Pour en finir (?) avec la théorie du surplus

Une recon­sti­tu­tion de la ville d’Eridu, en Mésop­potamie.
L’es­sor des class­es sociales et de l’E­tat
s’ex­plique-t-il par l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité ? 
Après plusieurs mois passés à planch­er sur ce thème qui me démangeait depuis déjà un cer­tain temps, j’en suis arrivé au point où j’ai (enfin !) le sen­ti­ment que l’af­faire est bouclée. Cela n’a pas été facile ; comme à chaque fois qu’on abor­de un prob­lème nou­veau (ou un prob­lème ancien sous un angle nou­veau), on hésite à chaque pas, tout ce qu’on croit savoir, ou avoir appris, se trou­ve remis en ques­tion, on avale des dizaines d’ar­ti­cles sci­en­tifiques pour faire jail­lir un peu de lumière, on tri­t­ure les don­nées dans tous les sens, et bien des fois, on se dit qu’on ne s’en sor­ti­ra pas. Mais là, ça y est : j’en suis arrivé à un point où il me sem­ble pou­voir assem­bler les pièces du puz­zle de manière cohérente, et où cet assem­blage a pro­duit un (gros) arti­cle qui vient d’être adressé à une revue savante. Il me fau­dra quelques mois pour savoir si celle-ci l’ac­cepte, et si le retour des rap­por­teurs anonymes ne ressem­ble pas surtout à un retour de bâton. Nous ver­rons bien. En atten­dant, voici un petit résumé de l’ar­gu­ment, dont j’ai déjà dévelop­pé les prin­ci­paux aspects dans dif­férents bil­lets de ce blog.

La thèse clas­sique du sur­plus, qui fait par­tie du pat­ri­moine marx­iste, mais qui est très large­ment reprise au-delà de ce courant, énonce que la nais­sance des iné­gal­ités économiques, de l’ex­ploita­tion puis des class­es sociales, s’ex­plique par l’évo­lu­tion de la pro­duc­tiv­ité. C’est son insuff­i­sance dans les économies de chas­se-cueil­lette qui explique que ces peu­ples, dont l’én­ergie était toute entière absorbée par la quête de nour­ri­t­ure et des moyens de sur­vivre, ne pou­vaient se pay­er le luxe d’en­tretenir des oisifs. Et c’est seule­ment avec son élé­va­tion (générale­ment con­séc­u­tive au pas­sage à l’a­gri­cul­ture) que les sociétés sont dev­enues capa­bles de pro­duire davan­tage qu’il ne leur fal­lait pour vivre, et donc, qu’elles secrétèrent une classe d’ex­ploiteurs vivant du sur­tra­vail extorqué aux pro­duc­teurs. L’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité appa­raît donc à la fois comme une con­di­tion néces­saire et suff­isante de l’ap­pari­tion de l’ex­ploita­tion, puis des class­es sociales. Or il me sem­ble que dans cette théorie, tout, ou presque, se heurte aux faits.
Je com­mence donc par décor­ti­quer le terme même de « sur­plus », dans lequel on fait sou­vent entr­er des choses très dif­férentes – en par­ti­c­uli­er, on assim­i­le le fruit de l’ex­ploita­tion à l’ex­is­tence de stocks, une erreur d’au­tant plus ten­tante que toutes les sociétés à stocks étaient aus­si des sociétés à exploita­tion. Mais si on veut avoir une chance de com­pren­dre la causal­ité entre les deux phénomènes, la pre­mière chose à faire est de com­pren­dre qu’il s’ag­it pré­cisé­ment de deux phénomènes, et non d’un seul. C’est à cette clar­i­fi­ca­tion que je procé­dais dans ce bil­let.
L’a­gricul­teur romain, une pro­duc­tiv­ité large­ment supérieure
à celle des chas­seurs-cueilleurs ? Voire…
Je passe ensuite à la cri­tique de l’idée selon laque­lle l’aug­men­ta­tion de pro­duc­tiv­ité était une con­di­tion néces­saire de l’ex­ploita­tion, autrement dit, qui voudrait que si les sociétés de chas­seurs-cueilleurs ou de cul­ti­va­teurs égal­i­taires ne secré­taient pas d’ex­ploiteurs, c’est parce qu’elles n’au­raient pas pu se per­me­t­tre d’en entretenir. Or, cette idée est con­tred­ite par plusieurs élé­ments. Tout d’abord, ain­si que le remar­quait déjà A. Tes­tart, même dans une société à la lim­ite de la survie, les adultes valides entre­ti­en­nent des impro­duc­tifs, enfants et vieil­lards. Il y aurait donc tou­jours moyen, par déf­i­ni­tion, de tir­er prof­it du tra­vail d’un adulte cap­turé à la guerre. Or, ces peu­ples, même quand ils font la guerre (et ils la font plus sou­vent qu’on n’a ten­dance à la croire) ne font pas de pris­on­niers, et quand ils en font, ne les exploitent pas économique­ment.
