Hasard et nécessité dans l’évolution sociale : le tout et la partie

J’ai déjà eu l’oc­ca­sion d’abor­der plusieurs fois la ques­tion du hasard et de la néces­sité dans l’évo­lu­tion sociale, en par­ti­c­uli­er autour de cri­tiques d’ou­vrages récents. Ce fut le cas à pro­pos de Au com­mence­ment était… de D. Grae­ber et D. Wen­grow, où je rel­e­vai les répons­es à mes yeux fort légitimes de Ian Mor­ris ou de Wal­ter Schei­del ; j’avais moi-même rédigé une con­tri­bu­tion, qui défendait notam­ment l’ex­is­tence du déter­min­isme con­tre une vision qui me sem­ble faire une part exagéré­ment belle à la con­tin­gence. Quelque temps aupar­a­vant, j’avais eu le même type de réac­tion face au livre de James Scott, Homo domes­ti­cus (voir en par­ti­c­uli­er toute la par­tie finale du bil­let).

L’air du temps, au moins dans les milieux qui se dis­aient jadis pro­gres­sistes, est en effet fort peu enclin à admet­tre tout ce qui ressem­ble de près ou de loin à l’idée que l’évo­lu­tion des sociétés humaines, dans ses grandes lignes, n’au­rait guère pu se dérouler d’une manière rad­i­cale­ment dif­férente. En somme, toute la ques­tion est de savoir, si l’on refai­sait tourn­er cent fois la roue de l’his­toire, si l’on obtiendrait cent résul­tats extrême­ment divers, ou si, à quelques détails près, la grande majorité d’en­tre eux, sinon tous, pos­sèderait un très grand air de famille avec celui que nous con­nais­sons. Tra­di­tion­nelle­ment, la pen­sée évo­lu­tion­niste (dont sa vari­ante marx­iste), en met­tant l’ac­cent sur les déter­min­ismes sou­vent incon­scients qui ont pesé sur les humains, ont priv­ilégié la sec­onde hypothèse. Depuis quelques années, l’ac­cent est mis sur les notions de choix, de vari­abil­ité, de bifur­ca­tions, de con­tin­gence, de dévo­lu­tion, bref, sur tout ce qui est cen­sé mon­tr­er que les « grands réc­its » – une expres­sion sans cesse mobil­isée sans que son sens pré­cis soit jamais explic­ité – sont une con­struc­tion (ou une légiti­ma­tion) a pos­te­ri­ori, et que les choses auraient fort bien pu se pass­er d’une tout autre manière que celle qui a été observée.

Comme tout prob­lème intéres­sant (et dif­fi­cile !), cette ques­tion en recou­vre évidem­ment plusieurs autres, et pour espér­er y voir plus clair, il faut com­mencer par démêler l’éche­veau afin de défaire les nœuds les uns après les autres. J’ai notam­ment déjà expliqué pourquoi, à mon sens, l’ac­cu­sa­tion de « téléolo­gie », très sou­vent portée con­tre les idées déter­min­istes, était hors de pro­pos, et je n’y reviendrai pas ici. L’idée de ce bil­let est de ten­ter de mon­tr­er qu’en opposant la diver­sité des tra­jec­toires sociales indi­vidu­elles à la rigid­ité du mou­ve­ment d’ensem­ble, et en croy­ant que la pre­mière réfute ipso fac­to le sec­ond, les par­ti­sans de la con­tin­gence com­met­tent une erreur de raison­nement.

Pour refor­muler le prob­lème en ter­mes plus directs, prenons pour base le sché­ma clas­sique du néo-évo­lu­tion­nisme, à savoir la pro­gres­sion des sociétés, à par­tir des ban­des orig­inelles, vers les tribus, les chef­feries, puis l’É­tat – qu’il soit red­it ici que ces caté­gories ne me sem­blent guère sat­is­faisantes, et que le chantier de la clas­si­fi­ca­tion des sociétés reste large­ment ouvert ; mais pour le point en dis­cus­sion, on peut par­faite­ment en faire abstrac­tion.

L’évo­lu­tion­nisme con­tem­po­rain, donc, dira que les ban­des, sous réserve que cer­taines con­di­tions soient rem­plies, ten­dent à se trans­former en tribus, les tribus en chef­feries et les chef­feries en États. Il dira aus­si qu’é­tant don­né l’an­ci­en­neté et le nom­bre de sociétés exis­tant à la sur­face de la planète, l’ap­pari­tion des États était, à terme, sinon stricte­ment inéluctable, du moins extrême­ment prob­a­ble, tout comme l’é­tait l’élim­i­na­tion de toutes les formes sociales précé­dentes par les­dits États, ou en tout cas par cer­tains d’en­tre eux.

Or une telle manière de présen­ter les choses sem­ble inac­cept­able aux yeux d’un par­ti­san de la con­tin­gence. Celui-ci rétor­quera que ce n’est pas parce que les choses se sont passées ain­si qu’elles devaient fatale­ment le faire, et qu’il est out­rageuse­ment sim­plifi­ca­teur, donc trompeur, de présen­ter la tra­jec­toire ayant mené à l’É­tat comme une tra­jec­toire néces­saire ; pour preuve, il cit­era les innom­brables exem­ples de sociétés n’é­tant jamais passées d’un stade au suiv­ant, voire ayant par­cou­ru le chemin évo­lu­tion­niste à rebours, par exem­ple en faisant dis­paraître l’É­tat alors que celui-ci s’é­tait édi­fié. Si ce par­ti­san de la con­tin­gence s’in­téresse à l’an­thro­polo­gie sociale, il cit­era prob­a­ble­ment le cas des vil­lages Kachin des hautes ter­res bir­manes, qui oscil­laient entre des struc­tures plus aris­to­cra­tiques et plus démoc­ra­tiques sans qu’une flèche direc­tion­nelle glob­ale ne se dégage. S’il est ver­sé dans l’archéolo­gie, il ne man­quera pas de citer les nom­breux exem­ples où flam­bées iné­gal­i­taires et aplanisse­ments démoc­ra­tiques se sont suc­cédé tour à tour, en Europe de l’ouest des tumu­lus car­nacéens à l’Âge du fer. Com­ment une telle lib­erté, une telle indéter­mi­na­tion observée au niveau des sociétés serait-elle com­pat­i­ble avec la rigid­ité de la vision évo­lu­tion­niste, qui présente (con­tre toute évi­dence ?) la mon­tée des march­es de son échelle, cul­mi­nant avec le pas­sage à l’É­tat, comme une sorte de fatal­ité ?

La réponse, même si elle est en par­tie con­tre-intu­itive, est en réal­ité très sim­ple : les pro­priétés de la par­tie ne sont pas celles du tout, et un phénomène très faible­ment déter­min­iste lorsqu’on le regarde au niveau élé­men­taire peut au con­traire être extrême­ment con­traint (et, à la lim­ite au sens math­é­ma­tique du terme, inéluctable) au niveau glob­al. Dans mon com­men­taire sur James Scott, j’avais pris l’ex­em­ple du casi­no, où durant une soirée, chaque joueur peut con­naître un sort très dif­férent : cer­tains seront ruinés, d’autres ressor­tiront enrichis, d’autres enfin regag­neront à peu près l’équiv­a­lent de leur mise. Cette diver­sité de tra­jec­toires indi­vidu­elles n’est absol­u­ment pas con­tra­dic­toire avec le fait que le pro­prié­taire du casi­no, lui, ter­min­era la soirée avec une prob­a­bil­ité d’en­richisse­ment proche de 100% : au con­traire, par un effet que je ne peux qual­i­fi­er autrement que de dialec­tique, on peut dire que c’est pré­cisé­ment l’ac­cu­mu­la­tion du nom­bre de hasards indi­vidu­els au niveau des joueurs, qui accroit le degré de cer­ti­tude de l’is­sue glob­ale – l’ex­cé­dent des mis­es sur les gains – qui con­cerne et intéresse le pro­prié­taire.

Si l’on traduit l’ex­em­ple du casi­no dans le domaine de l’évo­lu­tion des sociétés, on pour­rait imag­in­er le mod­èle min­i­mal­iste suiv­ant : toute société part au pre­mier degré d’une échelle qui en compte plusieurs (qua­tre, dans la clas­si­fi­ca­tion néo-évo­lu­tion­niste évo­quée plus haut). À chaque péri­ode, cette société pos­sède une prob­a­bil­ité très élevée (dis­ons, 98 %) de rester au degré qu’elle occupe. Mais elle a égale­ment une prob­a­bil­ité p1 de pass­er à l’éch­e­lon suiv­ant, de même qu’une prob­a­bil­ité p2 de revenir à l’éch­e­lon précé­dent, s’il existe.

Faisons à présent tourn­er ce mod­èle pour un grand nom­bre de sociétés, et sur un grand nom­bre de péri­odes suc­ces­sives. Que con­staterons-nous ? Si p2 est supérieur à p1, ne serait-ce que très légère­ment, alors la plu­part des ten­ta­tives de gravir l’échelle des formes sociales échoueront. Cer­taines sociétés parvien­dront à franchir quelques éch­e­lons, mais à terme, elles auront ten­dance à redescen­dre vers les degrés inférieurs. Pris glob­ale­ment, le sys­tème restera « col­lé » à son état ini­tial, dont seuls s’é­carteront, et dans une mesure restreinte, quelques cas hors-norme. Inverse­ment, si p1 est supérieur à p2, alors inévitable­ment, plus le nom­bre de sociétés et plus le nom­bre de péri­odes mod­élisées seront élevés, plus la prob­a­bil­ité que cer­taines d’en­tre elles parvi­en­nent à l’éch­e­lon de l’É­tat sera forte — et, je le répète, à la lim­ite, proche de 1, c’est-à-dire de l’inéluctabil­ité.

