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Philippe Descola, Bruno Latour et Ramsès II

Dans le billet que j'avais consacré à l'un de ses livres, j'avais souligné à quel point les positions philosophiques de l'anthropologue Philippe Descola, tout en se gardant de l'assumer trop clairement, ouvraient la porte à un relativisme dévastateur. Et je tentais de montrer que la manière dont il abordait sa classification des « ontologies » (le terme lui-même est tout sauf innocent) suggérait qu'il n'est pas de représentation du monde plus juste, ou plus fidèle, qu'une autre. Il suffit d'un peu de logique pour comprendre que cette position revient à affirmer que la réalité elle-même n'existe pas indépendamment de l'idée qu'on s'en fait – même si, une fois encore, P. Descola se gardait bien de tirer cette conclusion explicitement.

Or, ce pas avait été franchi sans ambages par son collègue et ami Bruno Latour, qui vient de décéder et qui était considéré depuis longtemps comme un intellectuel majeur par de nombreux chercheurs en sciences sociales (je crois nos collègues des sciences expérimentales globalement beaucoup moins sensibles à sa rhétorique, pour des raisons assez évidentes).

Parmi les nombreux écrits de B. Latour, il en est un qui possède le mérite d'être bref, relativement simple, et de permettre à tout un chacun de juger des fruits que porte son arbre. Il s'agit d'un article paru en 1998 dans La Recherche, sous le titre « Jusqu’où faut-il mener l’histoire des découvertes scientifiques ? », où l'auteur explique en substance que Ramsès II n'a pas pu mourir de la tuberculose étant donné que le bacille n'a été découvert par Koch qu'au 19e siècle. Je renvoie tous ceux, incrédules, qui pensent que j'invente, que je caricature ou que je déforme ses propos, à l'article en question, en y relevant notamment ce passage :

Avant Koch, le bacille n’a pas de réelle existence. Avant Pasteur, la bière ne fermente pas encore grâce à la Saccharomyces cerevisiae. (...) Affirmer, sans autre forme de procès, que Pharaon est mort de la tuberculose découverte en 1882, revient à commettre le péché cardinal de l’historien, celui de l’anachronisme.

Je ne prendrai pas ici le temps de rappeler en quoi tout cela est d'une absurdité dont on peine à croire qu'elle a été soutenue sérieusement. D'autres l'ont déjà fait de fort belle manière, en particulier François Sigaut, dans un texte magistral dont je reproduis ici la conclusion :

Reste à dire un mot de la dernière question soulevée par B. Latour, celle de l'anachronisme, péché cardinal de l'historien. Si je l'ai bien compris (je ne suis sûr de rien), nous sommes tous des pécheurs endurcis, nous qui pensions nous en tirer en disant quelque chose comme ceci : « on croit depuis 1976 que Ramsès II est mort de la tuberculose ». Si nous tenons au salut de notre âme, nous devrons dire desormais : « avant 1976, Ramsès II etait mort de mort inconnue ; en 1882, Koch fabriqua le microbe qui devait l'emporter ; en 1976 enfin, en depit des soins retrospectifs intensifs dont il fut l'objet au Val-de-Grâce, Ramsès mourut de la tuberculose. »

Cette leçon magistrale nous introduit à la discipline qu'ont si bien illustrée un Alphonse Allais, un Garni ou un Pierre Dac. Mais n'y étions-nous pas depuis le début ?

L'hommage de P. Descola à B. Latour
(texte intégral)

Sur Ramsès II, B. Latour n'a jamais fait machine arrière. Il n'a jamais tenté d'expliquer qu'il s'était mal exprimé, ou qu'on l'avait mal compris, et ce pour une raison simple : ce n'était pas le cas. De manière remarquable, non seulement le statut de « grand intellectuel » de B. Latour n'a jamais été entaché par cette saillie, mais au contraire, son aura – en tout cas dans certains milieux – n'en a fait que grandir. On compte d'ailleurs parmi les admirateurs de B. Latour des figures éminentes, telle celle de Philippe Descola, spécialiste de l'Amazonie, et qui a occupé durant presque vingt ans une chaire au Collège de France. L'hommage funèbre de P. Descola à B. Latour vient d'être publié. Au milieu de développements dont on peine parfois à saisir le sens précis, on y lit la phrase suivante, pour sa part parfaitement claire :

Combien de fois ai-je dû expliquer, malheureusement sans succès, à des savants par ailleurs respectables, pourquoi l'on pouvait dire que Pasteur n'avait pas découvert la maladie du charbon ou que Ramsès II, à proprement parler, n'est pas mort de la tuberculose.

On pourrait certes se réjouir de ce qui désole P. Descola : il reste manifestement quelques collègues « respectables » qui n'ont pas complètement perdu la tête, et qui tiennent à conserver ce sens élémentaire de la réalité sans lequel leur travail de scientifique n'aurait plus aucune justification. Mais on peut, et on doit, tout autant s'interroger sur les raisons qui font que des positions aussi manifestement absurdes exercent une fascination sur une large fraction du monde intellectuel. Tout comme pour la religion, la persistance (ou la résurgence) d'idées aberrantes ou réfutées depuis longtemps ne peut s'expliquer que par des causes étrangères à leur force de conviction propre : ces idées satisfont un besoin, et possèdent une fonction sociale.

Un premier élément de réponse tient certes au style volontiers obscur ou polysémique de ce type d'écrits. Ce procédé impressionne une partie importante des lecteurs, convaincue que moins elle a le sentiment d'avoir compris un texte, plus cette incompréhension doit être portée au crédit du génie supposé de l'auteur. Mais en l'occurrence, il me semble que cette explication ne suffit pas. La séduction opérée par cet idéalisme philosophique débridé s'explique aussi par le fonds du message lui-même. Lisons ce qu'en dit Philippe Descola dans cet autre passage :

Comment mobiliser Gaia [un concept-clé de B. Latour] dans la gentillette transition écologique ? Que faire de la conscience cosmopolitique des Terrestres [un autre concept-clé du même auteur] dans les politiques de la réduction de la consommation d'énergie ? Comment concilier ton entreprise de reprendre les cahiers de doléances décrivant ce qui compte pour chaque habitant d'un lieu, ce à quoi il ou elle tient vraiment, avec le plan mobilité ou avec toutes ces façons de nous proposer dans un monde qui reste désespérément moderne.

