Une petite rectification sur les confrontations collectives

Pour par­venir à con­cevoir une clas­si­fi­ca­tion des con­fronta­tions col­lec­tives humaines et à la met­tre noir sur blanc, il m’a fal­lu bien des essais ratés et des tâton­nements – les lecteurs de ce blog en savent quelque chose. Avec la paru­tion de Casus bel­li, cepen­dant, je pen­sais être par­venu à un résul­tat sinon défini­tif, du moins sérieuse­ment éprou­vé et à l’abri de futurs remaniements.

C’é­tait évidem­ment bien pré­somptueux, et ce qui devait arriv­er arri­va : je me suis ren­du compte ces derniers temps que mon joli tableau réca­pit­u­latif était entaché d’une erreur certes mineure, mais bien réelle tout de même. Et comme presque à chaque fois, une fois cette erreur réal­isée, elle me paraît si évi­dente que je me demande bien com­ment j’ai pu ne pas la voir plus tôt — en fait, la réponse est sim­ple : on met le doigt sur un phénomène en l’at­tra­pant par un bout, et on raisonne ensuite à par­tir de ce bout sans se ren­dre compte qu’il ne con­stitue qu’une par­tie du prob­lème, et que l’ensem­ble ne se con­forme pas néces­saire­ment à la par­tie. Je m’ex­plique.

En l’oc­cur­rence, l’af­faire con­cerne ces com­bats a pri­ori très étranges, dans la mesure où ils n’ont pas d’autre enjeu que la défense de l’hon­neur (ou de l’i­den­tité) des groupes qui les mènent. L’ex­em­ple le plus éton­nant, ou le plus pur, que j’avais traité dans le livre se situ­ait à Venise, et il est con­nu sous le nom de « guerre des poings » (voir par exem­ple ce post de blog, qui donne quelques détails). Or si on essaye de forg­er des caté­gories rigoureuses, ce qui était juste­ment mon objec­tif, la « guerre des poings » n’est juste­ment pas une guerre : elle n’a pas pour but de vain­cre l’ad­ver­saire de manière un tant soit peu pérenne, de lui « impos­er par la force notre volon­té », pour repren­dre la for­mule de Clause­witz. Pen­dant sept siè­cles, à Venise, deux quartiers de la ville se sont affron­tés à mains nues sur les ponts à date con­v­enue. Ces échauf­fourées sanglantes (on ne fai­sait pas sem­blant de frap­per, et cer­tains pro­tag­o­nistes mour­raient en rai­son de chutes ou d’é­touf­fe­ment) ne rap­por­taient rien d’autre au vain­queur que la fierté et la gloire. Il n’y avait aucun béné­fice en ter­mes poli­tiques ou économiques, et l’an­née suiv­ante, exacte­ment comme dans une com­péti­tion sportive, un nou­v­el affron­te­ment s’or­gan­i­sait.

Sur la base de cet exem­ple, j’avais donc rangé ces con­fronta­tions iden­ti­taires dans la caté­gorie « non réso­lu­tives » (on ne se bat pas pour met­tre un terme à un désac­cord ou à résoudre un grief) et « con­ven­tion­naires » (elles sont encadrées par des règles, dont celle qui dicte la fin du com­bat… et son renou­velle­ment la fois suiv­ante). J’avais égale­ment fait le lien à la fois avec des formes très sim­i­laires ailleurs dans le monde (Iran médié­val, roy­aume Nupe). J’avais aus­si souligné la prox­im­ité de ces rix­es avec des phénomènes con­tem­po­rains moins for­mal­isés : bagar­res de sup­port­ers ou de quarti­er… et c’est là où le bât de la clas­si­fi­ca­tion blesse un peu.

Ces derniers affron­te­ments parta­gent en effet avec la guerre des poings le fait d’être motivés par la seule affir­ma­tion iden­ti­taire : ils n’ont pas de but économique ou poli­tique et, plus générale­ment, de visée réso­lu­tive. En revanche, et c’est ce point qui avait échap­pé à mon atten­tion, on ne peut raisonnable­ment pas les qual­i­fi­er de con­ven­tion­naires. Leur issue n’est dic­tée par aucune règle con­v­enue entre les deux par­ties. Et si, d’or­di­naire, leur vio­lence est soumise à cer­taines restric­tions (on évite les armes trop dan­gereuses), c’est beau­coup moins en rai­son d’une logique pro­pre que du fait que ces formes sub­sis­tent dans des sociétés où leur vio­lence est sus­cep­ti­ble d’être réprimée par l’É­tat, qui seul est cen­sé pou­voir décider de son emploi.

Si, donc, il existe bel et bien des con­fronta­tions iden­ti­taires con­ven­tion­naires, il faudrait donc com­pléter la clas­si­fi­ca­tion que j’avais pro­posée en ajoutant ce même motif du côté des con­fronta­tions non con­ven­tion­naires (avec évidem­ment la pos­si­bil­ité de cas inter­mé­di­aires ou indé­cid­ables).

49 commentaires

  1. Ques­tions de béo­tien : le fait de se retrou­ver cyclique­ment à une « date con­v­enue » n’est-il pas déjà une con­ven­tion notable ? Et vous dites que l’is­sue de ces ren­con­tres n’était dic­tée par aucune règle con­v­enue entre les deux par­ties, mais faut-il que cela soit explicite­ment for­mal­isé ou orig­i­nal ? Ne peut-il s’ag­it d’une con­ven­tion implicite du genre « quand l’un des deux camps a per­du trop de com­bat­tants pour oppos­er une réelle résis­tance », ou « quand l’un des deux camps a réus­si à bouter l’autre de force hors d’une cer­taine zone » ?

    1. En fait, il y a peut-être un malen­ten­du (soit de votre part par rap­port à ce que j’écris, soit de la mienne par rap­port à votre com­men­taire — soit les deux à la fois). Effec­tive­ment, se met­tre d’ac­cord sur un lieu de ren­dez-vous, sur les armes et les coups util­isés, c’est déjà un élé­ment de con­ven­tion. Mais le critère ultime est celui qui con­cerne la fin des com­bats. Donc, la « guerre des poings » coche toutes les cas­es de la con­ven­tion ; les affron­te­ments con­tem­po­rains entre ban­des de quarti­er, aucune.

