Un duel par catharsis en Australie

J’ai eu l'occasion, dans mes derniers écrits, d’attirer l’attention sur une modalité qui, dans les sociétés sans État, caractérise de nombreux duels judiciaires individuels ou collectifs, et qui revêt un caractère d’étrangeté à nos yeux : le fait que l’affrontement ne vide pas le différend en attestant le bon droit du vainqueur, mais simplement en fournissant aux protagonistes un exutoire à leur ressentiment. Dans ce cas, le résultat n’a donc aucune conséquence sur le règlement du conflit ; seul importe l’échange de coups en lui-même – ce type de duel transpose en quelque sorte au duel judiciaire la maxime de Pierre de Coubertin, selon laquelle l’essentiel est de participer. Dans mon Justice et guerre en Australie aborigène, je rapportais le témoignage suivant à propos des duels féminins chez les Mardu du désert de l’Ouest :
D’ordinaire, une femme qui est clairement dans son tort doit incliner la tête et accepter passivement le premier coup. Elle admet ainsi sa culpabilité et donne « satisfaction » à son adversaire, quelle que soit celle des deux qui prendra le dessus dans le duel aux gourdins qui s’ensuit.
Je commentais ainsi cette information :
Le duel proprement dit est donc ici précédé d’un châtiment corporel (...). La culpabilité étant établie avant le début de la procédure et sanctionnée par le premier coup de gourdin, il va de soi que le duel ne pouvait avoir pour fonction de la déterminer. Dès lors, il constituait avant tout un moyen de vider publiquement la querelle — à la manière, chez nous, d’une poignée de mains ou d’excuses réciproques. (p. 52)
Or je viens de découvrir un autre témoignage australien qui, tout en s’inscrivant dans une région et un contexte différents, correspond lui aussi à cette catégorie générale de duels judiciaires dont l'enjeu n'est pas la victoire, mais la catharsis. Riche en détails, il date de 1876 et émane du fameux anthropologue Alfred Howitt qui affirme avoir restitué le récit de son informateur en le rédigeant à la première personne et dans les termes les plus fidèles possibles.
Une fois, je me suis querellé avec un de mes Kurni (compatriotes). J’étais en colère et l’ai traité de barrat-dun [une lointaine traduction de cette insulte serait : « pourriture »]. Un ami me prévint qu’il s'apprêtait à me combattre. J’étais obligé de l’affronter, sauf à être appelé jeeragan [pleutre]. Plusieurs autres Kurni qui avaient un différend devaient se combattre au même moment.
Nos amis décidèrent que nous allions nous battre avec des boomerangs. Nous étions tous deux munis de tootgundy wunkun. Le marndwullan wunkun n'aurait servi à rien : il est trop léger et ne permet pas de viser correctement. Nos amis faisaient cercle autour de nous pour voir qui était le meilleur (...). C'est Daly qui lança le premier boomerang, étant donné que c'est lui qui avait été insulté. Nous lançames ensuite chacun notre tour. On peut voir les boomerangs arriver. Je les esquivai de mon mieux, ou je les déviais avec mon bouclier. Si vous les bloquez, ils brisent votre bouclier ou l’arrachent de votre bras. Un wunkun passa près de moi et alla s'enfoncer d'une dizaine de centimètres dans un eucalyptus. Une fois tous nos wunkunb lancés, nous nous rapprochâmes l'un de l'autre acec nos culluck [gourdins légèrement incurvés]. Il posa son bamarook [bouclier contre les boomerangs et les lances] et s'empara de son turnmung [bouclier contre les gourdins]. Nous avions chacun un culluck et un turnmung. Nous frappâmes et parâmes les coups comme j’ai vu les Blancs le faire avec des longs couteaux [épées]. Enfin, Billy the Bull, un de nos amis, accourut en criant : « moondanna » (c’est assez !). Alors, nous cessâmes de nous battre. Dès lors, nous étions amis. Daly me dit : « pourquoi m’as-tu appelé ainsi ? ». Je répondis : « Je suis désolé ». L’affaire était close.



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