On ne trouvera bien sûr aucune réponse à ces questions, qui restent ici purement rhétoriques, et pour cause : les concepts qu'elles manient sont si vagues qu'ils n'ont aucune chance de mener à quelque conclusion pratique que ce soit. P. Descola l'affirme d'ailleurs sans ambages, toujours dans le même texte :

Mais ta pensée désoriente, Bruno, et c'est son but.

Alors, à quoi sert la pensée de Bruno Latour, une pensée dont le but serait de « désorienter » et dont une des prémisses implicites est que le réel n'existe pas hors de l'idée qu'on s'en fait ? Je crois qu'elle sert – et là est la clé de son succès – précisément à ne servir à rien. Son utilité consiste à permettre à qui l'endosse de se perdre dans les infinies circonvolutions et dans les faux-semblants d'une prétendue profondeur, sans jamais l'engager à quelque confrontation que ce soit avec le réel. Elle sert, par essence, à prendre des poses.

Quant à ceux qui voudront agir (entre autres) contre le réchauffement climatique qui mène à grands pas l'humanité vers le chaos, et qui seront un tant soit peu préoccupés par les résultats de leur action, ils auront tout intérêt à s'orienter à l'inverse exact des conceptions défendues par B. Latour ou P. Descola. Plutôt que de se payer de mots avec le demi-mysticisme d'une mystérieuse « Gaia », ils devront étudier les déterminismes objectifs qui gouvernent la réalité, afin d'orienter au mieux les choix agricoles ou énergétiques. Et plutôt que de se livrer à l'exercice stérile consistant à considérer le point de vue des non-humains, ils devront prendre conscience des déterminismes sociaux, en comprenant en particulier que la loi du profit, qui gouverne aujourd'hui le monde, constitue un obstacle majeur à toute action écologique efficace – et en tirer toutes les conséquences.

Pour terminer, nul ne saurait mieux conclure ce billet que Jacques Prévert, à qui je laisse donc la parole :

 

Il ne faut pas...

Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
le monde mental Messssieurs
N'est pas du tout brillant
Et sitôt qu'il est seul
Travaille arbitrairement
S'érigeant pour soi-même
Et soi-disant généreusement en l'honneur des travailleurs du bâtiment
Un auto-monument
Répétons-le Messsssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement

38 commentaires:

  1. Pas mieux, bravo ! J'avoue n'avoir jamais compris comment certains pouvaient se pâmer devant le salmigondis pseudo-intellectuel, qui ne conduit au mieux qu'à empiler du creux sur du vide, de Latour ou de Descola ces dernières années (qui lui avait pourtant écrit auparavant des choses intéressantes).

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  2. https://www.lemonde.fr/idees/article/2009/02/25/autonomie-que-de-crimes-on-commet-en-ton-nom-par-bruno-latour_1160199_3232.html

    Gaia était très soluble dans le science po de richard descoing et de sarko

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  3. Même en faisant un gros effort de charité intellectuelle, c'est vraiment difficile de trouver un sens charitable à ce que raconte Latour dans son article sur Ramsès II. J'ai essayé de discuter avec des sociologues qui connaissent ses travaux, et dans la discussion on ocille toujours entre deux interprétation de ce qu'il dit :

    1) Soit Latour dit de manière particulièrement confuse un truc très banal : "les découvertes scientifiques sont le fruit de l'activité sociale des êtres humains." Mais alors, on voit pas trop l'intérêt de ce qu'il a à raconter.

    2) Soit Latour veut dire quelque chose qui a l'air profond mais qui semble complètement absurde ou en tout cas très difficile à défendre : "Les choses elles-mêmes (et pas simplement la connaissance que nous en avons" est le fruit de l'activité sociale des êtres humains." Mais alors, on aimerait bien qu'il fournisse des arguments à l'appui d'une idée aussi bizarre.

    Le flou artistique laissé sur la bonne interprétation à avoir (et permis par l'usage d'un vocabulaire obscur) permet d'avoir le beurre et l'argent du beurre intellectuel en prétendant soutenir une thèse profonde comme 2) mais en ne fournissant que des arguments pour 1).

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    1. J'ai vraiment essayé ... https://twitter.com/ArthurL24804466/status/1580089205115744256

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    2. Effort méritoire... mais face à des gens pour qui la profondeur passe par l'obscurité, et qui redoutent la clarté plus que tout, c'est peine perdue.

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  4. On trouve un argument similaire chez Graeber/Wengrow (The Dawn of Everything, 2021). Au lieu de répondre à la question de l'émergence de l'inégalité, ils veulent aborder l'émergence du discours sur l'émergence de l'inégalité. Ce qui ne serait pas inintéressant en soi. Mais les deux auteurs ne trouvent pas de meilleur argument contre l'évolutionnisme classique, qui est tout à fait critiquable, que l'argument ”Ramsès Latourien”: les dinosaures sont plus modernes que les chevaux ou les souris parce que les dinosaures étaient encore inconnus à l'époque de Shakespeare. Si c'était le cas, alors le temps avant 4004 av. J.-C. – le temps de la prétendue origine du monde selon l'évêque Usher (1658) – serait plus récent (plus proche du présent) que le temps après 4004 av. J.-C.. Ce sont les effets étranges produit par le tournant ontologique.

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    1. Allons bon, j'ai raté cette nouvelle perle de Graeber. Je vais aller jeter un oeil là-dessus.
      Plus généralement, toute cette affaire d'ontologies et de Latoureries se résume, au fond, à jouer sans cesse de l'ambiguité entre les faits et l'idée qu'on s'en fait (ou qu'on s'en est fait à différents moments), et à faire passer cette ambiguité pour de la profondeur. C'est puéril, stérile et lassant, mais cela fascine une génération de gens qui veulent avoir l'air de réfléchir gravement sans que cela engage jamais à rien.

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  5. Alors.. ça paraît bien argumenté votre billet d’humeur, mais ça vous demande de jouer à celui qui ne comprend pas, et vous répétez une posture de crânerie conflictuelle, seule manière que vous arrivez à imaginer pour incarner votre métier et votre genre, et en avoir les bénéfices égotiques.

    Ce n’est pas compliquer les choses que de dire que Ramsès II pour ses contemporains n’est pas mort de la tuberculose, que la façon qu’ils avaient de se représenter ce fléau n’avait pas le nom de tuberculose ni le mode opératoire qu’a déplié la science moderne.

    Ce n’est pas non plus vain, de la part de Descola, de mesurer la récupération qu’est capable d’opérer le capitalisme politicien d’une philosophie qui essaie d’imprimer un tournant à la pensée, en faisant tomber un certain nombre de privilèges dans les représentations, tel que celui de la place centrale, seul à avoir une voix, de l’humain. Il y a un truc appelé le greenwashing dont il n’est pas le seul à parler.

