« Les structures fondamentales des sociétés humaines » (B. Lahire) : mon compte-rendu

Paru ce jour, sur le site de la revue Con­tretemps, mon compte-ren­du du récent livre de Bernard Lahire, sous le titre « Les sociétés humaines, entre dom­i­na­tions et sol­i­dar­ités ». Je le repro­duis ci-dessous :

On dit sou­vent des grandes idées sci­en­tifiques qu’elles peu­vent être exprimées de manière très sim­ple et qu’elles appa­rais­sent après coup si évi­dentes qu’on se demande pourquoi per­son­ne ne les avait énon­cées plus tôt. À l’aune de ces deux critères, le mon­u­men­tal tra­vail de Bernard Lahire est incon­testable­ment le fruit d’une grande idée.

Une grande idée

Celle-ci peut être résumée ain­si : la tra­di­tion soci­ologique a tou­jours util­isé indif­férem­ment les con­cepts de « social » et de « cul­turel », en les réser­vant à l’espèce humaine. Or si tout ce qui est cul­turel est néces­saire­ment social, l’inverse n’est pas vrai. Homo sapi­ens est certes la seule espèce vivante à être sig­ni­fica­tive­ment cul­turelle, mais très nom­breuses sont les autres espèces sociales. Il est donc non seule­ment pos­si­ble, mais néces­saire, de ne pas lim­iter le com­para­tisme aux seules sociétés humaines, ain­si que l’ont fait les plus grands esprits de l’anthropologie (tels Alain Tes­tart, auquel B. Lahire se réfère abon­dam­ment), mais d’y inclure l’ensemble des formes sociales expéri­men­tées par le vivant.

Seule cette démarche per­met de pren­dre la mesure des con­traintes qui ont pesé sur les sociétés humaines, dont la diver­sité ne s’est jusqu’ici déployée qu’au sein d’un espace finale­ment restreint. Et seule, elle oblige à pren­dre au sérieux des faits qui appa­rais­sent d’ordinaire comme des évi­dences qui n’auraient besoin d’être ni relevées, ni expliquées. Pêle-mêle : pourquoi aucune société humaine n’a‑t-elle jamais organ­isé la dom­i­na­tion des femmes sur les hommes, ou celle des jeunes sur les aînés ? Pourquoi, plus large­ment, toutes les sociétés humaines sont-elles pétries de rap­ports de dépen­dance ? Pourquoi sont-elles égale­ment toutes pétries de liens de sol­i­dar­ité au sein du groupe et de rival­ité (ou d’hostilité) vis-à-vis des groupes extérieurs ? Pourquoi y observe-t-on l’omniprésence du don et du con­tre-don en tant que ciment des rela­tions sociales ? Etc.

Comme B. Lahire le dit lui-même, le car­ac­tère nova­teur de son tra­vail con­cerne bien moins les con­nais­sances stric­to sen­su, que le par­a­digme qui les organ­ise et les éclaire sous un jour inédit, en révélant des pro­priétés jusque-là nég­ligées, afin d’en finir avec une « céc­ité col­lec­tive à l’égard de nos con­di­tions générales d’existence en tant qu’humains » (p. 905).

Le texte, d’une vaste éru­di­tion, embrasse des dis­ci­plines rarement réu­nies sous une seule plume et se divise en trois grandes par­ties.

La pre­mière représente un « man­i­feste pour la sci­ence sociale » (pour repren­dre le titre d’un arti­cle du même auteur). Celui-ci dresse l’impitoyable réquisi­toire d’une soci­olo­gie et d’une anthro­polo­gie qui, de nos jours, ont tourné le dos aux ambi­tions et au pro­gramme qui avaient motivé leur exis­tence en tant que dis­ci­plines sci­en­tifiques. Inverse­ment, il pro­pose un vibrant plaidoy­er pour renouer les fils rom­pus de cette tra­di­tion :

Théologiques, les sci­ences humaines et sociales le sont au sens où elles dévelop­pent de pro­fondes ten­dances anti­sci­en­tifiques : pour elles, pas de lois de l’histoire, ni de logiques de trans­for­ma­tion d’un type de société vers un autre (les sci­ences sociales con­tem­po­raines sont très large­ment antiévo­lu­tion­nistes), pas de mécan­ismes généraux qui struc­turent les sociétés les plus var­iées, mais seule­ment des sociétés qui vari­ent dans l’histoire en fonc­tion d’un mixte de « choix » opérés par les hommes et de con­tin­gences, ou en fonc­tion de mécan­ismes qui seraient pro­pres à chaque type de société don­née (p. 34).

La deux­ième par­tie pose le cadre général du raison­nement, en mon­trant la néces­sité et l’intérêt de replac­er les sociétés humaines au sein de l’ensemble, plus vaste, des sociétés ani­males :

La soci­olo­gie n’aurait jamais dû, en tant que sci­ence générale des faits soci­aux, se can­ton­ner à l’étude des faits soci­aux humains. (p. 264)

Si la volon­té de bâtir un pont entre les sci­ences sociales (humaines) et les sci­ences du vivant (en par­ti­c­uli­er l’éthologie) n’est certes pas inédite, il faut soulign­er que la voie suiv­ie ici est tout à fait orig­i­nale. Elle se démar­que en effet soigneuse­ment des ten­ta­tives précé­dentes, notam­ment la socio­bi­olo­gie ou à la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste, qui se voient verte­ment cri­tiquées pour leur réduc­tion­nisme géné­tique ou pour le peu de crédi­bil­ité de leurs lour­des hypothès­es. Pour autant, entre les posi­tions incar­nées dans un débat célèbre entre M. Sahlins et E. Wil­son, il importe de dégager une troisième voie :

L’Homme est à la fois le pro­duit naturel d’une longue his­toire évo­lu­tive, biologique et sociale, et le résul­tat spé­ci­fique d’une muta­tion pro­gres­sive met­tant la cul­ture au cœur de son évo­lu­tion pro­pre (his­toire). C’est pour cette rai­son qu’il est aus­si légitime de regarder l’ensemble du monde du vivant (de la bac­térie à l’Homme) sous l’angle de la vie sociale, même min­i­male, qui s’y déroule, car tout être vivant perçoit son envi­ron­nement, inter­ag­it avec les dif­férents élé­ments de celui-ci et com­mu­nique des infor­ma­tions, que de con­sid­ér­er cette vie sociale comme soumise à des vari­a­tions cul­turelles. (p. 279)

Des « lignes de force » caractéristiques de l’espèce humaine

Cette mise en per­spec­tive per­met de dégager un cer­tain nom­bre de lois, de ten­dances ou de « lignes de force », liées aux car­ac­téris­tiques de notre espèce, et qui se sont ain­si exprimées dans ses con­struc­tions cul­turelles et sociales dont la troisième par­tie explore les prin­ci­pales dimen­sions.

La plus fon­da­men­tale de ces car­ac­téris­tiques est selon B. Lahire « l’altricialité sec­ondaire », un terme tech­nique qui recou­vre à la fois l’état de dépen­dance pro­longé du petit humain pour sa survie, et celui de l’enfant et de l’adolescent qui doivent assim­i­l­er con­nais­sances tech­niques et sociales afin de trou­ver leur place d’adulte. La dom­i­na­tion des par­ents sur leurs enfants appa­raît dès lors comme la « matrice » de l’ensemble des rap­ports de dom­i­na­tion qui se sont déployés dans les sociétés humaines.

Tant qu’on ne saisit pas le lien intime entre ces dif­férentes pro­priétés de l’espèce humaine, on ne peut véri­ta­ble­ment com­pren­dre que l’altruisme, l’empathie et la forte capac­ité d’apprentissage, autant de traits qu’à peu près tout le monde s’accorde à trou­ver « posi­tifs », et la dépen­dance ou la dom­i­na­tion, qu’on perçoit sou­vent comme des traits négat­ifs, ne sont que les deux faces d’une seule et même pièce. Aucun mam­mifère altriciel, et les humains pas plus que les autres, n’échappe à cette équa­tion, même si l’espèce humaine est la seule à pou­voir la juger et la cri­ti­quer. (p. 566)

Est-il besoin de le pré­cis­er, la démarche de B. Lahire est empreinte d’un matéri­al­isme rigoureux. C’est à par­tir de la réal­ité – en par­ti­c­uli­er, celle de la dépen­dance du jeune humain – qu’il s’agit de com­pren­dre cer­taines formes idéal­isées ou fétichisées, en par­ti­c­uli­er dans le domaine magi­co-religieux :

On ne ver­ra pas un hasard, par con­séquent, dans le fait que cer­taines de ces sociétés envis­agent la pos­si­bil­ité que l’esprit des ancêtres puisse se réin­car­n­er dans les nou­veau-nés, comme dans une pré­fig­u­ra­tion sym­bol­ique ou une métaphore des proces­sus effec­tifs de trans­mis­sion d’un cap­i­tal cul­turel ances­tral. (p. 633)

C’est une même démarche matéri­al­iste qui lui per­met de reli­er le dual­isme omniprésent dans les sys­tèmes de représen­ta­tions humains à la dual­ité biologique des sex­es :

Tout se passe comme si le sys­tème des oppo­si­tions sym­bol­iques pre­nait appui notam­ment sur cette par­ti­tion biologique fon­da­men­tale qu’est la par­ti­tion sex­uée. Et ce n’est donc pas un hasard si, à l’opposition masculin/​féminin, vient s’accrocher toute une série d’oppositions que les travaux anthro­pologiques struc­tural­istes ont très large­ment con­tribué à met­tre en évi­dence : haut/​bas, supérieur/​inférieur, dessus/​dessous, dehors/​dedans, droite/​gauche, clair/​obscur, dense/​vide, lourd/​léger, chaud/​froid, etc. (p. 755)

Par­mi les analy­ses opérées par B. Lahire sur des dimen­sions sociales fort divers­es, cer­taines appa­raîtront sans doute plus con­va­in­cantes que d’autres. Pour ne par­ler que de thèmes sur lesquels j’avais moi-même ten­té de réfléchir, les développe­ments con­cer­nant la dom­i­na­tion mas­cu­line, la divi­sion sex­uée du tra­vail, ou ce qu’on pour­rait appel­er les formes élé­men­taires de la coopéra­tion et de l’inimitié sont par­ti­c­ulière­ment fructueux, et me con­duisent à recon­sid­ér­er d’un œil neuf une par­tie de mes pro­pres réflex­ions.

