
Je reprends le dossier ouvert il y a quelques jours sur les Germains, pour aborder cette fois leur organisation sociale – réelle ou supposée. Là encore, il fait tenter de faire prudemment la part des choses, en extrayant les informations qui peuvent l’être sans accorder à nos sources une foi excessive.
L’esclavage
Qu’il s’agisse de César ou – avec bien davantage de détails – les sociétés des Germains sont décrites à la fois sous l’angle d’un certain égalitarisme et sous celui d’une différenciation bien perceptible. Pour commencer, ces sociétés, nous dit Tacite, connaissent l’esclavage. La première catégorie qu’il évoque est celle des hommes libres qui ont perdu leur liberté au jeu – selon lui, les Germains sont très friands de jeux de hasard. Tacite ajoute une de ces remarques qui, sans qu’on puisse l’affirmer autrement que sur la base de l’intuition, dégage un parfum d’authenticité :
On se défait, par le commerce, des esclaves de cette espèce, pour se délivrer en même temps de la honte d’une telle victoire.
Dans une société marquée par une vie collective et de forts liens personnels, il n’est en effet pas absurde de penser que passer d’une relation de pair à pair en relation servile posait quelques problèmes, et qu’une manière de le résoudre consistait à vendre celui qui venait de tomber en servitude afin de l’exiler et d’en faire un déraciné.
Toutefois, ce cas de figure était probablement très minoritaire, et la grande masse des esclaves provenait sans doute, directement ou non, de prises de guerre. Lisons ce que dit Tacite de leur condition :
Les autres esclaves ne sont pas classés comme chez nous, et attachés aux différents emplois du service domestique. Chacun a son habitation, ses pénates, qu’il régit à son gré. Le maître leur impose, comme à des fermiers, une certaine redevance en blé, en bétail, en vêtements ; là se borne la servitude. Les soins intérieurs de la maison appartiennent à la femme et aux enfants. Frapper ses esclaves, ou les punir par les fers ou un travail forcé, est chose rare. On les tue quelquefois, non par esprit de discipline et de sévérité, mais dans un mouvement de colère, comme on tue un ennemi, à cela près que c’est impunément.
Si ces individus sont sans aucun doute des dépendants, sont-ils réellement des esclaves ? Le fait que chacun dispose de son habitation et que l’exploitation de leur travail se fasse non de manière directe, mais par le versement d’une partie du produit, ne récuse pas ce statut : Marc Bloch avait attiré l’attention sur l’existence, dans notre Moyen-âge, des esclaves dits « chasés » qui correspondaient parfaitement à cette description. La rareté des punitions, dont celle des châtiments corporels, constitue un argument apparemment plus sérieux… mais il est aussitôt contredit par la possibilité de les mettre à mort sans risquer de sanction. Cette impunité était-elle de droit, ou simplement de fait ? Les « esclaves » dont parle Tacite relevaient-ils effectivement de cette catégorie juridique (au-delà de la difficulté, explorée notamment par Alain Testart, à lui trouver une définition universelle pertinente) ? S’agissait-il d’un autre type de dépendants, que le regard romain avait rabattu sur les statuts existant dans sa propre société ? Il faut se contenter de relever le problème, et de constater que nous n’avons pas les clés pour le résoudre.
Quelle « démocratie » ?
Une autre dimension des sociétés germaines, qui a suscité diverses théorisation, touche aux relations qui prévalaient entre hommes libres, marquées donc tout à la fois par des traits égalitaires (ou démocratiques), et par une différenciation perceptible. C’est cette ambiguïté, parfois tirée d’un côté, parfois de l’autre, qui a donné lieu à des théorisations de la part de Morgan, d’Engels et, plus tard, d’Alain Testart, notamment autour du concept de démocratie militaire, et avec un parallèle récurrent avec la société iroquoise.
