Contre la méthode. Une critique de Au commencement était… par Ian Morris

Dans la per­spec­tive de la très prochaine journée d’é­tude de la Société Préhis­torique Française au sujet de l’évo­lu­tion (pré)historique, en par­ti­c­uli­er à par­tir du dernier livre de David Grae­ber et David Wen­grow, voici une nou­velle tra­duc­tion de compte-ren­du. Celui-ci, qui me sem­ble par­ti­c­ulière­ment per­ti­nent sur bien des points essen­tiels, est l’œu­vre de Ian Mor­ris, his­to­rien et préhis­to­rien offi­ciant à l’U­ni­ver­sité de Stan­ford – et voici le lien vers la ver­sion orig­i­nale, parue dans l’Amer­i­can Jour­nal of Archae­ol­o­gy, 126(3).

« Hélas, un clas­sique », dis­ait l’archéo­logue hel­léniste James Whit­ley en com­men­tant le livre de mon col­lègue Michael Shanks, Clas­si­cal Archae­ol­o­gy of Greece — un ouvrage qui, selon Whit­ley, « mérite à la fois (…) l’ad­mi­ra­tion et l’ex­as­péra­tion » [1]. L’ou­vrage de David Grae­ber et David Wen­grow, Au com­mence­ment était. Une nou­velle his­toire de l’hu­man­ité, est, hélas, un plus grand clas­sique encore.

Les raisons de l’ad­mir­er sont évi­dentes. Pour les archéo­logues, Au com­mence­ment était a été le plus grand événe­ment édi­to­r­i­al de la décen­nie. Il a attiré l’at­ten­tion de la télévi­sion et de la radio, a été dis­séqué dans des pod­casts, a fait l’ob­jet de cri­tiques dans les prin­ci­paux jour­naux et mag­a­zines et est rapi­de­ment devenu un best-sell­er. À tous ces égards et bien plus encore, il s’ag­it du livre le plus impor­tant sur l’his­toire anci­enne depuis Sapi­ens de Yuval Noah Harari ou même De l’iné­gal­ité par­mi les sociétés de Jared Dia­mond [2]. Pour­tant, il est très dif­férent de ces deux ouvrages. Là où Harari et Dia­mond pro­po­saient des réc­its évo­lu­tion­nistes de l’his­toire [3], Grae­ber et Wen­grow sont explicite­ment anti-évo­lu­tion­nistes. Au com­mence­ment était mérite d’être admiré dans la mesure où il con­stitue la réfu­ta­tion la plus com­plète et la plus détail­lée de l’évo­lu­tion­nisme pub­liée au cours de ce siè­cle – et il sus­cite l’ex­as­péra­tion pour la même rai­son.

Au com­mence­ment était est un ouvrage orig­i­nal et ambitieux, qui fait de loin­tain passé un élé­ment de réflex­ion sur la con­di­tion humaine au sens large. Parce que ses argu­ments embrassent de nom­breux mil­lé­naires et l’ensem­ble de la sur­face du globe, il s’ag­it d’un tra­vail de syn­thèse ; L’o­rig­i­nal­ité de Grae­ber et Wen­grow ne con­siste pas à débus­quer de nou­veaux faits, mais à com­bin­er des faits anciens de manière à créer un tableau nova­teur. Les auteurs présen­tent égale­ment leur thèse avec verve, en parse­mant le réc­it d’im­ages vivantes et de for­mules bien tournées. Ils ren­dent le monde ancien pas­sion­nant. Cela fait trente ans que je cri­tique des livres pour l’A­JA (Amer­i­can Jour­nal of Archae­ol­o­gy), mais c’est le pre­mier dont je peux hon­nête­ment dire qu’il a été agréable à lire. Plus remar­quable encore, il com­bine cette manière vivante de racon­ter la préhis­toire à un appareil sci­en­tifique con­sid­érable, éru­dit et remar­quable­ment à jour. Au com­mence­ment était représente en fait deux livres en un seul : les 526 pages du texte prin­ci­pal [de l’édi­tion anglaise, CD], qui sont sus­cep­ti­bles d’ébran­ler les hypothès­es de presque tout le monde sur la préhis­toire, et les 165 dernières pages, qui don­nent aux spé­cial­istes au moins une par­tie de ce dont ils ont besoin pour s’op­pos­er à ce texte prin­ci­pal.