    Utiliser le terme « ontologie » ne fait pas du locuteur un idéaliste ni un relativiste. Vous croyez voir un symptôme d’un geste qui est probablement plus le votre que le leur. Puisque substantialiser la tuberculose, la bacille, le microbe en des phénomènes anhistoriques est un geste idéaliste en un sens.

    Le « sens élémentaire de la réalité » de vos collègues scientifiques respectables ne contient parfois pas beaucoup de connaissances concernant le phénomène tout aussi réel du langage. Vous comprenez les textes et les recherches en philosophie comme de pure fumisteries de logique parce que vous ne percevez pas les phénomènes qu’elle décrit, dont elle observe les actions et les conséquences tout autant expérimentalement.

    Là où la boucle est bouclée, c’est qu’en dénonçant leurs bidouillages logiques, vous leur répondez par un petit texte plein d’arnaques rhétoriques, les bons mots de votre côté, les mauvais du leur, comme font les pamphlétistes, qui jouent sur les affects pour convaincre. Ce pourquoi je me permets de vous dire qu’il en va de votre ego. (Je reconnais que je joue au même jeu dans ce texte, mais des fois, quand on n’a pas la flemme de répondre, peut-être qu'il faut bien s'y mettre à ce petit jeu que vous chérissez tant).

    « L’obscur et le polysémique » impressionne certains lecteurs – sous-entendu un peu ignorants, un peu faibles – qu’heureusement vous n’êtes pas, vous si carré quand vous ne comprenez pas.

    PS : Je vous ai déjà rencontré et sous vos airs de type sympa, qui s’attache à rester carré parmi toutes ses pensées nouvelles qui disent n’importe quoi, vous prétendez parler du genre « sérieusement » , comme on ne le fait plus, et vous avez critiqué ce jour-là toutes les femmes contemporaines qui produisent de la pensée : Isabelle Stengers, Silvia Federici, Donna Haraway, Ursula K Le Guin.

    Vous prétendez être le seul à vous intéresser aux déterminismes sociaux – persuadé qu’il faut tout de même qu’il reste sur cette terre un marxiste bien carré - et bien laissez-moi vous dire que vous nous avez mal lu, et relisez-vos propres billets au prisme de ces mêmes déterminismes s’il vous plait.

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    1. « Ce n’est pas compliquer les choses que de dire que Ramsès II pour ses contemporains n’est pas mort de la tuberculose ».
      Certes non, ce n'est pas compliquer les choses. C'est même enfoncer une porte ouverte. Sauf que ce n'est pas ce qu'écrit Latour, ni Descola à sa suite. Mais bon, je ne vais pas vous infliger une discussion avec un égotiste misogyne un peu hypocrite, vous avez manifestement des gens beaucoup mieux que moi à fréquenter.

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    2. À travers cette énumération de « toutes les femmes contemporaines qui produisent de la pensée », on comprend en creux que celles qui ne feraient pas partie de cette très courte liste (et/ou qui n'auraient pas été critiquées par Christophe) ne produiraient aucune pensée.

      C'est élégant, rigoureux et évidemment d'une grande humilité intellectuelle. Comme l'est le reste du message.

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  6. Cet éloge abscons de Latour par Descola m'aura au moins permis de découvrir votre blog grâce au commentaire d'un lecteur du Monde. On pourrait aussi évoquer à propos de ces théories incompréhensibles au lecteur et au citoyen moyen "l'effet gourou” analysé par le trop méconnu Dan Sperber. (https://www.dan.sperber.fr/?p=771)

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    1. Dan Sperber a écrit des choses intéressantes, et son père, Manès Sperber, une excellente et tragique trilogie romanesque ! Merci pour cette référence.

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    2. Il faudra que je relise, après des dizaines d'années, Manès Sperber. Ravi d'avoir découvert ce blog et et votre travail.

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  7. "Toutes les femmes contemporaines qui produisent de la pensée", vraiment ? (Elles ne sont que quatre ???) J'enlève immédiatement de cette liste Silvia Federici, et voilà, elles ne sont plus que trois ! (les autres, sous bénéfice du doute, car je ne les connais pas assez).
    Plus sérieusement, s'il faut absolument citer des femmes et des écrivaines / philosophes / historiennes, bref des "littéraires" qui osent évoquer l'anthropologie, ou émettre quelque doute sur les conditions sociales de la production des savoirs, j'ai davantage confiance en Nancy Huston, Elsa Dorlin, Isabelle Garo, Evelyne Pieiller, Carole Reynaud-Paligot...
    Et plus sérieusement encore : est-ce que ce débat, un peu vite résumé par l'opposition matérialisme / idéalisme, ou scientisme / relativisme, ne pourrait pas éviter les invectives ? J'avais lu un ou deux bouquins de Latour, je trouvais que c'était à la limite de l'escroquerie intellectuelle, et je n'avais jamais éprouvé l'envie ni le besoin de m'y replonger. Son énorme succès public me semble extérieur à son domaine de compétence : pour en avoir parlé avec des sociologues, je ne crois pas qu'il ait fait des étincelles.
    Mais d'un autre côté, après de longues discussions avec des tenants des "sciences dures" (et des "débunkers" de "fake news" comme le physicien Hubert Krivine) je reste sur ma faim. Il y a un problème réel et sérieux, qui a un rapport en effet avec le pouvoir, la "posture" du scientifique, et en fin de compte avec le langage. Le langage : le seul mot que je garderais, dans le flot d'invectives du camarade anonyme.
    Marc Guillaumie.

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  8. J'ai bien ri, comment ne pas rire lorsque des cuistres sont aussi brillamment attaqués ?, mais je suis en désaccord avec votre conclusion : tout cet ahurissant bougli-bougla déconstructionniste servirait surtout à ne servir à rien.
    Car en réalité, il sert à préserver l'ordre social en désarmant toute pensée critique (ce dont l'anonyme du 4 novembre donne hélas ! un très bon exemple) et, dans le même temps, en rendant incompréhensible et odieux le combat pour renverser l'ordre des choses. C'est une fonction très précieuse pour le capitalisme contemporain, évidemment ceux qui nous gouvernent ne sont pas dupes : ces cuistres racontent n'importent quoi, mais ils les protègent et les promeuvent pour cette raison même...

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    1. En fait, même si je l'ai exprimé un peu différemment et de manière moins politique que vous, je crois que nous partageons bien la même appréciation : ces constructuctions ne servent à rien, ne mènent nulle part et sont un voile de fumée, et c'est précisément la raison de leur succès.