Ce qui est démocratique chez les Germains, c’est l’absence de structure de pouvoir formalisée, de commandement et de droit de sanctionner les manquements à l’autorité. Encore cette absence n’est-elle que relative — peut-être serait-il plus approprié de parler de faiblesse (si on compare les institutions politiques à celle des Romains). Là encore, il faut se contenter de bribes d’information, sans réel moyen d’éprouver leur fiabilité. César est lapidaire :
Lorsqu’un État fait la guerre, soit qu’il se défende, soit qu’il attaque, on choisit, pour y présider, des magistrats qui ont droit de vie et de mort. Pendant la paix, il n’y a point de magistrature générale ; les principaux habitants des cantons et des bourgs rendent la justice à leurs concitoyens et arrangent les procès.
Il existe donc une forme nette de commandement ; celle-ci est toutefois temporaire, et subordonnée à une situation de conflit extérieur – un trait que l’on retrouve dans bien d’autres sociétés non étatiques. Hors de ces circonstances, on est bien en peine d’en savoir davantage. Si les « principaux habitants » qui rendent la justice ne sont manifestement pas des juristes professionnels, on n’a aucune idée en revanche de l’étendue et de la nature exacte des pouvoirs qu’ils détiennent, et donc des institutions des Germains en matière de justice. Tacite, comme toujours, est un peu plus loquace :
Dans le choix des rois, ils ont égard à la naissance ; dans celui des généraux, à la valeur : et les rois n’ont point une puissance illimitée ni arbitraire ; les généraux commandent par l’exemple plus que par l’autorité. S’ils sont actifs, toujours en vue, toujours au premier rang, l’admiration leur assure l’obéissance. Du reste, punir, emprisonner, frapper même n’est permis qu’aux prêtres ; ainsi les châtiments perdent leur amertume, et ils semblent ordonnés, non par le chef, mais par le dieu que ces peuples croient présider aux batailles. (…)
Les petites affaires sont soumises à la délibération des chefs ; les grandes à celle de tous. Et cependant celles mêmes dont la décision est réservée au peuple sont auparavant discutées par les chefs. (…) Quand l’assemblée paraît assez nombreuse, ils prennent séance tout armés. Les prêtres, à qui est remis le pouvoir d’empêcher le désordre, commandent le silence. Ensuite le roi, ou celui des chefs que distingue le plus son âge, ou sa noblesse, ou ses exploits, ou son éloquence, prend la parole et se fait écouter par l’ascendant de la persuasion, plutôt que par l’autorité du commandement. Si l’avis déplaît, on le repousse par des murmures ; s’il est approuvé, on agite les framées. Ce suffrage des armes est le signe le plus honorable de leur assentiment.
On peut aussi accuser devant le conseil public ; et y poursuivre des affaires capitales. Les peines varient suivant les délits. On pend à un arbre les traîtres et les transfuges ; les lâches, ceux qui fuient les combats ou qui dégradent leur sexe, sont plongés dans la fange d’un bourbier, et noyés sous une claie. Cette diversité de supplices tient à l’opinion qu’il faut, en punissant, montrer le crime et cacher l’infamie. Il y a, pour les fautes plus légères, des châtiments proportionnés. Le coupable paye une amende en chevaux ou en bétail ; une partie est livrée au roi ou à la cité, le reste à l’offensé ou à sa famille. On choisit dans ces mêmes assemblées des chefs qui rendent la justice dans les cantons et les villages. Ils ont chacun cent assesseurs tirés du peuple, qui leur servent de conseil et ajoutent à l’autorité de leurs jugements.
Que retenir de cette description ?
Il y a des rois, choisis en vertu de règles de succession non précisées, parmi des lignées aristocratiques. Du pouvoir réel de ces rois, le texte ne dit rien.
Les généraux sont censés n’être obéis que par la vertu de leur autorité morale, une information qui contredit explicitement celle livrée par César. Toutefois, il existe bel et bien un corps social fondé à infliger des sanctions (dont la peine d’emprisonnement, assez étonnante dans ce contexte non urbain et non étatique) : ce sont des « prêtres » dont là non plus, on ne saura pas davantage le statut et les fonctions sociales.