On peut aus­si faire vari­er plus fine­ment les hypothès­es, et regarder ce qui se passe selon que la supéri­or­ité de p1 sur p2 est très affir­mée ou, au con­traire, seule­ment très légère. Dans le pre­mier cas, les sociétés par­v­enues à un cer­tain éch­e­lon auront beau­coup plus ten­dance à avancer à l’éch­e­lon suiv­ant qu’à régress­er à l’éch­e­lon inférieur. La tra­jec­toire typ­ique sera donc celle d’une ascen­sion sinon régulière, du moins dépourvue de phas­es de recul. Ces reculs s’ob­serveront seule­ment dans quelques cas rares, et une suc­ces­sion de reculs sera excep­tion­nelle. En d’autres ter­mes, dans ce cas de fig­ure, les tra­jec­toires des sociétés indi­vidu­elles, pour la plu­part, ressem­bleront à la tra­jec­toire glob­ale de l’ensem­ble. En revanche, si p1 n’est que très légère­ment supérieur à p2, alors on sera davan­tage dans le cas du casi­no, où les prob­a­bil­ités de gag­n­er et de per­dre sont très voisines (à Las Vegas, les casi­nos se van­tent de restituer dans leurs machines à sous 99,5 % des mis­es sous forme de gain). Dès lors, la vari­abil­ité des tra­jec­toires indi­vidu­elles sera accrue. Le sen­ti­ment d’indé­ci­sion, ou de lib­erté, à l’échelle de chaque atome (joueur ou société) sera au plus haut… ce qui ne l’empêchera pas d’être en par­tie fal­lac­i­eux : la néces­sité glob­ale, quand bien même elle ne n’im­posera que sur le très grand nom­bre, fera néan­moins loi. In fine, et quelles que soient les vicis­si­tudes et les con­tin­gences, l’É­tat, tout comme le pro­prié­taire du casi­no sor­tiront vain­queurs.

Il va de soi qu’un tel mod­èle est une sim­pli­fi­ca­tion out­rageuse de la réal­ité sociale ; à sup­pos­er même que les éch­e­lons soient défi­nis cor­recte­ment, il n’y a pas de rai­son de sup­pos­er que les prob­a­bil­ités de com­porte­ment des dif­férentes sociétés soient restées sta­bles depuis les débuts de l’his­toire humaine ; on pour­rait égale­ment intro­duire les effets en retour de cer­tains change­ments — un État tend à oblig­er ses voisins à s’é­ta­tis­er à leur tour, soit pour lui faire pièce, soit parce qu’il les absorbe. Mais tous ces élé­ments sup­plé­men­taires de com­plex­ité, s’ils auraient leur place dans une représen­ta­tion plus fine de l’évo­lu­tion humaine, sont inutiles pour le point de raison­nement sur lequel je voulais attir­er l’at­ten­tion dans ce bil­let.

Et donc, pour enfon­cer à nou­veau le clou, la diver­sité des tra­jec­toires spé­ci­fiques, en elle-même, ne réfute nulle­ment la pos­si­bil­ité d’un déter­min­isme éventuelle­ment très strict de l’évo­lu­tion glob­ale des sociétés. L’État a fini par s’im­pos­er tant aux Kachin de Bir­manie qu’aux « bar­bares » du Néolithique et des âges des métaux. Au demeu­rant, et de manière beau­coup plus con­cise, on peut aus­si manier l’ar­gu­ment en sens inverse : pour expli­quer que la forme éta­tique ait fini par devenir hégé­monique à l’échelle de la planète, l’e­sprit sci­en­tifique ne peut guère se sat­is­faire d’une expli­ca­tion qui se con­tente, au bout du compte, de dire que l’hu­man­ité n’au­rait finale­ment fait que gag­n­er (ou per­dre, selon les points de vue) au tirage d’un très improb­a­ble jack­pot social et qu’il aurait suf­fi d’un peu plus de malchance (ou de chance) pour qu’elle en reste indéfin­i­ment à des ban­des égal­i­taires de chas­seurs-cueilleurs.

47 commentaires

  1. Avatar de Olivier Anselm
    Olivier Anselm

    Moi qui n’ai qu’une tête de bois large­ment réti­cente à l’ap­préhen­sion intu­itive des sta­tis­tiques et autres prob­a­bil­ités, j’avoue avoir été sub­jugué par votre analo­gie et votre démon­stra­tion : une illu­mi­na­tion ! Et pour­tant, j’ai aimé la lec­ture des thès­es de Grae­ber, même si j’ai davan­tage retenu le fait que des formes orig­i­nales et oubliées d’or­gan­i­sa­tion poli­tique ayant existé de manière fonc­tion­nelle autre­fois, il n’é­tait pas inter­dit de penser que l’on puisse en éla­bor­er de nou­velles aujour­d’hui.
    La ques­tion que vous exam­inez dans ce bil­let me sem­ble rejoin­dre, aus­si, la cohorte épuisante des ten­ta­tives d’in­stru­men­talis­er, par l’in­ter­pré­ta­tion, l’his­toire du passé pour décider de l’avenir, comme s’il fal­lait se jus­ti­fi­er, s’im­pos­er, par l’onc­tion d’un passé qui nous aurait été tu jusque là, ou comme si l’on ne pou­vait pas bâtir du neuf sans déter­rer d’abord des ruines à l’im­age de ce dont on rêve. J’adore l’his­toire, j’y ai con­sacré une par­tie de ma vie, mais enfin, elle n’a pas besoin qu’on rende la mar­iée plus belle encore qu’elle ne l’est (surtout s’il s’ag­it de la par­er d’ar­ti­fices).
    Enfin, je ne suis pas anthro­po­logue, et peu fam­i­li­er des travaux con­cer­nant la typolo­gie des organ­i­sa­tions poli­tiques que vous évo­quez, mais le sujet m’évoque mod­este­ment un autre aspect, lié à l’his­toire des tech­niques, dis­ons. Même lorsque l’É­tat fut claire­ment con­sti­tué (en Europe occi­den­tale, mais sans doute un peu partout ailleurs), on peut con­sid­ér­er, sous un cer­tain angle, que ses ter­ri­toires essen­tielle­ment com­posés de nom­breuses com­mu­nautés vil­la­geois­es rel­a­tive­ment restreintes en taille, ont encore longtemps vécu sous un régime proche de celui de la tribu, l’in­flu­ence de l’É­tat se faisant peu sen­tir. Puis l’évo­lu­tion des tech­niques per­mit pro­gres­sive­ment à l’É­tat d’é­ten­dre, de resser­rer, de généralis­er son emprise, jusque dans les plus petits détails du quo­ti­di­en, et c’est un proces­sus qui n’est cer­taine­ment pas achevé. Or, l’his­toire des tech­niques est un domaine à la fois con­tin­gent et où règne l’inéluctabil­ité : on ne sait pas quand tel « pro­grès » sera inven­té ou disponible, mais il fini­ra néces­saire­ment par l’être un jour. Après, naturelle­ment, nous restons libres de la manière dont on exploite ces fameux « pro­grès », ou du moins j’e­spère pou­voir le croire.

    1. Mer­ci pour cette réac­tion, et con­cer­nant l’emprise pro­gres­sive de l’É­tat, vous avez évidem­ment par­faite­ment rai­son. D’une manière plus générale, rien n’est plus déter­miné par le pro­grès tech­nique (et plus inéluctable sur le long terme) que l’u­ni­fi­ca­tion pro­gres­sive des sociétés humaines, depuis les petits groupes dis­per­sés des chas­seurs-cueilleurs jusqu’à la mon­di­al­i­sa­tion actuelle – et qui est très loin d’être achevée.

  2. Alain Cosnes, médaille Field, insiste sur la valeur des math­é­ma­tiques en tant que mod­èles heuris­tiques, que ce soit en physique ou en « mécanique humaine ». Votre raison­nement anthro­pologique trou­ve des échos en mécanique quan­tique : le résul­tat d’une obser­va­tion est prob­a­biliste, c’est à dire au hasard dans des lim­ites déter­minables.

    Au grand dam d’Einstein, Dieu, au niveau nanoscopique, joue aux dés. Alain Aspect l’a démon­tré expéri­men­tale­ment. Toute­fois, au niveau macro­scopoque, les lois physiques, dans un sys­tème restreint, sont laplac­i­ennes, déter­min­istes. Les pommes tombent vers le bas selon une loi de vitesse bien déter­minée, la physique, con­tre le wok­isme, existe.

    La tem­péra­ture (Boltz­man) est égale­ment une con­stante (tran­si­toire mais con­stante sur un cer­tain laps de temps), une sorte de moyenne sta­ble d’impacts de molécules (d’air par exem­ple) en nom­bre si immense que la tra­jec­toire d’une d’entre elle en par­ti­c­uli­er est indéter­minable : le déter­miné est pro­duit par l’indéterminé.

    Un sys­tème com­plexe est extrême­ment sen­si­ble à ses con­di­tions ini­tiales : on par­le sou­vent du bat­te­ment des ailes d’un papil­lon qui déclencherait un oura­gan. C’est vrai et faux : ce bat­te­ment d’aile déter­min­era à quelle sec­onde de temps et de latitude/​longitude où démar­rera l’ouragan. Mais il reste extrême­ment peu prob­a­ble que la tem­pête se déclare aux pôles.

    L’événement ayant pré­cip­ité la chute des dinosaures fut la chute d’une météorite sur le Yucatan. Du point de vue des dinosaures, l’événement était haute­ment imprévis­i­ble. Du point de vue d’un astronome con­tem­po­rain dotés d’outils de scru­ta­tion des pro­fondeurs de l’univers, il l’est beau­coup moins.

