L’Éventail du vivant (Stephen Jay Gould)

Stephen Jay Gould, héraut de la contingence

Stephen Jay Gould est non seule­ment un très grand nom de la biolo­gie et de l’évo­lu­tion, mais c’est aus­si un chercheur qui a eu à cœur de pren­dre de la hau­teur, et de pro­pos­er des réflex­ions d’or­dre générales sur l’ob­jet de sa dis­ci­pline. Il s’est par ailleurs toute sa vie iden­ti­fié comme marx­iste, sans for­cé­ment pré­cis­er les impli­ca­tions de ce posi­tion­nement sur ses pris­es de posi­tions philosophiques. Si son attache­ment au matéri­al­isme ne fait aucun doute, en revanche il a plaidé à de mul­ti­ples repris­es pour une lec­ture de l’his­toire du vivant qui fai­sait la part (très) belle à la con­tin­gence, et qui, à mes yeux, se situe en réal­ité bien davan­tage en oppo­si­tion qu’en accord avec l’e­sprit du matéri­al­isme his­torique. Là où, dans l’évo­lu­tion sociale humaine, Marx avait à cœur de soulign­er com­ment, der­rière l’ap­par­ente lib­erté des humains et de leur esprit, se cachaient en réal­ité des déter­min­ismes très con­traig­nants, Gould n’a cessé pour le vivant de dénon­cer ce qui con­sti­tu­ait à ses yeux de faux déter­min­ismes, et qui selon lui avait été pro­duit par une con­tin­gence sur laque­lle nous plaquions après-coup des raison­nements invalides.

Le livre dans lequel Gould a dévelop­pé ce point de vue de la manière la plus sys­té­ma­tique est La vie est belle. L’ar­gu­ment cen­tral con­sis­tait à par­tir des formes de vie qui exis­taient au Cam­brien, il y a 600 mil­lions d’an­nées. De ces divers­es formes, fort peu avaient survécu à une extinc­tion mas­sive qui avait suivi — et par­mi ces sur­vivantes, celle qui, bien longtemps après, avait pro­duit les humains. La con­clu­sion que tirait Gould était donc que con­traire­ment à une vision faisant une néces­sité du pro­grès cérébral en général, et du pro­grès vers l’hu­main en par­ti­c­uli­er, l’his­toire de la vie était le résul­tat d’une pure con­tin­gence : toute cette ascen­sion que nous iden­ti­fions rétro­spec­tive­ment non seule­ment aurait fort bien pu ne jamais se pro­duire, mais elle avait toutes les chances de ne pas le faire. Les humains, qui se perçoivent volon­tiers comme le som­met néces­saire d’une inéluctable marche vers le pro­grès, n’é­taient en réal­ité qu’un acci­dent de l’his­toire — et un acci­dent des plus improb­a­bles.

Cette idée est réitérée à plusieurs reprise dans L’Éventail du vivant, sous-titré de manière non équiv­oque « le mythe du pro­grès », auquel je con­sacre ce bil­let, mais avec une approche argu­men­ta­tive dif­férente et com­plé­men­taire (notons qu’ayant tra­vail­lé sur une édi­tion élec­tron­ique, je n’ai pas référencé les cita­tions par un numéro de page). Ain­si que le résume l’au­teur lui-même :

La Vie est belle affirme l’imprédictibilité et la con­tin­gence de chaque événe­ment sur­venant dans l’évolution – et mon­tre que l’apparition d’Homo sapi­ens doit être vue, non comme une con­séquence prévis­i­ble de cette évo­lu­tion, mais comme un tel événe­ment irre­pro­ductible. L’Éventail du vivant [sous-titré : « le mythe du pro­grès », CD] développe l’argument général infir­mant l’idée que le pro­grès définit l’histoire de la vie, voire qu’il existe en tant que ten­dance d’ensemble.

On remar­quera d’emblée une ambi­gu­i­té impar­faite­ment résolue entre deux propo­si­tions, que l’on peut qual­i­fi­er de « faible » et « forte ». La propo­si­tion faible con­siste à dire que le pro­grès ne « définit » pas l’his­toire de la vie (que faut-il enten­dre par là, c’est encore une autre affaire). La thèse forte affirme pour sa part que le pro­grès n’ex­iste pas ou, ce qui revient au même, qu’il n’est qu’une illu­sion due à un autre phénomène.

La démonstration de L’Éventail du vivant

À l’ap­pui de ces thès­es, L’éven­tail du vivant con­voque deux grandes caté­gories d’ar­gu­ments.

La pre­mière con­siste à expli­quer que par anthro­pocen­trisme, nous exagérons grande­ment la place occupée par les organ­ismes dits com­plex­es, et tout par­ti­c­ulière­ment la nôtre, celle des humains, dans l’ensem­ble des formes de vie. En réal­ité, il faut pren­dre con­science qu’après des cen­taines de mil­lions d’an­nées d’évo­lu­tions, la vie con­tin­ue d’ex­is­ter sous la forme pré­dom­i­nante de la bac­térie.

(…) la vie a débuté avec un mode sta­tis­tique défi­ni par les bac­téries, tout près du mur de gauche de la com­plex­ité min­i­male, et aujourd’hui, presque qua­tre mil­liards d’années plus tard, ce mode sta­tis­tique est resté inchangé, figé sur les bac­téries. Si la plus com­plexe des créa­tures a pu croître en sophis­ti­ca­tion au cours du temps, cette minus­cule pous­sière sur l’aile droite de la com­plex­ité n’est guère qual­i­fiée pour sym­bol­is­er l’ensemble de la vie. N’identifions pas un élé­ment per­du à l’extrême périphérie d’une dis­tri­b­u­tion avec la richesse de cette dis­tri­b­u­tion – quel que soit notre attache­ment région­al­iste envers cette périphérie. (…)

L’é­tape suiv­ante de la démon­stra­tion oscille entre ce que j’ai appelé la thèse forte et la thèse faible. Elle con­siste à faire remar­quer que les êtres que nous iden­ti­fions comme com­plex­es — et de plus en plus com­plex­es — ne sont pas le fruit d’une ten­dance imma­nente vers la com­plex­ité, mais d’un pur effet de vari­abil­ité : si on part d’une pop­u­la­tion uni­formes d’êtres sim­ples (les uni­cel­lu­laires prim­i­tifs) et que les muta­tions intro­duisent peu à peu des vari­a­tions dans cette pop­u­la­tions, alors celle-ci com­pren­dra un (faible) pour­cent­age d’êtres de plus en plus com­plex­es. Il y aura donc bel et bien un accroisse­ment de la com­plex­ité des êtres les plus com­plex­es et, dans une mesure bien moin­dre, de la com­plex­ité moyenne des êtres vivants. Mais, et c’est le clou sur lequel Gould tape sans relâche, cet accroisse­ment de la com­plex­ité est tout au plus un sim­ple effet de celui de la vari­a­tion, et non sa cause (thèse faible), voire une illu­sion pure et sim­ple (thèse forte).

Il écrit par exem­ple :

Pour admet­tre la réduc­tion du temps humain au dernier micro­mo­ment du temps plané­taire tout en con­tin­u­ant d’affirmer notre pro­pre impor­tance cos­mique, nous avons dû trich­er avec le réc­it de l’évolution. (…) Cette dis­tor­sion se fonde sur l’illusion selon laque­lle l’évolution repose sur une ten­dance, une poussée vers un résul­tat pré­cis et défi­ni – une car­ac­téris­tique suprême de toute l’histoire de la vie. Cette car­ac­téris­tique, c’est bien enten­du le pro­grès – opéra­tionnelle­ment défi­ni de mul­ti­ples façons comme une ten­dance de la vie à croître en com­plex­ité anatomique, ou en sophis­ti­ca­tion neu­rologique, ou en taille et sou­p­lesse du réper­toire com­porte­men­tal, ou par rap­port à tout autre critère man­i­feste­ment inven­té (mais sommes-nous suff­isam­ment hon­nêtes et atten­tifs envers nos pro­pres moti­va­tions pour le recon­naître ?) dans le but de plac­er Homo sapi­ens au som­met d’une pré­ten­due hiérar­chie.

Pour faire com­pren­dre son pro­pos, Gould utilise deux métaphores. La pre­mière est fondée sur l’évo­lu­tion des scores au base-ball à tra­vers le temps. Je dois bien avouer ne pas avoir investi suff­isam­ment d’at­ten­tion pour en com­pren­dre les méan­dres, ce jeu (et les sta­tis­tiques qui en découlent) étant a pri­ori tout à fait étrangers au lecteur européen — en tout cas, à mon cas per­son­nel. L’autre métaphore, beau­coup plus acces­si­ble, est celle d’un ivrogne qui avance en étant au départ appuyé con­tre un mur. À chaque pas, il titube et peut soit s’éloign­er du mur, soit s’en rap­procher. Mais comme son point de départ est au mur et que, par déf­i­ni­tion, celui-ci blo­quera tout mou­ve­ment ultérieur, notre ivrogne ne peut que s’éloign­er ten­dan­cielle­ment du mur, sans pour­tant qu’au­cune force par­ti­c­ulière ne le pousse dans cette direc­tion. On aura com­pris que l’ivrogne et sa marche aléa­toire représen­tent le vivant, le mur étant celui de la sim­plic­ité uni­cel­lu­laire. Ain­si :

la vie, elle, ne témoigne d’aucune propen­sion générale au pro­grès et se con­tente d’ajouter de temps en temps une touche de com­plex­ité dans la seule région anatomique­ment disponible tout en con­ser­vant, depuis plus de trois mil­liards d’années, un mode sta­tis­tique con­stant figé sur les bac­téries. Le base-ball s’est amélioré, mais la vie a tou­jours été, et restera prob­a­ble­ment tou­jours, jusqu’à l’explosion du Soleil, à l’âge de la bac­térie. Cette erreur com­mune [le rôle attribué au pro­grès] réside dans le fait que nous pen­sons une ten­dance comme le mou­ve­ment d’une entité dans une cer­taine direc­tion, alors qu’elle peut être la con­séquence sec­ondaire d’un accroisse­ment ou d’une diminu­tion des vari­a­tions au sein d’un sys­tème, de l’ouverture ou de la fer­me­ture de l’éventail des pos­si­bles.

