Stephen Jay Gould, héraut de la contingence
Stephen Jay Gould est non seulement un très grand nom de la biologie et de l’évolution, mais c’est aussi un chercheur qui a eu à cœur de prendre de la hauteur, et de proposer des réflexions d’ordre générales sur l’objet de sa discipline. Il s’est par ailleurs toute sa vie identifié comme marxiste, sans forcément préciser les implications de ce positionnement sur ses prises de positions philosophiques. Si son attachement au matérialisme ne fait aucun doute, en revanche il a plaidé à de multiples reprises pour une lecture de l’histoire du vivant qui faisait la part (très) belle à la contingence, et qui, à mes yeux, se situe en réalité bien davantage en opposition qu’en accord avec l’esprit du matérialisme historique. Là où, dans l’évolution sociale humaine, Marx avait à cœur de souligner comment, derrière l’apparente liberté des humains et de leur esprit, se cachaient en réalité des déterminismes très contraignants, Gould n’a cessé pour le vivant de dénoncer ce qui constituait à ses yeux de faux déterminismes, et qui selon lui avait été produit par une contingence sur laquelle nous plaquions après-coup des raisonnements invalides.
Le livre dans lequel Gould a développé ce point de vue de la manière la plus systématique est La vie est belle. L’argument central consistait à partir des formes de vie qui existaient au Cambrien, il y a 600 millions d’années. De ces diverses formes, fort peu avaient survécu à une extinction massive qui avait suivi — et parmi ces survivantes, celle qui, bien longtemps après, avait produit les humains. La conclusion que tirait Gould était donc que contrairement à une vision faisant une nécessité du progrès cérébral en général, et du progrès vers l’humain en particulier, l’histoire de la vie était le résultat d’une pure contingence : toute cette ascension que nous identifions rétrospectivement non seulement aurait fort bien pu ne jamais se produire, mais elle avait toutes les chances de ne pas le faire. Les humains, qui se perçoivent volontiers comme le sommet nécessaire d’une inéluctable marche vers le progrès, n’étaient en réalité qu’un accident de l’histoire — et un accident des plus improbables.
Cette idée est réitérée à plusieurs reprise dans L’Éventail du vivant, sous-titré de manière non équivoque « le mythe du progrès », auquel je consacre ce billet, mais avec une approche argumentative différente et complémentaire (notons qu’ayant travaillé sur une édition électronique, je n’ai pas référencé les citations par un numéro de page). Ainsi que le résume l’auteur lui-même :
La Vie est belle affirme l’imprédictibilité et la contingence de chaque événement survenant dans l’évolution – et montre que l’apparition d’Homo sapiens doit être vue, non comme une conséquence prévisible de cette évolution, mais comme un tel événement irreproductible. L’Éventail du vivant [sous-titré : « le mythe du progrès », CD] développe l’argument général infirmant l’idée que le progrès définit l’histoire de la vie, voire qu’il existe en tant que tendance d’ensemble.
On remarquera d’emblée une ambiguité imparfaitement résolue entre deux propositions, que l’on peut qualifier de « faible » et « forte ». La proposition faible consiste à dire que le progrès ne « définit » pas l’histoire de la vie (que faut-il entendre par là, c’est encore une autre affaire). La thèse forte affirme pour sa part que le progrès n’existe pas ou, ce qui revient au même, qu’il n’est qu’une illusion due à un autre phénomène.
La démonstration de L’Éventail du vivant
À l’appui de ces thèses, L’éventail du vivant convoque deux grandes catégories d’arguments.
La première consiste à expliquer que par anthropocentrisme, nous exagérons grandement la place occupée par les organismes dits complexes, et tout particulièrement la nôtre, celle des humains, dans l’ensemble des formes de vie. En réalité, il faut prendre conscience qu’après des centaines de millions d’années d’évolutions, la vie continue d’exister sous la forme prédominante de la bactérie.
(…) la vie a débuté avec un mode statistique défini par les bactéries, tout près du mur de gauche de la complexité minimale, et aujourd’hui, presque quatre milliards d’années plus tard, ce mode statistique est resté inchangé, figé sur les bactéries. Si la plus complexe des créatures a pu croître en sophistication au cours du temps, cette minuscule poussière sur l’aile droite de la complexité n’est guère qualifiée pour symboliser l’ensemble de la vie. N’identifions pas un élément perdu à l’extrême périphérie d’une distribution avec la richesse de cette distribution – quel que soit notre attachement régionaliste envers cette périphérie. (…)
L’étape suivante de la démonstration oscille entre ce que j’ai appelé la thèse forte et la thèse faible. Elle consiste à faire remarquer que les êtres que nous identifions comme complexes — et de plus en plus complexes — ne sont pas le fruit d’une tendance immanente vers la complexité, mais d’un pur effet de variabilité : si on part d’une population uniformes d’êtres simples (les unicellulaires primitifs) et que les mutations introduisent peu à peu des variations dans cette populations, alors celle-ci comprendra un (faible) pourcentage d’êtres de plus en plus complexes. Il y aura donc bel et bien un accroissement de la complexité des êtres les plus complexes et, dans une mesure bien moindre, de la complexité moyenne des êtres vivants. Mais, et c’est le clou sur lequel Gould tape sans relâche, cet accroissement de la complexité est tout au plus un simple effet de celui de la variation, et non sa cause (thèse faible), voire une illusion pure et simple (thèse forte).
Il écrit par exemple :
Pour admettre la réduction du temps humain au dernier micromoment du temps planétaire tout en continuant d’affirmer notre propre importance cosmique, nous avons dû tricher avec le récit de l’évolution. (…) Cette distorsion se fonde sur l’illusion selon laquelle l’évolution repose sur une tendance, une poussée vers un résultat précis et défini – une caractéristique suprême de toute l’histoire de la vie. Cette caractéristique, c’est bien entendu le progrès – opérationnellement défini de multiples façons comme une tendance de la vie à croître en complexité anatomique, ou en sophistication neurologique, ou en taille et souplesse du répertoire comportemental, ou par rapport à tout autre critère manifestement inventé (mais sommes-nous suffisamment honnêtes et attentifs envers nos propres motivations pour le reconnaître ?) dans le but de placer Homo sapiens au sommet d’une prétendue hiérarchie.
Pour faire comprendre son propos, Gould utilise deux métaphores. La première est fondée sur l’évolution des scores au base-ball à travers le temps. Je dois bien avouer ne pas avoir investi suffisamment d’attention pour en comprendre les méandres, ce jeu (et les statistiques qui en découlent) étant a priori tout à fait étrangers au lecteur européen — en tout cas, à mon cas personnel. L’autre métaphore, beaucoup plus accessible, est celle d’un ivrogne qui avance en étant au départ appuyé contre un mur. À chaque pas, il titube et peut soit s’éloigner du mur, soit s’en rapprocher. Mais comme son point de départ est au mur et que, par définition, celui-ci bloquera tout mouvement ultérieur, notre ivrogne ne peut que s’éloigner tendanciellement du mur, sans pourtant qu’aucune force particulière ne le pousse dans cette direction. On aura compris que l’ivrogne et sa marche aléatoire représentent le vivant, le mur étant celui de la simplicité unicellulaire. Ainsi :
la vie, elle, ne témoigne d’aucune propension générale au progrès et se contente d’ajouter de temps en temps une touche de complexité dans la seule région anatomiquement disponible tout en conservant, depuis plus de trois milliards d’années, un mode statistique constant figé sur les bactéries. Le base-ball s’est amélioré, mais la vie a toujours été, et restera probablement toujours, jusqu’à l’explosion du Soleil, à l’âge de la bactérie. Cette erreur commune [le rôle attribué au progrès] réside dans le fait que nous pensons une tendance comme le mouvement d’une entité dans une certaine direction, alors qu’elle peut être la conséquence secondaire d’un accroissement ou d’une diminution des variations au sein d’un système, de l’ouverture ou de la fermeture de l’éventail des possibles.