Un autre argu­ment est celui que j’a­vançais tout à la fin de ce bil­let, sous le titre « La cerise sur le gâteau » : dans le cadre de ren­de­ments décrois­sants, il aurait suf­fi que le groupe soit un peu moins nom­breux pour avoir une pro­duc­tiv­ité plus élevée et donc, les moyens d’en­tretenir des quelques oisifs dom­i­nants. Enfin, une brève revue des élé­ments factuels tirés de l’eth­nolo­gie ou de l’archéolo­gie per­met de met­tre en évi­dence que ces sociétés ont sou­vent pris soin d’in­firmes, par­fois durant de très longues années. Ain­si, dans le nord-est de l’Aus­tralie, un témoin du XIXe siè­cle racon­te ain­si que : « Lors de ma pre­mière ren­con­tre avec la tribu Dalle­bur­ra, je vis une femme qui sem­blait avoir 60 ans, qui était portée sur une litière tour à tour par les mem­bres de la tribu ; elle était totale­ment paralysée depuis la nais­sance. On avait donc pris soin d’elle durant toutes ces années. » (Ben­nett M. M., 1927, “Notes on the Dalle­bur­ra Tribe of North­ern Queens­land”, The Jour­nal of the Roy­al Anthro­po­log­i­cal Insti­tute of Great Britain and Ire­land 57 : 399–415).
Le point suiv­ant est de taille : il s’ag­it de la sures­ti­ma­tion de l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité durant l’époque Néolithique et les âges des métaux. Dès ce pre­mier bil­let, je soulig­nais ce phénomène, et je ten­tais de mon­tr­er com­ment l’aug­men­ta­tion des ren­de­ments, avec lesquels on con­fond trop sou­vent la pro­duc­tiv­ité, avaient pu jouer un rôle de pre­mier plan dans la prof­itabil­ité de l’ex­ploita­tion. Lorsque j’avais rédigé ce bil­let, il me man­quait encore, cepen­dant, une roue de l’en­grenage : la rai­son sous-jacente à cette stag­na­tion de la pro­duc­tiv­ité, qui n’é­tait pas encore claire­ment for­mulée. Ce fut chose faite avec le « piège malthusien », que j’ai exposé dans ce bil­let.
Enfin, con­tre l’idée que l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité serait, à elle seule, suff­isante pour expli­quer l’émer­gence de la strat­i­fi­ca­tion sociale, il suf­fit de rap­pel­er qu’une telle aug­men­ta­tion, par elle-même, peut avoir bien d’autres effets, ain­si que l’il­lus­tre ce témoignage sou­vent cité sur les Yir Yiront du Cap York : « Tout temps de loisir [qu’ils] pou­vaient gag­n­er en util­isant des haches d’acier ou d’autres out­ils occi­den­taux n’était pas con­sacré à ‘amélior­er les con­di­tions de vie’ ou à dévelop­per l’esthétique, mais à dormir – un art dans lequel ils étaient passés maîtres. » (L. Sharp, 1952, “Steel Axes for Stone-Age Aus­tralians”, Human orga­ni­za­tion 11(2) : 17–22). Il faut donc, à la suite d’A. Tes­tart, pos­er la ques­tion de la nais­sance des paiements, c’est-à-dire de la mise en place de mécan­ismes soci­aux qui ont pu fournir à la fois l’inci­ta­tion à exploiter son prochain sur une large échelle et les moyens de le faire. C’est le fait que les stocks, là où ils exis­tent, ont tou­jours représen­té un élé­ment de ce bas­cule­ment qui per­met à la théorie du sur­plus de con­fon­dre stocks et sur­plus soci­aux. Mais, comme le prou­vent quelques excep­tions, les stocks ne sont pas indis­pens­ables à l’émer­gence des paiements ; il faut donc envis­ager qu’ils ne soient qu’un cas par­ti­c­uli­er de biens ayant provo­qué cette tran­si­tion, biens que j’ap­pelais W et dont je ten­tais de cern­er les pro­priétés dans ce bil­let, pro­longé par celui-ci.

