Supplices hurons (et iroquois)

Bien que j’y aie fait plusieurs fois allu­sion, je n’ai jamais don­né ici de détails sur un art dans lequel les Indi­ens iro­quois et leurs voisins étaient passés maîtres : celui de la tor­ture des pris­on­niers. Les loin­taines expédi­tions mil­i­taires que lançaient ces peu­ples avaient le plus sou­vent pour objec­tif de ramen­er quelques cap­tifs. Cer­tains étaient adop­tés et deve­naient des Iro­quois (ou des Hurons) à part entière – il sem­ble toute­fois qu’une telle adop­tion était sou­vent précédée d’une péri­ode pro­ba­toire qui ressem­blait fort à une sit­u­a­tion d’esclavage pure et sim­ple. D’autres étaient exé­cutés dans d’abom­inables souf­frances ; on les brûlait lit­térale­ment à petit feu, avant de les dévor­er dans un ban­quet anthro­pophage. Bien des ques­tions restent sans réponse ferme à pro­pos de ces cou­tumes, sur lesquelles la meilleure syn­thèse en français reste sans doute le livre de Roland Viau, Enfants du néant et mangeurs d’âmes (1997). Au vu de témoignages tels que celui rap­porté ci-dessous, on peut notam­ment se deman­der quelle était la part de dimen­sion sac­ri­fi­cielle dans ces actes.

Quoi qu’il en soit, les lignes qui suiv­ent furent rédigées par un de ces mis­sion­naires jésuites mis en scènes dans l’ex­cel­lent film Robe noire, et qui s’ef­forçaient de gag­n­er les Hurons à la foi chré­ti­enne. Les détails four­nis dans ce long témoignage, par un témoin direct fam­i­li­er de cette société et qui en par­lait la langue, en font un doc­u­ment d’une rare valeur.

Je pré­cise que si les coupures aux­quelles j’ai procédé sont sig­nalées, je me suis égale­ment per­mis de révis­er le texte pour l’adapter à la gra­phie et à la syn­taxe du français mod­erne, afin d’en faciliter la lec­ture. Âmes sen­si­bles s’ab­stenir.

Le 2 sep­tem­bre nous apprîmes qu’on avait amené au bourg d’On­nen­ti­sati un pris­on­nier Iro­quois, et qu’on se dis­po­sait à le faire mourir. Ce sauvage avait été pris (…) au lac des Iro­quois, ou ils étaient 25 ou 30 à la pêche, le reste s’é­tait sauvé à la fuite. Pas un, dit-on, n’eut échap­pé si nos Hurons ne se fussent point si fort pré­cip­ités, ils n’en amenèrent que sept, pour le huitième ils se con­tentèrent d’en apporter la tête. Ils ne furent pas sitôt hors des pris­es de l’en­ne­mi que selon leur cou­tume toute la troupe s’assem­bla et tint con­seil, où il fut résolu que six seraient don­nés aux Atig­nenong­hac et aux Aren­dar­rhonons, et le sep­tième à cette pointe où nous sommes. Ils en dis­posèrent de la sorte, d’au­tant que leur bande était com­posée de ces trois nations. Quand les pris­on­niers furent arrivés dans le pays, les Anciens (aux­quels les jeunes gens au retour de la guerre lais­sent la dis­po­si­tion de leur proie) firent une autre assem­blée, pour avis­er entre eux, du bourg, ou chaque pris­on­nier en par­ti­c­uli­er serait brûlé et mis à mort, et des per­son­nes qui en seraient grat­i­fiées ; car c’est l’or­di­naire que lors que quelque per­son­ne notable a per­du en guerre quelqu’un de ses par­ents, on lui fasse présent de quelque cap­tif pris sur les enne­mis pour essuy­er ses larmes et apais­er une par­tie de ses regrets.