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  9. Bonsoir Monsieur,

    Tout juste diplômée de Master d'Anthropologie sociale à l'EHESS, je me permets de rajouter que les travaux des anciens élèves de Messieurs Descola et Latour ainsi que d'autres anthropologues se retrouvant dans leur 'héritage' parlent d'eux-même sur les conséquences dramatiques de ce qu'on a pu nommer 'le tournant ontologique' (Charles Stépanoff, Natassja Martin, etc). Dans les séminaires de l'EHESS en ethnobotanique, on ne parle d'Haudricourt qu'en passant, l'important c'est de "vivre en plante"(cf. travaux de Madame Brunois-Pasina), de "communiquer" ; quand au lien entre humains et animaux, il semble que les anthropologues ontologistes, en plus de s'arroger des diplômes d'ethologues, de primatologues etc, aient adopté une vision abracadabrantesque de l'animal (influencée de mon avis par les travaux de M. Lestel) non plus objet de la domestication mais sujet et individu, et qu'ils calquent cela également aux animaux sauvages, qu'ils élèvent bien sûr à un rang plus élevé comme ils sont "libres" (on parle aussi de la 'pensée des icebergs' et si je me souviens bien, des montagnes et des roches). Au-delà de l'imposture intellectuelle et de l'engouement médiatique, je me demande pourquoi ces ouvrages médiocres sur le fond plaisent tant. Je crois l'analyse de votre commentateur anonyme du 17 novembre très juste : ils plaisent (et sont médiatisés) parce qu'il s'agit d'un discours obscur et obscurantiste visant non à aller au delà des catégories de pensées mais plutôt à détruire toute catégorie et à refuser la notion de 'fait' pour lui substituer celle de fiction ou de 'vision d'un point de vue donné' (tout l'enjeu du perspectivisme !). Je les vois un peu dans la droite ligne du mouvement de la 'writing culture', qui confond analyse anthropologique et littérature. C'est au final peut-être aller au bout du bout de l'héritage structuraliste et de l'assimilation de la société à la langue et à la parole. Car dans ces analyses, tout n'est que discours, représentations, les techniques, le geste, le corps ne sont sujets qu'en fonction de leur rapport à l'esprit et à la pensée, et jamais analysés en soit. L'anthropologie technique est d'ailleurs hautement déconsidérée aujourd'hui - mieux vaut travailler sur le chamanisme que sur les techniques rizicoles ! Vous citez François Sigaut, mais vous êtes bien le seul. (Un lien regroupant l'ensemble de ses articles et travaux : http://www.francois-sigaut.com.)
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  10. La comparaison va sembler étrange, mais pour clarifier mon propos, je pense que ces anthropologues font subir aux peuples autochtones et aux animaux à peu près ce que nous font subir à nous féministes les femmes se réclamant d'une "puissance des femmes", de la "sorcellerie" réparative, de leur "pouvoirs féminins" et qui pensent revaloriser les femmes en se réclamant de tous ces attributs féminins que le régime de l'hétérosexualité leur a imposé et a cherché à naturaliser en organisant des séances de tarot (je reprends ici intégralement le raisonnement de Monique Wittig dans La catégorie de sexe). Il y a bien sûr une réappropriation par ces femmes de la catégorie de sexe, et de l'idée que les sexes sont moralement (et non seulement physiquement) différents. Ce n'est qu'une ébauche de réflexion, mais il me semble qu'il y a une façon un peu analogue de raisonner chez nombre d'anthropologues ontologistes. Une valorisation de la différence et de l'essentialisation de cette différence, non comme catégorie de pensée et en tant qu'outil pour la réflexion, mais en soi et pour soi. Remarquez que nombre de ces anthropologues n'ont pas suivi de formation initiale classique en anthropologie mais sont issus de la philosophie, particularité du contexte français. En Angleterre et aux Etats-Unis où traditionnellement les étudiants de licence se doivent d'étudier conjointement l'anthropologie et l'archéologie, l'approche du terrain et de l'ethnographie est plus précise, plus factuelle et matérielle, et moins focalisée sur la pensée et le discours. Pourtant, l'anthropologie n'est pas de la littérature, les sciences sociales ne sont pas l'analyse de fictions humaines ni l'analyse des seuls discours et il faut garder à l'esprit que nous aspirons nous aussi à un résultat scientifique.

    Je vous remercie en tous cas pour ce billet intéressant sur un article de Monsieur Latour que j'ignorais.

    Sincèrement,

    Irène Svoronos
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    1. Merci de ce témoignage édifiant qui confirme, hélas, mes pires impressions sur l'état général de cette discipline (et, plus généralement, de la pensée en sciences sociales). Ainsi que je le répondais à l'autre contributeur, la dimension politique dans tout cela est essentielle : tout comme en économie, on sait depuis cinq siècles que « la mauvaise monnaie chasse la bonne », le pseudo radicalisme fondé sur un idéalisme assumé est là pour occuper la place d'une pensée authentiquement scientifique et, si possible, émancipatrice.
      Quant aux élucubrations mystiques autour du féminisme, je vous rejoins tout à fait sur le fait qu'elles participent de la même démarche, même si en l'occurrence, elle se teint souvent d'un tour moins « savant » (j'avais rapidement abordé la question par exemple dans ce billet : http://www.lahuttedesclasses.net/2018/10/un-debat-ensorcelant.html).
      En tout cas, je ne sais pas quelles sont vos intentions pour la suite, mais si vous envisagez un doctorat et si le sujet est compatible avec ma zone de chalandise, je serais ravi d'en discuter avec vous !

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    2. Analyse très pertinente. La dernière remarque est très juste : je suis également convaincu qu'aujourd'hui le problème essentiel de l'anthropologie sociale française est que les anthropologues sont issus de la philosophie (et ce depuis Lévi-Strauss), et que cela explique en grande partie toutes ces approches "abracadabrantesques". On ne peut d'ailleurs que souligner les différences entre lesdites approches et celles, par exemple, des regrettés Alain Testart et Georges Guille-Escuret, le premier venant des mathématiques et le second de la biologie…

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    3. Bonjour,

      Je remercie l’auteur pour cet article éclairant. Celui-ci m’aura également permis la découverte de son blog m’introduisant davantage à la discipline de l’anthropologie. Ne venant pas de ce champ particulier des SHS, mais des sciences politiques, j’aurais plusieurs contrepoints ou nuances à apporter à votre écrit ainsi qu’au commentaire d’Irène.

