Quelques réflexions sur le « mode de production domestique »

Aver­tisse­ment : ce bil­let s’in­scrit dans une recherche menée sous l’im­pul­sion d’une col­lègue écon­o­miste, à pro­pos des théories défendues par le courant du « fémin­isme matéri­al­iste », en par­ti­c­uli­er de Chris­tine Del­phy. Il s’ag­it de remar­ques prélim­i­naires, que je rends publiques au cas où quelques lecteurs soient intéressés, voire souhait­ent com­pléter ou cri­ti­quer. J’in­siste sur la néces­sité de pren­dre les lignes qui suiv­ent avec toute la dis­tance néces­saire – je suis con­scient de l’in­suff­i­sance de cer­taines for­mu­la­tions – d’au­tant qu’à l’heure où je les écris, je n’ai pas accès aux textes de C. Del­phy elle-même, mais seule­ment à des sources sec­ondaires.
Au début des années 1970, une man­i­fes­ta­tion du MLF
dont Chris­tine Del­phy était une des prin­ci­pales ani­ma­tri­ces

Le « mode de production domestique »

Dans les années 1970, con­statant que le marx­isme tra­di­tion­nel était aveu­gle – ou borgne – à la sit­u­a­tion spé­ci­fique des femmes dans la société cap­i­tal­iste, C. Del­phy avait dévelop­pé un argu­men­taire plaçant cette ques­tion au cen­tre de son analyse. Selon elle, les femmes n’é­taient pas seule­ment dom­inées, mais égale­ment exploitées dans le cadre du tra­vail domes­tique ; en cela, le marx­isme four­nis­sait un out­il d’analyse irrem­plaçable à un fémin­isme qui se voulait matéri­al­iste. Mais ce même marx­isme avait échoué à recon­naître que cette exploita­tion ne pou­vait être réduite, ou sub­or­don­née, à celle de l’ensem­ble des salariés par les cap­i­tal­istes. Les femmes étaient donc vic­times d’une exploita­tion spé­ci­fique ; à l’an­tag­o­nisme de classe entre cap­i­tal­istes et pro­lé­taires, se super­po­sait un autre antag­o­nisme de class­es entre hommes et femmes ; au mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste s’ar­tic­u­lait un mode de pro­duc­tion dit « domes­tique », l’un n’é­tant ni sub­or­don­né, ni réductible à l’autre. Ces inno­va­tions théoriques allaient évidem­ment de pair avec des choix poli­tiques revendiqués : si les femmes for­maient une classe exploitée par celle des hommes, alors elles devaient s’or­gan­is­er de manière spé­ci­fique – ce que mit en pra­tique le MLF, dont C. Del­phy était une des fon­da­tri­ces. Sur le plan théorique comme sur le plan pra­tique, le fémin­isme matéri­al­iste se tenait donc à égale dis­tance du fémin­isme bour­geois (indif­férent à la ques­tion de l’ex­ploita­tion, celle des femmes comme celle des pro­lé­taires en général) et du mou­ve­ment ouvri­er (qui dis­solvait l’op­po­si­tion entre hommes et femmes dans celle des cap­i­tal­istes et des pro­lé­taires).
Je le répète, les lignes qui suiv­ent ne pré­ten­dent pas être une éval­u­a­tion générale de cette thèse, mais sim­ple­ment apporter quelques élé­ments, en par­ti­c­uli­er sur le plan théorique, con­cer­nant l’ex­is­tence de ce « mode de pro­duc­tion domes­tique ».