Celui-ci donc qui avait été des­tiné pour cette pointe fut amené par le cap­i­taine Endit­sacone au bourg d’On­nen­ti­sati, où les chefs de guerre tin­rent con­seil et résolurent que ce pris­on­nier serait don­né à Saoüan­daoüas­coüay, qui est une des gross­es têtes du pays, en con­sid­éra­tion d’un sien neveu qui avait été pris par les Iro­quois. La réso­lu­tion prise, il fut mené à Arontaen, qui est un bourg éloigné de nous d’en­v­i­ron deux lieues. D’abord nous avions quelque hor­reur d’as­sis­ter à ce spec­ta­cle, néan­moins tout bien con­sid­éré, nous jugeâmes à pro­pos de nous y trou­ver, ne dés­espérant pas de pou­voir gag­n­er cette âme à Dieu, la char­ité fait pass­er par dessus beau­coup de con­sid­éra­tions. Nous partîmes donc, en com­pag­nie du Père Superieur, le Père Gar­nier et moi, nous arrivâmes à Arontaen un peu avant le pris­on­nier, nous vîmes venir de loin ce pau­vre mis­érable, chan­tant au milieu de 30 ou 40 sauvages qui le con­dui­saient, il était revê­tu d’une belle robe de cas­tor, il avait au col un col­lier de porce­laine [en fait, des coquil­lages] et un autre en forme de couronne autour de la tête, il se fit un grand con­cours à son arrivée, on le fit asseoir à l’en­trée du bourg, ce fut à qui le ferait chanter.

Je dirai ici que jusqu’à l’heure de son sup­plice nous ne vîmes exercer à son endroit que des traits d’hu­man­ité, aus­si avait-il déjà eté assez mal­mené dès lors de sa prise. Il avait une main toute brisée d’un cail­lou, et un doigt non coupé, mais arraché par vio­lence. Pour l’autre main il en avait le pouce et le doigt d’après emportés d’un coup de hache, et pour tout emplâtre quelques feuilles liées avec des écorces, il avait les join­tures des bras toutes brûlées, et en l’un une grande inci­sion. Nous nous approchâmes pour le con­sid­ér­er de plus près, il leva les yeux et nous regar­da fort atten­tive­ment, mais il ne savait pas encore le bon­heur que le ciel lui preparait par notre moyen au milieu de ses enne­mis [sic !]. On invi­ta le Père Supérieur à le faire chanter, mais il fit enten­dre que ce n’é­tait pas ce qui l’avait amené, qu’il n’é­tait venu que pour lui appren­dre ce qu’il devait faire pour aller au ciel et être bien-heureux à jamais après la mort, il s’ap­procha de lui et lui témoigna que nous lui por­tions tous beau­coup de com­pas­sion. Cepen­dant on lui appor­tait à manger de tous côtés, qui du sagamité, qui des cit­rouilles et des fruits, et ne le traitaient que de frère et ami. De temps en temps on lui com­mandait de chanter, ce qu’il fai­sait avec tant de vigueur et une telle con­tention de voix que, vu son âge, car il parais­sait avoir plus de 50 ans, nous nous éton­nions com­ment il y pou­vait suf­fire, vu même qu’il n’avait qua­si fait autre chose nuit et jour depuis sa prise, et nom­mé­ment depuis son arrivée dans le pays. Sur ces entre­faites, un cap­i­taine haus­sant sa voix du même ton que font en France ceux qui procla­ment quelque chose par les places publiques, lui adres­sa ces paroles : « Mon neveu tu as bonne rai­son de chanter, car per­son­ne ne te fait mal, te voilà main­tenant par­mi tes par­ents et tes amis. »

Bon Dieu quel com­pli­ment ! Tous ceux qui étaient autour de lui avec leur douceur étudiée et leurs belles paroles étaient autant de bour­reaux qui ne lui fai­saient bon vis­age que pour le traiter par après avec plus de cru­auté. Partout où il était passé on lui avait don­né de quoi faire fes­tin, on ne man­qua pas ici à cette cour­toisie, on mit incon­ti­nent un chien en la chaudière, il n’é­tait pas encore demi-cuit qu’il fut mené dans la cabane, où il devait faire l’assem­blée pour le ban­quet. Il fit dire au Père Superieur qu’il le suiv­it et qu’il était bien aise de le voir, sans doute cela lui avait touché le cœur de trou­ver, par­mi des bar­bares que la seule cru­auté rendait affa­bles et humains, des per­son­nes qui avaient un véri­ta­ble ressen­ti­ment de sa mis­ère.

