
J’ai déjà eu l’occasion d’aborder plusieurs fois la question du hasard et de la nécessité dans l’évolution sociale, en particulier autour de critiques d’ouvrages récents. Ce fut le cas à propos de Au commencement était… de D. Graeber et D. Wengrow, où je relevai les réponses à mes yeux fort légitimes de Ian Morris ou de Walter Scheidel ; j’avais moi-même rédigé une contribution, qui défendait notamment l’existence du déterminisme contre une vision qui me semble faire une part exagérément belle à la contingence. Quelque temps auparavant, j’avais eu le même type de réaction face au livre de James Scott, Homo domesticus (voir en particulier toute la partie finale du billet).
L’air du temps, au moins dans les milieux qui se disaient jadis progressistes, est en effet fort peu enclin à admettre tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’idée que l’évolution des sociétés humaines, dans ses grandes lignes, n’aurait guère pu se dérouler d’une manière radicalement différente. En somme, toute la question est de savoir, si l’on refaisait tourner cent fois la roue de l’histoire, si l’on obtiendrait cent résultats extrêmement divers, ou si, à quelques détails près, la grande majorité d’entre eux, sinon tous, possèderait un très grand air de famille avec celui que nous connaissons. Traditionnellement, la pensée évolutionniste (dont sa variante marxiste), en mettant l’accent sur les déterminismes souvent inconscients qui ont pesé sur les humains, ont privilégié la seconde hypothèse. Depuis quelques années, l’accent est mis sur les notions de choix, de variabilité, de bifurcations, de contingence, de dévolution, bref, sur tout ce qui est censé montrer que les « grands récits » – une expression sans cesse mobilisée sans que son sens précis soit jamais explicité – sont une construction (ou une légitimation) a posteriori, et que les choses auraient fort bien pu se passer d’une tout autre manière que celle qui a été observée.
Comme tout problème intéressant (et difficile !), cette question en recouvre évidemment plusieurs autres, et pour espérer y voir plus clair, il faut commencer par démêler l’écheveau afin de défaire les nœuds les uns après les autres. J’ai notamment déjà expliqué pourquoi, à mon sens, l’accusation de « téléologie », très souvent portée contre les idées déterministes, était hors de propos, et je n’y reviendrai pas ici. L’idée de ce billet est de tenter de montrer qu’en opposant la diversité des trajectoires sociales individuelles à la rigidité du mouvement d’ensemble, et en croyant que la première réfute ipso facto le second, les partisans de la contingence commettent une erreur de raisonnement.
Pour reformuler le problème en termes plus directs, prenons pour base le schéma classique du néo-évolutionnisme, à savoir la progression des sociétés, à partir des bandes originelles, vers les tribus, les chefferies, puis l’État – qu’il soit redit ici que ces catégories ne me semblent guère satisfaisantes, et que le chantier de la classification des sociétés reste largement ouvert ; mais pour le point en discussion, on peut parfaitement en faire abstraction.
L’évolutionnisme contemporain, donc, dira que les bandes, sous réserve que certaines conditions soient remplies, tendent à se transformer en tribus, les tribus en chefferies et les chefferies en États. Il dira aussi qu’étant donné l’ancienneté et le nombre de sociétés existant à la surface de la planète, l’apparition des États était, à terme, sinon strictement inéluctable, du moins extrêmement probable, tout comme l’était l’élimination de toutes les formes sociales précédentes par lesdits États, ou en tout cas par certains d’entre eux.
Or une telle manière de présenter les choses semble inacceptable aux yeux d’un partisan de la contingence. Celui-ci rétorquera que ce n’est pas parce que les choses se sont passées ainsi qu’elles devaient fatalement le faire, et qu’il est outrageusement simplificateur, donc trompeur, de présenter la trajectoire ayant mené à l’État comme une trajectoire nécessaire ; pour preuve, il citera les innombrables exemples de sociétés n’étant jamais passées d’un stade au suivant, voire ayant parcouru le chemin évolutionniste à rebours, par exemple en faisant disparaître l’État alors que celui-ci s’était édifié. Si ce partisan de la contingence s’intéresse à l’anthropologie sociale, il citera probablement le cas des villages Kachin des hautes terres birmanes, qui oscillaient entre des structures plus aristocratiques et plus démocratiques sans qu’une flèche directionnelle globale ne se dégage. S’il est versé dans l’archéologie, il ne manquera pas de citer les nombreux exemples où flambées inégalitaires et aplanissements démocratiques se sont succédé tour à tour, en Europe de l’ouest des tumulus carnacéens à l’Âge du fer. Comment une telle liberté, une telle indétermination observée au niveau des sociétés serait-elle compatible avec la rigidité de la vision évolutionniste, qui présente (contre toute évidence ?) la montée des marches de son échelle, culminant avec le passage à l’État, comme une sorte de fatalité ?
La réponse, même si elle est en partie contre-intuitive, est en réalité très simple : les propriétés de la partie ne sont pas celles du tout, et un phénomène très faiblement déterministe lorsqu’on le regarde au niveau élémentaire peut au contraire être extrêmement contraint (et, à la limite au sens mathématique du terme, inéluctable) au niveau global. Dans mon commentaire sur James Scott, j’avais pris l’exemple du casino, où durant une soirée, chaque joueur peut connaître un sort très différent : certains seront ruinés, d’autres ressortiront enrichis, d’autres enfin regagneront à peu près l’équivalent de leur mise. Cette diversité de trajectoires individuelles n’est absolument pas contradictoire avec le fait que le propriétaire du casino, lui, terminera la soirée avec une probabilité d’enrichissement proche de 100% : au contraire, par un effet que je ne peux qualifier autrement que de dialectique, on peut dire que c’est précisément l’accumulation du nombre de hasards individuels au niveau des joueurs, qui accroit le degré de certitude de l’issue globale – l’excédent des mises sur les gains – qui concerne et intéresse le propriétaire.
Si l’on traduit l’exemple du casino dans le domaine de l’évolution des sociétés, on pourrait imaginer le modèle minimaliste suivant : toute société part au premier degré d’une échelle qui en compte plusieurs (quatre, dans la classification néo-évolutionniste évoquée plus haut). À chaque période, cette société possède une probabilité très élevée (disons, 98 %) de rester au degré qu’elle occupe. Mais elle a également une probabilité p1 de passer à l’échelon suivant, de même qu’une probabilité p2 de revenir à l’échelon précédent, s’il existe.
Faisons à présent tourner ce modèle pour un grand nombre de sociétés, et sur un grand nombre de périodes successives. Que constaterons-nous ? Si p2 est supérieur à p1, ne serait-ce que très légèrement, alors la plupart des tentatives de gravir l’échelle des formes sociales échoueront. Certaines sociétés parviendront à franchir quelques échelons, mais à terme, elles auront tendance à redescendre vers les degrés inférieurs. Pris globalement, le système restera « collé » à son état initial, dont seuls s’écarteront, et dans une mesure restreinte, quelques cas hors-norme. Inversement, si p1 est supérieur à p2, alors inévitablement, plus le nombre de sociétés et plus le nombre de périodes modélisées seront élevés, plus la probabilité que certaines d’entre elles parviennent à l’échelon de l’État sera forte — et, je le répète, à la limite, proche de 1, c’est-à-dire de l’inéluctabilité.