Au pas­sage, Gould entend décon­stru­ire l’idée que l’évo­lu­tion dar­wini­enne ait quoi que ce soit à voir avec l’idée de pro­grès :

Bien que la théorie de la sélec­tion naturelle ne con­ti­enne aucun énon­cé sur l’existence d’un pro­grès général et ne pro­pose aucun mécan­isme pou­vant engen­dr­er ce pro­grès, la pen­sée occi­den­tale et les faits incon­testa­bles d’archives fos­siles qui débutèrent avec les seules bac­téries pour men­er aujourd’hui jusqu’au noble être humain récla­ment à l’unisson un argu­ment qui plac­erait le pro­grès au cen­tre de la théorie de
l’évolution.

En fait, notre langue a préféré le mot évo­lu­tion pour décrire ce que Dar­win avait appelé « descen­dance avec mod­i­fi­ca­tion » ; la plu­part des penseurs vic­to­riens iden­ti­fi­aient en effet le change­ment biologique au pro­grès, et le mot évo­lu­tion, propul­sé en biolo­gie par les plaidoy­ers d’Herbert Spencer, sig­nifi­ait « pro­grès » (lit­térale­ment « déploiement ») dans l’anglais ver­nac­u­laire. Au début, Dar­win refusa ce mot parce que sa théorie ne con­te­nait aucune notion d’amélioration générale en tant que con­séquence prévis­i­ble d’un mécan­isme de muta­tions. Évo­lu­tion n’apparaît nulle part dans la pre­mière édi­tion de De l’origine des espèces, et ce fut seule­ment en 1871, dans La Descen­dance de l’homme, que Dar­win l’utilisa pour la pre­mière fois. Il n’aima jamais ce mot et s’y ral­lia unique­ment parce que le terme de Spencer était entré dans les mœurs. Dar­win ne craig­nait pas d’afficher son non-pro­gres­sivisme. Il grif­fon­na dans la marge d’un émi­nent ouvrage défen­dant le pro­grès dans l’histoire de la vie : « Ne dites jamais supérieur ou inférieur. » Et dans une let­tre (du 4 décem­bre 1872) au paléon­to­logue Alpheus Hyatt, qui avait pro­posé une théorie évo­lu­tion­niste fondée sur un pro­grès intrin­sèque, il écriv­it : « Après mûre réflex­ion, j’ai la ferme con­vic­tion qu’il n’existe aucune ten­dance naturelle au développe­ment pro­gres­sif. »

Préférez-vous le mar­lin pour son superbe ros­tre ; le flet pour son éton­nant cam­ou­flage ; la bau­droie pour le « leurre » étrange émergeant de sa crête dor­sale ; l’hippocampe pour sa forme élé­gante, si adap­tée pour danser par­mi les rochers ? Peut-on pré­ten­dre que l’un de ces pois­sons est « mieux » ou « plus pro­gres­siste » que les autres ? La ques­tion n’a aucun sens. La sélec­tion naturelle ne donne que des adap­ta­tions locales – mer­veilleuse­ment com­plex­es dans cer­tains cas, mais tou­jours locales et ne représen­tant jamais les étapes d’un proces­sus général guidé par le pro­grès ou la com­plex­i­fi­ca­tion.

Quelques remarques critiques

Dis­cuter en détail des raison­nements de Stephen Jay Gould deman­derait de longues pages, tant ils se situent au cœur de nom­breuses con­tro­ver­s­es qui doivent être appréhendées avec le plus grand souci du détail — celui où se cache le dia­ble des matéri­al­istes, qui en un clin d’œil peut ren­dre faux un raison­nement apparem­ment fort con­va­in­cant. Je me con­tenterai donc d’at­tir­er l’at­ten­tion sur quelques points qui me sem­blent essen­tiels, sachant que ce blog est aus­si (et avant tout ?) fait pour me per­me­t­tre de met­tre, par­fois pénible­ment, mes pro­pres idées au clair.

  1. S’ap­puy­er sur le fait que les formes de vie sont, dans leur grande majorité restées des uni­cel­lu­laires (sim­ples) pour min­imiser ou nier, sinon l’ap­ti­tude, du moins la propen­sion de la vie à fab­ri­quer de la com­plex­ité, c’est soit ré“pondre à un homme de paille, soit man­quer sa cible. Per­son­ne de sen­sé, me sem­ble-t-il, n’a jamais pré­ten­du que l’ensem­ble des organ­ismes vivants avaient ten­dance à devenir de plus en plus com­plex­es (quel que soit le sens pré­cis que l’on donne à ce mot). Par con­séquent, en réfu­tant cette idée au nom du poids actuel des bac­téries dans le vivant, c’est don­ner un coup d’épée dans le vide. Au demeu­rant, la ques­tion ne con­cerne pas que le vivant : car avant de pro­duire de la com­plex­ité ou de l’or­gan­i­sa­tion biologique, la matière a pro­duit de la com­plex­ité et de l’or­gan­i­sa­tion non vivantes, en pas­sant de la soupe de par­tic­ules prim­i­tive aux atom­es, puis aux macro­molécules. Face à celui qui soulign­erait cette ten­dance à l’au­to-organ­i­sa­tion de la matière, imag­in­erait-on de réfuter cette idée en insis­tant sur le poids des par­tic­ules élé­men­taires et des noy­aux d’hy­drogène dans l’u­nivers actuel ? Certes, la matière com­plexe et, en son sein, la matière vivante (dont une matière vivante et pen­sante) ne représente qu’une pro­por­tion infime de la matière présente dans l’u­nivers. Mais ce qu’il faut dis­cuter, ce n’est pas le poids relatif de cette frac­tion minori­taire, mais ce qui a ren­du pos­si­ble, ou néces­saire, son exis­tence même.
  2. Au demeu­rant, je ne crois pas qu’il existe en physique de débats sim­i­laires à ceux qui agi­tent les biol­o­gistes (ou les spé­cial­istes des sci­ences sociales) sur ce point, alors même que la sim­i­lar­ité des prob­lèmes est frap­pante. À ma con­nais­sance (lim­itée), les physi­ciens con­sid­èrent unanime­ment que la com­plex­ité pro­gres­sive qui a émergé dans l’u­nivers était la con­séquence néces­saire — inéluctable — des pro­priétés fon­da­men­tales de la matière, et qui ont pro­duit peu à peu des effets de plus en plus spec­tac­u­laires. Dira-t-on que la ques­tion se pose très dif­férem­ment en biolo­gie et en physique, seule la pre­mière étant mar­quée par des phénomènes con­tin­gents ? Il me sem­ble que ce serait une erreur pro­fonde : la con­tin­gence fait par­tie inté­grante du monde physique, et ceux qui l’é­tu­di­ent la pren­nent en compte. Ils n’ig­norent pas, par exem­ple, que si des struc­tures (galax­ies, puis nuages inter­sidéraux, étoiles…) exis­tent aujour­d’hui, c’est parce que la matière n’é­tait pas par­faite­ment répar­tie dans la soupe prim­i­tive ; le détail des formes et des local­i­sa­tions de ces irrégu­lar­ités échappe à l’in­ves­ti­ga­tion, et relève donc de ce que nous appelons le hasard. Mais à un niveau plus général, il était néces­saire qu’é­tant don­né les con­di­tions ini­tiales, la soupe de par­tic­ules pri­mor­diale finisse néces­saire­ment par pro­duire des galax­ies, des étoiles, des réac­tions nucléaires, des super-nova, des atom­es sup­plé­men­taires, des sys­tèmes plané­taires, des acides aminés et in fine, la vie (NB : juste après avoir rédigé cet argu­ment que je croy­ais un peu orig­i­nal, je m’aperçois que Georges McGhee l’a défendu presque mot pour mot dans sa con­tri­bu­tion au livre col­lec­tif dirigé par S. Con­way Mor­ris, The Deep Struc­ture of Biol­o­gy).
  3. Gould refuse de par­ler de ten­dance au pro­grès (quel que soit le sens pré­cis don­né à ce mot), en écrivant que l’ap­pari­tion de formes de vie de plus en plus com­plexe n’est rien d’autre que le résul­tat d’une plus grande vari­ance au sein des organ­ismes. Cet argu­ment recou­vre deux aspects qu’il faut dis­tinguer. Le pre­mier est qu’il n’y aurait aucune ten­dance imma­nente au pro­grès qui « pousserait », « guiderait » la vari­a­tion /​sélec­tion des formes de vie. Les mots sont ici bien piégeux, et il faut les utilis­er avec pré­cau­tion. Je ne crois pas que des sci­en­tifiques sérieux aient jamais pen­sé qu’il exis­tait une sorte de force sus­pendue en l’air (ou à une volon­té divine ?) et qui agi­rait sur l’évo­lu­tion du vivant en la pous­sant dans une direc­tion don­née, dans l’e­sprit des élu­cubra­tions de l’in­tel­li­gent design. Un exem­ple de tels glisse­ments de snes (et de logique) est fourni par le pas­sage suiv­ant :

    Je recon­nais que la créa­ture la plus com­plexe a man­i­festé une ten­dance à croître en sophis­ti­ca­tion au fil du temps, mais je nie caté­gorique­ment que ce spéci­men extrême­ment réduit con­forte l’existence d’une dynamique générale de pro­grès dans l’histoire de la vie. Une telle pré­ten­tion rap­pelle le ridicule de la mouche du coche, et élève abu­sive­ment un épiphénomène au rang de cause majeure et déter­mi­nante.

