gulière­ment tor­dre le sens des mots pour qual­i­fi­er d’abon­dance des sociétés où le taux de mor­tal­ité infan­tile est de l’or­dre d’un tiers.

b) De la chasse à l’agriculture

L’a­gri­cul­ture, une régres­sion ?

Tout ceci ouvre la voie à une autre inter­ro­ga­tion : celle du pas­sage à l’a­gri­cul­ture.

Si les chas­seurs-cueilleurs, affirme M. Sahlins, assur­aient leur appro­vi­sion­nement de manière aus­si sat­is­faisante, et si l’a­gri­cul­ture n’a eu pour effet que d’aug­menter le temps de tra­vail tout en dimin­u­ant la ration ali­men­taire indi­vidu­elle, il ne faut guère s’é­ton­ner que cer­tains peu­ples aient préféré refuser ce pré­ten­du pro­grès. Le stock­age lui-même (rap­pelons que bien des chas­seurs ont pra­tiqué le stock­age bien avant de pass­er à l’a­gri­cul­ture) appa­raît comme peu désir­able, tant la séden­tar­ité ne manque pas de provo­quer une chute des ren­de­ments de la chas­se.

Ces expli­ca­tions soulèvent bien davan­tage de prob­lèmes qu’elles ne sont cen­sées en résoudre. Car si l’on se doit d’ex­pli­quer pourquoi cer­tains peu­ples — à sup­pos­er qu’ils étaient réelle­ment en mesure de le faire — n’ont pas franchi les pas du stock­age et de l’a­gri­cul­ture, bien plus nom­breux sont ceux qui l’ont fait. Or, les théories de M. Sahlins nous lais­sent totale­ment désar­més pour com­pren­dre ce mou­ve­ment général. « Pourquoi sup­pos­er que les chas­seurs ayant refusé l’a­gri­cul­ture étaient des imbé­ciles, et qu’ils n’avaient pas d’ex­cel­lentes raisons de le faire ? », inter­roge en sub­stance M. Sahlins. Mais on peut facile­ment retourn­er la ques­tion, et deman­der pour quels obscurs motifs tant d’autres peu­ples ont pu se con­va­in­cre d’adopter des mod­i­fi­ca­tions économiques cen­sées représen­ter une régres­sion aus­si générale.

Dans son désir de faire feu de tout bois, M. Sahlins en vient à des affir­ma­tions pro­pre­ment éton­nantes, comme lorsqu’il affirme que :

« Les peu­ples prim­i­tifs du monde ont peu de biens, mais ils ne sont pas pau­vres. Car la pau­vreté ne con­siste pas en une faible quan­tité de biens, ni sim­ple­ment en une rela­tion entre moyens et fins ; c’est avant tout une rela­tion d’homme à homme, un statut social. En tant que tel, la pau­vreté est une inven­tion de la civil­i­sa­tion, qui a gran­di avec elle, tout à la fois une dis­tinc­tion insi­dieuse entre class­es et, plus grave, une rela­tion de dépen­dance — qui peut ren­dre les agricul­teurs plus vul­nérables aux cat­a­stro­phes naturelles que les Eski­mo d’Alas­ka dans leurs camps d’hiv­er. » (p. 80)

Dans ce pas­sage, ce n’est qu’au prix d’un dou­ble tour de passe-passe que l’au­teur nous emmène d’une prémisse incon­testable à une con­clu­sion qui défie l’en­ten­de­ment. D’une part, on voit pas pourquoi la pau­vreté (qui est certes un con­cept relatif) devrait con­cern­er unique­ment les rela­tions entre indi­vidus au sein d’une même société à une même époque. Cha­cun sait qu’on peut dire qu’un peu­ple est plus pau­vre qu’un autre, ou qu’un même peu­ple était jadis plus pau­vre qu’au­jour­d’hui, et que ces affir­ma­tions ont un sens tout à fait évi­dent. D’autre part, la charge con­tre la « dépen­dance » induite par l’a­gri­cul­ture passe allè­gre­ment d’une dimen­sion sociale à une dimen­sion tech­nique ; certes, dans les sociétés de classe, les exploités devi­en­nent dépen­dants des exploiteurs, un phénomène incon­nu des sociétés égal­i­taires de chas­seurs-cueilleurs nomades. Mais cette dépen­dance n’a stricte­ment rien à voir avec celle des dif­férentes sociétés vis-à-vis des vari­a­tions de l’en­vi­ron­nement, dont il faut un cer­tain aplomb pour affirmer que l’a­gri­cul­ture l’au­rait aug­men­té.

Conclusion

Âge de pierre, âge d’abon­dance entendait dénon­cer la vision dépré­cia­tive des sociétés paléolithiques inspirée
par nos pro­pres préjugés. En réal­ité, le livre (plus exacte­ment, son pre­mier chapitre, auquel il doit l’essen­tiel de sa notoriété) con­stru­it, moyen­nant quelques astuces rhé­toriques et quelques arrange­ments avec la réal­ité, le mythe inverse d’un âge d’or révolu. Bien des pour­fend­eurs de la « société de con­som­ma­tion » hier, des par­ti­sans d’une var­iété ou d’une autre de la décrois­sance aujour­d’hui, y ont trou­vé leur compte. La com­préhen­sion sci­en­tifique du passé et de l’évo­lu­tion sociale, elle, mérite mieux que cela.