Petites ou grandes, les affaires de la collectivités sont aux mains de « chefs » non précisés. L’élément démocratique tient au fait que les décisions qui l’engagent largement sont soumises à son approbation explicite. Toutefois, celle-ci s’effectue sous une forme bien particulière : les chefs parlent (après avoir préparé les décisions entre eux), les gens ordinaires signifient leur approbation par des applaudissements. Bien sûr, ce fonctionnement est très loin de celui d’une monarchie de droit divin, qui ne laisse à ses sujets d’autre choix qu’adorer et obéir. Mais cette « démocratie », si c’en est une, est déjà très largement grevée par des hiérarchies politiques tout à fait perceptibles.
Dans certaines circonstances, l’indemnisation des victimes s’effectue sous la forme d’un paiement en biens – un indice sans conteste de l’existence de la richesse – ce n’est pas pour rien que le mot consacré pour désigner le prix du sang est le wergeld, un terme germanique. Mais dans les indemnités dont Tacite fait état, une partie va aux victimes – dans notre vocabulaire juridique, ce sont des dommages – et une partie qui, seule, pourrait mériter le nom d’amende, va « au roi ou à la cité ». C’est un signe très banal que ces sociétés ont accompli un pas en direction de l’État.
Au bout du compte, et à supposer même que ces informations soient fiables et d’une portée générale pour tous les peuples de la Germanie du premier siècle de notre ère, on reste un peu circonspect sur l’organisation politique de cette société — l’absence d’un cadre clair de classification générale des structures politiques ne nous aide évidemment pas à nous orienter. Mais si l’on est sans doute pas encore face à d’authentiques États, on voit qu’on s’en est rapproché, et que le terme de « démocratie » est tout aussi problématique pour l’organisation politique des Germains, quelle qu’elle ait été, que pour des États constitués (les nôtres ou celui de l’Athènes classique).
Les suites guerrières
Il est un autre élément dans ces descriptions qui a souvent retenu l’attention : celui des suites guerrières. Les puissants, chez les Germains comme dans bien d’autres sociétés particulièrement enclines au combat, sont ces leaders militaires qui lancent des expéditions de pillage, et qui s’attachent d’une manière ou d’une autre d’autres hommes qui prennent part aux opérations et en retirent une part des bénéfices. Le goût prononcé des Germains pour les activités militaires semble ne pas faire de doute. César écrit :
La plus grande gloire pour un état est d’être entouré de vastes solitudes et de pays ravagés par ses armes. Ils regardent comme le propre de la valeur de forcer leurs voisins à abandonner leur territoire, et de faire que personne n’ose s’établir auprès d’eux. D’ailleurs, ils se croient ainsi plus en sûreté, n’ayant pas à craindre une invasion subite.
Pour qui est familier de la littérature ethnographique, ce type de remarque évoque bien des situations rencontrées sous toutes les latitudes. Quant à Tacite, il évoque en ces termes les activités de pillage :
Vous leur persuaderiez bien moins de labourer la terre et d’attendre l’année, que d’appeler des ennemis et de chercher des blessures. C’est à leurs yeux paresse et lâcheté que d’acquérir par la sueur ce qu’ils peuvent se procurer par le sang.
Mais c’est donc sur la question de l’organisation des armées, et plus particulièrement des suites qui se constituent autour des leaders militaires, que les deux témoignages apportent des informations qui retiennent l’attention. Voici comment en parle César :
Lorsque, dans une assemblée, un des principaux citoyens s’annonce pour chef d’une expédition, et demande qui veut le suivre, ceux qui jugent avantageusement de l’entreprise et de l’homme se lèvent, lui promettent leur assistance, et sont applaudis par la multitude. Ceux d’entre eux qui l’abandonnent sont réputés déserteurs et traîtres, et toute espèce de confiance leur est désormais refusée.