    Qu’il s’agisse ou non d’un sim­ple épiphénomène, on en redis­cutera dans un instant. Mais on voit ici com­ment, dans le même mem­bre de phrase, la dis­cus­sion pour savoir si un effet est sig­ni­fi­catif et/​ou néces­saire devient sub­rep­tice­ment une cause.

  4. Pour autant, donc, faut-il exclure que cette aug­men­ta­tion ten­dan­cielle observée soit le pro­duit néces­saire de la manière dont fonc­tionne la sélec­tion naturelle ? À cela, Gould répond que c’est une illu­sion d’op­tique, et que pour des raisons anthro­pocen­triques, nous appelons aug­men­ta­tion de la com­plex­ité ce qui n’est qu’une aug­men­ta­tion de la vari­ance. Ce à quoi on pour­rait rétor­quer pour com­mencer que Gould recon­naît donc bel et bien la réal­ité de la ten­dance à la com­plex­ité, mais qu’il refuse de la nom­mer comme telle, et ne l’ac­cepte que lorsqu’elle porte le nom de ten­dance à la vari­ance. Cela n’épuise toute­fois pas la ques­tion : on peut en effet se deman­der pourquoi la vie (tout comme la matière en général) pos­sède juste­ment cette apti­tude à une vari­ance accrue, et pourquoi cette vari­ance s’est man­i­festée sous la forme d’une plus grande organ­i­sa­tion /​apti­tude à l’homéostasie – c’est-à-dire pourquoi la sélec­tion naturelle a été capa­ble non seule­ment de fab­ri­quer des bac­téries dif­férentes de la bac­térie ini­tiale, mais aus­si des organ­ismes qui sont autre chose que les bac­téries et qui sont plus com­plex­es que ces formes prim­i­tives ?
  5. Gould insiste à juste titre sur le fait que les adap­ta­tions locales, ponctuelles, cir­con­stan­cielles, engen­drées par la sélec­tion naturelle, ne sont pas des « pro­grès ». Il rap­pelle les hési­ta­tions de Dar­win à utilis­er ce mot, et n’a pas de mal à pro­duire des exem­ples où une lignée évo­lu­tive — par exem­ple, celle du cheval — ne se prête absol­u­ment pas à une lec­ture en terme d’ac­cu­mu­la­tion de la com­plex­ité, ou d’amélio­ra­tion de quoi que ce soit. Mais il évac­ue la ques­tion de savoir si les arbres ne font pas une forêt, à savoir si cette sélec­tion locale, ponctuelle, adap­ta­tive, n’a pas ten­dance à pro­duire, à l’échelle glob­ale, des organ­ismes, si l’on peut dire, de moins en moins adap­tés, de plus en plus général­istes, autrement dit de plus en plus aptes à faire face aux vari­a­tions de leur envi­ron­nement (en ter­mes tech­niques, avec une capac­ité crois­sante à l’homéostasie) — les capac­ités cog­ni­tives, sociales et com­porte­men­tales n’é­tant qu’une facette de cette apti­tude plus générale. Je fini­rais en rel­e­vant un étrange pas­sage, où il cite un pas­sage écrit par le biol­o­giste Edward Drinker Cope :

    La « Doc­trine du Non-spé­cial­isé »… décrit le fait que les types haute­ment dévelop­pés, ou spé­cial­isés, d’une péri­ode géologique ne sont pas les par­ents des types observés durant les péri­odes ultérieures, mais que les descen­dants provi­en­nent des types moins spé­cial­isés des épo­ques antérieures… La valid­ité de cette loi tient au fait que les types spé­cial­isés de toutes les péri­odes ont été générale­ment inca­pables de s’adapter aux change­ments de con­di­tions car­ac­térisant l’avènement de nou­velles péri­odes…

    Ter­mi­nons en posant une ques­tion : ces lignes, dont Gould écrit qu’elles « méri­tent d’être citées et saluées », défend­ent-elles autre chose que l’idée d’une ten­dance à l’ap­pari­tion de formes de plus en plus homéo­sta­tiques, c’est-à-dire de plus en plus général­istes, que Gould récuse tout au long de son ouvrage ?

34 commentaires

  1. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
    Bruno Guillaud-Bataille

    Mer­ci pour ce com­men­taire et la référence à ce grand sujet, l’évo­lu­tion. Je n’ai pas lu “l’éven­tail du vivant” mais j’ai lu “Le renard et le héris­son” de S.J. Gould et je viens d’en­tre­pren­dre une sorte de ver­sion courte de sa “théorie de l’évo­lu­tion” (> 2000 p.) dans un livre inti­t­ulé “L’équili­bre ponc­tué” qui en fait quand même 800, et du coup peine à tenir son rang dans mes pri­or­ités de lec­ture… Dans “Le renard et le héris­son” Gould asso­cie la con­tin­gence et l’émer­gence. A mon sens, c’est l’un et l’autre qui per­me­t­tent de tenir ensem­ble ce qui sem­ble dif­fi­cile sans cela, c’est à dire un par­ti pris résol­u­ment matéri­al­iste, le rôle de la con­tin­gence et les courbes évo­lu­tives que nous pou­vons observ­er (com­plex­ité, capac­ités homéo­sta­tiques, etc.). Jacques Mon­od a une jolie for­mule qu’on peut appli­quer à l’émer­gence de la vie, ou de notre espèce : “elle n’avait pas le devoir d’ad­venir, mais elle en avait le droit” (bien sûr sans déroger en rien à une con­nais­sance sci­en­tifique du monde).

  2. « on peut en effet se deman­der pourquoi la vie (tout comme la matière en général) pos­sède juste­ment cette apti­tude à une vari­ance accrue, et pourquoi cette vari­ance s’est man­i­festée sous la forme d’une plus grande organ­i­sa­tion /​aptitude à l’homéostasie »

    À vrai dire je ne com­prends pas cet argu­ment. Tel que je lis l’ex­trait don­né, Gould utilise un argu­ment sim­ple­ment sta­tis­tique. Si on a une dis­tri­b­u­tion sta­tis­tique de nom­bres posi­tifs arbi­traire­ment grands, alors plus on tire de nom­bres au hasard, plus le max­i­mum de ces nom­bres aug­mentera.

    Ce qui en ter­mes évo­lu­tion­naires se traduit par : dans une biosphère à 10 mil­lions de formes de vie, la sim­ple sta­tis­tique suf­fit à expli­quer que les formes de vie les plus com­plex­es y soient plus com­plex­es que les plus com­plex­es d’une biosphère à 1 mil­lion de formes de vie (je pré­cise que ces chiffres sont bien sûr fac­tices). Pas à coup sûr, certes, mais avec une prob­a­bil­ité élevée.

    Cela n’im­plique pas une « apti­tude [de la vie] à une vari­ance accrue », for­mule que je trou­ve un peu curieuse sous ta plume (car cela attribue une « apti­tude » à la vie en général, plutôt qu’à des entités plus con­crètes). La vari­abil­ité du vivant s’est dévelop­pée sim­ple­ment du fait de la diver­gence des tra­jec­toires évo­lu­tion­naires depuis le pre­mier être vivant… et aus­si du fait que l’en­vi­ron­nement, qui influe sur les tra­jec­toires, est lui-même de plus en plus diver­si­fié puisqu’il inclut l’ensem­ble du vivant (alors qu’aux débuts la con­trainte envi­ron­nemen­tale était essen­tielle­ment minérale et prob­a­ble­ment assez peu var­iée).

    Donc en résumé l’ar­gu­ment de Gould : il y a de plus en plus de vari­abil­ité, plus de vari­abil­ité implique (sta­tis­tique­ment) plus de com­plex­ité au « haut » de l’échelle des formes de vie, cela suf­fit à expli­quer l’aug­men­ta­tion ten­dan­cielle de la com­plex­ité max­i­male des formes de vie.

    Après, le débat se déplac­era sur le sens du mot « néces­sité » : une ten­dance issue de la sim­ple sta­tis­tique relève-t-elle de la « néces­sité » ? Per­son­nelle­ment j’ai tou­jours eu du mal avec ce mot « néces­sité » util­isé à tout bout de champ, telle­ment il appa­raît finale­ment peu… spé­ci­fié 🙃.

    1. Je sais bien que Gould utilise un argu­ment pure­ment sta­tis­tique, mais c’est juste­ment à mes yeux une manière de noy­er le pois­son de la com­plex­ité. Imag­i­nons, par exem­ple, que les pre­miers uni­cel­lu­laires se soient diver­si­fiés de mille manières, mais sans jamais pro­duire de mul­ti­cel­lu­laires. On aurait alors eu une aug­men­ta­tion de la vari­ance sans aug­men­ta­tion de la com­plex­ité.

