Caliban et la sorcière (Silvia Federici), ou l’Histoire au bûcher — 2/​2

AVERTISSEMENT
Cette note de lec­ture a été écrite à qua­tre mains. Nous avons fait le choix de la scinder en deux par­ties :
Nous sommes bien con­scients de longueur inhab­ituelle (et sans doute rébar­ba­tive) de cette note, mais nous y avons été con­traints par sa matière elle-même. Cal­iban… est un gros livre, sur lequel il y a, hélas, beau­coup à dire, et encore plus à redire. Dès lors, pour éviter ce qui serait for­cé­ment apparu comme un procès d’in­ten­tion, nous n’avions d’autre choix que de relever cer­tains des rac­cour­cis, biais, glisse­ments, voire men­songes purs et sim­ples qui émail­lent le texte. Nous espérons met­tre ain­si en lumière à la fois les procédés sur lesquels est fondé cet ouvrage et, au-delà de son rad­i­cal­isme affiché, la nature réelle de la per­spec­tive poli­tique dans laque­lle il s’in­scrit.
Christophe Dar­mangeat et Yann Kin­do

Accumulation primitive et rapports sociaux de sexe

Le livre de Fed­eri­ci soulève la ques­tion du rap­port his­torique et logique entre la dégra­da­tion de la posi­tion des femmes, dans le monde du tra­vail et dans la société en général, et la mise en place de la société cap­i­tal­iste. On vient de voir qu’à cette ques­tion, et ne serait-ce que sur un strict plan factuel, il apporte d’innombrables élé­ments de réponse biaisés, voire franche­ment fan­tas­més. Mais on doit aus­si remar­quer que le livre ne se présente pas comme une dis­cus­sion sci­en­tifique. À aucun moment, en effet, tout au long de ses plus de 400 pages, il ne prend la peine d’évoquer les dif­férentes thès­es en présence, les autres expli­ca­tions pos­si­bles, ni de les dis­cuter en soulig­nant leurs éventuelles faib­less­es et en mon­trant en quoi le point de vue qu’il pro­pose est plus sat­is­faisant ; seule l’idée de l’auteure est exposée (mieux vaudrait dire : assénée).
La ques­tion qu’il soulève est en elle-même tout à fait légitime. L’ensemble des his­to­riens s’accorde depuis longtemps sur le fait que les siè­cles qui sépar­ent la fin du Moyen Âge de la révo­lu­tion indus­trielle, en Europe, sont ceux d’un recul glob­al, de fait comme de droit, de la con­di­tion fémi­nine. Sur le plan juridique, ce recul con­naît en France son point extrême avec le Code Napoléon, qui con­sacre pour les femmes la sit­u­a­tion de mineures à vie. Le mou­ve­ment vient de loin : les pre­mières attaques con­tre les droits des femmes à exercer cer­tains métiers remon­tent au XIIe siè­cle Indépen­dam­ment même du fait que la chas­se aux sor­cières ait réelle­ment été un moyen de met­tre l’ensemble des femmes au pas (une idée, on l’a vu, fort con­testable), et sans idéalis­er le moins du monde la place des femmes au Moyen Âge, il n’en reste pas moins que la tran­si­tion du féo­dal­isme au cap­i­tal­isme s’est man­i­feste­ment accom­pa­g­née, en Europe, d’un ren­force­ment général de la dom­i­na­tion mas­cu­line.
Cepen­dant, et quitte à énon­cer une évi­dence, ce con­stat ne suf­fit pas, à lui seul, à en déduire que la mise au pas des femmes était une con­di­tion néces­saire à l’accumulation du cap­i­tal. Les coïn­ci­dences ne sont pas une cor­réla­tion, et les cor­réla­tions ne sont pas non plus des causal­ités (qui peu­vent elles-mêmes être de natures très divers­es). Avant de con­clure, il faudrait donc envis­ager les dif­férents rap­ports pos­si­bles entre les deux phénomènes et éval­uer leur vraisem­blance.
Un élé­ment per­met certes d’écarter d’emblée la sim­ple coïn­ci­dence : il s’agit du rôle essen­tiel joué par la pro­mo­tion du droit romain, sur laque­lle insiste toute l’historiographie, mais dont Fed­eri­ci, sauf erreur et assez étrange­ment, ne souf­fle mot. La redé­cou­verte de ce droit à la fin du Moyen-âge cor­re­spondait à un dou­ble besoin : d’une part, celui éprou­vé par la bour­geoisie mon­tante, qui y trou­va (ou y retrou­va) un instru­ment par­ti­c­ulière­ment adap­té à cod­i­fi­er la pro­priété marchande (par oppo­si­tion au droit féo­dal, qui admet­tait une mul­ti­plic­ité de droits sur une même terre) ; de l’autre, celle des États en recon­struc­tion, pour qui ce droit cod­i­fi­ait le nou­veau périmètre de la puis­sance publique . Or, le droit romain était aus­si celui qui con­sacrait l’infériorité juridique des femmes, en don­nant au chef de famille (mas­culin) une puis­sance exor­bi­tante sur le reste de la famille (épouse, enfants non mar­iés et, à l’origine, esclaves) – sur ce sujet, on pour­ra con­sul­ter cet arti­cle très intéres­sant d’Alain Bihr.
Il y a donc bel et bien un rap­port de causal­ité entre la ges­ta­tion du cap­i­tal­isme et la dégra­da­tion de la con­di­tion fémi­nine en Europe. Tout le prob­lème est de savoir la nature exacte de cette causal­ité, une ques­tion qui est loin d’être aus­si sim­ple que voudrait le faire croire Cal­iban…. Comme, ain­si qu’on l’a dit, il n’y a pas trace de dis­cus­sion d’autres thès­es dans le livre, celui-ci se lim­ite à déclin­er deux argu­ments fon­da­men­taux.

Le natalisme, fruit d’une crise démographique ?

Jean-Bap­tiste Col­bert,
un fer­vent pop­u­la­tion­niste

Le pre­mier, sans doute le plus orig­i­nal, est que le cap­i­tal­isme nais­sant aurait été con­fron­té à un risque de pénurie de main d’œuvre (risque réel ou fan­tas­mé, le texte n’est pas clair sur ce point et de toutes façons n’avance pas de sources pour établir l’existence de cette panique). Ain­si, c’est au niveau social le plus élevé, celui de l’État, qu’une stricte poli­tique natal­iste fut mise en place afin de déjouer cette pos­si­ble crise. Une lég­is­la­tion de plus en plus féroce enfer­ma donc tou­jours davan­tage les femmes dans le rôle de repro­duc­tri­ces, tan­dis que les pra­tiques pou­vant faire baiss­er la natal­ité étaient de plus en plus sévère­ment punies.

Mais si le fait (la poli­tique natal­iste, la répres­sion de la con­tra­cep­tion et de l’avortement) est avéré, on a du mal à être con­va­in­cu par les caus­es invo­quées. Fed­eri­ci écrit, par exem­ple :

« La ques­tion du tra­vail devint par­ti­c­ulière­ment urgente au XVI­Ie siè­cle, quand la pop­u­la­tion en Europe con­tin­ua encore à déclin­er, amenant le spec­tre d’un effon­drement démo­graphique sim­i­laire à celui qui avait eu lieu dans les colonies améri­caines dans les décen­nies suiv­ant la con­quête » (p. 332)

Or, cette affir­ma­tion, une fois de plus, ne repose sur aucune preuve tan­gi­ble. L’avis général, si ce n’est unanime, des spé­cial­istes fait état d’une crois­sance démo­graphique lente à par­tir du début du XVe siè­cle, et l’on cherche en vain les travaux étab­lis­sant un « déclin », dont il faudrait de sur­croît que les con­tem­po­rains aient eu une plus ou moins claire con­science.
La réal­ité des faits sug­gère donc que la poli­tique natal­iste menée par les États devrait éventuelle­ment être attribuée bien moins aux prob­lèmes réels du cap­i­tal­isme nais­sant qu’aux angoiss­es peu jus­ti­fiées de ses pro­mo­teurs, ce qui est déjà fort dif­férent. Mais surtout, dans un con­texte de fortes rival­ités mil­i­taires, point n’est besoin de recourir à des raison­nements for­cés autour de l’accumulation prim­i­tive pour expli­quer que les États de l’époque mod­erne, dans la com­péti­tion qui les oppo­sait, souhaitaient dis­pos­er de la pop­u­la­tion la plus nom­breuse pos­si­ble. ‑Dans cette hypothèse, la poli­tique natal­iste aurait plutôt cor­re­spon­du aux néces­sités poli­tiques du moment, et pas par­ti­c­ulière­ment à des exi­gences pro­fondes du nou­veau sys­tème économique.
Au pas­sage, on ne peut qu’être éton­né en lisant à pro­pos de cette poli­tique natal­iste menée par les États que « même ensuite, jusqu’à nos jours, l’É­tat n’a pas ménagé ses efforts pour repren­dre aux femmes le con­trôle sur la repro­duc­tion » (p. 186). On ne sait pas très bien à quoi cette phrase est cen­sée faire allu­sion mais il y a là, pour le moins, une général­i­sa­tion atem­porelle bien hâtive, qui bal­aie d’un même revers de main Malthus et la pilule, et sonne étrange­ment à l’heure de la légal­i­sa­tion de la PMA. Dans la plu­part des pays dévelop­pés, les femmes ont acquis tant le droit au divorce qu’à celui à la con­tra­cep­tion et à l’avortement, sans qu’on ait l’impression que l’État, en tant que tel, mène une lutte con­tin­ue pour les leur repren­dre. Qu’il existe des courants poli­tiques réac­tion­naires qui mili­tent en ce sens, et que de tels courants, hélas, rem­por­tent par­fois des vic­toires, est une chose. Mais présen­ter de tels reculs (ou men­aces de reculs) comme le résul­tat d’une volon­té poli­tique générale des États, c’est une fois encore regarder les faits avec des ver­res sin­gulière­ment défor­mants. Ce qui men­ace aujourd’hui la pos­si­bil­ité des femmes de con­trôler pleine­ment leur corps, ce sont les résidus d’arriération religieuse et les poli­tiques austéri­taires dans le domaine de la san­té, et non une sup­posée essence éter­nelle­ment natal­iste du cap­i­tal­isme.

Travail domestique et rentabilité du capital

Pas­sons au sec­ond argu­ment, depuis longtemps for­mulé par le courant du fémin­isme matéri­al­iste auquel se rat­tache Fed­eri­ci : en four­nissant du tra­vail domes­tique, donc gra­tu­it, pour repro­duire la force de tra­vail, les femmes auraient con­tribué à relever d’une manière déci­sive le taux de prof­it :

« Le développe­ment de la famille mod­erne man­i­fes­tait le pre­mier investisse­ment à long terme effec­tué par la classe cap­i­tal­iste dans la repro­duc­tion de la force de tra­vail au-delà de son accroisse­ment numérique. Ce fut le résul­tat d’un com­pro­mis, con­clu sous la men­ace d’une insur­rec­tion, entre la garantie de salaires plus élevés, per­me­t­tant d’entretenir une épouse ‘non-tra­vailleuse’, et un taux d’exploitation plus inten­sif. Marx en par­le comme du pas­sage de la ‘plus-val­ue absolue’ à la ‘plus-val­ue rel­a­tive’ (…) » (p. 200)

La prise en charge par les hommes
du tra­vail domes­tique est indis­pens­able…
mais en elle-même, ne poserait
aucun prob­lème au cap­i­tal­isme.