Marx et Engels, s’ils ont util­isé la démarche du matéri­al­isme his­torique tout au long de leur oeu­vre et de leur action poli­tique, ont finale­ment écrit assez peu de choses sur la théorie de l’His­toire pro­pre­ment dite. L’ex­posé de référence reste celui con­tenu dans un pas­sage de l’Intro­duc­tion à la cri­tique de l’é­conomie poli­tique de 1859, où Marx évo­quait les célèbres « infra­struc­tures » et « super­struc­tures », une métaphore suc­cincte qui a don­né lieu à d’in­nom­brables com­men­taires. S’y ajoutent de nom­breuses remar­ques épars­es dans divers textes ou let­tres. Mais même l’Anti-Dühring, cette somme du marx­isme, ne con­sacre que très peu de lignes à définir les modes de pro­duc­tion et à expos­er les mécan­ismes généraux de leur artic­u­la­tion et de leur suc­ces­sion. Il y a donc là un camp de recherche ouvert, qui représente sans doute, sur le plan de la théorie, le moins abouti de l’ensem­ble théorique marx­iste (et qui con­traste, par exem­ple, avec la minu­tieuse analyse de l’é­conomie cap­i­tal­iste à laque­lle Marx lui-même avait con­sacré d’im­menses efforts). On ne saurait donc reprocher à C. Del­phy, à la suite de nom­breux autres, de vouloir com­pléter les analy­ses de Marx, quitte au besoin à iden­ti­fi­er de nou­veaux modes de pro­duc­tion ou à appro­fondir la ques­tion de leur artic­u­la­tion (Marx lui-même, comme il se doit pour un chercheur faisant oeu­vre sci­en­tifique avait plusieurs fois évolué sur ces ques­tions à mesure des décou­vertes ou de l’a­vancée de ses pro­pres con­nais­sances). On ne peut pas davan­tage con­sid­ér­er comme absurde l’idée qu’une société com­bine plusieurs modes de pro­duc­tion : une telle idée a été plusieurs fois émise (par exem­ple, dans les années 1970, par Samir Amin), et quiconque a étudié les sociétés sait que les formes chim­ique­ment pures y sont aus­si rares que les formes com­posées, ou inter­mé­di­aires, sont nom­breuses.
En revanche, il me sem­ble que la théorie du « mode de pro­duc­tion domes­tique » prête le flanc à plusieurs cri­tiques impor­tantes.