On peut aussi faire varier plus finement les hypothèses, et regarder ce qui se passe selon que la supériorité de p1 sur p2 est très affirmée ou, au contraire, seulement très légère. Dans le premier cas, les sociétés parvenues à un certain échelon auront beaucoup plus tendance à avancer à l’échelon suivant qu’à régresser à l’échelon inférieur. La trajectoire typique sera donc celle d’une ascension sinon régulière, du moins dépourvue de phases de recul. Ces reculs s’observeront seulement dans quelques cas rares, et une succession de reculs sera exceptionnelle. En d’autres termes, dans ce cas de figure, les trajectoires des sociétés individuelles, pour la plupart, ressembleront à la trajectoire globale de l’ensemble. En revanche, si p1 n’est que très légèrement supérieur à p2, alors on sera davantage dans le cas du casino, où les probabilités de gagner et de perdre sont très voisines (à Las Vegas, les casinos se vantent de restituer dans leurs machines à sous 99,5 % des mises sous forme de gain). Dès lors, la variabilité des trajectoires individuelles sera accrue. Le sentiment d’indécision, ou de liberté, à l’échelle de chaque atome (joueur ou société) sera au plus haut… ce qui ne l’empêchera pas d’être en partie fallacieux : la nécessité globale, quand bien même elle ne n’imposera que sur le très grand nombre, fera néanmoins loi. In fine, et quelles que soient les vicissitudes et les contingences, l’État, tout comme le propriétaire du casino sortiront vainqueurs.
Il va de soi qu’un tel modèle est une simplification outrageuse de la réalité sociale ; à supposer même que les échelons soient définis correctement, il n’y a pas de raison de supposer que les probabilités de comportement des différentes sociétés soient restées stables depuis les débuts de l’histoire humaine ; on pourrait également introduire les effets en retour de certains changements — un État tend à obliger ses voisins à s’étatiser à leur tour, soit pour lui faire pièce, soit parce qu’il les absorbe. Mais tous ces éléments supplémentaires de complexité, s’ils auraient leur place dans une représentation plus fine de l’évolution humaine, sont inutiles pour le point de raisonnement sur lequel je voulais attirer l’attention dans ce billet.
Et donc, pour enfoncer à nouveau le clou, la diversité des trajectoires spécifiques, en elle-même, ne réfute nullement la possibilité d’un déterminisme éventuellement très strict de l’évolution globale des sociétés. L’État a fini par s’imposer tant aux Kachin de Birmanie qu’aux « barbares » du Néolithique et des âges des métaux. Au demeurant, et de manière beaucoup plus concise, on peut aussi manier l’argument en sens inverse : pour expliquer que la forme étatique ait fini par devenir hégémonique à l’échelle de la planète, l’esprit scientifique ne peut guère se satisfaire d’une explication qui se contente, au bout du compte, de dire que l’humanité n’aurait finalement fait que gagner (ou perdre, selon les points de vue) au tirage d’un très improbable jackpot social et qu’il aurait suffi d’un peu plus de malchance (ou de chance) pour qu’elle en reste indéfiniment à des bandes égalitaires de chasseurs-cueilleurs.
Moi qui n’ai qu’une tête de bois largement réticente à l’appréhension intuitive des statistiques et autres probabilités, j’avoue avoir été subjugué par votre analogie et votre démonstration : une illumination ! Et pourtant, j’ai aimé la lecture des thèses de Graeber, même si j’ai davantage retenu le fait que des formes originales et oubliées d’organisation politique ayant existé de manière fonctionnelle autrefois, il n’était pas interdit de penser que l’on puisse en élaborer de nouvelles aujourd’hui.
La question que vous examinez dans ce billet me semble rejoindre, aussi, la cohorte épuisante des tentatives d’instrumentaliser, par l’interprétation, l’histoire du passé pour décider de l’avenir, comme s’il fallait se justifier, s’imposer, par l’onction d’un passé qui nous aurait été tu jusque là, ou comme si l’on ne pouvait pas bâtir du neuf sans déterrer d’abord des ruines à l’image de ce dont on rêve. J’adore l’histoire, j’y ai consacré une partie de ma vie, mais enfin, elle n’a pas besoin qu’on rende la mariée plus belle encore qu’elle ne l’est (surtout s’il s’agit de la parer d’artifices).
Enfin, je ne suis pas anthropologue, et peu familier des travaux concernant la typologie des organisations politiques que vous évoquez, mais le sujet m’évoque modestement un autre aspect, lié à l’histoire des techniques, disons. Même lorsque l’État fut clairement constitué (en Europe occidentale, mais sans doute un peu partout ailleurs), on peut considérer, sous un certain angle, que ses territoires essentiellement composés de nombreuses communautés villageoises relativement restreintes en taille, ont encore longtemps vécu sous un régime proche de celui de la tribu, l’influence de l’État se faisant peu sentir. Puis l’évolution des techniques permit progressivement à l’État d’étendre, de resserrer, de généraliser son emprise, jusque dans les plus petits détails du quotidien, et c’est un processus qui n’est certainement pas achevé. Or, l’histoire des techniques est un domaine à la fois contingent et où règne l’inéluctabilité : on ne sait pas quand tel « progrès » sera inventé ou disponible, mais il finira nécessairement par l’être un jour. Après, naturellement, nous restons libres de la manière dont on exploite ces fameux « progrès », ou du moins j’espère pouvoir le croire.
Merci pour cette réaction, et concernant l’emprise progressive de l’État, vous avez évidemment parfaitement raison. D’une manière plus générale, rien n’est plus déterminé par le progrès technique (et plus inéluctable sur le long terme) que l’unification progressive des sociétés humaines, depuis les petits groupes dispersés des chasseurs-cueilleurs jusqu’à la mondialisation actuelle – et qui est très loin d’être achevée.
Alain Cosnes, médaille Field, insiste sur la valeur des mathématiques en tant que modèles heuristiques, que ce soit en physique ou en « mécanique humaine ». Votre raisonnement anthropologique trouve des échos en mécanique quantique : le résultat d’une observation est probabiliste, c’est à dire au hasard dans des limites déterminables.
Au grand dam d’Einstein, Dieu, au niveau nanoscopique, joue aux dés. Alain Aspect l’a démontré expérimentalement. Toutefois, au niveau macroscopoque, les lois physiques, dans un système restreint, sont laplaciennes, déterministes. Les pommes tombent vers le bas selon une loi de vitesse bien déterminée, la physique, contre le wokisme, existe.
La température (Boltzman) est également une constante (transitoire mais constante sur un certain laps de temps), une sorte de moyenne stable d’impacts de molécules (d’air par exemple) en nombre si immense que la trajectoire d’une d’entre elle en particulier est indéterminable : le déterminé est produit par l’indéterminé.
Un système complexe est extrêmement sensible à ses conditions initiales : on parle souvent du battement des ailes d’un papillon qui déclencherait un ouragan. C’est vrai et faux : ce battement d’aile déterminera à quelle seconde de temps et de latitude/longitude où démarrera l’ouragan. Mais il reste extrêmement peu probable que la tempête se déclare aux pôles.
L’événement ayant précipité la chute des dinosaures fut la chute d’une météorite sur le Yucatan. Du point de vue des dinosaures, l’événement était hautement imprévisible. Du point de vue d’un astronome contemporain dotés d’outils de scrutation des profondeurs de l’univers, il l’est beaucoup moins.
Ainsi selon la taille de la boîte, la taille de l’espace causal observé (ou théorisé), un événement peut paraître ou contingent ou déterminé. Il faudrait encore (mais vous abordez d’une certaine manière le sujet) parler du hasard stochastique, i.e. comment le hasard crée de l’ordre, ne pas oublier non plus que nul ne sait ce qu’est le hasard, qu’il est impossible de créer du « pur » hasard (une Idée platonicienne). Pour en revenir à la quantique, certains doutent, malgré Alain Aspect que Dieu joue aux dés. Certes, Il joue aux dés, disent-ils, mais le résultat de Ses tirages ne nous paraît aléatoire que parce que nous ignorons la forme de Son jeu de dés.
