Rendements et productivité : une clarification nécessaire

L’angélus, un fac­teur avéré de baisse de pro­duc­tiv­ité…
C’est un point que j’abor­dais dans un bil­let précé­dent, et qui me sem­ble cen­tral pour dis­cuter des raisons pour lesquelles la séden­tar­ité et l’a­gri­cul­ture ont pu faire émerg­er l’ex­ploita­tion : il faut soigneuse­ment dis­tinguer la pro­duc­tiv­ité des ren­de­ments. Je me copie-colle :
L’idée que je voudrais avancer ici est qu’on a très sou­vent con­fon­du la pro­duc­tiv­ité et le ren­de­ment – deux notions que les anglo­phones rassem­blent volon­tiers dans le même con­cept un peu flou d’in­ten­si­fi­ca­tion. Or, ce sont deux notions très dif­férentes : la pro­duc­tiv­ité rap­porte le pro­duit obtenu au temps de tra­vail con­sacré à la pro­duc­tion ; le ren­de­ment le rap­porte à la sur­face de sol néces­saire. Or, si l’on peut douter que l’a­gri­cul­ture, durant le néolithique, a sig­ni­fica­tive­ment aug­men­té la pro­duc­tiv­ité, il est en revanche incon­testable qu’elle a démul­ti­plié les ren­de­ments et, par suite, la den­sité des pop­u­la­tions.
Or, des échanges (inten­sifs, eux aus­si) avec un ami, fidèle lecteur de ce blog, à pro­pos des mécan­ismes malthusiens, ont fait appa­raître un très fâcheux quipro­quo, à pro­pos de ce que l’é­conomie a depuis tou­jours appelé la loi des ren­de­ments décrois­sants.

Cette loi s’in­scrit dans une sit­u­a­tion où une pro­duc­tion néces­site plusieurs fac­teurs de pro­duc­tion ; dans le cas le plus sim­ple, on sup­pose qu’il y en a deux, la terre et le tra­vail. Elle énonce qu’à par­tir d’un cer­tain seuil, si l’on aug­mente la quan­tité d’un des deux fac­teurs sans mod­i­fi­er l’autre, l’aug­men­ta­tion cor­re­spon­dante du pro­duit sera de plus en plus faible (voire nulle).
Pre­mier cas : le nom­bre de tra­vailleurs reste fixe et la quan­tité de terre tra­vail­lée aug­mente peu à peu. On place donc dix tra­vailleurs sur 10 ha, puis sur 12 ha, puis sur 14 ha, etc. La récolte sera de 50 quin­taux, puis 55, puis 58, etc. Cela veut dire que le nom­bre de quin­taux récoltés à l’hectare tra­vail­lé dimin­ue à mesure que la sur­face cul­tivée aug­mente (mais le nom­bre de quin­taux récoltés par tra­vailleur, lui, aug­mente, quoique de plus en plus faible­ment).
Sec­ond cas : le nom­bre d’hectares cul­tivés reste fixe, et c’est le nom­bre de tra­vailleurs qui aug­mente. Sur 10 ha, on fait donc tra­vailler 10 paysans, puis 12, puis 14, etc. On récoltera alors 50 quin­taux, puis 55, puis 58, etc. (je choi­sis les mêmes chiffres que dans le cas précé­dent pour sim­pli­fi­er). Dans ce cas, l’aug­men­ta­tion du nom­bre de paysans se traduit par une aug­men­ta­tion de la récolte par hectare (quoique de plus en plus faible), mais par une diminu­tion de la récolte par paysan.
Autrement dit, et c’est là la source du quipro­quo, la « loi des ren­de­ments décrois­sants » énonce, selon les cas de fig­ure, une diminu­tion des ren­de­ments mais une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité (sit­u­a­tion 1), ou une diminu­tion de la pro­duc­tiv­ité et une aug­men­ta­tion des ren­de­ments (sit­u­a­tion 2).
Cette loi – plus exacte­ment, le nom qu’elle porte – ajoute donc encore à la con­fu­sion entre pro­duc­tiv­ité et ren­de­ments. Je ne vois donc que deux solu­tions pour éviter les ambiguïtés :
  1. utilis­er un terme, tou­jours le même tant qu’à faire, et pré­cis­er à chaque fois à quel fac­teur de pro­duc­tion il s’ap­plique. On pour­rait ain­si, par exem­ple, cess­er de par­ler de pro­duc­tiv­ité et par­ler de « ren­de­ment de la terre », de « ren­de­ment du tra­vail » et de la « loi des ren­de­ments décrois­sants » (le choix inverse, con­sis­tant à ne con­serv­er que le terme de pro­duc­tiv­ité, sonne encore plus étrange à l’or­eille).
  2. con­serv­er l’emploi de « ren­de­ment » pour la terre, et de « pro­duc­tiv­ité » pour le tra­vail. Il faudrait alors rebap­tis­er la « loi des ren­de­ments décrois­sants » d’une manière plus neu­tre, en « loi d’ef­fi­cac­ité décrois­sante des fac­teurs de pro­duc­tion ».
Ceci illus­tre en tout cas, s’il en était besoin, que raison­ner cor­recte­ment n’est déjà pas facile, mais que si l’on opère avec des con­cepts flous, on est cer­tain d’é­chouer.

2 commentaires

  1. Mer­ci Christophe. Tu as lu dans dans mon esprit, c’est exacte­ment ce que j’al­lais te deman­der de pré­cis­er !

    Mais cela me donne envie de te pos­er cette ques­tion : et l’in­ten­si­fi­ca­tion du tra­vail, juste­ment, com­ment la défini­rais-tu ? …

    1. Bon­jour

      L’in­ten­si­fi­ca­tion du tra­vail, sauf erreur, revient à con­sid­ér­er qu’il y a davan­tage de tra­vail investi (clas­sique­ment, on con­sid­ère qu’on peut réduire les dif­férents travaux à un tra­vail abstrait sim­ple et d’in­ten­sité moyenne). J’in­siste, le raison­nement qui aboutit à la loi dite « des ren­de­ments décrois­sants » sup­pose qu’un seul fac­teur de pro­duc­tion varie tan­dis que tous les autres restent fix­es. D’une part, on se situe donc en-dehors de l’in­ter­ven­tion d’un pro­grès tech­nique, d’autre part c’est totale­ment dif­férent des économies d’échelle (où plusieurs fac­teurs de pro­duc­tion vari­ent simul­tané­ment).

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