Homo domesticus (James Scott)

Aver­tisse­ment : ayant tra­vail­lé à par­tir d’une édi­tion élec­tron­ique de ce livre, je ne peux indi­quer les pages des cita­tions, et me bornerai donc à en don­ner les chapitres. Le lecteur curieux (ou soupçon­neux) pour­ra néan­moins aisé­ment véri­fi­er leur authen­tic­ité.
Ce compte-ren­du est long, pour divers­es raisons. Il se ter­mine en par­ti­c­uli­er par quelques rap­pels d’or­dre général sur la manière dont on peut com­pren­dre la marche des sociétés humaines, dont j’e­spère qu’il pour­ra intéress­er même ceux qui n’ont pas lu le livre de Scott.
Ce livre copieux, paru en 2019 aux édi­tions La Décou­verte, a con­nu un cer­tain reten­tisse­ment, au moins en France. Cet écho doit être attribué moins à la notoriété de son auteur (sans être un incon­nu, l’an­thro­po­logue James Scott n’est pas par­ti­c­ulière­ment une célébrité) qu’à ses thès­es un peu provo­ca­tri­ces et qui, ain­si que le souligne Jean-Paul Demoule dans sa pré­face, sont « dans l’air du temps ». Par sa lec­ture alter­na­tive du « grand réc­it civil­i­sa­tion­nel » à pro­pos de la révo­lu­tion néolithique et de l’émer­gence de l’É­tat, James Scott se place, au moins implicite­ment, dans une per­spec­tive à la fois anar­chiste et décrois­sante. Pour le dire en un mot, cette évo­lu­tion n’au­rait pas été un pro­grès et son texte, ain­si que le proclame l’un de ses sous-titres, con­stitue un « plaidoy­er pour l’effondrement ». Au demeu­rant, le titre anglais de l’ou­vrage com­plète vigoureuse­ment ce plaidoy­er par un acte d’ac­cu­sa­tion, puisqu’il se proclame « Con­tre le grain » (Against the grain). Pré­cisons que James Scott situe d’emblée son pro­pos : il ne s’ag­it pas, pour lui, de « pro­duire de nou­velles con­nais­sances, mais [de] ‘reli­er les points’ des savoirs exis­tants de manière éclairante ou sug­ges­tive ». Un tel pro­jet, en lui-même, est tout à fait légitime. La ques­tion est de savoir si l’é­clairage pro­posé apporte effec­tive­ment davan­tage de lumière que ceux qu’il entend rem­plac­er.

« Contre le grain »… mais pour l’homme de paille ?

On l’a dit, James Scott utilise un repous­soir : le « grand réc­it civil­i­sa­tion­nel », con­tre lequel il ne cesse de fer­railler tout au long de l’ou­vrage, et dont il entend entre­pren­dre de démon­tr­er toutes les erreurs. Soit. Le prob­lème, toute­fois, c’est que cet adver­saire n’est jamais claire­ment iden­ti­fié. À aucun moment, on ne sait quels penseurs sont con­cernés – la seule excep­tion est celle où appa­rais­sent pèle-mêle les noms de Hobbes, Locke, Vico, Mor­gan, Engels, Spencer et Spen­gler. Leur tort ? Avoir soutenu « la séquence qui va des chas­seurs-cueilleurs aux nomades puis aux agricul­teurs (et de la horde prim­i­tive au vil­lage puis à la ville) », séquence qui « con­stitue la doc­trine établie » (Intro­duc­tion). Bien qu’il y aurait cer­taine­ment bien des choses à cri­ti­quer dans les affir­ma­tions de ces dif­férents penseurs, j’avoue avoir du mal à voir en quoi cette séquence est autre chose qu’une évi­dence banale. L’an­téri­or­ité des pas­teurs nomades sur les cul­ti­va­teurs est certes erronée, mais cette idée est aban­don­née depuis longtemps, et ce n’est man­i­feste­ment pas elle que vise ici Scott. Le prob­lème serait-il alors que selon cette « doc­trine établie », chaque peu­ple aurait néces­saire­ment suivi ces dif­férentes étapes dans cet ordre, et qu’au­cun d’eux n’en aurait sauté, ou n’au­rait con­nu d’in­vo­lu­tion vers une forme passée ? Qu’elle perçoit « le pas­sage d’un mode de sub­sis­tance au suiv­ant (…) comme net et défini­tif » (deux idées au demeu­rant très dif­férentes l’une de l’autre) ? Je reviendrai sur le fonds de cette dis­cus­sion plus loin ; mais il faut d’ores et déjà not­er que ni Mor­gan, ni Engels, en tout cas, n’ont jamais prôné un tel sché­ma­tisme.
Cette phrase est toute­fois à peu près la seule où l’en­ne­mi est iden­ti­fié. Dans tout le reste du livre, les mul­ti­ples évo­ca­tions du « grand réc­it civil­i­sa­tion­nel » ne s’ac­com­pa­g­nent ni de noms, ni même de dates, qui auraient au moins situé les idées dans le temps. Quant aux cita­tions qui auraient per­mis de repér­er qui a dit pré­cisé­ment quoi, et ce qu’il con­vient de lui reprocher, elles sont a for­tiori absentes. D’une manière plus générale, et même pour les sim­ples faits évo­qués, les références elles-mêmes ne sont fournies qu’avec parci­monie ce qui, pour un livre académique, est assez sur­prenant – on lit par exem­ple que l’arc et la flèche remon­tent à 20 000 ans, une date qui est pour­tant loin de faire l’u­na­nim­ité (Ch. 1). Scott dresse donc un réquisi­toire dans lequel les accusés ne sont évo­qués qu’à titre col­lec­tif, et où les pièces cen­sées fonder leur cul­pa­bil­ité ne sont pas pro­duites. Le « grand réc­it civil­i­sa­tion­nel » con­tre lequel s’in­surge le livre a tout de l’homme de paille.
Les reproches qu’adresse Scott à ce réc­it relèvent au demeu­rant de deux caté­gories assez dif­férentes. Il y a, pour com­mencer, des aspects factuels : par exem­ple, l’a­gri­cul­ture a‑t-elle été une con­di­tion de la séden­tar­ité ? Scott, à juste titre, rap­pelle que cette idée est démen­tie par les faits, et que cer­tains chas­seurs-cueilleurs ont vécu en vil­lages, par­fois durant des mil­lé­naires. J’ai un peu du mal à percevoir ce que ce con­stat pos­sède de sub­ver­sif, quand bien même il prendrait à rebours des con­vic­tions longtemps admis­es. Mais surtout, on reste un peu sur­pris de la manière dont Scott insiste pour con­stater :

à quel point cet exposé con­tred­it obstiné­ment ce que j’ai appelé le « réc­it civil­i­sa­tion­nel stan­dard », dont l’axe cen­tral est la domes­ti­ca­tion des céréales en tant que pré­con­di­tion fon­da­men­tale de la séden­tari­sa­tion per­ma­nente, et donc des aggloméra­tions urbaines et de la civil­i­sa­tion. (Ch. 1)

Quoi qu’il en soit, une fois encore, on ne saura pas de quel « réc­it civil­i­sa­tion­nel stan­dard » il est ici ques­tion : l’ex­is­tence de chas­seurs-cueilleurs séden­taires est un phénomène recon­nu par l’ensem­ble du monde académique depuis des décen­nies. Même si les dis­cus­sions se pour­suiv­ent pour en appréci­er la portée, faute d’in­for­ma­tions plus pré­cis­es, on se dit que Scott pour­fend soit un adver­saire imag­i­naire, soit des cadavres depuis longtemps morts et enter­rés.
Dans le même ordre d’idées, on lit égale­ment que :

Le point de vue dom­i­nant selon lequel le proces­sus con­sis­tant à « faire fleurir le désert » par le biais de l’agriculture irriguée est au fonde­ment des pre­mières com­mu­nautés séden­taires de grande taille s’avère en réal­ité presque entière­ment erroné. (Ch. 1)

Mais ce point de vue, qui reste attaché au nom de Wit­tfo­gel, qui le défend encore aujour­d’hui ? Cela fait belle lurette que l’archéolo­gie en a démon­tré la faus­seté – la seule référence pro­duite par Scott provient d’ailleurs d’un autre auteur des années 1930.
Mais selon Scott, c’est aus­si (et surtout ?) la lec­ture de la marche générale de l’His­toire qui doit être recon­sid­érée en pro­fondeur, à au moins deux titres. Le pre­mier con­cerne les apports, réels ou sup­posés, de l’a­gri­cul­ture ou de l’É­tat. Il con­vient ain­si de remet­tre en ques­tion :

l’hypothèse fon­da­men­tale de la supéri­or­ité et de la plus grande attrac­tiv­ité de l’agriculture séden­taire par rap­port à toutes les formes de sub­sis­tance antérieures (Intro­duc­tion)

Notons que là encore, il con­viendrait de faire un dis­tin­guo entre ces deux idées que Scott traite d’un seul ten­ant, en les attribuant à ses adver­saires. La supéri­or­ité et l’at­trac­tiv­ité sont deux choses tout à fait dif­férentes. Elles peu­vent aller de pair, mais la supéri­or­ité d’une tech­nique ou d’une organ­i­sa­tion sociale ne sig­ni­fie nulle­ment son attrac­tiv­ité. Et il n’est pas bien dif­fi­cile d’imag­in­er que des pop­u­la­tions les aient adop­tées non par ent­hou­si­asme mais, tout bête­ment, parce que d’une manière ou d’une autre, elles n’ont guère eu le choix. Et une fois de plus, au pas­sage, lorsque Scott écrit que :

nous n’avons aucune preuve que les « pré­sup­posés » séden­taires de la vie mod­erne puis­sent être inter­prétés a pos­te­ri­ori comme une aspi­ra­tion uni­verselle s’étant man­i­festée tout au long de l’histoire humaine. (Intro­duc­tion)

