Philippe Descola, Bruno Latour et Ramsès II

Dans le bil­let que j’avais con­sacré à l’un de ses livres, j’avais souligné à quel point les posi­tions philosophiques de l’an­thro­po­logue Philippe Desco­la, tout en se gar­dant de l’as­sumer trop claire­ment, ouvraient la porte à un rel­a­tivisme dévas­ta­teur. Et je ten­tais de mon­tr­er que la manière dont il abor­dait sa clas­si­fi­ca­tion des « ontolo­gies » (le terme lui-même est tout sauf inno­cent) sug­gérait qu’il n’est pas de représen­ta­tion du monde plus juste, ou plus fidèle, qu’une autre. Il suf­fit d’un peu de logique pour com­pren­dre que cette posi­tion revient à affirmer que la réal­ité elle-même n’ex­iste pas indépen­dam­ment de l’idée qu’on s’en fait – même si, une fois encore, P. Desco­la se gar­dait bien de tir­er cette con­clu­sion explicite­ment.

Or, ce pas avait été franchi sans ambages par son col­lègue et ami Bruno Latour, qui vient de décéder et qui était con­sid­éré depuis longtemps comme un intel­lectuel majeur par de nom­breux chercheurs en sci­ences sociales (je crois nos col­lègues des sci­ences expéri­men­tales glob­ale­ment beau­coup moins sen­si­bles à sa rhé­torique, pour des raisons assez évi­dentes).

Par­mi les nom­breux écrits de B. Latour, il en est un qui pos­sède le mérite d’être bref, rel­a­tive­ment sim­ple, et de per­me­t­tre à tout un cha­cun de juger des fruits que porte son arbre. Il s’ag­it d’un arti­cle paru en 1998 dans La Recherche, sous le titre « Jusqu’où faut-il men­er l’histoire des décou­vertes sci­en­tifiques ? », où l’au­teur explique en sub­stance que Ram­sès II n’a pas pu mourir de la tuber­cu­lose étant don­né que le bacille n’a été décou­vert par Koch qu’au 19e siè­cle. Je ren­voie tous ceux, incré­d­ules, qui pensent que j’in­vente, que je car­i­ca­ture ou que je déforme ses pro­pos, à l’ar­ti­cle en ques­tion, en y rel­e­vant notam­ment ce pas­sage :

Avant Koch, le bacille n’a pas de réelle exis­tence. Avant Pas­teur, la bière ne fer­mente pas encore grâce à la Sac­cha­romyces cere­visi­ae. (…) Affirmer, sans autre forme de procès, que Pharaon est mort de la tuber­cu­lose décou­verte en 1882, revient à com­met­tre le péché car­di­nal de l’historien, celui de l’anachronisme.

Je ne prendrai pas ici le temps de rap­pel­er en quoi tout cela est d’une absur­dité dont on peine à croire qu’elle a été soutenue sérieuse­ment. D’autres l’ont déjà fait de fort belle manière, en par­ti­c­uli­er François Sigaut, dans un texte magis­tral dont je repro­duis ici la con­clu­sion :

Reste à dire un mot de la dernière ques­tion soulevée par B. Latour, celle de l’anachro­nisme, péché car­di­nal de l’his­to­rien. Si je l’ai bien com­pris (je ne suis sûr de rien), nous sommes tous des pécheurs endur­cis, nous qui pen­sions nous en tir­er en dis­ant quelque chose comme ceci : « on croit depuis 1976 que Ram­sès II est mort de la tuber­cu­lose ». Si nous tenons au salut de notre âme, nous devrons dire des­or­mais : « avant 1976, Ram­sès II etait mort de mort incon­nue ; en 1882, Koch fab­ri­qua le microbe qui devait l’emporter ; en 1976 enfin, en depit des soins ret­ro­spec­tifs inten­sifs dont il fut l’ob­jet au Val-de-Grâce, Ram­sès mou­rut de la tuber­cu­lose. »

Cette leçon magis­trale nous intro­duit à la dis­ci­pline qu’ont si bien illus­trée un Alphonse Allais, un Gar­ni ou un Pierre Dac. Mais n’y étions-nous pas depuis le début ?

L’hom­mage de P. Desco­la à B. Latour
(texte inté­gral)

Sur Ram­sès II, B. Latour n’a jamais fait machine arrière. Il n’a jamais ten­té d’ex­pli­quer qu’il s’é­tait mal exprimé, ou qu’on l’avait mal com­pris, et ce pour une rai­son sim­ple : ce n’é­tait pas le cas. De manière remar­quable, non seule­ment le statut de « grand intel­lectuel » de B. Latour n’a jamais été entaché par cette sail­lie, mais au con­traire, son aura – en tout cas dans cer­tains milieux – n’en a fait que grandir. On compte d’ailleurs par­mi les admi­ra­teurs de B. Latour des fig­ures émi­nentes, telle celle de Philippe Desco­la, spé­cial­iste de l’A­ma­zonie, et qui a occupé durant presque vingt ans une chaire au Col­lège de France. L’hom­mage funèbre de P. Desco­la à B. Latour vient d’être pub­lié. Au milieu de développe­ments dont on peine par­fois à saisir le sens pré­cis, on y lit la phrase suiv­ante, pour sa part par­faite­ment claire :

Com­bi­en de fois ai-je dû expli­quer, mal­heureuse­ment sans suc­cès, à des savants par ailleurs respecta­bles, pourquoi l’on pou­vait dire que Pas­teur n’avait pas décou­vert la mal­adie du char­bon ou que Ram­sès II, à pro­pre­ment par­ler, n’est pas mort de la tuber­cu­lose.

On pour­rait certes se réjouir de ce qui désole P. Desco­la : il reste man­i­feste­ment quelques col­lègues « respecta­bles » qui n’ont pas com­plète­ment per­du la tête, et qui tien­nent à con­serv­er ce sens élé­men­taire de la réal­ité sans lequel leur tra­vail de sci­en­tifique n’au­rait plus aucune jus­ti­fi­ca­tion. Mais on peut, et on doit, tout autant s’in­ter­roger sur les raisons qui font que des posi­tions aus­si man­i­feste­ment absur­des exer­cent une fas­ci­na­tion sur une large frac­tion du monde intel­lectuel. Tout comme pour la reli­gion, la per­sis­tance (ou la résur­gence) d’idées aber­rantes ou réfutées depuis longtemps ne peut s’ex­pli­quer que par des caus­es étrangères à leur force de con­vic­tion pro­pre : ces idées sat­is­font un besoin, et pos­sè­dent une fonc­tion sociale.

Un pre­mier élé­ment de réponse tient certes au style volon­tiers obscur ou poly­sémique de ce type d’écrits. Ce procédé impres­sionne une par­tie impor­tante des lecteurs, con­va­in­cue que moins elle a le sen­ti­ment d’avoir com­pris un texte, plus cette incom­préhen­sion doit être portée au crédit du génie sup­posé de l’au­teur. Mais en l’oc­cur­rence, il me sem­ble que cette expli­ca­tion ne suf­fit pas. La séduc­tion opérée par cet idéal­isme philosophique débridé s’ex­plique aus­si par le fonds du mes­sage lui-même. Lisons ce qu’en dit Philippe Desco­la dans cet autre pas­sage :

Com­ment mobilis­er Gaia [un con­cept-clé de B. Latour] dans la gen­til­lette tran­si­tion écologique ? Que faire de la con­science cos­mopoli­tique des Ter­restres [un autre con­cept-clé du même auteur] dans les poli­tiques de la réduc­tion de la con­som­ma­tion d’én­ergie ? Com­ment con­cili­er ton entre­prise de repren­dre les cahiers de doléances décrivant ce qui compte pour chaque habi­tant d’un lieu, ce à quoi il ou elle tient vrai­ment, avec le plan mobil­ité ou avec toutes ces façons de nous pro­pos­er dans un monde qui reste dés­espéré­ment mod­erne.

On ne trou­vera bien sûr aucune réponse à ces ques­tions, qui restent ici pure­ment rhé­toriques, et pour cause : les con­cepts qu’elles manient sont si vagues qu’ils n’ont aucune chance de men­er à quelque con­clu­sion pra­tique que ce soit. P. Desco­la l’af­firme d’ailleurs sans ambages, tou­jours dans le même texte :

Mais ta pen­sée désori­ente, Bruno, et c’est son but.

Alors, à quoi sert la pen­sée de Bruno Latour, une pen­sée dont le but serait de « désori­en­ter » et dont une des prémiss­es implicites est que le réel n’ex­iste pas hors de l’idée qu’on s’en fait ? Je crois qu’elle sert – et là est la clé de son suc­cès – pré­cisé­ment à ne servir à rien. Son util­ité con­siste à per­me­t­tre à qui l’en­dosse de se per­dre dans les infinies cir­con­vo­lu­tions et dans les faux-sem­blants d’une pré­ten­due pro­fondeur, sans jamais l’en­gager à quelque con­fronta­tion que ce soit avec le réel. Elle sert, par essence, à pren­dre des pos­es.

Quant à ceux qui voudront agir (entre autres) con­tre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique qui mène à grands pas l’hu­man­ité vers le chaos, et qui seront un tant soit peu préoc­cupés par les résul­tats de leur action, ils auront tout intérêt à s’ori­en­ter à l’in­verse exact des con­cep­tions défendues par B. Latour ou P. Desco­la. Plutôt que de se pay­er de mots avec le demi-mys­ti­cisme d’une mys­térieuse « Gaia », ils devront étudi­er les déter­min­ismes objec­tifs qui gou­ver­nent la réal­ité, afin d’ori­en­ter au mieux les choix agri­coles ou énergé­tiques. Et plutôt que de se livr­er à l’ex­er­ci­ce stérile con­sis­tant à con­sid­ér­er le point de vue des non-humains, ils devront pren­dre con­science des déter­min­ismes soci­aux, en com­prenant en par­ti­c­uli­er que la loi du prof­it, qui gou­verne aujour­d’hui le monde, con­stitue un obsta­cle majeur à toute action écologique effi­cace – et en tir­er toutes les con­séquences.

Pour ter­min­er, nul ne saurait mieux con­clure ce bil­let que Jacques Prévert, à qui je laisse donc la parole :

Il ne faut pas…

Il ne faut pas laiss­er les intel­lectuels jouer avec les allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
le monde men­tal Messssieurs
N’est pas du tout bril­lant
Et sitôt qu’il est seul
Tra­vaille arbi­traire­ment
S’érigeant pour soi-même
Et soi-dis­ant généreuse­ment en l’hon­neur des tra­vailleurs du bâti­ment
Un auto-mon­u­ment
Répé­tons-le Messsssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde men­tal
Ment
Mon­u­men­tale­ment

65 commentaires

  1. Pas mieux, bra­vo ! J’avoue n’avoir jamais com­pris com­ment cer­tains pou­vaient se pâmer devant le salmigondis pseu­do-intel­lectuel, qui ne con­duit au mieux qu’à empil­er du creux sur du vide, de Latour ou de Desco­la ces dernières années (qui lui avait pour­tant écrit aupar­a­vant des choses intéres­santes).