      1. Juste­ment, ce cas-là aurait jus­ti­fié de par­ler de néces­sité et d’en­quêter sur les mécan­ismes de cette néces­sité. Pourquoi un pla­fond de com­plex­ité qui ne serait jamais dépassé mal­gré le foi­son­nement des formes de vie ? Alors qu’il ne sem­ble pas y avoir de pla­fond en ce qui con­cerne la taille, par exem­ple.

        (mais évidem­ment, en l’ab­sence de forme de vie en mesure de réfléchir à cette ques­tion, elle ne serait jamais résolue :-))

        1. Oui, bien sûr, mais tout demande à être expliqué : l’ab­sence d’un pla­fond tout comme son exis­tence si cela avait été le cas. Au pas­sage, la taille n’est sans doute pas le meilleur exem­ple d’ab­sence de pla­fond : même s’il n’ex­iste pas de seuil net, il y a des con­traintes physiques qui font que les prob­lèmes se démul­ti­plient avec la sur­face /​la masse, et qu’on n’a jamais vu des ani­maux de 100 mètres de long.

  3. J’ai quand même un peu l’im­pres­sion que le prob­lème est fac­tice et tient d’abord aux con­di­tions idéologiques.
    Par exem­ple : “Per­son­ne de cen­sé, me sem­ble-t-il, n’a jamais pré­ten­du que l’ensemble des organ­ismes vivants avaient ten­dance à devenir de plus en plus com­plex­es (quel que soit le sens pré­cis que l’on donne à ce mot).” ou encore “Je ne crois pas que des sci­en­tifiques sérieux aient jamais pen­sé qu’il exis­tait une sorte de force sus­pendue en l’air (ou à une volon­té divine ?) et qui agi­rait sur l’évolution du vivant en la pous­sant dans une direc­tion don­née, dans l’esprit des élu­cubra­tions de l’intelligent design.” Si juste­ment de Lamar­ck aux vari­antes de néo-lamar­ck­ismes c’est exacte­ment ça qui est plus ou moins pré­sup­posé et ça a duré plus longtemps qu’on ne le croit dans le milieu sci­en­tifique.
    En fait il s’ag­it banale­ment de recon­naître que chronologique­ment les formes com­plex­es émer­gent néces­saire­ment des formes sim­ples, étant enten­du que des formes com­plex­es peu­vent elles-mêmes génér­er des formes sim­ples inédites qui ne peu­vent pas émerg­er sans l’ac­tion des formes com­plex­es (typ­ique­ment tous les matéri­aux que l’on a inven­té et qui ne se trou­vent pas dans la nature). Ensuite trans­former cette néces­saire chronolo­gie en ten­dance ou en con­tin­gence, c’est une affaire qui dépend du cadre de référence. Si je regarde dans le cadre de référence le plus glob­ale pos­si­ble, absol­u­ment tout ressem­ble à une ten­dance à la com­plex­ité, mais les enjeux se prob­lé­ma­tisent rarement dans ce cadre de référence. Si je regarde les choses dans un cadre de référence réduit à l’événe­ment hic et nunc, tout est con­tin­gence. La chute de la météorite il y a 65 mil­lions d’an­nées : loi ou con­tin­gence ? A l’échelle de notre sys­tème solaire et de ses plus de 4 mil­liards d’an­nées c’est un événe­ment d’une grande banal­ité, à l’échelle de la vie sur Terre, c’est un tour­nant majeur imprévis­i­ble.
    Autre dimen­sion idéologique qui empêche de saisir le prob­lème : “Là où, dans l’évolution sociale humaine, Marx avait à cœur de soulign­er com­ment, der­rière l’apparente lib­erté des humains et de leur esprit, se cachaient en réal­ité des déter­min­ismes très con­traig­nants, Gould n’a cessé pour le vivant de dénon­cer ce qui con­sti­tu­ait à ses yeux de faux déter­min­ismes, et qui selon lui avait été pro­duit par une con­tin­gence sur laque­lle nous plaquions après-coup des raison­nements invalides.” Ici vous sous-enten­dez que la lib­erté entre en syn­onymie avec la con­tin­gence en s’op­posant au déter­min­isme. Or la lib­erté ici con­siste en une auto-déter­mi­na­tion, elle ne s’op­pose donc pas au déter­min­isme en soi, mais au déter­min­isme externe qui s’im­posent aux acteurs. La con­tin­gence relève plutôt ici d’un hasard relatif à des con­di­tions situées très pré­cis­es qui auraient don­nées lieue à une autre con­tin­gence si quelques paramètres de ces con­di­tions avaient été légère­ment dif­férentes. Bref les déter­mi­na­tions sont biens là mais il s’ag­it de ne pas pla­quer de raison­nement adap­ta­tion­niste un peu rapi­de. On pense aux plumes d’oiseaux qui avant de leur servir à vol­er ont prob­a­ble­ment d’abord joué un rôle de régu­la­tion de la tem­péra­ture et de pro­tec­tion.
    Enfin : “À ma con­nais­sance (lim­itée), les physi­ciens con­sid­èrent unanime­ment que la com­plex­ité pro­gres­sive qui a émergé dans l’univers était la con­séquence néces­saire — inéluctable — des pro­priétés fon­da­men­tales de la matière, et qui ont pro­duit peu à peu des effets de plus en plus spec­tac­u­laires.” Ici il me sem­ble qu’on touche au fonde­ment du matéri­al­isme, si tant est que fonde­ment soit un mot appro­prié mais pas­sons : soit on con­sid­ère que ce qui est fon­da­men­tal ce sont les pro­priétés et les lois et le monde en découle, soit on con­sid­ère que la vari­a­tion et donc le déroulé du monde est pre­mier, et les pro­priétés et les lois découlent de l’ac­tiv­ité de la matière et de sa capac­ité inhérente à la vari­a­tion. Il me sem­ble inten­able pour un matéri­al­iste de ne pas con­sid­ér­er la sec­onde option comme la bonne.

    1. Avatar de Bruno Guillaud-Bataille
      Bruno Guillaud-Bataille

      Je me per­me­ts de pro­longer votre riche com­men­taire, et plus par­ti­c­ulière­ment votre inter­ro­ga­tion finale sur le “matéri­al­isme” et l’usage de ce con­cept. Les pro­priétés de la matière s’ex­pri­ment sous la forme de lois touchant aux rela­tions entre élé­ments (inter­ac­tion faible, grav­ité, etc.). Or : 1) Ces lois sem­blent elles-mêmes avoir var­ié au tout début de l’u­nivers (j’ai lu cette idée chez Th. Her­tog “L’o­rig­ine du temps — la dernière théorie de Stephen Hawk­ing”, B. Lahire la reprend aus­si dans son dernier livre “Pourquoi com­prenons-nous le monde ?” à par­tir d’une autre source sci­en­tifique). 2) Les lois s’ap­pliquent dans cer­taines con­di­tions : la physique quan­tique nous apprend qu’à échelle très “micro-nano” les par­tic­ules ont des pro­priétés qui nous parais­sent très con­tre-intu­itives dans le cadre de la physique new­toni­enne. 3) La notion d’émer­gence (que S.J. Gould asso­cie à celle de con­tin­gence dans “Le renard et le héris­son”) exprime cette idée que passé un cer­tain seuil de com­plex­ité un nou­veau régime de lois vient en quelque-sorte se super­pos­er ou s’in­tri­quer dans le régime de loi dont rel­e­vait jusqu’alors un sys­tème don­né. Un organ­isme vivant, d’une cer­taine façon, “sus­pend” momen­tané­ment et à l’échelle de son corps les effets du seul règne des lois de la physique pour y com­bin­er les effets de nou­velles lois, celles que la biolo­gie met à jour. Plutôt que celle du “matéri­al­isme” la ques­tion prin­ci­pale n’est-elle pas plutôt celle du “réal­isme” (cf plaidoy­er de B. Lahire pour un “réal­isme inté­gral” dans son dernier essai) ? Si je reboucle avec le sujet pro­posé, l’évo­lu­tion, on peut ain­si résoudre la con­tra­dic­tion appar­ente entre une évo­lu­tion qui se donne à lire “comme une flèche dans notre direc­tion” (for­mule emprun­tée à A. Leroi-Gourhan) et le rôle des vari­a­tions con­tin­gentes mis­es en avant par S.J. Gould. Tout sys­tème vivant a pour pro­priété d’établir momen­tané­ment un échange prof­itable avec son envi­ron­nement, il y puise de l’én­ergie. En lui-même il représente une enclave résis­tant à la pente entropique, mais au glob­al il accélère l’en­tropie du sys­tème glob­al. Ain­si nous n’avons pas besoin de penser que la mon­tée en com­plex­ité est “néces­saire” pour expli­quer les courbes que nous obser­vons (l’émer­gence de vie, l’es­sor d’ho­mo sapi­ens, l’an­thro­pocène qui vient), il suf­fit de con­sid­ér­er que les pro­priétés orig­inelles de notre univers, de l’évo­lu­tion de ses lois, le rendait pos­si­ble (d’où la for­mule de Jacques Mon­od, “elle (la vie) n’avait pas le devoir d’ad­venir, mais elle en avait le droit”). Car une fois atteignant un cer­tain niveau de com­plex­ité un sys­tème accède à d’autres pro­priétés qui en quelque-sorte lui con­fèrent — un temps don­né selon le con­texte — un avan­tage évo­lu­tif sur les autres sys­tèmes plus sim­ples de son envi­ron­nement. Une fois apparue la vie ne pou­vait que prospér­er. Une fois apparue l’e­spèce homo sapi­ens ne pou­vait que peu à peu trans­former son envi­ron­nement à son avan­tage. Une fois apparues les sociétés organ­isées le plus rationnelle­ment du point de vue de leurs capac­ités à opti­miser l’én­ergie à dis­po­si­tion pour trans­former leur envi­ron­nement se dotaient de fait d’un avan­tage com­péti­tif déter­mi­nant vis à vis des autres. Ain­si peu à peu les sociétés néolithiques ont-elles relégué les chas­seurs-cueilleurs dans les régions les moins hos­pi­tal­ières, ain­si peu à peu les sociétés avec les Etats les plus puis­sants ont-elles dom­iné (ou anéan­ti) les sociétés “sans Etat” (ou con­tre l’E­tat pour repren­dre la for­mule de P. Clas­tres), et ain­si de suite.