Grae­ber et Wen­grow nous dis­ent que depuis le XVI­I­Ie siè­cle, presque tout le monde s’est trompé sur les débuts de l’his­toire (p. 637). À l’époque, sug­gèrent-ils, cer­tains intel­lectuels occi­den­taux ont réa­gi aux cri­tiques des Amérin­di­ens à pro­pos de la hiérar­chie et de la vio­lence européennes en inven­tant une his­toire qui racon­tait com­ment l’hu­man­ité avait évolué à tra­vers une série d’é­tapes, depuis les chas­seurs-cueilleurs préhis­toriques jusqu’aux com­merçants mod­ernes (c’est-à-dire les Européens de l’Ouest eux-mêmes), en pas­sant par les éleveurs et les agricul­teurs de l’An­tiq­ui­té. Dans cette vision de l’his­toire, les gens ont com­mencé avec beau­coup de lib­erté mais peu de prospérité et ont fini avec beau­coup de prospérité mais peu de lib­erté. Pour de nom­breux auteurs, c’é­tait une bonne chose ; pour d’autres, Jean-Jacques Rousseau étant le plus con­nu, c’en était une mau­vaise. Bien que les archéo­logues du XXIe siè­cle soient beau­coup mieux infor­més que les « his­to­riens philosophes » de l’Eu­rope du XVI­I­Ie siè­cle, Grae­ber et Wen­grow affir­ment qu’ils con­tin­u­ent à penser de la même manière (p. 45–104), à savoir que « le mieux que nous puis­sions espér­er est de mod­uler la taille de la botte qui va vous piétin­er pour l’é­ter­nité » (p. 21).

Mais « Et si, deman­dent les auteurs, au lieu de racon­ter com­ment notre espèce aurait chuté du haut d’un pré­ten­du par­adis égal­i­taire, nous nous deman­dions plutôt com­ment nous nous sommes retrou­vés pris­on­niers d’un car­can con­ceptuel si étroit que nous ne par­venons plus à con­cevoir la pos­si­bil­ité même de nous réin­ven­ter » ? (p. 22). Selon eux, cela con­duit à rem­plac­er le réc­it évo­lu­tion­niste par « un autre réc­it, plus opti­miste, plus cap­ti­vant », qui mon­tre que « nous auri­ons pu dévelop­per des con­cep­tions totale­ment dif­férentes du vivre ensem­ble ; que l’asservissement de masse, les géno­cides, les camps de pris­on­niers, le patri­ar­cat ou même le salari­at auraient pu ne jamais voir le jour. (…) il y a aus­si une autre manière de voir les choses : les pos­si­bil­ités qui s’ouvrent à l’action humaine aujourd’hui même sont bien plus vastes que nous ne le pen­sons sou­vent. » (p. 660, souligné dans l’o­rig­i­nal). Selon Grae­ber et Wen­grow, nous devri­ons rejeter les théories actuelles qui envis­agent un déclin depuis les chas­seurs-cueilleurs égal­i­taires jusqu’au cap­i­tal­isme mon­di­al mod­erne, en pas­sant par les anci­ennes cités-Etats et les empires iné­gal­i­taires, car ces his­toires :

  1. ne sont tout sim­ple­ment pas vraies
  2. ont des impli­ca­tions poli­tiques désas­treuses
  3. ren­dent le passé inutile­ment ennuyeux (p. 16).

Mon pro­pre sen­ti­ment d’ex­as­péra­tion à l’é­gard de Au com­mence­ment était a com­mencé à cet endroit, trois pages à peine après le début du texte. Per­son­nelle­ment, je pense que les réc­its évo­lu­tion­nistes ren­dent sou­vent le passé extrême­ment intéres­sant ; et en quar­ante ans de fréquen­ta­tion des évo­lu­tion­nistes, j’ai con­staté qu’ils sont rarement d’ac­cord sur les impli­ca­tions poli­tiques de leur tra­vail, et encore moins sur leur car­ac­tère désas­treux. Mais plutôt que de m’aven­tur­er sur ces sen­tiers bat­tus, je me con­cen­tr­erai dans cette analyse sur l’af­fir­ma­tion ini­tiale de Grae­ber et Wen­grow, à savoir que les réc­its évo­lu­tion­nistes ne sont pas vrais.