Pas­sons sur les inex­ac­ti­tudes (un taux « plus inten­sif », ou le pré­ten­du « pas­sage » d’une forme de plus-val­ue à l’autre) et sur les affir­ma­tions sans fonde­ments (la famille comme « investisse­ment » effec­tué par la classe cap­i­tal­iste, la con­clu­sion d’un « com­pro­mis » octroy­ant, sous la men­ace d’une insur­rec­tion, des « garanties » aux tra­vailleurs mas­culins). Il ressort de ce pas­sage une idée somme toute incon­testable : toutes choses égales par ailleurs, la four­ni­ture de tra­vail gra­tu­it (il serait plus exact de dire qua­si-gra­tu­it) par une frac­tion de la classe tra­vailleuse, pour la pro­duc­tion d’une marchan­dise util­isée dans la pro­duc­tion – en l’occurrence, la force de tra­vail – représente un gain sup­plé­men­taire pour la classe cap­i­tal­iste. Toute la ques­tion est de savoir ce que l’on peut en con­clure.

Tra­di­tion­nelle­ment, le courant fémin­iste matéri­al­iste y a vu l’indication que la sub­or­di­na­tion des femmes et leur relé­ga­tion dans la sphère du tra­vail domes­tique étaient une dimen­sion vitale pour le cap­i­tal­isme : le taux de prof­it ne pour­rait sup­port­er que le tra­vail des femmes soit rémunéré au même niveau que celui des salariés mas­culins. Or, ce raison­nement en apparence con­va­in­cant repose sur une série de glisse­ments, ou d’hypothèses implicites, qui n’ont rien d’évident.
Sans repren­dre tous les argu­ments que l’un d’entre nous avait déjà dévelop­pés à ce pro­pos, dis­ons que si le tra­vail domes­tique qua­si-gra­tu­it a sans aucun doute représen­té (et représente encore) une aubaine pour le cap­i­tal­isme, rien ne per­met d’affirmer que celui-ci ne se serait pas fort bien accom­modé d’une autre con­fig­u­ra­tion. Il est notam­ment tout à fait envis­age­able que si ce tra­vail, pour une rai­son quel­conque, avait dû être rémunéré, les salaires mas­culins auraient alors été (encore) moins élevés qu’ils ne le furent. Autrement dit, en raison­nant toutes choses (en par­ti­c­uli­er le salaire mas­culin) égales par ailleurs, la fin du tra­vail domes­tique qua­si-gra­tu­it provo­querait une baisse du taux de prof­it. Mais rien ne prou­ve que toutes choses, en par­ti­c­uli­er le salaire mas­culin, auraient dû, ou devraient, rester égales par ailleurs.
Ter­mi­nons en rel­e­vant l’affirmation aus­si osée que péremp­toire, selon laque­lle en ce qui con­cerne les pro­grès de pro­duc­tiv­ité, l’im­pact du tra­vail gra­tu­it des femmes éclip­sa de loin la divi­sion du tra­vail et la Révo­lu­tion indus­trielle – soit une remise en cause com­plète de la vision tra­di­tion­nelle de l’histoire économique :

« Il faut soulign­er cet aspect, étant don­né la ten­dance exis­tante à attribuer le pro­grès que le cap­i­tal­isme appor­ta à la pro­duc­tiv­ité du tra­vail à la seule spé­cial­i­sa­tion des tâch­es. En réal­ité les avan­tages que la classe cap­i­tal­iste tira de la dif­féren­ci­a­tion entre tra­vail indus­triel et agri­cole au sein du tra­vail indus­triel lui-même [sic], célébré par Adam Smith dans son ode à la fab­ri­ca­tion d’épingles, sont bien peu de choses en com­para­i­son de ceux qu’elle reti­ra de la déval­ori­sa­tion du tra­vail des femmes et de leur posi­tion sociale. » (page 234, nos soulignés)

Bien évidem­ment, c’est en vain qu’on atten­dra la moin­dre jus­ti­fi­ca­tion de cette affir­ma­tion « rad­i­cale » par des don­nées quan­ti­ta­tives.

Les femmes et les enclosures

Thomas More, qui dans son livre L’U­topie,
dénonça les con­séquences des enclo­sures

L’idée que la mise en tutelle des femmes a pu con­stituer une dimen­sion impor­tante, voire essen­tielle de l’accumulation prim­i­tive, bien qu’elle ne nous appa­raisse pas comme la plus vraisem­blable, n’est pas absurde a pri­ori, et pour­rait être dis­cutée ; encore faudrait-il que ce soit sur la base de faits non biaisés et d’authentiques raison­nements. Au lieu de cela, ceux-ci sont sou­vent rem­placés par de purs effets rhé­toriques. On sait que l’acte emblé­ma­tique de l’accumulation prim­i­tive a été les enclo­sures, cette mise en clô­tures des ter­res com­mu­nales qui a ruiné la petite paysan­ner­ie en Angleterre. Sous la plume de Fed­eri­ci – qu’importe le fla­con pourvu qu’on ait l’ivresse –, la sub­or­di­na­tion des femmes doit donc absol­u­ment être elle aus­si, une « enclo­sure ». Cette affir­ma­tion maintes fois réitérée tout au long de l’ouvrage aboutit à une for­mu­la­tion telle que celle-ci, à pro­pos de la chas­se aux sor­cières et du colo­nial­isme :

« Il s’agit égale­ment d’une stratégie d’enclo­sure qui, suiv­ant les con­textes, pou­vait être une enclo­sure de la terre, du corps, ou des rela­tions sociales. » (p. 382).

Le lecteur qui n’a pas encore per­du la rai­son se dit alors que soit le terme « enclo­sure » est un fourre-tout cen­sé pou­voir qual­i­fi­er à peu près n‘importe quoi ; soit il est util­isé dans son sens nor­mal, à savoir « l’instauration de bar­rières » (y com­pris pour les corps ou les rela­tions sociales, donc). Mais alors quelles sont con­crète­ment ces « enclo­sures » qui pri­va­tisent et enfer­ment ain­si les corps des femmes ? Même lorsque les for­mu­la­tions parais­sent moins brumeuses, les raison­nements qui les sous-ten­dent ne sont guère plus admis­si­bles. Ain­si :

« Dans ce nou­veau con­trat social/​sexuel, les femmes pro­lé­taires rem­plaçaient pour les tra­vailleurs mâles les ter­res per­dues lors des enclo­sures, devenant leur moyen de repro­duc­tion le plus fon­da­men­tal et un bien com­mun que tout le monde pou­vait s’ap­pro­prier et utilis­er à volon­té. (…) dans la nou­velle organ­i­sa­tion du tra­vail, chaque femme (à part celles qui étaient pri­vatisées par les bour­geois) deve­nait un bien com­mun, dans la mesure où, dès lors que les activ­ités des femmes étaient définies comme du non-tra­vail, leur tra­vail com­mençait à appa­raître comme une ressource naturelle, disponible à tous, tout comme l’air que l’on respire ou l’eau que l’on boit » (p. 195–196, souligné par l’auteur)

Le clou est enfon­cé quelques lignes plus loin :

« Dans l’Europe pré­cap­i­tal­iste, la sub­or­di­na­tion des femmes aux hommes était mod­érée par le fait qu’ils avaient accès aux com­mu­naux, alors que dans le nou­veau régime cap­i­tal­iste les femmes elles-mêmes deve­naient les com­mu­naux, dès lors que leur tra­vail était défi­ni comme une ressource naturelle, en-dehors de la sphère des rap­ports marchands. » (ibid., souligné par l’auteur)

En quoi, dans la nou­velle société, chaque femme non bour­geoise deve­nait-elle une ressource « com­mune » ? Mys­tère. Si, comme l’explique par ailleurs Fed­eri­ci à l’envi, les femmes et leur tra­vail ont été, au cours de cette évo­lu­tion, appro­priées de manière plus pri­v­a­tive qu’auparavant par les hommes (père puis mari), il faudrait plutôt en con­clure exacte­ment l’inverse. Si l’on com­prend bien – ce qui n’est pas chose aisée – et que l’on rap­proche les métaphores économiques util­isées à dif­férents endroits du livre, les femmes devi­en­nent alors au cours de la péri­ode con­sid­érée de très oxy­moriques « biens com­muns enc­los », en quelque sorte. Et l’on se dit qu’en fait tout cela nous éclaire plutôt obscuré­ment… Cette con­fu­sion assez grossière entre gra­tu­ité et com­mu­nal­ité n’a qu’une expli­ca­tion : la volon­té d’établir à tout prix un par­al­lèle entre les clô­tures des champs et le sort des femmes, pour s’adresser à l’imagination à défaut de la rai­son.

L’idéalisation des sociétés précapitalistes

Pour en revenir au fond de la thèse, s’il est un aspect pour lequel on peut de manière assez sûre établir un lien de cause à effet entre la mon­tée des rap­ports cap­i­tal­istes et les mod­i­fi­ca­tions des rap­ports soci­aux « de repro­duc­tion », c’est l’émergence de la famille nucléaire. On a pu, par exem­ple, expli­quer de manière très con­va­in­cante com­ment la marchan­di­s­a­tion des rela­tions économiques tend à dis­soudre les anci­ennes formes famil­iales, plus éten­dues, et à favoris­er l’unité socio-économique com­posée d’un cou­ple et de ses enfants. Il est en revanche beau­coup plus dif­fi­cile de situer, dans ce mou­ve­ment, la place et la néces­sité de la dom­i­na­tion mas­cu­line, ain­si que celle de la relé­ga­tion des femmes aux tâch­es domes­tiques. On a déjà évo­qué la pru­dence qui s’imposait sur les con­clu­sions à tir­er de l’impact du tra­vail domes­tique sur la rentabil­ité du cap­i­tal. Mais il faut égale­ment remar­quer qu’en soi, il est par­faite­ment indif­férent au cap­i­tal que ce tra­vail domes­tique soit effec­tué par des femmes à titre exclusif ou prin­ci­pal, plutôt que par des hommes. Du tra­vail gra­tu­it est du tra­vail gra­tu­it, quel que soit le sexe de celui qui l’effectue, et la plus-val­ue n’a pas davan­tage de genre qu’elle n’a d’odeur.
« Danse paysanne »,
extrait d’Heures de Charles d’An­goulême,
fin du XVe siè­cle.