On se demande bien qui a pu ain­si met­tre en avant une telle aspi­ra­tion sup­posée – cer­taine­ment pas Engels ni les marx­istes, en tout cas.
L’autre remise en ques­tion, qui découle de la précé­dente, est celle du rôle de la con­tin­gence et de la néces­sité dans le cours de l’His­toire humaine. Scott plaide vigoureuse­ment pour une réé­val­u­a­tion en faveur de la pre­mière :

Au meilleur de ses capac­ités, l’histoire est à mon avis la dis­ci­pline la plus sub­ver­sive parce qu’elle nous révèle com­ment les choses que nous tenons pour évi­dentes sont réelle­ment adv­enues. En met­tant en lumière les nom­breux fac­teurs con­tin­gents qui ont con­vergé pour pro­duire, par exem­ple, la révo­lu­tion indus­trielle, l’extension max­i­mum de la dernière péri­ode glaciaire ou la dynas­tie Qin, la notion d’histoire pro­fonde répond aux aspi­ra­tions de la généra­tion d’historiens français liés à l’École des Annales, qui prô­naient une his­toire de la longue durée plutôt qu’une chronique des événe­ments publics. (Intro­duc­tion)

Sans être spé­cial­iste des courants de pen­sée his­toriques, j’ai le sen­ti­ment que Scott plaque bien vite ses pro­pres con­cep­tions sur celles de l’é­cole des Annales qui, à ma (super­fi­cielle) con­nais­sance, met­tait au con­traire l’ac­cent sur les déter­min­ismes pro­fonds plutôt que sur la con­tin­gence. Tou­jours est-il que Scott, tout au long de son livre, s’emploie à soulign­er ce qu’il y avait de pro­vi­soire, de frag­ile et de pré­caire dans le chem­ine­ment qui a vu s’in­staller peu à peu l’a­gri­cul­ture et l’É­tat. Le prob­lème, c’est qu’on ne com­prend guère ce qu’il en con­clut au juste. À aucun endroit, me sem­ble-t-il, il n’écrit noir sur blanc que l’ap­pari­tion de l’a­gri­cul­ture ou de l’É­tat ne fut que le résul­tat d’un hasard improb­a­ble et que, finale­ment, le cours de l’His­toire humaine aurait pu être fon­da­men­tale­ment dif­férent. Mais, par son insis­tance sur le rôle de la con­tin­gence et sur les fragilités des États archaïques, il ne cesse de le sug­gér­er… jusqu’au moment où, par­lant des Bar­bares, il relève que ceux-ci, de plusieurs manières, ont par­ticipé à l’éd­i­fi­ca­tion des États. Dès lors, plus la lec­ture avance, plus on se demande, au bout du compte, quelle est la thèse défendue. J’at­tendais donc avec une impa­tience crois­sante la con­clu­sion du livre afin de pou­voir remet­tre, selon l’ex­pres­sion con­sacrée, l’église au milieu du vil­lage et pour savoir pour de bon à quoi m’en tenir. Quelle ne fut pas ma sur­prise de con­stater que le livre n’en com­por­tait pas, et que je resterai con­damné à la per­plex­ité.

Des définitions problématiques

Un autre aspect gênant d’Homo domes­ti­cus est la légèreté avec laque­lle il se préoc­cupe des déf­i­ni­tions, ce qui lui per­met de se livr­er à des développe­ments dont on se demande s’ils sont de véri­ta­bles raison­nements ou de sim­ples effets rhé­toriques.

La domestication

C’est par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble en ce qui con­cerne la domes­ti­ca­tion, un thème majeur du livre. L’idée défendue (et qui inspire le titre en français) est le pas­sage à l’a­gri­cul­ture, puis à l’É­tat, a con­sti­tué une domes­ti­ca­tion des êtres humains au même titre que des plantes ou des ani­maux. Une telle per­spec­tive n’est pas à pro­pre­ment par­ler inédite : elle a par exem­ple été avancée par Helen Leach (« Human domes­ti­ca­tion recon­sid­ered », Cur­rent Anthro­pol­o­gy, 44(3), 2003), ou par Guiller­mo Algaze, dont Scott reprend une for­mule-choc :

Les pre­miers vil­lages du Proche-Ori­ent ont domes­tiqué les plantes et les ani­maux, tan­dis que les insti­tu­tions urbaines d’Uruk ont domes­tiqué les humains.

Au demeu­rant, insis­tant à juste titre sur les nom­breuses manières dont les humains, bien avant l’a­gri­cul­ture, avaient déjà com­mencé à inter­a­gir avec leur envi­ron­nement et à le façon­ner, Scott va beau­coup plus loin et inter­roge de manière provo­ca­trice :

Est-ce nous qui avons domes­tiqué le chien ou est-ce le chien qui nous a domes­tiqués ? Ce n’est pas si clair.

L’a­gri­cul­ture aurait donc ren­for­cé et aggravé des con­traintes déjà préex­is­tantes :

Qu’en est-il enfin du « domes­ti­ca­teur en chef », Homo sapi­ens ? N’a‑t-il pas lui-même été domes­tiqué, attelé au cycle inter­minable du labourage, du plan­tage, du désherbage, de la récolte, du battage, du broy­age, tout cela au nom de ses céréales préférées et des besoins quo­ti­di­ens de son chep­tel ? La ques­tion de savoir qui est au ser­vice de qui est presque méta­physique, du moins jusqu’à l’heure du déje­uner.

Je con­fesse la per­plex­ité que m’in­spire le trait d’hu­mour qui mar­que la chute de ce pas­sage. Scott ne serait-il pas lui-même en train de nous dire que tout cela, ce ne sont que des mots et qu’il ne faut pas le pren­dre trop au sérieux ? Car enfin, il n’est pas bien dif­fi­cile de voir que si l’on peut bien sûr dis­cuter des con­traintes entraînées par cer­taines muta­tions tech­niques ou sociales, choisir de les qual­i­fi­er de « domes­ti­ca­tion » implique tout de même d’élargir sin­gulière­ment le sens de ce mot, sans qu’on voie bien ce que cet élar­gisse­ment per­met de com­pren­dre. Comme le fai­sait déjà remar­quer une com­men­ta­trice d’He­len Leach, il y a une dif­férence majeure entre un proces­sus effec­tué de manière volon­taire et con­sciente, de l’homme sur les autres espèces, et qui impacte celles-ci dans leur biolo­gie même, et des proces­sus pour une part au moins non volon­taires, non dirigés par une espèce extérieure, et qui n’af­fectent notre pat­ri­moine géné­tique que de manière mar­ginale. Au bout du compte, étant don­né l’ob­ses­sion que pos­sède Scott pour l’É­tat, on se demande si cet accent mis sur la domes­ti­ca­tion n’est pas tout bon­nement le moyen de trac­er une con­ti­nu­ité vers cette « domes­ti­ca­tion » suprême qu’est le pou­voir poli­tique d’É­tat. Le prob­lème, si c’est bien le cas, est que les con­tours et les enjeux de la dis­cus­sion ne sont pas claire­ment posés, et qu’on se con­tente d’un dis­cours cur­sif sur une évo­lu­tion tech­nique et sociale qui, en fin de compte, n’au­rait amené que des con­traintes sup­plé­men­taires, dont la nature pré­cise importe finale­ment peu.
Ce faisant, on remar­quera aus­si que Scott ne s’embarrasse jamais de détails con­cer­nant les struc­tures sociales qui précédèrent les péri­odes qu’il étudie. Fût-ce en creux, et par con­traste avec les cul­ti­va­teurs, a for­tiori éta­tiques, les chas­seurs-cueilleurs appa­rais­sent uni­for­mé­ment comme des sociétés de lib­erté, tant vis-à-vis de leur sub­sis­tance que de leurs rap­ports soci­aux. Un tel por­trait est pour­tant aus­si borgne que celui qu’il entend dénon­cer, qui se bornerait à voir dans l’a­gri­cul­ture et l’É­tat des instru­ments de libéra­tion. Pour­tant, s’ils n’é­taient certes pas astreints à la monot­o­nie des travaux des champs, les chas­seurs-cueilleurs étaient loin de vivre dans un con­fort douil­let – en témoigne l’ahuris­sante résis­tance à la douleur et aux pri­va­tions de toutes les pop­u­la­tions observées en eth­nolo­gie. Et si les agricul­teurs, comme le souligne longue­ment Scott, étaient effec­tive­ment à la mer­ci de pénuries, de calamités et d’épidémies, les chas­seurs-cueilleurs, eux aus­si, subis­saient de plein fou­et les caprices de la nature, qui prél­e­vaient péri­odique­ment leur lot de vic­times dans leurs effec­tifs. Quant aux rap­ports soci­aux, s’ils étaient certes exempts de hiérar­chies poli­tiques formelles, il s’en faut de beau­coup pour qu’on puisse les décrire sous l’u­nique angle de la lib­erté et de l’é­gal­ité.