      1. En tant qu’”éternel étu­di­ant” le débat rap­pelé ici entre les ten­ants de la notion de pro­grès et ceux qui y sont opposés me sem­ble rester dans le domaine des con­tor­sions de l’anthropocentisme en oubliant une des trois qual­ités citées par le pro­fesseur Edward Cole­man dans une pré­face à une sélec­tion d’essais his­toriques con­sacrés à la révolte des “pueb­los” en Amérique du Nord en 1680 :

        “ The sec­ond qual­i­ty is the humil­i­ty to real­ize that we can nev­er entire­ly appre­ci­ate either the peo­ple or the events under study. How­ev­er much evi­dence is com­piled and how­ev­er smart the ques­tion posed, the past remains too large to con­tain. It will always con­tin­ue to sur­prise.”

        Ce qui me sem­ble vrai pour les événe­ments qui ont jalon­né notre his­toire n’est-il pas vrai aus­si pour les efforts des savants qui analy­sent l’univers et son évo­lu­tion, aus­si bien l’univers stel­laire que celui du vivant ?

        Le matéri­al­isme dialec­tique a, si je ne m’abuse, recon­nu depuis longtemps l’existence de “bonds qual­i­tat­ifs” générés par des “change­ments quan­ti­tat­ifs“ sans chercher à déter­min­er si ces change­ments étaient néces­saires ou représen­taient un quel­conque pro­grès.

        Quand Bruno Guil­laud-Bataille sig­nale que “La notion d’émergence (que S.J. Gould asso­cie à celle de con­tin­gence dans “Le renard et le héris­son”) exprime cette idée que passé un cer­tain seuil de com­plex­ité un nou­veau régime de lois vient en quelque-sorte se super­pos­er ou s’intriquer dans le régime de loi dont rel­e­vait jusqu’alors un sys­tème don­né.” ne donne-t-il pas une ver­sion ( une “vari­ante” qui n’est pas néces­saire­ment un “pro­grès”) d’une des for­mu­la­tions résumant en par­tie en quoi con­siste le matéri­al­isme dialec­tique ?

        A mon avis, si cette recon­nais­sance de la part de S. Jay Gould exprime ses liens quelque part avec la philoso­phie de Marx, sa lutte con­tre la notion de “pro­grès” se situe dans le domaine flou du débat sur une des inter­pré­ta­tions con­testable du marx­isme qui serait asso­cié à la notion de pro­grès — pro­grès que représen­terait automa­tique­ment le com­mu­nisme suc­cé­dant au cap­i­tal­isme.

        1. L’idée que les fon­da­teurs du matéri­al­isme dialec­tique n’aient pas eu en tête les ques­tions liées à la néces­sité et au pro­grès me sem­ble si sim­ple­ment réfutée par mille pas­sages de ces auteurs que vous m’avez con­va­in­cu d’en faire le sujet d’un prochain bil­let.

          1. Briève­ment, et en atten­dant avec plaisir le prochain bil­let annon­cé ici, je con­sid­ér­erais séparé­ment la “néces­sité”, d’une part (je me sou­viens avoir été illu­miné il y a plus de 50 ans par la for­mu­la­tion “La Lib­erté c’est la con­science de la néces­sité” — peut-être dans “l’An­ti-Duhring” ou dans “Maté­tial­isme et Empiri­o­crit­i­cisme”… et je n’ai aucun doute sur l’ex­is­tence de pas­sages plus explicites) et, d’un autre côté, le “pro­grès”.
            En util­isant cette notion de pro­grès les fon­da­teurs du matéri­al­isme dialec­tique ont prob­a­ble­ment fait comme Dar­win cité dans ce bil­let et ses com­men­taires, une con­ces­sion au voca­ble qui était établi par les théoriciens et écon­o­mistes bour­geois du milieu du XIXème siè­cle,- comme le racon­te admirable­ment Sven Beck­ert dans son gros ouvrage inti­t­ulé “Cap­i­tal­isme” (chapitre “A Cap­i­tal­ist Civ­i­liza­tion” : “One of the core dog­ma unit­ing eco­nom­ic elites every­where was the belief they were part of a his­tor­i­cal­ly pro­gres­sive moment”… )
            Si je par­lais à une audi­ence pro­fondé­ment religieuse, je pour­rais dire, pour me faire com­pren­dre, qu’à bien des égards, le rem­place­ment révo­lu­tion­naire du cap­i­tal­isme par le com­mu­nisme serait une “béné­dic­tion”. Devant une audi­ence bour­geoise, la même idée pour­rait être exprimée en dis­ant que cette étape néces­saire serait un immense “pro­grès”… Et, bra­vant la recom­man­da­tion de Dar­win, je pour­rais dire que, sans aucun doute, ce serait met­tre en place une société infin­i­ment “supérieure”…
            Soit dit en pas­sant, l’ex­pli­ca­tion de Sven Beck­ert quant à la nature bour­geoise de la référence au pro­grès dans le domaine de l’his­toire sociale est aus­si con­va­in­cante que votre mise au point sur le Matri­ar­cat dans votre livre que je viens de lire avec grand plaisir.… Arrivé tout juste aux pages 500 au milieu de ce “Cap­i­tal­isme” je doute néan­moins que son auteur tire de sa riche analyse (matéri­al­iste et dialec­tique — com­ment tra­vailler sérieuse­ment autrement ?… -), la même con­clu­sion poli­tique que les fon­da­teurs du matéri­al­isme dialec­tique dont nous par­lons…

            1. Je ne con­nais pas le livre dont vous par­lez. Et effec­tive­ment, une bonne par­tie de la dif­fi­culté sur ces sujets vient des mots que nous util­isons, tou­jours très con­notés. J’ai le sen­ti­ment que si j’ar­rive un jour à écrire quelque chose d’u­tile sur tout cela, le pre­mier pas sera une remise à plat du vocab­u­laire, exacte­ment comme je l’ai fait pour la guerre. Cela dit, au-delà de ces dif­fi­cultés, je ne vois pas com­ment on peut con­tester qu’aux yeux de Marx et Engels, le com­mu­nisme futur serait une société meilleure, ou supérieure, à celles qui exis­taient de leur temps (et com­ment ce futur pro­grès n’é­tait envis­age­able que sur la base de ceux qui l’avaient précédé, par­mi lesquels l’avène­ment du cap­i­tal­isme. Pour le dire autrement, le matéri­al­isme his­torique con­siste à met­tre au jour tant les lois de ce pro­grès que son car­ac­tère néces­saire.

              1. Avatar de roland chaudat
                roland chaudat

                Une remise à plat du vocab­u­laire serait sans doute très utile ou, comme Marx et Engels eux-mêmes, on peut utilis­er cer­taines pré­cau­tions en se référant par exem­ple ( sans cul­pa­bil­ité… 🙂 ) à la notion de “pro­grès” (poly­sémique comme l’écrit un auteur dans les com­men­taires) : Dans la pré­face de Marx à “Une con­tri­bu­tion à la cri­tique de l’é­conomie poli­tique” en jan­vi­er 1859 on peut relever : ” Asi­at­ic, ancient, feu­dal, and mod­ern bour­geois modes of pro­duc­tion can be des­ig­nat­ed as pro­gres­sive epochs in the eco­nom­ic for­ma­tion of soci­ety.” Et, pour intro­duire l’idée de supéri­or­ité du social­isme ( dans “social­isme utopique et social­isme sci­en­tifique”) Engels préfère car­ac­téris­er… l’in­féri­or­ité des péri­odes précé­dentes en les con­sid­érant comme des “anachro­nismes”.