Quelques éléments critiques

Pour com­mencer, lorsqu’elle définit le mode de pro­duc­tion, C. Del­phy écrit qu’il s’ag­it : « [d’] un mod­èle abstrait que je défini­rai comme un ensem­ble de rap­ports de pro­duc­tion, plus pré­cisé­ment comme deux rap­ports de pro­duc­tions com­plé­men­taires et antag­o­niques. » (L’en­ne­mi prin­ci­pal I : 256). On remar­que immé­di­ate­ment que par rap­port à la déf­i­ni­tion de Marx, un élé­ment essen­tiel est absent : celui des forces pro­duc­tives. Il y a dans le con­cept orig­inel de mode de pro­duc­tion l’idée que les rap­ports économiques sont liés au développe­ment de celle-ci : c’est pourquoi l’his­toire des sociétés humaines n’est pas un chaos illis­i­ble, mais une évo­lu­tion (certes com­plexe) de formes sociales qui cor­re­spon­dent à la crois­sance de la puis­sance économique humaine. Or, pour intro­duire son « mode de pro­duc­tion domes­tique », C. Del­phy est oblig­ée de rompre ce lien. La dom­i­na­tion mas­cu­line, dans sa dimen­sion exploiteuse vis-à-vis des femmes, est en effet loin de se borner à la seule époque con­tem­po­raine, et elle remonte man­i­feste­ment au moins à la nais­sance de la richesse elle-même, avec la séden­tar­ité. Le mode de pro­duc­tion domes­tique s’é­tendrait donc sur plusieurs mil­lé­naires, et serait com­pat­i­ble avec des formes économiques allant de la chas­se-cueil­lette séden­taire à la société indus­trielle, en pas­sant par toutes les économies agri­coles inter­mé­di­aires. Alors, que la dom­i­na­tion mas­cu­line, y com­pris dans sa dimen­sion exploiteuse, soit un phénomène social qui, sous dif­férentes modal­ités, ait tra­ver­sé les épo­ques, c’est un fait incon­testable. Mais il est beau­coup plus dou­teux que le con­cept de mode de pro­duc­tion soit l’outil le plus adap­té pour l’ap­préhen­der.
Lorsqu’on ren­tre dans les détails, on peut égale­ment s’in­ter­roger sur les ressorts du mode de pro­duc­tion domes­tique. L’ex­ploita­tion du salarié (tout comme celle de toutes les exploités dans les sociétés de class­es) est en effet déter­minée par le mono­pole de la classe cap­i­tal­iste sur les moyens de pro­duc­tion. C’est ce mono­pole qui con­traint le salarié à se ven­dre pour une valeur inférieure à celle qu’il pro­duit – la dou­ble orig­i­nal­ité remar­quable de l’é­conomie cap­i­tal­iste étant à la fois de dis­simuler la réal­ité de l’ex­ploita­tion, le salarié ayant l’il­lu­sion d’être payé pour son tra­vail, et d’abolir la néces­sité de la con­trainte extra-économique pour ren­dre celle-ci effec­tive, le salarié se ven­dant « libre­ment » sur le marché. Qu’en est-il du mode de pro­duc­tion domes­tique ? Par quel ressort la « classe des hommes » exploite-elle la « classe des femmes » ? (pré­cisons que je ne mets pas en doute la réal­ité de cette exploita­tion). Je crois que la réponse de C. Del­phy est qu’elle réside dans l’in­sti­tu­tion du mariage, par laque­lle les femmes aban­don­nent leurs droits sur leur pro­pre pro­duit au prof­it du « ménage », c’est-à-dire du mari. Mais dans les pays occi­den­taux (et, me sem­ble-t-il, sur une large par­tie de la planète), l’in­sti­tu­tion du mariage a vu son con­tenu évoluer con­sid­érable­ment en deux siè­cles. Il me sem­ble qu’au­jour­d’hui, la règle générale est, à l’in­verse, que femmes et hommes sont en sit­u­a­tion d’é­gal­ité juridique vis-à-vis des revenus et du pat­ri­moine. Cela n’empêche pas des sit­u­a­tions asymétriques de per­dur­er, en par­ti­c­uli­er via l’iné­gale répar­ti­tion du tra­vail domes­tique. Mais cette évo­lu­tion sus­cite deux séries de ques­tions. D’une part, on peut se deman­der, dès lors, quel est le ressort du main­tien de l’ex­ploita­tion du tra­vail domes­tique, une fois que celle-ci ne s’ef­fectue plus via un cadre juridique qui place les femmes en sit­u­a­tion de dépen­dance de droit. Inverse­ment, com­ment expli­quer cette dilu­tion rel­a­tive, au sein même du sys­tème cap­i­tal­iste, de l’ex­ploita­tion spé­ci­fique des femmes depuis deux siè­cles ? Autrement dit, pourquoi ce qui dans le mariage, con­sacrait juridique­ment l’in­féri­or­ité et l’ex­ploita­tion économique des femmes, a‑t-il peut à peu reculé au point de dis­paraître ? Ce sont des ques­tions essen­tielles aux­quelles C. Del­phy, me sem­ble-t-il, n’a pas cher­ché à répon­dre.
En fait, en met­tant en regard, sur un même plan, l’ex­ploita­tion économique des femmes dans le cadre du ménage et celle des salariés dans la société cap­i­tal­iste, on ne se met pas par­ti­c­ulière­ment en sit­u­a­tion de mieux com­pren­dre leurs inter­ac­tions mutuelles. J’ai ten­té de soulign­er, dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif, à quel point le mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste avait boulever­sé les ter­mes de l’ances­trale dom­i­na­tion mas­cu­line : en faisant de tous les biens, et de la force de tra­vail elle-même, des pro­duits marchands, il a jeté les fer­ments d’une authen­tique (et mal nom­mée) égal­ité des sex­es, c’est-à-dire de la dis­pari­tion de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Au demeu­rant, les rap­ports du cap­i­tal­isme lui-même avec la dom­i­na­tion mas­cu­line sont, me sem­ble-t-il, com­plex­es et con­tra­dic­toires, car en même temps qu’il en sape les bases, il entre­tient sa per­pé­tu­a­tion de mille manières. Mais le point impor­tant, me sem­ble-t-il, est que la dynamique du mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste influ­ence les modal­ités de la dom­i­na­tion mas­cu­line, bien davan­tage que l’in­verse. Même si c’est de manière lente et incom­plète, les rap­ports d’é­gal­ité (bour­geois) ont pénétré la famille et l’ont pro­fondé­ment mod­i­fiée, alors qu’on chercherait en vain une telle influ­ence en sens inverse. Ain­si, des deux rap­ports de dom­i­na­tion et d’ex­ploita­tion, le rap­port salar­i­al s’est bel et bien avéré plus fon­da­men­tal et plus déter­mi­nant que le rap­port de genre, ce que Marx avait tenu pour acquis, sans le dis­cuter explicite­ment.
Alexan­dra Kol­lon­taï (1872–1952), la pre­mière femme au monde
à avoir été min­istre à l’époque con­tem­po­raine