[Les mis­sion­naires entre­pren­nent alors de con­ver­tir le pris­on­nier à la foi chré­ti­enne. Celui-ci accepte, pour leur plus grande joie]

Mais retournons au fes­tin qui se preparait, aus­sitôt que le chien fut cuit, on en tira un bon morceau qu’on lui fit manger ; car il lui fal­lait met­tre jusque dans la bouche, étant inca­pable de se servir de ses mains, il en fit part à ceux qui étaient auprès de lui. À voir le traite­ment qu’on lui fai­sait, vous eussiez qua­si jugé qu’il était le frère et le par­ent de tous ceux qui lui par­laient. Ses pau­vres mains lui cau­saient de grandes douleurs et lui cui­saient si fort qu’il deman­da de sor­tir de la cabane pour pren­dre un peu d’air. Il lui fut accordé incon­ti­nent, il se fit dévelop­per ses mains, on lui appor­ta de l’eau pour les rafraîchir ; elles étaient demi-pour­ries et toutes grouil­lantes de vers : la puan­teur qui en sor­tait était qua­si insup­port­able. Il pria qu’on lui tirât ces vers qui lui rongeaient jusques aux moëlles, et lui fai­saient (dis­ait-il) ressen­tir la même douleur que si on y eut appliqué le feu. On fit tout ce que l’on put pour le soulager, mais en vain, car ils parais­saient et se reti­raient au-dedans comme on se met­tait en devoir de les tir­er. Cepen­dant il ne lais­sait pas de chanter à divers­es repris­es et on lui don­nait tou­jours quelque chose à manger, comme quelques fruits ou cit­rouilles.

[Les mis­sion­naires retrou­vent alors le pris­on­nier et pour­suiv­ent sa con­ver­sion. Deux jours sup­plé­men­taires s’é­coulent.]

Saoüan­daoüas­coüay lui fit bon vis­age et le trai­ta avec une douceur incroy­able. Voici le som­maire du dis­cours qu’il lui fit :

« Mon neveu, il faut que tu sach­es qu’à la pre­mière nou­velle que je reçus que tu étais en ma dis­po­si­tion, je fus mer­veilleuse­ment joyeux, m’imag­i­nant que celui que j’ai per­du en guerre était comme ressus­cité et retour­nait en son pays. Je pris en même temps réso­lu­tion de te don­ner la vie, je pen­sais déjà à te pré­par­er une place dans ma cabane et fai­sais état que tu passerais douce­ment avec moi le reste de tes jours. Mais main­tenant que je te vois en cet état, les doigts emportés, les mains à demi pour­ries, je change d’avis et je m’as­sure que tu aurais toi-même regret main­tenant de vivre plus longtemps. Je t’oblig­erai plus de te dire que tu te dis­pos­es à mourir, n’est-il pas vrai ? Ce sont les Tohon­taen­ras qui t’ont si mal traité, qui sont aus­si la cause de ta mort. Sur ce mon neveu aie bon courage, pre­pare-toi à ce soir et ne te laisse point abba­tre par la crainte des tour­ments. »

Là-dessus Joseph [le nom chré­tien du néo-con­ver­ti] lui deman­da d’un main­tien ferme et assuré quel serait le genre de son sup­plice ; à quoi Saoüan­daoüas­coüay répon­dit qu’il mour­rait par le feu. « Voilà qui va bien, répli­qua Joseph, voilà qui va bien. » Tan­dis que ce cap­i­taine l’en­trete­nait, une femme, qui était la sœur du défunt, lui appor­tait à manger avec un soin remar­quable, vous eussiez qua­si dit que c’eut été son pro­pre fils, et je ne sais si cet objet ne lui représen­tait point celui qu’elle avait per­du, mais elle était d’un vis­age fort triste, et avait les yeux comme tous baignés de larmes. Ce cap­i­taine lui met­tait sou­vent son petunoir [sa pipe] à la bouche, lui essuyait de ses mains la sueur qui lui coulait sur le vis­age, et le rafraîchis­sait d’un éven­tail de plumes.

Env­i­ron sur le midi il fit son Astataion, c’est-à-dire fes­tin d’adieu, selon la cou­tume de ceux qui sont sur le point de mourir, on n’y invi­ta per­son­ne en par­ti­c­uli­er, cha­cun avait la lib­erté de s’y trou­ver, on y était les uns sur les autres. Avant qu’on com­mençât à manger, il pas­sa au milieu de la cabane et dit d’une voix haute et altérée : « Mes frères, je m’en vais mourir, au reste jouez vous hardi­ment autour de moi, je ne crains point les tour­ments ni la mort. » Incon­ti­nent il se mit à chanter et à danser tout le long de la cabane, quelques autres chan­tèrent aus­si et dan­sèrent à leur tour ; puis on don­na à manger à ceux qui avaient des plats, ceux qui n’en avaient point regar­daient faire les autres, nous étions de ceux-ci, aus­si n’é­tions nous pas là pour manger. Le fes­tin achevé, on le rame­na à Arontaen pour y mourir.