    Ain­si selon la taille de la boîte, la taille de l’espace causal observé (ou théorisé), un événe­ment peut paraître ou con­tin­gent ou déter­miné. Il faudrait encore (mais vous abor­dez d’une cer­taine manière le sujet) par­ler du hasard sto­chas­tique, i.e. com­ment le hasard crée de l’ordre, ne pas oubli­er non plus que nul ne sait ce qu’est le hasard, qu’il est impos­si­ble de créer du « pur » hasard (une Idée pla­toni­ci­enne). Pour en revenir à la quan­tique, cer­tains doutent, mal­gré Alain Aspect que Dieu joue aux dés. Certes, Il joue aux dés, dis­ent-ils, mais le résul­tat de Ses tirages ne nous paraît aléa­toire que parce que nous ignorons la forme de Son jeu de dés.

    Votre réflex­ion con­cerne l’Etat. Elle pour­rait con­cern­er le cap­i­tal­isme, qui étrange­ment comme l’hydre se régénère sans cesse. (L’échec de tous les social­ismes cen­tral­istes est désor­mais patent). Régénéra­tion sim­ple­ment con­tin­gente, ou liée à des forces ou formes anthro­pologiques pro­fondes, con­tre lesquelles il est inutile de lut­ter, sinon au moins réguler ?

  3. Avatar de Marc Guillaumie
    Marc Guillaumie

    Bon­jour,
    sep­tième para­graphe, troisième ligne : “peu” (peut) ; et douze lignes plus haut : “alor” (alors)…
    Voilà. C’é­tait ma con­tri­bu­tion, fort lim­itée, à un débat qui me dépasse. Mais j’aime bien la com­para­i­son avec un casi­no, elle est très éclairante.
    Marc Guil­lau­mie.

      1. Avatar de roland chaudat
        roland chaudat

        Vu un autre brossage ligne 13 pre­mier para­graphe avec “quelque temps” (sans “s” pour quelque… ) dans cette excel­lente mise au point sur le raison­nement à priv­ilégi­er pour l’analyse du passé des sociétés humaines. L’im­age du Casi­no-Etat m’a fait penser à l’in­croy­able hési­ta­tion des Com­mu­nards de 1871 à saisir l’ar­gent de la Banque de France, le magot de l’E­tat bour­geois de l’époque, illus­trant les dif­fi­cultés à venir pour franchir une nou­velle étape vers une société post-éta­tique, mais ceci est un autre débat.…

        1. Coquille cor­rigée, mer­ci pour votre vig­i­lance — et effec­tive­ment, les Com­mu­nards auraient dû faire sauter la banque, même si c’est un autre débat… encore que : on peut faire un peu de poli­tique-fic­tion et se deman­der jusqu’à quel point cet acte aurait changé le cours des choses. Et là, on retombe des deux pieds dans le sujet du bil­let.

  4. Avatar de Serge Quadruppani
    Serge Quadruppani

    “La supéri­or­ité de P2 sur P1” s’é­val­ue com­ment, par rap­port a quoi ? En quoi l’E­tat est il supérieur à la chef­ferie, et la chef­ferie a la bande ?

    1. Atten­tion, p1 et p2 ne sont pas des formes sociales, sim­ple­ment des prob­a­bil­ités de pass­er de l’une à l’autre, et de l’autre à l’une. Donc la dis­cus­sion que je mène là est totale­ment indépen­dante de celle que l’on peut (et que l’on doit) avoir par ailleurs sur l’éventuelle supéri­or­ité de cer­taines formes sociales sur d’autres. En d’autres ter­mes, la ques­tion n’est pas ici de savoir si l’É­tat est « supérieur » ou non aux formes qui le précè­dent, mais si le pas­sage à l’É­tat est un aboutisse­ment néces­saire, con­tin­gent, ou impos­si­ble de l’évo­lu­tion sociale… et c’est là que les paramètres p1 et p2 entrent en scène.

  5. Il me sem­ble que pour com­pren­dre pourquoi la prob­a­bil­ité de tran­si­tion vers l’État (p1) finit par l’emporter sur celle du retour aux struc­tures non éta­tiques (p2), il faut analyser les avan­tages que l’é­tati­sa­tion pro­cure à une société par rap­port aux ban­des ou aux chef­feries. Dans une per­spec­tive évo­lu­tion­niste, l’État s’impose parce qu’il sur­classe ses con­cur­rents dans la ges­tion de l’én­ergie, de l’in­for­ma­tion et de la vio­lence interne. A savoir : puis­sance mil­i­taire, effi­cac­ité économique (agri­cul­ture de rente et de stock­age), réso­lu­tion des con­flits internes (con­fis­ca­tion du droit à la vio­lence privée), ges­tion de l’in­for­ma­tion (écri­t­ure).
    L’é­tati­sa­tion pro­cure un avan­tage de puis­sance brute et de résilience sys­témique. Une fois que la den­sité démo­graphique fran­chit un cer­tain seuil et que l’a­gri­cul­ture de rente s’im­pose, le retour en arrière (p2) devient économique­ment sui­cidaire et mil­i­taire­ment fatal. L’É­tat fonc­tionne comme un « piège à cli­quet » (ratch­et effect) évo­lu­tif : il pro­cure la capac­ité d’une société à domin­er son envi­ron­nement et ses voisines, ren­dant son hégé­monie plané­taire sta­tis­tique­ment inéluctable.

    1. Je suis bien d’ac­cord avec vous, mais une chose à la fois ! Mon pro­pos dans ce bil­let n’é­tait pas d’ex­pli­quer pourquoi p1 > p2, mais d’at­tir­er l’at­ten­tion sur le fait que cette supéri­or­ité peut pro­duire à la fois une vari­abil­ité (i.e. une con­tin­gence, au moins appar­ente) des tra­jec­toires indi­vidu­elles, et un très fort déter­min­isme de la tra­jec­toire glob­ale.

  6. OK, il y a de la fri­t­ure sur la droite (ou plutôt la courbe) de régres­sion. En biolo­gie, ces fluc­tu­a­tions sont sou­vent dues aux erreurs inhérentes à la mesure elle-même. En SHS ? Par exem­ple, la déca­dence et la chute de l’empire romain d’occident me paraît un exem­ple intéres­sant. Il ne con­tred­it pas du tout la tra­jec­toire, mais con­stitue bien un p2 si j’ose dire, non ?
    PS Où anticipez-vous l’arrivée de la courbe ? Je la vois bien dans cer­tains films d’anticipation (Ter­mi­na­tor, Inter­stel­lar…)

    1. Oui, la chute de l’Em­pire romain (ou celle de l’empire Car­olingien) est un exem­ple de ce que j’avais en tête avec la régres­sion vers une forme antérieure – même si évidem­ment, c’est à très grands traits, et que comme tou­jours, la réal­ité est un peu plus com­pliquée que cela. Quant à l’avenir, ma foi, je suis raisonnable­ment opti­miste à long terme — je ne vois pas pourquoi la ten­dance pro­fonde des sociétés humaines à accroître l’échelle de leur organ­i­sa­tion aurait atteint son max­i­mum avec les entre­pris­es multi­na­tionales privées et les États nationaux. Pour l’avenir immé­di­at (et sans doute un peu médi­at aus­si), en revanche, mieux vaut sor­tir les bottes de pluie, les égouts sont en train de refluer.

    2. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
      Bruno Guillaud-Bataille

      Ou Matrix … (voir mon post plus bas)

      J’ai relu il y a peu le dernier chapitre de “Le geste et la parole” d’An­dré Leroi-Gourhan, “La lib­erté imag­i­naire et le sort de l’ho­mo sapi­ens”. Il est fasci­nant de con­sid­ér­er com­ment dès le mitan des années 60 il pose déjà la ques­tion de “l’ar­rivée de la courbe”…

    1. Absol­u­ment, et j’au­rais d’ailleurs été avisé d’u­tilis­er cette for­mu­la­tion. Le truc, c’est que con­cer­nant les sociétés et l’his­toire, la plu­part des spé­cial­istes refusent caté­gorique­ment de l’en­vis­ager ain­si. Ils se focalisent sur les par­tic­u­lar­ités pour con­sid­ér­er chaque événe­ment comme unique, et cachent ain­si la forêt du déter­min­isme der­rière les arbres de la con­tin­gence.

  7. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
    Bruno Guillaud-Bataille

    Bon­jour à tous,
    Avant de réa­gir directe­ment au con­tenu du post je me dois de pré­cis­er d’où j’écris. Je ne suis pas uni­ver­si­taire ou jour­nal­iste sci­en­tifique, mais élu local, maire d’une petite com­mune en Isère (env. 2000 hab.) et en quelque sorte “lecteur-chercheur ama­teur”. Si je com­mence par cette pré­ci­sion c’est que, du fait de cette posi­tion (au coeur d’une très mod­este maille de notre édi­fice insti­tu­tion­nel), le débat “hasard vs néces­sité” débor­de pour moi du champ du débat sci­en­tifque pour déter­min­er en pro­fondeur le sens de mon engage­ment et de ma recherche. Je com­mence par forcer un peu le trait de l’al­ter­na­tive pour éclair­er ce point :

    H1) Si l’évo­lu­tion n’est rien d’autre que le déploiement de lois d’airain s’empilant les unes sur les autres, alea jac­ta este, les formes sociales sont de toutes façons con­damnées à se suc­céder les unes les autres, certes avec des hési­ta­tions, par­fois quelques séquences de recul appar­ent (comme le déclin de la civil­i­sa­tion antique, ou avant celui des grands empires du 2ème mil­lé­naire avant JC, etc.). Au final, peu importe ce que nous cher­chons à faire au sein des insti­tu­tions — qui n’en font jamais assez pour nous sauver du dérè­gle­ment cli­ma­tique ou de l’ef­fon­drement de la bio­di­ver­sité — tout au plus nous pou­vons imag­in­er accélér­er ou ralen­tir un peu ce qui de toute façon advien­dra tôt ou tard. Auquel cas, au vu de toutes les courbes à con­sid­ér­er (com­plex­ité ++ => con­som­ma­tion d’én­ergie ++ => exctrac­tion et con­som­ma­tion de matière ++ => déchets et pres­sion sur les écosys­tèmes ++ etc.) il est clair que nous n’en avons plus pour longtemps (à l’échelle des généra­tions) à vivre dans le monde que nous avons con­nu. L’e­spèce humaine devien­dra de plus en plus une espèce “euso­ciale”, et si je reprends les références ciné­matographiques évo­quées, “Matrix” donne une image assez par­lante de cet hori­zon. Restent à voir ce que pour­raient bien être les pil­lules bleues et rouges entre lesquelles nous auri­ons à choisir pour peu qu’il demeure un quel­conque choix…

    H2) Cette 2ème hypothèse est celle des “rel­a­tivistes” qui refu­sant de recon­naître la con­stance de cer­taines forces qui struc­turent l’évo­lu­tion imag­i­nent le monde comme une page blanche, où il suf­fi­rait je ne sais quelle con­ver­sion ontologique ou révo­lu­tion de l’imag­i­naire pour, d’un coup d’un seul, pou­voir le réori­en­ter dans la bonne direc­tion, ou alors s’en remet­tre à la bonne for­tune d’un ren­verse­ment des hasards pour espér­er d’autres lende­mains.