Ajou­tons, pour finir, que cette préémi­nence de la lutte des class­es sur la lutte des gen­res a eu sa tra­duc­tion sur le plan poli­tique, et qu’en voulant dis­soci­er le com­bat pour l’é­man­ci­pa­tion des femmes de celui pour le ren­verse­ment du cap­i­tal­isme, les théories défendues par C. Del­phy rendaient un assez mau­vais ser­vice aux femmes (en tout cas, aux femmes pro­lé­taires). Faut-il attribuer au hasard le fait que le mou­ve­ment social­iste (au sens non fre­laté du terme) se soit tou­jours situé à l’a­vant-garde du com­bat pour l’é­man­ci­pa­tion des femmes, non seule­ment sur le plan juridique, mais sur celui des mœurs et de la vie quo­ti­di­enne ? Est-ce une coïn­ci­dence si c’est le régime issu de la révo­lu­tion d’Oc­to­bre qui, sitôt instal­lé, a proclamé une impres­sion­nante série de mesures éman­ci­patri­ces ? Et est-il for­tu­it, inverse­ment, que la réac­tion stal­in­i­enne ait, en sens inverse, égale­ment œuvré sur ce ter­rain pour repren­dre aux femmes une par­tie de leurs con­quêtes ? En réal­ité, sous un voca­ble marx­iste et der­rière des ambi­tions dites rad­i­cales, la con­cep­tion des deux modes de pro­duc­tion artic­ulés était l’ha­bil­lage théorique d’une posi­tion visant à désol­i­daris­er les com­bats pour l’é­man­ci­pa­tion des femmes de ceux pour l’é­man­ci­pa­tion du pro­lé­tari­at – exacte­ment de la même manière dont, à cette époque, un vocab­u­laire marx­iste a servi à recou­vrir des pro­grammes poli­tiques sur le fond étroite­ment nation­al­istes.

Quelques liens en complément

  • dans un récent exposé du Cer­cle Léon Trot­sky (dont on ne peut que regret­ter qu’il répète l’idée erronée selon laque­lle l’op­pres­sion des femmes serait un phénomène tardif remon­tant à la « pro­priété privée »), le pas­sage inti­t­ulé « Le pou­voir bolchevique réalise ce pour quoi se bat­tent les fémin­istes en Europe et aux États-Unis » donne un bon résumé des pre­mières mesures et de la poli­tique du pou­voir sovié­tique dans le domaine de l’é­man­ci­pa­tion des femmes.
  • sur la manière dont les dirigeants bolcheviks se posaient ces prob­lèmes au début des années 1920 : Léon Trot­sky, Les ques­tions du mode de vie (1923), chapitre « De l’an­ci­enne famille à la nou­velle » (lire aus­si cette annexe très pré­cieuse, qui rap­porte une dis­cus­sion entre mil­i­tants)
  • sur l’analyse, par le même Trot­sky, de la réac­tion stal­in­i­enne en ce qui con­cerne la famille, dans La révo­lu­tion trahie (1936), le chapitre « La famille, la jeunesse, la cul­ture », tout par­ti­c­ulière­ment la pre­mière par­tie, « Ther­mi­dor au foy­er ».

7 commentaires

  1. Cher Christophe,
    une ques­tion me tra­casse depuis longtemps : qu’il ait ou non jamais existé un “mode de pro­duc­tion domes­tique”, serais-tu d’ac­cord pour dire que, dans une per­spec­tive évo­lu­tion­niste comme celle d’Alain Tes­tart, c’est bien la dom­i­na­tion mas­cu­line qui a his­torique­ment ren­du pos­si­ble l’iné­gal­ité économique, la divi­sion de la société en class­es et la for­ma­tion de l’État ? Je serais recon­nais­sant d’avoir ton avis.
    Bien ami­cale­ment,
    Clau­dio Veloso

    1. En voilà une ques­tion intéres­sante, que j’avais ten­té d’abor­der (mais sans doute pas assez frontale­ment) dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif… C’est vrai qu’on serait ten­té de répon­dre par l’af­fir­ma­tive : après tout, l’op­pres­sion, sinon l’ex­ploita­tion, des femmes, paraît un des fac­teurs d’iné­gal­ité les plus anciens qui soient. On pour­rait donc penser qu’il est le germe à par­tir duquel se sont dévelop­pées toutes les autres formes. Pour­tant, je ne crois pas qu’on puisse affirmer cela.