[Le pris­on­nier s’en­tre­tient une fois encore de la foi chré­ti­enne avec les mis­sion­naires]

Cepen­dant le Soleil qui bais­sait fort nous aver­tit de nous retir­er au lieu ou se devait achev­er cette cru­elle tragédie, ce fut en la cabane d’un nom­mé Atsan, qui est le grand cap­i­taine de guerre, aus­si est-elle appelée Oti­nontsiski­aj ondaon, c’est-à-dire la mai­son des têtes coupées. C’est là où se tien­nent tous les con­seils de guerre ; pour la cabane où se trait­ent les affaires du pays, et qui ne regar­dent que la police, elle s’ap­pelle Endion­r­ra ondaon, la mai­son du con­seil. Nous nous mîmes donc en lieu où nous pus­sions être auprès du patient, et lui dire un bon mot si l’occasion s’en pre­sen­tait. Sur les huit heures du soir on alluma onze feux tout le long de la cabane, éloignés les uns des autres env­i­ron d’une brasse. Incon­ti­nent le monde s’assem­bla, les vieil­lards se placèrent en haut, comme sur une manière d’échafauds qui règ­nent de part et d’autre tout le long des cabanes. Les jeunes gens étaient en bas, mais telle­ment pressés qu’ils étaient qua­si les uns sur les autres, de sorte qu’à peine y avait-il pas­sage le long des feux : tout reten­tis­sait de cris d’al­lé­gresse. Cha­cun lui pré­parait qui un tison, qui une écorce pour brûler le patient. Avant qu’on l’eut amené, le cap­i­taine Aenons encour­agea toute la troupe à faire son devoir, leur représen­tant l’im­por­tance de cette action, qui était regardée, dis­ait-il, du Soleil et du Dieu de la guerre : il ordon­na que du com­mence­ment qu’on ne le brûlât qu’aux jambes, afin qu’il pût dur­er jusqu’au point du jour, au reste que pour cette nuit on n’al­lât point folâtr­er dans les bois. Il n’avait pas qua­si achevé que le patient entre, je vous laisse à penser de quel effroi il fut saisi à la vue de cet appareil, les cris redou­blèrent à son arrivée, on le fait asseoir sur une nat­te, on lui lie les mains, puis il se lève, et fait un tour par la cabane chan­tant et dansant ; per­son­ne ne le brûle pour cette fois. Mais aus­si est-ce le terme de son repos, on ne saurait qua­si dire ce qu’il endur­era jusqu’à ce qu’on lui coupe la tête. Il ne fut pas sitôt retourné en sa place que le cap­i­taine de guerre prit sa robe, dis­ant :

« Oteion­di, par­lant d’un cap­i­taine, le dépouillera de la robe que je tiens, et ajou­ta, les Ata­conchronons lui couper­ont la tête, qui sera don­née à Ondessone, avec un bras et le foie pour en faire fes­tin. »