Dès le début de l’ouvrage, Sil­via Fed­eri­ci nous dit qu’ « avec la société cap­i­tal­iste l’identité sex­uelle devient le vecteur de fonc­tions spé­ci­fiques » (p. 23) Pour­tant, la spé­cial­i­sa­tion des femmes dans le tra­vail domes­tique n’a pas été créée ex nihi­lo par le cap­i­tal­isme nais­sant ; et quand bien même il l’a man­i­feste­ment ren­for­cée, celle-ci représen­tait un héritage qui sem­ble aus­si ancien que les sociétés humaines elles-mêmes. Or, sur le plan des rap­ports entre les sex­es, Fed­eri­ci peint volon­tiers un tableau idyllique mais fal­lac­i­eux des sociétés précé­dentes, afin de mieux faire ressor­tir la noirceur de la nôtre.

C’est d’abord ce Moyen Âge pour lequel la place des femmes est copieuse­ment idéal­isée :

« Les femmes serves étaient moins dépen­dantes de leur com­pagnon mâle, moins dif­féren­ciées d’eux sociale­ment et psy­chologique­ment, et moins asservies aux besoins des hommes que les femmes ‘libres’ ne devaient l’être par la suite dans la société cap­i­tal­iste. » (p. 40)

Pour­tant, l’auteure pré­cise juste après que la lim­ite à la dépen­dance de la femme par rap­port à son com­pagnon repo­sait sur… l’autorité du seigneur, pro­prié­taire des ter­res et des per­son­nes :

« C’était le seigneur qui com­mandait le tra­vail et les rela­tions sociales des femmes, déci­dant par exem­ple si une veuve devait se remari­er et qui devait être son époux, revendi­quant même dans cer­taines régions le jus pri­mae noc­tis, le droit de couch­er avec la femme du serf lors de la nuit de noces ».

Cette forme de dépen­dance et d’asservissement ne sem­ble donc a pri­ori guère plus envi­able que celle qui lui a suc­cédé.
Page 179, et à pro­pos du XVI­Ie siè­cle, on lit : « Un nou­veau mod­èle de féminité émergea à la suite de cette défaite : la femme et l’épouse idéale, pas­sive, obéis­sante, économe, taiseuse, tra­vailleuse et chaste ». Cer­taine­ment. Mais en quoi est-ce fon­da­men­tale­ment dif­férent du mod­èle de féminité pro­posé aux XIe/​XIIIe siè­cle dans les romans qui met­taient en scène l’amour cour­tois, tel que le décrit Georges Duby dans un recueil au titre sig­ni­fi­catif ?

« L’homme en effet, qui prend femme, quel que soit son âge doit se com­porter en senior et tenir cette femme en bride, sous son étroit con­trôle. (…). L’accord porte en pre­mier lieu sur ce pos­tu­lat, obstiné­ment proclamé, que la femme est un être faible qui doit être néces­saire­ment soumis parce que naturelle­ment per­vers, qu’elle est vouée à servir l’homme dans le mariage, et que l’homme est en pou­voir légitime de s’en servir » (Georges Duby, « L’amour en France au XIIe siè­cle », Mâle Moyen Âge, Flam­mar­i­on, 1988, p. 37).

Et ce n’est pas pour rien qu’un spé­cial­iste de l’histoire médié­vale du genre, bien que sans nier la dégra­da­tion postérieure de la posi­tion fémi­nine, peut con­clure son ouvrage sur le sujet de la manière suiv­ante :
« Dans de nom­breux domaines, [la dis­tinc­tion de sexe du XIIe au XVe siè­cle] se traduit par une dom­i­na­tion mas­cu­line et une déval­ori­sa­tion du féminin. (…)
Dans les modes de représen­ta­tion, le féminin est du côté du char­nel et le mas­culin, du spir­ituel. (…) L’infériorité et la déval­ori­sa­tion de la femme entraî­nent son exclu­sion du sac­er­doce, de l’université ou du pou­voir urbain. Elle est plus présente en enfer qu’au par­adis. (…) Elle reçoit moins d’instruction, occupe peu de place dans les let­tres, les arts et la cul­ture. Sur un plan juridique, elle demeure une éter­nelle mineure, dépen­dante des hommes. Dans les crimes et dél­its, elle est davan­tage vic­time que coupable. (…)
La forte mix­ité et la faible divi­sion des tâch­es dans les activ­ités laborieuses n’empêchent pas des salaires mas­culins plus élevés, une plus faible pro­por­tion de femmes dans les métiers lucrat­ifs et recon­nus sociale­ment et la pos­ses­sion des out­ils les plus sophis­tiqués par les hommes. » (D. Lett, Hommes et femmes au Moyen Âge, Armand Col­in 2013, p. 211–213)
Mais ce sont aus­si, et surtout, les sociétés colonisées, telles celles de l’Amérique pré­colom­bi­enne, qui font l’objet d’une fas­ci­na­tion rétro­spec­tive qui tient large­ment du fan­tasme. On apprend donc non sans sur­prise que les femmes y étaient « en posi­tion de pou­voir (…) [ce qui] se reflète dans l’existence de nom­breuses divinités féminines ». (p. 401) Si les mots ont un sens, il s’agissait donc de matri­ar­cats. Une telle révéla­tion, qui con­tred­it toute les con­nais­sances eth­nologiques, ne s’encombre d’aucune référence (et pour cause), et ne s’appuie que sur un argu­ment réfuté depuis longtemps, nom­bre de sociétés ayant adoré des divinités féminines tout en étant par­faite­ment patri­ar­cales.

Le capitalisme et la situation des femmes

Le biais dans un sens se dou­ble d’un biais dans l’autre sens : dans la vision des faits que pro­pose Fed­eri­ci, le cap­i­tal­isme est uni­latérale­ment présen­té comme un sys­tème dégradant la posi­tion des femmes. Cette dégra­da­tion, vue comme une con­di­tion néces­saire de son enfan­te­ment, est égale­ment cen­sée mar­quer toute son évo­lu­tion postérieure, jusqu’à nos jours. Mais une telle ver­sion des effets ment au mieux par omis­sion.
Une cam­pagne pour l’é­gal­ité hommes-femmes,
menée par le gou­verne­ment d’une société
éminem­ment cap­i­tal­iste… auprès des cap­i­tal­istes.

Pour com­mencer, la péri­ode dont traite Fed­eri­ci con­cerne moins le cap­i­tal­isme lui-même que les formes sociales hybrides qui l’ont précédées – le XVIe siè­cle était certes en train d’engendrer le cap­i­tal­isme, mais on était encore suff­isam­ment loin du compte pour que la bour­geoisie ait été oblig­ée, dans les siè­cles suiv­ants, de ren­vers­er le pou­voir poli­tique par la force afin d’imposer la nou­velle struc­ture sociale.

Ensuite, Fed­eri­ci elle-même en vient à mon­tr­er (p. 57 et suiv­antes), pour une fois avec des exem­ples pré­cis, que le proces­sus de moné­tari­sa­tion de l’économie du XIIe au XVe siè­cle pous­sa de nom­breuses femmes des cam­pagnes à migr­er vers les villes, où elles eurent accès à toute une gamme d’emplois var­iés et à plus d’autonomie…. ce qui est par­faite­ment con­tra­dic­toire avec la thèse générale du livre.
À par­tir de la révo­lu­tion indus­trielle, et de manière de plus en plus mar­quée au XXe siè­cle, le sys­tème cap­i­tal­iste a incon­testable­ment pro­duit un effet éman­ci­pa­teur sur la con­di­tion des femmes, de manière écla­tante au cœur des pays les plus rich­es. Nous vivons dans la pre­mière de toutes les sociétés humaines con­nues qui ait secrété l’idéal de l’égalité des sex­es – c’est-à-dire de l’indifférenciation sociale des gen­res. Même si cet idéal est encore loin de con­naître une réal­i­sa­tion pleine et entière, nos sociétés n’en demeurent pas moins les seules à avoir, sur le plan juridique, fait tomber une à une toutes les bar­rières qui séparaient juridique­ment les femmes des hommes, en par­ti­c­uli­er en ce qui con­cerne l’accès réservé à cer­tains emplois. Le fait que les prin­ci­paux États de la planète, depuis des décen­nies, promeu­vent (au moins en paroles) l’égalité hommes-femmes par­ticipe à ce mou­ve­ment. Au demeu­rant, c’est aus­si un des élé­ments qui per­me­t­tent de penser qu’un tel pro­gramme n’est guère sub­ver­sif pour le grand cap­i­tal, que ces États ser­vent avec zèle.
On peut là aus­si, bien sûr, dis­cuter des raisons pour lesquelles cette évo­lu­tion s’est pro­duite ; et l’un de nous, dans un livre paru il y a quelques années, en a pro­posé une expli­ca­tion d’ordre matéri­al­iste. Mais dans le texte de Cal­iban…, la dis­cus­sion n’est même pas envis­age­able – ne serait-ce que pour ten­ter de com­pren­dre le ren­verse­ment par rap­port aux ten­dances con­statées à la Renais­sance : cette dimen­sion majeure de la réal­ité est pure­ment et sim­ple­ment évac­uée. Sous la plume de Fed­eri­ci, le cap­i­tal­isme devient un sys­tème qui, de manière sys­té­ma­tique et pour des raisons con­géni­tales, ne peut que reléguer les femmes dans la sphère domes­tique et organ­is­er leur oppres­sion.

Sus au matérialisme historique

On ne saurait ter­min­er ce compte-ren­du sans relever les quelques pas­sages dans lesquels Fed­eri­ci entend explicite­ment cri­ti­quer Marx et, surtout, recon­sid­ér­er la place du sys­tème cap­i­tal­iste dans l’évolution sociale. Ain­si, il appa­raît que « Marx n’aurait jamais pu penser que le cap­i­tal­isme ouvrait la voie de l’émancipation humaine s’il avait envis­agé cette his­toire du point de vue des femmes. » (p. 21). En lais­sant ain­si enten­dre que si Marx attribuait au cap­i­tal­isme un rôle his­torique pro­gres­sif, c’est parce qu’il aurait amélioré la sit­u­a­tion des tra­vailleurs, Fed­eri­ci mon­tre qu’elle n’a pas com­pris une de ses idées les plus élé­men­taires (ou qu’elle feint de ne pas l’avoir com­prise, mais le résul­tat est le même). Tout le raison­nement de Marx, tout le car­ac­tère « sci­en­tifique » de son social­isme repo­sait sur l’idée que le cap­i­tal­isme, en dévelop­pant les forces pro­duc­tives, met­tait en place, pour la pre­mière fois dans l’évolution sociale humaine, les con­di­tions du social­isme. Ain­si qu’on vient de le dire, il faudrait ajouter à cela que le cap­i­tal­isme a égale­ment jeté les fonde­ments de la dis­pari­tion de la divi­sion sex­uelle du tra­vail, c’est-à-dire de l’émancipation des femmes.
Un data cen­ter. Dans le raison­nement de Fed­eri­ci,
la crois­sance et le pro­grès tech­nique apportés
par le cap­i­tal­isme n’ont nulle­ment rassem­blé
les con­di­tions d’une société social­iste mon­di­ale.