    1. Gaia est très sol­u­ble dans le Sci­ence Po de Duhamel, “digne” suc­cesseur Richard Desco­ing et de Macron (voir com­men­taire plus bas : la leçon inau­gu­rale de Sci­ences Po par Latour vaut son pesant de cac­ahuète pour qui sait voir et enten­dre grâce à ses antennes sen­si­tives ani­males et sait les reli­er à son appareil rationnel)

  2. Même en faisant un gros effort de char­ité intel­lectuelle, c’est vrai­ment dif­fi­cile de trou­ver un sens char­i­ta­ble à ce que racon­te Latour dans son arti­cle sur Ram­sès II. J’ai essayé de dis­cuter avec des soci­o­logues qui con­nais­sent ses travaux, et dans la dis­cus­sion on ocille tou­jours entre deux inter­pré­ta­tion de ce qu’il dit :

    1) Soit Latour dit de manière par­ti­c­ulière­ment con­fuse un truc très banal : “les décou­vertes sci­en­tifiques sont le fruit de l’ac­tiv­ité sociale des êtres humains.” Mais alors, on voit pas trop l’in­térêt de ce qu’il a à racon­ter.

    2) Soit Latour veut dire quelque chose qui a l’air pro­fond mais qui sem­ble com­plète­ment absurde ou en tout cas très dif­fi­cile à défendre : “Les choses elles-mêmes (et pas sim­ple­ment la con­nais­sance que nous en avons” est le fruit de l’ac­tiv­ité sociale des êtres humains.” Mais alors, on aimerait bien qu’il four­nisse des argu­ments à l’ap­pui d’une idée aus­si bizarre.

    Le flou artis­tique lais­sé sur la bonne inter­pré­ta­tion à avoir (et per­mis par l’usage d’un vocab­u­laire obscur) per­met d’avoir le beurre et l’ar­gent du beurre intel­lectuel en pré­ten­dant soutenir une thèse pro­fonde comme 2) mais en ne four­nissant que des argu­ments pour 1).

  3. Avatar de Inconnu
    Jürg Helbling

    On trou­ve un argu­ment sim­i­laire chez Graeber/​Wengrow (The Dawn of Every­thing, 2021). Au lieu de répon­dre à la ques­tion de l’émer­gence de l’iné­gal­ité, ils veu­lent abor­der l’émer­gence du dis­cours sur l’émer­gence de l’iné­gal­ité. Ce qui ne serait pas inin­téres­sant en soi. Mais les deux auteurs ne trou­vent pas de meilleur argu­ment con­tre l’évo­lu­tion­nisme clas­sique, qui est tout à fait cri­ti­quable, que l’ar­gu­ment ”Ram­sès Latourien”: les dinosaures sont plus mod­ernes que les chevaux ou les souris parce que les dinosaures étaient encore incon­nus à l’époque de Shake­speare. Si c’é­tait le cas, alors le temps avant 4004 av. J.-C. – le temps de la pré­ten­due orig­ine du monde selon l’évêque Ush­er (1658) – serait plus récent (plus proche du présent) que le temps après 4004 av. J.-C.. Ce sont les effets étranges pro­duit par le tour­nant ontologique.

    1. Allons bon, j’ai raté cette nou­velle per­le de Grae­ber. Je vais aller jeter un oeil là-dessus.
      Plus générale­ment, toute cette affaire d’on­tolo­gies et de Latoureries se résume, au fond, à jouer sans cesse de l’am­bi­gu­i­té entre les faits et l’idée qu’on s’en fait (ou qu’on s’en est fait à dif­férents moments), et à faire pass­er cette ambi­gu­i­té pour de la pro­fondeur. C’est puéril, stérile et las­sant, mais cela fascine une généra­tion de gens qui veu­lent avoir l’air de réfléchir grave­ment sans que cela engage jamais à rien.

  4. Alors.. ça paraît bien argu­men­té votre bil­let d’humeur, mais ça vous demande de jouer à celui qui ne com­prend pas, et vous répétez une pos­ture de crâner­ie con­flictuelle, seule manière que vous arrivez à imag­in­er pour incar­n­er votre méti­er et votre genre, et en avoir les béné­fices égo­tiques.

    Ce n’est pas com­pli­quer les choses que de dire que Ram­sès II pour ses con­tem­po­rains n’est pas mort de la tuber­cu­lose, que la façon qu’ils avaient de se représen­ter ce fléau n’avait pas le nom de tuber­cu­lose ni le mode opéra­toire qu’a déplié la sci­ence mod­erne.

    Ce n’est pas non plus vain, de la part de Desco­la, de mesur­er la récupéra­tion qu’est capa­ble d’opérer le cap­i­tal­isme politi­cien d’une philoso­phie qui essaie d’imprimer un tour­nant à la pen­sée, en faisant tomber un cer­tain nom­bre de priv­ilèges dans les représen­ta­tions, tel que celui de la place cen­trale, seul à avoir une voix, de l’humain. Il y a un truc appelé le green­wash­ing dont il n’est pas le seul à par­ler.

    Utilis­er le terme « ontolo­gie » ne fait pas du locu­teur un idéal­iste ni un rel­a­tiviste. Vous croyez voir un symp­tôme d’un geste qui est prob­a­ble­ment plus le votre que le leur. Puisque sub­stan­tialis­er la tuber­cu­lose, la bacille, le microbe en des phénomènes anhis­toriques est un geste idéal­iste en un sens.

    Le « sens élé­men­taire de la réal­ité » de vos col­lègues sci­en­tifiques respecta­bles ne con­tient par­fois pas beau­coup de con­nais­sances con­cer­nant le phénomène tout aus­si réel du lan­gage. Vous com­prenez les textes et les recherch­es en philoso­phie comme de pure fumis­ter­ies de logique parce que vous ne percevez pas les phénomènes qu’elle décrit, dont elle observe les actions et les con­séquences tout autant expéri­men­tale­ment.

    Là où la boucle est bouclée, c’est qu’en dénonçant leurs bidouil­lages logiques, vous leur répon­dez par un petit texte plein d’arnaques rhé­toriques, les bons mots de votre côté, les mau­vais du leur, comme font les pam­phlétistes, qui jouent sur les affects pour con­va­in­cre. Ce pourquoi je me per­me­ts de vous dire qu’il en va de votre ego. (Je recon­nais que je joue au même jeu dans ce texte, mais des fois, quand on n’a pas la flemme de répon­dre, peut-être qu’il faut bien s’y met­tre à ce petit jeu que vous chéris­sez tant).

    « L’obscur et le poly­sémique » impres­sionne cer­tains lecteurs – sous-enten­du un peu igno­rants, un peu faibles – qu’heureusement vous n’êtes pas, vous si car­ré quand vous ne com­prenez pas.

    PS : Je vous ai déjà ren­con­tré et sous vos airs de type sym­pa, qui s’attache à rester car­ré par­mi toutes ses pen­sées nou­velles qui dis­ent n’importe quoi, vous pré­ten­dez par­ler du genre « sérieuse­ment » , comme on ne le fait plus, et vous avez cri­tiqué ce jour-là toutes les femmes con­tem­po­raines qui pro­duisent de la pen­sée : Isabelle Stengers, Sil­via Fed­eri­ci, Don­na Har­away, Ursu­la K Le Guin.

    Vous pré­ten­dez être le seul à vous intéress­er aux déter­min­ismes soci­aux – per­suadé qu’il faut tout de même qu’il reste sur cette terre un marx­iste bien car­ré — et bien lais­sez-moi vous dire que vous nous avez mal lu, et relisez-vos pro­pres bil­lets au prisme de ces mêmes déter­min­ismes s’il vous plait.

    1. « Ce n’est pas com­pli­quer les choses que de dire que Ram­sès II pour ses con­tem­po­rains n’est pas mort de la tuber­cu­lose ».
      Certes non, ce n’est pas com­pli­quer les choses. C’est même enfon­cer une porte ouverte. Sauf que ce n’est pas ce qu’écrit Latour, ni Desco­la à sa suite. Mais bon, je ne vais pas vous infliger une dis­cus­sion avec un égo­tiste misog­y­ne un peu hyp­ocrite, vous avez man­i­feste­ment des gens beau­coup mieux que moi à fréquenter.

    2. À tra­vers cette énuméra­tion de « toutes les femmes con­tem­po­raines qui pro­duisent de la pen­sée », on com­prend en creux que celles qui ne feraient pas par­tie de cette très courte liste (et/​ou qui n’au­raient pas été cri­tiquées par Christophe) ne pro­duiraient aucune pen­sée.

      C’est élé­gant, rigoureux et évidem­ment d’une grande humil­ité intel­lectuelle. Comme l’est le reste du mes­sage.

  5. Cet éloge abscons de Latour par Desco­la m’au­ra au moins per­mis de décou­vrir votre blog grâce au com­men­taire d’un lecteur du Monde. On pour­rait aus­si évo­quer à pro­pos de ces théories incom­préhen­si­bles au lecteur et au citoyen moyen “l’ef­fet gourou” analysé par le trop mécon­nu Dan Sper­ber. (https://www.dan.sperber.fr/?p=771)

    1. Dan Sper­ber a écrit des choses intéres­santes, et son père, Manès Sper­ber, une excel­lente et trag­ique trilo­gie romanesque ! Mer­ci pour cette référence.

    2. Avatar de Inconnu
      Olivier Mialet

      Il fau­dra que je relise, après des dizaines d’an­nées, Manès Sper­ber. Ravi d’avoir décou­vert ce blog et et votre tra­vail.

  6. “Toutes les femmes con­tem­po­raines qui pro­duisent de la pen­sée”, vrai­ment ? (Elles ne sont que qua­tre ???) J’en­lève immé­di­ate­ment de cette liste Sil­via Fed­eri­ci, et voilà, elles ne sont plus que trois ! (les autres, sous béné­fice du doute, car je ne les con­nais pas assez).
    Plus sérieuse­ment, s’il faut absol­u­ment citer des femmes et des écrivaines /​philosophes /​his­to­ri­ennes, bref des “lit­téraires” qui osent évo­quer l’an­thro­polo­gie, ou émet­tre quelque doute sur les con­di­tions sociales de la pro­duc­tion des savoirs, j’ai davan­tage con­fi­ance en Nan­cy Hus­ton, Elsa Dor­lin, Isabelle Garo, Eve­lyne Pieiller, Car­ole Rey­naud-Palig­ot…
    Et plus sérieuse­ment encore : est-ce que ce débat, un peu vite résumé par l’op­po­si­tion matéri­al­isme /​idéal­isme, ou sci­en­tisme /​rel­a­tivisme, ne pour­rait pas éviter les invec­tives ? J’avais lu un ou deux bouquins de Latour, je trou­vais que c’é­tait à la lim­ite de l’e­scro­querie intel­lectuelle, et je n’avais jamais éprou­vé l’en­vie ni le besoin de m’y rep­longer. Son énorme suc­cès pub­lic me sem­ble extérieur à son domaine de com­pé­tence : pour en avoir par­lé avec des soci­o­logues, je ne crois pas qu’il ait fait des étin­celles.
    Mais d’un autre côté, après de longues dis­cus­sions avec des ten­ants des “sci­ences dures” (et des “débunkers” de “fake news” comme le physi­cien Hubert Kriv­ine) je reste sur ma faim. Il y a un prob­lème réel et sérieux, qui a un rap­port en effet avec le pou­voir, la “pos­ture” du sci­en­tifique, et en fin de compte avec le lan­gage. Le lan­gage : le seul mot que je garderais, dans le flot d’in­vec­tives du cama­rade anonyme.
    Marc Guil­lau­mie.