Annexe : les surplus sectoriels et la division du travail

Une recon­sti­tu­tion de la hache de cuiv­re de Ötzi.
La métal­lurgie mar­qua sans doute la nais­sance
de la divi­sion sec­to­rielle du tra­vail. 
Dans une pre­mière ver­sion de mon arti­cle, je dis­cu­tais sur quelques para­graphes l’idée très anci­enne (elle remonte au moins à Tur­got) selon laque­lle la divi­sion du tra­vail procède des sur­plus dégagé par la pro­duc­tion ali­men­taire – pour faire sim­ple, l’a­gri­cul­ture. Mon arti­cle étant trop long, je l’ai recen­tré sur le thème prin­ci­pal (pro­duc­tiv­ité et sur­plus social), et la par­tie sur la divi­sion du tra­vail a été sup­primée. Plutôt que la con­serv­er dans un coin de mon disque dur (si tant est qu’un disque puisse avoir un coin), je la repro­duis ici, en atten­dant, un jour peut-être, de pou­voir la réu­tilis­er dans un cadre plus offi­ciel (NB : le texte étant au départ des­tiné à une revue académique, le style est un peu plus ampoulé que celui que j’u­tilise sur ce blog, mais je ne voy­ais pas l’in­térêt de tout réécrire).
Com­mençons par le raison­nement qui voit dans l’existence d’un sur­plus sec­to­riel la con­di­tion de la divi­sion du tra­vail – celle-ci étant, au pas­sage, sou­vent assim­ilée à l’échange marc­hand. Cette idée, qui remonte au moins à Tur­got (1913 : 282) mais qui fut maintes fois reprise depuis lors, est loin d’être aus­si évi­dente qu’il y paraît.
La pre­mière dif­fi­culté tient à la nature pré­cise du lien causal. Dire qu’il ne peut y avoir de divi­sion du tra­vail sans sur­plus sec­to­riels, c’est dire que ces sur­plus représen­tent une con­di­tion néces­saire de la divi­sion du tra­vail. Mais la causal­ité entre sur­plus et divi­sion du tra­vail peut fort bien, en réal­ité, s’exercer en sens inverse, ce qu’un cas ethno­graphique imag­i­naire pour­ra illus­tr­er. Soit deux groupes de chas­seurs-cueilleurs, l’un vivant sur le lit­toral, l’autre en forêt. Au départ, les deux groupes n’entretiennent pas de rela­tion et vivent en autar­cie ; il n’existe donc aucun sur­plus sec­to­riel. Peu à peu, ils nouent des rap­ports de bon voisi­nage. Des échanges survi­en­nent : les pêcheurs pren­nent l’habitude de don­ner une par­tie de leurs pris­es aux gens de la forêt, en con­trepar­tie de gibier. À l’issue du proces­sus, sans qu’aucune mod­i­fi­ca­tion ne soit inter­v­enue dans les quan­tités pro­duites, deux sur­plus sec­to­riels ont fait leur appari­tion. Ceux-ci ne sont par con­séquent qu’un sim­ple effet de la fin de l’autarcie de chaque com­mu­nauté – donc, de l’instauration d’une divi­sion du tra­vail – et non sa cause.
Le raison­nement reste le même si au lieu de met­tre face à face deux pro­duc­tions ali­men­taires, on pos­tule que l’une d’elles est d’ordre arti­sanal. Dans une com­mu­nauté où chaque indi­vidu passe un cinquième de son temps de tra­vail à pro­duire des out­ils (le reste étant con­sacré à la pro­duc­tion de nour­ri­t­ure), une divi­sion du tra­vail peut appa­raître, qui spé­cialise les qua­tre cinquièmes de la pop­u­la­tion dans la pro­duc­tion ali­men­taire et le restant dans l’artisanat sans que ces pro­duc­tions soient mod­i­fiées. Dans ce cas, là encore, les sur­plus sec­to­riel ne sont pas la cause, mais la con­séquence de la divi­sion sociale du tra­vail.