Quelques réserves

D’autres points, en revanche, m’inspirent cer­taines réserves. C’est le cas du chapitre sur l’État, lui aus­si analysé comme une exten­sion du rap­port parental. À lire B. Lahire, on éprou­ve le sen­ti­ment que l’État ne ferait en quelque sorte que con­cen­tr­er des fonc­tions qui exis­taient déjà en-dehors de lui, sans en exercer de rad­i­cale­ment nou­velles.

Or en por­tant ain­si l’accent sur la con­ti­nu­ité, on nég­lige une dimen­sion essen­tielle de l’Etat, qui n’existe pré­cisé­ment pas dans les sociétés qui en sont dépourvues : la préser­va­tion des rap­ports soci­aux en dernière instance par l’exercice de la vio­lence – fonc­tion qui n’est jamais mieux exprimée que lorsqu’on évoque les « forces de l’ordre ». En con­cen­trant entre ses mains la vio­lence légitime, l’État n’est pas seule­ment le déposi­taire d’un type de dom­i­na­tion qui tra­verserait toutes les sociétés : il est le vecteur d’un type de dom­i­na­tion incon­nu jusqu’alors.

Plus générale­ment, l’accent placé sur les con­ti­nu­ités tend inévitable­ment à faire pass­er au sec­ond plan cer­taines rup­tures, au risque de provo­quer quelques illu­sions d’optique ; ain­si, même si l’idée n’est jamais for­mulée de cette manière, la lec­ture du texte donne par­fois le sen­ti­ment que les sociétés humaines devraient com­pos­er avec une quan­tité invari­able de rap­ports de dom­i­na­tion, dont elles ne pour­raient que mod­i­fi­er la forme.

À la suite d’A. Tes­tart, B. Lahire insiste par exem­ple sur l’importance des rela­tions de dépen­dance au sein des sociétés sans richesse, notam­ment aus­trali­ennes. Il y accrédite même l’idée de hiérar­chies entre hommes adultes et de la présence d’authentiques « chefs », jouis­sant de priv­ilèges matériels de capac­ités de com­man­de­ment, et en se fon­dant sur les affir­ma­tions de J. Daw­son. Ce témoignage fait pour­tant fig­ure d’exception fort dou­teuse sur un con­ti­nent dont les pre­miers habi­tants ont été régulière­ment qual­i­fiés d’anarchistes, tant ils refu­saient toute forme d’obéissance et de coerci­tion dans le domaine séculi­er.

On peut donc se deman­der si, à insis­ter sur l’existence bien réelle de cer­taines dom­i­na­tions dans toutes les sociétés humaines, on ne perd pas un peu de vue que ce n’est pas seule­ment leur forme, mais aus­si l’étendue et le poids de ces dom­i­na­tions qui ont con­sid­érable­ment var­ié au cours de l’évolution sociale.

D’une manière encore plus générale, B. Lahire donne par moments le sen­ti­ment de forcer sa démon­stra­tion, en pous­sant un peu trop loin le pou­voir expli­catif de ses caté­gories. Le fait religieux, par exem­ple, se présente sous un jour très dif­férent d’un type de société à un autre, en par­ti­c­uli­er en ce qui con­cerne les pro­priétés attribuées aux êtres sur­na­turels et les rela­tions que les humains doivent entretenir avec eux. S’il ne faire guère de doute que « Dieu le père » ou les ancêtres aux­quels on voue un culte con­stituent des formes idéal­isées de l’autorité parentale, peut-on réelle­ment en dire autant, par exem­ple, des êtres du Temps du Rêve aus­tralien ? La ques­tion (sans aucun doute, aus­si vaste que dif­fi­cile) mérit­erait un exa­m­en atten­tif.

Quoi qu’il en soit, ces inévita­bles dis­cus­sions sur l’analyse de tel ou tel phénomène social ne con­stituent en rien un argu­ment con­tre l’idée cen­trale du livre. De même qu’une fois posés les principes généraux du matéri­al­isme his­torique, seuls des travaux minu­tieux – et éventuelle­ment con­tra­dic­toires – peu­vent per­me­t­tre de décou­vrir la manière dont ils s’exercent dans chaque sit­u­a­tion his­torique con­crète, les lignes générales mis­es en évi­dence par la com­para­i­son inter-espèces con­stituent des guides pour le raison­nement et non des solu­tions toutes faites qui per­me­t­traient en un tourne­main de déchiffr­er tous les rap­ports soci­aux humains en nous dis­pen­sant de les étudi­er. Et si l’on peut penser que sur tel ou tel aspect, les développe­ments de B. Lahire mérit­eraient d’être com­plétés ou nuancés, ces con­sid­éra­tions n’invalident nulle­ment le cadre général que son ouvrage a l’immense mérite de pro­pos­er.

Quelles conclusions politiques ?

Dès lors, on pour­rait se deman­der quelles con­clu­sions poli­tiques – au sens le plus large du terme – se déga­gent d’une telle entre­prise. L’époque assim­i­le volon­tiers le fait d’identifier des déter­min­ismes à une posi­tion con­ser­va­trice : énon­cer les caus­es d’un phénomène, surtout si celles-ci plon­gent leurs racines dans un passé loin­tain, reviendrait ain­si à le légitimer ou à proclamer son car­ac­tère inéluctable. Inverse­ment, l’attitude éman­ci­patrice con­sis­terait à nier les déter­min­ismes pour proclamer notre lib­erté. S’inscrivant dans une tra­di­tion qui est aus­si celle de ce que K. Marx et F. Engels, eux aus­si abon­dam­ment cités, appelaient le « social­isme sci­en­tifique », B. Lahire prend le con­tre­pied de telles asser­tions :

En tant que sci­en­tifiques, nous n’avons d’autre choix que de nous con­fron­ter au réel, d’être prêts à remet­tre en ques­tion nos con­cep­tions si elles se révè­lent fauss­es et de chercher à ren­dre rai­son des con­stats quand ils sont à peu près étab­lis ; mais en tant que réfor­ma­teurs ou révo­lu­tion­naires, nous nous devons aus­si de ne pas mépris­er les faits, même si nous pou­vons éprou­ver une jouis­sance qua­si enfan­tine à les détru­ire par un sim­ple effort d’imagination, et de nous inter­roger sur ce que nous pou­vons en faire pour nous don­ner une chance de les con­tester dans la réal­ité. (p. 914)

Ajou­tons à cela une idée qui tra­verse l’ouvrage de part en part, mais sur laque­lle on ne saurait trop insis­ter : si l’espèce humaine, tout comme n’importe quelle espèce vivante, a dû et devra encore com­pos­er avec les déter­min­ismes qui pèsent sur son exis­tence, sa capac­ité à pro­duire une cul­ture cumu­la­tive lui per­met égale­ment de s’émanciper, par­tielle­ment ou totale­ment, de ces déter­min­ismes.

On pense évidem­ment à l’exemple de la dom­i­na­tion mas­cu­line, mais B. Lahire le souligne égale­ment à pro­pos de l’opposition entre « nous » et « eux » – sans doute, un des pas­sages les plus réus­sis de sa démon­stra­tion, où il écarte le fac­teur géné­tique pour mon­tr­er que le ciment de ces groupes tient avant tout aux liens de prox­im­ité tis­sés durant la péri­ode altricielle. À l’instar d’autres ani­maux soci­aux, les humains sont ain­si enclins à for­mer des groupes coopérat­ifs hos­tiles les uns aux autres ; mais dans notre espèce, le pro­grès économique et tech­nique a peu à peu éten­du la taille de ces groupes en même temps qu’il rédui­sait leur nom­bre (p. 859), au point de faire émerg­er depuis deux siè­cles la per­spec­tive de la dis­so­lu­tion des divi­sions nationales et la con­sti­tu­tion d’une véri­ta­ble unité poli­tique humaine.