    Posée ain­si, même de façon un peu moins car­i­cat­u­rale, cette alter­na­tive m’a tou­jours don­né le sen­ti­ment de me laiss­er au milieu du gué.
    D’une part elle ne per­met pas de fonder une éthique de l’ac­tion (et oui, nous avons bien besoin de représen­ta­tions sci­en­tifiques pour fonder une éthique, elles ne sont pas suff­isantes, mais elles sont néces­saires).
    D’autre part, sur un plan sci­en­tifique, elle me sem­ble élud­er un phénomème me sem­ble-t-il essen­tiel au coeur de l’évo­lu­tion : l’évo­lu­tion des “lois” elle-même, ou plutôt le phénomène d’émer­gence de nou­velles lois quand un sys­tème fran­chit cer­tains seuils de com­plex­ité, et l’émer­gence de quelque-chose que faute de mieux nous appelons “inten­tion”.
    Enfin je relève (ou alors je n’ai pas cher­ché aux bons endroits) la faib­lesse de la recherche sur l’his­toire de nos insti­tu­tions, non pas con­sid­érées en elles-mêmes (his­toire ou préhis­toire de la famille, de la reli­gion, guerre, l’E­tat, la mon­naie, etc.) mais comme proces­sus ancré dans le monde vivant préhu­main, devenant la matrice-relais par laque­lle l’évo­lu­tion opère pour les espèces vivantes à la fois sociales et indi­viduées. Au sein des théories de l’évo­lu­tion ont sou­vent été opposés les ten­ants de la sélec­tion à l’échelle de l’in­di­vidu (gènes — par­en­tèle) et les ten­ants de la sélec­tion de groupes. Si nous con­sid­érons l’op­tion de la “sélec­tion mul­ti-niveaux” nous pou­vons alors voir se dessin­er les mécan­ismes qui ali­mentent la grande roue de l’évo­lu­tion, repér­er les deux facettes du jeu insti­tu­tion­nel, “l’in­sti­tué agis­sant”, au nom des impérat­ifs de sélec­tion à l’échelle du groupe”, et le foi­son­nement des “agir insti­tu­ant” (ou à visée insti­tu­ante), au nom des impérat­ifs de survie, de repro­duc­tion et plus large­ment de “vie bonne” qui pèsent sur tous les indi­vidus.

    1. Il ne m’est pas pos­si­ble de répon­dre en détail à un com­men­taire aus­si long, et qui ouvre des ques­tions qui découlent de mon arti­cle, mais qui le dépassent large­ment. Je dirai donc sim­ple­ment deux choses.
      Pour com­mencer, effec­tive­ment, la réal­ité est com­posée d’une part de con­tin­gence, sur laque­lle l’ac­tion humaine a prise, et d’une part de néces­sité, qui fini­ra par s’im­pos­er d’une manière ou d’une autre. Un des objets de la sci­ence des sociétés est de ten­ter de déter­min­er le poids relatif de l’une et de l’autre. Mais dans cette recherche, ce qui nous ferait plaisir ou non est un très mau­vais critère.
      L’autre aspect, c’est que s’il est dif­fi­cile de met­tre au jour les déter­min­ismes pour le passé, c’est encore plus dif­fi­cile pour le présent et l’avenir. Le point de vue du sci­en­tifique est une chose, celui de l’homme d’ac­tion en est une autre, et c’est juste­ment parce que des mil­lions d’in­di­vidus entre­pren­nent de mod­i­fi­er la société dans un sens ou un autre en étant con­va­in­cus de la justesse de leur action que le résul­tat finit par s’im­pos­er. Donc, bien évidem­ment, il faut s’ef­forcer de ne pas agir à l’aveu­glette (et tel était le pro­jet du marx­isme et de son social­isme qui se voulait « sci­en­tifique »), mais il y a un degré auquel ce n’est qu’en agis­sant que l’on peut savoir, après coup, si cette action cor­re­spondait à cer­taines pos­si­bil­ités et néces­sités, ou si au con­traire elle s’y heur­tait.

      1. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
        Bruno Guillaud-Bataille

        Je vous remer­cie pour toutes ces répons­es, et désolé pour la longueur du com­men­taire, pas tou­jours sim­ple de con­denser avec des sujets com­plex­es. Entre hasard et néces­sités la ques­tion cen­trale est bien celle de la mise à jour des grands ressorts de l’évo­lu­tion des sociétés humaines. Con­cer­nant l’avène­ment des insti­tu­tions humaines con­sid­érées comme réponse évo­lu­tive glob­ale (et pas une à une : famille-par­en­té, reli­gion, etc.) cer­tains chercheurs et travaux ont-ils exploré cette piste ? Dans “Les struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines” B. Lahire cherche les ancrages des insti­tu­tions humaines dans le monde vivant en les asso­ciant aux rit­uels, eux-mêmes découlant des com­porte­ments stéréo­typés du type “soumis­sion”, “dis­sua­sion”. Mais cela me sem­ble lim­iter leurs effets à la régu­la­tion des rela­tions inter-indi­vidu­elles, or il me sem­ble que le rôle évo­lu­tif de ce phénomène est bien plus large.

      2. “et d’une part de néces­sité, qui fini­ra par s’imposer d’une manière ou d’une autre.” Sur quoi reposez-vous pour affirmer cela ?

        1. Allez, une petite cita­tion (au hasard ?) : « Le développe­ment poli­tique, juridique, philosophique, religieux, lit­téraire, artis­tique, etc., repose sur le développe­ment économique. Ils réagis­sent tous les uns sur les autres et sur la base économique. Il n’est pas vrai que la sit­u­a­tion économique est la seule cause active et que tout le reste n’est qu’un effet pas­sif. Mais il y a une action réciproque sur la base de la néces­sité économique qui finit tou­jours par l’emporter en dernière instance. »
          Une autre ? « Les hommes font eux-mêmes leur his­toire, mais jusqu’i­ci pas avec une volon­té générale suiv­ant un plan d’ensem­ble, même lorsqu’il s’ag­it d’une société don­née et tout à fait isolée. Leurs efforts s’en­tre­croisent et, juste­ment à cause de cela, dans toutes ces sociétés domine la néces­sité dont le hasard est le com­plé­ment et la man­i­fes­ta­tion. La néces­sité qui se fait jour à tra­vers tous les hasards, c’est de nou­veau finale­ment la néces­sité économique. »
          On s’ar­rête là ?

          1. ???? 😂 la con­de­scen­dance pour répon­dre avec une cita­tion qui ne vous donne absol­u­ment pas rai­son. Si vous ne voulez pas de cri­tiques, il n’y a pas de prob­lèmes. Sup­p­ri­mons mes com­men­taires et coupons court à la dis­cus­sion. Bonne journée.

          2. Engels n’a jamais été dual­iste, il ne sépare pas la réal­ité de cette manière, pour lui c’est intrin­sèque­ment lié. Encore une fois, vous séparez l’ac­tion humaine de la loi économique et je pense que c’est trop mécanique de réson­ner ain­si. Nos actions, nos erreurs, nos volon­tés etc. s’en­tre­croisent et pro­duisent cette néces­sité his­torique. La néces­sité n’est pas extérieure à la con­tin­gence, elle se réalise par elle et à tra­vers elle.

            Dans une per­spec­tive dialec­tique, le change­ment interne naît des con­tra­dic­tions internes d’un sys­tème, mais vous sem­blez présen­ter la néces­sité comme une force extérieure, une loi math­é­ma­tique froide, et non le résul­tat de dynamiques con­flictuelles intérieures au corps social. Le moteur de l’his­toire, c’est la lutte des class­es (je pense que nous devri­ons être d’ac­cord sur ce point, non?), mais la prax­is est le moyen par lequel la société se met en mou­ve­ment, les struc­tures elles-mêmes étant le résul­tat de la prax­is. Ces struc­tures économiques sont des forces lour­des, certes, mais elles n’ont aucun pou­voir sans l’ac­tiv­ité humaine, et n’ont aucune exis­tence objec­tive en dehors de l’ac­tiv­ité humaine. L’é­conomie n’est pas de la physique, c’est un rap­port social vivant.
            Pour vous, les humains agi­raient à l’aveu­gle, et la néces­sité his­torique viendrait d’elle-même bal­ay­er les efforts. Or, c’est l’ac­tion con­sciente des êtres humains qui brise l’aveu­gle­ment de la néces­sité (la con­science de classe…). En pré­ten­dant qu’on ne sait si l’on réus­sit ou non “qu’après coup”, vous niez l’idée même d’une action his­torique con­sciente et plan­i­fiée… “… Les lois de leur pro­pre pra­tique sociale qui, jusqu’i­ci, se dres­saient devant eux comme des lois naturelles, étrangères et dom­i­na­tri­ces, sont dès lors appliquées par les hommes en pleine con­nais­sance de cause, et par là dom­inées. La vie en société pro­pre aux hommes qui, jusqu’i­ci, se dres­sait devant eux comme octroyée par la nature et l’his­toire, devient main­tenant leur acte pro­pre et libre. Les puis­sances étrangères, objec­tives qui, jusqu’i­ci, dom­i­naient l’his­toire, passent sous le con­trôle des hommes eux-mêmes. Ce n’est qu’à par­tir de ce moment que les hommes fer­ont eux-mêmes leur his­toire en pleine con­science ; ce n’est qu’à par­tir de ce moment que les caus­es sociales mis­es par eux en mou­ve­ment auront aus­si d’une façon prépondérante, et dans une mesure tou­jours crois­sante, les effets voulus par eux. C’est le bond de l’hu­man­ité du règne de la néces­sité dans le règne de la lib­erté.”