                Mais, aus­si bien les fon­da­teurs du matéri­al­isme dialec­tique que les con­tin­u­a­teurs de tal­ent que furent Lénine et Léon Trot­sky, ont mis l’ac­cent sur un car­ac­tère par­ti­c­uli­er qui dis­tingue, dis­ons, l’évo­lu­tion des espèces en biolo­gie, par exem­ple, de l’é­tape “évo­lu­tive” de notre société con­tem­po­raine à laque­lle le pro­lé­tari­at est con­fron­té — autrement dit la révo­lu­tion pro­lé­ta­ti­enne.
                C’est, bien sûr, le “fac­teur” con­science de classe con­crétisé par un par­ti révo­lu­tion­naire inter­na­tion­al, un fac­teur que les auteurs préc­ités ont eu à coeur de défendre con­tre l’in­tro­duc­tion de notions bour­geois­es par de nom­breux com­pagnons de route, … Longue his­toire !
                Et pour con­solid­er cette “con­science” vous avez démon­tré qu’il n’é­tait nul besoin d’idéalis­er un “matri­ar­cat” qui n’a pas existé et, per­son­nelle­ment, je pense qu’il est un peu court de par­ler du “pro­grès” que représen­tera une société sans classe et qu’il est glis­sant d’user de la notion de néces­sité sans force pré­cau­tion car elle pour­rait être com­prise comme un change­ment inéluctable, en quelque sorte automa­tique, alors qu’il “néces­site” la créa­tion d’un fac­teur sub­jec­tif dont la réal­i­sa­tion s’avère par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile…

                1. Sans entr­er dans les détails, le débat étant déjà foi­son­nant. Pour com­mencer, le terme de pro­grès, appliqué par Marx et Engels aux organ­i­sa­tions sociales, mérite sans doute d’être pré­cisé et com­plété, mais à mes yeux, c’est une grave erreur de le renier. Soit dit en pas­sant, si le pro­grès n’ex­iste pas, la réac­tion non plus, et si l’on est un peu con­séquent, on ne peut que finir dans le rel­a­tivisme le plus prob­lé­ma­tique. Ensuite, en ce qui con­cerne la con­science de classe (et plus générale­ment, l’ac­tion mil­i­tante), je crois qu’elle ne s’op­pose à l’idée de néces­sité que de manière super­fi­cielle. Une fois encore, en réal­ité, les deux aspects expri­ment la même réal­ité à des échelles et avec des per­spec­tives dif­férentes. Que Robe­spierre (pour pren­dre cet exem­ple) ait décidé de faire de la poli­tique et de défendre telle ligne plutôt qu’une autre était d’une impor­tance vitale pour lui-même et ceux qui le suiv­aient ou le com­bat­taient. Cela n’empêche nulle­ment qu’à l’échelle de l’his­toire, la fin de l’An­cien Régime était une néces­sité, et la péri­ode, d’une manière ou d’une autre, aurait pro­duit sinon d’autres Robe­spierre, du moins d’autres indi­vidus qui auraient partagé ses per­spec­tives et qui, d’une manière ou d’une autre, auraient fini par les faire tri­om­pher.

      2. En fait ce qui ne va pas avec le lan­gage de la loi c’est qu’elle dualise les choses entre elle-même et ce à quoi elle s’ap­plique. Si ce n’est pas bien gênant dans le cas de la physique où les régu­lar­ités sont assez fortes, cela devient un obsta­cle au fur et à mesure que les con­tin­gences pren­nent du poids. C’est pour cela que par­ler de loi de la sélec­tion naturelle n’est pas très appro­prié. On en saisit bien le car­ac­tère matéri­al­iste dès lors que l’on par­le de mécan­isme stricte­ment issu d’une résul­tante de forces, ce qui per­met d’éviter l’hy­postase d’une loi flot­tante au-dessus de la matière à laque­lle s’ap­plique. Quant à l’émer­gence, c’est un vieux prob­lème à la solu­tion logique sim­ple et déjà don­né mais dif­fi­cile à appréhen­der dans la pra­tique. D’abord il faut dis­tinguer les usages flou de l’émer­gence du type les lois du mou­ve­ments dans un foule ou com­ment un bou­chon se forme. Le vrai enjeu der­rière l’émer­gence c’est celui qui s’ex­prime le plus sim­ple­ment par le pas­sage de la matière non-vivante (expres­sion prob­lé­ma­tique mais je n’ai pas mieux) à la vie, ou celui de la vie uni­cel­lu­laire à la vie mul­ti­cel­lu­laire. C’est le prob­lème de l’émer­gence d’une fac­ulté d’au­to-déter­mi­na­tion de la matière vis-à-vis des déter­mi­na­tions externes de son milieu, ce qui cul­mine dans la con­science psy­chique ani­male. Or le piège de toutes les mau­vais­es solu­tions c’est de se rabat­tre par défaut sur une tran­scen­dance comme lorsque vous évo­quez “un cer­tain seuil de com­plex­ité”. C’est ce qui est sys­té­ma­tique­ment mobil­isé dans la lit­téra­ture depuis plus d’un siè­cle pour dire plus ou moins que l’ac­tiv­ité uni­taire de toute cette matière fort diverse ça néces­site une volon­té uni­taire et donc quelque chose qui tran­scende. En fait ce que l’on dit par là c’est juste que par néces­sité pra­tique quelque chose doit émerg­er. Si l’on prend le prob­lème du pas­sage de l’u­ni­cel­lu­laire au mul­ti­cel­lu­laire, la seule façon de com­pren­dre de façon matéri­al­iste c’est de dire que l’u­nité de l’être mul­ti­cel­lu­laire n’est rigoureuse­ment rien d’autre que la résul­tante de l’ac­tiv­ité des activ­ités des cel­lules qui le com­posent, ce qui impose d’avoir sys­té­ma­tique­ment un hia­tus dans l’analyse : dans un être mul­ti­cel­lu­laire, même si son unité n’est que la résul­tante de l’ac­tiv­ité des cel­lules qui le com­posent, on est obligé de dis­tinguer le niveau des cel­lules qui le com­posent de celui de l’être mul­ti­cel­lu­laire. La capac­ité d’au­todéter­mi­na­tion de l’être mul­ti­cel­lu­laire n’est pas dans la con­ti­nu­ité de la capac­ité d’au­todéter­mi­na­tion de cha­cune des cel­lules qui le com­posent. Bref il n’y a pas de chaînon man­quant qui per­met de lire la mon­tée en com­plex­ité, il faut saisir la dif­férence des niveaux et la façon dont ils s’a­jus­tent les uns aux autres. Le can­cer est ain­si de plus en plus vu comme la résul­tante d’une cel­lule qui s’est autonomisée vis-à-vis des mécan­ismes de régu­la­tion de l’être mul­ti­cel­lu­laire qui ne sont pour­tant rien d’autres qu’une canal­i­sa­tion des activ­ités des cel­lules de l’être mul­ti­cel­lu­laire sélec­tion­née par la sélec­tion naturelle au niveau de l’être mul­ti­cel­lu­laire. Main­tenant si l’on revient au niveau de l’émer­gence posée de façon floue, on com­prend que si l’on applique cette stricte lec­ture matéri­al­iste, les soi-dis­ant émer­gences de pro­priétés d’é­cosys­tèmes ne sont rien d’autres que la résul­tante des forces à l’œuvre et de l’a­gence­ment matériel. Je n’ai pas util­isé le mot écosys­tème au hasard : c’est l’in­ven­teur du con­cept lui-même qui le dit Arthur Tans­ley dans la polémique sur l’émer­gen­tisme, l’or­gani­cisme et le holisme. Con­cer­nant le matéri­al­isme et le réal­isme, si je par­le de matéri­al­isme c’est parce qu’il s’an­cre dans une longue his­toire de con­struc­tion de la pen­sée sci­en­tifique en tra­vail­lant les con­tra­dic­tions idéologiques des dif­férents dogmes. Le réal­isme est une notion beau­coup moins char­p­en­tée et his­torique­ment lim­itée aux deux derniers siè­cles, sans oubli­er son orig­ine lit­téraire. Quant à la fin de votre pro­pos je préfère rap­pel­er Mau­per­tu­is : com­bi­en d’échecs der­rière ce qui ressem­ble à une per­fec­tion ? Dire que dès lors que la vie appa­raît elle ne peut que prospér­er n’a pas beau­coup de sens si par exem­ple on con­sid­ère, hypothèse toute à fait entend­able, qu’il y a eu de la vie sur Mars et qu’elle a dis­parue depuis. Il est beau­coup plus intéres­sant de réson­ner selon des cadres de référence ajustés aux enjeux et si un enjeu n’est pas ajustable à un cadre de référence déter­miné c’est que ça n’en est pas un, en tous cas par pour les sci­ences. C’est exacte­ment ce que dit Keynes quand il répond aux libéraux “qu’à long terme nous serons tous morts”. L’équili­bre par­fait du marché, qui est cen­sé élim­in­er les sources de prof­it dans la théorie néo­clas­sique, ne nous con­cerne pas s’il s’ag­it d’at­ten­dre à l’in­fi­ni. Il n’y a pas de cadre de référence sci­en­tifique­ment jus­ti­fi­able qui puisse per­me­t­tre de con­sid­ér­er cette théorie.

      3. Je serais bien ten­té de voir dans les dernières phras­es de votre com­men­taire (aux­quelles je souscris sans réserve) la réfu­ta­tion de la cita­tion de Mon­od dont vous vous réclamez. Parce que si un événe­ment, même très improb­a­ble, fait néces­saire­ment bas­culer un sys­tème, alors ce sys­tème bas­culera néces­saire­ment tôt ou tard.