Notes


1 A. Howitt, « The Kur­nai : ther cus­toms in peace and war », in Kami­laroi and Kur­nai, 1880
2 C. Hodgkin­son, Aus­tralia, from Port Mac­quar­ie to More­ton Bay, 1845.
3 P. Bev­eridge, The Abo­rig­ines of Vic­to­ria and Rive­ri­na, 1889, p.10–11.
4 Ibid., p. 31.
5 Arm­strong, « Man­ners and Habits of the Abo­rig­ines of West­ern Aus­tralia », Perth Gazette, 1836
6 W. Jack­man, The Aus­tralian Cap­tive, ed. Israel Cam­ber­layne, New York, 1859, p. 200.
7 J. Calvert, The Abo­rig­ines of West­ern Aus­tralia, 1894
8 L. Mar­shall in Man the Hunter, p. 94.
9 A.S. Truswell, J.D.L. Hansen, 1976, « Med­ical Research among the !Kung », in Kala­hari Hunters and Gath­er­ers (ed. by R. Lee and I. DeVore), Cam­bridge, Mass., Har­vard Uni­ver­si­ty Press., p 190–9, cité par David Kaplan, « The Dark­er Side of the ‘Orig­i­nal Afflu­ent Soci­ety’ », Jour­nal of Anthro­po­log­i­cal Research, Vol. 56, No. 3 (Autumn, 2000), p. 301–324.
10 E. Ser­vice, 1966, The Hunters, Engle­wood Cliffs, N.J.: Pren­tice Hall, p. 13
11 K. Hawkes, J. F. O’Con­nell, « Afflu­ent Hunters ? Some Com­ments in Light of the Alyawara Case », Amer­i­can Anthro­pol­o­gist, New Series, Vol. 83, No. 3 (Sep., 1981), p. 622–626.
12 L. Sharp, « Steel Axes for Stone–Age Aus­tralians », Human Orga­ni­za­tion, 1 /​1952
13 J.C. Alt­man, 1992, « Com­ments on Nurit Bird-David’s “Beyond ‘The Orig­i­nal Afflu­ent Soci­ety.“ ‘ », Cur­rent Anthro­pol­o­gy 33:35–36.

22 commentaires

  1. “L’âge de l’abon­dance” con­tient une vari­able sous-enten­due et jamais explic­itée : la stricte adap­ta­tion de la pop­u­la­tion à la nour­ri­t­ure disponible. Dès que la nour­ri­t­ure devient moins abon­dante, la pop­u­la­tion dimin­ue et donne ain­si l’il­lu­sion d’un stock de nour­ri­t­ure disponible suff­isant. Ce n’est qu’une illu­sion (et ceux qui sont morts de faim ou ne sont pas nés en ont subit la réal­ité). La vraie abon­dance entraîne for­cé­ment un accroisse­ment de la pop­u­la­tion, sauf à con­sid­ér­er une human­ité capa­ble de con­trôler sa fécon­dité mal­gré l’abon­dance, ce qui me paraît absurde (la bour­geoisie en est venue à con­trôler sa fécon­dité mais pas par abon­dance, au con­traire pour accroître un cap­i­tal lim­ité, la ques­tion des lim­ites s’est juste déplacée de la nour­ri­t­ure au cap­i­tal).
    Pas besoin de faire de l’eth­nolo­gie pour com­pren­dre cela, la logique et la biolo­gie suff­isent. Ce que décrit Sahlins se sont des sociétés totale­ment dépen­dantes des aléas naturels et dont la pop­u­la­tion est régulée par la nour­ri­t­ure disponible dans son envi­ron­nement, comme les pop­u­la­tions ani­males (surtout de pré­da­teurs). Il est évi­dent que l’a­gri­cul­ture a ouvert la voie à une maîtrise de la pro­duc­tion ali­men­taire et à son accroisse­ment en vue de fournir un stock de nour­ri­t­ure con­stam­ment plus élevé que les besoins présents de la pop­u­la­tion humaine (la véri­ta­ble abon­dance, qui entraîne automa­tique­ment un accroisse­ment de la pop­u­la­tion puisque pas lim­itée par les ressources).
    Bref, vous avez tout à fait rai­son, Sahlins fait surtout des tours de passe-passe au niveau de la déf­i­ni­tion des mots.

    1. En quoi cela serait-il un tour de passe-passe ? Cela serait, par exem­ple, con­sid­ér­er qu’Épi­cure quand il définit le bon­heur est égale­ment un sim­ple bidouilleur : son bon­heur n’est qu’une absence de mal­heurs. Ça n’est pas un tour de passe-passe, c’est une déf­i­ni­tion dif­férente de la votre. D’ailleurs Sahlins insiste beau­coup sur l’idée que l’é­conomie des chas­seurs-cueilleurs est une économie de sous-pro­duc­tion, qu’elle pour­rait pro­duire plus mais qu’elle ne le fait pas, et non pour des raisons “d’aléas naturels”, mais pour des raisons pure­ment poli­tiques. Ces con­stata­tions sur la marge de pro­duc­tiv­ité poten­tielle mais non mise en oeu­vre dans leur économie vous n’en faites pas état. Est-ce que ces con­stata­tions égale­ment sont d’in­signes manip­u­la­tions ?
      Pareille­ment l’a­gri­cul­ture n’a pas per­mis l’ac­croisse­ment humain volon­taire : elle a changé le régime poli­tique des sociétés et son rap­port à la pro­duc­tion et l’ac­cu­mu­la­tion. C’est seule­ment ensuite que, logique­ment, elle a néces­sité plus de tra­vail, et donc plus de main d’oeu­vre. Sinon, si votre hypothèse était tan­gi­ble, nous auri­ons observé qu’au moment du pas­sage de la cueil­lette à l’a­gri­cul­ture la deux­ième tech­nique était plus pro­duc­tive que la pre­mière. Or ça n’est pas le cas, nous n’avons jamais observé cela, rien ne nous per­met de le dire. Ce qui est plus observé, au con­traire, c’est que le pas­sage à l’a­gri­cul­ture a aug­men­té la quan­tité de tra­vail. Dans ces con­di­tions il faut quand même être de mau­vaise foi pour pré­ten­dre que la thèse de Sal­hins, si elle n’est pas sans défaut, ne demeure pas moins plus crédi­ble que la votre.