Et à présent, les mots de Tacite :
Une naissance illustre, ou les services éclatants d’un père, donnent à quelques-uns le rang de prince [Mais quelle réalité ce terme est-il censé recouvrir ?] dès la plus tendre jeunesse ; les autres s’attachent à des chefs dans la force de l’âge et dès longtemps éprouvés ; et ce rôle de compagnon n’a rien dont on rougisse. Il a même ses distinctions, réglées sur l’estime du prince dont on forme la suite. Il existe entre les compagnons une émulation singulière à qui tiendra la première place auprès de son prince ; entre les princes, à qui aura le plus de compagnons et les plus courageux. (…)
Sur le champ de bataille, (…) un opprobre dont la flétrissure ne s’efface jamais, c’est de (…) survivre [au prince] et de revenir sans lui du combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce qu’on fait soi-même de beau, voilà le premier serment de cette milice. Les princes combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cité qui les vit naître languit dans l’oisiveté d’une longue paix, ces chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peuple étranger : tant cette nation hait le repos ! d’ailleurs on s’illustre plus facilement dans les hasards, et l’on a besoin du règne de la force et des armes pour entretenir de nombreux compagnons. Car ce cheval de bataille, cette sanglante et victorieuse framée [lance], sont un tribut levé sur la générosité du prince. Sa table, d’une somptuosité grossière, mais dispendieuse, tient lieu de solde. La source de sa munificence est dans le pillage et les guerres.
La description de César et celle de Tacite laissent entrevoir le même type de réalité, longuement analysée par Alain Testart dans son ouvrage sur les morts d’accompagnement et la naissance de l’État : celle d’une société où se développent des liens de fidélités personnelle, en particulier autour des entreprises militaires, de la gloire qui leur sont attachées mais aussi, et avant tout, de l’économie de prédation qui repose sur elles. Le même Alain Testart, en compagnie de Luc Baray, avait d’ailleurs mené une enquête minutieuse sur ces suites guerrières dans le monde gaulois, intitulée « Ambactes et soldures ».
Toutefois, entre les deux tableaux, une nuance importante est perceptible. Les suites décrites par César sont labiles : elles se font et se défont à chaque expédition, et rien n’indique dans son récit qu’elles recouvrent des liens forts d’homme à homme. Inversement, chez Tacite, la clientèle militaire s’attache de manière si durable et si forte à son patron (le « prince ») que lui survivre sur le champ de bataille constituerait une macule de honte indélébile. Toutefois, cet attachement semble être de fait, et non de droit : même s’il faut rester prudent dans le cas d’une absence d’information, Tacite n’évoque pas de sanctions juridiques pour un client qui violerait cette obligation — qui, si forte soit-elle, reste donc purement morale — ou pire, qui refuserait de s’engager dans un combat. Il ne dit rien non plus de ce qu’il adviendrait de celui qui déciderait de quitter la suite d’un puissant, soit pour gagner celle d’un autre, soit pour cesser toute activité militaire, dans le cas où le puissant en question désapprouverait cette décision.
Ce qui est frappant, toutefois, c’est qu’aucun des textes n’évoque une contrainte de nature juridique qui oblige les combattants à mettre leurs armes au service d’un autre. Une telle contrainte est classique des États, qui peuvent décréter une mobilisation. Mais elle existe aussi sur la base du volontariat, lorsque les clients militaires s’engagent à servir par un serment qui les expose, en cas de rupture, à être sanctionnés. De ce point de vue, un exemple classique est celui des Iroquois, si souvent rapprochés des Germains. Du point de vue des suites militaires, les Iroquois ressemblent plutôt aux Germains de César qu’à ceux de Tacite : on ne trouve chez eux aucune forme d’engagement personnel durable, qui mettrait certains en situation de devoir suivre un leader au combat à chaque fois qu’il le décide. Dans les opérations militaires privées — la « petite guerre » décrite par J.-F. Lafitau au début du XVIIIe siècle -, c’est au leader, au coup par coup, de convaincre et d’entraîner ceux qui se joindront à lui. En revanche, ce même auteur décrit en des termes tout à fait précis un engagement juré, dont la rupture était payée au prix fort :
La hache n’est pas plutôt levée [l’opération militaire décidée] que les chefs de guerre se disposent à assembler leur monde, et que ceux qui ont envie de les suivre lèvent la buchette. C’est un morceau de bois façonné, orné de vermillon, que chacun des guerriers marque de quelque note, ou figure distinctive, et qu’il donne au chef, comme un symbole qui le représente en personne, et qui peut être regardé comme le lien de son engagement, tandis qu’il subsiste.