Votre réflexion concerne l’Etat. Elle pourrait concerner le capitalisme, qui étrangement comme l’hydre se régénère sans cesse. (L’échec de tous les socialismes centralistes est désormais patent). Régénération simplement contingente, ou liée à des forces ou formes anthropologiques profondes, contre lesquelles il est inutile de lutter, sinon au moins réguler ?
Je veux bien répondre, mais y a‑t-il une question ?
Bonjour,
septième paragraphe, troisième ligne : “peu” (peut) ; et douze lignes plus haut : “alor” (alors)…
Voilà. C’était ma contribution, fort limitée, à un débat qui me dépasse. Mais j’aime bien la comparaison avec un casino, elle est très éclairante.
Marc Guillaumie.
Contribution fort bienvenue et dûment prise en compte !
Vu un autre brossage ligne 13 premier paragraphe avec “quelque temps” (sans “s” pour quelque… ) dans cette excellente mise au point sur le raisonnement à privilégier pour l’analyse du passé des sociétés humaines. L’image du Casino-Etat m’a fait penser à l’incroyable hésitation des Communards de 1871 à saisir l’argent de la Banque de France, le magot de l’Etat bourgeois de l’époque, illustrant les difficultés à venir pour franchir une nouvelle étape vers une société post-étatique, mais ceci est un autre débat.…
Coquille corrigée, merci pour votre vigilance — et effectivement, les Communards auraient dû faire sauter la banque, même si c’est un autre débat… encore que : on peut faire un peu de politique-fiction et se demander jusqu’à quel point cet acte aurait changé le cours des choses. Et là, on retombe des deux pieds dans le sujet du billet.
“La supériorité de P2 sur P1” s’évalue comment, par rapport a quoi ? En quoi l’Etat est il supérieur à la chefferie, et la chefferie a la bande ?
Attention, p1 et p2 ne sont pas des formes sociales, simplement des probabilités de passer de l’une à l’autre, et de l’autre à l’une. Donc la discussion que je mène là est totalement indépendante de celle que l’on peut (et que l’on doit) avoir par ailleurs sur l’éventuelle supériorité de certaines formes sociales sur d’autres. En d’autres termes, la question n’est pas ici de savoir si l’État est « supérieur » ou non aux formes qui le précèdent, mais si le passage à l’État est un aboutissement nécessaire, contingent, ou impossible de l’évolution sociale… et c’est là que les paramètres p1 et p2 entrent en scène.
Il me semble que pour comprendre pourquoi la probabilité de transition vers l’État (p1) finit par l’emporter sur celle du retour aux structures non étatiques (p2), il faut analyser les avantages que l’étatisation procure à une société par rapport aux bandes ou aux chefferies. Dans une perspective évolutionniste, l’État s’impose parce qu’il surclasse ses concurrents dans la gestion de l’énergie, de l’information et de la violence interne. A savoir : puissance militaire, efficacité économique (agriculture de rente et de stockage), résolution des conflits internes (confiscation du droit à la violence privée), gestion de l’information (écriture).
L’étatisation procure un avantage de puissance brute et de résilience systémique. Une fois que la densité démographique franchit un certain seuil et que l’agriculture de rente s’impose, le retour en arrière (p2) devient économiquement suicidaire et militairement fatal. L’État fonctionne comme un « piège à cliquet » (ratchet effect) évolutif : il procure la capacité d’une société à dominer son environnement et ses voisines, rendant son hégémonie planétaire statistiquement inéluctable.
Je suis bien d’accord avec vous, mais une chose à la fois ! Mon propos dans ce billet n’était pas d’expliquer pourquoi p1 > p2, mais d’attirer l’attention sur le fait que cette supériorité peut produire à la fois une variabilité (i.e. une contingence, au moins apparente) des trajectoires individuelles, et un très fort déterminisme de la trajectoire globale.
OK, il y a de la friture sur la droite (ou plutôt la courbe) de régression. En biologie, ces fluctuations sont souvent dues aux erreurs inhérentes à la mesure elle-même. En SHS ? Par exemple, la décadence et la chute de l’empire romain d’occident me paraît un exemple intéressant. Il ne contredit pas du tout la trajectoire, mais constitue bien un p2 si j’ose dire, non ?
PS Où anticipez-vous l’arrivée de la courbe ? Je la vois bien dans certains films d’anticipation (Terminator, Interstellar…)
Oui, la chute de l’Empire romain (ou celle de l’empire Carolingien) est un exemple de ce que j’avais en tête avec la régression vers une forme antérieure – même si évidemment, c’est à très grands traits, et que comme toujours, la réalité est un peu plus compliquée que cela. Quant à l’avenir, ma foi, je suis raisonnablement optimiste à long terme — je ne vois pas pourquoi la tendance profonde des sociétés humaines à accroître l’échelle de leur organisation aurait atteint son maximum avec les entreprises multinationales privées et les États nationaux. Pour l’avenir immédiat (et sans doute un peu médiat aussi), en revanche, mieux vaut sortir les bottes de pluie, les égouts sont en train de refluer.
Ou Matrix … (voir mon post plus bas)
J’ai relu il y a peu le dernier chapitre de “Le geste et la parole” d’André Leroi-Gourhan, “La liberté imaginaire et le sort de l’homo sapiens”. Il est fascinant de considérer comment dès le mitan des années 60 il pose déjà la question de “l’arrivée de la courbe”…
Merci pour cet article
C’est le principe de la loi des grands nombres.
Absolument, et j’aurais d’ailleurs été avisé d’utiliser cette formulation. Le truc, c’est que concernant les sociétés et l’histoire, la plupart des spécialistes refusent catégoriquement de l’envisager ainsi. Ils se focalisent sur les particularités pour considérer chaque événement comme unique, et cachent ainsi la forêt du déterminisme derrière les arbres de la contingence.
Bonjour à tous,
Avant de réagir directement au contenu du post je me dois de préciser d’où j’écris. Je ne suis pas universitaire ou journaliste scientifique, mais élu local, maire d’une petite commune en Isère (env. 2000 hab.) et en quelque sorte “lecteur-chercheur amateur”. Si je commence par cette précision c’est que, du fait de cette position (au coeur d’une très modeste maille de notre édifice institutionnel), le débat “hasard vs nécessité” déborde pour moi du champ du débat scientifque pour déterminer en profondeur le sens de mon engagement et de ma recherche. Je commence par forcer un peu le trait de l’alternative pour éclairer ce point :
H1) Si l’évolution n’est rien d’autre que le déploiement de lois d’airain s’empilant les unes sur les autres, alea jacta este, les formes sociales sont de toutes façons condamnées à se succéder les unes les autres, certes avec des hésitations, parfois quelques séquences de recul apparent (comme le déclin de la civilisation antique, ou avant celui des grands empires du 2ème millénaire avant JC, etc.). Au final, peu importe ce que nous cherchons à faire au sein des institutions — qui n’en font jamais assez pour nous sauver du dérèglement climatique ou de l’effondrement de la biodiversité — tout au plus nous pouvons imaginer accélérer ou ralentir un peu ce qui de toute façon adviendra tôt ou tard. Auquel cas, au vu de toutes les courbes à considérer (complexité ++ => consommation d’énergie ++ => exctraction et consommation de matière ++ => déchets et pression sur les écosystèmes ++ etc.) il est clair que nous n’en avons plus pour longtemps (à l’échelle des générations) à vivre dans le monde que nous avons connu. L’espèce humaine deviendra de plus en plus une espèce “eusociale”, et si je reprends les références cinématographiques évoquées, “Matrix” donne une image assez parlante de cet horizon. Restent à voir ce que pourraient bien être les pillules bleues et rouges entre lesquelles nous aurions à choisir pour peu qu’il demeure un quelconque choix…
H2) Cette 2ème hypothèse est celle des “relativistes” qui refusant de reconnaître la constance de certaines forces qui structurent l’évolution imaginent le monde comme une page blanche, où il suffirait je ne sais quelle conversion ontologique ou révolution de l’imaginaire pour, d’un coup d’un seul, pouvoir le réorienter dans la bonne direction, ou alors s’en remettre à la bonne fortune d’un renversement des hasards pour espérer d’autres lendemains.