  2. J’ai lu ce livre en tant qu’é­tu­di­ant, et à l’époque j’avais beau­coup appré­cié sa cri­tique de la vision mis­éra­biliste des chas­seurs-col­lecteurs. Quand on fait un peu de vul­gar­i­sa­tion en préhis­toire, c’est un cliché auquel on est sys­té­ma­tique­ment con­fron­té : “à l’époque”, ils se gelaient au fond des grottes et ils n’avaient rien à bouf­fer, alors qu’ “aujour­d’hui”, dieu mer­ci, nous avons la Tech­nique qui nous a apporté le Bon­heur — je car­i­ca­ture à peine. Dans une ver­sion plus élaborée, des préhis­to­riens tra­vail­lant sur l’évo­lu­tion des tech­niques s’ap­puient (explicite­ment ou non) sur cette “mis­ère économique prim­i­tive” pour dépein­dre des chas­seurs-col­lecteurs en quête per­pétuelle d’amélio­ra­tion tech­nique : puisque le sys­tème tech­nique “orig­inel” est for­cé­ment inca­pable de pro­duire tout ce qu’il faudrait, les Paléolithiques étaient for­cé­ment en per­ma­nence en train de chercher à améliorer/​optimiser leur arme­ment, leurs tech­niques de chas­se, etc. À mon sens, c’est faux, en tout cas je pense que les don­nées archéologiques ne vont pas dans ce sens… Et par rap­port à cela, la thèse de Sahlins a représen­té un peu d’air frais, en insis­tant notam­ment sur les notions d’adéqua­tion entre moyens (tech­niques) et besoins (économiques). Et que l’échelle des besoins — les lim­ites entre le néces­saire, l’ac­ces­soire, le super­flu — soit en grande par­tie fixée par la société, au-delà d’un cer­tain seuil de sat­is­fac­tion des néces­sités vitales, ça me sem­ble quand même dif­fi­cile­ment con­testable. Que l’ethno­gra­phie sur laque­lle repose la thèse soit par­tielle et par­tiale, en revanche, c’est une autre his­toire, et cette note four­nit un très utile retour aux sources ! Le prob­lème étant que nos sources elles-mêmes sont biaisées : en-dehors du cas aus­tralien, les chas­seurs-col­lecteurs “ethno­graphiés” sont le plus sou­vent des gens qui avaient déjà été repoussés par les agricul­teurs-éleveurs dans des régions dont l’en­vi­ron­nement n’é­tait pas for­cé­ment très sym­pa­thique. On n’a donc sans doute pas de sources ethno­graphiques sur les chas­seurs-col­lecteurs qui vivaient autre­fois dans les milieux les plus “con­fort­a­bles”, et qui n’é­taient pas for­cé­ment soumis à un stress ali­men­taire chronique… Cela dit, je suis d’ac­cord avec le fond de la cri­tique : l’ou­vrage de Sahlins a con­tribué à rem­plac­er un cliché par un autre, cri­tique que l’on pour­rait égale­ment faire à cer­taines lec­tures de Clas­tres (sur le plan du poli­tique et du rap­port au pou­voir) et de Mauss (“cul­ture du don” vs. “cul­ture marchande”).

  3. Les exem­ples que vous employez sont très révéla­teurs de l’in­com­préhen­sion que sus­cite la thèse de Sal­hins.
    “Le mal est qu’il font trop sou­vent des fes­tins dans la famine que nous avons endurée” : vous en con­cluez que la famine existe réelle­ment chez les Mon­tag­nais, et que leur économie n’est donc pas si idéale­ment abon­dante.
    Voilà donc des gens qui, durant des péri­odes de dis­ette, plutôt que de se rationner et d’e­spac­er leurs repas afin d’at­ten­dre sere­ine­ment la fin de cette péri­ode dif­fi­cile vont au con­traire “tout manger”, dans des “fes­tins”, au point qu’ils passeront les jours suiv­ants à jeuner, à “souf­frir avec allé­gresse”. On ne peut pas con­clure trente-six mille choses de cette obser­va­tion ! Deux de chose l’une : soit ces Mon­tag­nais sont de par­faits imbé­ciles, qui ignorent qu’un morceau de viande peut être séparé en deux et que ce deux­ième morceau sera encore là le lende­main si on ne le mange pas, soit il y a véri­ta­ble­ment une volon­té de préfér­er au rationnement l’al­ter­nance d’un fes­tin et d’une dis­ette. Et que cette dis­ette, quoiqu’il en coûte à notre raison­nement occi­den­tal, n’est pas de nature suff­isam­ment rude pour avoir rai­son de la poli­tique du “fes­tin”. D’au­tant que l’on sait que ce n’est pas un prob­lème tech­nique qui leur empêcherait de con­serv­er la nour­ri­t­ure.
    La remar­que sur les Eski­mau est de nature égale­ment éton­nante. Vous savez bien qu’il s’ag­it, comme sou­vent, de peu­ples qui n’ont pas choisi de leur pro­pre volon­té de s’in­staller dans un envi­ron­nement aus­si hos­tile : ils y ont été con­traints par la pres­sion des peu­ples séden­taires et agricul­teurs. On ne peut pas juger “l’abon­dance” dont par­le Sahlins sur de tels critères. Ou alors il vous fau­dra admet­tre que si on place, de la même manière, les peu­ples séden­taires et agri­coles sur les ter­res de Inu­its on remar­quera tout autant que leur économie ne fonc­tionne pas, qu’elle est source de dis­ettes, de souf­france et de famines. Et que même, prob­a­ble­ment, les Eski­mau s’en sor­tent mieux.
    Pour le pas­sage à l’a­gri­cul­ture, vous dites à Sahlins “on peut retourn­er votre ques­tion”. On peut tou­jours retourn­er les ques­tions que d’autre vien­nent de retourn­er. Pourquoi y’a t il eu glob­ale­ment pas­sage à l’a­gri­cul­ture ? Pre­mière­ment on peut s’in­ter­roger sur ce “glob­ale­ment”. N’y aurait-il pas, au con­traire, “glob­ale­ment” des sociétés de chas­se et une, récente, par­en­thèse séden­taire et agri­cole ? En terme de temps his­torique, les hommes ont tou­jours effec­tive­ment priv­ilégié une société nomade de chas­seurs-cueilleurs. À quel point cela était une volon­té, c’est une ques­tion com­pliquée. Mais com­ment pou­vez-vous si facile­ment con­clure que ce n’en était pas une ? Sur quels argu­ments ? Sur quels exem­ples ?
    La thèse de Sal­hins est que cela s’est fait sur des raisons poli­tiques, et non une supéri­or­ité économique d’o­rig­ine tech­nique. Evidem­ment déter­min­er cela c’est très dif­fi­cile, mais le fait que l’his­toire humaine des chas­seurs-cueilleurs soit plus longue que celle des agricul­teurs est quand même plus que non-nég­lige­able ! Ou alors il faudrait admet­tre que tout évène­ment his­torique est pro­gram­mée dans l’his­toire de l’homme ? Mal­gré la dif­fi­culté de la ques­tion j’ai du mal à ne pas con­sid­ér­er que la thèse poli­tique est plus solide que l’ar­gu­ment de l’in­ven­tion tech­nique qui s’im­poserait comme un évi­dent pro­grès économique.