L’État

Con­cer­nant l’É­tat, qui con­stitue son thème cen­tral, Scott admet que la ques­tion des déf­i­ni­tions se pose. Il la résout toute­fois en quelques phras­es et d’une manière assez sur­prenante. Il com­mence par écarter le critère clas­sique pro­posé par Weber – celui du mono­pole de la vio­lence légitime –, pour­tant large­ment admis, au motif que cette déf­i­ni­tion « pré­sup­pose la présence d’une série d’autres car­ac­téris­tiques que Weber n’explicite pas » — le prob­lème est que Scott ne les explicite pas davan­tage. Quoi qu’il en soit, celui-ci pro­pose donc l’ap­proche suiv­ante :

Nous pen­sons l’État comme une insti­tu­tion dotée d’une couche de fonc­tion­naires spé­cial­isés dans le cal­cul et la col­lecte de l’impôt (…) et qui sont respon­s­ables devant un dirigeant ou des dirigeants. Nous lui attribuons l’exercice du pou­voir exé­cu­tif dans le cadre d’une société rel­a­tive­ment com­plexe, strat­i­fiée et hiérar­chisée, avec une divi­sion du tra­vail rel­a­tive­ment poussée (…). On pour­rait aus­si appli­quer des critères plus stricts : un État doit pos­séder une armée, des murailles pro­tec­tri­ces, un cen­tre rit­uel mon­u­men­tal ou un palais, et peut-être même un roi ou une reine (…). Par­mi ces car­ac­téris­tiques, je pro­pose de priv­ilégi­er celles qui relèvent de la ter­ri­to­ri­al­ité et d’un appareil éta­tique spé­cial­isé : murailles, fis­cal­ité et exis­tence d’une couche de fonc­tion­naires.

On ne sait que retenir d’un tel pas­sage, qui jette pèle-mêle des élé­ments de nature très dif­férente. Je n’ai pas réfléchi out­re mesure aux critères de la fis­cal­ité et des fonc­tion­naires ; je ne suis pas cer­tain qu’ils soient d’une robustesse à toute épreuve. Celui des murailles, en revanche, ne peut man­quer d’é­ton­ner. Il procède à l’év­i­dence de l’étroite myopie con­sis­tant à retenir un trait immé­di­ate­ment vis­i­ble sur le plan archéologique pour la péri­ode et la région con­cernée — en écar­tant ain­si, par principe, la pos­si­bil­ité qu’aient pu y exis­ter des États sans murailles. Si la muraille, dans cer­taines lim­ites de temps et d’e­space, car­ac­térise éventuelle­ment l’É­tat, elle ne le définit en aucune manière.
Con­cé­dons cepen­dant que même si elle est assez révéla­trice, cette erreur est en l’oc­cur­rence de peu de con­séquences, tant Scott n’u­tilise pour ain­si dire jamais cette déf­i­ni­tion, et tant les carences de ses raison­nements sur l’É­tat revi­en­nent à faire de celui-ci le deus ex machi­na de l’An­tiq­ui­té.

L’État, ce grand mystère

L’É­tat est le per­son­nage cen­tral du pro­pos de Scott. Bien davan­tage encore que l’a­gri­cul­ture céréal­ière, il incar­ne la forme suprême de la domes­ti­ca­tion, c’est-à-dire de l’op­pres­sion et de l’ex­ploita­tion. Les chapitres qui lui sont con­sacrés occu­pent une place majeure dans l’ou­vrage. Ils appel­lent deux remar­ques prin­ci­pales.

L’absence des classes sociales

La pre­mière est qu’à par­tir du moment où l’É­tat existe, Scott n’a en quelque sorte d’yeux que pour lui : tout en insis­tant, sans doute à juste titre, sur la fragilité des pre­miers États et sur leur car­ac­tère large­ment par­a­sitaire, il présente l’É­tat comme le démi­urge des phénomènes soci­aux, celui par qui tout arrive et qui représen­terait l’al­pha et l’omé­ga des trans­ferts de tra­vail et de richesse. La fis­cal­ité, voilà le mal absolu. Quant à l’esclavage, si Scott admet qu’il exis­tait préal­able­ment à l’É­tat, et s’il con­cède aus­si qu’il exis­tait d’autres formes de dépen­dance, il est entière­ment rabat­tu sur le pou­voir éta­tique :

Comme ce fut le cas de la séden­tar­ité et de la domes­ti­ca­tion des céréales, qui ont précédé l’émergence de la forme-État, les États archaïques n’ont fait que dévelop­per et con­solid­er l’institution de l’esclavage en tant que moyen essen­tiel d’augmenter leur pop­u­la­tion pro­duc­tive et de max­imiser l’excédent appro­pri­able.

Les pre­miers États n’ont cer­taine­ment pas inven­té l’institution de l’esclavage, mais ils l’ont cod­i­fiée et organ­isée en tant que pro­jet éta­tique.

On peut pour­tant douter de telles général­ités. Pour com­mencer, l’esclavage était très loin de jouer dans tous les États de l’An­tiq­ui­té le rôle majeur qui était le sien dans les exem­ples emblé­ma­tiques de Rome ou d’Athènes. Il exis­tait – Scott le rap­pelle lui-même par moments, mais sans jamais en tenir réelle­ment compte – une gamme extrême­ment divers­es de statuts de dépen­dance. À ce qu’il me sem­ble, l’esclavage n’a notam­ment jamais représen­té qu’un phénomène assez mar­gin­al dans une puis­sance telle que l’É­gypte, qui n’est tout de même pas anec­do­tique. Con­traire­ment à une idée tenace, les pyra­mides n’ont pas été con­stru­ites par des esclaves, mais par des salariés et, sans doute, par des citoyens (libres !) qui four­nis­saient là un impôt en tra­vail.
Mais ensuite, et peut-être surtout, Scott n’en­trevoit l’esclavage qu’à tra­vers la fente étroite de l’É­tat. Jamais, pour ain­si dire, l’ex­is­tence d’une classe de pro­prié­taires s’ap­pro­pri­ant le sur­tra­vail de ces esclaves à des fins privées n’est évo­quée – tout au plus apprend-on que les armées romaines étaient suiv­ies de marchands d’esclaves. Mais à qui ceux-ci étaient-il ven­dus ? Le lecteur devra le devin­er seul. On en vient ain­si à soupçon­ner (car les choses ne sont jamais dites de manière nettes) que le rap­port esclavagiste ne con­stitue en fin de compte qu’une vari­ante, la plus écla­tante sans doute, du rap­port poli­tique, et que l’ex­ploita­tion des esclaves n’est en fin de compte qu’une forme de fis­cal­ité. Il est tout de même extrême­ment sig­ni­fi­catif que pas une seule fois, au cours des cen­taines de pages que compte le livre, les mots de « classe sociale » ou de « pro­prié­taire fonci­er » ne soient employés. L’É­tat, chez Scott, plane au-dessus d’une société indif­féren­ciée, soumise d’un seul ten­ant à son autorité et à ses dépré­da­tions. Il n’im­pose son autorité que pour ses fins pro­pres, et les seuls trans­ferts de tra­vail gra­tu­it qui méri­tent d’être évo­qués sont ceux qu’il impose pour son pro­pre compte.

Un État surgi de nulle part

Ne représen­tant aucun autre intérêt social que le sien, c’est donc en toute logique que l’É­tat tombe lit­térale­ment du ciel, et inter­vient dans le cours des sociétés tel un Deus ex machi­na. Dans son intro­duc­tion, Scott soulève une ques­tion fort intéres­sante, même si elle ne pos­sède pas la portée sub­ver­sive qu’il lui prête : com­ment se fait-il qu’en­tre l’ar­rivée de l’a­gri­cul­ture et la for­ma­tion de l’É­tat, plusieurs mil­lé­naires se soient écoulés ? Pour­tant, c’est en vain que son lecteur cherchera la réponse à cette ques­tion. Les proces­sus soci­aux qui ont pu per­me­t­tre à cer­tains puis­sants de con­cen­tr­er la force armée pour, au bout du compte, s’en arroger le mono­pole, les rap­ports entre cette con­cen­tra­tion du pou­voir poli­tique et celle de la richesse, ne sont évo­qués à aucun moment. À l’É­tat s’op­posent des Bar­bares qui sont cen­sés incar­n­er le « mode de pro­duc­tion domes­tique » décrit par Alexan­der Chayanov, puis par Mar­shall Sahlins… tout en pra­ti­quant l’esclavage. Com­ment cette con­tra­dic­tion est elle cen­sée se résoudre ? Le développe­ment de l’esclavage sur la base du mode de pro­duc­tion domes­tique pour­rait-il expli­quer l’émer­gence de l’É­tat ? Autant de ques­tions qui n’in­téressent pas Scott, pour qui n’É­tat n’est qu’une ver­rue acci­den­telle sur le corps social. Que cette ver­rue, pour une rai­son ou un autre, en vienne à dis­paraître, et celui-ci en ressor­ti­ra indemne.
Cette indif­férence sidérante aux caus­es sociales de l’É­tat trou­ve son pen­dant dans des développe­ments sur des déter­min­ismes tech­niques ; une par­tie impor­tante du livre est en effet con­sacrée à démon­tr­er l’idée que les céréales four­nissent la seule base matérielle sur laque­lle l’É­tat puisse être édi­fié. J’avais ren­con­tré cette idée sous la plume d’autres chercheurs, dont j’ap­prends ici qu’ils n’é­taient pas les pre­miers à la for­muler — Scott y avait déjà con­sacré plusieurs travaux. La rai­son de la causal­ité, selon Scott, tient aux pro­priétés « fis­cales », si l’on peut dire, que les céréales seraient les seules à détenir. Les pages que Scott con­sacre à cette ques­tion sont sans doute par­mi les plus intéres­santes de son livre. Je ne sais pas si elles sont justes – tout au moins, je ne sais pas jusqu’à quel point elles le sont. Je pressens en effet qu’il a existé des États nomades, de pas­teurs cav­a­liers, chez qui les céréales jouaient un rôle mineur. Et il serait égale­ment intéres­sant de voir, là où l’on cul­ti­vait autre chose que des céréales, dans quelle mesure la marche à l’É­tat s’é­tait enclenchée, jusqu’où elle était allée, et pour quelle rai­son elle s’é­tait inter­rompue.
Quoi qu’il en soit, quand bien même elle se révélerait inté­grale­ment juste, la thèse de Scott n’en resterait pas moins incom­plète. En admet­tant donc qu’il ait rai­son (ce qui, encore une fois, est bien pos­si­ble, au moins pour une grande majorité de cas), son raison­nement expose une con­di­tion qui est néces­saire, mais en aucun cas suff­isante : si les céréales représen­tent la seule base sus­cep­ti­ble d’être prélevée par la fis­cal­ité, cela ne dit pas pourquoi ce qui était pos­si­ble s’est réal­isé. De ce point de vue, la théorie du grain présente pour la fis­cal­ité éta­tique la même insuff­i­sance que la théorie du sur­plus pour l’ex­ploita­tion en général : quand bien même on cerne les con­di­tions tech­no-économiques de l’ap­pari­tion d’un prélève­ment réguli­er, il reste à expli­quer pourquoi et com­ment ce prélève­ment est effec­tive­ment advenu. On pour­rait certes répon­dre que la nature éta­tique a hor­reur du vide et que dès qu’un pil­lage (en l’oc­cur­rence, légal­isé) est pos­si­ble, il devient réal­ité. Out­re qu’une telle réponse lais­serait dans l’om­bre les mécan­ismes soci­aux qu’il s’ag­it pré­cisé­ment d’é­clair­er, elle con­tredi­rait frontale­ment le con­stat par lequel Scott avait lui-même ouvert son ques­tion­nement : celui de l’im­mense décalage tem­porel entre l’avène­ment des céréales et celui de l’É­tat.