      Si je trouve que l’engouement autour de Descola ou de Latour est excessif, celui-ci me semble tout de même restreint à certaines écoles, universités, revues ou divers médias ; qui, disons-le rapidement, se concentrent à Paris : EHESS, Sciences Po, Collège de France, etc. (à contrario, même si la ZAD de NDDL abrite un disciple de Descola tel que Pignocchi, ce courant n’y est pas majoritaire, et l’on s’y réclame bien plus d’un anarchisme du quotidien). Ayant fait la plupart de mes études en « province », aucun de ces auteurs ne fut abordé minutieusement - pas même dans mon cours de « pensées politiques écologistes ». Seul mon CM d’épistémologie des SHS leur consacra un court paragraphe. Il fallu attendre mon entrée dans une « grande école » parisienne d’agronomie, lors de mon second M2, pour voir que Descola était porté aux nues par certains de mes professeurs.

      Dès lors, je m’interroge sur le crédit que leurs détracteurs entendent également leur donner. Ce qu’Irène et vous décrivez sont davantage, à mon sens, des désaccords épistémologiques concernant (le sens de) la discipline de l’anthropologie – comme cela l’est pour la plupart des disciplines des SHS. J’ai indiqué venir des sciences politiques, mais un lecteur pourrait être surpris par l’utilisation du pluriel pour une discipline qui serait selon lui autonome. Le constat pourrait être étendu tant pour la sociologie que pour l’anthropologie, pour la philosophie politique et la théorie politique (voire l’histoire des idées pol.). Par exemple, l’analyse durkheimienne du suicide n'a-t-elle pas des traits d’étude anthropologique ? À l’inverse, l’étude de l’anthropologie de la violence que fait Philippe Bourgois dans son ouvrage « En quête de respect » ne pourrait-elle pas être rentrer dans le champ de la sociologie (sachant que Bourdieu et Wacquant ont relu ses écrits) ? Les réponses sont d’autant plus complexes quand votre cursus de sciences pol s’est construit par les lectures minutieuses de Pierre Clastres ou Jean-William Lapierre lors d’un cours sur le phénomène étatique ; ou encore d’une introduction à l’anthropologie des sociétés caribéennes pour comprendre la démocratie dans les territoires ultramarins (les exemples seraient encore infinis).

      Pardonnez-moi si vous trouvez que je m’égare, mais je pense, à l’inverse d’Irène, que la formation pluridisciplinaire des chercheurs n’est pas forcément une mauvaise chose en soi, la spécialisation ayant, elle aussi, ses défauts. En reprenant l’argument selon lequel « En Angleterre et aux Etats-Unis où traditionnellement les étudiants de licence se doivent d'étudier conjointement l'anthropologie et l'archéologie, l'approche du terrain et de l'ethnographie est plus précise, plus factuelle et matérielle, et moins focalisée sur la pensée et le discours » ; je serai tenté de répondre que les étudiants anglo-saxons (pardon pour l’emploi de ce terme) pourraient parfois envier – à tort ou à raison ? – cette particularité française de pluridisciplinarité, tant un bagage conceptuel/philosophique pourrait faire défaut dans leur analyse.
      Tout cela pourrait se résumer ainsi :
      - anthropologie ou anthropologies ?

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    4. Aussi, je souhaiterais rebondir sur les élèves de Descola tels que Stépanoff et Martin. Autant les analyses descoliennes m’ont peu apporté pour penser la crise écologique, autant l’analyse de Stépanoff dans son récent ouvrage sur la chasse permet de penser une (re)politisation de sa pratique, où la notion de classes sociales y est fortement présente. Cet ouvrage est brillant tant par la pratique du terrain que par ses études comparatives de sociétés (temps + espace) et par les constats qui y sont dressés sur les tendances de nos sociétés contemporaines à mettre à distance la violence sur les animaux (ou non-humains pour reprendre le concept de Descola). L’ouvrage de Martin « Croire aux fauves » a eu également une très forte résonance pour moi. Par ailleurs, les disciples de Latour et Descola sont épars et diversifiés, comme en témoigne celui, non mentionné, qui a sorti son « abondance et liberté » et à qui on pourrait reprocher, une simple « verdisation » d’un socialisme.

      Pour tenter de me faire l’avocat du diable, la vision de Descola permettrait de faire sortir les SHS un instant du prisme ultradominant de la « domination » (ce que vous décriez en mentionnant que l’animal n’y est plus vu comme un objet de domestication). Comme le disait Baptiste Morizot, la crise écologique tiendrait avant tout d’une crise de la « sensibilité », de la « représentation » ; et c’est ici que le discours, l’imaginaire et les fictions y jouent un rôle prépondérant.

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    5. Enfin, je pense qu’il est fait mention dans vos propos à l’ouvrage « penser comme un iceberg ». Il s’agit d’un hommage au texte magistral d’Aldo Léopold (prof de gestion des forêts et du gibier) qui s’intitule « penser comme une montagne ». Il s’agit d’un écrit très court que je vous invite à lire (dispo sur atelierphilo.fr) et qui permettra de sortir l’espace d’un instant d’une réflexion athropocentriste pour une éthique biocentriste de la terre. Puisse ce texte vous permettre de découvrir les éthiques de la nature, clés complémentaires de lecture des ontologies descoliennes.

      Voilà pour la plupart de mes arguments, je vous prie de bien vouloir m’excuser tant un nombre conséquent d’entre eux tirent leur développement de ma propre expérience. Je serai heureux toutefois de poursuivre avec vous ces échanges davantage sur le fond.

      Nicolas Giauffret

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  11. Bonsoir Nicolas,

    Je me permets de vous répondre directement, ayant eu l’impression que vous m’adressiez certaines de vos remarques.

    Je viens de lire le petit texte d’Aldo Léopold que vous m’avez recommandé, et je crois comprendre nos points de désaccords.

    Ce texte se veut poétique sans doute, littéraire, mais n’est en rien académique — et d’ailleurs il était sans doute de l’ambition de l’auteur d’avoir ce ton très lyrique. Mais pour autant, comment dire qu’il développe une « éthique biocentriste » de la terre alors qu’il ne développe justement rien qu’un certain rapport émotif et sentimental à l’immensité et à la « grandeur » ? (À ce sujet, l’ouvrage de philosophie d’Emily Brady, the Environmental Sublime pourrait vous intéresser.)