À mes yeux, il y a trois manières prin­ci­pales d’é­val­uer cela. Pre­mière­ment, il y a les faits eux-mêmes. Les auteurs les ont-ils bien com­pris ? La ques­tion n’est donc pas de savoir si chaque don­née con­tenue dans Au com­mence­ment était est par­faite­ment exacte. Aucun livre n’a jamais rem­pli cette con­di­tion. Il s’ag­it plutôt de savoir si Grae­ber et Wen­grow com­met­tent telle­ment d’er­reurs que leur thèse cen­trale s’en trou­ve invalidée. Des spé­cial­istes en trou­veront sans doute qui m’ont échap­pées, mais il me sem­ble que les auteurs passent cette épreuve test haut la main [4]. Ce livre procède d’une recherche sérieuse.

Le deux­ième critère est la sélec­tion des faits. Compte tenu de l’é­ten­due de nos con­nais­sances sur l’his­toire anci­enne et des énormes lacunes qui sub­sis­tent, les auteurs de syn­thès­es glob­ales peu­vent facile­ment sélec­tion­ner des détails et les arranger de manière à racon­ter presque n’im­porte quelle his­toire imag­in­able. Grae­ber et Wen­grow – comme la plu­part d’en­tre nous – passent par­fois du stade d’hy­pothès­es pro­vi­soires à celui de cer­ti­tudes [5]. Cela dit, je me suis rarement retrou­vé à deman­der « Et X ? » en ayant l’im­pres­sion que les auteurs avaient sim­ple­ment ignoré des preuves gênantes [6]. L’in­térêt de Au com­mence­ment était, expliquent-ils, est d’ap­porter davan­tage d’élé­ments, en deman­dant « que se passe-t-il quand on met l’ac­cent non pas sur les cinq mille années au cours desquelles la domes­ti­ca­tion des céréales a don­né nais­sance aux aris­to­craties ultra-pro­tégées (…), mais plutôt sur les cinq mille années où cela n’a pas été le cas ? ». (p. 658).

Mes désac­cords les plus sérieux avec Grae­ber et Wen­grow con­cer­nent un troisième critère : la logique. Ils ne m’ont pas du tout con­va­in­cu que les faits étaient incom­pat­i­bles avec les réc­its évo­lu­tion­nistes ou plus cohérents avec leur pro­pre alter­na­tive. Par­mi les nom­breux points évo­qués par les auteurs, je n’en retiendrai qu’une demi-douzaine, dont cha­cun sem­ble impor­tant pour la thèse de Grae­ber et Wen­grow, mais dont aucun, à mon avis, n’emporte l’ad­hé­sion au bout du compte.

La saisonnalité

Les mod­èles évo­lu­tifs expliquent générale­ment com­ment des groupes égal­i­taires de chas­seurs-cueilleurs se sont trans­for­més en sociétés agri­coles hiérar­chisées, puis en États strat­i­fiés. Cepen­dant, Grae­ber et Wen­grow notent que les anthro­po­logues ont régulière­ment trou­vé des sociétés ayant effec­tué des allers-retours sur ce spec­tre, par­fois sur un rythme très rapi­de. Les groupes amérin­di­ens du XIXe siè­cle vivant dans les grandes Plaines en sont un exem­ple célèbre. Les Crow, les Cheyennes et d’autres groupes pas­saient la majeure par­tie de l’an­née dans de minus­cules ban­des de col­lecteurs, farouche­ment égal­i­taires, sans aucun chef, mais pen­dant plusieurs semaines chaque automne, ils se rassem­blaient pour abat­tre les grands trou­peaux de bisons lors de leurs migra­tions. Ils nom­maient des chefs et leur four­nis­saient ce que l’an­thro­po­logue Robert Lowie a appelé « une force de police”, qui « don­nait des ordres et maîtri­sait les désobéis­sants ». Dans la plu­part des tribus, pour­suit Lowie, ils ne se con­tentaient pas de con­fis­quer le gibier obtenu clan­des­tine­ment, mais fou­et­taient le con­trevenant, détru­i­saient ses biens et, en cas de résis­tance, le tuaient » [7].