Au passage, Gould entend déconstruire l’idée que l’évolution darwinienne ait quoi que ce soit à voir avec l’idée de progrès :
Bien que la théorie de la sélection naturelle ne contienne aucun énoncé sur l’existence d’un progrès général et ne propose aucun mécanisme pouvant engendrer ce progrès, la pensée occidentale et les faits incontestables d’archives fossiles qui débutèrent avec les seules bactéries pour mener aujourd’hui jusqu’au noble être humain réclament à l’unisson un argument qui placerait le progrès au centre de la théorie de
l’évolution.
En fait, notre langue a préféré le mot évolution pour décrire ce que Darwin avait appelé « descendance avec modification » ; la plupart des penseurs victoriens identifiaient en effet le changement biologique au progrès, et le mot évolution, propulsé en biologie par les plaidoyers d’Herbert Spencer, signifiait « progrès » (littéralement « déploiement ») dans l’anglais vernaculaire. Au début, Darwin refusa ce mot parce que sa théorie ne contenait aucune notion d’amélioration générale en tant que conséquence prévisible d’un mécanisme de mutations. Évolution n’apparaît nulle part dans la première édition de De l’origine des espèces, et ce fut seulement en 1871, dans La Descendance de l’homme, que Darwin l’utilisa pour la première fois. Il n’aima jamais ce mot et s’y rallia uniquement parce que le terme de Spencer était entré dans les mœurs. Darwin ne craignait pas d’afficher son non-progressivisme. Il griffonna dans la marge d’un éminent ouvrage défendant le progrès dans l’histoire de la vie : « Ne dites jamais supérieur ou inférieur. » Et dans une lettre (du 4 décembre 1872) au paléontologue Alpheus Hyatt, qui avait proposé une théorie évolutionniste fondée sur un progrès intrinsèque, il écrivit : « Après mûre réflexion, j’ai la ferme conviction qu’il n’existe aucune tendance naturelle au développement progressif. »
Préférez-vous le marlin pour son superbe rostre ; le flet pour son étonnant camouflage ; la baudroie pour le « leurre » étrange émergeant de sa crête dorsale ; l’hippocampe pour sa forme élégante, si adaptée pour danser parmi les rochers ? Peut-on prétendre que l’un de ces poissons est « mieux » ou « plus progressiste » que les autres ? La question n’a aucun sens. La sélection naturelle ne donne que des adaptations locales – merveilleusement complexes dans certains cas, mais toujours locales et ne représentant jamais les étapes d’un processus général guidé par le progrès ou la complexification.
Quelques remarques critiques
Discuter en détail des raisonnements de Stephen Jay Gould demanderait de longues pages, tant ils se situent au cœur de nombreuses controverses qui doivent être appréhendées avec le plus grand souci du détail — celui où se cache le diable des matérialistes, qui en un clin d’œil peut rendre faux un raisonnement apparemment fort convaincant. Je me contenterai donc d’attirer l’attention sur quelques points qui me semblent essentiels, sachant que ce blog est aussi (et avant tout ?) fait pour me permettre de mettre, parfois péniblement, mes propres idées au clair.
- S’appuyer sur le fait que les formes de vie sont, dans leur grande majorité restées des unicellulaires (simples) pour minimiser ou nier, sinon l’aptitude, du moins la propension de la vie à fabriquer de la complexité, c’est soit ré“pondre à un homme de paille, soit manquer sa cible. Personne de sensé, me semble-t-il, n’a jamais prétendu que l’ensemble des organismes vivants avaient tendance à devenir de plus en plus complexes (quel que soit le sens précis que l’on donne à ce mot). Par conséquent, en réfutant cette idée au nom du poids actuel des bactéries dans le vivant, c’est donner un coup d’épée dans le vide. Au demeurant, la question ne concerne pas que le vivant : car avant de produire de la complexité ou de l’organisation biologique, la matière a produit de la complexité et de l’organisation non vivantes, en passant de la soupe de particules primitive aux atomes, puis aux macromolécules. Face à celui qui soulignerait cette tendance à l’auto-organisation de la matière, imaginerait-on de réfuter cette idée en insistant sur le poids des particules élémentaires et des noyaux d’hydrogène dans l’univers actuel ? Certes, la matière complexe et, en son sein, la matière vivante (dont une matière vivante et pensante) ne représente qu’une proportion infime de la matière présente dans l’univers. Mais ce qu’il faut discuter, ce n’est pas le poids relatif de cette fraction minoritaire, mais ce qui a rendu possible, ou nécessaire, son existence même.
- Au demeurant, je ne crois pas qu’il existe en physique de débats similaires à ceux qui agitent les biologistes (ou les spécialistes des sciences sociales) sur ce point, alors même que la similarité des problèmes est frappante. À ma connaissance (limitée), les physiciens considèrent unanimement que la complexité progressive qui a émergé dans l’univers était la conséquence nécessaire — inéluctable — des propriétés fondamentales de la matière, et qui ont produit peu à peu des effets de plus en plus spectaculaires. Dira-t-on que la question se pose très différemment en biologie et en physique, seule la première étant marquée par des phénomènes contingents ? Il me semble que ce serait une erreur profonde : la contingence fait partie intégrante du monde physique, et ceux qui l’étudient la prennent en compte. Ils n’ignorent pas, par exemple, que si des structures (galaxies, puis nuages intersidéraux, étoiles…) existent aujourd’hui, c’est parce que la matière n’était pas parfaitement répartie dans la soupe primitive ; le détail des formes et des localisations de ces irrégularités échappe à l’investigation, et relève donc de ce que nous appelons le hasard. Mais à un niveau plus général, il était nécessaire qu’étant donné les conditions initiales, la soupe de particules primordiale finisse nécessairement par produire des galaxies, des étoiles, des réactions nucléaires, des super-nova, des atomes supplémentaires, des systèmes planétaires, des acides aminés et in fine, la vie (NB : juste après avoir rédigé cet argument que je croyais un peu original, je m’aperçois que Georges McGhee l’a défendu presque mot pour mot dans sa contribution au livre collectif dirigé par S. Conway Morris, The Deep Structure of Biology).