      Si l’on suit A. Tes­tart – et, sur ce point, je trou­ve ses raison­nements très con­va­in­cants – le fac­teur déter­mi­nant pour l’ap­pari­tion des iné­gal­ités a été le bas­cule­ment vers les paiements (de mariage, pour com­penser un meurtre, etc.). Or, cette tran­si­tion a peu à voir avec la dom­i­na­tion mas­cu­line : Tes­tart en situ­ait la cause dans le stock­age, j’ai pro­posé de mod­i­fi­er un peu l’idée, bref pas­sons. Tou­jours est-il qu’il existe cer­tains peu­ples où il y a une forte dom­i­na­tion mas­cu­line sans que la richesse et les iné­gal­ités économiques soient apparues (Aus­tralie, Terre de Feu…) ; surtout, inverse­ment, il existe des cas d’ab­sence, ou de qua­si-absence de dom­i­na­tion mas­cu­line, avec présence de la richesse et des iné­gal­ités sociales. C’é­tait le cas, dans une cer­taine mesure, des Iro­quois, mais plus claire­ment des pseu­do-matri­ar­cats célèbres qu’é­taient les Minangk­abau de Suma­tra ou les Na de Chine.

      Pour­tant, dira-t-on, il existe de (très) nom­breuses sociétés iné­gal­i­taires dans lesquelles les femmes sont non seule­ment dom­inées, mais aus­si exploitées (une bonne par­tie de l’Afrique sub­sa­hari­enne, la pénin­sule ara­bique et ses alen­tours, et même une large par­tie de l’Amérique du Nord). Je crois que cela mon­tre seule­ment que la dom­i­na­tion mas­cu­line con­stitue un canal fréquent des iné­gal­ités économiques : là où elles appa­rais­sent et là où la dom­i­na­tu­ion mas­cu­line préex­iste, les con­di­tions sont réu­nies pour que le mari devi­enne aus­si un exploiteur, et que sa richesse dépende plus ou moins large­ment du tra­vail de ses femmes. Encore une fois, cela ne veut pas dire que c’est la dom­i­na­tion mas­cu­line qui fait naître la richesse, et la meilleure rai­son de le croire, c’est que là où la dom­i­na­tion mas­cu­line est faible, la richesse se développe néan­moins sur d’autres bases que l’ex­ploita­tion des femmes.

      Ami­tiés

    2. Mer­ci de ta réponse, Christophe.
      Voici ma réplique.

      Si je l’ai bien com­pris, tu as trois argu­ments con­tre une réponse affir­ma­tive à ma ques­tion :
      1) le bas­cule­ment vers les paiements (prix de la fiancée et prix du sang) aurait peu à voir avec la dom­i­na­tion ;
      2) l’ex­is­tence de dom­i­na­tion mas­cu­line n’im­plique pas l’ex­is­tence de la richesse et des iné­gal­ités économiques (Aus­tralie, Terre de Feu) ;
      3) la richesse et les iné­gal­ités économiques sont com­pat­i­bles avec l’ab­sence ou la qua­si-absence de dom­i­na­tion mas­cu­line (ex. Iro­quois, Minangk­abau, Na).
      Je me con­cen­tr­er sur ton pre­mier argu­ment, mais mes remar­ques auront une retombée sur les deux autres.
      D’abord, ce pre­mier argu­ment est quelque peu vague : y a‑t-il ou non finale­ment un rap­port entre cette tran­si­tion et la dom­i­na­tion mas­cu­line ?
      Quoi qu’il en soit, la dom­i­na­tion mas­cu­line sem­ble être antérieure au bas­cule­ment vers les paiements. Le pas­sage vers le prix de la fiancée s’ef­fectue en effet à par­tir du ser­vice pour la fiancée (A. Tes­tart, Avant l’his­toire, p. 216–218). Or l’ex­is­tence d’un tel ser­vice implique que les femmes sont en quelque sorte des biens et les hommes, des pro­prié­taires. (Alors que le prix du sang et « la loi du tal­lon » obéis­sent à une logique de jus­tice cor­rec­tive, le prix pour la fiancée et « la loi du tal­lon » pour la répa­ra­tion des dom­mages cor­porels obéis­sent, me sem­ble-t-il, à une logique de jus­tice dis­trib­u­tive.) Par con­séquent, il y a là une iné­gal­ité d’or­dre économique qui n’est pour­tant pas une iné­gal­ité économique entre rich­es et pau­vres, comme celle qui car­ac­térise le Monde II de Tes­tart.
      Bref, cela me pousse à répon­dre « oui » à la ques­tion posée.
      Ami­tiés,
      CV

