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Chez les Iroquois de Tsiionhiakwatha

Plus encore peut-être que les musées, j’aime les centres d’interprétation, en particulier ceux où l’on reconstitue avec le plus de fidélité possibles les objets et les lieux du passé, tels qu’ils étaient à l’époque - je pense, pêle-mêle, au château de Guédelon, à Roskilde (ancienne capitale des Vikings), à Alésia et à ses formidables ouvrages défensifs romains, et bien sûr, pour la préhistoire, à Samara, où la maison néolithique vient d’être refaite. Aussi n’allais-je pas passer quelques jours au Québec sans aller jeter un oeil gourmand sur le site Droulers-Tsiionhiakwatha, à 70 km de Montréal, où un village iroquois du XVe siècle a été partiellement reconstitué tout près des fouilles archéologiques qui l’ont mis au jour.

Cette reconstitution, semble-t-il peu connue des habitants de Montréal, bénéficie de moyens matériels et humains assez limités ; elle est animée par une petite équipe de passionnés, et accueille semble-t-il un public essentiellement scolaire. Les gestionnaires du site ont toutefois accepté bien volontiers de me proposer une visite privée, hors des plages d’ouvertures officielles, et je leur en suis évidemment très reconnaissant.

Le village originel comptait probablement une dizaine de maisons longues et regroupait environ 700 habitants. Comme tous les villages iroquois, il n’est resté en place que quelques années, le temps que les ressources environnantes, en particulier le bois de chauffe, viennent à manquer. Trois maisons ont ainsi été reconstituées dans leurs dimensions initiales, de même qu’une partie de la palissade qui entourait le village. Celle-ci donne une idée de l’importance de la défense militaire dans cette société : le visiteur ressent sa vulnérabilité lorsqu’il s’engage dans l’étroit corridor qui zigzague vers l’unique entrée (et qu’il imagine les occupants postés en surplomb et faisant tomber sur lui de lourdes pierres). Cet ouvrage défensif, déjà superbe, était en réalité bien plus imposant à l’époque : non seulement la palissade délimitait alors une surface bien plus vaste, mais les troncs qui la composaient étaient beaucoup plus serrés. Surtout, alors que le corridor actuel ne mesure que quelques mètres de long, celui qui protégeait les villages iroquois formait une spirale qui s’enroulait trois à quatre fois sur elle-même. Ce sont donc des milliers d’arbres qu’il fallait abattre avec des moyens limités - le métal était inconnu - ce qui représentait manifestement un travail colossal, et qui traduit à quel point la préoccupation liée à l’insécurité pesait sur ces sociétés, en tout cas sur les villages qui, comme celui-ci, se situaient aux marges du territoire et étaient donc les plus exposés aux attaques ennemies.

Tout comme dans les autres lieux conçus sur dans le même esprit, la visite privilégie les dimensions techniques et économiques de la vie iroquoise - même si l’exposé aborde par moments certains aspects de l’ognaisation sociale (esquivant toutefois certains aspects sensibles, comme la torture et le cannibalisme infligés aux captifs pris dans les autres tribus). En pénètrant ainsi dans la semi-obscurité des maisons longues alors constamment enfumées, des outils et des privisions qui y étaient conservés et qui y sont reconstitués, on a le sentiment de voyager dans le temps et dans les sociétés.

Une première habitation aborde la sphère féminine, et la seconde le versant masculin. De manière très classique, les femmes étaient en charge des travaux domestiques, mais elles jouaient également un rôle exceptionnellement élevé dans la production agricole et la gestion des ressources issues de cette activité. La sphère masculine était celle des activités plus lointaines : chasse, pêche, commerce et expéditions militaires diverses.

La visite, très instructive à bien des égards, permet avant tout de toucher du doigt la précarité des conditions de vie de ces populations. À l’insécurité physique s’ajoutait la difficulté de la survie dans un contexte marqué par la rigueur hivernale et la difficile préservation des ressources. Mais cette adversité avait engendré une solidarité mortale et matérielle – du moins en ce qui concerne les biens de première nécessité – qui a frappé tous les observateurs, tant elle contrastait avec l’individualisme et les inégalités de leur propre société. Je citerai ici quelques lignes du récollet Gabriel Sagard, un des premiers à avoir séjourné chez des iroquiens (en l’occurrence, des Hurons) et qui écrivait au début du XVIIe siècle :

Ils ont cela de propre d’assister les passants et de recevoir courtoisement entre eux toute personne qui ne leur est point ennemie ; et à plus forte raison ceux de leur propre nation qui se rendent l’hospitalité réciproque et assistent tellement l’un l’autre qu’ils pourvoient à la nécessité d’un chacun, sans qu’il y ait aucun pauvre mendiant parmi leurs villes et villages ; et ils trouvaient fort mauvais entendant dire qu’il y avait en France grand nombre de ces nécessiteux et mendiants et ils pensaient que cela était faute de charité qui fût en nous, et ils nous en blâmaient grandement.

Longue vie donc à ce superbe pôle d’interprétation, et un grand bravo à la petite équipe de passionnés qui l’ont fait naître et qui l’animent. Et pour regarder en grand format quelques photos prises au cours de la visite, suivez ce lien !

NB : on peut également voir des reconstitutions de villages iroquoiens dans aux moins deux beaux films de fiction. L’un est le superbe Robe noire, l’autre, Hochelaga, terre des âmes, qui a précisément été tourné à Droulers-Tsiionhiakwatha, et qui est visible gratuitement sur le site de la télévision canadienne.

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