            1. Donc, pour prou­ver que je me trompe en voy­ant le règne de la néces­sité dans l’évo­lu­tion sociale passée, vous four­nissez une cita­tion d’En­gels qui explique que c’est seule­ment par la col­lec­tivi­sa­tion future des moyens de pro­duc­tion que « les puis­sances étrangères, objec­tives, qui, jusqu’ici, dom­i­naient l’histoire, passent sous le con­trôle des hommes eux-mêmes » et que s’ef­fectuera « le bond de l’humanité du règne de la néces­sité dans le règne de la lib­erté. »
              Et après, vous vous plaignez que je ne dis­cute pas sérieuse­ment ?

  8. Avatar de François Perrogon
    François Perrogon

    Bon­jour à tous,
    Lors d’une cri­tique élo­gieuse méritée à mon sens de votre part con­cer­nant le livre de Bernard Lahire “Les struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines “, vous écrivez : “Ajou­tons à cela une idée qui tra­verse l’ouvrage de part en part, mais sur laque­lle on ne saurait trop insis­ter : si l’espèce humaine, tout comme n’importe quelle espèce vivante, a dû et devra encore com­pos­er avec les déter­min­ismes qui pèsent sur son exis­tence, sa capac­ité à pro­duire une cul­ture cumu­la­tive lui per­met égale­ment de s’émanciper, par­tielle­ment ou totale­ment, de ces déter­min­ismes.” Il me sem­ble que cette ques­tion de fond — cul­ture cumu­la­tive /​éman­ci­pa­tion comme échappe­ments aux déter­mi­na­tions — est des plus frag­iles du point de vue matéri­al­iste. Je ne com­prends claire­ment pas l’émer­gence d’une baguette mag­ique dans la chaîne des causal­ités chao­tiques. Pou­vez-vous nous éclair­er ? Mer­ci.

    1. C’est là une bien vieille idée, et qui n’a rien d’o­rig­i­nal. Je vous recopie un pas­sage de l’Anti-Dühring, d’En­gels : « Hegel est le pre­mier qui ait exposé exacte­ment le rap­port de la lib­erté et de la néces­sité. Pour lui, la lib­erté est l’in­tel­li­gence de la néces­sité. “La néces­sité n’est aveu­gle que dans la mesure où elle n’est pas com­prise.” La lib­erté ne con­siste pas dans une indépen­dance rêvée à l’é­gard des lois de la nature, mais dans la con­nais­sance de ces lois et dans la pos­si­bil­ité, don­née par là même, de les met­tre en œuvre méthodique­ment en vue de fins déter­minées. (…) La lib­erté con­siste donc dans l’empire sur nous-mêmes et sur la nature extérieure, empire fondé sur la con­nais­sance des néces­sités naturelles. »

      1. Tiens je tombe à l’in­stant sur une mag­nifique cita­tion de Fran­cis Bacon (1561–1626) que je ne con­nais­sais pas : « On ne com­mande à la nature qu’en lui obéis­sant ».

        1. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
          Bruno Guillaud-Bataille

          Je ne con­nais­sais pas cette vari­ante, mais ai en-tête celle-ci qui sem­ble en dériv­er : “Avant d’ap­pren­dre à domin­er la nature, apprends à lui obéir”… cita­tion mise dans la bouche de Guil­laume de Baskerville (allias Sean Con­nery) dans “Le nom de la rose” de JJ Annaud d’après le roman d’Um­ber­to Eco.

  9. Je me per­me­ts ce petit com­men­taire : la dialec­tique et la prax­is sont com­plète­ment absents de cette réflex­ion, qui oublie l’homme en tant que sujet de l’histoire et qui réi­fie bien trop les struc­tures, et qui oublie que les struc­tures sont elles-mêmes prax­is et créées et organ­isées par les humains.

    C’est du pos­i­tivisme sta­tis­tique d’in­spi­ra­tion bour­geoise, sans vouloir vex­er qui que ce soit. Je ne vois pas com­ment on peut pré­ten­dre avoir une réflex­ion marx­iste et penser d’une telle manière, il n’y a pas de honte à penser autrement que les marx­istes et que Marx lui même, ce n’est pas un drame.

    Par ailleurs, votre déf­i­ni­tion de la dialec­tique est à revoir. La dialec­tique marx­iste n’est pas l’ad­di­tion de mil­lions de com­porte­ments indi­vidu­els aléa­toires qui s’an­nu­lent. La dialec­tique, c’est le mou­ve­ment né de la con­tra­dic­tion interne d’un sys­tème (le con­flit cap­i­tal-tra­vail par ex).

    Dans votre réflex­ion, les class­es sociales n’ex­is­tent pas, les rap­ports d’ex­ploita­tion n’ex­is­tent pas, l’ac­tion révo­lu­tion­naire ou la résis­tance des peu­ples con­tre l’É­tat sont réduites à des vari­ables… C’est presque une insulte à la pen­sée de Marx (de pré­ten­dre être marx­iste en pen­sant ain­si) pour qui l’é­man­ci­pa­tion sociale est le pro­duit d’une prise de con­science poli­tique et d’un com­bat acharné, pas d’un tirage de dés favor­able. C’est lit­térale­ment de la soci­olo­gie quan­ti­ta­tive bour­geoise repeinte en rouge que vous faîtes ici.

    Pour Marx, les formes poli­tiques (comme l’É­tat par ex) et les struc­tures sociales ne flot­tent pas dans le vide : elles sont déter­minées en dernière instance par l’in­fra­struc­ture matérielle (les out­ils, la tech­nolo­gie, le mode de pro­duc­tion, la divi­sion du tra­vail), et votre réflex­ion rem­place le matéri­al­isme économique par un idéal­isme prob­a­biliste.

    La dialec­tique marx­iste accorde une grande impor­tance au pas­sage du quan­ti­tatif au qual­i­tatif. Une accu­mu­la­tion de petits change­ments quan­ti­tat­ifs finit par provo­quer une rup­ture bru­tale, un saut qual­i­tatif (comme une révo­lu­tion, un change­ment d’époque par ex)… ici vous présen­tez le pas­sage à l’É­tat comme un glisse­ment sta­tis­tique pro­gres­sif. Or, pas­sage à l’É­tat ou au cap­i­tal­isme n’est pas une sim­ple con­ti­nu­ité prob­a­biliste réussie. C’est une rup­ture vio­lente. L’émer­gence de l’É­tat sup­pose l’ex­pro­pri­a­tion des pro­duc­teurs, la destruc­tion des anciens liens de par­en­té trib­aux et la créa­tion d’un appareil spé­cial de coerci­tion (armée, pris­ons, etc.).

    En lis­sant l’His­toire sous forme de sta­tis­tiques de casi­no, vous niez le con­cept dialec­tique de rup­ture et de révo­lu­tion !! Vous appliquez une vision téléologique occi­den­tale où toutes les sociétés con­ver­gent néces­saire­ment vers la forme éta­tique mod­erne, or il existe des tra­jec­toires his­toriques plurielles. L’affirmation selon laque­lle l’hégémonie mon­di­ale de la forme éta­tique relèverait d’une inéluctabil­ité sta­tis­tique, com­pa­ra­ble à la cer­ti­tude math­é­ma­tique qu’a un pro­prié­taire de casi­no de l’emporter à la fin de la nuit, con­stitue un aveu­gle­ment his­torique et théorique majeur au regard de la méth­ode marx­iste. Réduire l’universalisation de l’État à un jeu de prob­a­bil­ités objec­tives où chaque société humaine aurait lancé des dés dans son coin, isolée des autres, revient à effac­er le moteur le plus bru­tal et le plus con­cret de l’Histoire mod­erne : la prax­is con­quérante, colo­niale et impéri­al­iste de l’Oc­ci­dent.

    Dans la réal­ité matérielle, la dis­pari­tion des sociétés sans État ou leur inté­gra­tion for­cée dans des struc­tures éta­tiques n’a pas été le fruit d’une loi des grands nom­bres ou jsp quoi s’ap­pli­quant paci­fique­ment au cours des mil­lé­naires. Elle a été le pro­duit direct de la vio­lence armée et de l’ex­pro­pri­a­tion économique (= prax­is)… L’expansion du mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste, et des struc­tures éta­tiques néces­saires pour le pro­téger, s’est faite par le fer et le sang. La vio­lence n’est pas un acci­dent de par­cours prob­a­biliste, elle est un agent économique act­if.

    Vous faites du struc­tural­isme prob­a­biliste et c’est une erreur métho­do fon­da­men­tale : vous ignorez la nature asymétrique et impéri­al­iste du développe­ment his­torique.

    Le Man­i­feste du Par­ti Com­mu­niste soulig­nait déjà en 1848 que la bour­geoisie, poussée par le besoin per­ma­nent de con­quérir de nou­veaux marchés, force toutes les nations à adopter son pro­pre mode de pro­duc­tion sous peine de mort, les con­traig­nant à intro­duire chez elles ce qu’elle appelle la civil­i­sa­tion, c’est-à-dire à devenir bour­geois­es et étatisées. De nom­breuses théories marx­istes de l’im­péri­al­isme ont con­fir­mé que l’É­tat mod­erne ne s’est pas dif­fusé par sim­ple con­ta­gion sta­tis­tique, mais par la coloni­sa­tion directe, le tracé arbi­traire de fron­tières, l’écrase­ment mil­i­taire des sys­tèmes com­mu­nau­taires tra­di­tion­nels et l’im­po­si­tion de struc­tures fis­cales et bureau­cra­tiques des­tinées à soumet­tre les peu­ples aux néces­sités du marché cap­i­tal­iste mon­di­al.