  2. Je ren­voie ma réplique cor­rigée.

    Si je l’ai bien com­pris, tu as trois argu­ments con­tre une réponse affir­ma­tive à ma ques­tion :
    1) le bas­cule­ment vers les paiements (prix de la fiancée et prix du sang) aurait peu à voir avec la dom­i­na­tion mas­cu­line ;
    2) l’ex­is­tence de dom­i­na­tion mas­cu­line n’im­plique pas l’ex­is­tence de la richesse et des iné­gal­ités économiques (Aus­tralie, Terre de Feu) ;
    3) la richesse et les iné­gal­ités économiques sont com­pat­i­bles avec l’ab­sence ou la qua­si-absence de dom­i­na­tion mas­cu­line (ex. Iro­quois, Minangk­abau, Na).
    Je me con­cen­tr­er sur ton pre­mier argu­ment, mais mes remar­ques auront une retombée sur les deux autres.
    D’abord, ce pre­mier argu­ment est quelque peu vague : y a‑t-il ou non finale­ment un rap­port entre cette tran­si­tion et la dom­i­na­tion mas­cu­line ?
    Quoi qu’il en soit, la dom­i­na­tion mas­cu­line sem­ble être antérieure au bas­cule­ment vers les paiements. Le pas­sage vers le prix de la fiancée s’ef­fectue en effet à par­tir du ser­vice pour la fiancée (A. Tes­tart, Avant l’his­toire, p. 216–218). Or l’ex­is­tence d’un tel ser­vice implique que les femmes sont en quelque sorte des biens et les hommes, des pro­prié­taires. (Alors que le prix du sang et « la loi du tal­ion » obéis­sent à une logique de jus­tice cor­rec­tive, le prix pour la fiancée et le ser­vice pour la fiancée obéis­sent, me sem­ble-t-il, à une logique de jus­tice dis­trib­u­tive.) Par con­séquent, il y a là une iné­gal­ité d’or­dre économique qui n’est pour­tant pas une iné­gal­ité économique entre rich­es et pau­vres, comme celle qui car­ac­térise le Monde II de Tes­tart.
    Bref, cela me pousse à répon­dre « oui » à la ques­tion posée.
    CV

    1. Mes excus­es les plus plates sur ce (beau­coup trop) long délai de réponse. Une chose en a entraîné une autre, j’ai eu d’autres trucs en tête, plus les vacances… Pour essay­er de répon­dre au mieux :

      - que la dom­i­na­tion mas­cu­line ait précédé les paiements, c’est absol­u­ment cer­tain. Cela se voit dans la pra­tique du ser­vice pour la fiancée, mais aus­si, et surtout, dans d’in­nom­brables témoignages ethno­graphiques qui mon­trent que dans la plu­part des sociétés sans richesse, les hommes avaient sur les femmes des droits non récipro­ques.

      - que le con­tenu de la dom­i­na­tion mas­cu­line ait eu, dans ces sociétés, un aspect économique, c’est une idée très prob­lé­ma­tique. Si l’on veut dire par là que les femmes avaient des oblig­a­tions économiques vis-à-vis des hommes, c’est évi­dent (il y a la divi­sion sex­uelle du tra­vail !). Mais cela ne prou­ve pas, en soi, un déséquili­bre dans ces oblig­a­tions qui per­me­t­trait de con­clure que les hommes exploitaient les femmes. J’ai essayé d’en avoir le coeur net pour écrire mon dou­ble arti­cle pour Actuel Marx. Ma con­clu­sion, fondée avant tout sur les cas aus­traliens, est… qu’il est très dif­fi­cile de con­clure. Je ne reprends pas ici les élé­ments du débat (j’ai fait un bil­let pré­cisé­ment sur ce point : http://cdarmangeat.blogspot.fr/2014/10/les-femmes-etaient-elles-exploitees-par.html). En deux mots, j’au­rais ten­dance à penser qu’il exis­tait une cer­taine dimen­sion économique à la dom­i­na­tion mas­cu­line (i.e., que les hommes pou­vaient, dans une cer­taine mesure, exploiter les femmes), mais que cette dimen­sion restait assez mar­ginale par rap­port à d’autres aspects de leur dom­i­na­tion. Mais j’in­siste, c’est bien davan­tage une impres­sion, sans doute sujette à cau­tion, qu’une démon­stra­tion établie.