Grae­ber et Wen­grow qual­i­fient ces chefs de « rois de car­naval », leur pou­voir étant en grande par­tie une ques­tion de « mise en scène », et sug­gèrent que « leur réal­ité était dis­con­tin­ue. Ils appa­rais­saient, puis s’é­vanouis­saient » (p. 155, 544–545). Recon­naître cela, dis­ent-ils, dis­qual­i­fie l’évo­lu­tion­nisme car « était-ce à dire que les Cheyennes
et les Lako­tas du XIXe siè­cle bondis­saient chaque année, autour du mois de novem­bre, du stade ‘clanique’ au stade ‘éta­tique’, avant de régress­er de nou­veau dès l’arrivée du print­emps ? Évidem­ment, per­son­ne n’aurait osé avancer sérieuse­ment une idée aus­si stu­pide. Il est néan­moins intéres­sant de l’énoncer, car elle révèle l’ineptie encore plus pro­fonde de l’hypothèse ini­tiale (selon laque­lle une société ne peut pro­gress­er qu’en fran­chissant, dans le bon ordre, une série d’étapes évo­lu­tion­nistes). » (p. 147).

Pour­tant, les évo­lu­tion­nistes n’ont eu aucun mal à inté­gr­er ces sociétés flex­i­bles dans leurs typolo­gies. Prenons, par exem­ple, l’ou­vrage très lu d’Allen John­son et Tim­o­thy Ear­le, L’évo­lu­tion des sociétés humainesw, qui utilise les Shoshon­es du Grand Bassin d’il y a un siè­cle comme l’une de ses prin­ci­pales études de cas. Comme les Cheyennes, les Shoshon­es pas­saient la majeure par­tie de l’an­née en groupes famil­i­aux non hiérar­chisés, mais cer­tains d’en­tre eux accor­daient péri­odique­ment à des « chefs de lapin » et à des « chamans de l’an­ti­lope » des pou­voirs éten­dus pour coor­don­ner la chas­se et le piégeage à grande échelle [8]. La plu­part du temps, l’arid­ité du Grand Bassin fai­sait de l’or­gan­i­sa­tion famil­iale le moyen le plus effi­cace de chas­s­er et de cueil­lir, mais lorsque l’oc­ca­sion se présen­tait de chas­s­er le lapin, les Shoshon­es désig­naient des respon­s­ables et fai­saient ce qu’il fal­lait pour que le tra­vail soit effec­tué. Les Shoshon­es ne deve­naient pas pour autant les sujets d’un État strat­i­fié. Les chefs et les chamans n’avaient aucun pou­voir coerci­tif au-delà de la volon­té des gens de les suiv­re pour max­imiser le mas­sacre, qu’il s’agisse de débrous­sailler et de ten­dre des cen­taines de mètres de filets ou de punir les resquilleurs dont l’indis­ci­pline menaçait l’ef­fort com­mun. Dès que les lièvres ou les bisons ces­saient de courir, les Shoshon­es et les Cheyennes, qui n’avaient plus besoin d’or­gan­i­sa­tions mul­ti­fa­mil­iales et ne dis­po­saient plus d’une nour­ri­t­ure suff­isam­ment abon­dante pour les soutenir, se dis­per­saient en petits groupes, jusqu’à la prochaine sai­son de chas­se.

Grae­ber et Wen­grow ont rai­son de dire que les préhis­to­riens ont nég­ligé la saison­nal­ité, mais ils ont tort de dire que la saison­nal­ité est incom­pat­i­ble avec l’évo­lu­tion­nisme.