    En fait, vous dépoli­tisez l’histoire en trans­for­mant des guer­res d’a­gres­sion, des spo­li­a­tions de ter­res et des mas­sacres colo­ni­aux en un inof­fen­sif tirage de dés, c’est pas ouf quoi. Vous claquez votre méth­ode sur le pos­i­tivisme des sci­ences naturelles… l’histoire y est vue comme un sys­tème clos régi par des lois de prob­a­bil­ités fix­es. Or, les lois économiques et sociales sont his­toriques et tran­si­toires. La loi de la valeur ou l’émer­gence de l’É­tat ne sont pas des lois physiques uni­verselles ; ce sont des régu­lar­ités qui n’ex­is­tent que dans des modes de pro­duc­tion spé­ci­fiques et qui dis­parais­sent avec eux.

    Par ailleurs, chez Marx, on ne peut com­pren­dre une par­tie, là une société, qu’en fonc­tion du tout ‚donc là le sys­tème-monde, le marché mon­di­al, les inter­ac­tions impéri­al­istes. L’évo­lu­tion n’est pas l’ad­di­tion sta­tis­tique d’atomes isolés, c’est n’importe quoi de penser la poli­tique et le social de cette manière et de nier la total­ité.

    Pour vous, le change­ment social se fait par accu­mu­la­tion de chances favor­ables, et le mou­ve­ment vient d’une for­mule math­é­ma­tique extérieure au sys­tème… Sauf que le mou­ve­ment vient de la con­tra­dic­tion interne qui est imma­nente. C’est le con­flit struc­turel entre les class­es ou entre forces et/​ou rap­ports de pro­duc­tion qui pro­duit « l’én­ergie » du change­ment.

    Votre réflex­ion est presque anti-marx­iste parce qu’il est anti-prax­is, et nie l’idée de con­science col­lec­tive. Pour vous, les êtres humains subis­sent la loi des grands nom­bres, qu’ils soient con­scients ou non, le résul­tat glob­al est garan­ti… sauf que con­science de classe et l’or­gan­i­sa­tion poli­tique (la prax­is) sont des fac­teurs qu’on ne peut pas nier (+ si la con­science fait défaut, l’His­toire ne pro­gresse pas vers l’é­tape suiv­ante, elle peut régress­er ou s’ef­fon­dr­er… social­isme ou bar­barie etc.). Le déter­min­isme sta­tis­tique de votre réflex­ion élim­ine la respon­s­abil­ité poli­tique des acteurs.

    Vous faites dis­paraître la base matérielle (la pro­duc­tion, les ter­res, les out­ils, les class­es sociales) pour ne garder que des for­mules prob­a­bilistes. Je rap­pelle la réflex­ion de Lénine qui mon­tre que cette manie de vouloir math­é­ma­tis­er le social aboutit à une neu­tral­i­sa­tion poli­tique. En trans­for­mant les con­flits de class­es en ajuste­ments sta­tis­tiques ou en prob­a­bil­ités d’évo­lu­tion, on élim­ine la poli­tique révo­lu­tion­naire.

    Vous par­lez de l’É­tat comme d’une entité anhis­torique, une sorte de boîte noire où d’éch­e­lon final, vers lequel con­ver­gent les prob­a­bil­ités. Or, l’É­tat n’est pas un but en soi ou une forme naturelle de com­plex­ité sociale (Marx + Engels). C’est le pro­duc­tion his­torique d’une société qui s’est empêtrée dans une con­tra­dic­tion de class­es insol­u­ble et qui a besoin d’une force publique empêch­er ces class­es de s’en­tre-détru­ire. C’est une organ­i­sa­tion humaine, pra­tique, col­lec­tive. Vous effacez la fonc­tion poli­tique et sociale de l’É­tat pour en faire un sim­ple pro­duit d’émer­gence sta­tis­tique : c’est une forme de fétichisme de l’É­tat qui lui donne une néces­sité qua­si méta­physique. + Vous adoptez la métho­do de l’in­di­vid­u­al­isme méthodologique (soci­olo­gie bour­geoise et libérale).
    Le marx­isme refuse caté­gorique­ment de penser des sociétés comme des atom­es isolés jetant des dés en par­al­lèle. Les sociétés humaines n’évolu­ent pas dans des couloirs de prob­a­bil­ités étanch­es : elles coévolu­ent, s’in­flu­en­cent, s’échangent des tech­niques, se font la guerre et s’in­tè­grent dans des total­ités (comme le mode de pro­duc­tion féo­dal ou cap­i­tal­iste par exem­ple)…

    Pour le matéri­al­isme his­torique, le moteur de la tran­si­tion d’un stade social à un autre est le con­flit entre le développe­ment des forces pro­duc­tives (out­ils, com­pé­tences, démo­gra­phie, etc.) et les rap­ports de pro­duc­tion exis­tants (la pro­priété, la hiérar­chie, etc.) qui finis­sent par devenir des entrav­es. Selon vous, qu’est-ce qui faire qu’une société a une prob­a­bil­ité de pass­er à l’éch­e­lon supérieur ? Vous n’en dites rien. Selon votre réflex­ion, le mou­ve­ment est extérieur au sys­tème économie réel, et est dic­té par une for­mule prob­a­biliste. En rem­plaçant les con­tra­dic­tions matérielles internes par des coef­fi­cients de tran­si­tion issue du hasard, vous évac­uez le cœur de la théorie marx­iste sur le change­ment his­torique. C’est un déter­min­isme abstrait sans base matérielle définie, et qui oublie du coup de pré­cis­er ce qui fait que cette base matérielle existe.

    C’est une vision de tech­nocrate bour­geois qui regarde la société depuis un lab­o­ra­toire, et non celle d’un révo­lu­tion­naire engagé dans la lutte, or quand on est marx­iste, on est révo­lu­tion­naire. Vous videz le marx­isme de sa sub­stance matérielle et con­flictuelle. Marx reprochait déjà cela aux écon­o­mistes bour­geois de son temps : trans­former des caté­gories his­toriques et tran­si­toires (tels que l’É­tat) en lois éter­nelles et math­é­ma­tiques, sous pré­texte de faire de la “sci­ence pure”.

    Dans la logique dialec­tique (for­mal­isée par Hegel et reprise par Marx, je vais pas vous faire un cours, puisque vous êtes vous-mêmes “marx­iste” mdr), on retrou­ve une dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre la pos­si­bil­ité et la néces­sité. Une chose peut être pos­si­ble sta­tis­tique­ment (sur un tableau blanc), mais elle devient néces­saire que lorsque toutes ses con­di­tions matérielles d’ex­is­tence sont réu­nies dans la réal­ité. En dis­ant que l’émer­gence de l’É­tat relève d’une cer­ti­tude math­é­ma­tique, vous faites de la néces­sité une force mag­ique, presque téléologique. Pour Marx, l’É­tat n’est pas apparu parce que les prob­a­bil­ités se sont accu­mulées, mais parce que des con­di­tions matérielles pré­cis­es (ex : le développe­ment des forces pro­duc­tives per­me­t­tant un sur­pro­duit social, l’ap­pari­tion de la pro­priété privée, la divi­sion du tra­vail, etc.) ont ren­du les rap­ports égal­i­taires antérieurs tech­nique­ment impos­si­bles à main­tenir. Rem­plac­er les con­di­tions matérielles de pos­si­bil­ité par des prob­a­bil­ités formelles, c’est de l’idéal­isme.

    Les struc­tures sociales et poli­tiques (comme l’É­tat ou le Cap­i­tal) ne s’im­posent pas par des mécan­ismes extérieurs, mais par l’idéolo­gie et l’al­ié­na­tion. L’É­tat mod­erne se main­tient parce qu’il pro­duit une super­struc­ture juridique et cul­turelle qui fait pass­er l’in­térêt de la classe dom­i­nante pour l’in­térêt général (lire Gram­sci…). Pour vous, la super­struc­ture idéologique n’ex­iste pas. Les humains agis­sent de manière mécanique sans que le texte ne prenne en compte la manière dont les struc­tures dom­i­nantes façon­nent la con­science même des acteurs pour blo­quer ou dévi­er les tra­jec­toires his­toriques. En élim­i­nant la sub­jec­tiv­ité aliénée, vous élim­inez le com­bat idéologique, qui pour­tant est un aspect cru­cial de la lutte des class­es (donc le nom du blog me paraît assez drôle).

    Marx a formelle­ment rejeté l’idée que sa théorie du matéri­al­isme his­torique soit une marche fatale, que toutes les sociétés humaines devraient oblig­a­toire­ment suiv­re. Et bien que vous sem­bliez pré­ten­dre inté­gr­er la diver­sité des tra­jec­toires locales, votre con­clu­sion (l’inévitabil­ité de l’É­tat mon­di­al) réin­tro­duit par la fenêtre le vieux sché­ma évo­lu­tion­niste unil­inéaire bour­geois. Il pos­tule que, peu impor­tent les spé­ci­ficités cul­turelles et géo­graphiques des dif­férents con­ti­nents, dif­férentes régions, le rouleau com­presseur des lois de prob­a­bil­ités ramène tout le monde à la même forme éta­tique, c’est nier la théorie marx­iste du développe­ment iné­gal et com­biné, qui mon­tre que l’his­toire avance par bonds, par bifur­ca­tions et par influ­ences mutuelles com­plex­es, et non par une con­ver­gence prob­a­biliste stan­dard­is­ée.