Pour finir, on com­prend par­faite­ment les raisons qui ont poussé l’auteur à mul­ti­pli­er les sources et à dévelop­per ses argu­ments dans un écrit aus­si ample : pour défendre des idées si large­ment à con­tre-courant de l’opinion académique dom­i­nante, au moins dans les dis­ci­plines de sci­ences humaines con­cernées, il lui fal­lait faire la démon­stra­tion qu’il s’appuyait sur un vaste cor­pus de don­nées qui tis­sent un con­sen­sus. Le vol­ume qui en résulte, bien qu’il soit écrit dans la plus sim­ple et la plus limpi­de des langues, pos­sède une taille qui a mal­heureuse­ment de quoi intimider bien des lecteurs. Souhaitons donc de voir paraître au plus vite un texte qui, sans en trahir les nuances, en présente les idées prin­ci­pales sous une forme plus ramassée, et qui pour­ra ain­si trou­ver le large pub­lic qu’elles méri­tent.

59 commentaires

  1. Oui, ramas­sons un peu tout cela s’il vous plaît :-)) Et Mer­ci à vous Chr. Dar­mangeat de l’avoir fait déjà un peu là ! Ce bouquin m’a l’air en effet assez con­clu­ant. En effet, la con­stante-Dar­mangeat (selon laque­lle l’hu­main armé est l’homme mas­culin armé) ne peut-il pas sim­ple­ment venir de l’ob­ser­va­tion du milieu naturel dans lequel l’homme est apparu ? Dans la nature, c’est le mâle qui se bat. Il est naturelle­ment armé (y a qu’à voir les crocs qui dépassent, ou les cornes du cerf (que la biche n’a pas)): com­ment l’ob­ser­va­tion de cela n’au­rait-il pas pu influ­encer les mod­èles des sociétés humaines nais­santes ? Com­ment la con­struc­tion sociale autour de la dif­férence de sexe aurait-elle pu s’éla­bor­er indépen­dam­ment de ce que l’hu­main a pu con­stater chez les autres espèces autour de lui (et en par­ti­c­uli­er les grands mam­mifères) ? L”humain éla­bore une cul­ture qui lui est pro­pre, mais celle-ci ne se détache pas de la nature d’un seul coup. Et donc la dom­i­na­tion mas­cu­line et la divi­sion sex­uée du tra­vail (des activ­ités), si nous lut­tons aujourd’hui pour la voir dis­paraître, il me paraît logique de reli­er la forme pre­mière qu’elle a eu à l’en­vi­ron­nement. Pour l’art, il est stu­pide de dire qu’il naît d’une obser­va­tion de la nature et de sa repro­duc­tion. Et je pense que en socio-anthro­po, il serait tout aus­si stu­pide d’énon­cer une vérité plate style : « au début, l’homme emprunte son mod­èle social aux ani­maux qu’il observe autour de lui ». Je ne suis ni anthro­po­logue ni philosophe, mais j’ai l’impression que nous marx­istes, tout matéri­al­istes que nous sommes, avons pâti d’un respect de la phi­lo des lumières qui plaçait l’Homme au som­met de la créa­tion et j’ai l’impression que du coup les sci­ences humaines ont eu à coeur de le con­sid­ér­er comme seul auteur de ses mod­èles soci­aux. « S’il n’est pas l’au­teur, ce n’est pas encore un homme ». Il est vrai que dans le camp d’en face, nous avons une longue tra­di­tion de philosophes qui nous dis­ent : « regarde la nature, la guerre est dans la nature, l’égoïsme est dans la nature, le œil-pour-œil dent-pour-dent aus­si, etc. ». Et du coup, en tant que mil­i­tant (je crois que toutes et tous les mil­i­tants cor­ro­boreront cette expéri­ence), nous avons tou­jours toutes les peines du monde à expli­quer que nous ne sommes pas idéal­istes. Il m’ap­pa­raît que d’après le compte-ren­du, M. Lahire brasse un peu tout cela plus dialec­tique­ment, ça me plaît pas mal. Même si je n’i­rait quand-même pas jusqu’à lire son bouquin :-)). Et pour ça, mer­ci encore du blog qui me donne un peu accès à la haute sci­ence qui est la vôtre.

    1. J’ai du mal à saisir com­ment un matéri­al­iste marx­iste peut en arriv­er à nier que l’art vient de l’ob­ser­va­tion de la nature et de sa repro­duc­tion (alors que con­cer­nant l’art c’est juste­ment LA thèse matéri­al­iste).

      1. Je ne sais pas à qui s’adresse ce com­men­taire. Ni le livre de Benard Lahire, ni ma recen­sion n’abor­dent le sujet de l’art (sur lequel je me déclare totale­ment incom­pé­tent).

    2. J’ai appris ça comme ça : le début de l’art, c’est là où l’hu­main fait autre chose que de repro­duire la nature. Et l’hu­main fait cela dès le départ : il n’y a, dans les arts graphiques, aucune repro­duc­tion fidèle de la nature avant une époque assez avancée. Pour la musique, il est évi­dent pour tout le monde qu’elle appar­rait très détachée de la nature : on sif­flote dans une flûte parce que c’est joli, on gra­touille des cordes ou des peaux ten­dues parce que ça sonne bizarre et stim­ule l’in­tel­li­gence. Nul ne sou­tien l’idée qu’on cherche d’abord à imiter l’oiseau ou le bruit du ton­nerre. Tony

  2. Avatar de Inconnu
    Jacques Simon

    Je pense que vous allez un peu trop vite en pos­tu­lant l’ob­ser­va­tion de la nature et ses déter­min­ismes (Bois des cerf con­tre bich­es iner­mes) comme orig­ine ou ancrage de com­porte­ments humains ; il me sem­ble que l’Hu­main doit à lui-même et à ses ancêtres ses pro­pres déter­min­ismes, comme la dom­i­na­tion mas­cu­line ; elle est présente chez nos cousins Chim­panzés, qua­si absente chez notre autre cousin Bonobo (ce qui nous encour­age à espér­er une évo­lu­tion dans notre pro­pre espèce ???). Encore ne savons-nous pas com­bi­en de change­ments de ces com­porte­ments il y a eu chez ces deux espèces au cours des env­i­ron 7 Méga- années qui nous sépar­ent d’eux ( je sais, c’est un peu plus com­pliqué…) .D’autres branch­es humaines, au vu de leur dimor­phisme sex­uel, pour­raient avoir exploré d’autres voies. Je ne nie pas que l’Hu­main ait pu se sen­tir jus­ti­fié en s’ap­pro­pri­ant sym­bol­ique­ment ces com­porte­ments ani­maux, mais c’est à mon avis beau­coup plus tardif que leur appari­tion( si appari­tion, et non héritage, il y a.). La gamme des com­porte­ments chez les pri­mates (et par­ti­c­ulière­ment les homi­noïdes), est assez vaste, et j’aimerai savoir si elle a été étudiée en rap­port à des com­porte­ments de survie ou de com­péti­tion sex­uelle (c’est net chez l’Orang-outan,p.ex.). Je n’ai pas lu ce bouquin, mais je suis sûr ( je fais con­fi­ance à Christophe!) de son intérêt. Fait-il une rela­tion entre ces déter­min­ismes humains et l’ap­pari­tion (tar­dive) de l’ex­ploita­tion au sens marx­iste ? Et vu son coût, serais-je obligé de le vol­er ? En atten­dant que nos bib­lio­thèques provin­ciales le met­tent en ray­on… Voilà, c’est du vrac à chaud…

    1. Je vais certes un peu vite, mais c’est juste un pré­sup­posé théorique : l’hu­main appairait en étant entouré d’an­i­maux sex­ués et cela ne peut pas ne pas avoir eu d’in­flu­ence sur sa pro­pre élab­o­ra­tion sociale (ou socié­tale, j’ai jamais pu faire bien la dif­férence :-/​). Je ne suis pas du céna­cle des chercheuses et chercheurs qui pos­tent ici sur ce forum, mais en tant qu’ex-vil­la­geois tourangeau, il me sem­ble que l’él­e­vage et la chas­se ont dû imman­quable­ment mar­quer la com­préhen­sion du mâle-femelle /​féminin-mas­culin. Il m’intéresserait de savoir des his­to­ri­ennes et his­to­riens si le début de l’él­e­vage, ce n’est pas sys­té­ma­tique­ment et oblig­a­toire­ment ça : gér­er les sex­es (en par­ti­c­uli­er tuer les mâles car il sont plus agres­sifs, foutent le bor­del sans don­ner ni lait ni œufs, n’en garder que quelques uns ; la cas­tra­tion est aus­si un moyen que les éleveurs ont décou­vert (sans doute plus tard, mais il me manque l’avis des préhis­to­riens…) pour faire face aux prob­lèmes que les mâles posent dans presque tous les cas). Voilà com­ment j’imag­ine les rap­ports prim­i­tifs de l’hu­main à son envi­ron­nement ani­mal. En ce sens, je ne par­le pas de l’héritage des bono­bos ou chim­panzés. L’hu­main en Europe il y a 15 000 ans n’en avait cer­taine­ment aucun sou­venir. Par con­tre, au moment de tuer un auroch, j’imag­ine bien que nos ancêtres n’ont pas dû man­quer de se met­tre d’ac­cord pour atta­quer plutôt une femelle, car n’ayant pas de tes­tic­ules (et donc pas de testostérone) et des mus­cles moins dévelop­pés, on avait plus de chance de réus­sir et moins de chances de se bless­er. De là, je trou­verais très bizarre de ne pas envis­ager que ces pra­tiques aient eu de l’in­flu­ence sur les con­cep­tions préhis­toriques du masculin/​féminin. Mais excusez ces réflex­ions d’un vieux ex-vil­la­geois :-/​/​… Tony

  3. Mer­ci, je l’a­joute à la pile.
    Dans sa pre­mière par­tie, j’ai l’im­pres­sion de voir un appro­fondisse­ment de cer­taines thès­es de “Le Par­a­digme per­du” d’E. Morin.
    C’est une hypothèse mineure, mais je ne suis pas con­va­in­cu du tout par le lien sup­posé entre cer­tains dual­ismes de représen­ta­tions du monde physique et le dual­isme sex­uel. C’est davan­tage étayé dans le texte ?