    Je comprends bien la nécessité de s’intéresser à un rapport éthique à ce que nous nommons la nature, et d’ailleurs je trouve très amusant le nouveau livre co-édité par Pignocchi et Descola — c’est à dire que d’un point de vue politique je n’ai absolument rien à leur reprocher, et me sens d’ailleurs plutôt proche de nombre de leurs prises de position (et puis Bruno Le Maire en chouette effraie et les mésanges au Parlement c’est séduisant c’est certain !).

    Et je suis tout à fait d’accord avec vous : nos disciplines et la « crise écologique » si vous voulez, traversent une crise de la « sensibilité » (bien que j’ignore tout des travaux de B. Morizot). Je vous dirais cependant qu’il y a dans le sursaut écologique de nos contemporains et plus particulièrement de notre génération et de notre milieu (puisque quel que soit votre milieu d’origine vous avez comme moi fait des études supérieures, de surcroît prestigieuses) quelque chose de très dérangeant dans le fond, soit leur capacité à ne se « sentir » concernés, touchés, émus, par la souffrance que si celle-ci est décorrélée de l’être humain. Autrement dit : tout le monde est écologiste, tout le monde veut protéger la nature et le vivant, il est très beau et très noble de protéger les animaux et l’environnement, mais par contre on va cracher au visage des gilets jaunes sur leur rond-point parce que leur souffrance à eux n’est ni esthétique, ni émouvante pour des esprits citadins des classes supérieures. (Je dois cette réflexion d’ailleurs à mon petit-ami qui ne désire néanmoins pas je pense que son nom apparaisse sur un article en ligne !)

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  12. Or voyez-vous, si l’on sympathise davantage avec son chat et les orangs-outangs du Brésil qu’avec nos semblables, qu’est-ce au juste que cette « sensibilité » dont vous parlez, si ce n’est une énième tentative des plus aisés de maintenir l’un de leur privilège en danger : celui du droit à l’imagination, à l’évasion, aux grands espaces, à ce que vous nommez une « éthique de la nature », et de maintenir une distinction claire avec leurs inférieurs : eux se soucient de l’environnement, des « grandes choses » de ce monde et non seulement de la réouverture de l’aciérie pour garder un emploi. Bref, nos élites voient grand, et voir grand au XXIème siècle c’est être écologiste, de gauche, de droite, réactionnaire, libéral, professeur, artisan, mais éco-lo-giste vous dit-on. Et ce sont les mêmes — puisque vous semblez vous intéresser à nos colonies françaises contemporaines, qui vont créer des parcs nationaux en Guyane, refuser de voir une région française se développer au titre de la protection de l’environnement (qu’on invoque fort peu quand il s’agit de faire décoller des fusées à Kourou ou de donner des concessions de mines d’or à nos alliés canadiens…), et fustiger le rapport trop productif, trop industriel, des populations locales et des premières nations. Pour moi, tout cela c’est De Gaulle et ses « Ardennes vertes ».

    Et pourtant, si je suis très honnête, bien sûr que mon premier mouvement est de m’émouvoir davantage du sort des animaux « innocents » que du sort des humains — étrange retour du vécu de la théologie chrétienne. Les hommes serait-ils toujours sous le joug du péché originel, coupables et mauvais dès la naissance ? Il faut le croire puisque tant de nos philosophes écologistes et de nos militants sont misanthropes.

    Enfin, toute tentative de procurer une subjectivité à l’inanimé (montagnes, glaciers) et/ou aux animaux résulte d’un mouvement étrange : pour les protéger, pour ne pas les détruire, il faut ‘prouver’ leur valeur, leur intelligence, enfin, leur ressemblance et leur identité avec les êtres humains. Cela voudrait-il donc dire qu’on ne peut aimer et protéger que son semblable ?

    (Pour mettre les choses au clair : je ne considère pas les animaux inanimés, et bien que je ne sois absolument pas compétente en la matière, je suis persuadée qu’ils possèdent une intelligence et un langage sans doute identique au notre — mais éthiquement, en quoi cela devrait-il nous importer ? Ne peut-on protéger et préserver que ce (ceux) qui vaut la peine ? Enfin un anthropologue n’ayant nulle formation biologiste ni éthologique devrait me semble-t-il laisser ces questions aux professionnels de la discipline. Nous pouvons dialoguer, mais quant à nous arroger un savoir ultime et omniscient de toute science vaguement proche de la notre voilà qui me semble bien prétentieux et enfin voué à l’échec.)

    Vous m’avez reproché mon anthropocentrisme, mais l’anthropocentrisme ne me semble pas une mauvaise chose pour une discipline qui justement a pour vocation d’étudier l’humain.

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  13. e vous mets en copie le dernier paragraphe d’un article de Carole Ferret, anthropologue des techniques, de la domestication et de l’action. Il est bien plus clair que tout ce que je pourrais dire sur le sujet :

    https://journals.openedition.org/actesbranly/658?lang=en


    Il n’est pas nécessaire de « repeupler les sciences sociales [ou humaines] » (cf. Houdart et Thiery 2011), qui ont déjà bien à faire avec les hommes, ni d’adopter un point de vue animal sur l’histoire ou la société (cf. Baratay 2012) en renonçant à l’anthropocentrisme qui, selon moi, n’a rien de déplorable en anthropologie. Taxer des anthropologues d’anthropocentrisme revient à déplorer que des entomologistes se focalisent sur les insectes, ou à reprocher à des menuisiers de travailler le bois et, malheureusement pour les premiers, à scier la branche sur laquelle ils sont (déjà assez mal) assis, pour mettre en avant une discipline déshumanisée, désocialisée et désincarnée.
    Dans un modèle appauvri de l’action, qui ne retiendrait que les formes d’action directes, positives et immédiates, d’un sujet nécessairement actif sur un objet nécessairement passif, alors oui, sans doute, il est difficile d’expliquer ce qui agit quand le sujet humain reste passif ou une fois qu’il a cessé son action. Mais il suffit d’adopter un modèle complexe de l’action, une définition plus large, qui reconnaît l’existence de formes d’action indirectes, passives, participatives, externes ou différées pour résoudre cette difficulté sans devoir recourir à des agentivités affaiblies par l’universalité de leur distribution.
    En outre, assumer l’anthropocentrisme est la seule manière de conserver une approche compréhensive en anthropologie, une science humaine qui se nourrit des interprétations subjectives des acteurs. (Ferret, ibid, paragraphe 50 à 52).


    Je vous souhaite une très bonne soirée. Il se peut que je ne réponde pas beaucoup dans les jours à venir car je suis en plein dans mes candidatures de doctorat comme le devinait Monsieur Darmangeat, mais je prendrais soin de vous lire.