  2. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
    Bruno Guillaud-Bataille

    Bon­jour à tous, Mer­ci pour ces pré­ci­sions. Ayant lu “Casus Bel­li”, j’en suis sor­ti à la fois un rien dés­espéré (quelle imag­i­na­tion au sein des sociétés humaines quand il s’ag­it de s’en­tretuer ou de se met­tre sur la fig­ure, cela ne rend pas opti­miste…), impres­sion­né par l’am­pleur de la recherche et du boulot de compilation/​comparaison pro­posé et inter­ro­gatif quant à la façon de met­tre tout cela en caté­gories. Les critères retenus trait­ent en effet les enjeux (réso­lu­tifs ou non) et les modal­ités (con­ven­tion­naires vs dis­cré­tion­naires) dans le cadre de la rela­tion entre deux groupes A et B. Or il peut aus­si y avoir des enjeux internes à A et à à B. On peut ain­si imag­in­er des frac­tions de A et de B “con­venir” explicite­ment ou tacite­ment de telles ou telles modal­ités, voire d’une cer­taine expres­sion sim­i­laire des enjeux, mais en fait être avant tout motivées par la réso­lu­tion de ten­sions internes, ou l’affirmation/​consolidation de leurs posi­tions en interne. Il me sem­ble même que de tels jeux sont banals : les rival­ités inter­na­tionales étant par exem­ple mobil­isées pour jus­ti­fi­er des ori­en­ta­tions au plan nation­al. Ce qui toute­fois revient à con­sid­érable­ment com­plex­i­fi­er le tableau pro­posé.

    1. Tout tra­vail de clas­si­fi­ca­tion sci­en­tifique impose de retenir cer­tains critères, con­sid­érés comme per­ti­nents pour le prob­lème à résoudre, et d’en écarter d’autres. La mécanique s’at­tache aux mass­es des objets, en faisant fi de leur couleur ou de leur tex­ture. Con­cer­nant les affron­te­ments, on peut évidem­ment intro­duire les dimen­sions que vous pro­posez (encore qu’elles n’in­ter­vi­en­nent que dans cer­taines con­fig­u­ra­tions, et pour ain­si dire jamais dans d’autres), mais je ne crois pas qu’elles soient per­ti­nentes pour s’y retrou­ver fon­da­men­tale­ment. Toute­fois, si je vous suis bien, vous par­lez aus­si du fait qu’une forme de con­fronta­tion don­née peut être détournée et devenir de fait un autre type de con­fronta­tion. C’est une ques­tion que j’abor­de dans le bouquin, l’ex­em­ple prin­ceps étant celui de con­fronta­tions théorique­ment non réso­lu­tives, mais dont on s’empare afin de régler ses comptes.

      1. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
        Bruno Guillaud-Bataille

        Mer­ci pour ces pré­ci­sions. L’im­age pro­posée, celle des objets avec “mass­es, couleur ou tex­ture” est par­lante et m’aide à pré­cis­er mon argu­men­ta­tion. En effet, on peut con­venir que la couleur et la tex­ture d’un objet n’en­trent pas en ligne de compte dans la tra­jec­toire mécanique de cet objet, car ces qual­ités ne font pas “force” en quelque sorte. Ma propo­si­tion con­siste à con­sid­ér­er (si je garde le par­al­lèle avec les objets) que les corps des deux entités A et B en con­fronta­tion sont en réal­ité mus par une diver­sité de forces nées des rap­ports soci­aux entre leurs dif­férentes com­posantes. Dès lors les enjeux et modal­ités de cette con­fronta­tion sont à con­sid­ér­er à la jonc­tion de deux champs de force, interne et externe.

        1. Certes, mais analyser, c’est sépar­er. Qu’il existe mille et un déter­mi­nants soci­aux qui pro­duisent tel type de con­fronta­tion plutôt qu’une autre, c’est évidem­ment vrai. Mais avant de se deman­der quels sont les déter­mi­nants soci­aux à l’œu­vre, il faut com­mencer par savoir quels sont les types de con­fronta­tions, et c’est à cette tâche que je me suis attelé. Pour pren­dre un par­al­lèle, quand Alain Tes­tart a clas­si­fié les types de trans­ferts de biens (le don, l’échange, le t3t), il n’a pas épuisé la ques­tion des con­textes et des straté­gies sociales dans lesquels ces modal­ités inter­vi­en­nent ; mais il a jeté les bases qui per­me­t­tent de men­er cette enquête autrement que dans un vague « tout est dans tout ».

  3. Beau tra­vail, témoignant d’une impor­tante recherche.

    Il y a cepen­dant quelque chose qui m’interroge dans cette ten­ta­tive de caté­gori­sa­tion.
    Il sem­blerait qu’il soit tou­jours pos­si­ble de trou­ver des excep­tions à chaque propo­si­tion, jus­ti­fi­ant qu’elle puisse se trou­ver dans plusieurs caté­gories à la fois.
    Pour exem­ple, la propo­si­tion « Par vic­toire réso­lu­tive » se retrou­ve dans « Dis­cré­tion­naire » et « Con­ven­tion­naire. »
    Mais en cher­chant un peu, on devrait aus­si trou­ver des « Vic­toires non réso­lu­tives, » autant dis­cré­tion­naires que con­ven­tion­naires.
    Idem pour à peu près tous les autres items, acqui­si­tion, deuil, vengeance, cathar­sis, équili­brage, sanc­tion, etc.

    Du coup, on caté­gorise quoi, pourquoi ?

    1. En biolo­gie, on trou­ve des car­ni­vores aus­si bien chez les rep­tiles que chez les arthro­podes. Et des vivip­a­res chez les mam­mifères comme chez les pois­sons. Cela sig­ni­fie-t-il que les biol­o­gistes clas­si­fient pour rien ?

      1. Oui, mais ça n’est pas tout à fait com­pa­ra­ble.

        En biolo­gie, le but est clair : décrire une phy­logénie du vivant.
        Les class­es ne désig­nent pas des fonc­tions, mais des fil­i­a­tions.
        Même mangeurs de viande, la caté­gorie car­ni­vore n’existe pas chez les rep­tiles.
        L’analogie mor­phologique n’est qu’une facil­ité con­ven­tion­nelle arbi­traire, his­torique­ment util­isée par les pre­miers nat­u­ral­istes parce qu’ils n’avaient pas d’autres moyens.
        Aujourd’hui, avec la géné­tique, les class­es ont été avan­tageuse­ment rem­placées par les clades, très net­te­ment plus per­for­mantes. Les fil­i­a­tions géné­tiques devi­en­nent extrême­ment solides.
        Avec tou­jours le même but : décrire une phy­logénie du vivant, depuis l’hypothétique LUCA jusqu’à toutes les espèces vivantes actuelles.