Posée ainsi, même de façon un peu moins caricaturale, cette alternative m’a toujours donné le sentiment de me laisser au milieu du gué.
D’une part elle ne permet pas de fonder une éthique de l’action (et oui, nous avons bien besoin de représentations scientifiques pour fonder une éthique, elles ne sont pas suffisantes, mais elles sont nécessaires).
D’autre part, sur un plan scientifique, elle me semble éluder un phénomème me semble-t-il essentiel au coeur de l’évolution : l’évolution des “lois” elle-même, ou plutôt le phénomène d’émergence de nouvelles lois quand un système franchit certains seuils de complexité, et l’émergence de quelque-chose que faute de mieux nous appelons “intention”.
Enfin je relève (ou alors je n’ai pas cherché aux bons endroits) la faiblesse de la recherche sur l’histoire de nos institutions, non pas considérées en elles-mêmes (histoire ou préhistoire de la famille, de la religion, guerre, l’Etat, la monnaie, etc.) mais comme processus ancré dans le monde vivant préhumain, devenant la matrice-relais par laquelle l’évolution opère pour les espèces vivantes à la fois sociales et individuées. Au sein des théories de l’évolution ont souvent été opposés les tenants de la sélection à l’échelle de l’individu (gènes — parentèle) et les tenants de la sélection de groupes. Si nous considérons l’option de la “sélection multi-niveaux” nous pouvons alors voir se dessiner les mécanismes qui alimentent la grande roue de l’évolution, repérer les deux facettes du jeu institutionnel, “l’institué agissant”, au nom des impératifs de sélection à l’échelle du groupe”, et le foisonnement des “agir instituant” (ou à visée instituante), au nom des impératifs de survie, de reproduction et plus largement de “vie bonne” qui pèsent sur tous les individus.
Il ne m’est pas possible de répondre en détail à un commentaire aussi long, et qui ouvre des questions qui découlent de mon article, mais qui le dépassent largement. Je dirai donc simplement deux choses.
Pour commencer, effectivement, la réalité est composée d’une part de contingence, sur laquelle l’action humaine a prise, et d’une part de nécessité, qui finira par s’imposer d’une manière ou d’une autre. Un des objets de la science des sociétés est de tenter de déterminer le poids relatif de l’une et de l’autre. Mais dans cette recherche, ce qui nous ferait plaisir ou non est un très mauvais critère.
L’autre aspect, c’est que s’il est difficile de mettre au jour les déterminismes pour le passé, c’est encore plus difficile pour le présent et l’avenir. Le point de vue du scientifique est une chose, celui de l’homme d’action en est une autre, et c’est justement parce que des millions d’individus entreprennent de modifier la société dans un sens ou un autre en étant convaincus de la justesse de leur action que le résultat finit par s’imposer. Donc, bien évidemment, il faut s’efforcer de ne pas agir à l’aveuglette (et tel était le projet du marxisme et de son socialisme qui se voulait « scientifique »), mais il y a un degré auquel ce n’est qu’en agissant que l’on peut savoir, après coup, si cette action correspondait à certaines possibilités et nécessités, ou si au contraire elle s’y heurtait.
Je vous remercie pour toutes ces réponses, et désolé pour la longueur du commentaire, pas toujours simple de condenser avec des sujets complexes. Entre hasard et nécessités la question centrale est bien celle de la mise à jour des grands ressorts de l’évolution des sociétés humaines. Concernant l’avènement des institutions humaines considérées comme réponse évolutive globale (et pas une à une : famille-parenté, religion, etc.) certains chercheurs et travaux ont-ils exploré cette piste ? Dans “Les structures fondamentales des sociétés humaines” B. Lahire cherche les ancrages des institutions humaines dans le monde vivant en les associant aux rituels, eux-mêmes découlant des comportements stéréotypés du type “soumission”, “dissuasion”. Mais cela me semble limiter leurs effets à la régulation des relations inter-individuelles, or il me semble que le rôle évolutif de ce phénomène est bien plus large.
“et d’une part de nécessité, qui finira par s’imposer d’une manière ou d’une autre.” Sur quoi reposez-vous pour affirmer cela ?
Allez, une petite citation (au hasard ?) : « Le développement politique, juridique, philosophique, religieux, littéraire, artistique, etc., repose sur le développement économique. Ils réagissent tous les uns sur les autres et sur la base économique. Il n’est pas vrai que la situation économique est la seule cause active et que tout le reste n’est qu’un effet passif. Mais il y a une action réciproque sur la base de la nécessité économique qui finit toujours par l’emporter en dernière instance. »
Une autre ? « Les hommes font eux-mêmes leur histoire, mais jusqu’ici pas avec une volonté générale suivant un plan d’ensemble, même lorsqu’il s’agit d’une société donnée et tout à fait isolée. Leurs efforts s’entrecroisent et, justement à cause de cela, dans toutes ces sociétés domine la nécessité dont le hasard est le complément et la manifestation. La nécessité qui se fait jour à travers tous les hasards, c’est de nouveau finalement la nécessité économique. »
On s’arrête là ?
???? 😂 la condescendance pour répondre avec une citation qui ne vous donne absolument pas raison. Si vous ne voulez pas de critiques, il n’y a pas de problèmes. Supprimons mes commentaires et coupons court à la discussion. Bonne journée.
Je m’en voudrais de supprimer vos interventions.
Engels n’a jamais été dualiste, il ne sépare pas la réalité de cette manière, pour lui c’est intrinsèquement lié. Encore une fois, vous séparez l’action humaine de la loi économique et je pense que c’est trop mécanique de résonner ainsi. Nos actions, nos erreurs, nos volontés etc. s’entrecroisent et produisent cette nécessité historique. La nécessité n’est pas extérieure à la contingence, elle se réalise par elle et à travers elle.
Dans une perspective dialectique, le changement interne naît des contradictions internes d’un système, mais vous semblez présenter la nécessité comme une force extérieure, une loi mathématique froide, et non le résultat de dynamiques conflictuelles intérieures au corps social. Le moteur de l’histoire, c’est la lutte des classes (je pense que nous devrions être d’accord sur ce point, non?), mais la praxis est le moyen par lequel la société se met en mouvement, les structures elles-mêmes étant le résultat de la praxis. Ces structures économiques sont des forces lourdes, certes, mais elles n’ont aucun pouvoir sans l’activité humaine, et n’ont aucune existence objective en dehors de l’activité humaine. L’économie n’est pas de la physique, c’est un rapport social vivant.