Voilà sa sen­tence pronon­cée. Cela fait, cha­cun s’ar­ma d’un tison ou d’une écorce allumée, et lui com­mença à marcher ou plutôt à courir autour de ces feux. C’é­tait à qui le brûlerait au pas­sage, cepen­dant il cri­ait comme une âme damnée, toute la troupe con­tre­fai­sait ses cris, ou plutôt les étouf­fait avec des éclats de voix effroy­ables, il fal­lait être là pour voir une vive image de l’en­fer. Toute la cabane parais­sait comme en feu, et au tra­vers de ses flammes, et cette épaisse fumée qui en sor­tait, ces bar­bares entassés les uns sur les autres hurlant à pleine tête, avec des tisons en main, les yeux étince­lant de rage et de furie, sem­blaient autant de démons qui ne don­naient aucune trève à ce pau­vre mis­érable. Sou­vent ils l’arrêtaient à l’autre bout de la cabane, et les uns lui pre­naient les mains et lui bri­saient les os à vive force, les autres lui perçaient les oreilles avec des bâtons qu’ils y lais­saient, d’autres lui liaient les poignets avec des cordes qu’ils étreignaient rude­ment, tirant les uns con­tre les autres à force de bras. Avait-il achevé le tour pour pren­dre un peu d’haleine, on le fai­sait repos­er sur des cen­dres chaudes et des char­bons ardents. J’ai hor­reur d’écrire tout ceci à votre R. mais il est vrai que nous eûmes une peine indi­ci­ble à en souf­frir la vue. Et je ne sais pas ce que nous fus­sions devenus n’eut été la con­so­la­tion que nous avions de le con­sid­ér­er, non plus comme un sauvage du com­mun, mais comme un enfant de l’Église, et en cette qual­ité deman­der à Dieu pour lui la patience, et la faveur de mourir en sa sainte grâce. Pour moi je me vis réduit à tel point que je ne pou­vais qua­si me résoudre à lever les yeux pour con­sid­ér­er ce qui se pas­sait ; et encore je ne sais si nous n’eus­sions point fait nos efforts pour nous tir­er de cette presse et sor­tir, si ces cru­autés n’eussent eu quelque remise.

Mais Dieu per­mit qu’au sep­tième tour de la cabane les forces lui man­quèrent ; après s’être reposé quelque peu de temps sur la braise, on voulut le faire lever à l’ordinaire, mais il ne bougea, et un de ces bour­reaux lui ayant appliqué un tison aux reins il tom­ba en faib­lesse, il n’en fut jamais relevé si on eut lais­sé faire les jeunes gens, ils com­mençaient déjà à attis­er le feu sur lui comme pour le brûler. Mais les cap­i­taines les empêchèrent de pass­er out­re, ils ordon­nèrent qu’on cessât de le tour­menter, dis­ant qu’il était d’im­por­tance qu’il vit le jour. Ils le firent porter sur une nat­te, on éteignit la plu­part des feux, et une grande par­tie du monde se dis­si­pa. Voilà un peu de trêve pour notre patient, et quelque con­so­la­tion pour nous, que nous eus­sions souhaité que cette pâmoi­son eut duré toute la nuit, car de mod­ér­er par une autre voie ces excès de cru­auté, ce n’é­tait pas chose qui nous fut pos­si­ble. Tan­dis qu’il fut en cet état on ne pen­sa qu’à lui faire revenir les esprits, on lui don­na force breuvages qui n’é­taient com­posés que d’eau toute pure. Au bout d’une heure il com­mença un peu à respir­er, et à ouvrir les yeux, on lui com­man­da incon­ti­nent de chanter, il le fit du com­mence­ment d’une voix cassée, et comme mourante, mais en fin il chan­ta si haut qu’il se fit enten­dre hors la cabane, la jeunesse se rassem­ble, on l’en­tre­tient, on le fait met­tre à son séant, en un mot, on recom­mence à faire pis qu’au­par­a­vant : de dire en par­ti­c­uli­er tout ce qu’il endura le reste de la nuit, c’est ce qui me serait qua­si impos­si­ble, nous eûmes assez de peine à gag­n­er sur nous d’en voir une par­tie, du reste nous en jugeâmes de leur dis­cours, et la fumée qui sor­tait de sa chair rôtie nous fai­sait con­naître ce dont nous n’eus­sions pu souf­frir la vue.

Une chose à mon avis accrois­sait de beau­coup le sen­ti­ment de ses peines, en ce que la colère et la rage ne parais­sait pas sur le vis­age de ceux qui le tour­men­taient, mais plutôt la douceur et l’hu­man­ité. Leurs paroles n’é­taient que rail­leries ou des témoignages d’ami­tié et de bien­veil­lance : ils ne se pres­saient point à qui le brûlerait ; cha­cun y allait à son tour, ain­si ils se don­naient le loisir de méditer quelque nou­velle inten­tion pour lui faire sen­tir plus vive­ment le feu ; ils ne le brûlèrent qua­si qu’aux jambes, mais il est vrai qu’ils les mirent en pau­vre état, et tout en lam­beaux. Quelques-uns y appli­quaient des tisons ardents, et ne les reti­raient point qu’il ne jetât les hauts cris, et aus­sitôt qu’il ces­sait de crier ils recom­mençaient à le brûler, jusqu’à sept et huit fois allumant sou­vent de leur souf­fle le feu qu’ils tenaient col­lé con­tre la chair, d’autres l’en­touraient de cordes, puis y met­taient le feu qui le brûlait ain­si lente­ment, et lui cau­sait une douleur très sen­si­ble. Il y en avait qui lui fai­saient met­tre les pieds sur des haches toutes rouges et appuyaient encore par-dessus, vous eussiez ouï griller sa chair et vu mon­ter jusqu’au haut de la cabane la fumée qui en sor­tait, on lui don­nait des coups de bâtons par la tête, on lui en pas­sait de plus menus au tra­vers les oreilles, on lui rompait le reste de ses doigts, on lui atti­sait du feu tout autour des pieds, per­son­ne ne s’é­pargnait, et cha­cun s’ef­forçait de sur­mon­ter son com­pagnon en cru­auté.