    Je vais faire ma lénin­iste, mais pour Lénine, si une oppor­tu­nité his­torique se présente pour l’hu­main, même si elle ne représente qu’une chance sur un mil­lion, le rôle du par­ti d’a­vant-garde et du pro­lé­tari­at n’est pas d’at­ten­dre que la loi des grands nom­bres s’ac­com­plisse, mais de s’en­gouf­fr­er dans cette chance pour “forcer le des­tin” : c’est de la prax­is, de l’or­gan­i­sa­tion col­lec­tive. L’his­toire n’est pas un glisse­ment pro­gres­sif et prévis­i­ble, c’est une suc­ces­sion de crises, de bifur­ca­tions et de moments oppor­tuns. Croire en cette chance infime, c’est redonner au sujet humain sa capac­ité d’ac­tion.

    Les insti­tu­tions, l’É­tat, les lois, etc. ne sont pas des don­nées math­é­ma­tique­ment neu­tres. Ce sont des formes sociales cristallisées, créées par le tra­vail et les luttes des généra­tions passées. Dans votre mod­èle, les règles du jeu exis­tent avant les joueurs et s’im­posent à eux de l’ex­térieur, pouf comme par magie. Or, ce sont effec­tive­ment bien les humains qui créent les règles du jeu par leur prax­is matérielle, même s’ils finis­sent par oubli­er qu’ils en sont les auteurs (alié­na­tion, fétichisme). L’É­tat mod­erne n’est pas apparu parce que la sta­tis­tique exis­tait, mais parce qu’une classe sociale a active­ment et con­sciem­ment bâti un appareil de coerci­tion pour pro­téger ses intérêts matériels.

    Si la struc­ture était absolue et régie par des prob­a­bil­ités fix­es, aucune révo­lu­tion ne serait jamais pos­si­ble. Désolée de vous appren­dre que quand on est marx­iste, on est révo­lu­tion­naire et on croit au change­ment par la prax­is. L’or­gan­i­sa­tion du cap­i­tal­isme crée ses pro­pres fos­soyeurs (le pro­lé­tari­at). L’or­gan­i­sa­tion poli­tique con­siste à exploiter ces con­tra­dic­tions pour faire sauter la struc­ture de l’in­térieur. Lénine refuse de voir la société comme une somme de com­porte­ment indi­vidu­els pas­sifs qui s’an­nu­lent. Pour lui, la dialec­tique se déploie lorsque la con­science de classe uni­fie ces com­porte­ments indi­vidu­els en une force col­lec­tive con­sciente capa­ble de bris­er le “déter­min­isme”. Les lois his­toriques ne sont que des ten­dances, il n’y a aucune fatal­ité. Si le pro­lé­tari­at ne s’or­gan­ise pas, si la prax­is fait défaut, la struc­ture cap­i­tal­iste ne passera pas sage­ment à l’é­tape suiv­ante par un glisse­ment sta­tis­tique. Elle peut pour­rir sur place, engen­dr­er le fas­cisme, la guerre impéri­al­iste ou la destruc­tion pure et sim­ple des forces pro­duc­tives. La poli­tique c’est un art de la con­jonc­ture et du moment oppor­tun, et non une sci­ence de l’at­tente sta­tis­tique.

    1. Heureux de voir qu’il s’ag­it d’un « petit » com­men­taire, et un peu inqui­et d’imag­in­er ce qu’il serait advenu dans le cas con­traire. Pour le reste, je ne suis pas du tout vexé que vous pen­siez que mon bil­let procède d’un « pos­i­tivisme sta­tis­tique d’inspiration bour­geoise ». J’e­spère qu’en sens inverse vous ne serez pas vexée si je vous dis que votre com­men­taire mon­tre sim­ple­ment que vous n’avez rien com­pris à ce que j’es­sayais d’ex­pli­quer (et pas beau­coup plus, serais-je ten­té d’a­jouter, aux autres auteurs que vous évo­quez) ?

      1. Que d’émotion, que de vio­lence dans un blog dédié à la réflex­ion et à l’échange d’idées. J’avoue, cher CD, que ça me change bcp du blog de l’ARM, où l’ambiance était plutôt à la rhubarbe et au séné ! Mais ça ne me gêne pas, tant qu’on ne fran­chit pas les lim­ites de l’invective et de l’injure (quoique là, on s’en rap­proche). Vous dites que la dame n’a rien com­pris, moi je n’ai rien com­pris à son gloubi-boul­ga marx­iste-lénin­iste où le matéri­al­isme et le struc­tural­isme voisi­nent avec l’idéalisme prob­a­biliste. Il y a trop de ‑ismes pour ma tête de phys­i­ol­o­giste…

        1. Mais où se trou­ve la “vio­lence” que vous évo­quez ? J’émets sim­ple­ment un avis sur un arti­cle que j’ai lu. Je n’ai rien de per­son­nel à l’é­gard de l’au­teur, pas la peine de s’in­surg­er. M’en­fin bref

          Par ailleurs, il serait plus per­ti­nent de répon­dre avec de véri­ta­bles argu­ments plutôt qu’un sim­ple “vous n’avez rien com­pris”, ça je vous l’ac­corde sans aucun prob­lème 🙂

    2. Héloï­sa­tion vous écrivez : “pour Lénine, si une oppor­tu­nité his­torique se présente pour l’humain, même si elle ne représente qu’une chance sur un mil­lion, le rôle du par­ti d’avant-garde et du pro­lé­tari­at n’est pas d’attendre que la loi des grands nom­bres s’accomplisse, mais de s’engouffrer dans cette chance pour “forcer le des­tin” […]”. Je n’ai pas lu assez d’écrits marx­istes pour avoir une opin­ion autorisée mais il me sem­ble qu’un marx­iste dirait plutôt : “l’ac­tion révo­lu­tion­naire trans­forme la réal­ité lorsque les con­di­tions d’une telle trans­for­ma­tion sont réu­nies”. Il faut que “le fruit soit mûr”, sinon, nous n’avons affaire qu’un acte roman­tique et utopique. Je ne crois donc pas que l’ap­proche prob­a­biliste, qui n’a jamais exclu le rôle de l’ac­tion, de la prise de risque, etc. (bien au con­traire) soit ici hors de pro­pos, même pour un marx­iste.

      1. “l’action révo­lu­tion­naire trans­forme la réal­ité lorsque les con­di­tions d’une telle trans­for­ma­tion sont réu­nies”. oui effec­tive­ment, je suis tout à faire d’ac­cord avec vous, il me sem­blait l’avoir pré­cisé dans mon “petit” (très long en réal­ité, mais j’ai tou­jours ten­dance à aller trop loin) com­men­taire, je ne m’é­carte pas du matéri­al­isme… dans mon com­men­taire, je dis même : “Pour Marx, les formes poli­tiques (comme l’État par ex) et les struc­tures sociales ne flot­tent pas dans le vide : elles sont déter­minées en dernière instance par l’infrastructure matérielle (les out­ils, la tech­nolo­gie, le mode de pro­duc­tion, la divi­sion du tra­vail)”, je par­le aus­si de “moments oppor­tuns”. Désolée pour la con­fu­sion.

      2. Je ne dis pas que l’ap­proche prob­a­biliste n’est pas per­ti­nente, mais cette approche doit, selon moi, aller plus loin que ce que pro­pose l’ar­ti­cle, qui met en avant des choses intéres­santes. Comme chez beau­coup de déter­min­istes, il y a selon moi une ten­dance à bien trop réi­fi­er les struc­tures, et je pense que c’est de là que part mon désac­cord avec de nom­breux points de cet arti­cle.

    3. Avatar de Tangui Przybylowski
      Tangui Przybylowski

      Vous êtes telle­ment per­cluse par votre soi-dis­ant “dialec­tique marx­iste” que vous nous don­nez des exem­ples de con­tra­dic­tion jusque dans vos pro­pres argu­ments.

      “les lois économiques et sociales sont his­toriques et tran­si­toires.”

      Et quelques lignes plus haut :

      “les struc­tures sociales ne flot­tent pas dans le vide : elles sont déter­minées en dernière instance par l’infrastructure matérielle […]”

      Donc l’in­flu­ence de l’in­fra­struc­ture matérielle sur les organ­i­sa­tions sociales est une loi uni­verselle (non his­torique et non tran­si­toire pour repren­dre vos mots) ? Ne feriez-vous pas finale­ment preuve d’un peu de pos­i­tivisme ?

  10. Je me per­me­ts de poster une réponse avant notre hôte (qui ne m’en voudra pas, j’espère).
    L’élaboration d’une cul­ture cumu­la­tive, l’effet cli­quet que j’évoquais plus haut, est un aspect essen­tiel de l’évolution des sociétés his­toriques, et j’irai même au-delà, un aspect essen­tiel du proces­sus de l’hominisation.