Pour vous, les humains agiraient à l’aveugle, et la nécessité historique viendrait d’elle-même balayer les efforts. Or, c’est l’action consciente des êtres humains qui brise l’aveuglement de la nécessité (la conscience de classe…). En prétendant qu’on ne sait si l’on réussit ou non “qu’après coup”, vous niez l’idée même d’une action historique consciente et planifiée… “… Les lois de leur propre pratique sociale qui, jusqu’ici, se dressaient devant eux comme des lois naturelles, étrangères et dominatrices, sont dès lors appliquées par les hommes en pleine connaissance de cause, et par là dominées. La vie en société propre aux hommes qui, jusqu’ici, se dressait devant eux comme octroyée par la nature et l’histoire, devient maintenant leur acte propre et libre. Les puissances étrangères, objectives qui, jusqu’ici, dominaient l’histoire, passent sous le contrôle des hommes eux-mêmes. Ce n’est qu’à partir de ce moment que les hommes feront eux-mêmes leur histoire en pleine conscience ; ce n’est qu’à partir de ce moment que les causes sociales mises par eux en mouvement auront aussi d’une façon prépondérante, et dans une mesure toujours croissante, les effets voulus par eux. C’est le bond de l’humanité du règne de la nécessité dans le règne de la liberté.”
Donc, pour prouver que je me trompe en voyant le règne de la nécessité dans l’évolution sociale passée, vous fournissez une citation d’Engels qui explique que c’est seulement par la collectivisation future des moyens de production que « les puissances étrangères, objectives, qui, jusqu’ici, dominaient l’histoire, passent sous le contrôle des hommes eux-mêmes » et que s’effectuera « le bond de l’humanité du règne de la nécessité dans le règne de la liberté. »
Et après, vous vous plaignez que je ne discute pas sérieusement ?
Bonjour à tous,
Lors d’une critique élogieuse méritée à mon sens de votre part concernant le livre de Bernard Lahire “Les structures fondamentales des sociétés humaines “, vous écrivez : “Ajoutons à cela une idée qui traverse l’ouvrage de part en part, mais sur laquelle on ne saurait trop insister : si l’espèce humaine, tout comme n’importe quelle espèce vivante, a dû et devra encore composer avec les déterminismes qui pèsent sur son existence, sa capacité à produire une culture cumulative lui permet également de s’émanciper, partiellement ou totalement, de ces déterminismes.” Il me semble que cette question de fond — culture cumulative /émancipation comme échappements aux déterminations — est des plus fragiles du point de vue matérialiste. Je ne comprends clairement pas l’émergence d’une baguette magique dans la chaîne des causalités chaotiques. Pouvez-vous nous éclairer ? Merci.
C’est là une bien vieille idée, et qui n’a rien d’original. Je vous recopie un passage de l’Anti-Dühring, d’Engels : « Hegel est le premier qui ait exposé exactement le rapport de la liberté et de la nécessité. Pour lui, la liberté est l’intelligence de la nécessité. “La nécessité n’est aveugle que dans la mesure où elle n’est pas comprise.” La liberté ne consiste pas dans une indépendance rêvée à l’égard des lois de la nature, mais dans la connaissance de ces lois et dans la possibilité, donnée par là même, de les mettre en œuvre méthodiquement en vue de fins déterminées. (…) La liberté consiste donc dans l’empire sur nous-mêmes et sur la nature extérieure, empire fondé sur la connaissance des nécessités naturelles. »
Tiens je tombe à l’instant sur une magnifique citation de Francis Bacon (1561–1626) que je ne connaissais pas : « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant ».
Je ne connaissais pas cette variante, mais ai en-tête celle-ci qui semble en dériver : “Avant d’apprendre à dominer la nature, apprends à lui obéir”… citation mise dans la bouche de Guillaume de Baskerville (allias Sean Connery) dans “Le nom de la rose” de JJ Annaud d’après le roman d’Umberto Eco.
Je me permets ce petit commentaire : la dialectique et la praxis sont complètement absents de cette réflexion, qui oublie l’homme en tant que sujet de l’histoire et qui réifie bien trop les structures, et qui oublie que les structures sont elles-mêmes praxis et créées et organisées par les humains.
C’est du positivisme statistique d’inspiration bourgeoise, sans vouloir vexer qui que ce soit. Je ne vois pas comment on peut prétendre avoir une réflexion marxiste et penser d’une telle manière, il n’y a pas de honte à penser autrement que les marxistes et que Marx lui même, ce n’est pas un drame.
Par ailleurs, votre définition de la dialectique est à revoir. La dialectique marxiste n’est pas l’addition de millions de comportements individuels aléatoires qui s’annulent. La dialectique, c’est le mouvement né de la contradiction interne d’un système (le conflit capital-travail par ex).
Dans votre réflexion, les classes sociales n’existent pas, les rapports d’exploitation n’existent pas, l’action révolutionnaire ou la résistance des peuples contre l’État sont réduites à des variables… C’est presque une insulte à la pensée de Marx (de prétendre être marxiste en pensant ainsi) pour qui l’émancipation sociale est le produit d’une prise de conscience politique et d’un combat acharné, pas d’un tirage de dés favorable. C’est littéralement de la sociologie quantitative bourgeoise repeinte en rouge que vous faîtes ici.
Pour Marx, les formes politiques (comme l’État par ex) et les structures sociales ne flottent pas dans le vide : elles sont déterminées en dernière instance par l’infrastructure matérielle (les outils, la technologie, le mode de production, la division du travail), et votre réflexion remplace le matérialisme économique par un idéalisme probabiliste.
La dialectique marxiste accorde une grande importance au passage du quantitatif au qualitatif. Une accumulation de petits changements quantitatifs finit par provoquer une rupture brutale, un saut qualitatif (comme une révolution, un changement d’époque par ex)… ici vous présentez le passage à l’État comme un glissement statistique progressif. Or, passage à l’État ou au capitalisme n’est pas une simple continuité probabiliste réussie. C’est une rupture violente. L’émergence de l’État suppose l’expropriation des producteurs, la destruction des anciens liens de parenté tribaux et la création d’un appareil spécial de coercition (armée, prisons, etc.).
En lissant l’Histoire sous forme de statistiques de casino, vous niez le concept dialectique de rupture et de révolution !! Vous appliquez une vision téléologique occidentale où toutes les sociétés convergent nécessairement vers la forme étatique moderne, or il existe des trajectoires historiques plurielles. L’affirmation selon laquelle l’hégémonie mondiale de la forme étatique relèverait d’une inéluctabilité statistique, comparable à la certitude mathématique qu’a un propriétaire de casino de l’emporter à la fin de la nuit, constitue un aveuglement historique et théorique majeur au regard de la méthode marxiste. Réduire l’universalisation de l’État à un jeu de probabilités objectives où chaque société humaine aurait lancé des dés dans son coin, isolée des autres, revient à effacer le moteur le plus brutal et le plus concret de l’Histoire moderne : la praxis conquérante, coloniale et impérialiste de l’Occident.
Dans la réalité matérielle, la disparition des sociétés sans État ou leur intégration forcée dans des structures étatiques n’a pas été le fruit d’une loi des grands nombres ou jsp quoi s’appliquant pacifiquement au cours des millénaires. Elle a été le produit direct de la violence armée et de l’expropriation économique (= praxis)… L’expansion du mode de production capitaliste, et des structures étatiques nécessaires pour le protéger, s’est faite par le fer et le sang. La violence n’est pas un accident de parcours probabiliste, elle est un agent économique actif.
Vous faites du structuralisme probabiliste et c’est une erreur méthodo fondamentale : vous ignorez la nature asymétrique et impérialiste du développement historique.