Hasard et nécessité dans l’Histoire

Pour ter­min­er cette longue recen­sion, il me sem­ble indis­pens­able de dire quelques mots de la vision générale de l’His­toire pro­mue par Homo domes­ti­cus. Celle-ci s’in­scrit, me sem­ble-t-il, dans un vaste mou­ve­ment de bal­anci­er qui, depuis plusieurs décen­nies, a entre­pris de réha­biliter le rôle de la con­tin­gence dans l’évo­lu­tion sociale. Indépen­dam­ment du thème et de l’époque abor­dés, c’est là que gît, au fond, l’op­po­si­tion au « grand réc­it civil­i­sa­tion­nel ». Là où celui-ci est cen­sé proclamer l’inéluctabil­ité de la séquence his­torique telle qu’elle s’est déroulée, divers auteurs ont entre­pris d’in­sis­ter sur le car­ac­tère aléa­toire des trans­for­ma­tions, sur l’im­por­tance des bifur­ca­tions imprévis­i­bles, bref, sur tout ce qui est apte à rel­a­tivis­er les déter­min­ismes qui auraient pesé sur la tra­jec­toire générale. Dans ses ver­sions extrêmes, cette démarche con­duit d’ailleurs à nier tout déter­min­isme, voire l’idée d’évo­lu­tion sociale elle-même – le plus célèbre anthro­po­logue français n’avait-il pas écrit, dans un texte fameux :

la notion d’évolution sociale ou cul­turelle n’apporte, tout au plus, qu’un procédé séduisant, mais dan­gereuse­ment com­mode, de présen­ta­tion des faits. (C. Lévi-Strauss, « Race et His­toire » in Le racisme devant la sci­ence, Unesco 1973, p. 17)

Au demeu­rant, ce mou­ve­ment de bal­anci­er n’a pas con­cerné que les sci­ences sociales, et nom­bre d’émi­nents spé­cial­istes de l’évo­lu­tion biologique se sont eux aus­si employés à pour­suiv­re un pro­gramme sim­i­laire dans leur dis­ci­pline. Tou­jours est-il, pour en revenir à Scott, que celui-ci insiste longue­ment sur la fragilité sociale et économique des pre­miers États, sur leur dépen­dance par rap­port aux Bar­bares, sur leur absence d’im­pact posi­tif sur des sociétés qui se por­taient plutôt mieux lorsqu’elles en étaient débar­rassées, etc. Indépen­dam­ment même de la per­ti­nence vari­able de ces dif­férentes affir­ma­tions, on a bien du mal à com­pren­dre com­ment, mal­gré tout cela, l’É­tat (et l’ensem­ble des autres trans­for­ma­tions sociales aux­quelles il était lié) a pu finir par s’im­pos­er. La ques­tion n’est pas réelle­ment posée par Scott ; la seule hypothèse plau­si­ble que sug­gère son texte est qu’il s’ag­it en quelque sorte d’un acci­dent mal­heureux, et que rien ne con­damnait la société humaine à une telle des­tinée. Feri­ons-nous tourn­er à nou­veau la roue de l’His­toire cent fois, que cent fois, nous obtien­dri­ons un résul­tat très dif­férent – et, croit-on devin­er, le plus sou­vent dépourvu de cet État que le « grand réc­it civil­i­sa­tion­nel » s’ob­s­tine à tort à présen­ter comme un aboutisse­ment néces­saire.
Il faut donc rap­pel­er quelques idées qui, pour leur part, ne sont certes pas dans l’air du temps, mais qui per­me­t­tent, je crois, d’ap­préhen­der cette matière avec un peu plus de cohérence.
On a ten­dance à oppos­er ce qui est con­tin­gent (dû au hasard) à ce qui est néces­saire. Pour­tant, il est bien des sit­u­a­tions où les deux aspects sont bien davan­tage com­plé­men­taires que con­tra­dic­toires. Mieux : plus les hasards sont nom­breux, moins la résul­tante de ces hasards est aléa­toire, et plus la néces­sité s’im­pose.
Un exem­ple clas­sique, mais élo­quent, est celui d’un casi­no. Tous les soirs, des clients jouent. Cer­tains per­dent, d’autres gag­nent. Le fait que ce soir, M. Machin ait rem­porté le jack­pot tan­dis que Mme Untel a per­du son dernier sou est un hasard. Certes, der­rière les mou­ve­ments de la bille de la roulette, les frot­te­ments des roues du ban­dit man­chot ou les tirages du croupi­er au black­jack, il y a des lois physiques par­faite­ment déter­min­istes. Et finale­ment, le fait que ce soit le numéro 24 qui soit sor­ti à la roulette et qui ait ain­si assuré la for­tune de M. Machin est un proces­sus par­faite­ment déter­miné par l’ensem­ble de ses con­di­tions ini­tiales. Cepen­dant, per­son­ne, ni M. Machin, ni le croupi­er, ni le patron du casi­no, ne con­nait suff­isam­ment ces con­di­tions ini­tiales pour être à même de faire des pré­dic­tions : c’est ce qui autorise à par­ler de hasard (un hasard « sub­jec­tif », en quelque sorte).
Le casi­no est donc le lieu où se déroulent des jeux de hasard. Pour­tant, chaque soir ou à peu près, lorsque le pro­prié­taire compte sa recette, il est béné­fi­ci­aire, pour une rai­son sim­ple : les gains de joueurs sont cal­culés en fonc­tion de leurs prob­a­bil­ités et, pour chaque jeu, ils sont un peu inférieurs à la prob­a­bil­ité de leurs pertes. Trou­ver le bon numéro à la roulette rap­porte 36 fois la mise… mais la roulette com­porte 37 numéros. C’est sur la base de ce 1/​37e des mis­es non resti­tuées aux joueurs sous forme de gains que le pro­prié­taire du casi­no touche son béné­fice.
C’est là que se situe un appar­ent para­doxe : si le casi­no organ­ise un événe­ment unique, n’au­torisant qu’un seul joueur à miser une seule fois à la roulette, il n’est pas du tout impos­si­ble que le joueur gagne et que le pro­prié­taire ressorte per­dant. Et si l’on répète cet événe­ment excep­tion­nel, dis­ons, chaque mois, on con­stat­era effec­tive­ment que d’une fois sur l’autre, l’is­sue en est totale­ment dif­férente, tant pour le joueur que pour le pro­prié­taire. Si, en revanche, le Casi­no accueille chaque soir durant des mois des mil­liers de joueurs, la prob­a­bil­ité que le patron ressorte per­dant lors d’une soirée devient très faible et au bout de l’ex­er­ci­ce, infinitési­male. De la même manière, du point de vue du joueur, si le résul­tat d’une par­tie unique est effec­tive­ment extrême­ment con­tin­gent, en revanche plus il joue sou­vent et beau­coup et plus, au bout du compte, il est vraisem­blable qu’il soit per­dant. Qu’on déroule cent fois le film des événe­ments à par­tir des mêmes con­di­tions ini­tiales, dans le détail de leur déroule­ment, il se passera cent fois des choses dif­férentes ; untel, qui dans un scé­nario était ruiné, pour­ra dans un autre ren­tr­er chez lui avec son argent, voire rem­porter le jack­pot. Mais à une échelle plus glob­ale, le prof­it du pro­prié­taire sera tou­jours à peu de choses près le même, et il le sera d’au­tant plus que le nom­bre d’événe­ments aura été grand.
Ce que mon­tre cet exem­ple, c’est que non seule­ment le hasard n’est pas for­cé­ment l’en­ne­mi de la néces­sité, mais que d’une cer­taine manière, il peut en être l’a­gent act­if : dans cer­taines cir­con­stances, c’est le grand nom­bre de hasards qui rend la néces­sité d’au­tant plus impérieuse. En quelque sorte, plus il y a de hasards dans le détail des tra­jec­toires élé­men­taires, moins il y a de hasard dans le pro­fil de la tra­jec­toire glob­ale. Et ce qui est vrai des casi­nos l’est tout autant des gaz, dont les pro­priétés résul­tent du mou­ve­ment erra­tique des molécules ou, pour pren­dre un exem­ple hélas actuel, de l’évo­lu­tion d’une épidémie en fonc­tion des mil­lions d’in­ter­ac­tions con­tin­gentes des indi­vidus qui en sont les vecteurs.
L’his­toire des sociétés, qui est faite de l’ac­tion de mil­lions d’in­di­vidus, est certes, d’une cer­taine manière, l’empire du hasard. Ces actions indi­vidu­elles sont fon­da­men­tale­ment imprévis­i­bles ; elles peu­vent se ren­forcer mutuelle­ment, tout comme elles peu­vent se con­tre­car­rer. Mais c’est juste­ment parce que ces déci­sions et ses inter­ac­tions sont très nom­breuses que leur résul­tante obéit à une logique dont on peut ten­ter de dégager les lois.
Le raison­nement sur l’évo­lu­tion sociale passée est – c’est même un pléonasme – un raison­nement rétro­spec­tif : on tire en quelque sorte le bilan de l’ac­tiv­ité du casi­no de l’His­toire au bout de plusieurs années, et on se demande si ce que l’on observe est le résul­tat d’un coup de dés ou de dizaines de mil­lions, et s’il faut donc priv­ilégi­er les expli­ca­tions en ter­mes de con­tin­gence ou de néces­sité. Ain­si, si l’on observe une forme sociale isolée, dans le temps et dans l’e­space, il faut évidem­ment ten­ter d’i­den­ti­fi­er les caus­es de ce cas d’e­spèce. Mais on pour­ra juste­ment arguer qu’il s’ag­it d’un cas d’e­spèce et donc, d’une cer­taine manière, que la con­jonc­tion de ces caus­es a con­sti­tué un hasard (ou, si l’on préfère, une néces­sité peu prob­a­ble). Autrement dit : plus on con­sid­ère un phénomène annexe, ou mar­gin­al, et plus le rôle de la con­tin­gence peut être évo­qué. Mais plus le phénomène est au con­traire mas­sif, plus il a con­nu de développe­ments et de suc­cès indépen­dants les uns des autres, plus on doit y voir l’ac­tion de la néces­sité.
« Mais, pro­test­era-t-on peut-être, n’y a‑t-il pas là le dan­ger de percevoir a pos­te­ri­ori une néces­sité dans une séquence qui, après tout, a été mar­quée par la con­tin­gence, et de pla­quer un “grand réc­it civil­i­sa­tion­nel” là où il n’y a eu qu’une suite de bifur­ca­tions qui auraient tout aus­si bien pu sur­venir de manière très dif­férente ? »
Une telle crainte est aujour­d’hui large­ment partagée, au point que toute volon­té de percevoir une ten­dance générale dans l’enchevêtrement des acci­dents his­toriques est immé­di­ate­ment entachée de sus­pi­cion. Mais encore une fois, la ques­tion n’est pas de savoir si les con­tin­gences exis­tent. Elle est de savoir s’il est plus raisonnable d’at­tribuer les mou­ve­ments majeurs et con­ver­gents des sociétés à leur action ou, au con­traire, à une néces­sité qui les sous-tend et con­traint in fine leur résul­tat. S’agis­sant de l’É­tat, puisque c’est le thème prin­ci­pal d’Homo domes­ti­cus, nous sommes en présence d’un trait social qui a été inven­té à maintes repris­es dans divers endroits du monde depuis cinq mil­lé­naires. Ce trait, ain­si que le rap­pelle Scott, était-il mal assuré, et a‑t-il sou­vent dis­paru ? Assuré­ment. Mais au bout du compte, force est de con­stater que les innom­brables déter­mi­na­tions qui ont œuvré à la con­struc­tion et à la péren­nité de l’É­tat ont tri­om­phé, à l’échelle mon­di­ale et à de mul­ti­ples repris­es, des innom­brables forces qui ont pesé en sens con­traire, au point que de nos jours, il n’ex­iste plus aucune société non éta­tique. Scott, d’ailleurs, est bien obligé de recon­naître que les rela­tions entre États et Bar­bares, quand bien même elles auraient per­mis à ces derniers de vivre un « Âge d’or », ne les ont pas moins con­duits à con­tribuer à la puis­sance éta­tique, que ce soit en adop­tant eux-mêmes l’É­tat, ou en ren­forçant les États étrangers, par le com­merce des esclaves ou le mer­ce­nar­i­at. Mais s’il déplore que les Bar­bares aient ain­si creusé leur pro­pre tombe, il ne sem­ble jamais envis­ager qu’il s’agis­sait pour ces sociétés d’une issue fatale.
L’ar­bre des con­tin­gences ne peut donc pas cacher la forêt de la néces­sité : si de mul­ti­ples fac­teurs minaient les États archaïques, les frag­ili­saient et rendaient leur survie improb­a­ble, la con­ser­va­tion à l’i­den­tique de la sit­u­a­tion sociale antérieure était encore plus improb­a­ble. Au bout du compte, au tra­vers d’une mul­ti­tude de proces­sus his­toriques qui, pris un par un, étaient certes con­tin­gents, la néces­sité glob­ale du bas­cule­ment du monde vers l’É­tat s’est accom­plie. On peut célébr­er ou la déplor­er. On peut penser qu’il s’ag­it là du stade ultime de l’évo­lu­tion sociale ou, au con­traire, que celle-ci n’est pas ter­minée. Mais dans tous les cas, un raison­nement solide doit com­mencer par pren­dre con­science des raisons qui sont au fonde­ment de ten­dances extrême­ment lour­des de l’évo­lu­tion sociale – dont l’émer­gence de l’É­tat –, et ne pas refuser de les admet­tre en cla­mant que si depuis des siè­cles, les patrons de casi­nos s’en­richissent, c’est unique­ment parce qu’ils ont de la chance.