  7. Re “The Dawn of Every­thing”

    “The Dawn of Every­thing” is a biased disin­gen­u­ous account of human his­to­ry (www.persuasion.community/p/a‑flawed-history-of-humanity ) that spreads fake hope (the authors of “The Dawn” claim human his­to­ry has not “pro­gressed” in stages, or lin­ear­ly, and must not end in inequal­i­ty and hier­ar­chy as with our cur­rent sys­tem… so there’s hope for us now that it could get different/​better again). As a result of this fake hope porn it has been wide­ly praised. It con­ve­nient­ly serves the pro­found­ly sick indus­tri­al­ized world of fakes and crim­i­nals. The book’s dis­hon­est fake grandiose title shows already that this work is a FOR-PROFIT, instead a FOR-TRUTH, endeav­our geared at the (igno­rant gullible) mass­es.

    Fact is human his­to­ry since the dawn of agri­cul­ture has “pro­gressed” in a lin­ear stage (the “stuck” prob­lem, see below), although not before that (www.focaalblog.com/2021/12/22/chris-knight-wrong-about-almost-everything ). This “progress” has been fun­da­men­tal­ly destruc­tive and is dri­ven and dom­i­nat­ed by “The 2 Mar­ried Pink Ele­phants In The His­tor­i­cal Room” (www.rolf-hefti.com/covid-19-coronavirus.html ) which the fake hope-giv­ing authors of “The Dawn” entire­ly ignore nat­u­ral­ly (no one can write a legit­i­mate human his­to­ry with­out under­stand­ing and acknowl­edg­ing the nature of humans). And these two mar­ried pink ele­phants are the rea­son why we’ve been “stuck” in a destruc­tive hier­ar­chy and unequal class sys­tem , and will be far into the fore­see­able future (the “stuck” ques­tion — “the real ques­tion should be ‘how did we get stuck?’ How did we end up in one sin­gle mode?” — [cit­ed from their book] is the major ques­tion in “The Dawn” its authors nev­er answer, pre­dictably).

    “All experts serve the state and the media and only in that way do they achieve their sta­tus. Every expert fol­lows his mas­ter, for all for­mer pos­si­bil­i­ties for inde­pen­dence have been grad­u­al­ly reduced to nil by present society’s mode of orga­ni­za­tion. The most use­ful expert, of course, is the one who can lie. With their dif­fer­ent motives, those who need experts are fal­si­fiers and fools. When­ev­er indi­vid­u­als lose the capac­i­ty to see things for them­selves, the expert is there to offer an absolute reas­sur­ance.” —Guy Debord

    A good exam­ple that one of the “expert” authors, Grae­ber, has no real idea on what world we’ve been liv­ing in and about the nature of humans is his last brief arti­cle on Covid where his igno­rance shines bright already at the title of his arti­cle, “After the Pan­dem­ic, We Can’t Go Back to Sleep.” Appar­ent­ly he does­n’t know that most peo­ple WANT to be asleep, and that they’ve been want­i­ng that for thou­sands of years (and that’s not the only igno­rant notion in the title) — see last cit­ed source above. Yet he (and his part­ner) is the sort of per­son who thinks he can teach you some­thing authen­ti­cal­ly truth­ful about human his­to­ry and whom you should be trust­ing along those terms. Ridicu­lous !

    “The Dawn” is just anoth­er fan­ta­sy, or ide­ol­o­gy, cloaked in a hue of cher­ry-picked “sci­ence,” served lucra­tive­ly to the gullible igno­rant under­class­es who crave myths and fairy tales.

    “The evil, fake book of anthro­pol­o­gy, “The Dawn of Every­thing,” … just so hap­pened to be the most mar­ket­ed anthro­pol­o­gy book ever. Hmm­m­mm.” — Unknown

  8. J’ai bien ri, com­ment ne pas rire lorsque des cuistres sont aus­si bril­lam­ment attaqués ?, mais je suis en désac­cord avec votre con­clu­sion : tout cet ahuris­sant bougli-bougla décon­struc­tion­niste servi­rait surtout à ne servir à rien.
    Car en réal­ité, il sert à préserv­er l’or­dre social en désar­mant toute pen­sée cri­tique (ce dont l’anonyme du 4 novem­bre donne hélas ! un très bon exem­ple) et, dans le même temps, en ren­dant incom­préhen­si­ble et odieux le com­bat pour ren­vers­er l’or­dre des choses. C’est une fonc­tion très pré­cieuse pour le cap­i­tal­isme con­tem­po­rain, évidem­ment ceux qui nous gou­ver­nent ne sont pas dupes : ces cuistres racon­tent n’im­por­tent quoi, mais ils les pro­tè­gent et les promeu­vent pour cette rai­son même…

    1. En fait, même si je l’ai exprimé un peu dif­férem­ment et de manière moins poli­tique que vous, je crois que nous parta­geons bien la même appré­ci­a­tion : ces con­struc­tuc­tions ne ser­vent à rien, ne mènent nulle part et sont un voile de fumée, et c’est pré­cisé­ment la rai­son de leur suc­cès.

  9. Bon­soir Mon­sieur,

    Tout juste diplômée de Mas­ter d’An­thro­polo­gie sociale à l’E­HESS, je me per­me­ts de rajouter que les travaux des anciens élèves de Messieurs Desco­la et Latour ain­si que d’autres anthro­po­logues se retrou­vant dans leur ‘héritage’ par­lent d’eux-même sur les con­séquences dra­ma­tiques de ce qu’on a pu nom­mer ‘le tour­nant ontologique’ (Charles Sté­panoff, Natass­ja Mar­tin, etc). Dans les sémi­naires de l’E­HESS en eth­nob­otanique, on ne par­le d’Hau­dri­court qu’en pas­sant, l’im­por­tant c’est de “vivre en plante”(cf. travaux de Madame Brunois-Pasi­na), de “com­mu­ni­quer” ; quand au lien entre humains et ani­maux, il sem­ble que les anthro­po­logues ontol­o­gistes, en plus de s’ar­roger des diplômes d’etho­logues, de pri­ma­to­logues etc, aient adop­té une vision abra­cadabran­tesque de l’an­i­mal (influ­encée de mon avis par les travaux de M. Les­tel) non plus objet de la domes­ti­ca­tion mais sujet et indi­vidu, et qu’ils calquent cela égale­ment aux ani­maux sauvages, qu’ils élèvent bien sûr à un rang plus élevé comme ils sont “libres” (on par­le aus­si de la ‘pen­sée des ice­bergs’ et si je me sou­viens bien, des mon­tagnes et des roches). Au-delà de l’im­pos­ture intel­lectuelle et de l’en­goue­ment médi­a­tique, je me demande pourquoi ces ouvrages médiocres sur le fond plaisent tant. Je crois l’analyse de votre com­men­ta­teur anonyme du 17 novem­bre très juste : ils plaisent (et sont médi­atisés) parce qu’il s’ag­it d’un dis­cours obscur et obscu­ran­tiste visant non à aller au delà des caté­gories de pen­sées mais plutôt à détru­ire toute caté­gorie et à refuser la notion de ‘fait’ pour lui sub­stituer celle de fic­tion ou de ‘vision d’un point de vue don­né’ (tout l’en­jeu du per­spec­tivisme !). Je les vois un peu dans la droite ligne du mou­ve­ment de la ‘writ­ing cul­ture’, qui con­fond analyse anthro­pologique et lit­téra­ture. C’est au final peut-être aller au bout du bout de l’héritage struc­tural­iste et de l’as­sim­i­la­tion de la société à la langue et à la parole. Car dans ces analy­ses, tout n’est que dis­cours, représen­ta­tions, les tech­niques, le geste, le corps ne sont sujets qu’en fonc­tion de leur rap­port à l’e­sprit et à la pen­sée, et jamais analysés en soit. L’an­thro­polo­gie tech­nique est d’ailleurs haute­ment décon­sid­érée aujour­d’hui — mieux vaut tra­vailler sur le chaman­isme que sur les tech­niques riz­icoles ! Vous citez François Sigaut, mais vous êtes bien le seul. (Un lien regroupant l’ensem­ble de ses arti­cles et travaux : http://www.francois-sigaut.com.)
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  10. La com­para­i­son va sem­bler étrange, mais pour clar­i­fi­er mon pro­pos, je pense que ces anthro­po­logues font subir aux peu­ples autochtones et aux ani­maux à peu près ce que nous font subir à nous fémin­istes les femmes se récla­mant d’une “puis­sance des femmes”, de la “sor­cel­lerie” répar­a­tive, de leur “pou­voirs féminins” et qui pensent reval­oris­er les femmes en se récla­mant de tous ces attrib­uts féminins que le régime de l’hétéro­sex­u­al­ité leur a imposé et a cher­ché à nat­u­ralis­er en organ­isant des séances de tarot (je reprends ici inté­grale­ment le raison­nement de Monique Wit­tig dans La caté­gorie de sexe). Il y a bien sûr une réap­pro­pri­a­tion par ces femmes de la caté­gorie de sexe, et de l’idée que les sex­es sont morale­ment (et non seule­ment physique­ment) dif­férents. Ce n’est qu’une ébauche de réflex­ion, mais il me sem­ble qu’il y a une façon un peu ana­logue de raison­ner chez nom­bre d’an­thro­po­logues ontol­o­gistes. Une val­ori­sa­tion de la dif­férence et de l’essen­tial­i­sa­tion de cette dif­férence, non comme caté­gorie de pen­sée et en tant qu’outil pour la réflex­ion, mais en soi et pour soi. Remar­quez que nom­bre de ces anthro­po­logues n’ont pas suivi de for­ma­tion ini­tiale clas­sique en anthro­polo­gie mais sont issus de la philoso­phie, par­tic­u­lar­ité du con­texte français. En Angleterre et aux Etats-Unis où tra­di­tion­nelle­ment les étu­di­ants de licence se doivent d’é­tudi­er con­join­te­ment l’an­thro­polo­gie et l’archéolo­gie, l’ap­proche du ter­rain et de l’ethno­gra­phie est plus pré­cise, plus factuelle et matérielle, et moins focal­isée sur la pen­sée et le dis­cours. Pour­tant, l’an­thro­polo­gie n’est pas de la lit­téra­ture, les sci­ences sociales ne sont pas l’analyse de fic­tions humaines ni l’analyse des seuls dis­cours et il faut garder à l’e­sprit que nous aspirons nous aus­si à un résul­tat sci­en­tifique.

    Je vous remer­cie en tous cas pour ce bil­let intéres­sant sur un arti­cle de Mon­sieur Latour que j’ig­no­rais.

    Sincère­ment,

    Irène Svoronos
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    1. Mer­ci de ce témoignage édi­fi­ant qui con­firme, hélas, mes pires impres­sions sur l’é­tat général de cette dis­ci­pline (et, plus générale­ment, de la pen­sée en sci­ences sociales). Ain­si que je le répondais à l’autre con­tribu­teur, la dimen­sion poli­tique dans tout cela est essen­tielle : tout comme en économie, on sait depuis cinq siè­cles que « la mau­vaise mon­naie chas­se la bonne », le pseu­do rad­i­cal­isme fondé sur un idéal­isme assumé est là pour occu­per la place d’une pen­sée authen­tique­ment sci­en­tifique et, si pos­si­ble, éman­ci­patrice.
      Quant aux élu­cubra­tions mys­tiques autour du fémin­isme, je vous rejoins tout à fait sur le fait qu’elles par­ticipent de la même démarche, même si en l’oc­cur­rence, elle se teint sou­vent d’un tour moins « savant » (j’avais rapi­de­ment abor­dé la ques­tion par exem­ple dans ce bil­let : https://www.lahuttedesclasses.net/2018/10/un-debat-ensorcelant.html).
      En tout cas, je ne sais pas quelles sont vos inten­tions pour la suite, mais si vous envis­agez un doc­tor­at et si le sujet est com­pat­i­ble avec ma zone de cha­lan­dise, je serais ravi d’en dis­cuter avec vous !