    Sincèrement,


    Irène S.

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  14. P.S. : tout à fait d'accord avec BB pour dire que tous les problèmes de l'anthropologie française contemporaine résultent de la main-mise des anciens élèves de l'ENS en philosophie sur cette discipline, et de leur importation de manières de travailler et de thématiques philosophiques et polémiques au sein de l'anthropologie.

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    1. On se demande toujours qui aura le courage de se farcir la lecture de tout ce que l'anthropologie compte de relativistes - et ils sont pas cinq - et de pondre un "impostures intellectuelles : le retour".

      J'ai même l'impression que c'est un courant de pensée auquel certains sous domaines sont plus perméables. En ce moment je me retape toute les publications sur les sociétés secrètes d’Afrique de l'ouest. Et c'est affligeant de voir à quel point les français (Schwartz, Girard) ne causent que d'idées religieuses avec une vague analyse structuraliste qui ne sort même pas des banalités habituelles (opposition, inversion, nature/culture, etc.) et comme les anglo-saxon (Little, Adams, Harley) et les allemands (Himmelheber), au contraire portent un intérêt aiguë au fond politique de ces mêmes organisations, à leur rôle dans l'organisation de la vie.

      Pourtant les mêmes auteurs français sont des anthropologues et ethnographes remarquables sur d'autres aspects de leurs travaux. On croirait que les idées du structuralisme viennent remplir avec du vide tout ce que les chercheurs français ne comprennent pas.

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  15. Nous vivons une époque lors de laquelle les sophistes sont en train de l'emporter... ch.lemardele

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  16. Bonjour Irène,

    Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à mes précédentes remarques, d’autant plus que le temps vous est restreint pour votre objectif professionnel. Je tiens également à m’excuser pour ce retard dans mon délai de réponse, les dernières semaines ont été bien remplies.
    Les postulats que vous amenez sur les conditions épistémologiques du discours scientifique me semblent un peu sévères, voire exclusives. À mon sens, le registre « émotif » ou encore « lyrique » n’empêche en rien la constitution d’un écrit académique. La science n’a pas le monopole du rationalisme, comme la littérature n’a pas celui du lyrisme. Le rapport « détaché » ou « déraciné » que vous semblez faire prévaloir n’est qu’une construction sociale des sciences, prenant naissance dans un certain positivisme et poursuivi par ses héritiers. Ce lyrisme n’est qu’une façon comme une autre de (re)mettre en avant des sujets marginalisés par les SHS. Par ailleurs, l’exclusion de ces registres ont longtemps permis aux scientifiques (mâles blancs européens) d’exclure les femmes de disciplines scientifiques telles que la botanique (Estelle Zhong-Mengual, Apprendre à voir, 2021). L’idée n’est pas ici d’essentialiser une pensée scientifique féminine, mais de tenter d’inclure les registres mentionnés dans la constitution d’un corpus scientifique. Enfin, l’utilisation de ces registres permettrait de parler d’une manière plus juste d’une relation avec une altérité.
    Vous m’avez reproché mon anthropocentrisme, mais l’anthropocentrisme ne me semble pas une mauvaise chose pour une discipline qui justement a pour vocation d’étudier l’humain. Oui enfin c’est un peu un lieu commun que nous pourrions étendre à l’ensemble des « sciences humaines ». Mais vous semblez avoir une vision très restrictive sur la focale d’étude de l’anthropologue lorsqu’il étudie une société humaine, faisant fi de ses interactions ou relations avec son environnement.
    « Taxer des anthropologues d’anthropocentrisme revient à déplorer que des entomologistes se focalisent sur les insectes... » Si un entomologiste se focalise sur les insectes, il lui incombe toutefois d’avoir une vision plus large de son champ d’étude, comme les dynamiques des écosystèmes afin de comprendre davantage, un champ en perpétuelle interaction avec un autre. Cela pourrait s’étendre pour le menuisier, qui s’il n’a pas une bonne connaissance des essences des bois, de leur climat, milieu, taux d’humidité, des insectes prédateurs, n’apporterait qu’une vision mécanique, rationnalisée à des fins productives (étudier autre chose serait prendre le risque de perdre de l’argent, de se faire déconsidérer par ses supérieurs, ses pairs). Voilà comment se perd l’artisanat pour le machinisme dont faisait mention Marx. Il se trouve que les directions qu’ont pris nos sciences ont été celles de la spécialisation à outrance - en amenant certes des progrès comme avec la médecine et ses sous-branches telles que l’imagerie médicale ou encore la neurologie, mais occultant d’autres causes ou phénomènes. Vous semblez suggérer implicitement que les professionnels spécialisés de la discipline seraient ceux qui détiendrait une « vérité ». Mais il ne me semble pas que la recherche d’une « vérité » soit une condition épistémologique sine qua none des SHS (voir aussi Richard Rorty, Pragmatism as Anti-Authoritarianism)

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  17. « mais éthiquement, en quoi cela devrait-il nous importer ? Ne peut-on protéger et préserver que ce (ceux) qui vaut la peine ? » Ce sont bien là des questions dont les réponses amèneront votre anthropocentrisme à se justifier. Qu’est ce qui vaut la peine sur cette terre ? Là encore il conviendrait de mettre à distance nos constructions sociales. Sous couvert de ce raisonnement, j’ai bien peur qu’une dimension classiste n’apparaisse trop rapidement. En haut les humains des systèmes productivistes, en bas les microbes ? Tout cela sans comprendre les interrelations qui nous lient.

    « une science humaine qui se nourrit des interprétations subjectives des acteurs ». Complètement d’accord. Dès lors, pourquoi faire prévaloir une vision anthropocentriste ? Il me semble difficile de ne pas évoquer les non-humains en SHS, encore plus à l’heure de leur extinction massive. Cette délégation à l’arrière-plan de l’importance accordés ces sujets n’est pas sans rappeler les marginalisations qu’en ont subi d’autres comme les femmes, les étrangers, les enfants – tant dans leur légitimité à exister en tant que sujets d’étude scientifique dans les SHS, mais plus largement en tant que sujets de droit (accès à la citoyenneté par ex.)