  4. Vous dites : “si l’espèce humaine, tout comme n’importe quelle espèce vivante, a dû et devra encore com­pos­er avec les déter­min­ismes qui pèsent sur son exis­tence, sa capac­ité à pro­duire une cul­ture cumu­la­tive lui per­met égale­ment de s’émanciper, par­tielle­ment ou totale­ment, de ces déter­min­ismes.”.

    Il serait plus juste de dire, à mon avis, que nous échangeons des déter­min­ismes con­tre d’autres. Mais nous ne pou­vons pas nous émanciper des déter­min­ismes (à moins de pos­tuler le libre-arbi­tre ce qui est absol­u­ment anti-matéri­al­iste pour le coup).

    1. Si cela peut nour­rir cette réflex­ion, à mon avis ce qui peut don­ner cette illu­sion de se libér­er des déter­min­ismes est le fait que le cerveau humain est beau­coup plus plas­tique et aus­si qu’une bonne part des déter­min­ismes est inter­nal­isée dans les cir­con­vo­lu­tions du cerveau.

      Le pre­mier point se man­i­feste par exem­ple par une péri­ode de développe­ment (mar­quée par un éla­gage synap­tique, une myélin­i­sa­tion des axones ou la for­ma­tion de nou­velles synaps­es) beau­coup plus long. Dans le cor­tex frontal celui-ci s’é­tend jusqu’à 20–25 ans.

      Le deux­ième est illus­tré par le fait que nous nous éloignons énor­mé­ment des com­porte­ments les plus basiques de types stim­u­lus — réponse. Ce qui, à mon avis, sig­ni­fie que ces traite­ments cérébraux sup­plé­men­taires se basent mas­sive­ment sur la mémoire (et /​ou sur l’in­te­ro­cep­tion /​la per­cep­tion de l’é­tat de notre organ­isme). For­cé­ment vu qu’on en ignore encore beau­coup sur le fonc­tion­nement du cerveau on est bien inca­pable de com­pren­dre la majeure par­tie de ce déter­min­isme cérébral. Mais si l’avenir me le per­met j’aimerais en décou­vrir plus pré­cisé­ment sur ce sujet.

      D’au­tant que ça me sem­ble un point encore peu élagué de la théorie marx­iste et sur lequel elle prête le flan à de nom­breuses cri­tiques : com­ment les con­di­tions matérielles d’ex­is­tence façon­nent-elles la men­tal­ité des indi­vidus ? Com­ment se fait-il qu’on peut dis­tinguer une cul­ture bour­geoise et une cul­ture pop­u­laire et que les indi­vidus aient une plus forte prob­a­bil­ité de se retrou­ver dans l’une ou l’autre en fonc­tion de leur classe sociale (et com­ment expli­quer les excep­tions comme les nobles et clercs qui ont soutenu la révo­lu­tion française et la pen­sée human­iste) ?

      Con­cer­nant mon com­men­taire sur l’art ci-dessus il répondait à un autre com­men­taire qui me sem­ble avoir dis­paru.

      Sinon vous m’avez don­né envie de lire ce livre.

    2. Est-il pos­si­ble d’échang­er un déter­min­isme con­tre un autre ? Voici une vision réduc­tion­niste du déter­min­isme : par­mi les déter­min­ismes fon­da­men­taux devrait être citée la ther­mo­dy­namique en son sec­ond principe (qui nous fait mor­tels) et aus­si dans le con­stat fait par Pri­gogine que nous sommes ther­mo­dy­namique­ment loin de l’équili­bre, ce qui déter­mine bien de nos com­porte­ments. Citons égale­ment de la grav­ité qui fait que l’e­space sen­si­ble n’est pas homo­mor­phe dans toutes les direc­tions. Dans un texte inédit, je mon­tre com­ment une “goutte liq­uide” de quelque chose dans un autre liq­uide de den­sité dif­férente (ou bien de même nature mais la goutte envelop­pée d’une mem­brane) fait de cette goutte une porte logique. Or, de ces “gouttes” — cel­lules — nous pos­sé­dons des mil­liards et notre enten­de­ment repose (est déter­miné par) ces unités fon­da­men­tales dans une com­po­si­tion logique ver­tig­ineuse, com­po­si­tion qui n’est pas sans règle, de part en part, et dont une bonne par­tie est prob­a­ble­ment à jamais inac­ces­si­ble pour fonder la pos­si­bil­ité juste­ment de raison­ner (Kant dit cela avec les moyens de son époque). Enfin, quel main ai-je sur la cataracte de neu­ro­trans­met­teurs, de sig­naux élec­triques et d’en­zymes lorsque je tombe amoureux ou suis en colère. Com­ment échang­er quoi que ce soit alors que la pos­si­bil­ité même d’un tel sup­posé échange repose sur ces déter­min­ismes d’or­dre très fon­da­men­tal ?

  5. Mer­ci pour ce compte-ren­du.
    J’en suis à la moitié du livre, ça se lit très bien, l’épaisseur du vol­ume ne devrait pas décourager le lec­ture que ce sujet intéresse. Les pré­cau­tions pris­es par l’auteur sem­blent néces­saires quand on con­nait les réac­tions des sci­ences sociales lorsqu’on se risque à évo­quer la biolo­gie.
    D’ailleurs, peut-être parce qu’il veut un peu trop ménag­er ses col­lègues, je le trou­ve un peu sévère avec la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste qu’il accuse de faire du réduc­tion­nisme géné­tique.
    A ce pro­pos, on peut ce reporter à cette vidéo qui tente de tem­pér­er cette cri­tique :

    https://www.youtube.com/watch?v=3CX6bj0qVkM&t=4431s&ab_channel=HomoFabulus

  6. Sur la dynamique eux/​nous, ca fait un echo pro­fond avec les démon­stra­tions de Patrick Tort (notem­ment dans “intel­li­gence des lim­ites” et “théorie du sac­ri­fice”), sur le con­cept dar­winien de “civil­i­sa­tion”, comme proces­sus d’ex­ten­tion indéfi­ni du cer­cle de ceux qui sont con­sid­éré comme des sem­blables.

    1. Mer­ci en tout cas pour le compte ren­du, j’ai pris et com­mencé le livre, c’est très enrichissant ! La dis­tinc­tion social — cul­turel — his­torique, est énor­mé­ment féconde, en plus d’être ter­ri­ble­ment sim­ple

    2. C’est aus­si ce qui dit Jean-Jacques Hublin : « ces croy­ances com­munes en des choses qui n’existent pas vrai­ment, ce partage d’une langue, d’une reli­gion, c’est ce qui uni bien au-delà du cer­cle famil­iale, du cer­cle du clan, ceux qui, sans se con­naître, savent qu’ils appar­ti­en­nent au même peu­ple »
      Et pour appro­fondir la notion de cul­ture d’un point de vue dar­winien, je recom­mande les livres de Kevin Laland

  7. Ouvrage essen­tiel. Incite à lire les dif­férentes sci­ences sociales et de la matière et à faire des liens. Le déter­min­isme prob­a­biliste, résul­tat de Bour­dieu sur la soci­olo­gie de l’é­cole, avec les fortes nuances apportées par Lahire, peut car­ac­téris­er beau­coup de résul­tats en sci­ences sociales. L’idéolo­gie dom­i­nante qui occulte les struc­tures de class­es, présente chez Me Heinich, est juste­ment cri­tiquée. Cette idéolo­gie est encore plus dom­i­nante chez les “econ­o­mistes” neolib­er­aux, style Mil­ton Fried­man, vu les enjeux qui se chiffrent en mil­liers de mil­liards de dol­lars et en pau­vreté pour la majorité de la pop­u­la­tion mon­di­ale. Vive la vérité sci­en­tifique.

  8. J’ai lu Une autre his­toire du développe­ment, d’Er­ic Mol­lard (dis­po sur inter­net). Out­re les deux pre­miers tomes sur le ton de l’é­conomie poli­tique, le troisième tome qui tente d’ex­pli­quer les niveaux de développe­ment dans le monde est plus sociopoli­tique. Sans doute com­plé­men­taire avec l’ou­vrage de B. Lahire, que je com­mence. Les deux auteurs parta­gent au moins une cri­tique des sci­ences sociales dis­ci­plinées.

  9. Un ouvrage hégélien de plus à l’étholo­gie ani­miste fréquentable. Un énième exer­ci­ce théorique sur le recoupe­ment des “mag­is­ters” entre biolo­gie et cul­ture dont ont sait qu’ils se recoupent peu.