    2. Analyse très per­ti­nente. La dernière remar­que est très juste : je suis égale­ment con­va­in­cu qu’au­jour­d’hui le prob­lème essen­tiel de l’an­thro­polo­gie sociale française est que les anthro­po­logues sont issus de la philoso­phie (et ce depuis Lévi-Strauss), et que cela explique en grande par­tie toutes ces approches “abra­cadabran­tesques”. On ne peut d’ailleurs que soulign­er les dif­férences entre les­dites approches et celles, par exem­ple, des regret­tés Alain Tes­tart et Georges Guille-Escuret, le pre­mier venant des math­é­ma­tiques et le sec­ond de la biolo­gie…

    3. Bon­jour,

      Je remer­cie l’auteur pour cet arti­cle éclairant. Celui-ci m’aura égale­ment per­mis la décou­verte de son blog m’introduisant davan­tage à la dis­ci­pline de l’anthropologie. Ne venant pas de ce champ par­ti­c­uli­er des SHS, mais des sci­ences poli­tiques, j’aurais plusieurs con­tre­points ou nuances à apporter à votre écrit ain­si qu’au com­men­taire d’Irène.

      Si je trou­ve que l’engouement autour de Desco­la ou de Latour est exces­sif, celui-ci me sem­ble tout de même restreint à cer­taines écoles, uni­ver­sités, revues ou divers médias ; qui, dis­ons-le rapi­de­ment, se con­cen­trent à Paris : EHESS, Sci­ences Po, Col­lège de France, etc. (à con­trario, même si la ZAD de NDDL abrite un dis­ci­ple de Desco­la tel que Pig­noc­chi, ce courant n’y est pas majori­taire, et l’on s’y réclame bien plus d’un anar­chisme du quo­ti­di­en). Ayant fait la plu­part de mes études en « province », aucun de ces auteurs ne fut abor­dé minu­tieuse­ment — pas même dans mon cours de « pen­sées poli­tiques écol­o­gistes ». Seul mon CM d’épistémologie des SHS leur con­sacra un court para­graphe. Il fal­lu atten­dre mon entrée dans une « grande école » parisi­enne d’agronomie, lors de mon sec­ond M2, pour voir que Desco­la était porté aux nues par cer­tains de mes pro­fesseurs.

      Dès lors, je m’interroge sur le crédit que leurs détracteurs enten­dent égale­ment leur don­ner. Ce qu’Irène et vous décrivez sont davan­tage, à mon sens, des désac­cords épisté­mologiques con­cer­nant (le sens de) la dis­ci­pline de l’anthropologie – comme cela l’est pour la plu­part des dis­ci­plines des SHS. J’ai indiqué venir des sci­ences poli­tiques, mais un lecteur pour­rait être sur­pris par l’utilisation du pluriel pour une dis­ci­pline qui serait selon lui autonome. Le con­stat pour­rait être éten­du tant pour la soci­olo­gie que pour l’anthropologie, pour la philoso­phie poli­tique et la théorie poli­tique (voire l’histoire des idées pol.). Par exem­ple, l’analyse durkheimi­enne du sui­cide n’a-t-elle pas des traits d’étude anthro­pologique ? À l’inverse, l’étude de l’anthropologie de la vio­lence que fait Philippe Bour­go­is dans son ouvrage « En quête de respect » ne pour­rait-elle pas être ren­tr­er dans le champ de la soci­olo­gie (sachant que Bour­dieu et Wac­quant ont relu ses écrits) ? Les répons­es sont d’autant plus com­plex­es quand votre cur­sus de sci­ences pol s’est con­stru­it par les lec­tures minu­tieuses de Pierre Clas­tres ou Jean-William Lapierre lors d’un cours sur le phénomène éta­tique ; ou encore d’une intro­duc­tion à l’anthropologie des sociétés caribéennes pour com­pren­dre la démoc­ra­tie dans les ter­ri­toires ultra­marins (les exem­ples seraient encore infi­nis).

      Par­don­nez-moi si vous trou­vez que je m’égare, mais je pense, à l’inverse d’Irène, que la for­ma­tion pluridis­ci­plinaire des chercheurs n’est pas for­cé­ment une mau­vaise chose en soi, la spé­cial­i­sa­tion ayant, elle aus­si, ses défauts. En reprenant l’argument selon lequel « En Angleterre et aux Etats-Unis où tra­di­tion­nelle­ment les étu­di­ants de licence se doivent d’é­tudi­er con­join­te­ment l’an­thro­polo­gie et l’archéolo­gie, l’ap­proche du ter­rain et de l’ethno­gra­phie est plus pré­cise, plus factuelle et matérielle, et moins focal­isée sur la pen­sée et le dis­cours » ; je serai ten­té de répon­dre que les étu­di­ants anglo-sax­ons (par­don pour l’emploi de ce terme) pour­raient par­fois envi­er – à tort ou à rai­son ? – cette par­tic­u­lar­ité française de pluridis­ci­pli­nar­ité, tant un bagage conceptuel/​philosophique pour­rait faire défaut dans leur analyse.
      Tout cela pour­rait se résumer ain­si :
      — anthro­polo­gie ou anthro­polo­gies ?

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    4. Aus­si, je souhait­erais rebondir sur les élèves de Desco­la tels que Sté­panoff et Mar­tin. Autant les analy­ses descol­i­ennes m’ont peu apporté pour penser la crise écologique, autant l’analyse de Sté­panoff dans son récent ouvrage sur la chas­se per­met de penser une (re)politisation de sa pra­tique, où la notion de class­es sociales y est forte­ment présente. Cet ouvrage est bril­lant tant par la pra­tique du ter­rain que par ses études com­par­a­tives de sociétés (temps + espace) et par les con­stats qui y sont dressés sur les ten­dances de nos sociétés con­tem­po­raines à met­tre à dis­tance la vio­lence sur les ani­maux (ou non-humains pour repren­dre le con­cept de Desco­la). L’ouvrage de Mar­tin « Croire aux fauves » a eu égale­ment une très forte réso­nance pour moi. Par ailleurs, les dis­ci­ples de Latour et Desco­la sont épars et diver­si­fiés, comme en témoigne celui, non men­tion­né, qui a sor­ti son « abon­dance et lib­erté » et à qui on pour­rait reprocher, une sim­ple « verdi­s­a­tion » d’un social­isme.

      Pour ten­ter de me faire l’avocat du dia­ble, la vision de Desco­la per­me­t­trait de faire sor­tir les SHS un instant du prisme ultra­dom­i­nant de la « dom­i­na­tion » (ce que vous décriez en men­tion­nant que l’animal n’y est plus vu comme un objet de domes­ti­ca­tion). Comme le dis­ait Bap­tiste Mori­zot, la crise écologique tiendrait avant tout d’une crise de la « sen­si­bil­ité », de la « représen­ta­tion » ; et c’est ici que le dis­cours, l’imaginaire et les fic­tions y jouent un rôle prépondérant.

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    5. Enfin, je pense qu’il est fait men­tion dans vos pro­pos à l’ouvrage « penser comme un ice­berg ». Il s’agit d’un hom­mage au texte magis­tral d’Aldo Léopold (prof de ges­tion des forêts et du gibier) qui s’intitule « penser comme une mon­tagne ». Il s’agit d’un écrit très court que je vous invite à lire (dis­po sur atelierphilo.fr) et qui per­me­t­tra de sor­tir l’espace d’un instant d’une réflex­ion athro­pocen­triste pour une éthique bio­cen­triste de la terre. Puisse ce texte vous per­me­t­tre de décou­vrir les éthiques de la nature, clés com­plé­men­taires de lec­ture des ontolo­gies descol­i­ennes.

      Voilà pour la plu­part de mes argu­ments, je vous prie de bien vouloir m’excuser tant un nom­bre con­séquent d’entre eux tirent leur développe­ment de ma pro­pre expéri­ence. Je serai heureux toute­fois de pour­suiv­re avec vous ces échanges davan­tage sur le fond.

      Nico­las Giauf­fret

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  11. Bon­soir Nico­las,

    Je me per­me­ts de vous répon­dre directe­ment, ayant eu l’impression que vous m’adressiez cer­taines de vos remar­ques.

    Je viens de lire le petit texte d’Aldo Léopold que vous m’avez recom­mandé, et je crois com­pren­dre nos points de désac­cords.

    Ce texte se veut poé­tique sans doute, lit­téraire, mais n’est en rien académique — et d’ailleurs il était sans doute de l’ambition de l’auteur d’avoir ce ton très lyrique. Mais pour autant, com­ment dire qu’il développe une « éthique bio­cen­triste » de la terre alors qu’il ne développe juste­ment rien qu’un cer­tain rap­port émo­tif et sen­ti­men­tal à l’immensité et à la « grandeur » ? (À ce sujet, l’ouvrage de philoso­phie d’Emily Brady, the Envi­ron­men­tal Sub­lime pour­rait vous intéress­er.)

    Je com­prends bien la néces­sité de s’intéresser à un rap­port éthique à ce que nous nom­mons la nature, et d’ailleurs je trou­ve très amu­sant le nou­veau livre co-édité par Pig­noc­chi et Desco­la — c’est à dire que d’un point de vue poli­tique je n’ai absol­u­ment rien à leur reprocher, et me sens d’ailleurs plutôt proche de nom­bre de leurs pris­es de posi­tion (et puis Bruno Le Maire en chou­ette effraie et les mésanges au Par­lement c’est séduisant c’est cer­tain !).

    Et je suis tout à fait d’accord avec vous : nos dis­ci­plines et la « crise écologique » si vous voulez, tra­versent une crise de la « sen­si­bil­ité » (bien que j’ignore tout des travaux de B. Mori­zot). Je vous dirais cepen­dant qu’il y a dans le sur­saut écologique de nos con­tem­po­rains et plus par­ti­c­ulière­ment de notre généra­tion et de notre milieu (puisque quel que soit votre milieu d’origine vous avez comme moi fait des études supérieures, de sur­croît pres­tigieuses) quelque chose de très dérangeant dans le fond, soit leur capac­ité à ne se « sen­tir » con­cernés, touchés, émus, par la souf­france que si celle-ci est décor­rélée de l’être humain. Autrement dit : tout le monde est écol­o­giste, tout le monde veut pro­téger la nature et le vivant, il est très beau et très noble de pro­téger les ani­maux et l’environnement, mais par con­tre on va cracher au vis­age des gilets jaunes sur leur rond-point parce que leur souf­france à eux n’est ni esthé­tique, ni émou­vante pour des esprits citadins des class­es supérieures. (Je dois cette réflex­ion d’ailleurs à mon petit-ami qui ne désire néan­moins pas je pense que son nom appa­raisse sur un arti­cle en ligne !)