Les tombes du Paléolithique supérieur

Grae­ber et Wen­grow sou­ti­en­nent égale­ment que la saison­nal­ité est à l’o­rig­ine des décou­vertes spec­tac­u­laires du Paléolithique supérieur européen. Les préhis­to­riens sug­gèrent sou­vent que les mag­nifiques pein­tures rupestres d’Al­tami­ra, de Chau­vet et de dizaines d’autres sites ont été pro­duites lorsque de grands groupes se réu­nis­saient pour des chas­s­es au renne saison­nières [9]. Mais Grae­ber et Wen­grow vont plus loin, éten­dant l’ar­gu­ment pour expli­quer un sec­ond phénomène : une série de sépul­tures célèbres et rich­es datant d’en­v­i­ron 32 000 à 13 000 ans avant notre ère – ce qui, selon eux, est incom­pat­i­ble avec les réc­its des évo­lu­tion­nistes.

C’est le deux­ième point sur lequel je pense que la logique des auteurs est erronée. De la Russie au Pays de Galles, les exca­va­teurs ont trou­vé de rich­es objets funéraires, com­prenant par­fois des mil­liers de per­les en ivoire de mam­mouth et ce qui ressem­ble étrange­ment à des scep­tres et autres insignes de fonc­tion [10]. Ces décou­vertes sem­blent mon­tr­er que nous ne pou­vons pas sim­ple­ment sup­pos­er que tous les chas­seurs-cueilleurs de l’âge glaciaire vivaient comme les !Kung San con­tem­po­rains dans le désert du Kala­hari ; mais ce qui les rend encore plus intéres­santes, c’est que les squelettes dans les tombes présen­taient un nom­bre extra­or­di­naire de patholo­gies. « On peine à croire, com­mentent très raisonnable­ment Grae­ber et Wen­grow, que l’Europe du Paléolithique ait pro­duit une aris­to­cratie strat­i­fiée exclu­sive­ment com­posée de bossus, de géants et de nains. » (p. 136). Ici aus­si, ils voient des « rois de car­naval », étab­lis­sant une analo­gie avec les Nuer pré­colo­ni­aux du Sud-Soudan, qui voy­aient par­fois comme « touchées par la grâce divine » des per­son­nes « qui, dans notre société, seraient prob­a­ble­ment classés sur un spec­tre allant de très excen­triques ou réfrac­taires aux normes (quelles qu’elles soient) à ‘neu­roatyp­iques’ ou malades men­taux. ». Dans les moments de crise, expliquent-ils, « on décou­vrait (…) chez une per­son­ne qui sans cela serait restée toute sa vie l’idiot du vil­lage, des tré­sors de qual­ités : une incroy­able pre­science, un remar­quable tal­ent de per­sua­sion, la fac­ulté d’inspirer de nou­veaux mou­ve­ments soci­aux chez les jeunes, de fédér­er les anciens en les exhor­tant à met­tre de côté leurs diver­gences pour défendre des buts com­muns, voire de revis­iter inté­grale­ment la vision de la société nuer. » (p. 130).