    1. “le recoupe­ment des “mag­is­ters” entre biolo­gie et cul­ture dont ont sait qu’ils se recoupent peu”. Com­ment pour­raient-ils ne pas se recouper. La descen­dance d’un mâle est poten­tielle­ment infinie, et d’au­tant plus qu’il est plus puis­sant et riche (apte à nour­rir un harem nom­breux). La descen­dance d’une femme est fort lim­itée. Or avec le reje­ton se trans­met­tent valeurs, atti­tudes, habi­tus, com­porte­ments, statuts, posi­tion. En trans­met­tant ses gènes le mâle trans­met — et crée — une CERTAINE cul­ture, transmission/​génération bien moins effi­cace pour la femme. Ecrire que la terre est plate ou que sphères cul­turelles et biologiques ne se recoupent pas, c’est un peu la même chose ? Là est un seul exem­ple et il faudrait s’at­tarder sur l’inces­te ou bien les “noms de peau” aborigènes, etc.

  10. Je n’ai pas lu le livre donc il se peut que je me trompe. Mais en prenant con­nais­sance de la fiche de lec­ture de Christophe Dar­mangeat et des com­men­taires, je me demande si il ne manque pas un aspect fon­da­men­tal juste­ment chez Lahire : le réc­it. Pas le sim­ple aver­tisse­ment sonore “Atten­tion ! Pré­da­teur” comme on le trou­ve, par exem­ple, chez des oiseaux ou des singes arbori­coles, mais un agence­ment de signes que l’on pour­rait décrire, pour être le plus général pos­si­ble, comme une inter­pré­ta­tion de la réal­ité (les faits perçus et les faits sup­posés) des­tinée à être partagée au sein du groupe (du famil­ial à l’é­ta­tique et même au supra-éta­tique) et dont le but, jamais révélé, tou­jours ignoré, est d’asseoir les rela­tions des indi­vidus autour d’une vision com­mune. Du mythe à l’his­toire, offi­cielle ou sci­en­tifique­ment décrite, en pas­sant par la rumeur, la légende urbaine, le culte des ancêtres, les mod­èles héroïques, la presse et les réseaux soci­aux, ne sommes-nous pas d’abord des ani­maux de réc­its ?

    1. Vous devriez lire le livre. Il con­sacre un chapitre entier (le 13) à ces ques­tions. Un bref extrait : « Le tour de force du lan­gage réside dans le fait de pou­voir nom­mer, caté­goris­er ou clas­si­fi­er les choses, les per­son­nes et les sit­u­a­tions grâce à des moyens sym­bol­iques aus­si détach­ables de ces réal­ités que trans­mis­si­bles et réu­til­is­ables hors de la présence de ces réal­ités, for­muler ou for­malis­er de sim­ples régu­lar­ités pra­tiques-com­porte­men­tales, coor­don­ner une action col­lec­tive, racon­ter des mythes ou con­stru­ire une idéolo­gie pour don­ner sens au groupe, jus­ti­fi­er un état de fait, et même, quand il est asso­cié à du pou­voir, de con­tribuer à faire exis­ter ce qui est énon­cé (effet per­for­matif), même quand ce qui est énon­cé est une pure fic­tion (esprit, force, divinité, etc.). Toutes ces prouess­es lan­gag­ières reposent sur une pro­priété cen­trale appelée ‘déplace­ment’. »

  11. Je n’ai pas encore eu l’oc­ca­sion de m’at­ta­quer à cet ouvrage mais d’après les comptes ren­dus de lec­ture que j’ai pu par­courir, il ren­tre en total oppo­si­tion avec le livre de Grae­ber et Wen­grow “Au com­mence­ment était… Une nou­velle his­toire de l’hu­man­ité ” que je viens de ter­min­er.
    Ces derniers remet­tent au cen­tre la diver­sité des tra­jec­toires des sociétés humaines en réfu­tant l’idée d’une évo­lu­tion naturelle des sociétés. Qu’en pensez-vous ? Lahire vous a sem­blé plus con­va­in­cant que Grae­ber et Wen­grow ?

    1. Infin­i­ment plus. Grae­ber et Wen­grow adoptent une posi­tion qui fait à la fois l’éloge de l’idéal­isme (ce sont les opin­ions, libre­ment décidées, qui gou­ver­nent le monde) et de la con­tin­gence (il n’ex­iste pas de ten­dances déter­min­istes, tout peut tou­jours sor­tir de tout). C’est l’ex­act opposé de la tra­di­tion du matéri­al­isme his­torique dont je me réclame… et j’au­rai l’oc­ca­sion de don­ner quelques argu­ments en ce sens ven­dre­di prochain, lors de la journée d’é­tude de la SPF con­sacrée au sujet. Voir aus­si mon arti­cle « Une évo­lu­tion désori­en­tée » récem­ment paru dans La Pen­sée.

    2. En lecteur assidu de Grae­ber (et de Lahire), je trou­ve que vous y allez un peu fort. En cher­chant un peu, on trou­ve des con­ver­gences entre Graeber/​Wengrow et Lahire, comme par exem­ple le recours à des lois générales. Dans “Au com­mence­ment était…” , les auteurs dévelop­pent notam­ment une théorie sur les « trois formes élé­men­taires de la lib­erté », ain­si qu’une deux­ième théorie com­plé­men­taire sur les « trois formes élé­men­taires de la dom­i­na­tion » avant d’explorer leurs con­séquences sur l’histoire de l’humanité.
      Grae­ber et Wen­grow cri­tiquent, il est vrai, les excès de l’évo­lu­tion­nisme, incar­né par Yuval Noah Harari, Françis Fukuya­ma et dans une moin­dre mesure Jared Dia­mond (dont ils vali­dent une par­tie de la démarche, tout en déplo­rant sa vision sim­pliste de l’hu­man­ité préhis­torique). Mais cette cri­tique me paraît essen­tielle pour réha­biliter une autre forme d’évo­lu­tion­nisme plus “crédi­ble” qu’in­car­nent Tes­tart ou Lahire.
      Il est égale­ment remar­quable que Grae­ber et Wen­grow fonde leur ouvrage sur un fait biologique (en total cohérence avec l’ap­proche Lahiri­enne) : le fait que, cog­ni­tive­ment et biologique­ment, l’ho­mo sapi­ens du paléolithique est glob­ale­ment iden­tique à l’ho­mo sapi­ens mod­erne, et donc qu’il était capa­ble de la même com­plex­ité intel­lectuelle et poli­tique que la nôtre.

      De plus, il me paraît exces­sif de qual­i­fi­er la posi­tion de Grae­ber et Wen­grow “d’ex­act opposé de la tra­di­tion du matéri­al­isme his­torique”. Même si il est vrai qu’ils réha­bili­tent (peut-être à out­rance) l’a­gen­tiv­ité humaines, ils sont large­ment plus nuancés que ce que vous en dites, en témoigne le pas­sage suiv­ant, page 265 de l’édi­tion L.L.L. :

      “De même qu’il est raisonnable que les chas­seurs-cueilleurs du Pléis­tocène, en pas­sant d’un arrange­ment social à l’autre au fil des saisons, ont du dévelop­per un cer­tain degré de con­science poli­tique, c’est-à-dire appren­dre à peser les mérites respec­tifs de chaque mod­èle, de même est-il logique de sup­pos­er que l’en­trelacs de dif­férences cul­turelles dans lequel les sociétés humaines se sont trou­vées pris­es après la dernière glacia­tion a exigé lui aus­si un min­i­mum d’in­tro­spec­tion poli­tique. Notre inten­tion, répé­tons-le, est sim­ple­ment d’en­vis­ager les créa­teurs de toutes ces formes cul­turelles comme des adultes intel­li­gents, capa­ble de penser les sociétés qu’ils étaient entrain de bâtir ou de rejeter.
      Comme toute autre, cette approche peut évidem­ment être exagérée jusqu’au ridicule. (…). Dans cer­tains cer­cles, il est de bon ton de déclar­er que “les nations font des choix” : cer­taines auraient choisies d’être protes­tantes, d’autres catholiques, et c’est pour cette rai­son qu’il y aurait tant de rich­es aux États-Unis et en Alle­magne, et tant de pau­vres au Brésil et en Ital­ie. Ou encore (non moins absurde) : puisque cha­cun est libre de décider pour soi-même, le fait que cer­tains devi­en­nent con­sul­tants financiers ou agents de sécu­rité relèverait entière­ment de leur pro­pre volon­té (…). Peut-être est-ce Marx qui l’ex­prime le mieux : “les Hommes font leur pro­pre his­toire, [mais pas] dans les con­di­tions choisies par eux”.
      En réal­ité, cette ques­tion ne sera jamais tranchée, pour la bonne rai­son qu’il nous est impos­si­ble de déter­min­er quel rôle exact joue dans l’his­toire “l’a­gen­tiv­ité humaine” (…)”

      Grae­ber et Wen­grow sont loin de met­tre de côté tout matéri­al­isme, ils assu­ment sim­ple­ment une posi­tion con­sis­tant à dire que “col­lec­tive­ment, les humains ont générale­ment davan­tage voix au chapitre qu’on ne le con­sid­ère générale­ment”, mais tout en recon­nais­sant les con­di­tions matérielles qui con­traig­nent les indi­vidus (et les sociétés).

      Et d’une cer­taine manière, en appuyant leur argu­ment fon­da­teur sur la biolo­gie (l’é­gal­ité cog­ni­tive entre l’ho­mo sapi­ens préhis­torique et l’ho­mo sapi­ens mod­erne), Grae­ber et Wen­grow peu­vent être qual­i­fié, au moins par­tielle­ment, de matéri­al­istes voire (allez, j’ose) de lahiriens.