  12. Or voyez-vous, si l’on sym­pa­thise davan­tage avec son chat et les orangs-out­angs du Brésil qu’avec nos sem­blables, qu’est-ce au juste que cette « sen­si­bil­ité » dont vous par­lez, si ce n’est une énième ten­ta­tive des plus aisés de main­tenir l’un de leur priv­ilège en dan­ger : celui du droit à l’imagination, à l’évasion, aux grands espaces, à ce que vous nom­mez une « éthique de la nature », et de main­tenir une dis­tinc­tion claire avec leurs inférieurs : eux se soucient de l’environnement, des « grandes choses » de ce monde et non seule­ment de la réou­ver­ture de l’aciérie pour garder un emploi. Bref, nos élites voient grand, et voir grand au XXIème siè­cle c’est être écol­o­giste, de gauche, de droite, réac­tion­naire, libéral, pro­fesseur, arti­san, mais éco-lo-giste vous dit-on. Et ce sont les mêmes — puisque vous sem­blez vous intéress­er à nos colonies français­es con­tem­po­raines, qui vont créer des parcs nationaux en Guyane, refuser de voir une région française se dévelop­per au titre de la pro­tec­tion de l’environnement (qu’on invoque fort peu quand il s’agit de faire décoller des fusées à Kourou ou de don­ner des con­ces­sions de mines d’or à nos alliés cana­di­ens…), et fustiger le rap­port trop pro­duc­tif, trop indus­triel, des pop­u­la­tions locales et des pre­mières nations. Pour moi, tout cela c’est De Gaulle et ses « Ardennes vertes ».

    Et pour­tant, si je suis très hon­nête, bien sûr que mon pre­mier mou­ve­ment est de m’émouvoir davan­tage du sort des ani­maux « inno­cents » que du sort des humains — étrange retour du vécu de la théolo­gie chré­ti­enne. Les hommes serait-ils tou­jours sous le joug du péché orig­inel, coupables et mau­vais dès la nais­sance ? Il faut le croire puisque tant de nos philosophes écol­o­gistes et de nos mil­i­tants sont mis­an­thropes.

    Enfin, toute ten­ta­tive de pro­cur­er une sub­jec­tiv­ité à l’inanimé (mon­tagnes, glac­i­ers) et/​ou aux ani­maux résulte d’un mou­ve­ment étrange : pour les pro­téger, pour ne pas les détru­ire, il faut ‘prou­ver’ leur valeur, leur intel­li­gence, enfin, leur ressem­blance et leur iden­tité avec les êtres humains. Cela voudrait-il donc dire qu’on ne peut aimer et pro­téger que son sem­blable ?

    (Pour met­tre les choses au clair : je ne con­sid­ère pas les ani­maux inan­imés, et bien que je ne sois absol­u­ment pas com­pé­tente en la matière, je suis per­suadée qu’ils pos­sè­dent une intel­li­gence et un lan­gage sans doute iden­tique au notre — mais éthique­ment, en quoi cela devrait-il nous importer ? Ne peut-on pro­téger et préserv­er que ce (ceux) qui vaut la peine ? Enfin un anthro­po­logue n’ayant nulle for­ma­tion biol­o­giste ni éthologique devrait me sem­ble-t-il laiss­er ces ques­tions aux pro­fes­sion­nels de la dis­ci­pline. Nous pou­vons dia­loguer, mais quant à nous arroger un savoir ultime et omni­scient de toute sci­ence vague­ment proche de la notre voilà qui me sem­ble bien pré­ten­tieux et enfin voué à l’échec.)

    Vous m’avez reproché mon anthro­pocen­trisme, mais l’anthropocentrisme ne me sem­ble pas une mau­vaise chose pour une dis­ci­pline qui juste­ment a pour voca­tion d’étudier l’humain.

  13. e vous mets en copie le dernier para­graphe d’un arti­cle de Car­ole Fer­ret, anthro­po­logue des tech­niques, de la domes­ti­ca­tion et de l’action. Il est bien plus clair que tout ce que je pour­rais dire sur le sujet :

    https://journals.openedition.org/actesbranly/658?lang=en

    Il n’est pas néces­saire de « repe­u­pler les sci­ences sociales [ou humaines] » (cf. Houdart et Thiery 2011), qui ont déjà bien à faire avec les hommes, ni d’adopter un point de vue ani­mal sur l’histoire ou la société (cf. Baratay 2012) en renonçant à l’anthropocentrisme qui, selon moi, n’a rien de déplorable en anthro­polo­gie. Tax­er des anthro­po­logues d’anthropocentrisme revient à déplor­er que des ento­mol­o­gistes se focalisent sur les insectes, ou à reprocher à des menuisiers de tra­vailler le bois et, mal­heureuse­ment pour les pre­miers, à sci­er la branche sur laque­lle ils sont (déjà assez mal) assis, pour met­tre en avant une dis­ci­pline déshu­man­isée, déso­cial­isée et dés­in­car­née.
    Dans un mod­èle appau­vri de l’action, qui ne retiendrait que les formes d’action directes, pos­i­tives et immé­di­ates, d’un sujet néces­saire­ment act­if sur un objet néces­saire­ment pas­sif, alors oui, sans doute, il est dif­fi­cile d’expliquer ce qui agit quand le sujet humain reste pas­sif ou une fois qu’il a cessé son action. Mais il suf­fit d’adopter un mod­èle com­plexe de l’action, une déf­i­ni­tion plus large, qui recon­naît l’existence de formes d’action indi­rectes, pas­sives, par­tic­i­pa­tives, externes ou dif­férées pour résoudre cette dif­fi­culté sans devoir recourir à des agen­tiv­ités affaib­lies par l’universalité de leur dis­tri­b­u­tion.
    En out­re, assumer l’anthropocentrisme est la seule manière de con­serv­er une approche com­préhen­sive en anthro­polo­gie, une sci­ence humaine qui se nour­rit des inter­pré­ta­tions sub­jec­tives des acteurs. (Fer­ret, ibid, para­graphe 50 à 52).

    Je vous souhaite une très bonne soirée. Il se peut que je ne réponde pas beau­coup dans les jours à venir car je suis en plein dans mes can­di­da­tures de doc­tor­at comme le dev­inait Mon­sieur Dar­mangeat, mais je prendrais soin de vous lire.

    Sincère­ment,

    Irène S.

  14. P.S. : tout à fait d’ac­cord avec BB pour dire que tous les prob­lèmes de l’an­thro­polo­gie française con­tem­po­raine résul­tent de la main-mise des anciens élèves de l’ENS en philoso­phie sur cette dis­ci­pline, et de leur impor­ta­tion de manières de tra­vailler et de thé­ma­tiques philosophiques et polémiques au sein de l’an­thro­polo­gie.

    1. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      On se demande tou­jours qui aura le courage de se far­cir la lec­ture de tout ce que l’an­thro­polo­gie compte de rel­a­tivistes — et ils sont pas cinq — et de pon­dre un “impos­tures intel­lectuelles : le retour”.

      J’ai même l’im­pres­sion que c’est un courant de pen­sée auquel cer­tains sous domaines sont plus per­méables. En ce moment je me retape toute les pub­li­ca­tions sur les sociétés secrètes d’Afrique de l’ouest. Et c’est affligeant de voir à quel point les français (Schwartz, Girard) ne causent que d’idées religieuses avec une vague analyse struc­tural­iste qui ne sort même pas des banal­ités habituelles (oppo­si­tion, inver­sion, nature/​culture, etc.) et comme les anglo-sax­on (Lit­tle, Adams, Harley) et les alle­mands (Him­mel­he­ber), au con­traire por­tent un intérêt aiguë au fond poli­tique de ces mêmes organ­i­sa­tions, à leur rôle dans l’or­gan­i­sa­tion de la vie.

      Pour­tant les mêmes auteurs français sont des anthro­po­logues et ethno­graphes remar­quables sur d’autres aspects de leurs travaux. On croirait que les idées du struc­tural­isme vien­nent rem­plir avec du vide tout ce que les chercheurs français ne com­pren­nent pas.

  15. Bon­jour Irène,

    Je vous remer­cie d’avoir pris le temps de répon­dre à mes précé­dentes remar­ques, d’autant plus que le temps vous est restreint pour votre objec­tif pro­fes­sion­nel. Je tiens égale­ment à m’excuser pour ce retard dans mon délai de réponse, les dernières semaines ont été bien rem­plies.
    Les pos­tu­lats que vous amenez sur les con­di­tions épisté­mologiques du dis­cours sci­en­tifique me sem­blent un peu sévères, voire exclu­sives. À mon sens, le reg­istre « émo­tif » ou encore « lyrique » n’empêche en rien la con­sti­tu­tion d’un écrit académique. La sci­ence n’a pas le mono­pole du ratio­nal­isme, comme la lit­téra­ture n’a pas celui du lyrisme. Le rap­port « détaché » ou « dérac­iné » que vous sem­blez faire pré­val­oir n’est qu’une con­struc­tion sociale des sci­ences, prenant nais­sance dans un cer­tain pos­i­tivisme et pour­suivi par ses héri­tiers. Ce lyrisme n’est qu’une façon comme une autre de (re)mettre en avant des sujets mar­gin­al­isés par les SHS. Par ailleurs, l’exclusion de ces reg­istres ont longtemps per­mis aux sci­en­tifiques (mâles blancs européens) d’exclure les femmes de dis­ci­plines sci­en­tifiques telles que la botanique (Estelle Zhong-Men­gual, Appren­dre à voir, 2021). L’idée n’est pas ici d’essentialiser une pen­sée sci­en­tifique fémi­nine, mais de ten­ter d’inclure les reg­istres men­tion­nés dans la con­sti­tu­tion d’un cor­pus sci­en­tifique. Enfin, l’utilisation de ces reg­istres per­me­t­trait de par­ler d’une manière plus juste d’une rela­tion avec une altérité.
    Vous m’avez reproché mon anthro­pocen­trisme, mais l’anthropocentrisme ne me sem­ble pas une mau­vaise chose pour une dis­ci­pline qui juste­ment a pour voca­tion d’étudier l’humain. Oui enfin c’est un peu un lieu com­mun que nous pour­rions éten­dre à l’ensemble des « sci­ences humaines ». Mais vous sem­blez avoir une vision très restric­tive sur la focale d’étude de l’anthropologue lorsqu’il étudie une société humaine, faisant fi de ses inter­ac­tions ou rela­tions avec son envi­ron­nement.
    « Tax­er des anthro­po­logues d’anthropocentrisme revient à déplor­er que des ento­mol­o­gistes se focalisent sur les insectes… » Si un ento­mol­o­giste se focalise sur les insectes, il lui incombe toute­fois d’avoir une vision plus large de son champ d’étude, comme les dynamiques des écosys­tèmes afin de com­pren­dre davan­tage, un champ en per­pétuelle inter­ac­tion avec un autre. Cela pour­rait s’étendre pour le menuisi­er, qui s’il n’a pas une bonne con­nais­sance des essences des bois, de leur cli­mat, milieu, taux d’humidité, des insectes pré­da­teurs, n’apporterait qu’une vision mécanique, rationnal­isée à des fins pro­duc­tives (étudi­er autre chose serait pren­dre le risque de per­dre de l’argent, de se faire décon­sid­ér­er par ses supérieurs, ses pairs). Voilà com­ment se perd l’artisanat pour le machin­isme dont fai­sait men­tion Marx. Il se trou­ve que les direc­tions qu’ont pris nos sci­ences ont été celles de la spé­cial­i­sa­tion à out­rance — en amenant certes des pro­grès comme avec la médecine et ses sous-branch­es telles que l’imagerie médi­cale ou encore la neu­rolo­gie, mais occul­tant d’autres caus­es ou phénomènes. Vous sem­blez sug­gér­er implicite­ment que les pro­fes­sion­nels spé­cial­isés de la dis­ci­pline seraient ceux qui détiendrait une « vérité ». Mais il ne me sem­ble pas que la recherche d’une « vérité » soit une con­di­tion épisté­mologique sine qua none des SHS (voir aus­si Richard Rorty, Prag­ma­tism as Anti-Author­i­tar­i­an­ism)

  16. « mais éthique­ment, en quoi cela devrait-il nous importer ? Ne peut-on pro­téger et préserv­er que ce (ceux) qui vaut la peine ? » Ce sont bien là des ques­tions dont les répons­es amèneront votre anthro­pocen­trisme à se jus­ti­fi­er. Qu’est ce qui vaut la peine sur cette terre ? Là encore il con­viendrait de met­tre à dis­tance nos con­struc­tions sociales. Sous cou­vert de ce raison­nement, j’ai bien peur qu’une dimen­sion clas­siste n’apparaisse trop rapi­de­ment. En haut les humains des sys­tèmes pro­duc­tivistes, en bas les microbes ? Tout cela sans com­pren­dre les inter­re­la­tions qui nous lient.