Pour les auteurs (p. 137), les rich­es sépul­tures témoignent d’un esprit ludique et d’une volon­té de pass­er de l’é­gal­ité à la hiérar­chie que l’évo­lu­tion­nisme ne peut pas pren­dre en compte. Pour­tant, ici aus­si, leur logique est erronée. Dans de nom­breux essais pub­liés depuis les années 1990, Bri­an Hay­den a iden­ti­fié cer­taines sociétés de chas­seurs-cueilleurs comme étant « tran­sé­gal­i­taires », dépourvues de struc­tures de class­es rigides mais pos­sé­dant néan­moins « une pro­priété privée, des sur­plus, des objets de pres­tige et des dif­férences socio-économiques sig­ni­fica­tives » [11]. Les anthro­po­logues savent depuis longtemps que les chas­seurs-cueilleurs assez chanceux pour trou­ver des con­cen­tra­tions dens­es de ressources prévis­i­bles et fiables dans des envi­ron­nements par ailleurs hos­tiles ont ten­dance à devenir moins mobiles, s’in­stal­lant pour monop­o­lis­er cet oasis d’abon­dance [12]. Les rich­es sépul­tures de l’âge glaciaire provi­en­nent pour la plu­part de sites qui étaient idéale­ment situés pour ten­dre des embus­cades aux mam­mouths ou aux rennes dans les plaines européennes glacées et par aileurs inhos­pi­tal­ières. Hay­den sug­gère que la néces­sité d’une organ­i­sa­tion hiérar­chisée – comme dans les chas­s­es des Cheyennes et des Shoshon­es — a trans­for­mé ces sites en nich­es dans lesquelles les sociétés de chas­seurs-cueilleurs tran­sé­gal­i­taires ont pu évoluer. Dans les sociétés mod­ernes de chas­seurs-cueilleurs, ces chefs « accu­mu­la­teurs » (comme les appelle Hay­den) pré­ten­dent sou­vent avoir été touchés par les dieux. Il est pos­si­ble que les squelettes paléolithiques frap­pés de patholo­gies aient appartenu à des idiots de vil­lage s’en sor­taient avan­tageuse­ment ; ou peut-être les squelettes de jeunes hommes mus­clés, qui con­ser­vaient d’hor­ri­bles blessures ou des armes en pierre incrustées dans leurs os, décou­verts à Sun­gir, Dol­ní Veston­ice et Arene Can­dide, sont-ils ceux d’ac­cu­mu­la­teurs plus ordi­naires, qui avaient enrôlé des bossus, des géants et des nains sujets à des visions au ser­vicve de leur cause. Peut-être le pou­voir de ces hommes était-il aus­si éphémère que celui d’un chef de la chas­se au lapin, et peut-être cer­taines sociétés de l’âge glaciaire ne ressem­blaient-elles à rien de ce qui est doc­u­men­té dans les archives ethno­graphiques [13]. Cha­cune de ces pos­si­bil­ités nous oblige à recon­naître que l’évo­lu­tion cul­turelle peut opér­er de mul­ti­ples façons, mais aucune ne nous oblige à rejeter ses prémiss­es cen­trales.

L’agriculture

Depuis les années 2000, les archéo­logues et les paléob­otanistes se sont éloignés de trois anci­ennes théories sur les orig­ines de l’a­gri­cul­ture : pre­mière­ment, la crois­sance de la pop­u­la­tion après la fin de la péri­ode glaciaire (vers 9650 avant notre ère) a entraîné des expéri­men­ta­tions d’hor­ti­cul­ture et d’él­e­vage qui ont con­duit à la domes­ti­ca­tion de plantes et d’an­i­maux au Proche-Ori­ent ; deux­ième­ment, la domes­ti­ca­tion s’est pro­duite dans quelques régions cen­trales du Proche-Ori­ent et s’est ensuite propagée régulière­ment vers l’ex­térieur ; et troisième­ment, l’a­gri­cul­ture a inex­orable­ment entraîné des proces­sus de séden­tari­sa­tion, d’aug­men­ta­tion du nom­bre de bras et d’ac­croisse­ment de l’iné­gal­ité. Au con­traire, la plu­part des experts sug­gèrent aujour­d’hui que la rela­tion entre la pop­u­la­tion et la domes­ti­ca­tion a été com­plexe et diverse, que les expéri­ences de cul­ture des plantes se sont déroulées en de mul­ti­ples lieux, en par­ti­c­uli­er dans les zones humides, que les plantes domes­tiquées se sont imposées extrême­ment lente­ment, qu’il a fal­lu 3000 ans (vers 9500–6500 avant J.-C.) pour qu’elles passent de moins de 20 % des assem­blages à plus de 80 % ; que la ten­dance à la domes­ti­ca­tion des ressources s’est régulière­ment inver­sée ; que la domes­ti­ca­tion n’é­tait pas la cause de la séden­tar­ité, mais plutôt sa con­séquence ; que la séden­tar­ité et les expéri­ences de cul­ture des plantes ont com­mencé dès 21 000 avant notre ère, au moment le plus froid de la dernière péri­ode glaciaire ; et qu’il y a peu de signes d’iné­gal­ité insti­tu­tion­nal­isée au Proche-Ori­ent avant env­i­ron 5500 avant notre ère [14].