Mais Fed­eri­ci bal­aye cela d’un revers de main. Après avoir recom­mandé page 39 de ne pas idéalis­er « la com­mu­nauté servile médié­vale » comme mod­èle d’organisation col­lec­tive du tra­vail, c’est pour­tant ce qu’elle fait un peu plus loin, en y voy­ant un mod­èle de « com­mu­nisme prim­i­tif » sur la base duquel il aurait été pos­si­ble pour l’humanité de s’économiser le stade cap­i­tal­iste de son développe­ment – on retrou­ve ici le type de logique qui était celui des Nar­o­d­ni­ki russ­es con­tre lesquels s’est con­stru­it le mou­ve­ment ouvri­er révo­lu­tion­naire. Fed­eri­ci affirme aus­si hardi­ment que les luttes « pro­lé­tari­ennes » de la fin du Moyen-Âge auraient fort bien pu être vic­to­rieuses (p. 107) – sans toute­fois informer le lecteur du type de société qui aurait pu sor­tir de telles vic­toires hypothé­tiques –, et le texte pro­pose une vision pour le moins orig­i­nale de l’évolution sociale des derniers siè­cles :

« Le cap­i­tal­isme fut la con­tre-révo­lu­tion qui réduisit à néant les pos­si­bil­ités ouvertes par la lutte antiféo­dale. Ces pos­si­bil­ités, si elles étaient dev­enues réal­ités, nous auraient épargné l’immense destruc­tion de vies humaines et de l’environnement naturel qui a mar­qué la pro­gres­sion des rap­ports cap­i­tal­istes dans le monde entier. » (p. 36)

Quant à l’idée, fon­da­men­tale chez Marx, que le cap­i­tal­isme représen­tait par rap­port au féo­dal­isme « une forme supérieure de vie sociale », c’est « une croy­ance (…) [qui] n’a tou­jours pas dis­paru ». (p. 36). Au cas où l’on ait un doute, l’idée est répétée un peu plus loin :

« Il n’est pas pos­si­ble d’assimiler accu­mu­la­tion cap­i­tal­iste et libéra­tion des tra­vailleurs, femmes ou hommes, comme nom­bre de marx­istes l’ont fait (…) ou de com­pren­dre l’apparition du cap­i­tal­isme comme un moment de pro­grès his­torique. » (p. 118)

Que ressort-il de cela ? D’une part, que volon­taire­ment ou non, Fed­eri­ci appau­vrit le pro­pos de Marx, lui faisant dire que le cap­i­tal­isme représente une éman­ci­pa­tion, là où il défendait l’idée qu’il met en place les con­di­tions d’une éman­ci­pa­tion future, ce qui est plus qu’une nuance. Mais surtout en pré­ten­dant, sans aucune espèce de jus­ti­fi­ca­tion, que les sociétés du Moyen-Âge auraient pu accouch­er directe­ment d’une société social­iste et que le cap­i­tal­isme, de ce point de vue, a con­sti­tué non une avancée mais un recul, Fed­eri­ci jette pré­cisé­ment par-dessus-bord le matéri­al­isme dont elle dit se réclamer. Aux orties, le lien étroit entre les formes de la pro­duc­tion matérielle et les rap­ports soci­aux ; l’idée, mille fois dévelop­pée et illus­trée, que le cap­i­tal­isme, par la grande indus­trie, l’avancée des tech­niques et des sci­ences, la créa­tion du marché mon­di­al, la con­cen­tra­tion et l’internationalisation de la pro­duc­tion, a pour la pre­mière fois dans l’histoire humaine jeté les bases d’une société égal­i­taire ; aux orties égale­ment, l’idée symétrique que sur la base d’une pro­duc­tion lim­itée, la règle « à cha­cun selon ses besoins » ne peut que rester let­tre morte, et que :

« ce développe­ment des forces pro­duc­tives (qui implique déjà que l’ex­is­tence empirique actuelle des hommes se déroule sur le plan de l’his­toire mon­di­ale au lieu de se dérouler sur celui de la vie locale), est une con­di­tion pra­tique préal­able absol­u­ment indis­pens­able, car, sans lui, c’est la pénurie qui deviendrait générale, et, avec le besoin, c’est aus­si la lutte pour le néces­saire qui recom­mencerait et l’on retomberait fatale­ment dans la même vieille gadoue. » (Marx, L’idéologie alle­mande, Édi­tions sociales 1982 [1845], p. 95).

Seule reste l’affirmation plate et, au fond, un rien réac­tion­naire que le cap­i­tal­isme n’a apporté que des maux et que les sociétés humaines, en quelque sorte, « c’était mieux avant ».

Conclusion

La dernière ques­tion au sujet de Cal­iban…, mais non la moin­dre, est celle de savoir pourquoi un livre aus­si dis­cutable a reçu si peu de cri­tiques et tant de louanges, jusque dans des milieux qui se récla­ment du marx­isme.
Un pre­mier élé­ment d’explication tient au fait que les his­to­riens académiques con­sid­èrent, de manière regret­table, que relever les nom­breuses erreurs d’un texte des­tiné au grand pub­lic et dont l’auteur n’est pas rat­taché à leur dis­ci­pline est une perte de temps.
Mais, plus pro­fondé­ment, la réponse s’impose d’elle-même : Cal­iban…, mal­gré toutes les faib­less­es de ses paroles, chante une musique qui plaît.
Pour com­mencer, il appa­raît comme un avatar sup­plé­men­taire des innom­brables réc­its sur le matri­ar­cat prim­i­tif – l’auteur n’hésite d’ailleurs pas à repren­dre à son compte les con­cep­tions dépassées de Bachofen et Engels sur la « défaite his­torique du sexe féminin » ; mais ici, le réc­it a été mod­ernisé. En plus de la nais­sance des class­es sociales, cette défaite est cen­sée égale­ment dater du cap­i­tal­isme : le dernier par­adis per­du ne l’a été qu’il y a quelques siè­cles – et man­i­feste­ment, aux yeux de l’auteur, il existe encore dans de nom­breux endroits du Tiers-Monde qui résis­tent à la « mon­di­al­i­sa­tion néolibérale ». Le réc­it, comme tant d’autres avant lui, joue implicite­ment sur le sen­ti­ment trompeur qu’un passé dans lequel les femmes auraient occupé une posi­tion favor­able con­stituerait un socle pour leurs com­bats futurs.
Mais com­ment, au-delà même de l’absence de sérieux et d’honnêteté dans la resti­tu­tion du matériel his­torique, des « marx­istes » peu­vent-ils souscrire, par­fois avec ent­hou­si­asme, à un réc­it qui tourne le dos aux analy­ses les plus élé­men­taires du matéri­al­isme his­torique ? C’est en quelque sorte un signe des temps et une preuve sup­plé­men­taire que les rap­ports soci­aux sont plus forts que les mots et les références abstraites. L’idée que, dans la marche à un monde débar­rassé de l’exploitation, le cap­i­tal­isme a représen­té une étape néces­saire de l’évolution sociale, appa­raît évi­dente à des mil­i­tants qui enten­dent s’appuyer sur la force col­lec­tive du pro­lé­tari­at inter­na­tion­al, cette classe exploitée que le cap­i­tal­isme a pré­cisé­ment fait naître. Mais, dans un con­texte où ce pro­lé­tari­at est plongé depuis des décen­nies dans l’atonie poli­tique, nom­breux sont ceux qui refusent désor­mais de voir en lui une force et qui en vien­nent à con­sid­ér­er que son exis­tence (et, plus générale­ment, celle de l’ensemble des trans­for­ma­tions matérielles et sociales apportées par le cap­i­tal­isme), n’est qu’un détail sans impor­tance – voire, un obsta­cle sur la voie d’un social­isme doré­na­vant envis­agé comme une idéal­i­sa­tion des sociétés anci­ennes.
Il y a plus. La con­vic­tion que la dom­i­na­tion mas­cu­line con­stituerait une dimen­sion vitale pour le cap­i­tal­isme légitime (ou paraît légitimer) le sen­ti­ment que com­bat­tre pour l’égalité des sex­es reviendrait ipso fac­to à com­bat­tre le cap­i­tal. Nous vivons une péri­ode où il est infin­i­ment plus facile[1] de militer sur le ter­rain du fémin­isme – le plus sou­vent, dans des milieux qui ne sont pas les plus exploités – que sur celui des idées com­mu­nistes, et auprès des tra­vailleurs du rang. Dès lors, il est ten­tant de se per­suad­er que la lutte fémin­iste con­stituerait un sub­sti­tut tout à fait accept­able à la lutte com­mu­niste. C’est mal­heureuse­ment faux et si, comme c’est le cas ici, sous cou­vert de « rad­i­cal­isme », ce renon­ce­ment s’accompagne d’un regard de Chimène pour des diva­ga­tions anti­ra­tional­istes, d’une idéal­i­sa­tion des sociétés pré­cap­i­tal­istes et de l’abandon des raison­nements les plus fon­da­men­taux du marx­isme, la démis­sion prend des allures de débâ­cle.
NOTE : dans une ver­sion ultérieure de ce texte, nous avons rem­placé l’ad­jec­tif « facile » par la locu­tion « admis sur le plan social » qui, bien que plus emprun­tée, nous parais­sait à la fois plus juste et plus pré­cise. Puisse cette mod­i­fi­ca­tion lever cer­tains malen­ten­dus.

32 commentaires

  1. Parab­eni­zo forte­mente os autores pela exposição. Uma críti­ca marx­i­ana a esse livro era necessária.

    Saudações do Brasil.

    Aten­ciosa­mente,

    Lucas Par­reira Álvares

    1. Muito obri­ga­do !

      E você nem pre­cisa ser marx­ista para criticar este livro (mes­mo que seja mel­hor). Bas­ta ver­i­ficar os fatos…

      Saudações fra­ter­nas (Não falo por­tuguês, tradução do Google !)

  2. Mer­ci pour ce compte ren­du cri­tique. Cela est vrai­ment inquié­tant qu’une chercheuse uni­ver­si­taire se per­me­tte de manip­uler autant les faits pour les besoins de la cause … :-/​

  3. Salut !

    La marx­iste (ou post-marx­iste) alle­mande Roswitha Scholz a écrit aus­si une cri­tique des posi­tions de Fred­eri­ci. Elle est Du groupe Exit ! (ex-Kri­sis) mais, hélas, ses textes sont seule­ment en alle­mand et por­tu­gais (est très dif­fi­cile com­pren­dre, mais le group Kri­sis est bien con­nu ici, il y a édi­tions de Kurz et Anselm Jappe etc). C’est aus­si intéres­sant que Jappe défend lá même thèse que Fred­eri­ci sur lê cap­i­tal­isme comme fruit de la défaite des luttes paysannes médievales

    1. Je ne con­nais pas ces travaux – et j’avoue bien volon­tiers que j’ai ten­dance à fuir les gens qui écrivent de manière obscure. Un gars a demandé un jour : « un intel­lectuel, si ça ne sert pas à expli­quer sim­ple­ment les choses com­pliquées, ça sert à quoi ? » et je trou­ve qu’il avait bien rai­son.
      Après, il y a sûre­ment cer­taines idées dans tout cela que l’on peut dis­cuter (per­son­nelle­ment, je n’ai aucun avis sur les luttes paysannes du Moyen Âge et leur rôle dans la nais­sance du cap­i­tal­isme). Ce que nous avons voulu cri­ti­quer chez Fed­eri­ci, c’est d’une part, son util­i­sa­tion dés­in­volte, voire franche­ment men­songère, des faits, d’autre part des raison­nements for­cés, qui tour­nent le dos au B‑A-BA du marx­isme sur des points fon­da­men­taux. Après, comme dis­ait Marx, même une tru­ie aveu­gle peut par­fois trou­ver des truffes…

  4. “… j’ai ten­dance à fuir les gens qui écrivent de manière obscure…” C’est bien dom­mage pour vous. Votre réponse est facile, pop­uliste, anti­in­tel­lectuelle (mais mal­heureuse­ment courante). Il y a des choses com­pliquées qu’on ne peut pas sim­pli­fi­er par le dis­cours, à moins de tomber dans les banal­ités. Ce n’est pas à l’ ”intel­lectuel” (un ani­mal ? une espèce à part?) de mâch­er le tra­vail des autres hommes.