    1. Sur la ques­tion de la Néolithi­sa­tion il faut tenir compte du fac­teur envi­ron­nemen­tal. Le Néolithique, pre­mière­ment, n’a pas émergé en seul point du globe. Plusieurs foy­ers sont attestés (Proche-ori­ent, Chine, Corne de l’Afrique, Amérique du Sud et sans doute bien d’autres encore) et tous ces foy­ers ont émergé à la faveur du dernier réchauf­fe­ment cli­ma­tique ayant per­mis le dégèle des sols. La faune et la flo­re s’en sont égale­ment trou­vées mod­i­fiées, et les pre­mières pra­tiques agri­coles et expéri­ences de domes­ti­ca­tion des ani­maux y ont trou­vé leur ter­reau. Il y avait donc “glob­ale­ment” des pop­u­la­tions de chas­seurs cueilleurs, qui se sont fait “glob­ale­ment” aspirées par les divers courants de la Néolithi­sa­tion qui ont eu rai­son de presque toutes les pop­u­la­tions de chas­seurs-cueilleurs. En quelques mil­lé­naires la bal­ance s’est inver­sée.
      Depuis la nais­sance d’Ho­mo sapi­ens sapi­ens, seule­ment 3 ères inter­glaciaire (d’en­v­i­ron 10.000 ans, pour les 2 pre­mières, nous con­nais­sons notre 3ème ère inter­glaciaire) ont eu lieu, les péri­odes glaciaires s’é­ta­lant plutôt sur 50.000 ans à 100.000 ans.
      Si donc la Néolithi­sa­tion est bien une par­en­thèse en terme de durée, d’un point de vue cul­turel, économique, poli­tique, (pré)historique, c’est une révo­lu­tion sans précé­dent qui ne peut être réduite à une par­en­thèse, surtout si l’on con­sid­ère les impacts écologiques qui en découlent. Les con­traintes de la prochaine ère glaciaires nous forceront-elles à ré-adopter des modes économiques de type chas­seurs-cueilleurs ? Nos pra­tiques cul­turelles se sont si pro­fondé­ment trans­for­mées avec la Néolithi­sa­tion que pour ma part j’en doute.

    2. …Et indépen­dam­ment des aspects cul­turels, cela néces­sit­erait de réduire de 99% (esti­ma­tion à la louche) la pop­u­la­tion mon­di­ale. Pas sûr qu’on trou­ve assez de volon­taires… 🙂

    3. … sans par­ler d’a­ban­don­ner tous les pro­grès de la médecine, tant physique que psy­chi­a­trique…

    4. Quand une pop­u­la­tion de pré­da­teurs décroit suite à une diminu­tion des proies, ce n’est pas une ques­tion de volon­tari­at ! 🙂

    5. Pour l’his­toire des ères glaciaires et inter­glaciaires, 11 ans après ce com­men­taire je suis curieux de voir ce que va don­ner un change­ment cli­ma­tique bru­tal avec un réchauf­fe­ment glob­al sur les rations ali­men­taires de la pop­u­la­tion actuelle.

  4. Pour finir l’ar­gu­ment sur le chas­seurs-cueilleur con­tem­po­rain friand de lecteurs CD ne peut en aucune manière servir d’in­val­i­da­tion de l’é­conomie de sous-pro­duc­tion. Car pour être hon­nête cela n’a jamais apporté qu’al­coolisme et souf­frances sup­plé­men­taires aux peu­ples en ques­tion, et que ces mêmes peu­ples, si ils parais­sent friands de con­som­ma­tion le sont net­te­ment moins de l’é­conomie de tra­vail qu’ils devraient met­tre en oeu­vre pour fab­ri­quer de tels biens. On peut même maligne­ment retourn­er l’ob­ser­va­tion : au con­tact de la sim­plic­ité, de nom­breux occi­den­taux finis­sent par se plain­dre de leur excès matériels.

    1. Effec­tive­ment, l’ex­ploita­tion des “indigènes”, la spo­li­a­tion de leurs ter­ri­toires et autres maux sont une règle générale de leurs rap­ports avec les civil­i­sa­tions (du moins selon le stéréo­type que j’en ai). La ques­tion est : peut-il en être autrement ? Je pense que oui.