    2. Avatar de Richard Calabria
      Richard Calabria

      Pour le dire autrement, il me sem­ble que les pro­priétés et les lois ne sont que des représen­ta­tions du réel. On a beau ériger ces représen­ta­tions en sys­tème, ce ne sont jamais que des images du réel dans l’e­sprit humain. Triv­iale­ment, ne con­fon­dons pas la carte avec le ter­ri­toire…

      1. Je ne suis pas du tout d’ac­cord avec cette posi­tion, et sur ce point je ne peux que vous ren­voy­er au dernier (et irréprochable) livre de Bernard Lahire. Si notre représen­ta­tion men­tale du monde est struc­turée en pro­priétés et lois, et que cette représen­ta­tion nous aide à nous repér­er dans le monde et à le trans­former con­for­mé­ment à nos attentes, c’est bien parce que le monde est effec­tive­ment gou­verné par des pro­priétés et nos lois (dont nos représen­ta­tions men­tales con­stituent une image plus ou moins fidèle). Mais on s’éloigne tout de même un peu du sujet…

  4. Je ne sais pas com­ment le dire sans vex­er per­son­ne, mais depuis quelques bil­lets, j’ob­serve une infla­tion du nom­bre et de la taille des inter­ven­tions, qui ren­dent en réal­ité la dis­cus­sion très dif­fi­cile, parce que je ne peux pas répon­dre à tout et à tout le monde. J’en­tends bien que cha­cun puisse avoir sa petite idée sur bien des sujets (moi le pre­mier), mais quand les com­men­taires sont presque aus­si longs que les bil­lets, gér­er le débat devient une gageure. C’est un peu comme dans les inter­ven­tions qui suiv­ent une con­férence : il y a ceux qui font une remar­que ou posent une ques­tion, et il y a ceux qui entre­pren­nent de faire leur pro­pre con­férence… Donc là, et même si cer­tains point soulevés sont tout à fait intéres­sants, je lance un appel à l’au­to-dis­ci­pline des inter­venants (et si ceux-ci souhait­ent s’ex­primer plus en détail, je les invite à ouvrir leur pro­pre blog). Mer­ci d’a­vance à tous.

  5. Je vais donc m’efforcer d’être con­cis.
    Je ne vois pas ce que Gould (ou Dawkins ou d’autres) apporte de révo­lu­tion­naire au dar­win­isme. Dar­win avait à peu près tout com­pris, sans même con­naître les gènes. Voilà le mir­a­cle du génie ! On peut pinailler sur l’évolution par petits bonds ou par grands sauts. So what ? En ter­mes d’évolution humaine, c’est plus com­pliqué. La Natur cède pro­gres­sive­ment le pas à la Kul­tur, et peut-être bcp plus tôt qu’on ne le croit. Un seul exem­ple : la réduc­tion de la taille des canines chez Ardip­ithe­cus il y a 4,5 Ma. Avan­tage repro­duc­tif comme l’avancent cer­tains ?
    Word count : 101

  6. Bien, bien :
    1. Le pro­grès est en biolo­gie un juge­ment de valeur (change­ment posi­tif au sens moral), donc sans intérêt.
    2. La téléolo­gie chré­ti­enne (de Teil­hard p ex) con­cerne les croy­ants, pas les matéri­al­istes (dont je suis).
    3. Dans le mod­èle rel­a­tiviste qui fonc­tionne jusqu’à 10–43 s, tout est déter­miné. Le hasard n’existe pas et n’est qu’un con­cept philosophique des­tiné à recou­vrir notre inca­pac­ité rad­i­cale à con­naître toutes les caus­es qui agis­sent l’univers à un temps t. Digres­sion : c’est la seule « chance » qui reste à Dieu d’avoir conçu l’univers (en deça du mur de Planck). Cela dit, je crois savoir que la mécanique quan­tique com­plique un peu le truc, mais là, je ne suis pas com­pé­tent.
    4. La com­plex­ité en biolo­gie évo­lu­tive : dès qu’une mod­i­fi­ca­tion de l’environnement survient, la besti­ole qui présente la plus infime vari­a­tion de son phéno­type favor­able à sa survie et à sa mul­ti­pli­ca­tion sera favorisée (ex : les bac­téries ther­mophiles). Donc, si l’en­vi­ron­nement présente de min­imes fluc­tu­a­tions locales, mais que l’ap­port en énergie est suff­isant, le mécan­isme de sélec­tion pro­duit locale­ment un effet cli­quet. Dès lors, la prob­a­bil­ité que des formes plus com­plex­es appa­rais­sent dans la queue de la dis­tri­b­u­tion tend vers 1. Il me sem­ble que cet effet cli­quet est ce qui manque dans la recen­sion que vous faites du tra­vail de Gould (que j’avoue n’avoir pas lu).
    5. Toutes les formes de vie sont, par déf­i­ni­tion, homéo­sta­tiques dans leur milieu (sinon elles dis­parais­sent).
    6. Je voulais ori­en­ter la dis­cus­sion vers l’évolution humaine (homéostasie active par créa­tion de nou­velles nich­es écologiques), mais apparem­ment, cela ne vous intéresse pas trop dans ce bil­let. Pour plus tard ?

    PS1 Pour la clarté du pro­pos : l’effet cli­quet implique que la réver­sion exacte d’une muta­tion ini­tiale est sta­tis­tique­ment qua­si impos­si­ble (loi de Dol­lo).

    1. 1. Tout dépend de sa déf­i­ni­tion — le pro­grès est tou­jours l’aug­men­ta­tion de quelque chose (par exem­ple, de la com­plex­ité ou de l’homéostasie)
      2. En tout cas, c’est une accu­sa­tion très fréquem­ment mobil­isée y com­pris dans les débats entre matéri­al­istes
      3. Certes, certes, mais tout le monde s’ac­corde à par­ler de hasard pour des événe­ments impré­dictibles et/​ou déter­minés de manière indépen­dante du phénomène con­sid­éré (la météorite du Yucatan il y a 65 mil­lions d’an­nées)
      4. C’est en effet une dimen­sion sup­plé­men­taire en faveur de l’idée que le pro­grès de la com­plex­ité est un pro­duit néces­saire (dont la prob­a­bil­ité tend vers 1) de l’évo­lu­tion.
      5. Certes, mais cer­taines le sont beau­coup plus que d’autres, et sont donc capa­bles de sur­vivre dans des envi­ron­nements beau­coup plus divers.
      6. Il y a bien sûr une con­nex­ion /​rup­ture entre ces ques­tions et celles des formes sociales de l’hu­man­ité, mais si je veux clar­i­fi­er ces ques­tions extrême­ment embrouil­lées et pleines de malen­ten­dus, il faut y aller (petits) pas à (petits) pas.

  7. Mer­ci de votre réponse. Comme je ne veux pas vous exas­pér­er à nou­veau, je me con­tenterai de pré­cis­er que la déf­i­ni­tion du pro­grès que j’emploie est celle du dic­tio­n­naire. Pourquoi dire le pro­grès plutôt que l’augmentation de la com­plex­ité. Le mot aug­men­ta­tion n’est pas con­noté morale­ment.

    PS Dans le mod­èle déter­min­iste strict (rel­a­tiviste), il n’y a pas d’évènements déter­minés de manière indépen­dante. Tous se ramè­nent in fine au mur de Planck. Il n’y a pas de hasard ontologique, il est épistémique. Main­tenant, si un physi­cien un peu « pointu » mais s’exprimant sim­ple­ment (niveau bac+2) peut m’éclairer sur ce que la mécanique quan­tique change à cette affir­ma­tion péremp­toire, je suis pre­neur.

    1. D’ac­cord pour dire que le pro­grès est un terme poly­sémique, et que c’est une très bonne rai­son pour éviter de l’employer. Quant à la déf­i­ni­tion de la con­tin­gence comme croise­ment de deux séries causales indépen­dantes, je ne fais que la repren­dre de Cournot (et de bien d’autres depuis).

    2. Je crains que le sujet de la mécanique quan­tique n’a­joute de la con­fu­sion, tant le domaine est encore frag­ile d’un point de vue expli­catif (nature du temps, non local­ité, vecteur d’é­tat incom­plet…) mal­gré les prouess­es tech­nologiques per­mis­es par ses décou­vertes. Les para­dox­es et lacunes théoriques relevés au debut du XXe s sont tou­jours d’ac­tu­al­ité et les pro­grès expéri­men­taux incroy­ables réal­isés depuis ne font que ren­forcer le sus­pens. Quant à la rel­a­tiv­ité générale, mal­heureuse­ment elle ne dit rien de la nature de la matière elle-même, elle décrit seule­ment un espace-temps lisse dont on se demande bien com­ment il peut résul­ter de phénomènes micro­scopiques. Dans les deux cas, cela n’en­lève rien au bien fondé de la recherche de mécan­ismes déter­minés capa­bles d’ex­pli­quer l’ensem­ble les obser­va­tions de façon plus sta­is­faisante, c’est le pro­jet même de la sci­ence !

        1. Tout comme la créa­tion artis­tique, sci­en­tifique, tech­nique, la vie procède par ouver­tures suc­ces­sives de portes, ou plutôt par zooms suc­ces­sifs dans des domaines improb­a­bles de la vari­ance. La roue à rayons n’a aucune chance d’ex­is­ter spon­tané­ment dans un monde sans roue. Par con­tre, une fois la roue inven­tée, la vari­ance s’opère dans un cadre restreint au con­cept de roue et per­met l’émer­gence de vari­antes plus élaborées. De même un fos­sile de lapin ne sera jamais retrou­vé dans un gise­ment du car­bonifère car sa prob­a­bil­ité d’ap­pari­tion était alors de zéro. Cela implique un ordre his­torique dans l’évo­lu­tion où les apports des étapes antérieures sont con­servées. Je suis tou­jours impres­sion­né par l’ac­tiv­ité foi­son­nante que peut déclencher l’ir­rup­tion d’une sim­ple per­cée dans un domaine don­né. Est-ce que c’est cela que vous appel­leriez le “pro­grès”?