Annexe : sur la conception matérialiste de l’Histoire
(extrait d’une lettre de F. Engels à J. Bloch, 1890)

D’après la con­cep­tion matéri­al­iste de l’his­toire, le fac­teur déter­mi­nant dans l’his­toire est, en dernière instance, la pro­duc­tion et la repro­duc­tion de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affir­mé davan­tage. Si, ensuite, quelqu’un tor­ture cette propo­si­tion pour lui faire dire que le fac­teur économique est le seul déter­mi­nant, il la trans­forme en une phrase vide, abstraite, absurde. La sit­u­a­tion économique est la base, mais les divers élé­ments de la super­struc­ture – les formes poli­tiques de la lutte de class­es et ses résul­tats, – les Con­sti­tu­tions établies une fois la bataille gag­née par la classe vic­to­rieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des par­tic­i­pants, théories poli­tiques, juridiques, philosophiques, con­cep­tions religieuses et leur développe­ment ultérieur en sys­tèmes dog­ma­tiques, exer­cent égale­ment leur action sur le cours des luttes his­toriques et, dans beau­coup de cas, en déter­mi­nent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réac­tion de tous ces fac­teurs au sein desquels le mou­ve­ment économique finit par se fray­er son chemin comme une néces­sité à tra­vers la foule infinie de hasards (c’est-à-dire de choses et d’événe­ments dont la liai­son intime entre eux est si loin­taine ou si dif­fi­cile à démon­tr­er que nous pou­vons la con­sid­ér­er comme inex­is­tante et la nég­liger). Sinon, l’ap­pli­ca­tion de la théorie à n’im­porte quelle péri­ode his­torique serait, ma foi, plus facile que la réso­lu­tion d’une sim­ple équa­tion du pre­mier degré.
Nous faisons notre his­toire nous-mêmes, mais, tout d’abord, avec des prémiss­es et dans des con­di­tions très déter­minées. Entre toutes, ce sont les con­di­tions économiques qui sont finale­ment déter­mi­nantes. Mais les con­di­tions poli­tiques, etc., voire même la tra­di­tion qui hante les cerveaux des hommes, jouent égale­ment un rôle, bien que non décisif. Ce sont des caus­es his­toriques et, en dernière instance, économiques, qui ont for­mé égale­ment l’E­tat prussien et qui ont con­tin­ué à le dévelop­per. Mais on pour­ra dif­fi­cile­ment pré­ten­dre sans pédan­terie que, par­mi les nom­breux petits Etats de l’Alle­magne du Nord, c’é­tait pré­cisé­ment le Bran­de­bourg qui était des­tiné par la néces­sité économique et non par d’autres fac­teurs encore (avant tout par cette cir­con­stance que, grâce à la pos­ses­sion de la Prusse, le Bran­de­bourg était entraîné dans les affaires polon­ais­es et par elles impliqué dans les rela­tions poli­tiques inter­na­tionales qui sont déci­sives égale­ment dans la for­ma­tion de la puis­sance de la Mai­son d’Autriche) à devenir la grande puis­sance où s’est incar­née la dif­férence dans l’é­conomie, dans la langue et aus­si, depuis la Réforme, dans la reli­gion entre le Nord et le Sud. On parvien­dra dif­fi­cile­ment à expli­quer économique­ment, sans se ren­dre ridicule, l’ex­is­tence de chaque petit Etat alle­mand du passé et du présent ou encore l’o­rig­ine de la muta­tion con­son­nan­tique du haut alle­mand qui a élar­gi la ligne de partage géo­graphique con­sti­tuée par les chaînes de mon­tagnes des Sudètes jusqu’au Taunus, jusqu’à en faire une véri­ta­ble faille tra­ver­sant toute l’Alle­magne.
Mais, deux­ième­ment, l’his­toire se fait de telle façon que le résul­tat final se dégage tou­jours des con­flits d’un grand nom­bre de volon­tés indi­vidu­elles, dont cha­cune à son tour est faite telle qu’elle est par une foule de con­di­tions par­ti­c­ulières d’ex­is­tence ; il y a donc là d’in­nom­brables forces qui se con­tre­car­rent mutuelle­ment, un groupe infi­ni de par­al­lélo­grammes de forces, d’où ressort une résul­tante – l’événe­ment his­torique – qui peut être regardée elle-même, à son tour, comme le pro­duit d’une force agis­sant comme un tout, de façon incon­sciente et aveu­gle. Car, ce que veut chaque indi­vidu est empêché par chaque autre et ce qui s’en dégage est quelque chose que per­son­ne n’a voulu. C’est ain­si que l’his­toire jusqu’à nos jours se déroule à la façon d’un proces­sus de la nature et est soumise aus­si, en sub­stance, aux mêmes lois de mou­ve­ment qu’elle. Mais de ce que les divers­es volon­tés – dont cha­cune veut ce à quoi la poussent sa con­sti­tu­tion physique et les cir­con­stances extérieures, économiques en dernière instance (ou ses pro­pres cir­con­stances per­son­nelles ou les cir­con­stances sociales générales) – n’ar­rivent pas à ce qu’elles veu­lent, mais se fondent en une moyenne générale, en une résul­tante com­mune, on n’a pas le droit de con­clure qu’elles sont égales à zéro. Au con­traire, cha­cune con­tribue à la résul­tante et, à ce titre, est incluse en elle.