        Dans vos propo­si­tions, la jus­ti­fi­ca­tion phy­logénique n’est pas pos­si­ble (et heureuse­ment !)
        Du coup, pour ren­dre vos caté­gories opéra­tionnelles, il me faut d’autres jus­ti­fi­ca­tions.
        C’est ça que je ne vois pas.

        Et donc, ma ques­tion reste : On caté­gorise quoi, pourquoi ?

        1. Je me doutais bien que vous alliez dégain­er la ques­tion de la phy­logénie. 😉
          Com­mençons par la fin, avec une réponse très sim­ple : on (je) caté­gorise les con­fronta­tions col­lec­tives chez les humains, pour essay­er de s’y retrou­ver. Sans caté­gories, ou plutôt, avec nos caté­gories eth­no­cen­triques, on n’y com­prend pas grand chose, et on bal­ance du « rit­uel » à tout va pour jus­ti­fi­er notre igno­rance.
          Après, effec­tive­ment, ma clas­si­fi­ca­tion n’est pas phy­logéné­tique, parce que le sujet ne s’y prête pas. Et donc, il y a des caté­gories qui ont en com­mun le car­ac­tère A, mais pas le B et le C, et d’autres qui ont en com­mun B, mais pas A ou C.
          En quoi est-ce un prob­lème ? En d’autres ter­mes, les critères que je pro­pose aident-ils à mieux se repér­er, ou intro­duisent-ils de la con­fu­sion par rap­port à une autre clas­si­fi­ca­tion plus per­ti­nente — et laque­lle ?

          1. Certes, mais observez que c’est vous qui avez intro­duit l’analogie avec le biologique (donc le phy­logénique) dans la dis­cus­sion, pas moi…

            Peu importe, nous sommes d’accord :
            En sci­ences humaines, le phy­logénique est plus que risqué, il est cer­taine­ment à pro­scrire défini­tive­ment.
            A ce titre, l’histoire et ses dérives nous le rap­pel­lent cru­elle­ment…

            Con­cer­nant les autres caté­gories eth­no­cen­triques (« rit­uel, » etc.), je ne sais pas.
            Je ne con­nais pas, je n’ai pas d’avis, je ne suis pas anthro­po­logue.
            Ici, je ne con­sid­ère que votre seule matrice.
            Ca, j’y suis à l’aise, de for­ma­tion je suis infor­mati­cien.

            Au con­stat que trop d’exceptions frag­ilisent la struc­ture.
            Un con­ven­tion­naire par­fois égale­ment dis­cré­tion­naire, ça devient com­pliqué.
            De même, pour un non-réso­lu­tif par­fois réso­lu­tif, tout ou par­tie.
            Me faudrait un vrai mutuelle­ment exclusif.

            Notez que, comme sup­port de réflex­ion, ça n’est pas inter­dit, ça peut être stim­u­lant.
            La preuve, ça me stim­ule !
            Mais d’un point de vue formel, ce ne sont plus vrai­ment des caté­gories.
            Au-delà de la réflex­ion stim­u­lante, ça n’est plus opéra­tionnel.

            Néan­moins, j’aime bien.
            Il ne faut pas aban­don­ner cette démarche, il faut la pour­suiv­re.
            Pour l’instant, je n’ai pas d’idée, ça n’est pas mon domaine.
            Mais je vais con­tin­uer à vous suiv­re et y réfléchir.
            Des fois que…

            1. Si je peux me per­me­t­tre, l’ex­i­gence d’un “vrai mutuelle­ment exclusif” me sem­ble incom­pat­i­ble avec la réal­ité en ques­tion, qui n’est pas découpée en boîtes. Dès qu’on fait une dis­tinc­tion, on trou­ve tou­jours des entre-deux, à l’in­fi­ni, et il faut bien s’y résoudre. C’est que beau­coup de réal­ités ne se dif­féren­cient, ni selon un escalier, où les dif­férences sont des fron­tières tranchées, dis­crètes (au sens math­é­ma­tique : on saute d’une marche à l’autre sans tran­si­tion) ; ni selon une pente droite con­tin­ue, où la dif­féren­ci­a­tion est à ce point insen­si­ble que l’on ne peut y dis­tinguer des seuils ; mais plutôt comme des creux et des boss­es iden­ti­fi­ables sur une courbe con­tin­ue (càd d’ex­trema locaux, avec leur voisi­nage) – on passe insen­si­ble­ment du creux à la bosse, mais il y a bien une dif­férence entre les deux, comme entre le rouge et l’o­r­ange le long du spec­tre chro­ma­tique. Qu’on pense aux champs, au spec­tre chro­ma­tique, ou aux dia­grammes de phase, cela fait par exem­ple assez longtemps que la physique ne res­saisit plus les dif­férences que l’on con­state dans la réal­ité physique sous forme de cas­es séparées par des fron­tières nettes, sans épais­seur ou entre-deux, mais plutôt de pôles, de phas­es ou de seuils iden­ti­fi­ables le long de vari­a­tions con­tin­ues, de fron­tières épaiss­es et floues. Certes, il est dif­fi­cile de restituer ce type de dif­féren­ci­a­tion par des dis­tinc­tions con­ceptuelles, les mots étant des entités phonique­ment et graphique­ment dis­crètes, qui nous font ten­dre à vouloir trac­er entre eux une fron­tière nette. Toute­fois, on peut pren­dre mod­èle sur les usages courants des mots, qui dans leur diver­sité leur don­nent des sig­ni­fi­ca­tions se chevauchant, sans fron­tière assign­a­ble (ce qui n’est donc pas un défaut, con­traire­ment à un lieu com­mun de l’épistémologie) : on penserait chaque con­cept, non comme une case délim­itée, mais comme une dimen­sion, un axe de référence par rap­port auquel situer des réal­ités (ce qui était la propo­si­tion de Mau­rice Mer­leau-Pon­ty). Les caté­gories de M. Dar­mangeat se chevauchent dans leurs critères de déf­i­ni­tion et admet­tent des entre-deux, parce que les réal­ités qu’il étudie le font, et à cet égard sa clas­si­fi­ca­tion se présen­terait peut-être mieux sous la forme, non de cas­es à l’intersection de deux colonnes et deux lignes d’un tableau, mais d’une con­stel­la­tion de points situés par rap­port à deux axes, ver­ti­cal (degré de réso­lu­tiv­ité) et hor­i­zon­tal (degré de con­ven­tion­nar­ité), et c’est très bien comme ça !