J’avais cru que, quelque engagement que prissent les Sauvages en ces sortes d’occasions, ils pouvaient le rompre sans façon retirer leur parole, comme il leur plaisait , en conséquence de cette liberté, qui paraît si naturelle en eux, qu’ils semblent tous indépendants les uns des autres et que l’on croirait que leurs chefs n’ont qu’une autorité sans coaction [contrainte], et qui relève en quelque sorte de la volonté actuelle de chaque particulier. Mais j’ai été détrompé dans la suite sur ce point, par ce qui arriva dans la mission des Hurons de Lorette. Car étant survenu quelque difficulté à l’occasion d’un sauvage qu’il s’agissait de chasser, parce qu’il avoir contrevenu à quelque chose à quoi le village s’était engagé solennellement, et dont l’engagement subsistait, par des bûchettes semblables à celles qu’on lève pour aller en guerre. Un ancien exhorta le missionnaire à tenir ferme, en lui disant qu’on usât encore d’indulgence envers le coupable, et que c’était une loi de temps immémorial dans leur pays que le village était en droit de faire mourir celui qui après avoir levé la bûchette ne remplissait pas les obligations de son engagement. Quoique cette loi ne s’observe pas aujourd’hui à la rigueur, il y a cependant plusieurs exemples de sévérité encore assez récents, et l’on a vu assez souvent des chefs casser la tête de sang-froid, et par voie de fait à des particuliers, qui étaient allés en guerre contre leur volonté, ou qui avaient déserté en chemin, abandonnant le parti dans lequel ils s’étaient enrôlés.
S’il est sans doute impossible de cerner la nature et l’allure réelles des suites militaires chez les divers Germains de divers époques, on peut se demander si ces données ne laissent pas entrevoir la possibilité et la nécessité d’une typologie des clientèles guerrières, en fonction d’une part du caractère ponctuel ou durable (et donc personnel) de l’engagement, d’autre part de son caractère juridiquement contraignant ou non. Il y aurait sans doute là de quoi approfondir quelques conséquences sociales de ces différentes coutumes.
Concernant l’esclavage, un point de comparaison de 1901, le long du Cavally, par un témoignage d’Ollone, un capitaine de l’armée coloniale française :
“Les captifs [de guerre, qui se vendent et s’achètent] ne sont pas maltraités, on a trop peur qu’ils ne s’enfuient, quitte à changer de maîtres. Quand ils sont depuis longtemps chez un homme, ils sont considérés comme de la famille, ont une case, une femme, un fusil, souvent un champ dont les produits leur appartiennent en partie. Nous en avons vu un, chez les Krépos [actuels Grebo/Krou], qui s’était acquis une grande renommée à la guerre et avait le commandement de tous les guerriers ; il voyageait à sa guise, et nous l’avions pris pour un chef puissant.” (81)
Il y a aussi un point de rapprochement intéressant concernant l’autorité des prêtres. Le même d’Ollone affirme qu’il n’y a pas de peine de mort chez les Grebo (p. 83). Mais Schwab (1947 : 310), qui a compilé des données sur une grande quantité de populations du Liberia, affirme que ceux qui, parmi les Grebo, désobéissaient aux “Kwi ba” (sorte de dieux incarnés par des hommes ; les mêmes “Kwi” que chez leurs cousins Wè de Côte d’Ivoire) mourraient ; ou, à tout le moins, puisque la pratique était devenue rare, étaient encore lourdement amendés à l’époque où il collectait les témoignages. L’écart d’autorité entre les pouvoirs séculiers et les pouvoirs religieux est net dans toute la région (Sierra Leone, Liberia, Côte d’Ivoire (ouest), Guinée (sud-est)). C’est d’autant plus significatif que ces pouvoirs religieux président aussi à l’organisation des guerres : interdiction de faire la guerre sans l’autorisation des prêtres de ces cultes, obligation (plus ou moins nette) d’aller à la guerre sous leur contrainte. Comme dans le cas des Germains, c’est bien un chef de guerre séculier qui mène les expéditions guerrières ; mais ce sont toujours les “prêtres” qui ont la fonction de contraindre.