21 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    daniel leduc

    dis­ons que la cita­tion à la fin était plus qu’appropriée…aux com­men­taires sur le livre de Scott.

    1. Je ne com­prends pas. Voulez-vous dire que la cita­tion con­tred­it les cri­tiques que j’adresse aux raison­nements de Scott ? Si c’est ce que vous pensez, pou­vez-vous dire en quoi ?

  2. Avatar de Inconnu
    Sachen Horzagger — koshachya eskadrilya

    Cette cri­tique me paraît per­ti­nente, en revanche, j’ai des désac­cords : En fait il existe des cas dans l’his­toire, la tyran­nie au sens his­torique étant le par­fait exem­ple, où l’É­tat se con­stitue à son seul prof­it. Et en Europe, beau­coup d’É­tats prim­i­tifs se sont con­sti­tués pour le prof­it de pil­lards et de brutes épaiss­es. Qu’ils aient eu besoin tac­tique­ment de jus­ti­fi­er leur pou­voir ne change pas grand-chose. Ensuite, l’É­tat défend tou­jours ses pro­pres intérêts à divers degrés et d’une façon plus où moins com­plexe, sans que ce soit néces­saire­ment organ­isé inten­tion­nelle­ment, mais je ne crois pas que ce soit une spé­ci­ficité de l’É­tat, ça me paraît être val­able pour tous les groupes soci­aux insti­tu­tion­nal­isés, for­mal­isés ou non.

    1. Il y a plusieurs points dans ces remar­ques.

      Le pre­mier con­cerne la pos­si­ble exis­tence d’un « État-classe », où donc la classe économique­ment exploiteuse se con­fondrait entière­ment avec le pou­voir poli­tique. Sauf erreur, ce cas de fig­ure n’est d’ailleurs pas désigné, tra­di­tion­nelle­ment, comme la tyran­nie (qui désig­nait dans le monde grec un sim­ple pou­voir poli­tique per­son­nel et illégitime) mais comme le despo­tisme. Au-delà des querelles de mots, il y a la ques­tion de savoir si ce despo­tisme a cor­re­spon­du à une réal­ité. Le con­cept a été forgé (sauf erreur, au siè­cle des Lumières) à pro­pos de cer­tains Etats asi­a­tiques ; il sem­ble bien, néan­moins, qu’il relève large­ment du fan­tasme (ou de la més­in­for­ma­tion) et que des États non adossés à une classe économique­ment dom­i­nante par ailleurs n’ont en réal­ité que très rarement existé.
      Cela dit, même dans ce cas, ce qui est intéres­sant, c’est qu’on se dit spon­tané­ment que la con­quête fonde l’État, que ceux qui imposent leur force imposent aus­si un prélève­ment (un trib­ut qui se con­fond avec un impôt), et qu’une fois qu’on a dit cela, on tient une expli­ca­tion solide, même si non uni­verselle, de l’origine de l’État. En réal­ité, je crois que c’est presque le con­traire, et que quand on a dit cela, on ne fait que com­mencer à pos­er les bonnes ques­tions (en croy­ant sou­vent les avoir résolues).

      Les guer­res n’ont pas existé partout et en tout lieu et, surtout, les vic­toires n’ont pas amené les vain­queurs à devenir des class­es dirigeantes. Dans l’Australie aborigène, les guer­res n’avaient aucun but économique. On ne fai­sait pas de pris­on­niers, on ne pre­nait pas de butin. On ne s’emparait qu’exceptionnellement du ter­ri­toire enne­mi, et c’était en en ayant chas­sé (ou exter­miné) les occu­pants. Dans d’autres sociétés, la guerre ser­vait à piller, mais pas à impos­er une dom­i­na­tion poli­tique. Alors, pourquoi la vic­toire mil­i­taire con­duit-elle dans cer­tains cas à la for­ma­tion d’une couche dirigeante (et économique­ment exploiteuse, parce que dans ces cas-là, elle ne s’empare pas seule­ment du pou­voir, mais aus­si des hommes et des ter­res) et pas dans d’autres ? Pos­er cette ques­tion, c’est com­pren­dre que la vic­toire mil­i­taire, en elle-même, n’explique pas les con­séquences sociales. Et que celles-ci dépen­dent avant tout des rap­ports soci­aux qui exis­taient préal­able­ment au sein des vain­queurs eux-mêmes.

      Après, que l’Etat, comme tout ensem­ble social, pos­sède une cer­taine autonomie par rap­port aux intérêts soci­aux qu’il défend fon­da­men­tale­ment, c’est bien évi­dent. Mais quand on étudie le tra­jet effec­tué par un chien tenu en laisse, le chemin par­cou­ru par le maître compte net­te­ment plus que les zigza­gs que le chien a pu se per­me­t­tre autour de lui (et même si, par­fois, il lui arrive de tir­er un peu fort au goût du maître !)

  3. Bon­jour,
    Le pro­pos de Scott n’est pas un écho, plus ou moins appuyé, aux théories de l’é­colo­gie pro­fonde ? Je pense à la nébuleuse suiv­ante : A Deep Green Resis­tance https://fr.wikipedia.org/wiki/Deep_Green_Resistance , aux écrit de Der­rick Jensen (https://fr.wikipedia.org/wiki/Derrick_Jensen ), Van­dana Shi­va ou de Daniel Quinn ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Quinn ) notam­ment et aux col­lap­so­logues qui font un tabac dans les librairies et sur YouTube. Les références “against the grain”, et à “l’effondrement” sont-ils édi­to­ri­aux, ou porté par l’auteur ?
    Bonne journée, cor­diale­ment.

    1. Bon­jour

      Je con­nais mal toute cette lit­téra­ture. Mon sen­ti­ment est que Scott four­nit des armes pour ceux qui s’in­scriraient dans cette per­spec­tive, mais qu’il ne s’y aven­ture pas lui-même explicite­ment. Le titre “Against the grain” est bien le sien, dans la ver­sion anglaise du livre (j’ai du mal à croire que son édi­teur ait pu lui impos­er con­tre sa volon­té). Mais il ne prononce pas, je crois, le mot d’ef­fon­drement. Et s’il sug­gère que tout aurait été mieux sans céréales ni États, il ne l’écrit pas noir sur blanc, pas plus qu’il ne pro­pose de se débar­rass­er de ces inno­va­tions main­tenant qu’elles exis­tent (mais il fait un livre sur le passé, et non en soi un livre poli­tique).
      Ami­tiés

  4. Mer­ci pour les pré­ci­sions,
    Je t’avoue que j’en ai qu’une con­nais­sance par­tielle, mais après avoir sur­volé cette lit­téra­ture, je ne peux que alert­er sur les impass­es sci­en­tifiques et poli­tiques que ce genre de théorie peut sus­citer. C’est dans l’air du temps, est-ce une mode uni­ver­si­taire et lit­téraires ou un pro­jet poli­tique glob­al ? Il fau­dra y réfléchir sérieuse­ment. La démarche matéri­al­iste que tu tentes de trac­er dans le sil­lage de Tes­tart et du marx­isme est fructueuse, et c’est tou­jours un plaisir de lire et d’écouter tes analy­ses.
    Cor­diale­ment, EM

    1. Sans être spé­cial­iste, encore une fois, j’ai l’im­pres­sion que c’est le point extrême (et, peut-être cohérent) d’une ten­dance générale qui est dans l’air et qui con­siste à chercher le salut dans un passé réel ou fan­tas­mé. L’in­dus­trie, la mon­di­al­i­sa­tion, la sci­ence, etc. (et voire, l’ur­ban­i­sa­tion, l’a­gri­cul­ture) nous ont mené dans une tra­jec­toire insouten­able ? Il faut donc les aban­don­ner. Tout cela transparaît, par exem­ple, dans le livre Cal­iban que Yann Kin­do et moi-même avons longue­ment cri­tiqué.