      D’autre part comme vous dites le mode économique actuel, cap­i­tal­iste ultra­l­ibéral, n’est guère réjouis­sant pour les tra­vailleurs, mais comme pour la remar­que précé­dente, ne peut-il pas en être autrement ? Les mod­èles poli­tiques, économiques et organ­i­sa­tion­nels sont nom­breux et loins de se réduire au cap­i­tal­isme, comme le mon­trent les sci­ences poli­tiques. De même la “souf­france au tra­vail” n’est pas intan­gi­ble, c’est un phénomène très com­plexe aux nom­breux déter­mi­nants, comme le mon­tre la psy­cholo­gie du tra­vail.

      Enfin il y a sim­plic­ité et sim­plic­ité : si le con­sumérisme ne me plaît guère, je tiens à garder hôpi­taux, et tout le reste de la médecine mod­erne (et future).

    2. Pour con­naître les Améri­di­ens actuels, les Maoris actuels et les Aborigènes actuels, j’ai été choqué par l’ar­gu­ment des chas­seurs-cueilleurs mod­ernes préférant le super­marché à la chas­se et à la cueil­lette. Car en dehors des Sen­tinele des îles andamans et peut-être quelques groupes ama­zoniens (encore ceux-ci ont-ils une longue his­toire de ren­con­tre, même indi­recte, même loin­taine avec la civil­i­sa­tion ther­mo-indus­trielle), je conçois mal des chas­seurs-cueilleurs DANS LEUR JUS à l’époque mod­erne. L’ar­gu­ment me paraît peu recev­able, ce qui n’ôte que peu à la thèse selon laque­lle M. Sahlins a for­cé le trait (mais qu’ont donc fait d’autre Engels à pro­pos des Hurons, M. Baschet à pro­pos du Chi­a­pas, ou encore M. Grae­ber ? )

  5. Mer­ci pour cette cri­tique de l’ou­vrage de Sahlins 🙂

    Le titre orig­i­nal anglais du livre est Stone Age Eco­nom­ics, le titre français est peu fidèle.

    La déf­i­ni­tion de l’abon­dance ne dépend pas de nos désirs. Ce que Sahlins appelle abon­dance, je l’ap­pelle sobriété, voire ascétisme. Cette sobriété est cer­taine­ment une très bonne chose pour l’être humain et la société, de même que le jeûne, qui sem­ble avoir des ver­tus thérapeu­tiques. Cepen­dant j’ai de la peine à appel­er cette sobriété “abon­dance” sans penser aux sub­sti­tu­tions que les poli­tiques affec­tion­nent, comme “force de paix” ou “frappe préven­tive”.
    Une den­rée est en abon­dance lorsqu’il y en a plus qu’on ne peut en con­som­mer. Elle peut sur­venir ponctuelle­ment au moment de la récolte, mais pas néces­saire­ment sur la durée si les den­rées ne sont pas stock­ées, surtout dans les régions à saisons mar­quées.

    En s’ap­puyant sur quelques exem­ples, Sahlins affirme que les peu­ples de chas­seurs-cueilleurs ne sto­quent pas de nour­ri­t­ure.
    Il est cer­tain que de nom­breux con­tres-exem­ples exis­tent, et selon toute logique d’au­tant plus dans les régions à saisons mar­quées. Les amérin­di­ens ont toutes sortes de tech­niques de stock­age de nour­ri­t­ure, notam­ment les glands, qui étaient enter­rés pour ôter leurs tanins mais aus­si pour les con­serv­er.

    En tant que con­som­ma­teur réguli­er de plantes sauvages, je peux affirmer que sous le cli­mat français actuel (qui était cer­taine­ment plus proche des tropiques pen­dant la péri­ode glaciaire), il est pos­si­ble de se nour­rir sans trop d’ef­forts. Cela en admet­tant d’une part une très faible den­sité d’hu­mains et une forte den­sité de faune, qui per­me­t­traient une chas­se et une pêche faciles et abon­dantes, et d’autre part le stock­age de nour­ri­t­ure. Viande, pois­son, glands, châ­taignes, noisettes et noix appor­tent large­ment la dose de glu­cides, lipi­des et pro­téines néces­saires, les autres vit­a­mines et fibres étant fournies par les légumes et les fruits sauvages de sai­son.

    L’homme du paléolithique, s’il n’é­tait pas un imbé­cile, n’é­tait pas plus un “agent rationnel” que l’homme d’au­jour­d’hui, comme l’é­conomie con­ven­tion­nelle le décrit encore. Il n’é­tait pas néces­saire­ment en mesure de décider si oui ou non le pas­sage à l’a­gri­cul­ture apporterait un béné­fice ou non. Les déci­sions humaines sont générale­ment pris­es en se bas­ant sur des croy­ances et non de manière rationnelle.

    Je me sou­viens avoir lu (peut-être dans un livre de Bill Mol­li­son, mais je n’ai pas réus­si à retrou­ver la page) que les aborigènes pra­ti­quaient une pseu­do-agri­cul­ture, qui peut dif­fi­cile­ment être assim­ilée à de l’a­gri­cul­ture et est com­pat­i­ble avec un mode de vie nomade de chas­seur-cueilleur. Ils favori­saient (plutôt que cul­ti­vaient) les plantes et arbres dont ils se nour­ris­saient. Par ailleurs, si les groupes reve­naient régulière­ment sur les mêmes emplace­ments, ce qui est prob­a­ble, à force de rejeter les graines des végé­taux con­som­més (via les déchets, excré­ments et oub­lis), ceux-ci devaient finir par s’in­staller durable­ment autour des campe­ments.
    J’agis un peu de même autour de chez moi : les noy­ers, noisetiers, pruniers, pom­miers et merisiers se propa­gent spon­tané­ment. Je n’ai qu’à leur faire un peu d’e­space pour qu’ils s’é­panouisse­ment.
    Cette favori­sa­tion par l’homme des végé­taux qu’il con­somme peut dif­fi­cile­ment être appelée agri­cul­ture. Cer­tains espèces ani­males font de même. Les ours par exem­ple (et non les agricul­teurs) ont per­mis l’évo­lu­tion et la dis­sémi­na­tion de la pomme mod­erne dans son bassin d’o­rig­ine, au Kaza­khstan via leurs excré­ments et leur préférence pour les meilleurs fruits (cf. le docu “Aux orig­ines de la pomme”).