              1. Oui, je com­prends très bien ce que vous dites, vous avez tout à fait rai­son.

                Le choix d’une caté­gori­sa­tion relève tou­jours d’une déci­sion d’objet, au sens méthodologique cartésien du terme.
                Les objets « en soi, » ça n’existe pas, ils procè­dent tou­jours d’une con­struc­tion.
                De même, ain­si que vous le rap­pelez très bien, les caté­gories sont tou­jours dis­cré­tion­naires, par nature.
                Faute de quoi nous ne seri­ons pas dans une démarche sci­en­tifique.

                En ce sens, le tra­vail de Christophe Dar­mangeat obéit pleine­ment à ces impérat­ifs, il n’y a rien à redire.
                D’autant plus que, n’étant pas moi-même anthro­po­logue, je serais bien mal­venu de com­par­er entre elles des grilles de lec­ture que je ne maîtrise pas…

                Mon pro­pos n’est donc pas là.
                C’est juste que j’ai du mal à percevoir la jus­ti­fi­ca­tion des caté­gori­sa­tions choisies.
                Caté­goris­er pour caté­goris­er, c’est bien, mais dans quels buts ?
                Est-ce pour mieux com­pren­dre la vio­lence intrin­sèque de Sapi­ens ?
                Ou pour mieux dis­tinguer les sociétés dans l’exercice de cette vio­lence ?
                Ou encore pour com­par­er entre vio­lences actuelles et passées ?
                Voire même me per­me­t­tre de con­fron­ter ma pro­pre vio­lence à celles des autres ?

                On voit bien par exem­ple que guerre et feud, ça n’est pas la même chose.
                Et que même la vengeance, ça n’est pas non plus tout à fait du feud.
                Et que les guer­res peu­vent mal­gré tout aus­si être de vengeance.
                Et que couper des têtes, ça n’est pas for­cé­ment de la pré­da­tion.
                Et qu’un iden­ti­taire, ça peut être plein de trucs…
                Mais pourquoi ?

                Peut-être tout ceci n’est-il qu’un débat interne entre anthro­po­logues, se répon­dant mutuelle­ment en par­faite intel­li­gence (par exem­ple de ceux qui caté­gorisent par les « rit­uels » et les autres) J’imagine qu’eux savent et se com­pren­nent.

                Mais pour moi, le béo­tien que je suis, ça reste assez obscur.
                C’est dom­mage, j’aurais bien aimé pou­voir faire quelque chose de tout ça.
                La vio­lence, c’est tout de même au cœur de notre human­ité, non ?

                Bon, bref, je crois bien que je vais en rester là, ça n’est pas bien grave…

              2. Bon­jour.
                Je pense que vous venez des sci­ences dites dures (comme moi), donc je visu­alise très bien votre tableau avec des points dis­per­sés et quelques agré­ga­tions par-ci par-là. Le prob­lème avec les sci­ences humaines est celui de la mesure, infin­i­ment plus com­plexe que dans la physique ou la biolo­gie. Com­ment mesur­er le « degré de réso­lu­tiv­ité » et le « degré de con­ven­tion­nar­ité » ? No way, man.

                1. D’accord avec vous, Claude,

                  Surtout si l’on doit pren­dre en compte davan­tage que deux dimen­sions.
                  Ici j’en vois déjà au moins trois, dis­cré­tion­naire, con­ven­tion­naire et réso­lu­tif (on ne retient pas non-réso­lu­tif, par nature sans recou­vre­ment pos­si­ble avec réso­lu­tif)
                  Auquel on pour­rait en ajouter une qua­trième, la dimen­sion tem­porelle.

                  Cela dit, la propo­si­tion de Valentin reste intéres­sante appliquée à des événe­ments indi­vidu­els pré­cis, bien iden­ti­fiés.
                  Par exem­ple, pro­duire une représen­ta­tion du con­flit ukrainien dans le temps.
                  Au début, ça sem­blait dis­cré­tion­naire et réso­lu­tif du point de vue russe.
                  Aujourd’hui, c’est net­te­ment plus partagé ; mal­gré la vio­lence, il y a tout de même du con­ven­tion­naire (guerre hybride, tabou du nucléaire, etc.) avec un réso­lu­tif de plus en plus incer­tain.
                  N’empêche, fau­dra bien qu’elle s’arrête un jour, cette guerre…

                  Ha, ha… Finale­ment, ne devrait-on pas pou­voir trou­ver une util­i­sa­tion opéra­tionnelle aux caté­gories de Christophe Dar­mangeat ?
                  Faut jamais renon­cer, moi je les aime bien…
                  On con­tin­ue.

                  1. @Guiral : Dis­cré­tion­naire et con­ven­tion­naire sont tout aus­si dis­joints que réso­lu­tif ou non-réso­lu­tif. Le prob­lème, c’est que vous appliquez une déf­i­ni­tion du con­ven­tion­naire qui n’est pas la mienne. Je rap­pelle à toutes fins utiles que celle-ci porte sur le fait que les ter­mes de la fin défini­tive de la con­fronta­tion sont con­venus à l’a­vance. De ce point de vue, le con­flit entre la Russie et l’Ukraine (ou entre la Russie et l’OTAN ?), com­mencé comme une guerre, s’est pour­suivi comme tel et il n’y a pas l’om­bre d’un prob­lème pour le clas­si­fi­er. Mes caté­gories sont « opéra­tionnelles » (et même, en l’oc­cur­rence, « spé­ciale­ment opéra­tionnelles »).

              3. @Valentin : Je traite de cette ques­tion dans plusieurs pages du bouquin. En fait, une bonne par­tie des réal­ités que j’é­tudie sont large­ment pures et ne présen­tent guère d’am­biguïté. Les cas lim­ites ou inter­mé­di­aires exis­tent, mais ils sont au bout du compte assez peu nom­breux. Il m’a donc sem­blé que la présen­ta­tion en tableau était plus fidèle à la réal­ité qu’une présen­ta­tion en gra­da­tion.