    « une sci­ence humaine qui se nour­rit des inter­pré­ta­tions sub­jec­tives des acteurs ». Com­plète­ment d’accord. Dès lors, pourquoi faire pré­val­oir une vision anthro­pocen­triste ? Il me sem­ble dif­fi­cile de ne pas évo­quer les non-humains en SHS, encore plus à l’heure de leur extinc­tion mas­sive. Cette délé­ga­tion à l’arrière-plan de l’importance accordés ces sujets n’est pas sans rap­pel­er les mar­gin­al­i­sa­tions qu’en ont subi d’autres comme les femmes, les étrangers, les enfants – tant dans leur légitim­ité à exis­ter en tant que sujets d’étude sci­en­tifique dans les SHS, mais plus large­ment en tant que sujets de droit (accès à la citoyen­neté par ex.)

    Nos théories de la jus­tice doivent être amenées à être réac­tu­al­isées par le biais d’une démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive avec plusieurs sujets de droits non-humains. Nous vivons dans une société où l’on arrive, sans sour­ciller, à con­cevoir d’attaquer en jus­tice une entre­prise ; mais bizarrement l’exercice est trop com­plexe quand il faut représen­ter ou défendre une espèce ani­male, végé­tale, voire minérale…

    Sinon, con­cer­nant votre vision des « gilets jaunes » et de leur vision écolo­gie, le tableau que vous dressez tend à homogénéis­er ce mou­ve­ment quand celui-ci est loin d’être moniste. Je vous ren­voie à ce titre au dossier qui lui est con­sacré dans la revue Ecolo­gie & Poli­tique du pre­mier semes­tre 2021 (Vers de nou­velles écolo­gies pop­u­laires ?). Vous y ver­rez que les per­son­nes qui l’abrite ont autant de diver­gences sur l’écologie que nous pou­vons en avoir. Ce genre d’homogénéisations sont sou­vent des rac­cour­cis que les class­es bour­geois­es, dis­tantes de tels milieux, s’approprient en homogénéisant plusieurs groupes. On peut le voir aujourd’hui encore aux infor­ma­tions avec les « chas­seurs », les « agricul­teurs » ou encore les « auto­mo­bilistes »…

    L’utilisation que vous faites du terme écolo­gie en par­lant des élites me sem­ble erroné. Il faudrait plutôt par­ler d’environnementalisme (Dob­son, 2004). C’est bien aux rap­ports de classe et de dom­i­na­tion que l’écologie entend s’attaquer en tant qu’idéologie ; tan­dis que les class­es bour­geois­es préfèrent des rela­tions dis­tan­ciées, apoli­tisées. Ce sont d’ailleurs ces dernières – qu’elles soient de gauche ou de droite — qui l’ont his­torique­ment dis­qual­i­fiée dans l’espace poli­tique en la qual­i­fi­ant de mis­an­thrope, réac­tion­naire, ou encore de « gauchisme recy­clé » (cf. Luc Fer­ry, Le Nou­v­el Ordre écologique ; M.Gauchet, Sous l’amour de la nature de la nature, la haine des hommes ?)

    Dans tous les cas, je vous remer­cie vive­ment d’avoir pris le temps de répon­dre rapi­de­ment à cer­taines cri­tiques et je ne peux que vous souhaitez bon courage pour la thèse. En espérant pou­voir lire très bien­tôt vos écrits !
    Sincère­ment,

    Nico­las

    1. Bon­jour

      Je me glisse dans ce débat dont bien des élé­ments appelleraient évidem­ment des réac­tions détail­lées. Je voudrais sim­ple­ment relever une des phras­es qui vient d’être écrites, et qui me sem­ble cristallis­er une bonne par­tie des désac­cords dont il est ques­tion : « Mais il ne me sem­ble pas que la recherche d’une « vérité » soit une con­di­tion épisté­mologique sine qua none des SHS ».
      Pour com­mencer, je me demande bien pourquoi le mot de vérité est si prob­lé­ma­tique qu’on ne puisse l’employer sans guillemets. Ensuite, étant don­né que l’acronyme de SHS ren­voie aux sci­ences – fussent-elles « humaines et sociales » – je me demande bien en quoi est cen­sée con­sis­ter une sci­ence dont le but n’est pas de rechercher la vérité…

  17. Quelqu’un peut-il m’ex­pli­quer pourquoi un courant de pen­sée
    qui pré­tend nous faire sor­tir de l’an­thro­pocen­trisme
    a comme prin­ci­pale caté­gorie d’analyse
    celle de “non-humain”
    qui est évidem­ment
    très évidem­ment
    com­plète­ment anthro­pocen­triste
    de même que les autruch­es, sans doute
    divisent le monde en “autruch­es” et “non-autruch­es” :
    per­son­ne ne con­testera
    que cette façon de voir
    est très autru­cho­cen­triste

    1. Avatar de Inconnu
      Etienne Maillet

      En tant qu’autruche décon­stru­ite, je suis sûr de ma dés­ap­pro­ba­tion pos­i­tive­ment rel­a­tive.

  18. bon­soir Christophe,
    je vous remer­cie d’avoir pris le temps pour pro­pos­er vos élé­ments de réponse. Pour ten­ter de répon­dre briève­ment (et sans doute mal­adroite­ment) quant à votre posi­tion, la notion de vérité implique une myr­i­ade de con­cep­tions épisté­mologiques sur l’usage et la jus­ti­fi­ca­tion de la démarche sci­en­tifique. Cha­cun de vos con­frères ou con­soeurs auraient toute une diver­sité de répons­es à apporter à la ques­tion : pourquoi (pour quoi) faire sci­ence ? Par­don­nez-moi si je reviens à un cer­tain rel­a­tivisme, mais la vérité peut se con­cevoir comme un con­stru­it sci­en­tifique (il n’existe de vérité que dans les lim­ites tech­niques d’une société) amené à être « repo­si­tion­né » au fil des années (ex. l’astrophysique). Cela rejoint l’argument de Karl Pop­per sur la démarche sci­en­tifique. Nous pour­rions l’étendre sur la vérité en tant que con­stru­it socio-cul­turel (puisque la sci­ence ne peut se détach­er du socle de la société qui la pro­duit ) Par ailleurs — je vais car­i­ca­tur­er — mais que faire/​dire d’une vérité telle que : « Christophe Colomb a décou­vert l’Amérique en 1492 » ?

    Enfin, mon prof d’épistémologie nous dis­ait que procéder de telle sorte (en cher­chant un absolu, ou une Vérité) dans la démarche sci­en­tifique la vidait sub­stantielle­ment d’un regard poé­tique sur le monde. La démarche poé­tique, n’étant à mon sens, pas incom­pat­i­ble avec la démarche sci­en­tifique…

    sinon, je vous ren­voie aus­si à l’article, sur RORTY, « À bas l’autorité ! » paru sur le site La Vie des Idées (atten­tion, ça cite furtive­ment Latour…)

    Sincère­ment,

    NG

    1. Il y a une cita­tion dont j’ai oublié l’au­teur, qui dit en sub­stance : « Si un intel­lectuel, ça ne sert pas à ren­dre sim­ples les choses com­pliquées, dites-moi à quoi cela sert ». Il y a man­i­feste­ment des gens qui pro­fessent l’opin­ion stricte­ment inverse.
      Tout de même, si un jour vous devez témoign­er au tri­bunal et qu’on vous demande, sous ser­ment, de dire « la vérité », j’aimerais être là quand vous expli­querez tout ce que vous venez d’écrire au juge… Et je le répète, il y a un signe (mau­vais) des temps dans le fait que les sci­ences humaines for­ment des généra­tions entières de chercheurs dont la con­vic­tion la plus pro­fonde est que la sci­ence est un con­cept vide, ou sus­pect. On peut ensuite déplor­er les délires, entre autres, des anti­vax (et on a bien rai­son), mais le mau­vais exem­ple vient de haut.
      Je prof­ite de l’oc­ca­sion pour recom­man­der la lec­ture de la réponse rédigée par Alan Sokal à Bruno Latour qui, à défaut de poésie, rap­pelle quelques vérités (par­don) sur ce qu’est la sci­ence, et la dif­férence qu’elle est cen­sée entreptenir avec une par­o­die : https://physics.nyu.edu/sokal/le_monde.html
      Bien cor­diale­ment

  19. Bon­soir Jean-Marc,

    C’est un très bon point que vous soulevez ici. En fait, il con­vient de dis­tinguer ce qui est anthro­pocen­triste (ce qui est relatif et « cen­tré » sur le point de vue des humains) et anthro­pogéniste, c’est-à-dire des pos­tu­lats décou­verts par les humains. En ce sens, le terme de « non-humains » est un argu­ment anthro­pogénique à voca­tion éco­cen­triste.
    “Eco­cen­triste” car il s’agit d’un terme, d’un con­cept ou Idéal-type, per­me­t­tant d’englober la fig­ure de l’altérité dans son plus large ensem­ble : ani­mal, végé­tal, minéral, champignons, microbes…

    (Atten­tion aus­si à ne pas cal­quer mécanique­ment nos sché­mas de pen­sée sur le monde ani­mal, de sorte de tomber dans, vous l’aurez com­pris…, le piège anthro­pocen­triste.) Je suis d’accord avec vous, qu’il est ras­sur­ant par­fois de « faire l’autruche » !