    J’ai peur que la “vérité his­torique” soit inac­ces­si­ble faute de preuves tan­gi­bles. Il serait plaisant d’ad­met­tre une thèse qui décrit des sociétés anars avec une économie d’abon­dance, mais c’est un grand écart intel­lectuel.

    1. Bon­jour William

      Mieux vaut tard que jamais, et je prends enfin le temps de répon­dre (sur quelques points) à votre com­men­taire.

      La ques­tion du stock­age chez les chas­seurs-cueilleurs est un vieux prob­lème de l’an­thro­polo­gie : com­ment englober dans une même caté­gorie (“chas­seurs-cueilleurs”) des nomades dépourvus d’iné­gal­ités économiques et des séden­taires iné­gal­i­taires, comme les Cal­i­forniens que vous citez (il y avait aus­si, plus au nord, les stockeurs de saumon). Alain Tes­tart a apporté une réponse aus­si sim­ple que con­va­in­cante : la ligne de partage entre les sociétés ne passe pas par le mode d’ap­pro­pri­a­tion de la nour­ri­t­ure (chas­se ver­sus agri­cul­ture) mais par la présence d’un stock­age sur une large échelle. Les Cal­i­forniens, économique­ment et sociale­ment, avaient donc plus de points com­muns avec les agricul­teurs stockeurs qu’avec les chas­seurs-cueilleurs non stockeurs.

      En Aus­tralie, oui, les Aborigènes avaient tout une série de pra­tiques qui s’ap­parentaient aux prémiss­es de l’a­gri­cul­ture. Ils procé­daient, notam­ment, à des mis­es à feu pour entretenir et renou­vel­er la fer­til­ité de leurs zones de chas­se-col­lecte. Et, dans cer­tains endroits très pré­cis, ils s’adon­naient à des pra­tiques qui con­fi­naient à l’a­gri­cul­ture. Il n’empêche qu’on ne peut les qual­i­fi­er d’a­gricul­teurs sans tor­dre totale­ment le sens des mots.

      Plus générale­ment, je ne suis pas sûr que les hommes obéis­sent davan­tage à des croy­ances qu’à des pen­sées rationnelles. Je dirais bien que c’est un mélange sub­til et com­plexe des deux. En revanche, je ne crois pas que les sociétés agis­sent de manière rationnelle (et encore moins si cette ratio­nal­ité est cen­sée se faire par antic­i­pa­tion). Dans une société, il y a des indi­vidus, ou des class­es, qui poussent dans des sens par­fois assez déter­minés ; mais la résul­tante, elle, échappe bien sou­vent à tout proces­sus con­scient.

    2. William écrit “Je me sou­viens avoir lu […] que les aborigènes pra­ti­quaient une pseu­do-agri­cul­ture, qui peut dif­fi­cile­ment être assim­ilée à de l’a­gri­cul­ture et est com­pat­i­ble avec un mode de vie nomade de chas­seur-cueilleur. Ils favori­saient (plutôt que cul­ti­vaient) les plantes et arbres dont ils se nour­ris­saient. ” J’ai lu des choses allant dans ce sens. Ain­si, pour préserv­er telle gram­inée du bec des oiseaux, le préleveur (ou la préleveuse, mais cette his­toire d’ac­cord est sans fin) noue les gram­inées en gerbe. A son retour cir­cam­bu­la­toire, il se rend compte que la fascine donne des graines plus gross­es. Au sur­plus, s’est for­mée une motte au pied de la gerbe où sont retenues par­tic­ules végé­tales et humid­ité. De fil en aigu­ille s’in­vente (et non pas l’hu­main invente) l’a­gri­cul­ture. Nul pro­jet, nulle inten­tion. Et peut-être même, lorsque les pleins effets de cette émer­gence se font sen­tir n’est-il plus pos­si­ble de revenir en arrière. Mais on peut tou­jours inven­ter ex-post quelque réc­it, genre Bible, qui fera de l’a­gri­cul­ture une mag­nifique inven­tion humaine, réc­it qui servi­ra aus­si prob­a­ble­ment d’ha­giogra­phie aux pou­voirs qui se seront con­sti­tués sur la base de la pré­ten­due inven­tion, réc­it qui dira : “There is no alter­na­tive” !

  6. La ques­tion qui me tara­buste est celle de la “volon­té” de chang­er, de s’ori­en­ter vers l’a­gri­cul­ture plutôt que de rester chas­seur-cueilleurs. Une telle volon­té implique que l’hu­main a con­nais­sance du futur : ce futur — l’a­gri­cul­ture par exem­ple — est désir­able et je m’y engage. On sent les thès­es téléonomiques d’Hegel. En rap­pelant, comme le note l’un des con­tribu­teurs, que la chas­se-cueil­lette occu­pa la plus grande part de l’his­toire de l’hu­man­ité et que donc elle dut con­stituer une forme d’é­conomie viable (oui, oui, beau­coup de morts de famine et de d’épidémies, mais moins que les récents con­flits mon­di­aux), j’en reviens à l’idée d’in­ten­tion­nal­ité quant au “choix de l’a­gri­cul­ture”. Car si nous avions anticipé la cat­a­stro­phe glob­ale présente, aurons-nous suivi Jésus et son appel à “croître et mul­ti­pli­er” ?