          1. J’u­tilise pour le moment le mot de « pro­grès » par facil­ité (coupable), pour par­ler de l’ac­croisse­ment ten­dan­ciel de la com­plex­ité /​de l’or­gan­i­sa­tion /​des capac­ités d’homéostasie (tout cela tour­nant autour de la même idée générale). Cette ten­dance mar­que aus­si bien la matière inor­ganique que le vivant et les organ­i­sa­tions sociales.

  8. Je ne suis pas philosophe — mais ingénieur et, sec­ondaire­ment, médecin — et j’ai quelque appréhen­sion à m’immiscer dans cette savante con­ver­sa­tion.
    Je vous sais gré d’avoir con­testé l’image de Gould, qui isole en quelque sorte la com­plex­ité du vivant, depuis la sim­ple bac­térie, à gauche de son « éven­tail », jusqu’au degré extra­or­di­naire de com­plex­i­fi­ca­tion que représen­tent, à droite, le cerveau et les sociétés humaines. Le con­tin­u­um ne com­mence pour­tant pas avec la bac­térie. Il passe aupar­a­vant par des molécules de plus en plus com­plex­es, notam­ment les molécules organiques puis les acides nucléiques, à par­tir desquels le vivant a pris le relais.
    Comme vous l’avez rap­pelé, la com­plex­i­fi­ca­tion du monde n’a pas atten­du l’apparition du vivant sur Terre. Elle a com­mencé dès les pre­miers instants de l’Univers : à par­tir de la soupe pri­mor­diale se sont con­sti­tuées les par­tic­ules, puis les atom­es, puis des molécules de com­plex­ité crois­sante. Le vivant s’inscrit dans cette con­ti­nu­ité et en représente une étape sin­gulière, jusqu’à pro­duire finale­ment un monde aus­si improb­a­ble que le nôtre.
    Je crois que la ten­ta­tion est grande d’isoler le vivant des lois physiques aux­quelles obéit le reste de la matière. Cela me paraît une voie sans issue. Le vivant n’échappe pas à la ther­mo­dy­namique ; il con­stitue au con­traire un sys­tème ouvert capa­ble de main­tenir et d’accroître locale­ment son organ­i­sa­tion en dis­si­pant de l’énergie et en aug­men­tant l’entropie de son envi­ron­nement.
    C’est peut-être ici que l’opposition entre néces­sité et con­tin­gence mérite d’être recon­sid­érée. Le car­ac­tère impré­dictible d’un phénomène ne sig­ni­fie pas néces­saire­ment qu’il soit dépourvu de caus­es. Dans les sys­tèmes chao­tiques, la sen­si­bil­ité aux con­di­tions ini­tiales peut ren­dre l’évolution pra­tique­ment imprévis­i­ble tout en restant régie par des rela­tions causales. La con­tin­gence his­torique chère à Gould n’est donc pas néces­saire­ment l’antithèse du déter­min­isme : elle peut en être, au moins dans cer­tains sys­tèmes, la man­i­fes­ta­tion impré­dictible.
    Cette ques­tion dépasse d’ailleurs l’évolution biologique. Elle rejoint celle de notre pro­pre com­porte­ment. L’idée que nos déci­sions pos­sè­dent des déter­mi­nants qui précè­dent leur accès à la con­science n’est plus seule­ment l’intuition dérangeante d’un philosophe du XVI­Ie siè­cle nom­mé Spin­oza. Les neu­ro­sciences expéri­men­tales, depuis Libet et les travaux qui lui ont suc­cédé, ont fourni des résul­tats qui oblig­ent au min­i­mum à recon­sid­ér­er la con­cep­tion naïve d’une volon­té con­sciente qui serait l’origine pre­mière et indépen­dante de nos déci­sions.
    Peut-être faut-il donc pouss­er encore plus loin votre cri­tique de Gould : non seule­ment replac­er le vivant dans l’histoire générale de la com­plex­i­fi­ca­tion de la matière, mais rechercher s’il existe, der­rière des mécan­ismes dif­férents en apparence, un principe plus général. Dans l’immense ensem­ble des con­fig­u­ra­tions physique­ment pos­si­bles, les struc­tures insta­bles dis­parais­sent tan­dis que les struc­tures suff­isam­ment sta­bles per­sis­tent ; cer­taines devi­en­nent alors les élé­ments à par­tir desquels peu­vent émerg­er de nou­veaux niveaux d’organisation. Avec l’apparition de la répli­ca­tion, de l’hérédité et de la vari­a­tion, ce principe de per­sis­tance prend une forme par­ti­c­ulière : la sélec­tion naturelle dar­wini­enne.
    La ques­tion serait alors de savoir si l’accroissement de la com­plex­ité que nous obser­vons depuis les par­tic­ules jusqu’aux sociétés humaines n’est qu’une suc­ces­sion extra­or­di­naire­ment improb­a­ble de con­tin­gences, ou si la con­tin­gence elle-même opère à l’intérieur de con­traintes physiques qui ren­dent pos­si­ble — et peut-être, sous cer­taines con­di­tions, prob­a­ble — l’émergence répétée de niveaux supérieurs d’organisation.

    1. Je me retrou­ve par­faite­ment dans l’e­sprit de votre com­men­taire. Il faut en effet rechercher des lois, ou des logiques, qui pré­va­lent au niveau le plus large, et trou­ver ensuite com­ment elles s’ap­pliquent selon des modal­ités spé­ci­fiques au sein du monde inor­ganique, dans le vivant et dans les formes sociales. J’es­saye de lire ceux qui s’y sont essayés, mais le sujet est incroy­able­ment touf­fu…

  9. Bon­jour,

    Mer­ci pour cet arti­cle pas­sion­nant, et pour les com­men­taires qui suiv­ent.

    L’argument de la pro­por­tion infime de trucs sim­ples dev­enues com­plex­es a fait une touche chez moi, je n’y avais jamais pen­sé. Je n’ai pas bien com­pris ce qui vous per­met d’évacuer la ques­tion (« ce qu’il faut dis­cuter, ce n’est pas le poids relatif de cette frac­tion minori­taire, mais ce qui a ren­du pos­si­ble, ou néces­saire, son exis­tence même »), mais pour l’instant je vous relis, ain­si que les com­men­taires qui suiv­ent, pour essay­er d’y voir plus clair.

    Mais peut-être que cette ques­tion comme d’autres ont depuis été dis­cutées et résolues. Ce bouquin de Gould date de 1996, et apparem­ment depuis de l’eau a coulé sous les ponts de la recherche en évo­lu­tion. Par exem­ple (le seul que je con­nais) J.B.Losos dans « Des­tinées improb­a­bles » (2017) développe tout un argu­men­taire en dis­cu­tant les thès­es de Gould et de Con­way Mor­ris en s’appuyant sur les résul­tats les plus récents. J’ignore le con­sen­sus chez les biol­o­gistes de l’évolution, y a t’il des écoles etc, mais je me pose la ques­tion de savoir si Gould ne serait pas un peu dépassé.

    1. Dans toute cette affaire, il me sem­ble que le prob­lème se pose d’une manière très sem­blable à ce qu’il en est de l’his­toire des sociétés humaines : nous pou­vons certes accu­muler des con­nais­sances sup­plé­men­taires, mais en fait, nous avons depuis bien longtemps suff­isam­ment de con­nais­sances pour nous deman­der quelles sont les bonnes lunettes avec lesquelles il faut les regarder — et c’est la rai­son pour laque­lle finale­ment, depuis plus d’un siè­cle, on a le sen­ti­ment que l’essen­tiel des argu­ments ont déjà été for­mulés par les dif­férentes par­ties en présence.
      En ce qui con­cerne le fait que les bac­téries domi­nent encore quan­ti­ta­tive­ment le vivant, de même que l’hy­drogène domine quan­ti­ta­tive­ment les atom­es dans l’u­nivers, je refor­mulerais volon­tiers ma réponse en dis­ant : « Et alors ? Qu’est-ce que cela nous apprend de la capac­ité d’or­gan­i­sa­tion de la matière, organique ou non ? ».
      Sur Gould, Con­way Mor­ris et Losos, j’ai cru com­pren­dre qu’il y avait des points de dis­cus­sions pré­cis qui ont pu don­ner tort aux une et aux autres (par exem­ple : le schiste de Burgess con­tient-il réelle­ment de nom­breuses formes de vie dis­parues ?). Ces débats sont indis­pens­ables. Mais il me sem­ble qu’à un niveau plus général (par exem­ple, le rôle de la con­tin­gence), ils ne seront jamais tranchés par des cas pré­cis.

  10. À pro­pos de l’évolution biologique, on peut con­stater que des faits nou­veaux con­tin­u­ent de s’accumuler. Ces dernières années ont vu la décou­verte en Aus­tralie de traces d’archées vieilles de 3,5 Ga, et surtout la mise en évi­dence de fos­siles d’organismes pluri­cel­lu­laires en Afrique de 2,1 Ga (le con­sen­sus antérieur situ­ait leur appari­tion à env­i­ron 600 Ma). C’est presque aus­si émou­vant que la décou­verte de Toumaï, le plus ancien homi­nine bipède con­nu à ce jour (env. 7 Ma). Le réc­it des orig­ines con­tin­ue de s’écrire.

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