    1. Pour votre pro­pre édi­fi­ca­tion, je ne peux donc que vous con­seiller d’éviter à l’avenir la lec­ture d’un blog d’in­spi­ra­tion pop­uliste, anti-intel­lectuelle, et où il arrive trop sou­vent qu’on com­prenne ce qu’on y lit.

  5. Avatar de Inconnu
    OlympedeGouges

    Les auteurs de cette cri­tique ne con­nais­sent vis­i­ble­ment pas les luttes fémin­istes en Amérique latine et en Afrique.… De la marche des Mar­gari­das, à la Via Campesina, la Marche Mon­di­ale des Femmes, WECAN etc… qui sont des luttes pour se réap­pro­prier la terre, pro­téger l’en­vi­ron­nement, tiss­er des sol­i­dar­ités, con­stru­ire des com­muns, refuser les micro­crédits et pra­ti­quer l’en­traide…
    Vis­i­ble­ment leur biais est occi­den­to­cen­tré. La PMA est un luxe boboïde.

    1. Oui, je l’avoue bien hum­ble­ment : je suis igno­rant sur ces sujets, et je crois pou­voir dénon­cer Yann qui, à ce que je sache, ne l’est guère moins que moi. Quant à savoir en quoi cette nôtre igno­rance, ain­si que notre sup­posé occi­den­to­cen­trisme, jus­ti­fie qu’un auteur truque les chiffres his­toriques, fasse l’éloge de la pen­sée mag­ique et pro­pose un raison­nement aus­si dis­cutable qu’anachronique sur l’avène­ment du cap­i­tal­isme il y a cinq siè­cles, mys­tère et boule de gomme.

  6. Bon­jour, je voudais m‘attarder sur les points de votre arti­cle que je ne com­prend pas, ceux avec lesquels je suis en désacord :

    „la poli­tique natal­iste menée par les États devrait éventuelle­ment être attribuée bien moins aux prob­lèmes réels du cap­i­tal­isme nais­sant qu’aux angoiss­es peu jus­ti­fiées de ses pro­mo­teurs, ce qui est déjà fort dif­férent „
    Com­ment les pro­mo­teurs du cap­i­tal­isme pour­raient ‑ils etre sini­fica­tive­ment dif­férents du cap­i­tal­isme ?

    „Dans cette hypothèse, la poli­tique natal­iste aurait plutôt cor­re­spon­du aux néces­sités poli­tiques du moment, et pas par­ti­c­ulière­ment à des exi­gences pro­fondes du nou­veau sys­tème économique. „
    Com­ment sépar­er claire­ment les néces­sités poli­tiques et économiques ? Sont elles entre des mains dif­férentes ? Ont ‑elles des intêres dif­férents ?

    « même ensuite, jusqu’à nos jours, l’É­tat n’a pas ménagé ses efforts pour repren­dre aux femmes le con­trôle sur la repro­duc­tion » Vous sem­blez douter de cette afir­ma­tion.
    En ital­ie des années 70 pen­dant les luttes pour „le droit a l‘avortement“ cer­taines groupes fémin­istes ne souhaitait abslol­u­ment pas sa légal­i­sa­tion mais plaidaient pour sa dépé­nal­i­sa­tion, et ne virent pas en la légal­i­sa­tion une réelle vic­toire car l‘avortement pas­sait par les insti­tu­tions du droit et de a médecine, dont les femmes sont struc­turelle­ment exclues. Elles voil­lent cette légal­i­sa­tion comme un moyen de désamorcer la crise sans pour autant don­ner aux femmes les moyens légaux et médi­caux de pra­ti­quer les avorte­ments. Il suf­fit de voir aujourd´hui le nom­bre de médecins ital­ien util­isant leur clause de con­science pour refuser de pra­ti­quer un avorte­ment pour com­pren­dre la per­ti­nence de ces craintes. Il y a fort a pari­er que c‘est a ce genre de phénomene que S.Federicci fait juste­ment allu­sion.

    „le sys­tème cap­i­tal­iste a incon­testable­ment pro­duit un effet éman­ci­pa­teur sur la con­di­tion des femmes, de manière écla­tante au cœur des pays les plus rich­es. Nous vivons dans la pre­mière de toutes les sociétés humaines con­nues qui ait secrété l’idéal de l’égalité des sex­es – c’est-à-dire de l’indifférenciation sociale des gen­res.“

    „ le cap­i­tal­isme, par la grande indus­trie, l’avancée des tech­niques et des sci­ences, la créa­tion du marché mon­di­al, la con­cen­tra­tion et l’internationalisation de la pro­duc­tion, a pour la pre­mière fois dans l’histoire humaine jeté les bases d’une société égal­i­taire „

    Ces affir­ma­tions ne sont-elles pas seule­ment de belle fable pour endornir les enfants ?

    „Le fait que les prin­ci­paux États de la planète, depuis des décen­nies, promeu­vent (au moins en paroles) l’égalité hommes-femmes par­ticipe à ce mou­ve­ment. Au demeu­rant, c’est aus­si un des élé­ments qui per­me­t­tent de penser qu’un tel pro­gramme n’est guère sub­ver­sif pour le grand cap­i­tal, que ces États ser­vent avec zèle. „

    Ce ne sont pas les prin­ci­paux état de la plan­etes qui promeu­vent l‘idée de l‘égalité homme/​femmes, mais les luttes sociales au seins de ces état. Et on sait bien que le cap­i­tal­isme peut déformer et récupér­er beau­coup de lutte a son prof­it.

    Pourquoi dites vous qu‘il est infin­i­ment plus facile de militer sur le ter­rain du fémin­isme que sur celui de la lutte com­mu­niste ?

    Enfin dernier point, je n‘ai tou­jours pas com­pris pouquoi il existe tant de débat pour savoir si le cap­i­tal­isme est une étape néce­saire ou non dans l‘avènement du social­isme. Je passe cer­taine­ment a coté de quelque chose d‘important, mais il me sem­ble que c‘est une querelle de clocher. Pou­vez vous m‘expliquer l‘enjeu de ce débat ?

    Je vous remer­cie d‘avoir lu ce com­men­taire jusqu‘au bout, et de votre éventuelle réponse.

    1. Cela fait beau­coup de ques­tions ! Je frag­mente les répons­es (syn­thé­tiques) pour plus de clarté.

      1. la poli­tique natal­iste menée par les États devrait éventuelle­ment être attribuée bien moins aux prob­lèmes réels du cap­i­tal­isme nais­sant qu’aux angoiss­es peu jus­ti­fiées de ses pro­mo­teurs, ce qui est déjà fort dif­férent „
      Com­ment les pro­mo­teurs du cap­i­tal­isme pour­raient ‑ils etre sini­fica­tive­ment dif­férents du cap­i­tal­isme ?

      Je crois com­pren­dre que votre ques­tion est en réal­ité : “com­ment les pro­mo­teurs (ou les dirigeants) du cap­i­tal­isme pour­raient-ils men­er une poli­tique ne cor­re­spon­dant pas aux intérêts du cap­i­tal­isme ?”.
      Eh bien, il y a au moins deux bonnes raisons. La pre­mière, c’est que pour men­er une poli­tique juste, mieux vaut dis­pos­er des instru­ments d’in­for­ma­tion et de déci­sion pour la men­er (et cela ne suf­fit pas tou­jours). Les autorités du XVIe siè­cle avaient-elles une vision claire et infor­mée des évo­lu­tions démo­graphiques ? Et des besoins de la (future !) indus­trie ? On peut au moins pos­er la ques­tion. Mais surtout, faire de ces autorités les défenseurs du cap­i­tal­isme, c’est quand même aller bien vite en besogne alors qu’on est quand même encore en plein ancien régime, et à deux ou trois siè­cles des révo­lu­tions bour­geois­es. Si ces Etats représen­taient réelle­ment les intérêts de la classe cap­i­tal­iste, pourquoi dia­ble celle-ci a‑t-elle ultérieure­ment pris la tête de soulève­ments soci­aux pour les abat­tre ?

    2. 2. „Dans cette hypothèse, la poli­tique natal­iste aurait plutôt cor­re­spon­du aux néces­sités poli­tiques du moment, et pas par­ti­c­ulière­ment à des exi­gences pro­fondes du nou­veau sys­tème économique. „
      Com­ment sépar­er claire­ment les néces­sités poli­tiques et économiques ? Sont elles entre des mains dif­férentes ? Ont ‑elles des intêres dif­férents ?

      C’est surtout que si le cap­i­tal­isme a (peut-être, je ne me prononce pas sur cette ques­tion faute de com­pé­tences) eu besoin d’une poli­tique natal­iste, cela n’au­torise pas à con­clure que toute poli­tique natal­iste avait néces­saire­ment pour cause (ou fonc­tion) les besoins du cap­i­tal­isme. Et (sim­ple hypothèse) les besoins mil­i­taires des grandes puis­sances d’an­cien régime peu­vent très bien con­stituer une expli­ca­tion alter­na­tive. Avant de retenir l’ex­pli­ca­tion par les besoins du cap­i­tal­isme (futur !) il faudrait exam­in­er les expli­ca­tions alter­na­tives et dire pourquoi elles ne peu­vent être retenues, ce que ne fait pas Fed­eri­ci.

    3. « même ensuite, jusqu’à nos jours, l’É­tat n’a pas ménagé ses efforts pour repren­dre aux femmes le con­trôle sur la repro­duc­tion » Vous sem­blez douter de cette afir­ma­tion.
      En ital­ie des années 70 pen­dant les luttes pour „le droit a l‘avortement“ cer­taines groupes fémin­istes ne souhaitait abslol­u­ment pas sa légal­i­sa­tion mais plaidaient pour sa dépé­nal­i­sa­tion, et ne virent pas en la légal­i­sa­tion une réelle vic­toire car l‘avortement pas­sait par les insti­tu­tions du droit et de a médecine, dont les femmes sont struc­turelle­ment exclues. Elles voil­lent cette légal­i­sa­tion comme un moyen de désamorcer la crise sans pour autant don­ner aux femmes les moyens légaux et médi­caux de pra­ti­quer les avorte­ments. Il suf­fit de voir aujourd´hui le nom­bre de médecins ital­ien util­isant leur clause de con­science pour refuser de pra­ti­quer un avorte­ment pour com­pren­dre la per­ti­nence de ces craintes. Il y a fort a pari­er que c‘est a ce genre de phénomene que S.Federicci fait juste­ment allu­sion.