  4. C’est vrai qu’en y pen­sant, il y a bien eu un ter­ri­ble com­bat con­ven­tion­naire — et défini­tive­ment non-réso­lu­tif — au sein du roy­aume de la NUPES.
    .
    (boutade à part, super livre et super blog)

  5. Le tableau clas­si­fie les affron­te­ments inter-groupes et ne s’intéresse pas aux vio­lences intra-groupe. La désig­na­tion et le meurtre ou l’expulsion d’un bouc émis­saire (indi­vidu ou com­mu­nauté allogène) qui est une action intra-groupe ne ren­tre donc pas dans ce cadre. Mais com­ment définir les lim­ites du groupe ? Les con­tours me parais­sent pos­si­ble­ment assez flous et pas for­cé­ment sta­bles dans l’espace et le temps. Dans « la guerre des poings » que vous analy­sez, les lim­ites sont celles du quarti­er, dans la vendet­ta et le feud (ou la faide), ce peu­vent être celles de la famille. A l’intérieur d’une classe à l’école, des clans peu­vent se for­mer et s’affronter, physique­ment ou sym­bol­ique­ment. Mais prenez l’exemple des com­mu­nautés juives dans l’histoire occi­den­tale…

    1. Bien vu !
      C’est quoi un groupe ?
      A par­tir de deux ? Un cou­ple ?

      Essayons de véri­fi­er avec deux.
      Si ça fonc­tionne, on devrait pou­voir généralis­er.
      Et là, nous auri­ons peut-être pos­si­bil­ité de réduire les frag­iles excep­tions caté­gorielles trop com­pliquées sans renon­cer au com­plexe, beau­coup plus robuste…
      Je ne sais pas, mais y a un truc à fouiller !

      1. @Guiral : Per­son­ne se sachant déter­min­er le seuil à par­tir duquel un être humain est vieux, faut-il con­sid­ér­er la géri­a­trie comme une dis­ci­pline médi­cale nulle et non avenue ?

        1. Mais non, bien sûr !
          Tout ça, c’est affaire de choix de seg­men­ta­tion !
          Ca n’est pas option­nel, sinon ça ne serait pas sci­en­tifique.

          Ce que vous faites d’ailleurs très bien, nul ne le con­teste.

          Valentin, Claude et moi, on s’amuse juste à imag­in­er des représen­ta­tions avec curseurs vari­ables per­me­t­tant de visu­alis­er les grad­u­a­tions en con­tinu.
          Il n’y a pas « jeunes » et « vieux, » mais toute une décli­nai­son de palette entre les deux, selon des courbes ou plans con­ti­nus, non dis­cré­tion­naires.

          Mais ça, ce sont des trucs de sta­tis­ti­ciens ou d’informaticiens jouant avec des graphiques.
          Dans votre dis­ci­pline, pas cer­tain que vous en ayez l’usage…
          … Sais pas, suis pas anthro­po­logue.

          N’empêche, observez com­bi­en vos travaux nous stim­u­lent…
          …C’est plutôt flat­teur, non ?

          1. @Guiral : C. Dar­mangeat a répon­du que, pour la ques­tion des formes de con­flits, il n’y avait guère de formes inter­mé­di­aires, certes. Mais — et je par­le sous le con­trôle des spé­cial­istes qui ani­ment et fréquentent ce blog — il me sem­ble que, dans les thèmes dont il est ques­tion sur ce blog, on peut trou­ver des vari­a­tions con­tin­ues un peu partout, et qu’à cet égard le jeu de sta­tis­ti­cien et d’in­for­mati­cien pour­rait être utile à l’an­thro­polo­gie. Quand on com­pare plusieurs sociétés, ne peut-on pas dire que la divi­sion du tra­vail est poussée plus ou moins loin, hor­i­zon­tale­ment ou ver­ti­cale­ment ? ; que la divi­sion sex­uée du tra­vail est plus ou moins lâche ou rigide ? ; que la dom­i­na­tion mas­cu­line est plus ou moins grande, et, inverse­ment, que les femmes ont plus ou moins de con­tre-pou­voirs ? ; etc. De même, il y a tout un tas de formes inter­mé­di­aires entre la cueil­lette et l’a­gri­cul­ture, la chas­se et l’él­e­vage, le nomadisme et la séden­tar­ité, les sociétés sans État et les sociétés avec État, etc. Et je crois que ce sont aus­si ces gra­da­tions con­tin­ues qui poussent à penser beau­coup de phénomènes soci­aux en ter­mes de proces­sus ou de dynamique (ex : Weber, qui définit la moder­nité par un proces­sus de ratio­nal­i­sa­tion, plutôt que par la ratio­nal­ité ; j’ai de même enten­du par­ler de néolithi­sa­tion ; etc. ).

            1. @Valentin :
              Oui, tout à fait d’accord, c’est exacte­ment ça.
              Sauf qu’on ne peut pas en décider à la place de C. Dar­mangeat, ce sont ses objets, pas les nôtres…

              Méthodologique­ment, ça se passe tou­jours comme ça, ça n’est pas option­nel :
              — On com­mence tou­jours par seg­menter, peu importe les choix (Cru ou cuit ? Bouil­li ou rôti ? cf. C Lévi-Strauss)
              — Il n’y a pas de bonnes ou de mau­vais­es seg­men­ta­tions, ça mon­tre tou­jours « quelque chose. »
              Reste néan­moins à les jus­ti­fi­er, on voit tou­jours quelque chose, mais tout n’a pas la même valeur (ex. : blanc, noir, jaune, ça seg­mente, on voit, mais dans quels buts ? Pour le cos­méti­cien, oui, ça va, mais avec l’idéologue, y a comme un p’tit prob­lème…)
              — Ca n’est que dans un deux­ième temps qu’il faut se sou­venir qu’il s’agit de choix arbi­traires et que l’on peut chercher à voir ce qui se trou­ve entre les bornes. Des fois il y aura plein de nuances, des fois pas grand-chose. Des fois, ça va mon­tr­er, des fois pas…

              Mon sen­ti­ment est que C. Dar­mangeat pense qu’on veut remet­tre en cause ses mod­èles. En fait, non pas du tout, en tout cas pas moi, je ne suis pas anthro­po­logue.
              On veut juste jouer avec, afin de mieux voir ce que ça mon­tre.