    Sincère­ment,

    NG

  20. Avatar de Inconnu
    Jacques Simon

    Sans rien vouloir ajouter au débat, j’ai essayé de lire Latour, et j’ai été vite rebuté par son salmigondis de raison­nements (?) foireux et de con­cepts incom­préhen­si­bles lardés de ter­mes jar­gonnants (la plu­part introu­vables dans un dic­tio­n­naire d’é­pais­seur mani­able- et finan­cière­ment abor­d­able- ou prenant des accep­tions rares ou per­son­nelles). Le résul­tat fut que mal­gré la minceur sci­en­tifique et intel­lectuelle de l’o­pus, celui-ci me tombant des mains fail­lit bien me cass­er un orteil. J’ai essayé de m’en servir en place de som­nifère, mais cela me met­tait trop en échec intel­lectuel…
    Trêve de plaisan­terie, Christophe rap­pelle une évi­dence , que la sci­ence sert à sim­pli­fi­er pour la com­préhen­sion des choses com­pliquées, non l’in­verse, et la prose de cer­tains inter­venants me sem­ble aller à l’en­con­tre de ce principe .(je com­prends tout de ce que Christophe et ses col­lègues de blog écrivent ). La vir­tu­osité lan­gag­ière et la com­plex­ité du dis­cours peu­vent aller loin dans l’ab­strac­tion, cela ne fonde pas sa pro­fondeur …Je ne sais plus qui de Cocteau ou Que­neau dis­ait que la super­fi­cial­ité impli­quait la pro­fondeur, comme la sur­face de la mer son vol­ume sous-jacent…
    Quant à la ques­tion écologique, il suf­fit de dire que notre sub­sis­tance dépend étroite­ment de la péren­nité d’é­cosys­tèmes viables et en équili­bre ( tou­jours insta­ble, c’est pourquoi les ten­ta­tives de régu­la­tion sont dan­gereuses) que nous détru­isons ( par nous j’en­tends le cap­i­tal­isme et ses dérivés tels que le” com­mu­nisme ” à la chi­noise) et la “mise en valeur ” d’un ter­ri­toire (la Guyane?) dans ces con­di­tions, comme la préser­va­tion d’une aciérie, ne sont que des écrans de fumée qui ne remet­tent aucune­ment en cause les modes de pro­duc­tion destruc­tive de notre milieu de vie, même si l’in­ten­tion est vertueuse (amélior­er les con­di­tions de vie, fournir des “emplois” .Il y a cer­taine­ment mieux à penser.

  21. Je viens d’é­couter une lec­ture d’ex­traits de “Croire aux fauves” de Natass­ja Mar­tin sur France Cul­ture, et après avoir eu mon petit shoot de fas­ci­na­tion, je viens ici pour con­tin­uer à penser. Je vais pren­dre le temps de lire atten­tive­ment les textes mis en références par les uns et les autres. Et je me per­met une demande : est-ce que d’en­tre vous auraient des références cri­tiques plus spé­ci­fiques sur le tra­vail de Natass­ja Mar­tin ?

    1. Avatar de Inconnu
      Etienne Maillet

      Des références cri­tiques con­cer­nant Mme Mar­tin ? Cri­tiques dans le sens sci­en­tifiques, non, mais dans le sens mar­ket­ing, à pléthore !

  22. Avatar de Inconnu
    Emmanuel Florac

    Une analyse beau­coup plus intéres­sante de la rel­a­tiv­ité des points de vue et des con­flits de moti­va­tion dans la sci­ence dans cette pas­sion­nante con­férence de Gabrielle Bouleau :
    https://www.youtube.com/watch?v=_k8CSyeyG_c
    Il est vrai qu’en tant que spé­cial­iste de l’hy­draulique et de la déci­sion poli­tique, elle est sans doute plus con­fron­tée au réel que ce cher Latour (ou Desco­la, per­du dans la mytholo­gie Achuar ?)

    1. Bof… Je trou­ve au con­traire son dis­cours assez con­fus, notam­ment dans la manière d’a­mal­gamer les con­nais­sances sci­en­tifiques sur le réel, et les déci­sions d’a­gir sur le réel (qui relèvent du poli­tique). Par exem­ple, je ne vois pas en quoi dire que les déci­sions sur les pluies acides n’é­taient pas entière­ment fondées sci­en­tifique­ment doit remet­tre en cause le car­ac­tère objec­tif des con­nais­sances sci­en­tifiques sur le sujet.

      J’y vois donc un genre de rel­a­tivisme mou et insi­dieux, certes pas aus­si rad­i­cal que celui de Latour & co, puisqu’elle ne « fran­chit pas le Rubi­con » con­sis­tant à pos­tuler que les lois physiques seraient sociale­ment con­stru­ites. Mais, tout de même, toutes ces con­nais­sances seraient « situées », sans qu’on com­prenne bien ce que l’on est cen­sé tir­er comme con­séquences de cette affir­ma­tion. Elle ose même, sans pré­cis­er sa pen­sée, un « chang­er de diag­nos­tic pour essay­er d’in­téress­er davan­tage » (à 14 min 30) qui ressem­ble de façon gênante aux procédés de la rhé­torique cli­matoscep­tique.

  23. Ah tient (!), un marx­iste qui fait pass­er la philoso­phie comme une “fumis­terie” que “le gens sérieux” ne devraient surtout pas con­sid­ér­er (ou voire même s’en servir).

    Ton­ton Marx nous avait déjà fait le coup ; la matière, rien que la matière (!) dis­ait-il avec son large et lourd front pen­sant.
    Pour­tant le marx­isme a son lot de con­cepts et idées com­plète­ment fumeux.…

    Je vous cite : <>, “les déter­min­ismes
    objec­tives qui gou­ver­nent la réal­ité” dites-vous (??) , ce n’est pas ce que nous apprend la physique quan­tique et son trés pré­cieux “Principe d’indéter­mi­na­tion (Heisen­berg)” en par­lant de cer­tains aspects très déroutants du réel…

    Les faits rien que les faits et rien d’autres (!!). Ok, le prof. Prou­vez-moi donc à par­tir de votre hau­teur toute
    sci­en­tifique et “de manière indu­bitable” (comme dirait un Descartes), “qu’il n’au­rait de réal­ité que celle de la matière”(tout en ayant aus­si la pos­si­bil­ité de pren­dre en con­sid­éra­tion le vide).

    Cer­tains marx­istes croivent à “l’om­ni-exis­tence de la matière” comme cer­tains prêtres croivent en leur catéchisme sopori­fique. Nous sommes de l’or­dre de la CROYANCE..

    L’ap­pren­ti philosophe…

    1. J’ai pointé du doigt votre soi-dis­ant “déter­min­isme objectif”(sic!)(Et que de grands mots!) qui domin­erait la réal­ité (ce qui est faux), et c’est tout ce que vous trou­ver à dire.… Décidé­ment, cer­tains marx­istes me lais­sent per­plex­es…

      L’ap­pren­ti philosophe

    2. Avatar de Inconnu
      Fabien Abraini

      “Je vous cite : <>, “les déter­min­ismes
      objec­tives qui gou­ver­nent la réal­ité” dites-vous (??) , ce n’est pas ce que nous apprend la physique quan­tique et son trés pré­cieux “Principe d’indéter­mi­na­tion (Heisen­berg)” en par­lant de cer­tains aspects très déroutants du réel…”

      Dis que tu ne com­prends rien à la physique sans dire que tu ne com­prends rien à la physique.
      En plus, vous n’avez même pas invo­qué le théorème de Gödel, ni le mul­tivers, c’est quoi ce tra­vail de cochon ?

  24. A oui une dernière ques­tion (je n’ai pas l’in­ten­tion de spam­mer votre blog, si je n’ai pas de reponse alors je passerais mon chemin…), vous qui êtes marx­istes, avez-vous fait un bil­let sur le con­cept de <> qui est sans aucun doute l’un des con­cepts “le plus fumeux” du Marx­isme (en terme d’e­scro­querie intel­lectuelle, cette théorie je la range au même niveau que la “Loi des trois états” d’Au­guste Comte”?

    Puisque bon, quitte a être sérieux, “soyons sérieux”, et cri­tiquons ce qui doit l’être…

    L’ap­pren­ti philosophe

    1. [Cor­rec­tion de la coquille de mon mes­sage :

      “vous qui êtes marx­istes, avez-vous fait un bil­let sur le con­cept de ‘Matéri­al­isme his­torique’ qui est sans aucun doute l’un des con­cepts “le plus fumeux” du Marx­isme (en terme d’e­scro­querie intel­lectuelle, cette théorie je la range au même niveau que la “Loi des trois états” d’Au­guste Comte”.….

      L’ap­pren­ti philosophe ]

  25. Votre con­clu­sion exprime très bien l’opin­ion que je porte sur ces deux per­son­nages, notam­ment en ce qui con­cerne la lutte écol­o­giste. A côté d’autres formes “d’é­colo­gie” non-marx­iste (ce qui est sans doute un oxy­more), j’ap­pelle celle-ci l’é­colo­gie “LDM” pour “Latour-Desco­la-Mori­zot”, qui ne con­siste qu’à faire de grandes envolées pseu­do-philosophiques, proche d’une sorte de pré­ten­du retour à la nature, qui met com­plète­ment de côté le réel social, les rap­ports de forces au sein d’une société et ses mécan­ismes économiques les plus fon­da­men­taux. C’est peut-être joli, mais cela ne nous aide pas du tout à avancer. C’est d’au­tant plus dép­ri­mant quand on con­naît la con­cep­tion de la nature par Marx et Engels, et que par­fois Desco­la ou Latour pensent apporter des idées neuves alors qu’elles sont déjà con­tenues dans les écrits des deux bar­bus ! Mer­ci pour cette note !

  26. Mer­ci pour ce post d’u­til­ité publique ! Je peux mal­heureuse­ment apporter un petit amende­ment à la phrase “je crois nos col­lègues des sci­ences expéri­men­tales glob­ale­ment beau­coup moins sen­si­bles à sa rhé­torique, pour des raisons assez évi­dentes”: j’ai décou­vert avec stupé­fac­tion que dans ma com­mu­nauté de chercheurs en infor­ma­tique théorique (qui ne ren­tre certes pas dans les “sci­ences expéri­men­tales”, mais qui reste du côté “sci­ences dures”), les thès­es de Desco­la et Latour sont assez pop­u­laires, et on peut pass­er pour un obtus occi­den­ta­lo-cen­tré à essay­er de rap­pel­er l’ex­is­tence d’un monde physique objec­tif.

    1. Cela s’ex­plique aisé­ment par le fait que les chercheurs en infor­ma­tique théorique sont a pri­ori incom­pé­tents sur les sujets que Latour a traités durant sa car­rière.

      (sauf si Latour s’est piqué d’in­for­ma­tique théorique, ce dont je doute)

    2. @Antoine : effec­tive­ment mais c’est quand même sur­prenant qu’il trou­ve là un pub­lic con­ciliant, chez des gens qui ont a pri­ori une solide for­ma­tion sci­en­tifique (par exem­ple le pro­fil typ­ique est de faire des sci­ences inclu­ant la physique jusqu’à bac+2, en se con­cen­trant ensuite sur les maths et l’in­for­ma­tique)

    3. Ok, quelques autres hypothès­es en l’air :

      Quelques hypothès­es en l’air :

      1) La solide for­ma­tion sci­en­tifique niveau bac+2 est une ini­ti­a­tion, et n’abor­de pas la ques­tion de la nature du réel ni de celle du dis­cours sci­en­tifique. Appren­dre les équa­tions de Maxwell ne pré­mu­nit pas con­tre le dis­cours rel­a­tiviste (et la mécanique quan­tique peut légitime­ment désarçon­ner l’e­sprit).