      - il est cer­tain que les mécan­ismes préex­is­tants de dom­i­na­tion mas­cu­line ont fourni un canal, une voie, une tra­jec­toire (rayez les men­tions inutiles) à la con­sti­tu­tion de la richesse (le ser­vice pour la fiancée est devenu le prix de la fiancée). Mais mon idée est qu’ils n’en étaient ni une con­di­tion suff­isante, ni une con­di­tion néces­saire. Pas suff­isante, parce que comme je viens de le dire, la dom­i­na­tion mas­cu­line exis­tait avant la richesse. Mais sans doute pas non plus néces­saire, parce que la mise en place de la richesse a été le fruit d’une série d’in­no­va­tions tech­niques (dis­ons, pour aller très vite, le stock­age) qui ont établi l’équiv­a­lence entre des biens matériels et du tra­vail humain. J’ai ten­dance à croire – certes, sans pou­voir le prou­ver – que les paiements se seraient instau­rés en-dehors même des com­pen­sa­tions mat­ri­mo­ni­ales, via le prix du sang ou les amendes divers­es et var­iées que bien des sociétés pra­tiquent pour des raisons rit­uelles ou pro­fanes. À y repenser, je me dis que la meilleure métaphore pour les com­pen­sa­tions mat­ri­mo­ni­ales est qu’elles ont servi de catal­y­seur à l’ap­pari­tion de la richesse ; dans le sens où, sauf erreur, un catal­y­seur facilite et pré­cip­ite une réac­tion chim­ique qui se serait de toutes façons pro­duite sans lui.

      Ami­tiés

  3. Avatar de Inconnu
    François Millet

    Je crois que c’est le bon endroit pour indi­quer à Christophe qu’il y a sans doute matière à enrichir ou au moins illus­tr­er son pro­pos en (re?)lisant Rosa Lux­em­bourg dans https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1912/05/suffrage.htm où on trou­ve ce pas­sage : “Economique­ment et sociale­ment, les femmes des class­es exploiteuses ne sont pas un seg­ment indépen­dant de la pop­u­la­tion. Leur unique fonc­tion sociale, c’est d’être les instru­ments de la repro­duc­tion naturelle des class­es dom­i­nantes. A l’opposé, les femmes du pro­lé­tari­at sont économique­ment indépen­dantes. Elles sont pro­duc­tives pour la société, comme les hommes.
    Par cela, je n’ai pas en vue leur investisse­ment dans l’éducation des enfants ou leur tra­vail domes­tique, par lesquels elles aident les hommes à sub­venir aux besoins de leur famille avec des salaires insuff­isants. Ce type de tra­vail n’est pas pro­duc­tif, au sens de l’économie cap­i­tal­iste actuelle, quelle que soit l’ampleur des sac­ri­fices et de l’énergie con­sen­tis, de même que les mil­liers de petits efforts cumulés. Ce n’est que l’affaire privée du tra­vailleur, son bon­heur et sa béné­dic­tion, qui pour cela n’existe pas aux yeux de la société actuelle. Aus­si longtemps que le cap­i­tal­isme et le salari­at domi­nent, le seul type de tra­vail con­sid­éré comme pro­duc­tif est celui qui génère de la plus- val­ue, du prof­it cap­i­tal­iste. De ce point de vue, la danseuse de music-hall, dont les jambes suin­tent le prof­it dans les poches de son employeur est une tra­vailleuse pro­duc­tive, tan­dis que toutes les peines des femmes et des mères pro­lé­tari­ennes entre les qua­tre murs de leurs foy­ers sont con­sid­érées comme impro­duc­tives.
    Cela paraît bru­tal et absurde, mais reflète exacte­ment la bru­tal­ité et l’absurdité de notre économie cap­i­tal­iste actuelle. Le fait de voir cette cru­elle réal­ité claire­ment et dis­tincte­ment voilà la pre­mière tâche des femmes du pro­lé­tari­at.”

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