      Qu’il existe des cas d’E­tats bour­geois qui, d’une manière ou d’une autre, ont freiné ou empêché le recours à l’a­vorte­ment, c’est une évi­dence. Mais cela n’au­torise pas à en faire une général­ité. Ces Etats ont certes rarement été pressés de con­trari­er la frac­tion con­ser­va­trice de l’opin­ion, et aujour­d’hui encore, ils peu­vent être ten­tés de lui don­ner des gages et de revenir en arrière. Mais tout en même temps, la plu­part de ces Etats ont légal­isé (et en France, rem­boursé !) la con­tra­cep­tion. Présen­ter le cap­i­tal­isme comme natal­iste en tout temps et en tout lieu, c’est une car­i­ca­ture.

    4. 4. „le sys­tème cap­i­tal­iste a incon­testable­ment pro­duit un effet éman­ci­pa­teur sur la con­di­tion des femmes, de manière écla­tante au cœur des pays les plus rich­es. Nous vivons dans la pre­mière de toutes les sociétés humaines con­nues qui ait secrété l’idéal de l’égalité des sex­es – c’est-à-dire de l’indifférenciation sociale des gen­res.“

      „ le cap­i­tal­isme, par la grande indus­trie, l’avancée des tech­niques et des sci­ences, la créa­tion du marché mon­di­al, la con­cen­tra­tion et l’internationalisation de la pro­duc­tion, a pour la pre­mière fois dans l’histoire humaine jeté les bases d’une société égal­i­taire „

      Ces affir­ma­tions ne sont-elles pas seule­ment de belle fable pour endornir les enfants ?

      Que voulez-vous que je réponde à cela ? Où est votre argu­ment ?

    5. „Le fait que les prin­ci­paux États de la planète, depuis des décen­nies, promeu­vent (au moins en paroles) l’égalité hommes-femmes par­ticipe à ce mou­ve­ment. Au demeu­rant, c’est aus­si un des élé­ments qui per­me­t­tent de penser qu’un tel pro­gramme n’est guère sub­ver­sif pour le grand cap­i­tal, que ces États ser­vent avec zèle. „

      Ce ne sont pas les prin­ci­paux état de la plan­etes qui promeu­vent l‘idée de l‘égalité homme/​femmes, mais les luttes sociales au seins de ces état. Et on sait bien que le cap­i­tal­isme peut déformer et récupér­er beau­coup de lutte a son prof­it.

      Qu’il ait fal­lu pouss­er les Etats bour­geois aux fess­es pour qu’ils se déci­dent (par­tielle­ment et avec pusil­la­nim­ité) à repren­dre à leur compte les reven­di­ca­tions autour de l’é­gal­ité hommes-femmes, c’est un fait. Que l’ensem­ble de leur action en ce domaine soit le fruit des luttes sociales, c’est je crois très exagéré — je ne con­nais pas suff­isam­ment bien l’his­toire pour être affir­matif, mais j’ai du mal à imag­in­er, par exem­ple, que le droit de vote des femmes ou leur pleine autonomie juridique ait partout été arrachée par la lutte. Elle cor­re­spond aus­si, et c’est cela qu’il faut arriv­er à com­pren­dre, à des néces­sités pro­pres du sys­tème.
      Quant aux luttes “récupérées”, juste­ment : si une lutte peut être récupérée par le sys­tème, c’est donc que ses objec­tifs ne lui sont pas intrin­sèque­ment hos­tiles. Ce que les révo­lu­tion­naires com­mu­nistes expliquent depuis plus d’un siè­cle et demi, en soulig­nant que l’é­gal­ité juridique entre hommes et femmes, pour légitime qu’elles soit, n’est en rien une reven­di­ca­tion “ant­i­cap­i­tal­iste”. Autrement dit : le cap­i­tal­isme ne récupère que les luttes (ou les objec­tifs des luttes) qui sont com­pat­i­bles avec son fonc­tion­nement. L’ex­pro­pri­a­tion des action­naires et la mise sous tutelle des moyens de pro­duc­tion par la col­lec­tiv­ité des pro­duc­teurs, voilà par exem­ple une reven­di­ca­tion que le cap­i­tal­isme ne risque en aucun cas de récupér­er.

    6. 6. Pourquoi dites vous qu‘il est infin­i­ment plus facile de militer sur le ter­rain du fémin­isme que sur celui de la lutte com­mu­niste ?

      Nous avons cor­rigé cette for­mu­la­tion dans le post-scrip­tum, en dis­ant qu’il serait plus juste d’écrire “admis sur le plan social”. Que dire d’autre que c’est une évi­dence ? Faites un sondage. Deman­dez “pensez-vous qu’hommes et femmes devraient être sociale­ment égaux ?” et “pensez-vous que les pos­sesseurs de cap­i­taux devraient être expro­priés sans indem­nités, l’é­conomie devrait être col­lec­tivisée, dirigé par un plan élaboré à l’échelle plané­taire, et les fron­tières poli­tiques abolies ?” Vous pensez vrai­ment que la sec­onde ques­tion recevra autant de OUI que la pre­mière ?

    7. 7. Enfin dernier point, je n‘ai tou­jours pas com­pris pouquoi il existe tant de débat pour savoir si le cap­i­tal­isme est une étape néce­saire ou non dans l‘avènement du social­isme. Je passe cer­taine­ment a coté de quelque chose d‘important, mais il me sem­ble que c‘est une querelle de clocher. Pou­vez vous m‘expliquer l‘enjeu de ce débat ?

      Evidem­ment, deux siè­cles après la révo­lu­tion indus­trielle, la ques­tion est quelque part réglée par l’His­toire : le cap­i­tal­isme est là, il a trans­for­mé les rap­ports soci­aux à l’échelle de la planète, et on pour­rait dire que la ques­tion de sa néces­sité his­torique est sco­las­tique. En réal­ité, l’idée que l’hu­man­ité aurait pu (et même dû !) se pass­er du cap­i­tal­isme revient aujour­d’hui en force dans les milieux dits pro­gres­sistes, qui face à la sit­u­a­tion cri­tique dans laque­lle nous vivons, sont ten­tés de se tourn­er vers le passé plutôt que vers l’avenir. Les plus rad­i­caux ne s’ar­rê­tent d’ailleurs pas en si bon chemin, et con­tes­tent la révo­lu­tion néolithique, puisque après tout, tous les ennuis sont venus de là.
      On peut reprocher bien des choses à ces courants divers et vari­er, mais leur point com­mun est invari­able­ment de ne pas vouloir trans­former la société en s’ap­puyant sur la lutte col­lec­tive des salariés con­tre les cap­i­tal­istes. Con­tester la société, ils le veu­lent bien, mais choisir un camp dans la lutte des class­es mod­ernes, pas ques­tion. Ou alors, ils le font, mais de manière totale­ment incon­séquente — parce que quoi ? On va pro­pos­er aux cen­taines de mil­lions de tra­vailleurs salariés urbains de rede­venir des petits paysans ? C’est cela l’avenir ?
      Pour con­clure, une cita­tion qui a presque deux siè­cles, mais qui n’a pas pris une ride :
      « À en juger toute­fois d’après [ce qu’il pro­pose], ou bien ce social­isme entend rétablir les anciens moyens de pro­duc­tion et d’échange, et, avec eux, l’an­cien régime de pro­priété et toute l’an­ci­enne société, ou bien il entend faire entr­er de force les moyens mod­ernes de pro­duc­tion et d’échange dans le cadre étroit de l’an­cien régime de pro­priété qui a été brisé, et fatale­ment brisé, par eux. Dans l’un et l’autre cas, ce social­isme est à la fois réac­tion­naire et utopique. »

      Bien cor­diale­ment

  7. Mer­ci d‘avoir pris le temps de me répon­dre. Je vais faire plus court ce coup ci !

    Pour 1 et 2, vous dites que finale­ment il y a beau­coup plus de para­me­tre a pren­dre en compte.

    3. 5. Je pense que nos vision de l‘évolution de la société ne sont pas du tout les même, c‘est ce qui me qual­i­fi­er cer­taines de vos affir­ma­tion de fables (sans argu­ments!).
    Je pense qu‘il est très dif­fi­cile d‘affirmer que la pre­miere société égal­i­taire du monde et depuis tou­jours a été sécrété a un cer­tain moment en Europe, je trou­ve cette affir­ma­tion prob­lema­tique, mais ce n‘est pas tant le sujet qui m‘intéresse ici.

    6. Il y a beau­coup de manière de for­muler les choses, mais for­mulé comme ca cela va évi­da­ment dans votre sens… !

    J‘avais oublié une ques­tion dans mon pre­mier com­men­taire :

    „si le tra­vail domes­tique qua­si-gra­tu­it a sans aucun doute représen­té (et représente encore) une aubaine pour le cap­i­tal­isme, rien ne per­met d’affirmer que celui-ci ne se serait pas fort bien accom­modé d’une autre con­fig­u­ra­tion. „

    Selon vous, est-ce exagéré de dire qu‘a cet époque là (et bien que la cap­i­tal­isme aurai pu s‘accomoder d‘autre chose), le tra­vail dom­mes­tique des femmes ai con­sti­tué une forme d‘accumulation prim­i­tive ?

    1. De rien !

      Pour 1 et 2, je rap­pelle surtout le B‑A-BA d’un raison­nement (quelle que soit la dis­ci­pline) : ne pas attribuer un effet à une cause sans avoir exam­iné les autres caus­es pos­si­bles et, si elles s’ex­clu­ent mutuelle­ment, ne retenir que la plus prob­a­ble, en expli­quant pourquoi elle l’est. Toutes choses absentes du livre qui, en plus de fal­si­fi­er des don­nées essen­tielles, affirme à longueur de page sans prou­ver.