On ne saurait cepen­dant utilis­er cet argu­ment pour dis­qual­i­fi­er tout rôle causal du sur­plus sec­to­riel dans la divi­sion du tra­vail, quelles que soient les cir­con­stances, ain­si que le fait Alain Tes­tart (1985:52–53). Celui-ci sup­pose en effet implicite­ment que tout pro­grès de la divi­sion du tra­vail – en par­ti­c­uli­er, toute crois­sance de la sphère non ali­men­taire – découle de la spé­cial­i­sa­tion d’une activ­ité préex­is­tante et jusque-là effec­tuée par les pro­duc­teurs ali­men­taires. Mais ce faisant, on évac­ue par hypothèse le prob­lème au lieu de le résoudre, ce qui appa­raît lorsqu’on con­sid­ère l’évolution de la répar­ti­tion du tra­vail social sur le très long terme. Dans les pays les plus dévelop­pés, les agricul­teurs représen­tent de nos jours moins d’un vingtième de la pop­u­la­tion active. Depuis l’ère indus­trielle à tout le moins, la part du tra­vail social con­sacré à la pro­duc­tion ali­men­taire s’est réduite d’une manière dras­tique, avec pour cor­rélat un accroisse­ment con­sid­érable de la pro­duc­tiv­ité du tra­vail agri­cole. Sans celle-ci, un tel mou­ve­ment aurait été impos­si­ble. Il n’est donc pas légitime de raison­ner comme si toute évo­lu­tion de la divi­sion du tra­vail se résumait à une sim­ple mod­i­fi­ca­tion de sa répar­ti­tion sociale à tech­nique con­stante. L’activité non ali­men­taire peut fort bien être une activ­ité nou­velle, qui n’était pas aupar­a­vant assumée par les pro­duc­teurs de nour­ri­t­ure ; les ques­tions de l’innovation tech­nique, de la pro­duc­tiv­ité (et de ses éventuels blocages) se posent donc bel et bien.
Le statut du sur­plus ali­men­taire dans la divi­sion du tra­vail est donc loin d’être aus­si sim­ple qu’on a sou­vent voulu le croire ; mais comme une dif­fi­culté peut en cacher une autre, il faut égale­ment soulign­er que le sur­plus ali­men­taire n’est pas le seul en cause. Rap­pelons en effet que les dif­férentes branch­es qui par­ticipent à la divi­sion du tra­vail occu­pent des posi­tions symétriques. Le sur­plus sec­to­riel des unes doit néces­saire­ment avoir pour con­trepar­tie le sur­plus sec­to­riel des autres. Dans une société divisée entre cul­ti­va­teurs et métal­lur­gistes, les pre­miers doivent être capa­bles de pro­duire suff­isam­ment pour nour­rir l’ensemble de la pop­u­la­tion ; mais les métal­lur­gistes, eux aus­si, doivent être capa­bles de pro­duire pour l’ensemble de la col­lec­tiv­ité. En cas de blocage, il n’y aucune rai­son de priv­ilégi­er a pri­ori l’hypothèse que celui-ci provi­enne du secteur ali­men­taire plutôt que de la métal­lurgie. Dans une com­mu­nauté d’agriculteurs instal­lée dans un milieu favor­able et qui, avec rel­a­tive­ment peu d’efforts, se nour­rit con­ven­able­ment, l’absence de la métal­lurgie a bien d’autres caus­es pos­si­bles qu’une insuff­i­sance de la pro­duc­tion agri­cole. Le savoir tech­nique néces­saire à l’extraction ou à la fonte du min­erai n’est peut-être pas con­nu dans le vil­lage. De manière encore plus triv­iale, peut-être n’existe-t-il aucun min­erai disponible dans la région, ou peut-être faut-il le faire venir de si loin que toute util­i­sa­tion en est pro­hib­i­tive.
L’impossibilité de dégager un sur­plus ali­men­taire sec­to­riel suff­isant est donc une cause pos­si­ble, mais non exclu­sive, d’un blocage de l’innovation tech­nique ou de la divi­sion du tra­vail. Reste à expli­quer pourquoi, depuis deux siè­cles, ce fac­teur a reçu une atten­tion priv­ilégiée, sinon exclu­sive. La réponse tient sans doute à l’idée plus ou moins implicite que la nour­ri­t­ure représente le plus élé­men­taire de tous les besoins humains et que sa pro­duc­tion, à l’origine, absorbait la total­ité du tra­vail disponible. Dès lors, toute émer­gence d’une activ­ité spé­cial­isée est apparue con­di­tion­née par l’émancipation vis-à-vis de cet état ini­tial.