- Gould refuse de parler de tendance au progrès (quel que soit le sens précis donné à ce mot), en écrivant que l’apparition de formes de vie de plus en plus complexe n’est rien d’autre que le résultat d’une plus grande variance au sein des organismes. Cet argument recouvre deux aspects qu’il faut distinguer. Le premier est qu’il n’y aurait aucune tendance immanente au progrès qui « pousserait », « guiderait » la variation /sélection des formes de vie. Les mots sont ici bien piégeux, et il faut les utiliser avec précaution. Je ne crois pas que des scientifiques sérieux aient jamais pensé qu’il existait une sorte de force suspendue en l’air (ou à une volonté divine ?) et qui agirait sur l’évolution du vivant en la poussant dans une direction donnée, dans l’esprit des élucubrations de l’intelligent design. Un exemple de tels glissements de snes (et de logique) est fourni par le passage suivant :
Je reconnais que la créature la plus complexe a manifesté une tendance à croître en sophistication au fil du temps, mais je nie catégoriquement que ce spécimen extrêmement réduit conforte l’existence d’une dynamique générale de progrès dans l’histoire de la vie. Une telle prétention rappelle le ridicule de la mouche du coche, et élève abusivement un épiphénomène au rang de cause majeure et déterminante.
Qu’il s’agisse ou non d’un simple épiphénomène, on en rediscutera dans un instant. Mais on voit ici comment, dans le même membre de phrase, la discussion pour savoir si un effet est significatif et/ou nécessaire devient subrepticement une cause.
- Pour autant, donc, faut-il exclure que cette augmentation tendancielle observée soit le produit nécessaire de la manière dont fonctionne la sélection naturelle ? À cela, Gould répond que c’est une illusion d’optique, et que pour des raisons anthropocentriques, nous appelons augmentation de la complexité ce qui n’est qu’une augmentation de la variance. Ce à quoi on pourrait rétorquer pour commencer que Gould reconnaît donc bel et bien la réalité de la tendance à la complexité, mais qu’il refuse de la nommer comme telle, et ne l’accepte que lorsqu’elle porte le nom de tendance à la variance. Cela n’épuise toutefois pas la question : on peut en effet se demander pourquoi la vie (tout comme la matière en général) possède justement cette aptitude à une variance accrue, et pourquoi cette variance s’est manifestée sous la forme d’une plus grande organisation /aptitude à l’homéostasie – c’est-à-dire pourquoi la sélection naturelle a été capable non seulement de fabriquer des bactéries différentes de la bactérie initiale, mais aussi des organismes qui sont autre chose que les bactéries et qui sont plus complexes que ces formes primitives ?
- Gould insiste à juste titre sur le fait que les adaptations locales, ponctuelles, circonstancielles, engendrées par la sélection naturelle, ne sont pas des « progrès ». Il rappelle les hésitations de Darwin à utiliser ce mot, et n’a pas de mal à produire des exemples où une lignée évolutive — par exemple, celle du cheval — ne se prête absolument pas à une lecture en terme d’accumulation de la complexité, ou d’amélioration de quoi que ce soit. Mais il évacue la question de savoir si les arbres ne font pas une forêt, à savoir si cette sélection locale, ponctuelle, adaptative, n’a pas tendance à produire, à l’échelle globale, des organismes, si l’on peut dire, de moins en moins adaptés, de plus en plus généralistes, autrement dit de plus en plus aptes à faire face aux variations de leur environnement (en termes techniques, avec une capacité croissante à l’homéostasie) — les capacités cognitives, sociales et comportementales n’étant qu’une facette de cette aptitude plus générale. Je finirais en relevant un étrange passage, où il cite un passage écrit par le biologiste Edward Drinker Cope :
La « Doctrine du Non-spécialisé »… décrit le fait que les types hautement développés, ou spécialisés, d’une période géologique ne sont pas les parents des types observés durant les périodes ultérieures, mais que les descendants proviennent des types moins spécialisés des époques antérieures… La validité de cette loi tient au fait que les types spécialisés de toutes les périodes ont été généralement incapables de s’adapter aux changements de conditions caractérisant l’avènement de nouvelles périodes…
Terminons en posant une question : ces lignes, dont Gould écrit qu’elles « méritent d’être citées et saluées », défendent-elles autre chose que l’idée d’une tendance à l’apparition de formes de plus en plus homéostatiques, c’est-à-dire de plus en plus généralistes, que Gould récuse tout au long de son ouvrage ?

Merci pour ce commentaire et la référence à ce grand sujet, l’évolution. Je n’ai pas lu “l’éventail du vivant” mais j’ai lu “Le renard et le hérisson” de S.J. Gould et je viens d’entreprendre une sorte de version courte de sa “théorie de l’évolution” (> 2000 p.) dans un livre intitulé “L’équilibre ponctué” qui en fait quand même 800, et du coup peine à tenir son rang dans mes priorités de lecture… Dans “Le renard et le hérisson” Gould associe la contingence et l’émergence. A mon sens, c’est l’un et l’autre qui permettent de tenir ensemble ce qui semble difficile sans cela, c’est à dire un parti pris résolument matérialiste, le rôle de la contingence et les courbes évolutives que nous pouvons observer (complexité, capacités homéostatiques, etc.). Jacques Monod a une jolie formule qu’on peut appliquer à l’émergence de la vie, ou de notre espèce : “elle n’avait pas le devoir d’advenir, mais elle en avait le droit” (bien sûr sans déroger en rien à une connaissance scientifique du monde).
« on peut en effet se demander pourquoi la vie (tout comme la matière en général) possède justement cette aptitude à une variance accrue, et pourquoi cette variance s’est manifestée sous la forme d’une plus grande organisation /aptitude à l’homéostasie »
À vrai dire je ne comprends pas cet argument. Tel que je lis l’extrait donné, Gould utilise un argument simplement statistique. Si on a une distribution statistique de nombres positifs arbitrairement grands, alors plus on tire de nombres au hasard, plus le maximum de ces nombres augmentera.
Ce qui en termes évolutionnaires se traduit par : dans une biosphère à 10 millions de formes de vie, la simple statistique suffit à expliquer que les formes de vie les plus complexes y soient plus complexes que les plus complexes d’une biosphère à 1 million de formes de vie (je précise que ces chiffres sont bien sûr factices). Pas à coup sûr, certes, mais avec une probabilité élevée.
Cela n’implique pas une « aptitude [de la vie] à une variance accrue », formule que je trouve un peu curieuse sous ta plume (car cela attribue une « aptitude » à la vie en général, plutôt qu’à des entités plus concrètes). La variabilité du vivant s’est développée simplement du fait de la divergence des trajectoires évolutionnaires depuis le premier être vivant… et aussi du fait que l’environnement, qui influe sur les trajectoires, est lui-même de plus en plus diversifié puisqu’il inclut l’ensemble du vivant (alors qu’aux débuts la contrainte environnementale était essentiellement minérale et probablement assez peu variée).
Donc en résumé l’argument de Gould : il y a de plus en plus de variabilité, plus de variabilité implique (statistiquement) plus de complexité au « haut » de l’échelle des formes de vie, cela suffit à expliquer l’augmentation tendancielle de la complexité maximale des formes de vie.
Après, le débat se déplacera sur le sens du mot « nécessité » : une tendance issue de la simple statistique relève-t-elle de la « nécessité » ? Personnellement j’ai toujours eu du mal avec ce mot « nécessité » utilisé à tout bout de champ, tellement il apparaît finalement peu… spécifié 🙃.
Je sais bien que Gould utilise un argument purement statistique, mais c’est justement à mes yeux une manière de noyer le poisson de la complexité. Imaginons, par exemple, que les premiers unicellulaires se soient diversifiés de mille manières, mais sans jamais produire de multicellulaires. On aurait alors eu une augmentation de la variance sans augmentation de la complexité.