      Evidem­ment, sur le plan poli­tique, c’est une con­séquence (et, en retour, un fac­teur aggra­vant) de l’im­puis­sance du camp des tra­vailleurs, qui ne par­venant même pas à se défendre, appa­raît doré­na­vant comme inca­pable de pro­pos­er un avenir à la société humaine.

      Et ce qui est frap­pant dans tout cela, c’est que tout ce milieu de gens qui promeu­vent la « décrois­sance » (jusqu’au prim­i­tivisme), sem­blent totale­ment inca­pables de pos­er le prob­lème de l’or­gan­i­sa­tion sociale en tant que telle. Une indus­trie, une médecine, une sci­ence, une organ­i­sa­tion mon­di­ale, pra­tiquées dans d’autres rap­ports soci­aux (voire, libérées par eux), ils n’ar­rivent pas à imag­in­er que cela puisse exis­ter. Et du coup, ils jet­tent l’en­fant avec l’eau sale du bain et n’ont pour seul hori­zon que celui qui existe der­rière leur épaule.

  5. Excusez, cher pro­fesseur, mon ama­teurisme : je ne suis pas un très grand philosophe de l’évo­lu­tion, mais j’ai l’im­pres­sion que ton raison­nement sur “Hasard et néces­sité dans l’His­toire” est en tout points sem­blable à celle de Dar­win dans l’évo­lu­tion des espèces. Mais je ne sais pas si ce rap­proche­ment est d’un quel­conque intérêt (je vous prie en tous cas de n’y point voir une attaque cri­tique qui reviendrait à t’ac­cuser de dar­win­isme social :-)).

    1. Cà, c’est vrai­ment un prob­lème com­pliqué, et que per­son­ne, à ma con­nais­sance, n’a vrai­ment traité en pro­fondeur. Je dirais bien qu’en­tre la sélec­tion naturelle des espèces et la sélec­tion des sociétés, il y a des points com­muns — par exem­ple, cette com­bi­nai­son du hasard et de la néces­sité. Cepen­dant, il y a aus­si des vraies dif­férences, à plusieurs niveaux, qui devraient être soigneuse­ment iden­ti­fiées et leurs con­séquences éval­uées. L’une d’elles, que rel­e­vait Tes­tart, est que les actions humaines (leurs ten­ta­tives con­scientes ou incon­scientes de mod­i­fi­er les rap­ports soci­aux) n’in­ter­vi­en­nent pas au hasard et sans direc­tion a pri­ori, comme les muta­tions géné­tiques. Un autre aspect, c’est je crois que le mode de tri des inno­va­tions ne s’ef­fectue pas du tout de la même manière dans un cas et dans l’autre. Les sociétés ne changent pas en élim­i­nant cer­tains indi­vidus et en per­me­t­tant à d’autres d’avoir une abon­dante descen­dance…
      Bref, met­tre tout cela à plat serait un vaste et pas­sion­nant chantier, mais je ne m’y aven­tur­erai pour l’in­stant que sur la pointe des orteils.

  6. Bon­jour,

    Je suis igno­rant de toutes ces ques­tions, mais ma curiosité m’a entrainé à lire le livre que Scott qui m’a beau­coup impres­sion­né. C’est pour tem­pér­er cet ent­hou­si­asme que j’ai lu votre cri­tique.
    Je vous remer­cie donc de partager votre exper­tise.
    Quelques remar­ques toute­fois :

    Vous écrivez :

    « Il est tout de même extrême­ment sig­ni­fi­catif que pas une seule fois, au cours des cen­taines de pages que compte le livre, les mots de « classe sociale » ou de « pro­prié­taire fonci­er » ne soient employés. »

    Scott pro­pose pour­tant une théorie de la pro­preté dans ce pas­sage :

    « L’une des car­ac­téris­tiques de l’art de gou­vern­er des pre­miers roy­aumes agraires était de main­tenir la pop­u­la­tion sur place et d’empêcher tout mou­ve­ment non autorisé. La mobil­ité physique et la dis­per­sion ont tou­jours été les fléaux du col­lecteur d’impôt.
    Heureuse­ment pour ce dernier, la terre ne peut se déplac­er. En même temps que les Qin recon­nais­saient la pro­priété fon­cière privée, ils effec­tu­aient une série de relevés cadas­traux sophis­tiqués reliant chaque par­celle cul­tivée à un propriétaire/​contribuable. »

    Je ne sais pas si elle est per­ti­nente, mais j’aime beau­coup l’idée que la pro­priété fon­cière serait un moyen de créer un lien de dépen­dance entre l’individu et l’Etat dont le but serait de retenir la pop­u­la­tion.

    Ensuite vous écrivez ceci :

    « Scott soulève une ques­tion fort intéres­sante, même si elle ne pos­sède pas la portée sub­ver­sive qu’il lui prête : com­ment se fait-il qu’en­tre l’ar­rivée de l’a­gri­cul­ture et la for­ma­tion de l’É­tat, plusieurs mil­lé­naires se soient écoulés ? Pour­tant, c’est en vain que son lecteur cherchera la réponse à cette ques­tion. »

    Il me sem­ble qu’il tente de répon­dre à cette ques­tion dans le pas­sage suiv­ant :

    « Si l’on accepte le scé­nario pro­posé par Nis­sen, à savoir une phase de sécher­esse et ses con­séquences en ter­mes de con­cen­tra­tion démo­graphique, phénomènes à pro­pos desquels on dis­pose de preuves solides, on obtient une expli­ca­tion plau­si­ble de l’émergence de l’État. La pénurie d’eau con­fi­nait la pop­u­la­tion sur les sites les mieux arrosés et élim­i­nait ou mar­gin­al­i­sait la plu­part des autres formes de sub­sis­tance, telles que la chas­se et la cueil­lette. Comme l’explique Nis­sen : « Nous avons déjà vu cela se pro­duire au cours de la péri­ode précé­dente, avec la ten­dance de la pop­u­la­tion à se con­cen­tr­er autour des cours d’eau les plus impor­tants, tan­dis que les espaces inter­flu­vi­aux se vidaient de plus en plus. » Par con­séquent, le change­ment cli­ma­tique, en favorisant un type de pro­to-urban­i­sa­tion dans lequel 90 % de la pop­u­la­tion vivait dans des com­mu­nautés de trente hectares ou plus, a stim­ulé les mod­ules « céréales/main‑d’œuvre » les mieux adap­tés à l’émergence de l’État. Le cli­mat sec s’est révélé aux­il­i­aire incon­tourn­able de l’État en met­tant en quelque sorte à sa dis­po­si­tion un cer­tain niveau de den­sité démo­graphique et de con­cen­tra­tion des cul­tures céréal­ières dans un espace éta­tique embry­on­naire dont la con­sti­tu­tion aurait été, à l’époque, impos­si­ble autrement. »

    Mer­ci pour votre blog très instruc­tif.

    1. Pour ten­ter de vous répon­dre : oui, Scott par­le (par­fois) de la pro­priété privée… mais unique­ment, comme dans le pas­sage que vous citez, du point de vue de la con­struc­tion de l’E­tat, comme si celui-ci l’avait util­isée comme un point d’ap­pui pour par­venir à ses pro­pres fins. Mais l’idée que l’E­tat ait pu être le fruit de cette pro­priété privée, qu’il ait pu naître comme l’or­gan­i­sa­tion armée col­lec­tive des pro­prié­taires fonciers (ou du pro­prié­taire fonci­er le plus puis­sant) n’est jamais envis­agée. L’E­tat, pour lui, est un dus ex machi­na, sor­ti de nulle part et pour­suiv­ant ses pro­pres fins, en-dehors de toutes déter­mi­na­tion par les struc­tures et les intérêts soci­aux qui exis­tent en-dehors de lui. Ce n’est pas pour rien que cette grille d’analyse est très appré­ciée dans les milieux anar­chistes. Mais elle souf­fre tout de même d’an­gles morts con­sid­érables.

      Quant au deux­ième point, je ne vois pas vrai­ment en quoi le pas­sage répond au prob­lème soulevé. Je ne vois pas que les proces­sus qu’il évoque aient néces­sité des mil­lé­naires pour pro­duire leurs effets… (mais j’ad­mets volon­tiers que cette dis­cus­sion mérit­erait des com­pé­tences sur le Néolithique et les Âges des métaux que je suis loin de pos­séder).

      Et mer­ci pour vos remer­ciements !

  7. On peut toute­fois con­sid­ér­er que le livre de Scott for­mule ses hypothès­es de façon assez claire et dans un style assez tonique quand on le com­pare au fatras qui le plagie qua­si­ment, ce “Au com­mence­ment était” de Grae­ber et Wen­grow.

    1. Oui, Scott a au moins ce mérite. L’autre bouquin, je n’avais déjà guère envie de le lire, mais tous les com­men­taires qui en sont faits par des gens en qui j’ai un peu con­fi­ance m’en ont défini­tive­ment con­va­in­cu. Et qu’un « machin » pareil soit accueil­li avec force pub­lic­ité et louanges donne une bonne mesure de la con­fu­sion et de l’ab­sence totale de repères intel­lectuels et poli­tiques qui règ­nent dans les milieux qui lui font cet accueil…

  8. Bon­jour,

    Je ne com­prend pas bien le raison­nement à la fin de l’ar­ti­cle. Dans l’évo­lu­tion biologique, il me sem­ble que les hasards et les néces­sités se répon­dent, le hasard de ceci devenant la néces­sité de cela etc. Dans l’ex­em­ple du casi­no, la néces­sité est la déci­sion con­sciente du patron de faire con­verg­er les hasards vers son intérêt. Et dans l’évo­lu­tion sociale, qu’est-ce qui con­stitue la néces­sité ?