Le Manifeste du Parti Communiste soulignait déjà en 1848 que la bourgeoisie, poussée par le besoin permanent de conquérir de nouveaux marchés, force toutes les nations à adopter son propre mode de production sous peine de mort, les contraignant à introduire chez elles ce qu’elle appelle la civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises et étatisées. De nombreuses théories marxistes de l’impérialisme ont confirmé que l’État moderne ne s’est pas diffusé par simple contagion statistique, mais par la colonisation directe, le tracé arbitraire de frontières, l’écrasement militaire des systèmes communautaires traditionnels et l’imposition de structures fiscales et bureaucratiques destinées à soumettre les peuples aux nécessités du marché capitaliste mondial.
En fait, vous dépolitisez l’histoire en transformant des guerres d’agression, des spoliations de terres et des massacres coloniaux en un inoffensif tirage de dés, c’est pas ouf quoi. Vous claquez votre méthode sur le positivisme des sciences naturelles… l’histoire y est vue comme un système clos régi par des lois de probabilités fixes. Or, les lois économiques et sociales sont historiques et transitoires. La loi de la valeur ou l’émergence de l’État ne sont pas des lois physiques universelles ; ce sont des régularités qui n’existent que dans des modes de production spécifiques et qui disparaissent avec eux.
Par ailleurs, chez Marx, on ne peut comprendre une partie, là une société, qu’en fonction du tout ‚donc là le système-monde, le marché mondial, les interactions impérialistes. L’évolution n’est pas l’addition statistique d’atomes isolés, c’est n’importe quoi de penser la politique et le social de cette manière et de nier la totalité.
Pour vous, le changement social se fait par accumulation de chances favorables, et le mouvement vient d’une formule mathématique extérieure au système… Sauf que le mouvement vient de la contradiction interne qui est immanente. C’est le conflit structurel entre les classes ou entre forces et/ou rapports de production qui produit « l’énergie » du changement.
Votre réflexion est presque anti-marxiste parce qu’il est anti-praxis, et nie l’idée de conscience collective. Pour vous, les êtres humains subissent la loi des grands nombres, qu’ils soient conscients ou non, le résultat global est garanti… sauf que conscience de classe et l’organisation politique (la praxis) sont des facteurs qu’on ne peut pas nier (+ si la conscience fait défaut, l’Histoire ne progresse pas vers l’étape suivante, elle peut régresser ou s’effondrer… socialisme ou barbarie etc.). Le déterminisme statistique de votre réflexion élimine la responsabilité politique des acteurs.
Vous faites disparaître la base matérielle (la production, les terres, les outils, les classes sociales) pour ne garder que des formules probabilistes. Je rappelle la réflexion de Lénine qui montre que cette manie de vouloir mathématiser le social aboutit à une neutralisation politique. En transformant les conflits de classes en ajustements statistiques ou en probabilités d’évolution, on élimine la politique révolutionnaire.
Vous parlez de l’État comme d’une entité anhistorique, une sorte de boîte noire où d’échelon final, vers lequel convergent les probabilités. Or, l’État n’est pas un but en soi ou une forme naturelle de complexité sociale (Marx + Engels). C’est le production historique d’une société qui s’est empêtrée dans une contradiction de classes insoluble et qui a besoin d’une force publique empêcher ces classes de s’entre-détruire. C’est une organisation humaine, pratique, collective. Vous effacez la fonction politique et sociale de l’État pour en faire un simple produit d’émergence statistique : c’est une forme de fétichisme de l’État qui lui donne une nécessité quasi métaphysique. + Vous adoptez la méthodo de l’individualisme méthodologique (sociologie bourgeoise et libérale).
Le marxisme refuse catégoriquement de penser des sociétés comme des atomes isolés jetant des dés en parallèle. Les sociétés humaines n’évoluent pas dans des couloirs de probabilités étanches : elles coévoluent, s’influencent, s’échangent des techniques, se font la guerre et s’intègrent dans des totalités (comme le mode de production féodal ou capitaliste par exemple)…
Pour le matérialisme historique, le moteur de la transition d’un stade social à un autre est le conflit entre le développement des forces productives (outils, compétences, démographie, etc.) et les rapports de production existants (la propriété, la hiérarchie, etc.) qui finissent par devenir des entraves. Selon vous, qu’est-ce qui faire qu’une société a une probabilité de passer à l’échelon supérieur ? Vous n’en dites rien. Selon votre réflexion, le mouvement est extérieur au système économie réel, et est dicté par une formule probabiliste. En remplaçant les contradictions matérielles internes par des coefficients de transition issue du hasard, vous évacuez le cœur de la théorie marxiste sur le changement historique. C’est un déterminisme abstrait sans base matérielle définie, et qui oublie du coup de préciser ce qui fait que cette base matérielle existe.
C’est une vision de technocrate bourgeois qui regarde la société depuis un laboratoire, et non celle d’un révolutionnaire engagé dans la lutte, or quand on est marxiste, on est révolutionnaire. Vous videz le marxisme de sa substance matérielle et conflictuelle. Marx reprochait déjà cela aux économistes bourgeois de son temps : transformer des catégories historiques et transitoires (tels que l’État) en lois éternelles et mathématiques, sous prétexte de faire de la “science pure”.
Dans la logique dialectique (formalisée par Hegel et reprise par Marx, je vais pas vous faire un cours, puisque vous êtes vous-mêmes “marxiste” mdr), on retrouve une distinction fondamentale entre la possibilité et la nécessité. Une chose peut être possible statistiquement (sur un tableau blanc), mais elle devient nécessaire que lorsque toutes ses conditions matérielles d’existence sont réunies dans la réalité. En disant que l’émergence de l’État relève d’une certitude mathématique, vous faites de la nécessité une force magique, presque téléologique. Pour Marx, l’État n’est pas apparu parce que les probabilités se sont accumulées, mais parce que des conditions matérielles précises (ex : le développement des forces productives permettant un surproduit social, l’apparition de la propriété privée, la division du travail, etc.) ont rendu les rapports égalitaires antérieurs techniquement impossibles à maintenir. Remplacer les conditions matérielles de possibilité par des probabilités formelles, c’est de l’idéalisme.
Les structures sociales et politiques (comme l’État ou le Capital) ne s’imposent pas par des mécanismes extérieurs, mais par l’idéologie et l’aliénation. L’État moderne se maintient parce qu’il produit une superstructure juridique et culturelle qui fait passer l’intérêt de la classe dominante pour l’intérêt général (lire Gramsci…). Pour vous, la superstructure idéologique n’existe pas. Les humains agissent de manière mécanique sans que le texte ne prenne en compte la manière dont les structures dominantes façonnent la conscience même des acteurs pour bloquer ou dévier les trajectoires historiques. En éliminant la subjectivité aliénée, vous éliminez le combat idéologique, qui pourtant est un aspect crucial de la lutte des classes (donc le nom du blog me paraît assez drôle).
Marx a formellement rejeté l’idée que sa théorie du matérialisme historique soit une marche fatale, que toutes les sociétés humaines devraient obligatoirement suivre. Et bien que vous sembliez prétendre intégrer la diversité des trajectoires locales, votre conclusion (l’inévitabilité de l’État mondial) réintroduit par la fenêtre le vieux schéma évolutionniste unilinéaire bourgeois. Il postule que, peu importent les spécificités culturelles et géographiques des différents continents, différentes régions, le rouleau compresseur des lois de probabilités ramène tout le monde à la même forme étatique, c’est nier la théorie marxiste du développement inégal et combiné, qui montre que l’histoire avance par bonds, par bifurcations et par influences mutuelles complexes, et non par une convergence probabiliste standardisée.