Justement, ce cas-là aurait justifié de parler de nécessité et d’enquêter sur les mécanismes de cette nécessité. Pourquoi un plafond de complexité qui ne serait jamais dépassé malgré le foisonnement des formes de vie ? Alors qu’il ne semble pas y avoir de plafond en ce qui concerne la taille, par exemple.
(mais évidemment, en l’absence de forme de vie en mesure de réfléchir à cette question, elle ne serait jamais résolue :-))
Oui, bien sûr, mais tout demande à être expliqué : l’absence d’un plafond tout comme son existence si cela avait été le cas. Au passage, la taille n’est sans doute pas le meilleur exemple d’absence de plafond : même s’il n’existe pas de seuil net, il y a des contraintes physiques qui font que les problèmes se démultiplient avec la surface /la masse, et qu’on n’a jamais vu des animaux de 100 mètres de long.
J’ai quand même un peu l’impression que le problème est factice et tient d’abord aux conditions idéologiques.
Par exemple : “Personne de censé, me semble-t-il, n’a jamais prétendu que l’ensemble des organismes vivants avaient tendance à devenir de plus en plus complexes (quel que soit le sens précis que l’on donne à ce mot).” ou encore “Je ne crois pas que des scientifiques sérieux aient jamais pensé qu’il existait une sorte de force suspendue en l’air (ou à une volonté divine ?) et qui agirait sur l’évolution du vivant en la poussant dans une direction donnée, dans l’esprit des élucubrations de l’intelligent design.” Si justement de Lamarck aux variantes de néo-lamarckismes c’est exactement ça qui est plus ou moins présupposé et ça a duré plus longtemps qu’on ne le croit dans le milieu scientifique.
En fait il s’agit banalement de reconnaître que chronologiquement les formes complexes émergent nécessairement des formes simples, étant entendu que des formes complexes peuvent elles-mêmes générer des formes simples inédites qui ne peuvent pas émerger sans l’action des formes complexes (typiquement tous les matériaux que l’on a inventé et qui ne se trouvent pas dans la nature). Ensuite transformer cette nécessaire chronologie en tendance ou en contingence, c’est une affaire qui dépend du cadre de référence. Si je regarde dans le cadre de référence le plus globale possible, absolument tout ressemble à une tendance à la complexité, mais les enjeux se problématisent rarement dans ce cadre de référence. Si je regarde les choses dans un cadre de référence réduit à l’événement hic et nunc, tout est contingence. La chute de la météorite il y a 65 millions d’années : loi ou contingence ? A l’échelle de notre système solaire et de ses plus de 4 milliards d’années c’est un événement d’une grande banalité, à l’échelle de la vie sur Terre, c’est un tournant majeur imprévisible.
Autre dimension idéologique qui empêche de saisir le problème : “Là où, dans l’évolution sociale humaine, Marx avait à cœur de souligner comment, derrière l’apparente liberté des humains et de leur esprit, se cachaient en réalité des déterminismes très contraignants, Gould n’a cessé pour le vivant de dénoncer ce qui constituait à ses yeux de faux déterminismes, et qui selon lui avait été produit par une contingence sur laquelle nous plaquions après-coup des raisonnements invalides.” Ici vous sous-entendez que la liberté entre en synonymie avec la contingence en s’opposant au déterminisme. Or la liberté ici consiste en une auto-détermination, elle ne s’oppose donc pas au déterminisme en soi, mais au déterminisme externe qui s’imposent aux acteurs. La contingence relève plutôt ici d’un hasard relatif à des conditions situées très précises qui auraient données lieue à une autre contingence si quelques paramètres de ces conditions avaient été légèrement différentes. Bref les déterminations sont biens là mais il s’agit de ne pas plaquer de raisonnement adaptationniste un peu rapide. On pense aux plumes d’oiseaux qui avant de leur servir à voler ont probablement d’abord joué un rôle de régulation de la température et de protection.
Enfin : “À ma connaissance (limitée), les physiciens considèrent unanimement que la complexité progressive qui a émergé dans l’univers était la conséquence nécessaire — inéluctable — des propriétés fondamentales de la matière, et qui ont produit peu à peu des effets de plus en plus spectaculaires.” Ici il me semble qu’on touche au fondement du matérialisme, si tant est que fondement soit un mot approprié mais passons : soit on considère que ce qui est fondamental ce sont les propriétés et les lois et le monde en découle, soit on considère que la variation et donc le déroulé du monde est premier, et les propriétés et les lois découlent de l’activité de la matière et de sa capacité inhérente à la variation. Il me semble intenable pour un matérialiste de ne pas considérer la seconde option comme la bonne.
Je me permets de prolonger votre riche commentaire, et plus particulièrement votre interrogation finale sur le “matérialisme” et l’usage de ce concept. Les propriétés de la matière s’expriment sous la forme de lois touchant aux relations entre éléments (interaction faible, gravité, etc.). Or : 1) Ces lois semblent elles-mêmes avoir varié au tout début de l’univers (j’ai lu cette idée chez Th. Hertog “L’origine du temps — la dernière théorie de Stephen Hawking”, B. Lahire la reprend aussi dans son dernier livre “Pourquoi comprenons-nous le monde ?” à partir d’une autre source scientifique). 2) Les lois s’appliquent dans certaines conditions : la physique quantique nous apprend qu’à échelle très “micro-nano” les particules ont des propriétés qui nous paraissent très contre-intuitives dans le cadre de la physique newtonienne. 3) La notion d’émergence (que S.J. Gould associe à celle de contingence dans “Le renard et le hérisson”) exprime cette idée que passé un certain seuil de complexité un nouveau régime de lois vient en quelque-sorte se superposer ou s’intriquer dans le régime de loi dont relevait jusqu’alors un système donné. Un organisme vivant, d’une certaine façon, “suspend” momentanément et à l’échelle de son corps les effets du seul règne des lois de la physique pour y combiner les effets de nouvelles lois, celles que la biologie met à jour. Plutôt que celle du “matérialisme” la question principale n’est-elle pas plutôt celle du “réalisme” (cf plaidoyer de B. Lahire pour un “réalisme intégral” dans son dernier essai) ? Si je reboucle avec le sujet proposé, l’évolution, on peut ainsi résoudre la contradiction apparente entre une évolution qui se donne à lire “comme une flèche dans notre direction” (formule empruntée à A. Leroi-Gourhan) et le rôle des variations contingentes mises en avant par S.J. Gould. Tout système vivant a pour propriété d’établir momentanément un échange profitable avec son environnement, il y puise de l’énergie. En lui-même il représente une enclave résistant à la pente entropique, mais au global il accélère l’entropie du système global. Ainsi nous n’avons pas besoin de penser que la montée en complexité est “nécessaire” pour expliquer les courbes que nous observons (l’émergence de vie, l’essor d’homo sapiens, l’anthropocène qui vient), il suffit de considérer que les propriétés originelles de notre univers, de l’évolution de ses lois, le rendait possible (d’où la formule de Jacques Monod, “elle (la vie) n’avait pas le devoir d’advenir, mais elle en avait le droit”). Car une fois atteignant un certain niveau de complexité un système accède à d’autres propriétés qui en quelque-sorte lui confèrent — un temps donné selon le contexte — un avantage évolutif sur les autres systèmes plus simples de son environnement. Une fois apparue la vie ne pouvait que prospérer. Une fois apparue l’espèce homo sapiens ne pouvait que peu à peu transformer son environnement à son avantage. Une fois apparues les sociétés organisées le plus rationnellement du point de vue de leurs capacités à optimiser l’énergie à disposition pour transformer leur environnement se dotaient de fait d’un avantage compétitif déterminant vis à vis des autres. Ainsi peu à peu les sociétés néolithiques ont-elles relégué les chasseurs-cueilleurs dans les régions les moins hospitalières, ainsi peu à peu les sociétés avec les Etats les plus puissants ont-elles dominé (ou anéanti) les sociétés “sans Etat” (ou contre l’Etat pour reprendre la formule de P. Clastres), et ainsi de suite.