      Sur le fait que “Je pense qu‘il est très dif­fi­cile d‘affirmer que la pre­miere société égal­i­taire du monde et depuis tou­jours a été sécrété a un cer­tain moment en Europe, je trou­ve cette affir­ma­tion prob­lema­tique, mais ce n‘est pas tant le sujet qui m‘intéresse ici.”
      Il y a une manière très sim­ple de sor­tir d’un débat basé sur des impres­sions sub­jec­tives : c’est de con­vo­quer les faits. Depuis deux siè­cles, le monde cap­i­tal­iste a évolué (certes lente­ment, de manière con­tra­dic­toire, avec des reculs tem­po­raires, mais la ten­dance générale ne fait aucun doute) vers une sit­u­a­tion d’é­gal­ité juridique entre sex­es. Au pas­sage, et c’est une idée essen­tielle, cette atténu­a­tion, voire cette com­plète sup­pres­sion des dis­crim­i­na­tions juridiques, a touché toutes les dimen­sions de la vie sociale. Le monde bour­geois, au moins en principe, est celui de l’é­gal­ité devant la loi. Pou­vez-vous citer d’autres cas his­toriques (ou préhis­toriques) d’une telle sit­u­a­tion, hormis des exem­ples très ponctuels dans le temps et/​ou dans l’e­space ? Si oui, alors effec­tive­ment, je dis une bêtise. Si non, le car­ac­tère “prob­lé­ma­tique” n’est pas dans mon affir­ma­tion, mais dans votre mode d’ar­gu­men­ta­tion !

      Selon vous, est-ce exagéré de dire qu‘a cet époque là (et bien que la cap­i­tal­isme aurai pu s‘accomoder d‘autre chose), le tra­vail dom­mes­tique des femmes ai con­sti­tué une forme d‘accumulation prim­i­tive ?
      Là dessus, je serai assez pru­dent, parce que j’avoue ne pas avoir creusé la ques­tion de l’ac­cu­mu­la­tion prim­i­tive. Il me sem­ble qu’elle recou­vre deux aspects : d’une part, la con­sti­tu­tion d’un cap­i­tal ini­tial, d’autre part la for­ma­tion d’une classe de tra­vailleurs privés de leurs moyens de pro­duc­tion et donc oblig­és de ven­dre leur force de tra­vail. Dès lors, je ne vois pas bien en quoi (hormis par des effets rhé­toriques, ce que fait le texte de Fed­eri­ci), le tra­vail domes­tique par­ticiperait de l’un ou de l’autre. Si l’on dit que la for­ma­tion d’une classe de tra­vailleurs n’au­rait pas été pos­si­ble sans tra­vail domes­tique, cela me paraît vrai (il faut bien nour­rir, loger, édu­quer la force de tra­vail), mais la ques­tion est : ce tra­vail domes­tique devait-il impéra­tive­ment devenir l’a­panage des seuls femmes ? Je crois que cela s’est fait ain­si, pour une foule de raisons his­toriques, mais que le cap­i­tal aurait tout aus­si bien pu voir le jour avec un tra­vail domes­tique partagé équitable­ment entre les sex­es. Donc, à votre ques­tion, j’au­rais ten­dance à répon­dre quelque chose du genre : “Oui, si l’on veut, en un cer­tain sens, mais… et alors ?”.

      Bien cor­diale­ment

  8. Bon­jour,
    Dans une revue alter­mon­di­al­iste, Sylvia Fred­eri­ci détale encore une fois sa vision rétro­grade du monde, bien plus inspiré par l’é­colo­gie pro­fonde que par le marx­isme :
    “Je ne pense pas à un corps qui appro­prie, qui veut man­ger le monde, mais à un corps qui veut s’y connec­ter. Aux XVIe et XVI­Ie siè­cles et à la Renais­sance, le corps n’était pas envi­sa­gé dans un iso­le­ment com­plet, ce n’é­tait pas une île : il était ouvert. Il pou­vait être affec­té par la lune, par les astres, par le vent. Ce corps est expan­sif parce qu’il n’est pas sépa­ré de l’air ou de l’eau. Il est aus­si inti­me­ment connec­té au corps des autres. L’expérience amou­reuse ou sex­uelle en est un exem­ple, mais elle n’est pas la seule à nous mon­trer com­ment nous sommes conti­nuel­le­ment affecté·es et com­ment notre corps change. La tra­di­tion du mau­­vais-œil, par exem­ple, a à voir avec la capa­ci­té des autres à nous faire souf­frir, ou à nous ren­dre heureux·se, à nous chan­ger. On ne peut pas pen­ser le corps dans les mêmes ter­mes que les capi­ta­listes et que la sci­ence d’au­jourd’­hui, à savoir un corps machine, un agré­gat de cel­lules dans lequel chaque cel­lule, chaque gène pos­sède son pro­pre pro­gramme, comme si ce corps n’é­tait pas orga­nique. Mon point de vue et mon pro­jet con­sis­tent à met­tre en avant une vision du corps qui soit exac­te­ment à l’opposé de la vision domi­nante dans la sci­ence contem­po­raine. On tente d’i­so­ler tou­jours plus le corps, en le met­tant en petits bouts, cha­cun ayant sa carac­té­ris­tique. C’est une frag­men­ta­tion. Ça me rap­pelle le fra­cking : quand les scien­ti­fiques pensent le corps, ils opèrent une sorte de fra­cking épis­té­mo­lo­gique qui le désa­grège.Il faut recon­nec­ter le corps avec les ani­maux, avec la nature, avec les autres. C’est le che­min vers notre bon­heur et notre san­té cor­po­relle parce que le mal­heur inclut, pré­ci­sé­ment, une enclo­sure du corps. Il n’y a pas seule­ment une enclo­sure de la terre, comme je l’ai écrit dans Cal­iban et la Sor­cière, mais aus­si des corps. On nous fait sen­tir tou­jours plus que nous ne pou­vons pas dépen­dre des autres et qu’il faut en avoir peur. Cet indi­vi­dua­lisme exa­cer­bé, qui s’est accen­tué avec le néo­li­bé­ra­lisme, est vrai­ment pitoy­able. Il nous fait mou­rir parce qu’il envi­sage la vie du point de vue de la peur et de la crainte, au lieu de consi­dé­rer la rela­tion aux autres comme une grande richesse.” Donc en gros, sci­ence = capitalisme.Décidément le post­mod­ernisme ça ne casse vrai­ment pas des briques !
    https://www.revue-ballast.fr/silvia-federici-le-feminisme-detat-est-au-service-du-developpement-capitaliste/
    Cor­diale­ment

    1. Mer­ci de cet extrait en effet élo­quent. Je retiens aus­si de l’ensem­ble de l’in­ter­view cette capac­ité à pro­duire des phras­es d’ap­parence très rad­i­cale, mais dont on se demande quand même bien ce qu’elles veu­lent dire.
      Je note aus­si l’éngig­ma­tique : « Et comme tou­jours, le troi­sième objec­tif est de dépas­ser les dif­fé­rentes divi­sions qui exis­tent encore entre les femmes : raciales, sex­uelles, d’âge, etc. ». Je me demande si le « etc. » inclut les divi­sions de class­es, auquel cas le fémin­isme “rad­i­cal”, après avoir fait le tour de lui-même, fini­rait bien par mor­dre la queue du fémin­isme bour­geois si hon­ni par ailleurs…

    2. Très juste, c’est un débat sans fin, dont les espaces com­men­taires sont insuff­isant pour en dis­cuter en pro­fondeur. D’ailleurs si ça t’in­téresse : https://www.youtube.com/watch?v=8havvo4S0Co (une con­férence intéres­sante de Stéphanie Roza d’après son livre “La gauche con­tre les lumières”), il me sem­ble que ça ren­tre en réso­nance avec ce que toi et Yann avez essayé de dénon­cer dans vos arti­cles.
      Cor­diale­ment

  9. Bon­jour (je suis l’anonyme du 16 avril)

    1 : Au pas­sage, et c’est une idée essen­tielle, cette atténu­a­tion, voire cette com­plète sup­pres­sion des dis­crim­i­na­tions juridiques, a touché toutes les dimen­sions de la vie sociale. Le monde bour­geois, au moins en principe, est celui de l’é­gal­ité devant la loi.

    C‘est a dire que j‘ai du mal a voir ce qu‘il y a d‘égalitaire (entre les sex­es ou dans les autre dimen­tion de la vie sociale) dans le sys­teme cap­i­tal­iste, a par­tir du moment ou il fonc­tionne sur l‘appropriation par la classe pos­sé­dante du tra­vail de la classe laborieuse. Je trou­ve au con­traire qu‘il est pron­fondé­ment iné­gal­i­taire, même juridique­ment.

    Si j‘ai bien com­pris mes lec­tures, Marx dit que c‘est seule­ment parce qu‘il y a le pré­sup­posé de l‘égalité des hommes qu‘on peut don­ner une valeur d‘échange aux marchan­dis­es.
    C‘est quelque chose que j‘ai beau­coup de mal à com­pren­dre. Je ne com­prend pas de quelle sorte d‘égalité il par­le, ou de quels hommes il par­le. J‘ai l‘impression qu‘il s‘agit d‘une égal­ité restreinte pour un group restreint : les tra­vailleurs. Ils doivent etre égaux pour que le cout social moyen de pro­duc­tion puisse exis­ter sans de trop grandes dif­fer­ences, et que les marchan­dis­es puisent séchang­er., mais du coup c‘est une „égal­itée“ très for­cée puisque soumise au coup social moyen de pro­duc­tion, et néfaste puisqu‘elle débouche sur leur mise en con­curence, ils sont égaux car ils sont inter­change­able, mais l‘égalité s‘arrete la non ? (je divague peut etre com­plete­ment, c‘est assez con­fu pour moi.)

    2 Donc, à votre ques­tion, j’au­rais ten­dance à répon­dre quelque chose du genre : “Oui, si l’on veut, en un cer­tain sens, mais… et alors ?”.

    „et alors ?“
    Vous dites que c‘est le tra­vail dom­mes­tique qui est impor­tant à con­sid­ér­er et non le fait qu‘il soit assigné aux femmes. Mais le fait est qu‘il l‘a été et qu‘il l‘est encore large­ment. C‘est comme ca que l‘histoire s‘est déroulée et com­pren­dre l‘histoire aide à com­pren­dre le présent (là nor­male­ment il y a con­sen­sus !).
    Je trou­ve qu‘il est impor­tant de con­naitre et recon­naitre une phase d‘accumulation prim­i­tive, qui va cer­taine­ment chang­er de forme selon le con­texte his­torique, mais qui va mar­quer les struc­tures sociales bien au dela de cette seule phase.
    C‘est ce qui m‘a intéréssée dans la these de Cal­iban et la sor­cière.

    1. Pour le pre­mier point, je vois effec­tive­ment que tout n’est pas très clair ! Dans une cer­taine mesure, c’est assez courant, et cela vient du fait que tout comme moi, vous avez tou­jours vécu dans une société d’é­gal­ité juridique. Du coup, vous avez beau­coup de mal à mesur­er ce que cela sig­ni­fie quand celle-ci n’ex­iste pas. Pour com­mencer, il faut vrai­ment com­pren­dre la dif­férence entre égal­ité juridique et égal­ité économique. Vous pou­vez avoir les mêmes droits et être néan­moins exploité par votre voisin, parce qu’il pos­sède les moyens de pro­duc­tion et pas vous. Pour autant, dire que l’é­gal­ité juridique est sans impor­tance, c’est une erreur pro­fonde, parce que l’iné­gal­ité juridique légitime et con­sacre toutes les autres. Dit à l’en­vers, sup­primer l’iné­gal­ité juridique est tou­jours le préal­able néces­saire (même si non suff­isant) à sup­primer l’iné­gal­ité réelle. Diriez-vous par exem­ple que l’abo­li­tion de l’esclavage a été finale­ment quelque chose de sec­ondaire, étant don­né que le cap­i­tal­isme con­tin­ue d’ex­ploiter la main d’œu­vre désor­mais libre ? (Et, ques­tion sub­sidi­aire, l’au­riez-vous dit dans une société esclavagiste ?). Pour la sit­u­a­tion des femmes, c’est pareil : en 2020 en France, penser que l’é­gal­ité juridique avec les hommes est un point de peu d’im­por­tance, c’est une chose, mais auriez-vous pen­sé la même chose à l’époque du code Napoléon ? Ou encore aujour­d’hui, en Algérie, en Iran ou en Ara­bie Saou­dite (liste non lim­i­ta­tive, mal­heureuse­ment) ?