Je vais faire ma léniniste, mais pour Lénine, si une opportunité historique se présente pour l’humain, même si elle ne représente qu’une chance sur un million, le rôle du parti d’avant-garde et du prolétariat n’est pas d’attendre que la loi des grands nombres s’accomplisse, mais de s’engouffrer dans cette chance pour “forcer le destin” : c’est de la praxis, de l’organisation collective. L’histoire n’est pas un glissement progressif et prévisible, c’est une succession de crises, de bifurcations et de moments opportuns. Croire en cette chance infime, c’est redonner au sujet humain sa capacité d’action.
Les institutions, l’État, les lois, etc. ne sont pas des données mathématiquement neutres. Ce sont des formes sociales cristallisées, créées par le travail et les luttes des générations passées. Dans votre modèle, les règles du jeu existent avant les joueurs et s’imposent à eux de l’extérieur, pouf comme par magie. Or, ce sont effectivement bien les humains qui créent les règles du jeu par leur praxis matérielle, même s’ils finissent par oublier qu’ils en sont les auteurs (aliénation, fétichisme). L’État moderne n’est pas apparu parce que la statistique existait, mais parce qu’une classe sociale a activement et consciemment bâti un appareil de coercition pour protéger ses intérêts matériels.
Si la structure était absolue et régie par des probabilités fixes, aucune révolution ne serait jamais possible. Désolée de vous apprendre que quand on est marxiste, on est révolutionnaire et on croit au changement par la praxis. L’organisation du capitalisme crée ses propres fossoyeurs (le prolétariat). L’organisation politique consiste à exploiter ces contradictions pour faire sauter la structure de l’intérieur. Lénine refuse de voir la société comme une somme de comportement individuels passifs qui s’annulent. Pour lui, la dialectique se déploie lorsque la conscience de classe unifie ces comportements individuels en une force collective consciente capable de briser le “déterminisme”. Les lois historiques ne sont que des tendances, il n’y a aucune fatalité. Si le prolétariat ne s’organise pas, si la praxis fait défaut, la structure capitaliste ne passera pas sagement à l’étape suivante par un glissement statistique. Elle peut pourrir sur place, engendrer le fascisme, la guerre impérialiste ou la destruction pure et simple des forces productives. La politique c’est un art de la conjoncture et du moment opportun, et non une science de l’attente statistique.
Heureux de voir qu’il s’agit d’un « petit » commentaire, et un peu inquiet d’imaginer ce qu’il serait advenu dans le cas contraire. Pour le reste, je ne suis pas du tout vexé que vous pensiez que mon billet procède d’un « positivisme statistique d’inspiration bourgeoise ». J’espère qu’en sens inverse vous ne serez pas vexée si je vous dis que votre commentaire montre simplement que vous n’avez rien compris à ce que j’essayais d’expliquer (et pas beaucoup plus, serais-je tenté d’ajouter, aux autres auteurs que vous évoquez) ?
Que d’émotion, que de violence dans un blog dédié à la réflexion et à l’échange d’idées. J’avoue, cher CD, que ça me change bcp du blog de l’ARM, où l’ambiance était plutôt à la rhubarbe et au séné ! Mais ça ne me gêne pas, tant qu’on ne franchit pas les limites de l’invective et de l’injure (quoique là, on s’en rapproche). Vous dites que la dame n’a rien compris, moi je n’ai rien compris à son gloubi-boulga marxiste-léniniste où le matérialisme et le structuralisme voisinent avec l’idéalisme probabiliste. Il y a trop de ‑ismes pour ma tête de physiologiste…
Je m’efforce de répondre de manière argumentée et courtoise à tout interlocuteur qui s’exprime de même.
Mais où se trouve la “violence” que vous évoquez ? J’émets simplement un avis sur un article que j’ai lu. Je n’ai rien de personnel à l’égard de l’auteur, pas la peine de s’insurger. M’enfin bref
Par ailleurs, il serait plus pertinent de répondre avec de véritables arguments plutôt qu’un simple “vous n’avez rien compris”, ça je vous l’accorde sans aucun problème 🙂
Héloïsation vous écrivez : “pour Lénine, si une opportunité historique se présente pour l’humain, même si elle ne représente qu’une chance sur un million, le rôle du parti d’avant-garde et du prolétariat n’est pas d’attendre que la loi des grands nombres s’accomplisse, mais de s’engouffrer dans cette chance pour “forcer le destin” […]”. Je n’ai pas lu assez d’écrits marxistes pour avoir une opinion autorisée mais il me semble qu’un marxiste dirait plutôt : “l’action révolutionnaire transforme la réalité lorsque les conditions d’une telle transformation sont réunies”. Il faut que “le fruit soit mûr”, sinon, nous n’avons affaire qu’un acte romantique et utopique. Je ne crois donc pas que l’approche probabiliste, qui n’a jamais exclu le rôle de l’action, de la prise de risque, etc. (bien au contraire) soit ici hors de propos, même pour un marxiste.
“l’action révolutionnaire transforme la réalité lorsque les conditions d’une telle transformation sont réunies”. oui effectivement, je suis tout à faire d’accord avec vous, il me semblait l’avoir précisé dans mon “petit” (très long en réalité, mais j’ai toujours tendance à aller trop loin) commentaire, je ne m’écarte pas du matérialisme… dans mon commentaire, je dis même : “Pour Marx, les formes politiques (comme l’État par ex) et les structures sociales ne flottent pas dans le vide : elles sont déterminées en dernière instance par l’infrastructure matérielle (les outils, la technologie, le mode de production, la division du travail)”, je parle aussi de “moments opportuns”. Désolée pour la confusion.
Je ne dis pas que l’approche probabiliste n’est pas pertinente, mais cette approche doit, selon moi, aller plus loin que ce que propose l’article, qui met en avant des choses intéressantes. Comme chez beaucoup de déterministes, il y a selon moi une tendance à bien trop réifier les structures, et je pense que c’est de là que part mon désaccord avec de nombreux points de cet article.
Vous êtes tellement percluse par votre soi-disant “dialectique marxiste” que vous nous donnez des exemples de contradiction jusque dans vos propres arguments.
“les lois économiques et sociales sont historiques et transitoires.”
Et quelques lignes plus haut :
“les structures sociales ne flottent pas dans le vide : elles sont déterminées en dernière instance par l’infrastructure matérielle […]”
Donc l’influence de l’infrastructure matérielle sur les organisations sociales est une loi universelle (non historique et non transitoire pour reprendre vos mots) ? Ne feriez-vous pas finalement preuve d’un peu de positivisme ?
Je me permets de poster une réponse avant notre hôte (qui ne m’en voudra pas, j’espère).
L’élaboration d’une culture cumulative, l’effet cliquet que j’évoquais plus haut, est un aspect essentiel de l’évolution des sociétés historiques, et j’irai même au-delà, un aspect essentiel du processus de l’hominisation.
Je poursuis l’échange… Tout à fait. D’une certaine façon les civilisations humaines émergent et se développent en appui sur un double legs :
— un legs matériels, l’ensemble des outils, des aménagements (le feu aurait été le 1er “outil” massif d’aménagement du territoire bien avant le néolithique), puis de tous nos bâtiments, appareils et toutes nos infrastructures ;
— & un legs idéel, l’ensemble de nos connaissances, de nos croyances, de nos récits, de nos savoir-faire.