En tant qu’”éternel étudiant” le débat rappelé ici entre les tenants de la notion de progrès et ceux qui y sont opposés me semble rester dans le domaine des contorsions de l’anthropocentisme en oubliant une des trois qualités citées par le professeur Edward Coleman dans une préface à une sélection d’essais historiques consacrés à la révolte des “pueblos” en Amérique du Nord en 1680 :
“ The second quality is the humility to realize that we can never entirely appreciate either the people or the events under study. However much evidence is compiled and however smart the question posed, the past remains too large to contain. It will always continue to surprise.”
Ce qui me semble vrai pour les événements qui ont jalonné notre histoire n’est-il pas vrai aussi pour les efforts des savants qui analysent l’univers et son évolution, aussi bien l’univers stellaire que celui du vivant ?
Le matérialisme dialectique a, si je ne m’abuse, reconnu depuis longtemps l’existence de “bonds qualitatifs” générés par des “changements quantitatifs“ sans chercher à déterminer si ces changements étaient nécessaires ou représentaient un quelconque progrès.
Quand Bruno Guillaud-Bataille signale que “La notion d’émergence (que S.J. Gould associe à celle de contingence dans “Le renard et le hérisson”) exprime cette idée que passé un certain seuil de complexité un nouveau régime de lois vient en quelque-sorte se superposer ou s’intriquer dans le régime de loi dont relevait jusqu’alors un système donné.” ne donne-t-il pas une version ( une “variante” qui n’est pas nécessairement un “progrès”) d’une des formulations résumant en partie en quoi consiste le matérialisme dialectique ?
A mon avis, si cette reconnaissance de la part de S. Jay Gould exprime ses liens quelque part avec la philosophie de Marx, sa lutte contre la notion de “progrès” se situe dans le domaine flou du débat sur une des interprétations contestable du marxisme qui serait associé à la notion de progrès — progrès que représenterait automatiquement le communisme succédant au capitalisme.
L’idée que les fondateurs du matérialisme dialectique n’aient pas eu en tête les questions liées à la nécessité et au progrès me semble si simplement réfutée par mille passages de ces auteurs que vous m’avez convaincu d’en faire le sujet d’un prochain billet.
Brièvement, et en attendant avec plaisir le prochain billet annoncé ici, je considérerais séparément la “nécessité”, d’une part (je me souviens avoir été illuminé il y a plus de 50 ans par la formulation “La Liberté c’est la conscience de la nécessité” — peut-être dans “l’Anti-Duhring” ou dans “Matétialisme et Empiriocriticisme”… et je n’ai aucun doute sur l’existence de passages plus explicites) et, d’un autre côté, le “progrès”.
En utilisant cette notion de progrès les fondateurs du matérialisme dialectique ont probablement fait comme Darwin cité dans ce billet et ses commentaires, une concession au vocable qui était établi par les théoriciens et économistes bourgeois du milieu du XIXème siècle,- comme le raconte admirablement Sven Beckert dans son gros ouvrage intitulé “Capitalisme” (chapitre “A Capitalist Civilization” : “One of the core dogma uniting economic elites everywhere was the belief they were part of a historically progressive moment”… )
Si je parlais à une audience profondément religieuse, je pourrais dire, pour me faire comprendre, qu’à bien des égards, le remplacement révolutionnaire du capitalisme par le communisme serait une “bénédiction”. Devant une audience bourgeoise, la même idée pourrait être exprimée en disant que cette étape nécessaire serait un immense “progrès”… Et, bravant la recommandation de Darwin, je pourrais dire que, sans aucun doute, ce serait mettre en place une société infiniment “supérieure”…
Soit dit en passant, l’explication de Sven Beckert quant à la nature bourgeoise de la référence au progrès dans le domaine de l’histoire sociale est aussi convaincante que votre mise au point sur le Matriarcat dans votre livre que je viens de lire avec grand plaisir.… Arrivé tout juste aux pages 500 au milieu de ce “Capitalisme” je doute néanmoins que son auteur tire de sa riche analyse (matérialiste et dialectique — comment travailler sérieusement autrement ?… -), la même conclusion politique que les fondateurs du matérialisme dialectique dont nous parlons…
Je ne connais pas le livre dont vous parlez. Et effectivement, une bonne partie de la difficulté sur ces sujets vient des mots que nous utilisons, toujours très connotés. J’ai le sentiment que si j’arrive un jour à écrire quelque chose d’utile sur tout cela, le premier pas sera une remise à plat du vocabulaire, exactement comme je l’ai fait pour la guerre. Cela dit, au-delà de ces difficultés, je ne vois pas comment on peut contester qu’aux yeux de Marx et Engels, le communisme futur serait une société meilleure, ou supérieure, à celles qui existaient de leur temps (et comment ce futur progrès n’était envisageable que sur la base de ceux qui l’avaient précédé, parmi lesquels l’avènement du capitalisme. Pour le dire autrement, le matérialisme historique consiste à mettre au jour tant les lois de ce progrès que son caractère nécessaire.
Une remise à plat du vocabulaire serait sans doute très utile ou, comme Marx et Engels eux-mêmes, on peut utiliser certaines précautions en se référant par exemple ( sans culpabilité… 🙂 ) à la notion de “progrès” (polysémique comme l’écrit un auteur dans les commentaires) : Dans la préface de Marx à “Une contribution à la critique de l’économie politique” en janvier 1859 on peut relever : ” Asiatic, ancient, feudal, and modern bourgeois modes of production can be designated as progressive epochs in the economic formation of society.” Et, pour introduire l’idée de supériorité du socialisme ( dans “socialisme utopique et socialisme scientifique”) Engels préfère caractériser… l’infériorité des périodes précédentes en les considérant comme des “anachronismes”.
Mais, aussi bien les fondateurs du matérialisme dialectique que les continuateurs de talent que furent Lénine et Léon Trotsky, ont mis l’accent sur un caractère particulier qui distingue, disons, l’évolution des espèces en biologie, par exemple, de l’étape “évolutive” de notre société contemporaine à laquelle le prolétariat est confronté — autrement dit la révolution prolétatienne.
C’est, bien sûr, le “facteur” conscience de classe concrétisé par un parti révolutionnaire international, un facteur que les auteurs précités ont eu à coeur de défendre contre l’introduction de notions bourgeoises par de nombreux compagnons de route, … Longue histoire !