Grae­ber et Wen­grow en con­clu­ent que « nos ancêtres ont tâté de l’a­gri­cul­ture ; ils sont devenus, si l’on veut, des agricul­teurs dilet­tantes, jonglant avec les modes de pro­duc­tionde la même façon qu’ils effec­tu­aient des allers et retours entre les dif­férentes formes d’or­gan­i­sa­tion sociale selon les pééri­odes de l’an­née ». Plutôt que d’en­fer­mer les agricul­teurs dans une iné­gal­ité crois­sante, ils affir­ment que « l’a­gri­cul­ture a engagé l’hu­man­ité – ou une frac­tion de l’hu­man­ité – sur une tra­jec­toire qui l’éloignait de la dom­i­na­tion vio­lente » (p. 316).

Une fois de plus, mon désac­cord avec les auteurs ne porte pas sur les faits, qui sem­blent de plus en plus clairs, mais sur ce que les faits sig­ni­fient pour l’évo­lu­tion­nisme. Grae­ber et Wen­grow ont rai­son de dire que la façon dont cer­tains évo­lu­tion­nistes ont décrit la révo­lu­tion agri­cole sem­ble aujour­d’hui dépassée ; mais c’est générale­ment parce qu’ils ont écrits avant que les nou­velles preuves ne soient disponibles, et non parce que les nou­velles preuves sont incom­pat­i­bles avec l’évo­lu­tion­nisme. Au cours des vingt dernières années, les évo­lu­tion­nistes ont adop­té des cadres plus sophis­tiqués (tels que la théorie de la con­struc­tion de nich­es) pour tenir compte des nou­velles décou­vertes, et le superbe ouvrage de Stephen Shen­nan, First Farm­ers of Europe, four­nit un compte ren­du évo­lu­tion­niste com­plet et con­va­in­cant des orig­ines et de l’ex­pan­sion de l’a­gri­cul­ture [15]. Il ne faudrait pas beau­coup de tra­vail pour réécrire les sec­tions per­ti­nentes de De l’iné­gal­ité par­mi les sociétés de Dia­mond afin de les ren­dre cohérentes avec les décou­vertes des deux dernières décen­nies.

Des monuments sans l’agriculture

Les archéo­logues avaient l’habi­tude de dire que les agricul­teurs con­stru­i­saient des mon­u­ments en mobil­isant d’énormes quan­tités de main-d’œu­vre, con­traire­ment aux chas­seurs-cueilleurs. Nous savons aujour­d’hui que cette affir­ma­tion est exagérée. L’ex­cep­tion la plus célèbre est Göbek­li Tepe, un extra­or­di­naire ensem­ble de cham­bres creusées avec des piliers de pierre mas­sifs et sculp­tés, près de la fron­tière tur­co-syri­enne. La con­struc­tion a com­mencé vers 9500 avant notre ère, au moment même où les expéri­ences de domes­ti­ca­tion débu­taient non loin au sud, mais tout porte à croire que les bâtis­seurs étaient des chas­seurs et des cueilleurs [16]. Stone­henge, le plus fameux des mon­u­ments préhis­toriques, a été con­stru­it entre 3000 et 2600 avant notre ère par des pas­teurs plutôt que par des agricul­teurs [17], mais dès 8000 avant notre ère, des chas­seurs-cueilleurs avaient érigé une série de poteaux mon­u­men­taux (peut-être des mâts totémiques) sur le site. À Loc­q­mari­a­quer, en Bre­tagne, des pêcheurs ont traîné une stèle en pierre de 20 mètres de haut et de 350 tonnes sur 5 kilo­mètres vers 4500 avant notre ère, puis l’ont dressée au-dessus d’une tombe col­lec­tive. Sur la côte péru­vi­enne, d’autres pêcheurs ont com­mencé à con­stru­ire des tumu­lus à Aspero, Car­al et Sechin Bajo avant 3700 avant notre ère. En Louisiane, des chas­seurs-cueilleurs ont érigé des tertres géants à Wat­son Brake vers 3400 avant notre ère et des tertres encore plus grands, en util­isant une unité de mesure stan­dard­is­ée, à Pover­ty Point vers 1600 avant notre ère [18].