Ce double legs permet aux sociétés humaines non seulement de s’adapter à leurs milieux, mais de le transformer, d’une part en maîtrisant peu à peu les lois qui les régissent (à toutes les échelles d’organisation, physique des particules, biologie, génétique, astrophysique, etc.), d’autre part en mobilisant l’énergie nécessaire pour opérer ces transformations. A un point tel que désormais pour certains nous sommes entrés en anthropocène, l’humanité devenant elle-même la principale force s’appliquant sur la Terre.
La question qui se pose est donc bien de savoir comment, d’une certaine façon, alors que nous observons l’emballement et la montée en tension du monde, il est possible d’envisager une prise quelconque sur la courbe évolutive de notre civilisation ? Mon hypothèse est que pour les espèces sociales et très individuées (l’espèce humaine représente la pointe avancée de cette branche du vivant) c’est le fait proto-institutionnel lui-même, ouvrant avec l’hominisation sur l’ensemble de notre édifice institutionnel (parenté — famille, religion, hiérarchies… puis Etat, monnaie, etc.), qui devient la matrice par laquelle opère le processus sélectif, combinant impératifs de survie et de reproduction à l’échelle des individus et à l’échelle des groupes puis des sociétés. Mais le prix à payer pour des Etats de plus en plus puissants et efficaces est le rabaissement progressif des individus (disons plutôt de la plupart) à un rôle de rouage de leur grande machinerie. Nous sommes comme pris dans un processus d’autodomestication dans ce sens. “L’institué agissant” est de plus en plus puissant, “l’agir instituant ou destituant” de plus en plus impuissant. Le problème est que si pour répondre au moindre de nos besoins élémentaires (ne serait-ce que manger ou se sentir en relation avec autrui) nous avons besoin d’un empire, il nous faudra bien tolérer un quelconque “empereur”.
Le progrès technique, les possibilités qu’il libère mais aussi les problèmes qu’il engendre, fait que la satisfaction des besoins des humains exigent un niveau toujours plus élevé (large) d’organisation. Mais il y a d’autres organisations que les empires et d’autres formes de gouvernement que la monarchie…
Bonjour,
Merci pour ce billet. Quelques réflexions succinctes et provisoires.
1. La réflexion, en sciences sociales, sur l’articulation entre l’échelle individuelle (marquée par la contingence) et l’échelle collective (marquée par le déterminisme) pâtit souvent de la personnification des institutions, qui s’exprime typiquement dans l’expression “choix de société”. Mais il est difficile, comme le note Bruno Guillaud-Bataille, de maintenir une éthique de l’action dans un cadre déterministe.
2. La mise en cause du caractère nécessaire des évolutions sociales me paraît directement liée au constat évident des limites du progrès tel qu’il est pensé dans nos sociétés, pour des raisons environnementales notamment. A cet égard, je ne suis pas sûr de partager votre “optimisme” sur la poursuite, à long terme, de l’accroissement du degré d’organisation des sociétés humaines : qui dit organisation dit flux de matière, qui dit flux de matière dit matière, et pour le coup, il y a quand même de sacrées contraintes.
3. Tel que vous le présentez, le modèle évolutionniste me paraît très vertical, c’est-à-dire trop axé sur l’évolution de chaque société prise séparément, comme dans un couloir de nage, et pas assez sur les interactions entre sociétés. L’existence de l’Etat dans quasiment toutes les sociétés actuelles n’est pas uniquement (voire secondairement) le fruit de l’évolution de chacune d’entre elles séparément, mais le produit de la dynamique du système capitaliste.
Pour le point 1, j’ai répondu directement (même si rapidement) à l’intéressé. Pour le point 2, je crois que la contrainte procède en réalité beaucoup plus de notre forme sociale qu’en soi, de limites physiques (les secondes sont bel et bien réelles, mais ce sont les premières qui nous empêchent aujourd’hui de les gérer de manière rationnelle — je sais que je suis lapidaire, mais je ne peux pas transformer tout commentaire de billet de blog en dissertation !). Quant au point 3, vous avez parfaitement raison, mais j’avais écarté à dessein cette dimension qui renforce en réalité mon propos. Je voulais montrer que même en écartant la question de la diffusion, l’émergence de certaines formes pouvait apparaître comme à la fois contingente à l’échelle locale et nécessaire à l’échelle globale. Introduire l’hypothèse (réaliste) qu’une fois certaines formes apparues, elles exercent une pression sur leurs voisines pour que celles-ci les imitent, aboutit à renforcer le caractère déterministe du processus global.
J’ai lu votre réponse à l’intéressé, je souscris entièrement à l’idée qu’on ne peut rejeter une théorie sur la seule base que ses conséquences nous déplaisent. Je suis en revanche peu convaincu par votre réponse au point 2, mais je comprends les limites du format blog. Merci de votre réponse.
Merci pour ce nouvel article qui met en jeu quantité de questions de fond difficiles mais passionnantes, donc passionnées.
Juste deux remarques entrecroisées et un peu lapidaires à ce propos : l’une sur la comparaison avec le casino (les probabilités p1 et p2 de passage d’échelon), l’autre sur la notion de modèle elle-même.
La loi (faible) des grands nombres dit, en gros, que plus l’échantillon d’une variable aléatoire X est grand, plus l’écart entre la moyenne (empirique) de X et son espérance est faible. L’exemple le plus simple est celui des lancers de pièces à pile ou face, indépendants et équiprobables, dont la fréquence tend vers 1/2.
Prenons le casino. Gagner et perdre au jeu est, de manière égale, un événement aléatoire pour un joueur pendant une courte période. Mais à long terme, tant que son taux de gain reste inférieur à 50 %, il est certain qu’il finira par perdre. En un mot, la loi des grands nombre s’applique à tout le monde mais, le casino ayant l’avantage, sa victoire est certaine à plus ou moins long terme.
Ceci étant, l’évolution des sociétés est évidemment d’une complexité sans commune mesure avec la théorie des jeux ou celle des probabilités : le chaos déterministe existe aussi.
Je ne suis ni anthropologue ni préhistorien des sociétés pré-étatiques, mais il me semble qu’on peut (doit) se poser la question : à quel degré un modèle par analogie (casino ou autre) est il « suffisamment pertinent » pour caractériser scientifique un processus d’évolution d’une société vers l’État ? Bien entendu, tout est dans ce « suffisamment pertinent ». Un modèle est toujours une simplification justifiée de notre perception du réel, certes la plus exigeante et la plus rigoureuse possible, mais jusqu’à quel point, selon quels critères et hypothèses et avec quelle incertitude tolérable — si tant est qu’elle soit même quantifiable ?
Il ne s’agit pas là de maniaqueries de chercheurs ni d’abstractions plus ou moins fondées, il n’est question de modéliser que dans un cadre scientifique bien délimité. Une modélisation en économie, en météorologie ou en maths (mais oui) suffit pour s’en convaincre, l’affaire ne sera pas gagnée d’un claquement de doigts pour l’anthropologie des sociétés de proto-État.
En ce qui me concerne, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État m’a bien éclairé (1884 !).
Je suis bien d’accord avec vous. Je le répète une fois encore, ce billet de blog n’est pas une thèse de doctorat censée épuiser la question, mais un raisonnement simplifié montrant comment le hasard qui semble régner au niveau élémentaire peut en réalité être le vecteur d’une nécessité qui détermine ou contraint l’évolution globale. Et il va de soi que le petit modèle proposé a pour seul but d’illustrer cette idée, et n’a pas pour prétention de refléter fidèlement l’évolution sociale dans sa complexité. Quant à L’Origine de la famille…, c’est le livre (et sa nécessaire critique) qui a suscité ma vocation tardive. Il est indispensable… à condition de prendre conscience de ses innombrables dimensions datées.