              On voit plein de trucs, c’est pas­sion­nant, on a envie d’aller plus loin, la preuve avec toutes nos propo­si­tions de tester les tran­si­tions dis­crètes, en pos­si­bles recou­vre­ments. Des fois, c’est claire­ment en franch­es exclu­sions mutuelles, des fois pas, il y a plein de nuances.

              La seule ques­tion que je me pose depuis le début, c’est tou­jours la même :
              Ca mon­tre, on voit, mais dans quels buts ?
              Si c’est juste nomen­cla­tur­er pour nomen­cla­tur­er, c’est joli, mais ça ne peut intéress­er que le tax­i­n­o­miste. C’est affaire de spé­cial­istes, d’initiés entre ini­tiés, anthro­po­logues con­tre anthro­po­logues.
              Pour le béo­tien comme moi, je suis for­cé­ment en dehors du débat…
              Bon, c’est vrai que j’aurais bien aimé apporter ma pierre, mais ça n’est pas grave, je m’en remet­trai !

              Ami­cale­ment,

              1. @Guiral : J’ai écrit (entre autres) un bouquin entier cen­sé mon­tr­er en quoi une bonne clas­si­fi­ca­tion per­met de se repér­er dans un fatras où jusque là on pataugeait gaiement, et de met­tre au jour les logiques sociales qui organ­isent ce bazar ; j’ai même con­sacré un chapitre spé­ci­fique à la ques­tion des tran­si­tions, des recou­vre­ments et des indéter­mi­na­tions. Je ne vous cache donc pas que je suis un peu décon­te­nancé quand on me dit en sub­stance : « Tout cela est bien joli, mais finale­ment tout est un peu dans tout, et on ne voit pas à quoi sert ce tra­vail » (c’est du moins comme cela que je l’ai perçu).
                On s’en tient là ?

                1. Ha, le « tout est dans tout » n’est cer­taine­ment pas de moi…
                  … Bien au con­traire, j’ai tou­jours répété avec insis­tance qu’on « voy­ait beau­coup » et que c’était pré­cieux.
                  Si on « voit » c’est for­cé­ment qu’on a dépassé le stade du con­fu­sion­nisme.
                  En revanche « voir » ne suf­fit pas, il faut aus­si y trou­ver du sens.

                  Oui, on s’en tient là.
                  Mon but n’est cer­taine­ment pas de vous ennuy­er, encore moins de vous pren­dre en défaut !

                  Faut du temps.
                  La recherche réclame du temps, tou­jours, par nature, c’est comme ça.
                  Je vais con­tin­uer à vous suiv­re, il y a peut-être un moment où je pour­rais dégager un truc qui fera levi­er.
                  Peut-être…
                  Sais pas…

                  … En atten­dant, je vous fiche la paix.

                  Ami­cale­ment,

    2. @Claude Julien : Le tableau clas­si­fie des affron­te­ments col­lec­tifs. Les pro­tag­o­nistes sont donc néces­saire­ment des groupes de fait. Quant à savoir s’ils font aus­si par­tie ou non d’un même groupe, elle est sans objet pour ma clas­si­fi­ca­tion. Au demeu­rant, chez les humains, la sit­u­a­tion où une con­fronta­tion est à la fois intra- et inter-groupe est extrême­ment banale, ce qui rend ce critère très peu per­ti­nent pour se répér­er.

  6. Sans vouloir polémique inutile­ment :
    1. La notion de vari­able quan­ti­ta­tive vs vari­able qual­i­ta­tive (ou dis­crète) n’est pas sim­ple. Vous prenez la géri­a­trie comme exem­ple. L’âge est une vari­able quan­ti­ta­tive con­tin­ue que la pra­tique médi­cale doit bien trans­former en vari­able qual­i­ta­tive si elle veut se con­stituer en spé­cial­ité. Mais, notez qu’elle n’y parvient pas com­plète­ment, elle définit plutôt un inter­valle (65–75 pour l’entrée).
    2. A pro­pos de la néces­sité de clas­si­fi­er, je pen­sais à la tax­onomie de Lin­né (un fix­iste) qui a été une étape essen­tielle vers le trans­formisme, de Lamar­ck puis de Dar­win. La généalo­gie des formes sociales a elle aus­si besoin de clas­si­fi­ca­tion pour iden­ti­fi­er les déter­min­ismes qui les ont fait évoluer et les fer­ont peut-être encore évoluer dans le futur.
    3. J’ai pris l’exemple des com­mu­nautés juives dans l’Europe géo­graphique depuis les tout pre­miers siè­cles de notre ère. Ces com­mu­nautés sont à l’intérieur du groupe la plu­part du temps mais sont per­sé­cutées de temps en temps sous divers pré­textes et devi­en­nent donc extérieures de manière « dis­cré­tion­naire » pour repren­dre votre ter­mi­nolo­gie. J’y vois comme tout le monde un phénomène de bouc émis­saire, mais je ne vois pas où le met­tre dans votre tableau.
    Bon dimanche

    1. @Claude Julien. Pour répon­dre au point 3 : le car­ac­tère dis­cré­tion­naire ne con­cerne pas le périmètre du con­flit (inter- ou intra-groupe) mais la lib­erté des pro­tag­o­nistes de pour­suiv­re la con­fronta­tion autant qu’ils le souhait­ent. En l’oc­cur­rence, si l’on par­le bien des pogroms, ce car­ac­tère dis­cré­tion­naire ne fait aucun doute – avec la par­tic­u­lar­ité notable qu’i­ci, seul un des deux camps se bat réelle­ment, ce qui con­stitue un cas-lim­ite de con­fronta­tion (un peu comme ces dernières années, on ne sait pas trop s’il faut par­ler de « guerre » à Gaza, tant les opéra­tions sont presque uni­latérales). Les pogroms n’ayant pas a pri­ori d’ob­jec­tif struc­turel (ils ne visent pas, par exem­ple, à pra­ti­quer un net­toy­age eth­nique), ils entrent donc dans la caté­gorie du non-réso­lu­tif — même si je suis tout prêt à envis­ager une cer­taine ambiguïté sur ce plan.
      Faudrait-il créer une nou­velle sous-caté­gorie pour ces événe­ments, celle du bouc émis­saire ? Peut-être, mais je me demande s’ils ne se rat­tachent pas à la vengeance sans fin, avec encore une fois la par­tic­u­lar­ité que si les Tupinam­ba, cette vengeance sans fin est mutuelle, dans le cas du bouc émis­saire, ce sont tou­jours les mêmes qui se ven­gent des mêmes.