Il y a également, dans de nombreux cas, une répartition du prix du sang entre dommage payé à la victime (ou sa famille) et amende payée à l’autorité religieuse ; à la manière de ce qui est décrit chez les Germains.
NB : J’aurai bientôt terminé un article de synthèse sur ce sujet (pourquoi l’autorité des cultes initiatiques est particulièrement efficace dans ces sociétés semi Etatiques ?) concernant essentiellement l’Afrique de l’Ouest. Je te l’envoie sous peu.
Je m’en pourlèche les babines à l’avance !
Bonjour,
Je ne sais pas si vous considérez les catégories duméziliennes comme pertinentes, mais si c’est le cas, qu’est-ce qui distingue les Germains des Celtes ? Leurs panthéons sont assez comparables (pour autant que je sache), mais leur organisation sociale paraît assez différente. En particulier, je note dans votre texte en deux parties que les Germains ne paraissent pas avoir de prêtres, en tout cas pas de classe cléricale puissante, contrairement aux Celtes. Me trompè-je ?
Je n’en sais pas plus que vous. Je n’ai aucune compétence particulière concernant les propositions de Dumézil, que je ne connais que de loin. L’impression qui se dégage est que les sociétés gauloises sont tout de même beaucoup plus nettement stratifiées que les sociétés de Germanie. En plus de cette classe sacerdotale (mais à quelle réalité ce terme correspond-il ?), personne ne suggère notamment l’existence d’un État chez les Germains. Mais au-delà de cela, j’ai bien peur de ne pas être capable de dire grand chose.
La Gaule d’avant la Conquête romaine me semble être une mosaïque de peuples qui sont à des stades différents d’organisation politiques et de développement. César décrit une soixantaine de civitates aux institutions variées, elles mêmes décomposées en 300 « pagi ». Parfois, la royauté a disparu au profit de magistratures annuelles et de sénats aristocratiques. Ailleurs il cite encore des rois ou des chefs à pouvoir plus personnel.
Alors oui, certaines des plus grandes civitates (Bituriges ou Arverne par ex) semblent bien en place et présentent des signes d’étatisation, d’autres peuples au contraire semblent encore mouvants (comme la migration des Helvetes).
Par ailleurs, le rôle des oppidums n’est pas encore très clair et n’est sans doute pas partout le même. S’il est tentant d’y voir une proto capitale et donc un espace de centralisation/domination politique, l’archéologie montre que les élites vivaient encore largement à la campagne et que les oppidums étaient surtout des aires d’attraction économiques. L’urbanisation ne semble s’imposer pleinement que tardivement, dans les dernières décennies avant la conquête.
Chez César, les druides semblent représenter la seule institution trans- civitates, qui fait le lien à l’échelle de la Gaule entière. Si on en croit Jean-Louis Bruneaux, les druides avaient pour rôle une sorte de justice entre nations ; mais il écrit aussi que les druides étaient en grande perte de vitesse au moment de la conquête romaine, ils n’avaient déjà plus beaucoup d’influence.