    3. Le prob­lème avec les écrits de D. Grae­ber et D. Wen­grow, c’est qu’ils sont si con­fus qu’on y trou­ve un peu tout et son con­traire. Je soulig­nais d’ailleurs dans ma con­tri­bu­tion au BSPF qu’en ce qui con­cerne leur posi­tion­nement vis-à-vis du matéri­al­isme his­torique, ils arrivent à la fois à s’en réclamer et à écrire des phras­es qui le rejet­tent en bloc. Je con­cède donc qu’on peut iden­ti­fi­er cer­tains élé­ments déter­min­istes au fil des pages de « Au com­mence­ment était… » Mais la tonal­ité dom­i­nante, c’est celle du rejet de ce qu’ils appel­lent le « grand réc­it » (là aus­si, une dénom­i­na­tion fort peu pré­cise) et le plaidoy­er pour l’in­ven­tiv­ité sup­posée des sociétés humaines. Je ne suis d’ailleurs pas le pre­mier à l’avoir remar­qué. Les remar­quables cri­tiques d’Ax­el Paul, Ian Mor­ris et, plus encore, de Wal­ter Schei­del (toutes trois repro­duites dans ce blog) ont eu exacte­ment la même lec­ture et soulig­nent, glob­ale­ment, les mêmes points aveu­gles.

    4. J’ai bien pris con­nais­sance de ces trois cri­tiques, il est vrai que celle de Wal­ter Schei­del est con­va­in­cante (quoi qu’assez nuancée quand même).
      Le rejet du “grand réc­it” par Grae­ber et Wen­grow con­cer­nent claire­ment les visions rousseauiste ou hobbe­si­enne qui sim­pli­fie l’hu­man­ité préhis­torique (soit en “bon sauvage”, soit en “état de nature vio­lent”). Ce rejet du grand réc­it est dans la con­ti­nu­ité de l’opin­ion de Bour­dieu, comme lorsque celui-ci cri­tique l’ouvrage de Daniel Lern­er, “le pas­sage de la société tra­di­tion­nelle” :

      « Lern­er con­stru­i­sait un baromètre du degré de développe­ment depuis la bar­barie vers la civil­i­sa­tion au nom de l’idée que notre société dévelop­pée, démoc­ra­tique a les moyens de con­nais­sance les plus dévelop­pés, des ques­tion­naires, des com­put­ers, et peut édu­quer n’importe quoi. Cette vision ne se perce­vait même pas comme raciste ou eth­no­cen­trique, mais comme human­iste. Je car­i­ca­ture mais ce courant rampe tou­jours dans le monde social »

      Per­son­nelle­ment, il me sem­ble en effet que “ce courant rampe tou­jours dans le monde social”, et que bâtir un évo­lu­tion­nisme plus solide doit pass­er par l’élim­i­na­tion de toute forme d’eth­no­cen­trisme (chose que Grae­ber et Wen­grow réus­sis­sent à mer­veille).

      Si il existe une façon de réc­on­cili­er (un peu) “les struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines” et “Au com­mence­ment était…”, on pour­rait dire que là où le pre­mier est un réca­pit­u­latif des con­traintes (sociales et en par­tie d’o­rig­ine biologique) qui pèsent sur notre espèce sans ques­tion­ner la part d’a­gen­tiv­ité humaine qui sub­sis­terait (ou pas), le sec­ond choisit de met­tre au jour le gigan­tesque nom­bre de cas où l’hu­man­ité sem­ble avoir bifurqué par rap­port à ce que l’évo­lu­tion aurait pu atten­dre d’elle.

      On peut dire que Lahire et Graeber/​Wengrow tra­vail­lent sur deux plans dis­tincts (D’un côté les con­traintes qui pèsent sur l’hu­main, de l’autre les expres­sions de l’a­gen­tiv­ité humaine à l’in­térieur de ces con­traintes). Tout cela est très sim­pli­fié, mais de ce point de vue, leurs travaux sont com­plé­men­taires.

    5. Je ne sans pas si la cri­tique de Schei­del est réelle­ment « nuancée ». Un inter­naute a eu cette heureuse for­mule en la qual­i­fi­ant de « polite, but evis­cer­at­ing ». 😉
      Autant sur le principe, je suis évidem­ment d’ac­cord sur le fait que la sci­ence (et l’évo­lu­tion des sociétés) doit impéra­tive­ment ten­dre vers l’élim­i­na­tion des biais eth­no­cen­tristes, autant j’ai le sen­ti­ment que 99% des travaux qui se récla­ment de ce pro­gramme ne font en réal­ité que de la très mau­vaise sci­ence – voire, attaque­nt l’idée même de la con­nais­sance sci­en­tifique. Et au pas­sage, les énor­mités de G&W con­cer­nant Kon­di­aronk et les Lumières n’inci­tent pas à leur faire con­fi­ance sur le reste.

    6. Pour ce qui est de l’his­toire de Kon­di­aronk d’après G&W, j’ai bien lu l’ar­ti­cle de Guy Laflèche (effec­tive­ment dévas­ta­teur). Vous men­tion­niez à ce pro­pos que vous étiez en attente d’autres avis d’ex­perts à ce sujet, vous en avez trou­vé ?
      His­toire qu’on ne jette pas aux oubli­ettes une idée aus­si orig­i­nale à la lec­ture d’une cri­tique unique…

    7. Au pas­sage, je relève une des pre­mières phras­es de l’ar­ti­cle que vous avez indiqué : « Grae­ber and Wengrow’s main the­sis in The Dawn of Every­thing is pre­dom­i­nant­ly neg­a­tive : there is NO cor­re­la­tion between inequal­i­ty and cities, OR between agri­cul­ture and hier­ar­chy, and most impor­tant­ly, there is NO sin­gle path of devel­op­ment from so-called prim­i­tive soci­eties of hunter-gath­er­ers to mod­ern urban civ­i­liza­tions. »

    8. …La suite est fort intéres­sante. Elle me con­forte dans le sen­ti­ment que 99% des auteurs de préhis­toire ou d’an­thro­polo­gie qui ren­voient à l’op­po­si­tion Hobbes /​Rousseau n’ont jamais lu ni l’un ni l’autre.

    9. Vu tout ce qui a été dit, il est clair G&W on eu recours à quelques approx­i­ma­tions (et encore je reste gen­til) vis-à-vis de Kon­di­aronk et de son impact sup­posé sur la pen­sée des lumières.

      Cepen­dant, pour revenir au pas­sage que vous avez relevé, il est vrai que G&W refuse l’idée (trop sim­pliste) du chemin unique menant des “sociétés prim­i­tives” à la civil­i­sa­tion urbaine mod­erne. Mais cela est argu­men­té.
      L’ex­em­ple de Cucuteni-Trip­il­lia est notam­ment édi­fi­ant, on par­le tout de même d’une cul­ture urbaine de 800 ans env­i­ron, rassem­blant jusqu’à 15 000 habi­tants et ce, sans trace de classe dirigeante ni de bureau­cratie. Les autres exem­ples sont nom­breux, de Teoti­hu­can aux “démoc­ra­ties urbaines mésopotami­ennes” du IVe et IIIe mil­lé­naire, avant que ne sur­gis­sent des palais et des tombeaux roy­aux.
      Je ne sais pas si cela démon­tre qu’il n’y a PAS de cor­réla­tion entre villes et iné­gal­ités, le raison­nement sem­ble plutôt rel­a­tivis­er la cor­réla­tion plutôt que la nier totale­ment. Cela encour­age davan­tage à affin­er le mod­èle évo­lu­tion­niste pour inté­gr­er logique­ment ce genre de diver­gence avec le mod­èle, qu’à renon­cer tout-à-fait à l’évo­lu­tion­nisme (ça c’est d’après moi).

      D’autres con­clu­sion de G&W me parais­sent rich­es, à com­mencer par le con­cept de “schis­mogénèse” qui jus­ti­fie l’évo­lu­tion diver­gente de deux sociétés voisines, en l’ab­sence d’autre expli­ca­tion, envi­ron­nemen­tale par exem­ple, con­cept qui s’é­tend à d’autres échelles (oppo­si­tion hommes/​femmes, oppo­si­tion entre nations, voire oppo­si­tion dans un débat). Cette idée m’ap­pa­raît proche de (iden­tique à ?) la “loi du rap­port eux/​nous et de la préférence don­née au « nous »” for­mulée par Lahire, qui jus­ti­fie autant de phénomènes que le “cor­po­ratisme, nation­al­isme, patri­o­tisme, eth­no­cen­trisme, racisme, xéno­pho­bie, région­al­isme, guer­res de clocher”.
      Lahire et G&W dévelop­pent à peu près les mêmes exem­ples pour décrire leurs deux lois respec­tives : dif­férence de classe sex­uelle, dif­férence entre nations, entre eth­nies…

      À y réfléchir un peu, il sem­ble que les deux ouvrages dévelop­pent en fait la même idée, la même loi, et ce avec à peine deux années d’é­cart. Sans s’in­scrire dans la même tra­di­tion matéri­al­iste que la vôtre ou celle de Lahire, il y a tout de même une nette con­ver­gence.

      Là où Lahire mar­que un point, c’est que sa “loi” est mise en per­spec­tive avec d’autres faits humains (lan­gage sym­bol­ique qui per­met la car­ac­téri­sa­tion sophis­tiquée et mou­vante du “eux” et du “nous”, altri­cial­ité sec­ondaire qui for­merait la base de l’al­tru­isme).