    1. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
      Bruno Guillaud-Bataille

      Je pour­su­is l’échange… Tout à fait. D’une cer­taine façon les civil­i­sa­tions humaines émer­gent et se dévelop­pent en appui sur un dou­ble legs :
      — un legs matériels, l’ensem­ble des out­ils, des amé­nage­ments (le feu aurait été le 1er “out­il” mas­sif d’amé­nage­ment du ter­ri­toire bien avant le néolithique), puis de tous nos bâti­ments, appareils et toutes nos infra­struc­tures ;
      — & un legs idéel, l’ensem­ble de nos con­nais­sances, de nos croy­ances, de nos réc­its, de nos savoir-faire.
      Ce dou­ble legs per­met aux sociétés humaines non seule­ment de s’adapter à leurs milieux, mais de le trans­former, d’une part en maîtrisant peu à peu les lois qui les régis­sent (à toutes les échelles d’or­gan­i­sa­tion, physique des par­tic­ules, biolo­gie, géné­tique, astro­physique, etc.), d’autre part en mobil­isant l’én­ergie néces­saire pour opér­er ces trans­for­ma­tions. A un point tel que désor­mais pour cer­tains nous sommes entrés en anthro­pocène, l’hu­man­ité devenant elle-même la prin­ci­pale force s’ap­pli­quant sur la Terre.
      La ques­tion qui se pose est donc bien de savoir com­ment, d’une cer­taine façon, alors que nous obser­vons l’emballement et la mon­tée en ten­sion du monde, il est pos­si­ble d’en­vis­ager une prise quel­conque sur la courbe évo­lu­tive de notre civil­i­sa­tion ? Mon hypothèse est que pour les espèces sociales et très indi­viduées (l’e­spèce humaine représente la pointe avancée de cette branche du vivant) c’est le fait pro­to-insti­tu­tion­nel lui-même, ouvrant avec l’ho­min­i­sa­tion sur l’ensem­ble de notre édi­fice insti­tu­tion­nel (par­en­té — famille, reli­gion, hiérar­chies… puis Etat, mon­naie, etc.), qui devient la matrice par laque­lle opère le proces­sus sélec­tif, com­bi­nant impérat­ifs de survie et de repro­duc­tion à l’échelle des indi­vidus et à l’échelle des groupes puis des sociétés. Mais le prix à pay­er pour des Etats de plus en plus puis­sants et effi­caces est le rabaisse­ment pro­gres­sif des indi­vidus (dis­ons plutôt de la plu­part) à un rôle de rouage de leur grande machiner­ie. Nous sommes comme pris dans un proces­sus d’autodomes­ti­ca­tion dans ce sens. “L’in­sti­tué agis­sant” est de plus en plus puis­sant, “l’a­gir insti­tu­ant ou des­ti­tu­ant” de plus en plus impuis­sant. Le prob­lème est que si pour répon­dre au moin­dre de nos besoins élé­men­taires (ne serait-ce que manger ou se sen­tir en rela­tion avec autrui) nous avons besoin d’un empire, il nous fau­dra bien tolér­er un quel­conque “empereur”.

      1. Le pro­grès tech­nique, les pos­si­bil­ités qu’il libère mais aus­si les prob­lèmes qu’il engen­dre, fait que la sat­is­fac­tion des besoins des humains exi­gent un niveau tou­jours plus élevé (large) d’or­gan­i­sa­tion. Mais il y a d’autres organ­i­sa­tions que les empires et d’autres formes de gou­verne­ment que la monar­chie…

  11. Avatar de Frédéric Fuzier
    Frédéric Fuzier

    Bon­jour,

    Mer­ci pour ce bil­let. Quelques réflex­ions suc­cinctes et pro­vi­soires.

    1. La réflex­ion, en sci­ences sociales, sur l’ar­tic­u­la­tion entre l’échelle indi­vidu­elle (mar­quée par la con­tin­gence) et l’échelle col­lec­tive (mar­quée par le déter­min­isme) pâtit sou­vent de la per­son­ni­fi­ca­tion des insti­tu­tions, qui s’ex­prime typ­ique­ment dans l’ex­pres­sion “choix de société”. Mais il est dif­fi­cile, comme le note Bruno Guil­laud-Bataille, de main­tenir une éthique de l’ac­tion dans un cadre déter­min­iste.

    2. La mise en cause du car­ac­tère néces­saire des évo­lu­tions sociales me paraît directe­ment liée au con­stat évi­dent des lim­ites du pro­grès tel qu’il est pen­sé dans nos sociétés, pour des raisons envi­ron­nemen­tales notam­ment. A cet égard, je ne suis pas sûr de partager votre “opti­misme” sur la pour­suite, à long terme, de l’ac­croisse­ment du degré d’or­gan­i­sa­tion des sociétés humaines : qui dit organ­i­sa­tion dit flux de matière, qui dit flux de matière dit matière, et pour le coup, il y a quand même de sacrées con­traintes.

    3. Tel que vous le présen­tez, le mod­èle évo­lu­tion­niste me paraît très ver­ti­cal, c’est-à-dire trop axé sur l’évo­lu­tion de chaque société prise séparé­ment, comme dans un couloir de nage, et pas assez sur les inter­ac­tions entre sociétés. L’ex­is­tence de l’E­tat dans qua­si­ment toutes les sociétés actuelles n’est pas unique­ment (voire sec­ondaire­ment) le fruit de l’évo­lu­tion de cha­cune d’en­tre elles séparé­ment, mais le pro­duit de la dynamique du sys­tème cap­i­tal­iste.

    1. Pour le point 1, j’ai répon­du directe­ment (même si rapi­de­ment) à l’in­téressé. Pour le point 2, je crois que la con­trainte procède en réal­ité beau­coup plus de notre forme sociale qu’en soi, de lim­ites physiques (les sec­on­des sont bel et bien réelles, mais ce sont les pre­mières qui nous empêchent aujour­d’hui de les gér­er de manière rationnelle — je sais que je suis lap­idaire, mais je ne peux pas trans­former tout com­men­taire de bil­let de blog en dis­ser­ta­tion !). Quant au point 3, vous avez par­faite­ment rai­son, mais j’avais écarté à des­sein cette dimen­sion qui ren­force en réal­ité mon pro­pos. Je voulais mon­tr­er que même en écar­tant la ques­tion de la dif­fu­sion, l’émer­gence de cer­taines formes pou­vait appa­raître comme à la fois con­tin­gente à l’échelle locale et néces­saire à l’échelle glob­ale. Intro­duire l’hy­pothèse (réal­iste) qu’une fois cer­taines formes apparues, elles exer­cent une pres­sion sur leurs voisines pour que celles-ci les imi­tent, aboutit à ren­forcer le car­ac­tère déter­min­iste du proces­sus glob­al.

      1. Avatar de Frédéric Fuzier
        Frédéric Fuzier

        J’ai lu votre réponse à l’in­téressé, je souscris entière­ment à l’idée qu’on ne peut rejeter une théorie sur la seule base que ses con­séquences nous déplaisent. Je suis en revanche peu con­va­in­cu par votre réponse au point 2, mais je com­prends les lim­ites du for­mat blog. Mer­ci de votre réponse.

  12. Mer­ci pour ce nou­v­el arti­cle qui met en jeu quan­tité de ques­tions de fond diffi­ciles mais pas­sion­nantes, donc pas­sion­nées.

    Juste deux remar­ques entre­croisées et un peu lap­idaires à ce pro­pos : l’une sur la com­para­i­son avec le casi­no (les prob­a­bil­ités p1 et p2 de pas­sage d’éch­e­lon), l’autre sur la notion de mod­èle elle-même.

    La loi (faible) des grands nom­bres dit, en gros, que plus l’échantillon d’une vari­able aléa­toire X est grand, plus l’écart entre la moyenne (empirique) de X et son espérance est faible. L’ex­em­ple le plus sim­ple est celui des lancers de pièces à pile ou face, indépen­dants et équiprob­a­bles, dont la fréquence tend vers 1/​2.
    Prenons le casi­no. Gag­n­er et per­dre au jeu est, de manière égale, un événe­ment aléa­toire pour un joueur pen­dant une courte péri­ode. Mais à long terme, tant que son taux de gain reste inférieur à 50 %, il est cer­tain qu’il fini­ra par per­dre. En un mot, la loi des grands nom­bre s’ap­plique à tout le monde mais, le casi­no ayant l’a­van­tage, sa vic­toire est cer­taine à plus ou moins long terme.

    Ceci étant, l’évolution des sociétés est évidem­ment d’une com­plex­ité sans com­mune mesure avec la théorie des jeux ou celle des prob­a­bil­ités : le chaos déter­min­iste existe aus­si.
    Je ne suis ni anthro­po­logue ni préhis­to­rien des sociétés pré-éta­tiques, mais il me sem­ble qu’on peut (doit) se pos­er la ques­tion : à quel degré un mod­èle par analo­gie (casi­no ou autre) est il « suff­isam­ment per­ti­nent » pour car­ac­téris­er sci­en­tifique un proces­sus d’évo­lu­tion d’une société vers l’É­tat ? Bien enten­du, tout est dans ce « suff­isam­ment per­ti­nent ». Un mod­èle est tou­jours une sim­pli­fi­ca­tion jus­ti­fiée de notre per­cep­tion du réel, certes la plus exigeante et la plus rigoureuse pos­si­ble, mais jusqu’à quel point, selon quels critères et hypothès­es et avec quelle incer­ti­tude tolérable — si tant est qu’elle soit même quan­tifi­able ?

    Il ne s’ag­it pas là de mani­a­que­ries de chercheurs ni d’ab­strac­tions plus ou moins fondées, il n’est ques­tion de mod­élis­er que dans un cadre sci­en­tifique bien délim­ité. Une mod­éli­sa­tion en économie, en météorolo­gie ou en maths (mais oui) suf­fit pour s’en con­va­in­cre, l’af­faire ne sera pas gag­née d’un claque­ment de doigts pour l’an­thro­polo­gie des sociétés de pro­to-État.
    En ce qui me con­cerne, L’O­rig­ine de la famille, de la pro­priété privée et de l’É­tat m’a bien éclairé (1884 !).

    1. Je suis bien d’ac­cord avec vous. Je le répète une fois encore, ce bil­let de blog n’est pas une thèse de doc­tor­at cen­sée épuis­er la ques­tion, mais un raison­nement sim­pli­fié mon­trant com­ment le hasard qui sem­ble régn­er au niveau élé­men­taire peut en réal­ité être le vecteur d’une néces­sité qui déter­mine ou con­traint l’évo­lu­tion glob­ale. Et il va de soi que le petit mod­èle pro­posé a pour seul but d’il­lus­tr­er cette idée, et n’a pas pour pré­ten­tion de refléter fidèle­ment l’évo­lu­tion sociale dans sa com­plex­ité. Quant à L’O­rig­ine de la famille…, c’est le livre (et sa néces­saire cri­tique) qui a sus­cité ma voca­tion tar­dive. Il est indis­pens­able… à con­di­tion de pren­dre con­science de ses innom­brables dimen­sions datées.

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