Personnellement, je me méfie donc des comparaisons Germains/Gaulois car, même si l’archéologie montre des aires culturelles distinctes avec le Rhin comme zone de contact et d’influence, il n’y pas une dichotomie claire entre les deux zones. Et il n’existe pas de modèle territorial gaulois unique. Dans certaines régions, les civitates sont vastes, urbanisées et relativement intégrées. dans d’autres, notamment en Armorique occidentale ou dans des zones pyrénéennes, elles sont plus petites, moins urbanisées et moins cohérentes territorialement.
Merci pour cet éclairage !
Grosse différence entre Gaulois et Germains : les uns ont un monnayage, les autres non.
Merci pour cette très utile mise au point. Cependant ni César ni Tacite ne se sont rendus sur place et il s’agit donc de lectures de deuxième ou troisième main, d’autant que César prétend qu’à l’est du Rhin, c’était des Germains, alors qu’il s’agissait toujours de Celtes, comme le confirme l’archéologie. Mais il ne voulait pas aller plus loin dans ses conquêtes, pressé qu’il était d’aller faire son putsch à Rome. Par ailleurs, comme le mythe du bon sauvage chez nous, la description des Germains, surtout chez Tacite, vise aussi à décrire des sociétés frustes mais saines, face à la décadence romaine. Néanmoins, nous n’avons, en gros, que cela, et il faut faire avec. Le siècle et demi entre les deux auteurs permet aussi de voir des recompositions historiques, sachant qu’il est très difficile de faire coïncider des noms de peuples avec des cultures archéologiques précises et qu’il semble qu’il se soit plus agi de coalitions militaires instables, face à l’impérialisme romain, que de “peuples” bien définis. Voir notamment les travaux de Lotte Hedeager, Jaroslav Tejral ou Walter Pohl, entre autres.
Merci pour cet éclairage et ces références !
Et les Triboques ? Et les Raurarques ?
Je ne suis pas sûr de comprendre la question… (et en fait, je suis même sûr de ne pas la comprendre !)
La question est : Gaulois ou Germains ? Je fais allusion aux polémiques autour de l’origine de ces peuples. La question du monnayage, qui vous intéresse j’imagine, me semble ici cruciale.
Merci, c’est plus clair ! Pour ce qui est de la monnaie, je dirais bien spontanément que son existence prouve la présence de l’Etat (sous réserve de déterminer sur quel raisonnement précis cette déduction peut s’appuyer), mais que son absence ne prouve rien. À suivre…
Peut etre aussi faut-il distinguer les groupes qui fondent leur propre monnaie, de ceux utilisant la monnaie des autres ? Parce qu’il me semble qu’on retrouve de la monnaie chez plusieurs Germains, même assez loin du Rhin, mais qu’on n’en retrouve pas beaucoup et que c’est de la monnaie venue d’ailleurs. Au contraire de la Gaule où le monnayage esr local et abondant.
Oui, c’est implicite, mais en disant que la monnaie dénote l’État, je pense (et je ne suis pas le seul, Fournier ayant déjà souligné ce point à juste titre), je pense exclusivement à la monnaie autochtone – et frappée.
Bonjour à tous, les réflexions partagées ouvrent sur beaucoup de questionnements. Je pense que, s’il s’agit d’un regard anthropo sur les Germains (anciens), il faudrait travailler en collaboration avec un antiquisant. ça donnerait des choses très très intéressantes. Cela aiderait, déjà, à décoder les différents filtres de l’annaliste. Et quant à l’esclavage, il y a je crois, ce que dit le Droit (romain) et la grande diversité des situations. https://www.lhistoire.fr/prol%C3%A9taires-et-entrepreneurs-la-vie-desclave-%C3%A0-rome
Merci. A vous lire.
Que ce soit bien clair, ces deux billets ne prétendaient pas révolutionner le savoir sur la question, ni même présenter des vues spécialement originales. Ils avaient avant tout pour but de clarifier mes propres idées sur un sujet où je connais peu de choses, et de prendre la mesure de notre ignorance. Une chose me semble certaine, on n’avancera qu’en trouvant d’autres cas ethnographiques mieux connus qui permettront de fournir des points de comparaisons plus solides.
Bien à vous