      Je pense qu’il serait intéres­sant de relire les deux livres en par­al­lèle, je suis à peu près sûr qu’on trou­verait une con­ver­gence sur pas mal de sujets (ceux qui con­cer­nent la dom­i­na­tion par exem­ple ?). Et ce, avec des tra­di­tions intel­lectuelles assez dif­férentes, ce qui rendrait le résul­tat d’au­tant plus per­cu­tant.

    10. Il y aurait beau­coup de choses à dis­cuter dans tout cela (une dis­cus­sion fort intéres­sante !). Pour com­mencer, je ne suis pas du tout cer­tain (litote) d’un cer­tain nom­bre d”interprétations archéologiques, et là aus­si, les cri­tiques de G&W déjà évo­qués ont attiré l’at­ten­tion sur ce point. En archéolo­gie, il faut tou­jours se méfi­er sur le fait que l’ab­sence de preuves (par exem­ple, d’une iné­gal­ité /​hiérar­chie) con­stitue réelle­ment la preuve de l’ab­sence. Et G&W ont une fâcheuse ten­dance à tir­er les con­clu­sions les plus dis­rup­tives et icon­o­clastes, alors que ce sont loin d’être les seules pos­si­bles, ni même les plus prob­a­bles.
      Après, sur le fond, tout cela ren­voie à de vieux (mais inépuis­ables) débats sur le poids respec­tif des par­tic­u­lar­ismes et des général­ités, de la diver­gence et de la con­ver­gence, du hasard et de la néces­sité, dans l’évo­lu­tion humaine – au pas­sage, les mêmes dis­cus­sions exis­tent à pro­pos de l’évo­lu­tion biologique. Pour le dire en deux mots (mais il faudrait y con­sacr­er un bouquin, ce à quoi je songe sérieuse­ment), il est dans l’air du temps d’in­sis­ter sur les pre­miers, et je pense qu’il est néces­saire de rap­pel­er l’im­por­tance des sec­onds.

    11. Je serai bien intéressé de lire un tel bouquin.
      Pour ma part, je suis en reprise d’é­tude dans un Mas­ter 2 de soci­olo­gie à Lyon, où l’équipe enseignante se trou­ve être par­ti­c­ulière­ment matéri­al­iste (et lahiri­enne). Et donc je perçois ce débat, mais de loin, plutôt du camp de celles et ceux qui ne sont pas dans “l’air du temps”. Si jamais ça peut vous ras­sur­er quant à l’hy­pothèse que le libéral­isme (ou le rel­a­tivisme, ou l’hy­per­con­struc­tivisme) aurait con­t­a­m­iné l’en­seigne­ment en sci­ences sociales.

      Du point de vue de qqun comme moi qui suis (était) rel­a­tive­ment éloigné de l’in­sti­tu­tion de l’en­seigne­ment supérieur, Lahire paraît tout de même pren­dre une place majeure dans la soci­olo­gie française (en ter­mes de pub­li­ca­tions, de présence dans des jour­naux, pod­casts etc…), ce qui augure des lende­mains plutôt chan­tants pour le matéri­al­isme.

  12. A Seb.
    J’ai com­mencé à lire Lahire, et c’est pré­cisé­ment ce que j’avais remar­qué. Il manque le réc­it.
    Plus exacte­ment : Lahire par­le bien de “réc­it” (en citant Tes­tart page 69) mais pour lui (et pour Tes­tart) ce qui porte le nom de “réc­it” ‘est implicite­ment réductible à une infor­ma­tion uni­voque, pour faire vite. Comme si le lan­gage humain était, comme chez les oiseaux et les singes dont vous par­lez, un sim­ple développe­ment des aver­tisse­ments sonores. Il n’y a pas de dif­férence dans le pas­sage de Tes­tart approu­vé par Lahire entre ce qu’il appelle “réc­it”, “mythe”, “légende”, “fic­tion” ; on trou­ve même comme syn­onymes “fan­tasme” et “imag­i­naire” ! (un peu plus loin dans la suite du même arti­cle de Tes­tart, suite non citée là par Lahire). Tout cela étant l’équiv­a­lent d’er­reur ou enfu­mage. En gros, il y a deux caté­gories seule­ment : l’in­for­ma­tion fiable, ou le baratin. Et le “réc­it”, c’est la deux­ième caté­gorie.
    … Assim­i­l­er le fan­tasme et l’imag­i­naire au “réc­it”, ça pose prob­lème ! Tout sim­ple­ment parce qu’il y a des images ou des scènes fan­tas­mées qui ne sont pas des réc­its. Bref : il y a bien le mot “réc­it”, mais il ne veut plus rien dire.
    Et pour faire encore plus vite, je dirai qu’il manque : la fic­tion, la créa­tion lit­téraire, la poésie, l’hu­mour, l’al­lu­sion, le sous-enten­du, l’ironie, l’im­plicite, l’équiv­oque, les jeux de mots, etc. Qui ne sont pas la même chose que l’er­reur, le men­songe, la manip­u­la­tion.
    Marc Guil­lau­mie.

  13. Crier, par­ler, écrire, cal­culer. Oui, nom­breuses sont les apti­tudes qu’ou­vrent le lan­gage. Toute­fois, selon le dic­ton pop­u­laire que j’in­vente pour les besoins de la cause, thèse sans antithèse n’est que foutaise. Quelle antithèse : une fois ouvert, l’écrit peut fonc­tion­ner en roue libre, détaché de tout référen­tiel hors son pro­pre signe, pro­duire une philoso­phie obscure de l’Ab­solu, de l’Amour, du Pur, du Bien, du Mal (Wittgen­stein, Rus­sel), du Sacré féminin ou du Woke améri­cain. Les math­é­ma­tiques sont égale­ment un lan­gage. Mais solide­ment ancrée dans le fonc­tion­nement intime de l’e­sprit, mimant sa dynamique formelle, la math­é­ma­tique parait tou­jours ren­con­tr­er le réel. C’est toute­fois un abus de lan­gage que de dire que les ani­maux ont des capac­ités math­é­ma­tiques : ils ont des intu­itions math­é­ma­tiques non for­mal­isées (sachant dis­crim­in­er “un” de “deux” de “trois” de “beau­coup”, ou encore dis­tinguer une quan­tité paire plutôt qu’im­paire, encore que là aus­si le con­cept est ban­cal, puisqu’ils dis­tinguent d’abord une forme symétrique (paire) plutôt qu’asymétrique (impaire) et ne sont pas capa­bles EXPLICITEMENT d’é­ten­dre et d’am­pli­fi­er ce for­mi­da­ble con­cept de symétrie. A not­er le fait que le “lan­gage ani­mal” com­porte des flex­ions et suf­fixe (“atten­tion dan­ger”+” venant des airs/​du sol”, ceci parais­sant une amorce de dou­ble artic­u­la­tion et de syl­lo­gisme).

  14. Est-ce que son approche est tant à con­tre-courant que ça ? J’ai tout de suite repen­sé à la leçon inau­gu­rale de JJ Hublin au col­lège de France (vidéo dis­po en ligne).

    1. Elle est claire­ment à con­tre-courant de ce qui se pense, se dit et se pra­tique dans les sci­ences humaines en général (et en soci­olo­gie en par­ti­c­uli­er ? Je ne peux pas être caté­gorique sur ce point).

    2. Hublin est paléoan­thro­po­logue, Lahire est soci­o­logue, ce qui explique que des posi­tions intel­lectuelles sim­i­laires se traduisent par des posi­tions sociales dif­férentes dans leurs dis­plines respec­tives. L’ap­proche de Hublin n’est prob­a­ble­ment pas à con­tre-courant dans sa pro­pre dis­ci­pline.

      Au Col­lège de France, je con­seille aus­si la chaire de Kyle Harp­er, qui se situe dans une per­spec­tive matéri­al­iste et inté­gra­tionniste de l’his­toire mon­di­ale (axée sur l’in­flu­ence des change­ments cli­ma­tiques et écologiques), dans la fil­i­a­tion directe et assumée de l’é­cole des Annales :
      https://www.college-de-france.fr/fr/chaire/kyle-harper-avenir-commun-durable-chaire-annuelle

  15. Bon­jour Christophe,
    quelle a été la réac­tion des soci­o­logues dont Lahire dénonce l“ ‘iner­tie” à la sor­tie de ce livre ?

    Par ailleurs il y a un pas­sage du livre à pro­pos de l’in­tel­li­gence végé­tale (p 264) qui m’a beau­coup sur­prise et intéressée. Bernard Lahire cite Man­cu­so. Est-ce un auteur abor­d­able ?

    Con­cer­nant le livre de Bernard Lahire, même si les pré-req­uis (con­cer­nant la soci­olo­gie) me font défaut, le pro­pos clair et rigoureux de l’au­teur reste abor­d­able. J’en suis tres éton­née …
    J’ai lais­sé tomber cer­taines par­ties mais je me régale (je n’ai pas fini) !