    Nos théories de la justice doivent être amenées à être réactualisées par le biais d’une démocratie participative avec plusieurs sujets de droits non-humains. Nous vivons dans une société où l’on arrive, sans sourciller, à concevoir d’attaquer en justice une entreprise ; mais bizarrement l’exercice est trop complexe quand il faut représenter ou défendre une espèce animale, végétale, voire minérale…

    Sinon, concernant votre vision des « gilets jaunes » et de leur vision écologie, le tableau que vous dressez tend à homogénéiser ce mouvement quand celui-ci est loin d’être moniste. Je vous renvoie à ce titre au dossier qui lui est consacré dans la revue Ecologie & Politique du premier semestre 2021 (Vers de nouvelles écologies populaires ?). Vous y verrez que les personnes qui l’abrite ont autant de divergences sur l’écologie que nous pouvons en avoir. Ce genre d’homogénéisations sont souvent des raccourcis que les classes bourgeoises, distantes de tels milieux, s’approprient en homogénéisant plusieurs groupes. On peut le voir aujourd’hui encore aux informations avec les « chasseurs », les « agriculteurs » ou encore les « automobilistes »…

    L’utilisation que vous faites du terme écologie en parlant des élites me semble erroné. Il faudrait plutôt parler d’environnementalisme (Dobson, 2004). C’est bien aux rapports de classe et de domination que l’écologie entend s’attaquer en tant qu’idéologie ; tandis que les classes bourgeoises préfèrent des relations distanciées, apolitisées. Ce sont d’ailleurs ces dernières – qu’elles soient de gauche ou de droite - qui l’ont historiquement disqualifiée dans l’espace politique en la qualifiant de misanthrope, réactionnaire, ou encore de « gauchisme recyclé » (cf. Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique ; M.Gauchet, Sous l’amour de la nature de la nature, la haine des hommes ?)

    Dans tous les cas, je vous remercie vivement d’avoir pris le temps de répondre rapidement à certaines critiques et je ne peux que vous souhaitez bon courage pour la thèse. En espérant pouvoir lire très bientôt vos écrits !
    Sincèrement,

    Nicolas

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    1. Bonjour

      Je me glisse dans ce débat dont bien des éléments appelleraient évidemment des réactions détaillées. Je voudrais simplement relever une des phrases qui vient d'être écrites, et qui me semble cristalliser une bonne partie des désaccords dont il est question : « Mais il ne me semble pas que la recherche d’une « vérité » soit une condition épistémologique sine qua none des SHS ».
      Pour commencer, je me demande bien pourquoi le mot de vérité est si problématique qu'on ne puisse l'employer sans guillemets. Ensuite, étant donné que l'acronyme de SHS renvoie aux sciences – fussent-elles « humaines et sociales » – je me demande bien en quoi est censée consister une science dont le but n'est pas de rechercher la vérité...

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  18. Quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi un courant de pensée
    qui prétend nous faire sortir de l'anthropocentrisme
    a comme principale catégorie d'analyse
    celle de "non-humain"
    qui est évidemment
    très évidemment
    complètement anthropocentriste
    de même que les autruches, sans doute
    divisent le monde en "autruches" et "non-autruches" :
    personne ne contestera
    que cette façon de voir
    est très autruchocentriste

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  19. bonsoir Christophe,
    
je vous remercie d’avoir pris le temps pour proposer vos éléments de réponse. Pour tenter de répondre brièvement (et sans doute maladroitement) quant à votre position, la notion de vérité implique une myriade de conceptions épistémologiques sur l’usage et la justification de la démarche scientifique. Chacun de vos confrères ou consoeurs auraient toute une diversité de réponses à apporter à la question : pourquoi (pour quoi) faire science ? 
Pardonnez-moi si je reviens à un certain relativisme, mais la vérité peut se concevoir comme un construit scientifique (il n’existe de vérité que dans les limites techniques d’une société) amené à être « repositionné » au fil des années (ex. l’astrophysique). Cela rejoint l’argument de Karl Popper sur la démarche scientifique. Nous pourrions l’étendre sur la vérité en tant que construit socio-culturel (puisque la science ne peut se détacher du socle de la société qui la produit ) Par ailleurs - je vais caricaturer - mais que faire/dire d’une vérité telle que : « Christophe Colomb a découvert l’Amérique en 1492 » ?

    Enfin, mon prof d’épistémologie nous disait que procéder de telle sorte (en cherchant un absolu, ou une Vérité) dans la démarche scientifique la vidait substantiellement d’un regard poétique sur le monde. La démarche poétique, n’étant à mon sens, pas incompatible avec la démarche scientifique…

    sinon, je vous renvoie aussi à l’article, sur RORTY, « À bas l’autorité ! » paru sur le site La Vie des Idées (attention, ça cite furtivement Latour...)

    Sincèrement,

    NG

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    1. Il y a une citation dont j'ai oublié l'auteur, qui dit en substance : « Si un intellectuel, ça ne sert pas à rendre simples les choses compliquées, dites-moi à quoi cela sert ». Il y a manifestement des gens qui professent l'opinion strictement inverse.
      Tout de même, si un jour vous devez témoigner au tribunal et qu'on vous demande, sous serment, de dire « la vérité », j'aimerais être là quand vous expliquerez tout ce que vous venez d'écrire au juge... Et je le répète, il y a un signe (mauvais) des temps dans le fait que les sciences humaines forment des générations entières de chercheurs dont la conviction la plus profonde est que la science est un concept vide, ou suspect. On peut ensuite déplorer les délires, entre autres, des antivax (et on a bien raison), mais le mauvais exemple vient de haut.
      Je profite de l'occasion pour recommander la lecture de la réponse rédigée par Alan Sokal à Bruno Latour qui, à défaut de poésie, rappelle quelques vérités (pardon) sur ce qu'est la science, et la différence qu'elle est censée entreptenir avec une parodie : https://physics.nyu.edu/sokal/le_monde.html
      Bien cordialement

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  20. Bonsoir Jean-Marc,

    C’est un très bon point que vous soulevez ici. En fait, il convient de distinguer ce qui est anthropocentriste (ce qui est relatif et « centré » sur le point de vue des humains) et anthropogéniste, c’est-à-dire des postulats découverts par les humains. En ce sens, le terme de « non-humains » est un argument anthropogénique à vocation écocentriste. 

    "Ecocentriste" car il s’agit d’un terme, d’un concept ou Idéal-type, permettant d’englober la figure de l’altérité dans son plus large ensemble : animal, végétal, minéral, champignons, microbes… 



    (Attention aussi à ne pas calquer mécaniquement nos schémas de pensée sur le monde animal, de sorte de tomber dans, vous l’aurez compris…, le piège anthropocentriste.) Je suis d’accord avec vous, qu’il est rassurant parfois de « faire l’autruche » !

    Sincèrement,

    NG

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