  7. Bon­jour,

    Un type affron­te­ment con­tem­po­rain qui me sem­ble aller assez bien dans le “non-réso­lu­tif/­con­ven­tion­naire” tout en rel­e­vant du “com­péti­tif iden­ti­taire”, ce sont cer­taines con­fronta­tions réglées d’a­vance entre des groupes de hooli­gans.

    Cer­taines d’en­tres elles con­tin­u­ent jusqu’à la déroute et la fuite de l’ad­ver­saire, mais d’autres, tout en étant très vio­lentes, s’ar­rê­tent à un sig­nal don­né. Il y a aus­si sou­vent des règles (ceux qui sont à terre et qui font signe d’être hors de com­bat ne sont plus frap­pés). Même si, pour celles que j’ai vu, il y a quand même un “vain­queur” (en général un des groupes est dom­iné assez vite), le com­bat dans ces cas là ne me sem­ble pas vrai­ment réso­lu­tif (les groupes restent antag­o­nistes).

    Je ne sais pas c’est un peu con­fus et je pense que, selon les sit­u­a­tions, ces com­bats pour­raient être classés dans plusieurs caté­gories…

    En voici un en exem­ple (Hol­li­gans ukrainiens de Sebastopol) : https://www.youtube.com/watch?v=KUWjGIDjO_A&list=PL5B057BCF0970D382&index=2 TW c’est vio­lent.

    1. @Le Mino­tau­re. Ce n’est pas du tout con­fus, c’est même au con­traire très clair, et mer­ci pour cette vidéo tout à fait impres­sion­nante ! Je réca­pit­ule encore une fois :
      — dans tous les cas, les rap­ports entre les groupes ne sont pas mod­i­fiés /​apaisés par le com­bat. Celui-ci n’est donc pas réso­lu­tif. Cela n’empêche nulle­ment qu’on cherche à le rem­porter, et qu’il puisse y avoir un vain­queur ! Sim­ple­ment, cette vic­toire, en elle-même, ne pro­duit aucun effet dans les rela­tions pré­valant entre les pro­tag­o­nistes.
      — s’il existe une règle qui stip­ule les con­di­tions de la fin du com­bat, on est dans une ver­sion con­ven­tion­naire. C’est man­i­feste­ment le cas dans la vidéo, tout comme cela l’é­tait dans les villes ital­i­ennes (entre autres) dont je par­lais dans le bouquin.
      — si cette règle fait défaut, on est dans une ver­sion plus informelle, et dis­cré­tion­naire (même si le com­bat peut néan­moins respecter cer­taines règles), et c’est ce cas de fig­ure que j’avais omis de repér­er et de sig­naler dans le livre.

      1. Mer­ci !

        Du coup il existe encore quelques (rares) formes d’af­fron­te­ments col­lec­tifs non réso­lu­tifs et con­ven­tion­naires dans nos sociétés.

        Je pense que cer­tains affron­te­ments de ban­des relèvent aus­si de cette caté­gorie, même s’ils sont loin de for­mer le cas le plus fréquent.

        1. Tout à fait. De même qu’on peut par­fois observ­er des vendet­tas, des expédi­tions puni­tives, etc. qui sub­sis­tent dans les inter­stices de l’É­tat qui, pour sa part, ne tolère plus que la guerre (la sienne !) et le sport, cette forme d’af­fron­te­ments en quelque sorte « à blanc ».

  8. Pourquoi pas met­tre les pogroms dans la case « Dis­cré­tion­naire Non réso­lu­tif » ? Mais avec ce qui est plus qu’une nuance qui est que la vio­lence s’exerce tjrs dans le même sens et que les vic­times de cette vio­lence sont inno­centes. Ni vous ni moi ne pen­sons aujourd’hui que ce sont les juifs qui ont déclenché la peste de 1348–1350 en empoi­son­nant les puits et les riv­ières (« l’épydimie » comme l’a écrit à l’époque Guil­laume de Machaut).
    Vous dites : les pogroms n’ont pas a pri­ori d’objectif struc­turel (ils ne visent pas, par exem­ple, à pra­ti­quer un net­toy­age eth­nique).
    Peut-être, sou­vent sans doute. Mais ce n’est pas tjrs le cas. Après les pogroms qui ont suivi l’assassinat du tsar Alexan­dre II en 1881 (pogroms tolérés voire encour­agés par les autorités), un con­seiller du nou­veau tsar déclara : « Un tiers des Juifs émi­gr­era, un tiers péri­ra, un tiers se con­ver­ti­ra » (Poli­akov L. De l’an­ti­sion­isme à l’an­tisémitisme (1969), disponible en ligne à https://phdn.org/antisem/antision/poliakov-antisionisme-antisemitisme-1969.html). A l’époque et dans cette région, la con­ver­sion était néces­saire et suff­isante pour ren­tr­er dans la com­mu­nauté. Un peu plus tard, en Alle­magne, ce sera une toute autre affaire.

    1. Je ne crois pas avoir écrit autre chose — au pas­sage, le fait que les vic­times d’une vengeance soient objec­tive­ment inno­centes n’en­tre pas en ligne de compte dans ma clas­si­fi­ca­tion, car elle ne change en rien la nature de la con­fronta­tion.

  9. Mais de quoi se ven­gent les per­sé­cu­teurs au moment d’un pogrom ? D’un tort imag­i­naire. Cela n’a rien à voir avec la vengeance inter­minable de la vendet­ta par exem­ple où la vio­lence ne cesse de répon­dre à une vio­lence qui l’a précédée. A mes yeux, les boucs émis­saires ne ren­trent pas dans cette case de la vengeance.