    1. Je ne suis pas le plus qual­i­fié pour con­naître les réac­tions du milieu des soci­o­logues. Mon sen­ti­ment (à pren­dre donc avec pru­dence) est qu’une petite par­tie a été touchée, voire franche­ment con­va­in­cue, qu’une autre minorité s’est exprimée par des comptes-ren­dus négat­ifs, et que la grande majorité, sans s’être exprimée dans un sens ou dans l’autre, con­tin­uera dans le « busi­ness as usu­al ». Si les lignes doivent bouger, c’est prob­a­ble­ment davan­tage via de jeunes doc­teurs que par les col­lègues en place ; cela dit, pour divers­es raisons, je ne suis pas exagéré­ment opti­miste sur l’im­pact auquel on peut s’at­ten­dre. Quant à la clarté de l’ex­posé, elle découle aus­si de la solid­ité du fond : quand on a vrai­ment quelque chose à dire, on a envie d’être com­pris.
      Sur les plantes, je ne me hasarderai pas à vous répon­dre, étant rigoureuse­ment incom­pé­tent.
      Au pas­sage, Bernard Lahire vient de pro­longer cet écrit par un ouvrage plus ramassé et per­cu­tant, que je con­seille chaude­ment (« Vers une sci­ence sociale du vivant »).

  16. Vous avez sous la main des comptes-ren­dus négat­ifs de soci­o­logues ? Je serais curieux de les lire pour savoir quels sont les argu­ments…

    Per­son­nelle­ment j’ai quit­té la fac depuis longtemps, mais en soci­olo­gie du genre qui était mon domaine, Lahire est telle­ment à con­tre courant de ce qui se dit (pos­ture 100% con­struc­tiviste, aucune prise en compte du biologique vu comme réac­tion­naire, etc) que j’imag­ine mal ce livre avoir un vrai impact. Mal­heureuse­ment…

    1. Par ailleurs, j’a­jouterai que j’ai trou­vé Lahire assez “gen­til” avec ses col­lègues. S’ill dénonce l’ab­sence de volon­té de la soci­olo­gie de pro­gress­er en étab­lis­sant des lois, il recon­nait la qual­ité des travaux en soci­olo­gie. Per­son­nelle­ment, ce que j’ai vu en soci­olo­gie du genre n’est pas tou­jours de qual­ité. On a des textes très théoriques, qui sont davan­tage lit­téraires que sci­en­tifiques à mon sens. Ce micro milieu souf­fre d’un autre défaut : la course à la rad­i­cal­ité dans l’indig­na­tion /​la dénon­ci­a­tion qui donne par­fois l’im­pres­sion que tenir des pos­tures mil­i­tantes est plus impor­tant que la qual­ité de la recherche en elle même.

  17. Mer­ci pour cette belle recen­sion. L’ou­vrage m’in­trigue et me donne envie de le lire, mais je suis un peu effrayé par son vol­ume – près de 1000 pages – et par la crainte qu’il soit trop dif­fi­cile pour moi. À la fin de votre fiche de lec­ture, vous évo­quez la néces­sité d’un livre qui résumerait la pen­sée dévelop­pée, à la manière d’un Que sais-je ?. Savez-vous si un tel pro­jet est en cours ? Mer­ci d’a­vance !

    1. Mer­ci pour votre réponse ! J’avais vu pass­er cet ouvrage, mais je n’avais pas saisi qu’il s’agissait d’une ver­sion vul­gar­isée et résumée. J’avais plutôt com­pris qu’il s’agissait davan­tage d’une réponse aux cri­tiques et que sa lec­ture n’avait pas grand intérêt sans avoir lu Les Struc­tures fon­da­men­tales. Votre éclairage me donne envie de m’y intéress­er de plus près, mer­ci !

  18. @ Christophe Dar­mangeat, 28 décem­bre, 2025 13:45

    Re : « Grae­ber and Wengrow’s main the­sis in The Dawn of Every­thing is pre­dom­i­nant­ly neg­a­tive : there is NO cor­re­la­tion between inequal­i­ty and cities, OR between agri­cul­ture and hier­ar­chy, and most impor­tant­ly, there is NO sin­gle path of devel­op­ment from so-called prim­i­tive soci­eties of hunter-gath­er­ers to mod­ern urban civ­i­liza­tions. »

    Unfor­tu­nate­ly, that book lacks cred­i­bil­i­ty and depth.

    In fact “The Dawn of Every­thing” is a biased disin­gen­u­ous account of human his­to­ry (https://www.persuasion.community/p/a‑flawed-history-of-humanity & https://offshootjournal.org/untenable-history/) that spreads fake hope (the authors of “The Dawn” claim human his­to­ry has not “pro­gressed” in stages, or lin­ear­ly, and must not end in inequal­i­ty and hier­ar­chy as with our cur­rent sys­tem… so there’s hope for us now that it could get different/​better again). As a result of this fake hope porn it has been wide­ly praised. It con­ve­nient­ly serves the pro­found­ly sick indus­tri­al­ized world of fakes and crim­i­nals. The book’s dis­hon­est fake grandiose title shows already that this work is a FOR-PROFIT, instead a FOR-TRUTH, endeav­our geared at the (igno­rant gullible) mass­es.

    Fact is human his­to­ry since the dawn of agri­cul­ture has “pro­gressed” in a lin­ear stage (the “stuck” prob­lem, see below), although not before that (https://www.focaalblog.com/2021/12/22/chris-knight-wrong-about-almost-everything ). This “progress” has been fun­da­men­tal­ly destruc­tive and is dri­ven and dom­i­nat­ed by “The 2 Mar­ried Pink Ele­phants In The His­tor­i­cal Room” (https://www.rolf-hefti.com/covid-19-coronavirus.html) which the fake hope-giv­ing authors of “The Dawn” entire­ly ignore nat­u­ral­ly (no one can write a legit­i­mate human his­to­ry with­out under­stand­ing and acknowl­edg­ing the nature of humans). And these two mar­ried pink ele­phants are the rea­son why we’ve been “stuck” in a destruc­tive hier­ar­chy and unequal 2‑class sys­tem , and will be far into the fore­see­able future (the “stuck” ques­tion — “the real ques­tion should be ‘how did we get stuck?’ How did we end up in one sin­gle mode?” or “how we came to be trapped in such tight con­cep­tu­al shack­les” — [cit­ed from their book] is the major ques­tion in “The Dawn” its authors nev­er real­ly answer, pre­dictably).

    Worse than that, the Dawn authors actu­al­ly pro­mote, push, pro­pa­gan­dize, and ratio­nal­ize in that book the unjust immoral exploitive crim­i­nal 2‑class sys­tem that’s been pre­dom­i­nant for mil­len­nia [https://nevermoremedia.substack.com/p/was-david-graeber-offered-a-deal]!

    One of the “expert” authors, Grae­ber, has no real idea on what world we’ve been liv­ing in and about the nature of humans revealed by his last brief arti­cle on Covid where his igno­rance shines bright already at the title of his arti­cle, “After the Pan­dem­ic, We Can’t Go Back to Sleep.” Appar­ent­ly he does­n’t know that most peo­ple WANT to be asleep, and that they’ve been want­i­ng that for thou­sands of years (and that’s not the only igno­rant notion in that title) — see https://www.rolf-hefti.com/covid-19-coronavirus.html. Yet he (and his part­ner) is the sort of per­son who thinks he can teach you some­thing authen­ti­cal­ly truth­ful about human his­to­ry and whom you should be trust­ing along those terms. Ridicu­lous !

    “The Dawn” is just anoth­er fan­ta­sy, or ide­ol­o­gy, cloaked in a hue of cher­ry-picked “sci­ence,” served lucra­tive­ly to the gullible igno­rant pub­lic who craves myths and fairy tales.

    “Far too many wor­ry about pos­si­bil­i­ties more than under­stand­ing real­i­ty.” — E.J. Doyle, Amer­i­can song­writer & social crit­ic, 2021

    “The evil, fake book of anthro­pol­o­gy, “The Dawn of Every­thing,” … just so hap­pened to be the most mar­ket­ed anthro­pol­o­gy book ever. Hmm­m­mm.” — Unknown

    1. A quick search shows the com­ment above on a num­ber of oth­er places, over a span of 4 years. Amus­ing­ly, each com­ment is post­ed under a dif­fer­ent (pre­sum­ably fake) user­name.

      How strange that an opin­ion would not vary so slight­ly over 4 years that one could be con­tent to repost the exact same text on a rather com­plex top­ic.

      https://overland.org.au/2021/12/playing-with-history-a-review-of-the-dawn-of-everything/#comment-1054867
      https://astudygroup.wordpress.com/2022/06/15/dawn-of-everything-pt-i‑2/#comment-6381
      https://www.homoludens.no/2022/03/25/the-dawn-of-everything/#comment-832373
      https://bibliolater.com/2022/09/14/the-dawn-of-everything/#comment-1633
      https://blog.apaonline.org/2022/10/24/remembering-bruno-latour-and-his-contributions-to-philosophy/#comment-4704

    2. Re “How strange that an opin­ion would not vary so slight­ly over 4 years that one could be con­tent to repost the exact same text on a rather com­plex top­ic.”

      Not strange at all since the top­ic address­es a long time peri­od, span­ning mil­len­nia. 4 years won’t make any dif­fer­ence in the observ­able pat­terns over mil­len­nia. Your com­ment is utter­ly base­less.

    3. Way to miss the point entire­ly, Mr “Alex” (or is it “Gui­do”? “Lee”? “Sid­dhmipp”?…).

      Let’s just con­clude that some­one copy/​pasting the same text over and over, while chang­ing nick­names every time, is prob­a­bly not look­ing for debate.

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