Et pour consolider cette “conscience” vous avez démontré qu’il n’était nul besoin d’idéaliser un “matriarcat” qui n’a pas existé et, personnellement, je pense qu’il est un peu court de parler du “progrès” que représentera une société sans classe et qu’il est glissant d’user de la notion de nécessité sans force précaution car elle pourrait être comprise comme un changement inéluctable, en quelque sorte automatique, alors qu’il “nécessite” la création d’un facteur subjectif dont la réalisation s’avère particulièrement difficile…
Sans entrer dans les détails, le débat étant déjà foisonnant. Pour commencer, le terme de progrès, appliqué par Marx et Engels aux organisations sociales, mérite sans doute d’être précisé et complété, mais à mes yeux, c’est une grave erreur de le renier. Soit dit en passant, si le progrès n’existe pas, la réaction non plus, et si l’on est un peu conséquent, on ne peut que finir dans le relativisme le plus problématique. Ensuite, en ce qui concerne la conscience de classe (et plus généralement, l’action militante), je crois qu’elle ne s’oppose à l’idée de nécessité que de manière superficielle. Une fois encore, en réalité, les deux aspects expriment la même réalité à des échelles et avec des perspectives différentes. Que Robespierre (pour prendre cet exemple) ait décidé de faire de la politique et de défendre telle ligne plutôt qu’une autre était d’une importance vitale pour lui-même et ceux qui le suivaient ou le combattaient. Cela n’empêche nullement qu’à l’échelle de l’histoire, la fin de l’Ancien Régime était une nécessité, et la période, d’une manière ou d’une autre, aurait produit sinon d’autres Robespierre, du moins d’autres individus qui auraient partagé ses perspectives et qui, d’une manière ou d’une autre, auraient fini par les faire triompher.
En fait ce qui ne va pas avec le langage de la loi c’est qu’elle dualise les choses entre elle-même et ce à quoi elle s’applique. Si ce n’est pas bien gênant dans le cas de la physique où les régularités sont assez fortes, cela devient un obstacle au fur et à mesure que les contingences prennent du poids. C’est pour cela que parler de loi de la sélection naturelle n’est pas très approprié. On en saisit bien le caractère matérialiste dès lors que l’on parle de mécanisme strictement issu d’une résultante de forces, ce qui permet d’éviter l’hypostase d’une loi flottante au-dessus de la matière à laquelle s’applique. Quant à l’émergence, c’est un vieux problème à la solution logique simple et déjà donné mais difficile à appréhender dans la pratique. D’abord il faut distinguer les usages flou de l’émergence du type les lois du mouvements dans un foule ou comment un bouchon se forme. Le vrai enjeu derrière l’émergence c’est celui qui s’exprime le plus simplement par le passage de la matière non-vivante (expression problématique mais je n’ai pas mieux) à la vie, ou celui de la vie unicellulaire à la vie multicellulaire. C’est le problème de l’émergence d’une faculté d’auto-détermination de la matière vis-à-vis des déterminations externes de son milieu, ce qui culmine dans la conscience psychique animale. Or le piège de toutes les mauvaises solutions c’est de se rabattre par défaut sur une transcendance comme lorsque vous évoquez “un certain seuil de complexité”. C’est ce qui est systématiquement mobilisé dans la littérature depuis plus d’un siècle pour dire plus ou moins que l’activité unitaire de toute cette matière fort diverse ça nécessite une volonté unitaire et donc quelque chose qui transcende. En fait ce que l’on dit par là c’est juste que par nécessité pratique quelque chose doit émerger. Si l’on prend le problème du passage de l’unicellulaire au multicellulaire, la seule façon de comprendre de façon matérialiste c’est de dire que l’unité de l’être multicellulaire n’est rigoureusement rien d’autre que la résultante de l’activité des activités des cellules qui le composent, ce qui impose d’avoir systématiquement un hiatus dans l’analyse : dans un être multicellulaire, même si son unité n’est que la résultante de l’activité des cellules qui le composent, on est obligé de distinguer le niveau des cellules qui le composent de celui de l’être multicellulaire. La capacité d’autodétermination de l’être multicellulaire n’est pas dans la continuité de la capacité d’autodétermination de chacune des cellules qui le composent. Bref il n’y a pas de chaînon manquant qui permet de lire la montée en complexité, il faut saisir la différence des niveaux et la façon dont ils s’ajustent les uns aux autres. Le cancer est ainsi de plus en plus vu comme la résultante d’une cellule qui s’est autonomisée vis-à-vis des mécanismes de régulation de l’être multicellulaire qui ne sont pourtant rien d’autres qu’une canalisation des activités des cellules de l’être multicellulaire sélectionnée par la sélection naturelle au niveau de l’être multicellulaire. Maintenant si l’on revient au niveau de l’émergence posée de façon floue, on comprend que si l’on applique cette stricte lecture matérialiste, les soi-disant émergences de propriétés d’écosystèmes ne sont rien d’autres que la résultante des forces à l’œuvre et de l’agencement matériel. Je n’ai pas utilisé le mot écosystème au hasard : c’est l’inventeur du concept lui-même qui le dit Arthur Tansley dans la polémique sur l’émergentisme, l’organicisme et le holisme. Concernant le matérialisme et le réalisme, si je parle de matérialisme c’est parce qu’il s’ancre dans une longue histoire de construction de la pensée scientifique en travaillant les contradictions idéologiques des différents dogmes. Le réalisme est une notion beaucoup moins charpentée et historiquement limitée aux deux derniers siècles, sans oublier son origine littéraire. Quant à la fin de votre propos je préfère rappeler Maupertuis : combien d’échecs derrière ce qui ressemble à une perfection ? Dire que dès lors que la vie apparaît elle ne peut que prospérer n’a pas beaucoup de sens si par exemple on considère, hypothèse toute à fait entendable, qu’il y a eu de la vie sur Mars et qu’elle a disparue depuis. Il est beaucoup plus intéressant de résonner selon des cadres de référence ajustés aux enjeux et si un enjeu n’est pas ajustable à un cadre de référence déterminé c’est que ça n’en est pas un, en tous cas par pour les sciences. C’est exactement ce que dit Keynes quand il répond aux libéraux “qu’à long terme nous serons tous morts”. L’équilibre parfait du marché, qui est censé éliminer les sources de profit dans la théorie néoclassique, ne nous concerne pas s’il s’agit d’attendre à l’infini. Il n’y a pas de cadre de référence scientifiquement justifiable qui puisse permettre de considérer cette théorie.
Je serais bien tenté de voir dans les dernières phrases de votre commentaire (auxquelles je souscris sans réserve) la réfutation de la citation de Monod dont vous vous réclamez. Parce que si un événement, même très improbable, fait nécessairement basculer un système, alors ce système basculera nécessairement tôt ou tard.