    Un exem­ple quant au libre arbi­tre putatif der­rière les choix humains : celui des noms de peau aborigène. Ce sys­tème dou­ble le sys­tème clanique en attribuant un “nom de peau”, indépen­dant de son appar­te­nance clanique à chaque indi­vidu, inter­dis­ant au tit­u­laire d’un nom de peau don­né de cop­uler (frot­ter les peaux) avec un tit­u­laire du même nom de peau. Il a fal­lu l’aide de l’in­for­ma­tique pour com­pren­dre que ce sys­tème très sim­ple évi­tait (sta­tis­tique­ment sig­ni­fica­tive­ment sinon à coup sûr) les unions con­san­guines, qui dans de petites com­mu­nautés humaines aboutit en peu de généra­tions à de graves prob­lèmes de san­té (l’une des raisons pour laque­lle nom­bre d’ex­em­ples ces petites com­mu­nautés se rassem­blaient péri­odique­ment en larges assem­blées). Evidem­ment, les aborigènes n’avaient pas d’or­di­na­teurs.

    Dès lors la ques­tion est celle-ci : com­ment un tel sys­tème, dont les con­séquences ne se sen­tent qu’au delà de l’hori­zon d’une vie humaine, a‑t-il pu se met­tre en place ? Qui l’a inven­té ? Un détour par la biolo­gie n’est pas ici inutile : la cornée de l’oeil de poulet présente des pho­to-récep­teurs dis­posés aléa­toire­ment : on a pu mon­tr­er que cette con­for­ma­tion assur­ait une meilleure vision (un motif qui serait aligné sur la grille de la cornée serait invis­i­ble). Ici, bien sûr, il faut con­vo­quer la pres­sion sélec­tive. Mais alors pourquoi penser que l’or­gan­i­sa­tion poli­tique et économique des sociétés humaines seraient l’ex­pres­sion d’un choix, d’un libre arbi­tre plutôt que d’un enchaîne­ment de caus­es et con­séquences hors de portée de l’esprit humain ? Et ce d’au­tant que, con­traire­ment à une solide croy­ance, les espèces peu­vent se four­voy­er dans des cul de sac évo­lu­tifs, que les corps sont loin d’être des machines biologiques opti­males. Ain­si, les cul­tures sont des voies non pas choisies, mais d’abord subies, aveu­gles, dont l’hori­zon dépasse l’en­ten­de­ment humain. (suite au prochain com­men­taire, la machine me dis­ant que je suis trop long).

    1. (suite du précé­dent com­men­taire par le même auteur)
      Le même genre de ques­tion se pose lorsqu’on con­sid­ère les archi­tec­tures com­plex­es (et par­fois énormes : un dizaine de mètres de pro­fondeur pour des cen­taines de mil­lions de ter­mite) de cer­taines ter­mi­tières. Où est la ter­mite archi­tecte ? Qui a les plans ? Or, cet être col­lec­tif qu’est la ter­mi­tière peut-être com­paré à une colonie de cel­lules cérébrales, bref, un cerveau, celui-là même qui nous présente nos réal­i­sa­tions comme étant NOTRE oeu­vre, ce qui n’est prob­a­ble­ment que mar­ginale­ment le cas. L’idée que nous nous faisons du temps, de la causal­ité, i.e. de la con­sé­cu­tion cause con­séquence, de ce qu’est un agent, est prob­a­ble­ment viciée à la base. Nous pou­vons con­stater, mais pas expli­quer (Kant, en sub­stance), surtout pris en compte les énormes imper­fec­tions et biais de l’en­ten­de­ment humain.

      A not­er pour finir que cette cri­tique est celle qu’adresse à l’Oc­ci­dent l’is­lam inté­griste, la Chine ou la Russie. Leurs philoso­phies sont loin d’être ma tasse de thé (c’est une litote), mais nous soumet­tent à une cri­tique rad­i­cale. Et sans tomber dans le néo-obscu­ran­tisme latourien, descol­ien et surtout stengérien (I. Stenghers), nous devons l’en­ten­dre et notam­ment explor­er la méta­physique sci­en­tifique implicite qui, pour trop de sci­en­tifiques, se pense comme un nat­u­ral­isme irréfragable, comme il s’est vu dans le sur­réal­iste échange entre Jean Jouzel (GIEC) et M .Pouyan­né (pdg de Total) qui répon­dit au pre­mier : “moi, mon­sieur, je suis dans le réel”.

      Sur ces ques­tions et d’autres (notam­ment une propo­si­tion de réju­ve­na­tion de la démoc­ra­tie par un tirage au sort bien tem­péré), on peut lire “Tirage au sort et impar­faites démoc­ra­ties”, d’E­ti­enne Mail­let (ma pomme) aux Edi­tions Yves Michel.

  7. Juste un mot sur “cul de sac évo­lu­tif”, qui me sem­ble être une idée du XIXe siè­cle. En tous cas, c’est une idée anti-dar­wini­enne. Les organ­ismes vari­ent, et l’en­vi­ron­nement varie aus­si : il n’y a donc pas, pour une espèce, d’adap­ta­tion ni d’i­nadap­ta­tion dans l’ab­solu. Mais c’est une idée jadis mag­nifique­ment illus­trée par J.-H. Ros­ny Aîné dans La Guerre du feu (1909, 1911) avec ses per­son­nages les “Wah”, ou dans Vamireh (18..) avec ses “Tardi­grades”. Je trou­ve triste du point de vue des con­nais­sances, mais fasci­nant du point de vue des croy­ances, que cette idée soit encore répan­due aujour­d’hui ! C’est un peu comme “le fos­sile vivant” ou “l’homme des cav­ernes”…
    Pour le reste, il me sem­ble que Christophe Dar­mangeat a très bien expliqué que les déci­sions des indi­vidus sont (au moins en par­tie) rationnelles, tan­dis que celles des sociétés ne le sont pas. Pré­cisé­ment parce que les sociétés s’en­ga­gent dans telle ou telle voie, non pas par l’ef­fet d’un con­sen­sus de ceux et celles qui les com­posent, mais sous la pres­sion d’un grand nom­bre de forces indi­vidu­elles diver­gentes, dont la résul­tante est qua­si-imprévis­i­ble.
    Marc Guil­lau­mie.