    Vous finis­sez votre arti­cle en posant le con­stat que “dans tous les cas, un raison­nement solide doit com­mencer par pren­dre con­science des raisons qui sont au fonde­ment de ten­dances extrême­ment lour­des de l’évo­lu­tion sociale – dont l’émer­gence de l’É­tat –, et ne pas refuser de les admet­tre en cla­mant que si depuis des siè­cles, les patrons de casi­nos s’en­richissent, c’est unique­ment parce qu’ils ont de la chance.”, puis vous insérez une annexe sur “la con­cep­tion matéri­al­iste de l’his­toire”, et je vois bien que cette annexe répond à la ques­tion que vous posez, mais je n’ai pas assez de con­nais­sances implicites pour bien saisir. Est-ce que vous pour­riez dire explicite­ment qu’est-ce que selon vous “on ne doit pas refuser d’ad­met­tre” ? Quelles sont les “raisons qui sont au fonde­ment de ten­dances extrême­ment lour­des de l’évo­lu­tion sociale” ?

    J’aimerais bien com­pren­dre par exem­ple si c’est plutôt du genre “hasard qui devient néces­sité qui devient hasard”, ou du genre “patron de casi­no” (mais dans ce cas-là, il y avait quoi avant le par­ton de casi­no…?), ou encore d’un autre genre.

    Mer­ci !

    1. Comme toute métaphore, celle que j’ai esquis­sée avec le casi­no a ses lim­ites. Et vous avez par­faite­ment rai­son de dire que la règle qui définit les gains dans un casi­no est définie con­scien­m­ment par le patron, et que dans les sociétés ou dans la nature, il n’ex­iste aucun patron de ce genre. Mon idée était sim­ple­ment de soulign­er que dans bien des cir­con­stances (toutes ?) le hasard n’est pas unique­ment l’op­posé de la néces­sité, mais qu’il est aus­si son agent. Oubliez les gains du casi­no, et ne con­sid­érez que les résul­tats : plus le nom­bre de tirages est grand, plus le nom­bre de rouges et de noirs qui seront sor­tis à la roulette sera proche.
      Dans la nature comme dans les sociétés, les entités capa­bles de faire face à des change­ments impor­tants de leur envi­ron­nement sont peu à peu sélec­tion­nées, et les autres élim­inées. Et plus il y aura de tels change­ments, d’ac­ci­dents, plus cette loi se dégagera avec net­teté. C’est ain­si qu’une ten­dance lourde de l’évo­lu­tion biologique a été de faire émerg­er des organ­ismes aux capac­ités d’homéostasie crois­santes ; dans l’évo­lu­tion sociale, on observe une ten­dance de fond vers des organ­i­sa­tions de plus en plus larges et capa­bles d’une ges­tion cen­tral­isée (entre autres pro­priétés).
      Au pas­sage, je reviens sur cette ques­tion dans mon dernier arti­cle paru à La Pen­sée.
      Bien cor­diale­ment

    2. Bon­jour, mer­ci pour votre réponse et pour votre con­seil de lec­ture. Je ne regrette pas mes 4e, j’y ai trou­vé la réponse à plusieurs de mes ques­tions… mais j’en ai d’autres à présent 🙂 que je vous poserai plus tard, sous le bil­let de blog dédié. Bien à vous.

  9. Avatar de Inconnu
    Marc Guillaumie

    Bon­jour, Christophe.
    Mer­ci à vous, ain­si qu’à Nico­las Teyssandi­er et à Jean-Paul Demoule, pour la belle table ronde d’hi­er, à Vayrac. J’ai appré­cié la pru­dence de cha­cun d’en­tre vous, quand il évo­quait la notion de “cer­ti­tudes” en sci­ence… Et j’ai jubilé quand vous avez par­lé de Grae­ber et Wen­grow, voire de Philippe Desco­la ! (qui n’est certes pas à met­tre dans le même sac).
    Il me sem­ble que l’idée que l’État est, par essence, l’in­stru­ment d’une classe dom­i­nante, n’est pas absurde. L’État dis­pose de la “vio­lence légitime” (expres­sion webéri­enne hon­teuse­ment pil­lée par Qui-vous-savez, et répétée à l’en­vi sur les plateaux télé), mais pour que cette vio­lence soit con­sid­érée comme légitime (c’est-à-dire soit légitime, tout court) elle néces­site un com­plexe appareil lég­is­latif, et au-delà : moral, idéologique. J‑J Rousseau explique très bien qu’une dom­i­na­tion qui ne serait que vio­lente, ne pour­rait pas dur­er longtemps. Il faut que cela paraisse nor­mal, con­forme à l’or­dre de la nature. Comme la dom­i­na­tion mas­cu­line, d’ailleurs.
    Jadis, c’é­tait la nais­sance qui jus­ti­fi­ait les priv­ilèges “naturels” des “gens de qual­ité” ( = nobles) et la Jus­tice de l’An­cien Régime garan­tis­sait cela. Après la perte du pou­voir par la noblesse, cela a longtemps été rem­placé par la notion de “mérite”, jus­ti­fié par le tra­vail, le génie per­son­nel, les diplômes… Et garan­ti par l’État, qui se posait en jus­tici­er : qu’on croie à son impar­tial­ité, c’est essen­tiel pour que ça marche ! Cette nou­velle fic­tion est peut-être en train de se dis­siper à son tour, telle­ment sont nom­breuses aujour­d’hui les remis­es en cause de “la valeur tra­vail”, du rôle de l’é­cole, et telle­ment il appa­raît de plus en plus claire­ment que nous sommes dirigés par un grou­pus­cule de gens pas spé­ciale­ment méri­tants. Mais l’État garde son rôle, et cogne dur quand les intérêts de ces gens-là sont men­acés.
    N’é­tant pas sovié­to­logue, ni améri­can­iste, je ne sais pas si on peut éten­dre la notion de “classe” à la bureau­cratie : l’État sovié­tique pro­tégeait féro­ce­ment les intérêts d’un groupe, et lui aus­si, ayant besoin d’être légitime, pro­mou­vait une fic­tion con­forme au bien com­mun et à l’idéal, qu’il appelait “com­mu­nisme”. Je ne sais pas si la caste des nobles et des prêtres chez les Incas ressem­blait à cela, mais je le soupçonne.
    L’État, pré­cisé­ment parce qu’il a besoin d’être légitime, doit paraître “au-dessus des par­tis”, impar­tial et juste. Donc il n’est pas lié de façon absol­u­ment mécanique aux intérêts de la classe dom­i­nante : il a une marge d’au­tonomie. Il est essen­tiel que, de temps en temps, il punisse un mau­vais riche, ou qu’il favorise la réus­site d’un pau­vre très méri­tant, et que cette réus­site excep­tion­nelle soit con­nue de tous. C’est l’ex­cep­tion qui jus­ti­fie la règle. Comme ça, on voit que si tout ne va pas très bien, au moins l’État fait ce qu’il peut !.. Donc, au fond, tout va bien.
    Je crois que dans cer­tains cas-lim­ites, dans cer­taines cir­con­stances très par­ti­c­ulières, cette autonomie de l’État peut même s’emballer comme un ham­ster devenu fou dans sa cage : pen­dant dix ans, l’État hitlérien a été glob­ale­ment l’en­ne­mi du mou­ve­ment ouvri­er et au ser­vice de la grande indus­trie ; pour­tant à la fin de la guerre, ses agisse­ments sui­cidaires n’é­taient plus au ser­vice de per­son­ne. Mais ça ne peut pas dur­er longtemps. Les indus­triels alle­mands ont dû pouss­er un “ouf” de soulage­ment en avril 1945, et ils ont vite trou­vé un meilleur can­di­dat.
    Avec toute mon ami­tié, et mes félic­i­ta­tions pour ce beau blog, bien utile.
    M.G.

  10. Avatar de Inconnu
    Marc Guillaumie

    Oui, j’ai regret­té aus­si, mais vous étiez en train de par­ler à quelqu’un et je n’ai pas voulu m’im­pos­er.
    En ce qui con­cerne l’État : je pense aux très longs démêlés, avec la Jus­tice, de crim­inels nobles et locale­ment puis­sants, comme l’é­taient Gilles de Rais ou Elis­a­beth Batho­ry… Leur statut les a longtemps pro­tégés, mais il y a eu une lim­ite, quand même ! On a beau être noble, on ne peut pas saign­er des quan­tités de jeunes filles et de petits enfants sans avoir des ennuis, au bout d’un (long) moment. Même dans un sys­tème social fondé sur la préémi­nence de la noblesse châte­laine, l’État ne peut pas tout tolér­er de la part de celle-ci. Il doit, s’il veut rester légitime aux yeux de tous, roturi­ers et mis­éreux com­pris, qu’il sévisse con­tre cer­tains excès générés par le sys­tème ; ou du moins per­mis par le sys­tème, quand la noblesse et la puis­sance échoient à un(e) détraqué(e) sadique…
    Toutes pro­por­tions gardées, ça me fait penser aux foudres médi­atisées d’un min­istre con­tre la fraude fis­cale des “super-rich­es”. Glob­ale­ment, pas ques­tion de remet­tre en cause un sys­tème qui crée ces écarts mon­strueux de richesse et qui encour­age “l’op­ti­mi­sa­tion fis­cale”. Mais il y a des lim­ites, quand même ! Pour rester légitime (donc pour per­me­t­tre à cette sit­u­a­tion de per­dur­er), l’État doit sévir de temps en temps con­tre quelques cas scan­daleux, con­nus de tous.
    J’ar­rête, car je vous égare loin de votre sujet. Bon tra­vail, Christophe ! A bien­tôt, j’e­spère.
    M. G.

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