Pour le dire autrement, il me semble que les propriétés et les lois ne sont que des représentations du réel. On a beau ériger ces représentations en système, ce ne sont jamais que des images du réel dans l’esprit humain. Trivialement, ne confondons pas la carte avec le territoire…
Je ne suis pas du tout d’accord avec cette position, et sur ce point je ne peux que vous renvoyer au dernier (et irréprochable) livre de Bernard Lahire. Si notre représentation mentale du monde est structurée en propriétés et lois, et que cette représentation nous aide à nous repérer dans le monde et à le transformer conformément à nos attentes, c’est bien parce que le monde est effectivement gouverné par des propriétés et nos lois (dont nos représentations mentales constituent une image plus ou moins fidèle). Mais on s’éloigne tout de même un peu du sujet…
Je ne sais pas comment le dire sans vexer personne, mais depuis quelques billets, j’observe une inflation du nombre et de la taille des interventions, qui rendent en réalité la discussion très difficile, parce que je ne peux pas répondre à tout et à tout le monde. J’entends bien que chacun puisse avoir sa petite idée sur bien des sujets (moi le premier), mais quand les commentaires sont presque aussi longs que les billets, gérer le débat devient une gageure. C’est un peu comme dans les interventions qui suivent une conférence : il y a ceux qui font une remarque ou posent une question, et il y a ceux qui entreprennent de faire leur propre conférence… Donc là, et même si certains point soulevés sont tout à fait intéressants, je lance un appel à l’auto-discipline des intervenants (et si ceux-ci souhaitent s’exprimer plus en détail, je les invite à ouvrir leur propre blog). Merci d’avance à tous.
Je vais donc m’efforcer d’être concis.
Je ne vois pas ce que Gould (ou Dawkins ou d’autres) apporte de révolutionnaire au darwinisme. Darwin avait à peu près tout compris, sans même connaître les gènes. Voilà le miracle du génie ! On peut pinailler sur l’évolution par petits bonds ou par grands sauts. So what ? En termes d’évolution humaine, c’est plus compliqué. La Natur cède progressivement le pas à la Kultur, et peut-être bcp plus tôt qu’on ne le croit. Un seul exemple : la réduction de la taille des canines chez Ardipithecus il y a 4,5 Ma. Avantage reproductif comme l’avancent certains ?
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Certes certes, mais à part le nom de Gould, quel rapport avec mon billet et les idées que j’y discute ?
Bien, bien :
1. Le progrès est en biologie un jugement de valeur (changement positif au sens moral), donc sans intérêt.
2. La téléologie chrétienne (de Teilhard p ex) concerne les croyants, pas les matérialistes (dont je suis).
3. Dans le modèle relativiste qui fonctionne jusqu’à 10–43 s, tout est déterminé. Le hasard n’existe pas et n’est qu’un concept philosophique destiné à recouvrir notre incapacité radicale à connaître toutes les causes qui agissent l’univers à un temps t. Digression : c’est la seule « chance » qui reste à Dieu d’avoir conçu l’univers (en deça du mur de Planck). Cela dit, je crois savoir que la mécanique quantique complique un peu le truc, mais là, je ne suis pas compétent.
4. La complexité en biologie évolutive : dès qu’une modification de l’environnement survient, la bestiole qui présente la plus infime variation de son phénotype favorable à sa survie et à sa multiplication sera favorisée (ex : les bactéries thermophiles). Donc, si l’environnement présente de minimes fluctuations locales, mais que l’apport en énergie est suffisant, le mécanisme de sélection produit localement un effet cliquet. Dès lors, la probabilité que des formes plus complexes apparaissent dans la queue de la distribution tend vers 1. Il me semble que cet effet cliquet est ce qui manque dans la recension que vous faites du travail de Gould (que j’avoue n’avoir pas lu).
5. Toutes les formes de vie sont, par définition, homéostatiques dans leur milieu (sinon elles disparaissent).
6. Je voulais orienter la discussion vers l’évolution humaine (homéostasie active par création de nouvelles niches écologiques), mais apparemment, cela ne vous intéresse pas trop dans ce billet. Pour plus tard ?
PS1 Pour la clarté du propos : l’effet cliquet implique que la réversion exacte d’une mutation initiale est statistiquement quasi impossible (loi de Dollo).
1. Tout dépend de sa définition — le progrès est toujours l’augmentation de quelque chose (par exemple, de la complexité ou de l’homéostasie)
2. En tout cas, c’est une accusation très fréquemment mobilisée y compris dans les débats entre matérialistes
3. Certes, certes, mais tout le monde s’accorde à parler de hasard pour des événements imprédictibles et/ou déterminés de manière indépendante du phénomène considéré (la météorite du Yucatan il y a 65 millions d’années)
4. C’est en effet une dimension supplémentaire en faveur de l’idée que le progrès de la complexité est un produit nécessaire (dont la probabilité tend vers 1) de l’évolution.
5. Certes, mais certaines le sont beaucoup plus que d’autres, et sont donc capables de survivre dans des environnements beaucoup plus divers.
6. Il y a bien sûr une connexion /rupture entre ces questions et celles des formes sociales de l’humanité, mais si je veux clarifier ces questions extrêmement embrouillées et pleines de malentendus, il faut y aller (petits) pas à (petits) pas.
Merci de votre réponse. Comme je ne veux pas vous exaspérer à nouveau, je me contenterai de préciser que la définition du progrès que j’emploie est celle du dictionnaire. Pourquoi dire le progrès plutôt que l’augmentation de la complexité. Le mot augmentation n’est pas connoté moralement.
PS Dans le modèle déterministe strict (relativiste), il n’y a pas d’évènements déterminés de manière indépendante. Tous se ramènent in fine au mur de Planck. Il n’y a pas de hasard ontologique, il est épistémique. Maintenant, si un physicien un peu « pointu » mais s’exprimant simplement (niveau bac+2) peut m’éclairer sur ce que la mécanique quantique change à cette affirmation péremptoire, je suis preneur.
D’accord pour dire que le progrès est un terme polysémique, et que c’est une très bonne raison pour éviter de l’employer. Quant à la définition de la contingence comme croisement de deux séries causales indépendantes, je ne fais que la reprendre de Cournot (et de bien d’autres depuis).
Je crains que le sujet de la mécanique quantique n’ajoute de la confusion, tant le domaine est encore fragile d’un point de vue explicatif (nature du temps, non localité, vecteur d’état incomplet…) malgré les prouesses technologiques permises par ses découvertes. Les paradoxes et lacunes théoriques relevés au debut du XXe s sont toujours d’actualité et les progrès expérimentaux incroyables réalisés depuis ne font que renforcer le suspens. Quant à la relativité générale, malheureusement elle ne dit rien de la nature de la matière elle-même, elle décrit seulement un espace-temps lisse dont on se demande bien comment il peut résulter de phénomènes microscopiques. Dans les deux cas, cela n’enlève rien au bien fondé de la recherche de mécanismes déterminés capables d’expliquer l’ensemble les observations de façon plus staisfaisante, c’est le projet même de la science !
Pas mieux !
Tout comme la création artistique, scientifique, technique, la vie procède par ouvertures successives de portes, ou plutôt par zooms successifs dans des domaines improbables de la variance. La roue à rayons n’a aucune chance d’exister spontanément dans un monde sans roue. Par contre, une fois la roue inventée, la variance s’opère dans un cadre restreint au concept de roue et permet l’émergence de variantes plus élaborées. De même un fossile de lapin ne sera jamais retrouvé dans un gisement du carbonifère car sa probabilité d’apparition était alors de zéro. Cela implique un ordre historique dans l’évolution où les apports des étapes antérieures sont conservées. Je suis toujours impressionné par l’activité foisonnante que peut déclencher l’irruption d’une simple percée dans un domaine donné. Est-ce que c’est cela que vous appelleriez le “progrès”?