On a déjà relevé les lim­ites que ren­con­trait ce raison­nement sur le plan logique. Il faut y ajouter un argu­ment empirique essen­tiel : aucune société humaine con­nue ne con­sacrait l’intégralité de son tra­vail pro­duc­tif à la pro­duc­tion de nour­ri­t­ure. La fab­ri­ca­tion d’outils, de vête­ments ou d’habitations – sans par­ler d’objets d’art pro­fanes ou religieux – occu­pait partout une place non nég­lige­able. Bien évidem­ment, les sta­tis­tiques sont rares ; l’ethnographie clas­sique n’en donne que des indices indi­rects, en décrivant les pro­duc­tions matérielles non ali­men­taires jusques et y com­pris pour les chas­seurs-cueilleurs les plus dému­nis sur le plan tech­nique ; quant à l’archéologie, elle sait depuis longtemps que la fab­ri­ca­tion d’outils remonte à une époque si loin­taine qu’elle y a fréquem­ment vu la mar­que dis­tinc­tive de la lignée humaine. Durant les dernières décen­nies, quelques études ont ten­té d’évaluer le temps que les chas­seurs-cueilleurs con­sacraient à leurs dif­férentes activ­ités. Si entachées d’incertitudes soient-elles, elles con­ver­gent néan­moins pour estimer la part du temps de tra­vail con­sacrée à la fab­ri­ca­tion et à la répa­ra­tion des out­ils à un peu moins d’un dix­ième (Hawkes et al. 1997, Hill et al. 1985, Lee 1979).
Ces chiffres plaident con­tre l’idée que l’absence de divi­sion du tra­vail – hormis celle qui inter­vient entre les sex­es et qui struc­ture ces sociétés – serait due à l’insuffisance de la pro­duc­tiv­ité ali­men­taire. Des sociétés où chaque indi­vidu con­sacre près d’un dix­ième de son temps à la fab­ri­ca­tion d’outils auraient prob­a­ble­ment la capac­ité de spé­cialis­er un dix­ième de leurs mem­bres dans cette activ­ité (qu’elles y aient intérêt est une autre ques­tion). On ne peut certes formelle­ment exclure que la chas­se soit une activ­ité si épuisante qu’elle doive être répar­tie pour être effi­cace, et que sa mise en œuvre par une frac­tion plus réduite de la société, chargée d’approvisionner quelques arti­sans à plein temps, poserait un prob­lème de pro­duc­tiv­ité. Cette hypothèse paraît toute­fois peu crédi­ble. D’abord, parce qu’à côté de la chas­se (et, très sou­vent, bien davan­tage qu’elle), c’est la cueil­lette qui assure l’essentiel de l’approvisionnement. Ensuite, parce que la chas­se elle-même n’exige pas tou­jours une forte dépense d’énergie. Enfin, parce que les indi­vidus pro­duc­tifs de ces sociétés, hommes ou femmes, assurent déjà l’approvisionnement des inac­t­ifs (vieil­lards, enfants, malades…) et qu’une aug­men­ta­tion de moins de 10% de cette charge paraît se situer large­ment dans le domaine du pos­si­ble. En fait, comme on l’a déjà dit, hors de l’insuffisante pro­duc­tiv­ité ali­men­taire, il existe bien des raisons pos­si­bles, et beau­coup plus vraisem­blables, à l’inexistence d’un arti­sanat spé­cial­isé dans ces sociétés.
Con­clu­ons. La théorie qui fait du sur­plus sec­to­riel ali­men­taire la vari­able déter­mi­nante de la divi­sion sociale du tra­vail con­sid­ère comme un fac­teur cen­tral, si ce n’est unique, la pro­duc­tiv­ité ali­men­taire – une idée qui se fonde large­ment sur la con­cep­tion erronée selon laque­lle l’économie prim­i­tive aurait été entière­ment con­sacrée à la pro­duc­tion de nour­ri­t­ure. Or, si l’on ne saurait nier que la pro­duc­tiv­ité ali­men­taire peut con­stituer, à titre général, une con­di­tion de l’accroissement de la divi­sion sociale du tra­vail, il ne s’ensuit pas que celle-ci dépendrait unique­ment d’elle. La pro­duc­tiv­ité des autres branch­es de pro­duc­tion, entre autres fac­teurs, est tout aus­si cru­ciale, et seule l’étude des sit­u­a­tions con­crètes peut déter­min­er au cas par cas où se situe l’éventuel blocage.

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