      Un con­seil de lec­ture qui me vient spon­tané­ment : le roman « His­toire d’un paysan » d’Er­ck­mann-Cha­tri­an. Un des très rares sur la Révo­lu­tion française. D’un pur point de vue lit­téraire, ce n’est sûre­ment pas un chef d’oeu­vre, mais il aide je crois à touch­er du doigt ce que voulait dire vivre dans une société struc­turée par des priv­ilèges juridiques, et à quel point proclamer que ceux-ci n’avaient pas de rai­son d’être a été une avancée colos­sale vers l’é­man­ci­pa­tion.

      Quant à l’ac­cu­mu­la­tion prim­i­tive, je crois qu’il y a deux dis­cus­sions en une. Si c’est pour faire un raison­nement pure­ment his­torique, pourquoi pas ; à con­di­tion, comme nous l’écriv­ions dans le bil­let, de le faire sur la base de don­nées non faussées et de vrais raison­nements. Mais dans cette affaire, il faut bien être con­scient que l’ac­cu­mu­la­tion prim­i­tive, pour Fed­eri­ci (et ceux qui la suiv­ent ?), c’est avant toute chose la porte dérobée par laque­lle on finit — assez rapi­de­ment d’ailleurs — par jeter par dessus-bord tout le raison­nement marx­iste, en tant que repère pour les luttes présentes et futures.

  10. Bon­jour,

    Vous écrivez : « Aux orties, le lien étroit entre les formes de la pro­duc­tion matérielle et les rap­ports soci­aux ; l’idée, mille fois dévelop­pée et illus­trée, que le cap­i­tal­isme, par la grande indus­trie, l’avancée des tech­niques et des sci­ences, la créa­tion du marché mon­di­al, la con­cen­tra­tion et l’internationalisation de la pro­duc­tion, a pour la pre­mière fois dans l’histoire humaine jeté les bases d’une société égal­i­taire ; aux orties égale­ment, l’idée symétrique que sur la base d’une pro­duc­tion lim­itée, la règle « à cha­cun selon ses besoins » ne peut que rester let­tre morte ».

    J’ose donc avouer que je suis mille fois igno­rante, et vous deman­der : pour­riez-vous m’indiquer quelques source (qui ne soient pas l’ensemble des thès­es marx­iste dévelop­pées depuis 150 ans) qui me per­me­t­tent de bien saisir cette idée ?

    J’ai ter­miné il y a quelques jours votre « Com­mu­nisme prim­i­tif… », donc pour ce qui est de mes quelques restes d’idéalisation des sociétés pré­cap­i­tal­istes et de légers doutes sur la con­di­tion passée des femmes, c’est bon, c’est fait:). D’ailleurs, au final, peu importe, et vous apportez suff­isam­ment de nuances dans ce livre pour qu’on puisse quand même con­tin­uer à se dire si on le souhaite « c’était mieux avant à un moment quelque part », mais le fait est qu’on y est plus.

    Donc “où est on” est la ques­tion:), et c’est pourquoi je m’intéresse aus­si à votre pen­sée sur l’évolution des sociétés (cf mon com­men­taire récent sous le bil­let « domes­ti­cus »). Je viens de relire vos 2 arti­cles de la revue de l’Afis, que je com­prend mieux main­tenant que j’ai d’autres billes en tête, je com­mence à bien saisir ce sujet — en gros en ce moment, le matin avant que ma journée com­mence, je vous lis 🙂

    Je ne com­prend pas encore par con­tre com­ment le marx­isme relie « où est-on », « on va t’on » et « où veux t’on aller », d’où ma ques­tion aujour­d’hui.

    J’ai retrou­vé chez moi un bouquin acheté il y a des années mais pas lu, « Abrégé du Cap­i­tal de Karl Marx » de Car­lo Cafiero, mais je ne me dis qu’il y a peut-être mieux à lire en pre­mier (ce serait dom­mage par exem­ple que m’intéressant à l’évolution sociale, je lise Mor­gan en pre­mier, je ne sais pas si la com­para­i­son est val­able mais vous voyez l’idée).

    Mer­ci !

    1. Bon­jour

      Com­mençons par l’ig­no­rance : le bil­let traitait d’une auteure qui se dit marx­iste, et qui est lue pri­or­i­taire­ment par des gens qui se récla­ment aus­si de ce courant. D’où ma manière de rap­pel­er ce qui, pour ce type de gens, est cen­sé con­stituer un savoir (je n’ose écrire un cap­i­tal) de base. Il n’y a aucune honte à ne pas con­naître ces raison­nements, surtout si on veut combler ses lacunes ! Et si cela peut vous con­sol­er, je me sens moi aus­si igno­rant de mille choses, et pire, chaque fois que je parviens à trou­ver une réponse, je me décou­vre mille igno­rances nou­velles !
      Pour ce qui est de vos ques­tions, je vous recom­man­derai bien deux lec­tures. Même si elles sont anci­ennes et for­cé­ment un peu datées, elles con­ti­en­nent les raison­nements qui restent au coeur de l’ap­proche marx­iste
      Sur le passé et la manière de com­pren­dre l’évo­lu­tion sociale, La con­cep­tion matéri­al­iste de l’his­toire de Plekhanov : https://www.marxists.org/francais/plekhanov/works/1904/00/plekhanov_19040000.htm
      Sur la manière dont le social­isme futur est pré­paré par l’évo­lu­tion réelle du cap­i­tal­isme — et non par les utopies imag­inées par tel ou tel cerveau généreux, lubies qui font d’ailleurs un retour en force depuis quelques années, Social­isme utopique et social­isme sci­en­tifique de Engels : https://www.marxists.org/francais/marx/80-utopi/index.htm
      Et je dis ça comme ça, mais si vous n’avez rien de mieux à faire le week-end prochain, il y a un événe­ment qui est la fête annuelle de Lutte Ouvrière, où se déroulent (entre autres) des dizaines d’ex­posés ou de con­férences qui abor­dent ses ques­tions sous un angle ou sous un autre. Ce serait en plus l’oc­ca­sion de m’y ren­con­tr­er – atten­tion toute­fois, j’y suis sou­vent accom­pa­g­né de quelques com­pères et instru­ments pro­duisant un assez fort vol­ume de déci­bels. 😉

    2. Mer­ci pour votre réponse. Oui, l’hori­zon de l’ig­no­rance qui avance en même temps que celui de la con­nais­sance, c’est assez fasci­nant comme phénomène !

      Les gens autour de moi qui ont lu “Cal­iban”, ou qui lui don­nent du crédit par con­fi­ance inter­posée (con­fi­ance en quoi, that’s the ques­tion, que per­son­nelle­ment je me pose depuis quelques années et qui me fait peu à peu décou­vrir d’autres hori­zons), ne se récla­ment pas du marx­isme. Mais j’ig­nore ce qu’il en est pour l’ensem­ble du lec­torat de ce bouquin (en Ital­ie notam­ment).

      Mer­ci pour vos con­seils de lec­ture, c’est pré­cieux, je ne serais pas allé de moi-même vers ces lec­tures-là. Votre phrase “Sur la manière dont le social­isme futur est pré­paré par l’évo­lu­tion réelle du cap­i­tal­isme — et non par les utopies imag­inées par tel ou tel cerveau généreux” est tout à fait inter­pel­lante pour moi, ça m’a fait ma soirée 🙂

      Pour la fête de LO, j’ai noté la date pour l’an­née prochaine !
      Belle journée, bien à vous.

  11. Avatar de Inconnu
    Alessandro Colacci

    Hi Christophe,

    Thank you very much for writ­ing this crit­i­cal analy­sis (I read the eng­lish trans­la­tion pub­lished else­where).
    It may inter­est you to know that Cal­iban and the Witch has been a best­seller at ‘pro­gres­sive’ book­stores in Lon­don & NYC for the past few years and has much wider read­er­ship than pure­ly Marx­ist or Aca­d­e­m­ic types. It’s fair­ly com­mon to hear dis­cus­sions of this book in all kinds of pro­gres­sive cir­cles (eg, ‘wom­ens sub­ju­ga­tion was actu­al­ly a pre­con­di­tion for cap­i­tal­ism as described in Cal­iban and the witch’… etc.).

    While I real­ly enjoyed the book and learned a lot about a vari­ety of fas­ci­nat­ing his­tor­i­cal events, I came away feel­ing that many of the ‘defin­i­tive inter­pre­ta­tions’ were grasp­ing at straws and con­jec­ture at best.

    Real­ly appre­ci­ate you tak­ing the time to write a struc­tured cri­tique on the top­ic (and not resort­ing to ad hominem attacks like so much of crit­i­cal analy­sis today). Will be shar­ing this analy­sis with any­one who men­tions Cal­iban to me !

    You might also con­sid­er pub­lish­ing the eng­lish trans­la­tion some­where more promi­nent 🙂

    1. Dear Alessan­dro
      Thanks for the com­pli­ments. In fact, to be pub­lish­able, this review would have to be reread (and cor­rect­ed) by a com­pe­tent spe­cial­ist of the peri­od, which nei­ther Yann nor I are. Unfor­tu­nate­ly, for var­i­ous rea­sons, these spe­cial­ists have writ­ten lit­tle about this book, which tells a sto­ry that appeals and that many peo­ple have been pre­pared to believe with­out exam­in­ing it with a suf­fi­cient­ly crit­i­cal eye.

  12. Je décou­vre cette recen­sion cri­tique. Bra­vo. C’est telle­ment rare de lire une recen­sion cri­tique sur ces thèmes : les uni­ver­si­taires sont tétanisés à l’idée d’être cat­a­logués “antifémin­istes”. Alors ils lais­sent pass­er tout et n’im­porte quoi. Ensuite ils se plaig­nent parce que dans les médias on les présente comme des idéo­logues peu regar­dants sur les principes de la sci­ence. Là au moins, vous mon­trez, argu­ments à l’ap­pui, que cer­tains dis­cours ne sont que des extrap­o­la­tions infondées. Le plus cocasse est l’éloge des pays du tiers-Monde qui n’ont pas encore été con­ver­tis au néo-libéral­isme. J’e­spère que cette fémin­iste n’a pas en tête la Papouasie-Nou­velle-Guinée. LF

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