  8. Je reprends encore la parole pour illus­tr­er et défendre un peu, dans cette dis­cus­sion très rationnelle, l’as­tuce, l’in­ven­tiv­ité et la vérité de la fic­tion.
    Dans son roman “Daâh” (1914 ; réédité plusieurs fois depuis les années 1990), Edmond Harau­court mon­tre un grand nom­bre d’in­ven­tions tech­niques, sup­posé­ment faites par son héros préhis­torique. Con­traire­ment aux a pri­ori util­i­taristes qui rég­naient à son époque chez les anthro­po­logues (préhis­toriques sous-ali­men­tés, ter­ri­fiés par les fauves, etc., donc avides de tech­niques nou­velles “pour sur­vivre”), Harau­court ne mon­tre pas Daâh soucieux d’ef­fi­cac­ité. Du moins, pas dans un pre­mier temps. Ce qui compte d’abord, pour lui, c’est le jeu et le pres­tige. Le meilleur exem­ple est à la fin du roman, quand Daâh s’ap­pro­prie un tison, une branche enflam­mée par hasard : il ne peut pas savoir, avant d’en avoir fait longue­ment l’ex­péri­ence, que le feu pour­ra lui être utile en quoi que ce soit. La ques­tion est donc : pourquoi Daâh veut-il acquérir le feu ? Et le roman donne cette réponse : par amour de tout ce qui brille, par bravade, pour impres­sion­ner sa bande…
    Ça me paraît une hypothèse beau­coup plus fine et plus vraisem­blable que les représen­ta­tions qui ont régné jusque dans les années 1970, et même plus tard : des préhis­toriques mis­érables venant se réchauf­fer la car­casse et griller quelques mai­gres proies, auprès d’un feu naturel décou­vert par hasard. Je crois que beau­coup de pro­grès tech­niques sont le fruit du jeu. L’é­mu­la­tion, le goût du pres­tige, le plaisir de la recherche pure sont sans doute un aigu­il­lon, bien davan­tage que le souci de l’ef­fi­cac­ité. Aujour­d’hui encore, c’est ce que mon­trent les auto­bi­ogra­phies de savants.
    Ceci vaut pour l’in­di­vidu, à mon avis. Quant aux raisons pour lesquelles une société toute entière adopte l’in­no­va­tion pro­posée par un indi­vidu, c’est autre chose.
    Marc Guil­lau­mie.

  9. Le développe­ment de l’a­gri­cul­ture pose effec­tive­ment le para­doxe de la régres­sion du niveau de vie qui sem­ble l’avoir accom­pa­g­né. En réal­ité il n’y a pas de para­doxe : il faut voir les choses dans la durée, au début du développe­ment, le niveau de vie a mon­té en rai­son de la pro­duc­tiv­ité plus grande de l’a­gri­cul­ture. Au fur et à mesure que la pop­u­la­tion a aug­men­té, le niveau de vie a bais­sé d’une part parce que l’a­gri­cul­ture ne peut pas s’amélior­er aus­si vite que la pop­u­la­tion (coucou Malthus), et surtout parce que le com­plé­ment ali­men­taire indis­pens­able à la san­té (fruits, pro­téines ani­males) s’épuise et ne peut plus être garan­ti à toute la pop­u­la­tion. Tiens, on peut même dire qu’en fait il est réservé à une petite par­tie de la pop­u­la­tion qui elle con­tin­ue à péter la san­té.
    A par­tir de ce moment, lorsque ces sys­tèmes agraires s’é­ten­dent, ils entrent en con­tact avec des pop­u­la­tion de chas­seurs-cueilleurs qui regar­dent l’é­tat de la masse des paysans — petits, rabougris, en mau­vaise san­té — et effec­tive­ments ils pensent : bof. C’est un argu­ment des par­ti­sans de la démon­i­sa­tion de l’a­gri­cul­ture que celle-ci s’est éten­due extrême­ment lente­ment, ce qui est en con­tra­dic­tion avec le bon­heur qu’elle est cen­sé avoir apporté. Il n’y a rien de nou­veau dans cet ce que dis, c’é­tait dans le chapitre 10 du ‘The rise and fall of the third chim­panzee’ du poly­math J. Dia­mond, livre un peu daté et qui certes part dans tous les sens mais plein d’idées intéres­santes et somme toute pas si mal fichu que ça. Somme toute (ce n’est pas explicite­ment dit par Dia­mond mais je crois que ça va tout à fait dans son sens), le cas de l’a­gri­cul­ture n’est pas telle­ment dif­férent de ce qui nous arrive avec le pét­role. Sans vouloir vex­er l’au­teur de cet excel­lent blog, Dia­mond avait déjà dit tout ce qu’il a avancé dans cet arti­cle et même plus (il a dit des choses plus con­testa­bles dans son livre qui par­le de tout, certes)
    Tant que j’y suis, ce livre avait aus­si (incidem­ment) réglé la ques­tion du stock­age, page 219 : il notait (d’après une remar­que du botaniste Hugh Iltis) qu’on trou­vait au Moyen Ori­ent des caches de céréales pou­vant aller jusqu’à 30kg faites par des rongeurs ce qui fait que l’idée que les céréales se stock­aient très bien n’é­tait pas exacte­ment un coup de génie. Le stock­age vient du besoin de réguler l’ap­port de calo­ries et c’est telle­ment fon­da­men­tal que ce n’est pas même pas spé­ci­fique­ment humain. Que les chas­seurs cueilleurs aient fait du stock­age avant l’a­gri­cul­ture pro­pre­ment dite est cer­tain. Que l’a­gri­cul­ture est une exten­sion de ce besoin de régu­la­tion des apports caloriques l’est presque autant.

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