      2) L’an­thro­polo­gie est com­muné­ment vue comme un dis­cours s’in­téres­sant à l’imag­i­naire, à la sym­bol­ique et aux chamaner­ies ; pas for­cé­ment comme une dis­ci­pline rigoureuse et exigeante. La nature des sci­ences sociales est une ques­tion hors champ pour des gens spé­cial­isés en maths et infor­ma­tique théorique.

      3) Que con­naît-on en général des théories de Latour et Desco­la ? Une ver­sion euphémisée, médi­atisée, agré­men­tés de pro­pos louangeurs sur les « grands penseurs » qui auraient enfin intro­duit les préoc­cu­pa­tions écologiques dans les sci­ences sociales ; tan­dis que leurs cri­tiques sont lais­sées dans l’om­bre. Cela pro­duit un fort effet de légiti­ma­tion.

      4) Prêter atten­tion à des cri­tiques, donc à des con­tro­ver­s­es, a un coût cog­ni­tif assez élevé alors que l’en­jeu est perçu comme faible. Pourquoi remet­tre en ques­tion quelques croy­ances con­fort­a­bles si celles-ci n’ont aucune con­séquence pour nous ?

  27. Mer­ci pour cette plongée dans le monde (décon­nec­té de toute réal­ité matérielle) des idées, votre bil­let, vos débats, la dis­tinc­tion.

  28. Je voudrais vous pos­er une ques­tion que je me pose depuis que je me suis mis à étudi­er la façon dont l’hu­man­ité a traité ses enfants. Quand on se livre à cette étude, on s’aperçoit de qua­tre faits prin­ci­paux :
    1. Depuis l’ap­pari­tion de l’écri­t­ure qui en témoigne par un grand nom­bre de proverbes dans toutes les civil­i­sa­tions, l’hu­man­ité a traité ses enfants avec une grande vio­lence : bas­ton­nades, fla­gel­la­tions et autres puni­tions trau­ma­ti­santes. Il est vraisem­blable que ces proverbes ont été hérités des cul­tures orales, donc sont plus anciens. Mais…
    2. Les sociétés de chas­seurs-cueilleurs non seule­ment ne punis­sent pas leurs enfants, mais sont scan­dal­isées quand elles voient des par­ents bat­tre leurs enfants et leur lais­sent la lib­erté de grandir et de se for­mer par leur pro­pre dynamisme, leur pro­pre curiosité et leur pro­pre mimétisme env­i­ron jusqu’à l’âge des pre­miers rites d’ini­ti­a­tion.
    3. S’il en est ain­si pour la majorité des sociétés de chas­seurs-cueilleurs dis­séminées à tra­vers le monde et sans con­tacts entre elles, ce ne peut être par un mirac­uleux phénomène de con­ver­gence, en oppo­si­tion totale avec tout ce qui s’est pro­duit dans les sociétés “civil­isées”, mais bien parce que les sociétés qui ont con­servé le mode de vie de la chas­se et de la cueil­lette ont con­servé aus­si le mode d’é­d­u­ca­tion du paléolithique que pra­ti­quaient leurs ancêtres avant la dis­per­sion de l’hu­man­ité hors d’Afrique, c’est-à-dire pen­dant env­i­ron 300 000 ans.
    4. Cela sig­ni­fie qu’il s’est pro­duit, dans l’évo­lu­tion de l’hu­man­ité et dans le courant de la tran­si­tion néolithique, une rup­ture majeure, mais dont à ma con­nais­sance, per­son­ne ne par­le, entre par­ents et enfants et adultes et enfants. D’un com­porte­ment coopératif, sans vio­lence et tolérant à l’é­gard des enfants, les par­ents et les adultes en général sont passés à un com­porte­ment d’une extrême vio­lence et d’une extrême direc­tiv­ité.
    Ce change­ment de com­porte­ment pour­rait bien avoir eu de grandes con­séquences dans l’ap­pari­tion du proces­sus de dom­i­na­tion dans nos sociétés. Tout au long du paléolithique, les enfants, libres de vivre leur vie entre eux et d’y faire leurs appren­tis­sages au milieu des adultes, y vivaient dans une égal­ité qui leur fai­sait ressen­tir et non pas “idéol­o­gis­er” l’é­gal­ité comme le mode de vie humain nor­mal. Toute ten­ta­tive de dom­i­na­tion y était détec­tée immé­di­ate­ment comme un com­porte­ment bizarre, anor­mal et ridicule. Le rire et la moquerie ont prob­a­ble­ment été le plus ferme bar­rage con­tre toute atti­tude autori­taire. Des enfants qui pas­saient leurs pre­mières années dans ces rela­tions de com­pagnon­nage égal­i­taire deve­naient des ado­les­cents et des adultes réfrac­taires à toute atti­tude d’au­torité. Les jésuites du Cana­da ont bien mon­tré dans leurs “Rela­tions” le rap­port entre cette édu­ca­tion et l’im­puis­sance des chefs à se faire obéir.
    A par­tir du moment où sous l’in­flu­ence des modes de vie du néolithique les par­ents ont com­mencé à chang­er de com­porte­ment à l’é­gard des enfants, surtout à par­tir du moment où ils ont com­mencé à les con­train­dre très jeunes, avant que leur instinct de lib­erté ait pu se for­mer et se man­i­fester dans la com­pag­nie des autres enfants, cet instinct a été tué à la base et l’hu­man­ité est dev­enue une espèce prête à se soumet­tre à la dom­i­na­tion, et à pra­ti­quer elle-même la dom­i­na­tion, dans des sociétés de plus en plus hiérar­chiques et autori­taires.
    Je n’ai jamais trou­vé nulle part cette expli­ca­tion de la dom­i­na­tion. Est-ce parce qu’elle serait absurde ? Si c’est le cas, où est son erreur ?

    1. Vous dites :

      « Depuis l’ap­pari­tion de l’écri­t­ure qui en témoigne par un grand nom­bre de proverbes dans toutes les civil­i­sa­tions, l’hu­man­ité a traité ses enfants avec une grande vio­lence : bas­ton­nades, fla­gel­la­tions et autres puni­tions trau­ma­ti­santes »

      Vous avez des sources à ce sujet ? L’ex­is­tence de proverbes (lesquels ?) n’est pas une preuve suff­isante.

      « il s’est pro­duit, dans l’évo­lu­tion de l’hu­man­ité et dans le courant de la tran­si­tion néolithique, une rup­ture majeure »

      Il faut savoir : c’est au cours de la tran­si­tion néolithique, ou lors de l’in­ven­tion de l’écri­t­ure ? La sec­onde inter­vient plusieurs mil­lé­naires après la pre­mière…

    2. D’après Pas­cal Hen­nequin (San­té et hygiène de l’en­fant dans l’E­gypte anci­enne), en égyptien, le mot enseign­er cor­re­spond à un hiéroglyphe qui représente un homme armé d’un bâton, signe qui peut être traduit par « bat­tre avec la main droite », mais aus­si « enseign­er ». Le Livre des Maximes de Ptah­hotep, vizir de l’Egypte antique sous la Ve dynas­tie (- 2400 env­i­ron), recom­mande : « Tu dois punir immédiatement ; la faute doit être suiv­ie d’une juste puni­tion. Extir­p­er immédiatement le mal, c’est agir hon­or­able­ment. Si l’action ne suit pas aussitôt le délit, celui-ci se repro­duit. » Mille qua­tre cents ans plus tard, sous la XXe dynas­tie (- 1000 env­i­ron), le papyrus Anas­tasi III révèle un proverbe égyptien : « Un enfant a son oreille sur le dos, il faut le bat­tre pour qu’il entende. » Sur un autre papyrus, Anas­tasi V, un enseignant racon­te à un de ses élèves qu’il est resté trois mois sur le sol d’un tem­ple, les pieds emprisonnés dans un instru­ment de bois, à écrire jusqu’à ce qu’il sur­passe ses cama­rades par la qualité de son écriture. Un autre papyrus (Anas­tasi III) évoque l’éducation comme le dres­sage d’un ani­mal : « On apprend la danse à un singe, on dresse les chevaux, on saisit un fau­con par les ailes… Je fini­rai bien par faire de toi un homme, vilain garçon ! » Résultat con­firmé par un autre élève recon­nais­sant envers son maître : « Tu m’as élevé quand j’étais enfant, tu me tapais sur le dos, et dans mon oreille ton enseigne­ment pénétrait. » (Papyrus Anas­tasi IV, 8, 7).
      Egypte anci­enne : “Les oreilles de l’en­fant sont dans son dos” (sous-enten­du : c’est là qu’il faut frap­per) “Qui n’a pas été bien fou­etté n’a pas été bien élevé” (grec ancien) ; “Si tu aimes ton fils, donne- lui le fou­et ; si tu ne l’aimes pas, donne-lui des sucreries” (chi­nois) ; “L’huile du fou­et est le meilleur remède con­tre les cram­pes de la paresse” (anglais) ; “Pour une bonne fessée, le derrière ne tombe pas” (France) ; “La ver­tu entre par le cul” (France) ; “Les enfants et les galères se con­duisent par l’arrière” (France) ; “Aime les enfants avec ton cœur, mais éduque-les avec ta main” (Russie) “S’il déroge, tu le tues et moi je l’enterre” (for­mule assez sou­vent enten­due par les enseignants en Afrique quand les pères vien­nent leur présenter leur enfant).
      Six proverbes bibliques : “Celui qui ménage les verges hait son fils, mais celui qui l’aime le cor­rige de bonne heure” (13,23).
      — “Tant qu’il y a de l’espoir châtie ton fils ! Mais ne va pas jusqu’à le faire mourir” (19,18).
      — “La folie est ancrée au cœur de l’enfant, le fou­et bien appliqué l’en délivre” (22,15).
      — “Ne ménage pas à l’enfant la cor­rec­tion, si tu le frappes de la baguette, il n’en mour­ra pas” (23,13).
      — “Frappe-le de la baguette et tu délivreras son âme du shéol” (23, 14).
      — “Baguette et réprimande pro­curent la sagesse, l’enfant laissé à lui-même est la honte de sa mère” (29, 15).
      Dans un autre livre de la Bible, L’Ec­clési­as­tique : “Qui aime son fils lui prodigue le fou­et, plus tard, ce fils sera sa con­so­la­tion.” (30, 1) “Fais-lui courber l’é­chine pen­dant sa jeunesse, meur­tris-lui les côtes tant qu’il est enfant, de crainte que, révolté, il ne te désobéisse et que tu n’en éprou­ves de la peine (30, 12)
      Je pour­rais en citer d’autres, notam­ment dans le monde arabe mais le site me dit que mon com­men­taire est trop long.
      On pour­rait penser que ces proverbes ne sont pas mis en pra­tique mais de nom­breuses études dans des sociétés où les châ­ti­ments cor­porels n’ont jamais été remis en ques­tion ont mon­tré que 80 à 90% des enfants les subis­sent ou sont men­acés de les subir.
      En plus des proverbes, de très nom­breux réc­its témoignent aus­si de ces vio­lences infligées aux enfants.

      C’est bien sûr l’in­ven­tion de l’écri­t­ure qui per­met de savoir qu’au moment de cette inven­tion on frap­pait déjà les enfants. Mais on sait que les proverbes écrits, quels qu’ils soient, sont le plus sou­vent des héritages de cul­tures orales qui peu­vent remon­ter très loin dans le temps.

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