J’utilise pour le moment le mot de « progrès » par facilité (coupable), pour parler de l’accroissement tendanciel de la complexité /de l’organisation /des capacités d’homéostasie (tout cela tournant autour de la même idée générale). Cette tendance marque aussi bien la matière inorganique que le vivant et les organisations sociales.
Je ne suis pas philosophe — mais ingénieur et, secondairement, médecin — et j’ai quelque appréhension à m’immiscer dans cette savante conversation.
Je vous sais gré d’avoir contesté l’image de Gould, qui isole en quelque sorte la complexité du vivant, depuis la simple bactérie, à gauche de son « éventail », jusqu’au degré extraordinaire de complexification que représentent, à droite, le cerveau et les sociétés humaines. Le continuum ne commence pourtant pas avec la bactérie. Il passe auparavant par des molécules de plus en plus complexes, notamment les molécules organiques puis les acides nucléiques, à partir desquels le vivant a pris le relais.
Comme vous l’avez rappelé, la complexification du monde n’a pas attendu l’apparition du vivant sur Terre. Elle a commencé dès les premiers instants de l’Univers : à partir de la soupe primordiale se sont constituées les particules, puis les atomes, puis des molécules de complexité croissante. Le vivant s’inscrit dans cette continuité et en représente une étape singulière, jusqu’à produire finalement un monde aussi improbable que le nôtre.
Je crois que la tentation est grande d’isoler le vivant des lois physiques auxquelles obéit le reste de la matière. Cela me paraît une voie sans issue. Le vivant n’échappe pas à la thermodynamique ; il constitue au contraire un système ouvert capable de maintenir et d’accroître localement son organisation en dissipant de l’énergie et en augmentant l’entropie de son environnement.
C’est peut-être ici que l’opposition entre nécessité et contingence mérite d’être reconsidérée. Le caractère imprédictible d’un phénomène ne signifie pas nécessairement qu’il soit dépourvu de causes. Dans les systèmes chaotiques, la sensibilité aux conditions initiales peut rendre l’évolution pratiquement imprévisible tout en restant régie par des relations causales. La contingence historique chère à Gould n’est donc pas nécessairement l’antithèse du déterminisme : elle peut en être, au moins dans certains systèmes, la manifestation imprédictible.
Cette question dépasse d’ailleurs l’évolution biologique. Elle rejoint celle de notre propre comportement. L’idée que nos décisions possèdent des déterminants qui précèdent leur accès à la conscience n’est plus seulement l’intuition dérangeante d’un philosophe du XVIIe siècle nommé Spinoza. Les neurosciences expérimentales, depuis Libet et les travaux qui lui ont succédé, ont fourni des résultats qui obligent au minimum à reconsidérer la conception naïve d’une volonté consciente qui serait l’origine première et indépendante de nos décisions.
Peut-être faut-il donc pousser encore plus loin votre critique de Gould : non seulement replacer le vivant dans l’histoire générale de la complexification de la matière, mais rechercher s’il existe, derrière des mécanismes différents en apparence, un principe plus général. Dans l’immense ensemble des configurations physiquement possibles, les structures instables disparaissent tandis que les structures suffisamment stables persistent ; certaines deviennent alors les éléments à partir desquels peuvent émerger de nouveaux niveaux d’organisation. Avec l’apparition de la réplication, de l’hérédité et de la variation, ce principe de persistance prend une forme particulière : la sélection naturelle darwinienne.
La question serait alors de savoir si l’accroissement de la complexité que nous observons depuis les particules jusqu’aux sociétés humaines n’est qu’une succession extraordinairement improbable de contingences, ou si la contingence elle-même opère à l’intérieur de contraintes physiques qui rendent possible — et peut-être, sous certaines conditions, probable — l’émergence répétée de niveaux supérieurs d’organisation.
Je me retrouve parfaitement dans l’esprit de votre commentaire. Il faut en effet rechercher des lois, ou des logiques, qui prévalent au niveau le plus large, et trouver ensuite comment elles s’appliquent selon des modalités spécifiques au sein du monde inorganique, dans le vivant et dans les formes sociales. J’essaye de lire ceux qui s’y sont essayés, mais le sujet est incroyablement touffu…
Bonjour,
Merci pour cet article passionnant, et pour les commentaires qui suivent.
L’argument de la proportion infime de trucs simples devenues complexes a fait une touche chez moi, je n’y avais jamais pensé. Je n’ai pas bien compris ce qui vous permet d’évacuer la question (« ce qu’il faut discuter, ce n’est pas le poids relatif de cette fraction minoritaire, mais ce qui a rendu possible, ou nécessaire, son existence même »), mais pour l’instant je vous relis, ainsi que les commentaires qui suivent, pour essayer d’y voir plus clair.
Mais peut-être que cette question comme d’autres ont depuis été discutées et résolues. Ce bouquin de Gould date de 1996, et apparemment depuis de l’eau a coulé sous les ponts de la recherche en évolution. Par exemple (le seul que je connais) J.B.Losos dans « Destinées improbables » (2017) développe tout un argumentaire en discutant les thèses de Gould et de Conway Morris en s’appuyant sur les résultats les plus récents. J’ignore le consensus chez les biologistes de l’évolution, y a t’il des écoles etc, mais je me pose la question de savoir si Gould ne serait pas un peu dépassé.
… ou du moins certaines de ses questions/affirmations.
Dans toute cette affaire, il me semble que le problème se pose d’une manière très semblable à ce qu’il en est de l’histoire des sociétés humaines : nous pouvons certes accumuler des connaissances supplémentaires, mais en fait, nous avons depuis bien longtemps suffisamment de connaissances pour nous demander quelles sont les bonnes lunettes avec lesquelles il faut les regarder — et c’est la raison pour laquelle finalement, depuis plus d’un siècle, on a le sentiment que l’essentiel des arguments ont déjà été formulés par les différentes parties en présence.
En ce qui concerne le fait que les bactéries dominent encore quantitativement le vivant, de même que l’hydrogène domine quantitativement les atomes dans l’univers, je reformulerais volontiers ma réponse en disant : « Et alors ? Qu’est-ce que cela nous apprend de la capacité d’organisation de la matière, organique ou non ? ».
Sur Gould, Conway Morris et Losos, j’ai cru comprendre qu’il y avait des points de discussions précis qui ont pu donner tort aux une et aux autres (par exemple : le schiste de Burgess contient-il réellement de nombreuses formes de vie disparues ?). Ces débats sont indispensables. Mais il me semble qu’à un niveau plus général (par exemple, le rôle de la contingence), ils ne seront jamais tranchés par des cas précis.
À propos de l’évolution biologique, on peut constater que des faits nouveaux continuent de s’accumuler. Ces dernières années ont vu la découverte en Australie de traces d’archées vieilles de 3,5 Ga, et surtout la mise en évidence de fossiles d’organismes pluricellulaires en Afrique de 2,1 Ga (le consensus antérieur situait leur apparition à environ 600 Ma). C’est presque aussi émouvant que la découverte de Toumaï, le plus ancien hominine bipède connu à ce jour (env. 7 Ma). Le récit des origines continue de s’écrire.