Mais comme j’ai dit, ce qui était capa­ble par­mi tout cela de le met­tre au dés­espoir, c’é­tait leurs rail­leries, et les com­pli­ments qu’ils lui fai­saient quand ils s’ap­prochaient de lui pour le brûler. Celui-ci lui dis­ait : « ça mon oncle il faut que je te brûle », et étant après, cet oncle se trou­vait changé en un can­ot. « Ca dis­ait-il, que je braie, et que je poisse mon can­ot, c’est un beau can­ot neuf que je traitais naguère, il faut bien bouch­er toutes les voies d’eau », et cepen­dant, lui prom­e­nait le tison tout le long des jambes. Celui-ci lui demandait : « ça mon oncle, où avez-vous pour agréable que je vous brûle ? », et il fal­lait que ce pau­vre patient lui désignât un endroit par­ti­c­uli­er. Un autre venait là-dessus, et dis­ait : « pour moi je n’en­tends rien à brûler, et c’est un méti­er que je ne fis jamais », et cepen­dant fai­sait pis que les autres. Par­mi ces ardeurs il y en avait qui voulaient lui faire croire qu’il avait froid : « Ah ! Cela n’est pas bien, dis­ait l’un, que mon oncle ait froid, il faut que je te réchauffe », un autre ajoutait : « mais puisque mon oncle a bien daigné venir mourir aux Hurons, il faut que je lui fasse quelque présent, il faut que je lui donne une hache », et en même temps tout en gaus­sant lui appli­quait aux pieds une hache toute rouge. Un autre lui fit tout de même une paire de chauss­es de vieilles nippes aux­quelles il mit par après le feu, sou­vent après l’avoir bien fait crier, ils lui demandaient : « eh bien mon oncle, est-ce assez ? » Et lui ayant répon­du : « onna choi­iatan, onna » – oui mon neveu c’est assez, c’est assez – ces bar­bares répli­quaient : « non ce n’est pas assez », et con­tin­u­aient encore à le brûler à divers­es repris­es, lui demandaient tou­jours à chaque fois si c’é­tait assez. Ils ne lais­saient pas de temps en temps de le faire manger et lui vers­er de l’eau dans la bouche, pour le faire dur­er jusqu’au matin, et vous eussiez vu tout ensem­ble des épis verts qui rôtis­saient au feu et auprès des haches toutes rouges, et quelque­fois qua­si en même temps qu’on lui fai­sait manger les épis, on lui met­tait les haches sur les pieds, s’il refu­sait de manger. « Eh quoi, lui dis­ait-on, pens­es-tu être ici le maître ? ». Et quelques-uns ajoutaient : « pour moi je crois qu’il n’y avait que toi de cap­i­taine dans ton pays : mais viens ça, n’é­tais-tu pas bien cru­el à l’en­droit des pris­on­niers, dis-nous un peu n’avais-tu pas bonne grâce à les brûler : tu ne pen­sais pas qu’on te dut traiter de la sorte ? Mais peut-être pen­sais-tu avoir tué tous les Hurons ? » (…)