    1. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
      Bruno Guillaud-Bataille

      Bon­jour, Je me per­me­ts de pren­dre part à l’échange… Il me sem­ble que la notion de vengeance peut être envis­agée sous deux angles qui sans s’ex­clure ne relèvent pas tout à faite de la même dynamique sociale ou poli­tique : la vengeance de type vendet­ta, un meurtre pour équili­br­er un meurtre, “oeil pour oeil…” ; la vengeance du type réponse à un ressen­ti­ment ou à une con­di­tion con­sid­érée injuste dont le tort est imputé indis­tincte­ment à un groupe ou sous groupe don­né, désigné comme tel à cet effet, le plus sou­vent d’ailleurs indépen­dam­ment de la réal­ité des faits, désigné comme tel par ceux qui y trou­vent intérêt pour con­stru­ire ou asseoir leur posi­tion au sein de leur groupe. Pour ma part je per­siste donc à penser que la lec­ture des enjeux pro­pres à une con­fronta­tion vio­lente entre deux groupes A et B sup­pose de crois­er les deux niveaux : ce qui se joue ou pas entre les deux groupes (car­ac­tère réso­lu­tif ou non, et quels types de “réso­lu­tion”), et ce qui se joue à l’in­terne des groupes. Nous avons tous les jours ce phénomène sous nos yeux quand cer­tains ne cessent de désign­er les “migrants” ou les “assistés” comme source de tous nos maux, cul­ti­vant à des­sein peurs, colères et igno­rance pour asseoir leur emprise poli­tique sur la société.

      1. @Bruno Guiraud-Bataille. On peut bien sûr imag­in­er bien des clas­si­fi­ca­tions, qui seront per­ti­nentes pour traiter tel ou tel prob­lème. Mais avec les humains (et tout par­ti­c­ulière­ment, les humains vivant dans des sociétés non éta­tiques), un critère fondé sur l’ap­par­te­nance ou non à un même groupe est voué à l’échec : un indi­vidu appar­tient tou­jours à divers groupes emboîtés ou entre­croisés, et il est tout à fait arbi­traire de pren­dre en compte tel découpage plutôt que tel autre.

    2. @Claude Julien. Je ne sais pas sur quoi vous vous fondez pour affirmer que la vendet­ta (de même, ajouterai-je, que la guerre vin­di­ca­toire) répondrait néces­saire­ment à un tort réel, mais cer­taine­ment pas sur les don­nées ethno­graphiques que j’ai pro­duites à maintes repris­es, et qui mon­trent, par exem­ple, le poids des accu­sa­tions de sor­cel­lerie dans ces proces­sus. Et au pas­sage, la vendet­ta (qui n’est jamais, au sens strict, « inter­minable »), n’est que le pro­longe­ment dans le temps d’une vengeance ponctuelle – je le répète, pour un tort réel ou imag­i­naire.

  10. Je ne veux cer­taine­ment pas avoir le dernier mot, mais je poste encore. Je crois qu’il y a un malen­ten­du dans nos échanges. La clas­si­fi­ca­tion des formes de vio­lence que vous pro­posez s’applique aux sociétés pré-éta­tiques. Mais la ten­ta­tion (plus ou moins con­sciente) est grande d’étendre l’analyse aux sociétés étatisées. C’est le tort que j’ai eu en par­lant des per­sé­cu­tions au Moyen Âge et dans l’Empire Russe. Vos caté­gories à l’évidence ne sont pas per­ti­nentes pour ces péri­odes. Mais com­prenez que nous soyons influ­encés dans notre réflex­ion par les guer­res actuelles et la poli­tique française à l’approche d’une élec­tion cru­ciale, peut-être fatale, et que la prin­ci­pale moti­va­tion du vote pour un cer­tain par­ti relève bien d’un mécan­isme de bouc émis­saire tel que décrit par Bruno ci-dessus.
    Cela dit, promis, je clos ici la par­en­thèse poli­tique !

    1. Je con­firme qu’il y a un malen­ten­du, et plus encore que vous ne l’imag­inez, car ma clas­si­fi­ca­tion est bel est bien conçue pour s’ap­pli­quer à l’ensem­ble des sociétés, dont les sociétés éta­tiques.

  11. Mer­ci de me remet­tre dans le droit chemin. Donc, ce n’est pas un malen­ten­du, alors c’est un désac­cord. Je ne vois tjrs pas où vous met­tez les per­sé­cu­tions anti-juives lors de l’épidémie de peste noire en Europe (per­sé­cu­tions con­damnées par la papauté et par les rois et autres grands ducs). Et je vois encore moins où vous met­tez la pro­pa­gande d’extrême droite en Occi­dent (Europe + US) qui rend les immi­grés respon­s­ables de tous les maux, et va con­duire en France les class­es pop­u­laires à vot­er con­tre leurs intérêts économiques.
    Désolé, mais c’est vous qui m’avez ren­voyé à la poli­tique.

    1. Je ne vous ai ren­voyé nulle part. Et je rap­pelle, à toutes fins utiles, que ma clas­si­fi­ca­tion porte sur les con­fronta­tions col­lec­tives physiques, rien de plus, rien de moins.

  12. Je m’étais promis de ne plus poster pour ne pas accroître l’exaspération qui vous gagne, je le sens ! Mais enfin, pourquoi ne pas admet­tre que votre mod­èle est per­fectible ? L’objet du bil­let qui sus­cite tant de com­men­taires était d’ailleurs celui-là. Cepen­dant, le fait est que le mécan­isme du bouc émis­saire en tant que con­fronta­tion col­lec­tive physique entre des per­sé­cu­teurs et des vic­times ne ren­tre pas dans vos caté­gories dis­crètes.
    La dif­férence entre le bouc émis­saire et la vengeance est sim­ple d’après moi. La vengeance inter­minable (vous préférez sans fin, OK) répond à un tort ini­tial qui peut être réel ou imag­i­naire (sor­cel­lerie comme vous le rap­pelez, d’accord). Les vio­lences physiques qui suiv­ent, elles, sont bien réelles. Le bouc émis­saire, par déf­i­ni­tion, ne se venge pas. Il ne revient jamais du désert (par­don pour la référence biblique !)

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Pogrom#/media/Fichier:Pogrom_de_Chisinau_-_1903_-_1.jpg

    Une anthro­polo­gie de la vio­lence ne peut pas faire l’économie d’ex­pli­quer ce genre de choses.

    1. Une anthro­polo­gie de la vio­lence, peut-être, mais je n’ai jamais pré­ten­du avoir cet objec­tif. Et pour le reste, ayant déjà répon­du à plusieurs repris­es, après la vengeance sans fin, j’ai effec­tive­ment l’im­pres­sion de décou­vrir les com­men­taires sans fin (avec tout le respect que je vous dois).

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