Dès que le jour com­mença à poindre ils allumèrent des feux hors du vil­lage pour y faire éclater à la vue du soleil l’ex­cès de leur cru­auté. On y con­duisit le patient, le Père Supérieur l’ac­cos­ta pour le con­sol­er et le con­firmer dans la bonne volon­té qu’il avait tou­jours témoigné de mourir chré­tien (…) le lais­sa avec l’e­spérance d’aller bien­tôt au ciel. Sur ces entre­faites ils le pren­nent à deux et le font mon­ter sur un échafaud de 6 à 7 pieds de hau­teur, 3 ou 4 de ces bar­bares le suivirent, ils l’at­tachèrent à un arbre qui pas­sait au tra­vers, de telle façon néan­moins qu’il avait la lib­erté de tournoy­er autour. Là ils se mirent à le brûler plus cru­elle­ment que jamais et ne lais­sent aucun endroit en son corps qu’ils n’y eussent appliqué le feu a divers­es repris­es, quand un de ces bour­reaux com­mençait à le brûler et à le press­er de près, en voulant esquiver, il tombait entre les mains d’un autre qui ne lui fai­sait pas meilleur accueil. De temps en temps on leur four­nis­sait de nou­veaux tisons, il lui en met­taient de tout allumés jusque dans la gorge, ils lui en four­rèrent même dans le fonde­ment, ils lui brûlèrent les yeux, ils lui appliquèrent des haches toutes rouges sur les épaules, ils lui en pendirent au col, qu’ils tour­naient tan­tôt sur le dos, tan­tôt sur la poitrine, selon les pos­tures qu’il fai­sait pour éviter la pesan­teur de ce fardeau. S’il pen­sait s’asseoir et s’ac­croupir, quelqu’un pas­sait un tison de dessous l’échauffant qui le fai­sait bien­tôt lever, cepen­dant nous étions là pri­ant Dieu de tout notre cœur qu’il lui plût le délivr­er au plus tôt de cette vie ; ils le pres­saient telle­ment de tous côtés qu’ils le mirent enfin hors d’haleine, ils lui ver­sèrent de l’eau dans la bouche pour lui for­ti­fi­er le cœur, et les cap­i­taines lui crièrent qu’il prit un peu haleine, mais il demeu­ra seule­ment la bouche ouverte, et qua­si sans mou­ve­ment.

C’est pourquoi crainte, qu’il ne mou­rut autrement que par le couteau ; on lui coupa un pied, l’autre une main, qua­si en même temps le troisième lui enl­e­va la tête de dessus les épaules, qu’il jeta par­mi la troupe à qui l’au­rait pour la porter au cap­i­taine Ondessone, auquel elle avait été des­tinée pour en faire fes­tin. Pour ce qui est du tronc, il demeu­ra à Arontaen, où on en fit fes­tin le même jour. Nous recom­mandâmes son âme à Dieu, et retournâmes chez nous dire la messe. Nous ren­con­trâmes par le chemin un sauvage qui por­tait à une bro­chette une de ses mains demi rôtie. Nous eus­sions bien souhaité empêch­er ce désor­dre, mais il n’est pas encore en notre pou­voir, nous ne sommes pas ici les maîtres, ce n’est pas une petite affaire que d’avoir en tête tout un pays, et un pays bar­bare comme est celui-ci, si quelques-uns et un assez bon nom­bre des plus con­sid­érables nous écoutent et avouent que cette inhu­man­ité est tout à fait con­tre la rai­son, les vieilles cou­tumes ne lais­sent pas tou­jours d’avoir leur cours, et il y a bien de l’ap­parence qu’elles règneront jusqu’à ce que la foi reçue et pro­fessée publique­ment, des super­sti­tions et des cou­tumes envieil­lies et autorisées par la suite de tant de siè­cles ne sont pas si aisées à abolir.

Le Jeune
Rela­tions des Jésuites, vol. XIII, 1637, p. 58–80.

6 commentaires

  1. Bon film que Robe Noir.
    Quelques petites remar­ques en pas­sant. Con­cer­nant la tran­scrip­tion, je pense que beau­coup de “f” dans les noms pro­pres sont en réal­ité des “s” long (qui dans cer­taines édi­tions com­por­tent une barre, mais unique­ment sur le côté gauche).
    Sur le plan de l’analyse du dis­cours, de nom­breux témoignages cor­ro­borent la cru­auté des tor­tures amérin­di­ennes (notam­ment chez les groupes iro­quoiens, Iro­quois comme Hurons), mais les mis­sion­naires jésuites avaient aus­si intérêt à en raf­fin­er la descrip­tion dans leurs rela­tions (leur action héroïque jus­ti­fi­ant qu’on les finance).
    Enfin, con­cer­nant la guerre pour faire des cap­tifs, l’eth­no­his­to­rien Daniel Richter en a beau­coup par­lé dans The Ordeal Of The Long-house. Cette “guerre du deuil” visait à rem­plac­er les morts de mal­adies et liés à la guerre, ce qui ne veut pas dire que l’as­sim­i­la­tion fonc­tion­nait réelle­ment…

    1. Bon­jour
      Mer­ci de votre com­men­taire ! Pour les noms pro­pres, je plaide coupable : j’ai fait atten­tion à mod­erniser la gra­phie pour tout le reste du texte, et j’ai lais­sé les noms pro­pres tels quels sans me pos­er (pofer ?) de ques­tions. Je reprends et cor­rige tout cela sur le champ.
      Pour ce qui con­cerne les pos­si­bles exagéra­tions des tor­tures, vous êtes le pre­mier à évo­quer cette hypothèse, qui a un peu de mal à me con­va­in­cre. J’ai quand même le sen­ti­ment que tout cela est très doc­u­men­té et d’une manière très con­ver­gente – les zones d’om­bres con­cer­nant plutôt, comme je le dis­ais, le statut pro­vi­soire ou défini­tif des « adop­tés », a for­tiori pour la péri­ode pré-con­tact.
      Enfin, oui, je con­nais le texte de Richter, mais j’en avais retiré l’idée que glob­ale­ment, l’as­sim­i­la­tion iro­qui­enne était tout de même un dis­posi­tif fonc­tion­nel et effi­cace.

    2. Exagéra­tion des tor­tures peut-être pas, on en trou­ve effec­tive­ment pas mal de descrip­tions dans les sources d’époque. C’est effec­tive­ment ce qui vous intéresse ici, donc a pri­ori pas besoin d’aller plus loin. Il s’agis­sait sim­ple­ment de rap­pel­er que les Rela­tions sont une œuvre de pro­pa­gande con­cer­nant l’ac­tion mis­sion­naire et qu’elles avaient intérêt à met­tre l’ac­cent sur la sauvagerie des mœurs amérin­di­ennes.
      Pour l’as­sim­i­la­tion, glob­ale­ment, elle sem­ble en effet fonc­tion­ner, Richter par­le même de vil­lages com­posés aux deux tiers d’adop­tés. Cela dit il explique aus­si que la fac­tion “fran­cophile” au sein de la Ligue Iro­quoise sem­ble s’être dévelop­pée à par­tir de récents adop­tés hurons qui avaient été con­ver­tis au catholi­cisme… Voir peut-être aus­si Jean-François Lozi­er (Flesh Reborn) sur les divi­sions internes de la Ligue Iro­quoise.
      Pour en revenir aux tor­tures, Leje­une écrit en 1637. Plus tard, lorsque les armes à feu se seront un peu plus répan­dues, on ajoutera les brûlures au canon de fusil chauf­fé au rouge et la mise à feu de poudre dans les plaies du sup­pli­cié… Les officiers français qui com­mentent dis­ent générale­ment que les cap­tifs ont été “gril­lés à la mode du pays”. Tout un pro­gramme…

    3. Je relis mon précé­dent com­men­taire et, en effet, je sous-entendais que l’as­sim­i­la­tion iro­quoise ne fonc­tion­nait pas vrai­ment, ce qui est exagéré.

  2. Mer­ci pour cet excel­lent arti­cle, ain­si que pour ce très bon com­men­taire de Matthieu T ; il est intéres­sant de not­er que les peu­ples algo­nquiens avaient adop­té les mêmes pra­tiques, ce n’é­tait pas une excep­tion “iro­quoise”.
    Le sort des pris­on­niers était de trois sortes :
    L’adop­tion dans le cadre du rit­uel de deuil.
    La mise à mort après tor­ture, puis le rite anthro­pophage.
    La mise en esclavage, le pris­on­nier étant con­sid­éré comme un bien meu­ble, avec droit de vie ou de mort pour le pro­prié­taire (peu de chance d’en réchap­per).
    Quant à l’aspect “défini­tif” de l’adop­tion, à la lec­ture des dif­férents témoignages, il dépendait essen­tielle­ment de la volon­té de l’adop­té d’y adhér­er ou pas : une grande par­tie des Wen­dats a été absorbée de cette manière dans la Grande Ligue (Hodenosaunee).

    Mer­ci.

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