Grae­ber et Wen­grow con­clu­ent, à juste titre, que les sociétés qui ont con­stru­it ces mon­u­ments « sem­blent aus­si éloignées des petites ‘ban­des’ nomades et égal­i­taires que l’on puisse imag­in­er » ; mais ils affir­ment ensuite, à tort, que les évo­lu­tion­nistes les ont large­ment ignorées. « Les uni­ver­si­taires et les chercheurs pro­fes­sion­nels, annon­cent-ils, doivent en fait faire un effort con­sid­érable pour rester aus­si igno­rants » (p. 140, 147). Ce n’est pas le cas. Le réc­it de Hay­den sur les élites tran­sé­gal­i­taires monop­o­lisant des ressources rich­es et sta­bles dans des oasis d’abon­dance s’adapte par­faite­ment aux mon­u­ments de chas­seurs-cueilleurs et de pêcheurs, et les archéo­logues évo­lu­tion­nistes Kent Flan­nery et Joyce Mar­cus pren­nent le cas péru­vien comme exem­ple par­fait dans leur livre The Cre­ation of Inequal­i­ty [19]. Cela dit, si nous con­nais­sons main­tenant des mon­u­ments de chas­seurs-cueilleurs et de pêcheurs dans de nom­breuses régions du monde, ils restent extrême­ment rares par rap­port à ceux des pre­miers agricul­teurs. L’An­gleterre mésolithique a pro­duit une rangée de mâts-totems à Stone­henge, mais l’An­gleterre du début du Néolithique était rem­plie de dizaines de mil­liers de longs tumu­lus et d’en­ceintes à fos­sés inter­rom­pus [20]. Les agricul­teurs n’é­taient pas les seuls à pou­voir organ­is­er suff­isam­ment de main-d’œu­vre pour déplac­er de grandes quan­tités de terre et de pierre, mais les évo­lu­tion­nistes ont rai­son de dire que l’échelle à laque­lle les agricul­teurs opéraient était de plusieurs ordres de grandeur supérieure à celle des chas­seurs-cueilleurs.

Des villes sans inégalités

Tous les êtres vivants, de l’amibe à l’éléphant, aug­mentent leur pop­u­la­tion lorsque les con­di­tions sont favor­ables. Cepen­dant, lorsque les singes ou d’autres ani­maux se mul­ti­plient, ils con­tin­u­ent à vivre en troupes de taille à peu près iden­tique. Il n’ex­iste pas de villes simiesques. Nous, les humains, sommes uniques dans notre capac­ité à aug­menter la taille de nos étab­lisse­ments per­ma­nents. Pour autant que nous le sachions, il n’y avait pas de com­mu­nautés séden­taires fonc­tion­nant toute l’an­née et comp­tant ne serait-ce que 1000 habi­tants avant Çatal­höyük, vers 7000 avant notre ère ; aucune ne comp­tait plus de 10 000 habi­tants avant Uruk, Suse, Tell Hamoukar et Tell Brak au Proche-Ori­ent et Maj­danetske, Tal­jan­ki, Dobrovo­di et Nebe­liv­ka en Ukraine, toutes à peu près vers 3500 avant notre ère ; aucune ne dépas­sait 100 000 avant Ninive, vers 700 avant notre ère ; aucun ne dépas­sait un mil­lion avant Rome, vers 50 avant notre ère ; et aucune ne dépas­sait 10 mil­lions avant New York, Lon­dres et d’autres super-villes du début du XXe siè­cle [21]. Bien que nous ayons con­tin­ué à évoluer biologique­ment depuis 7 000 ans avant notre ère, nous sommes tou­jours plus ou moins les mêmes ani­maux qu’à l’époque. Les anthro­po­logues évo­lu­tion­nistes ont tou­jours con­clu que, pen­dant la majeure par­tie de l’his­toire, c’est la hiérar­chie qui a ren­du tout cela pos­si­ble [22].

Pour­tant, comme le notent Grae­ber et Wen­grow (276–327), le lien entre échelle et hiérar­chie sem­ble moins évi­dent aujour­d’hui qu’en 1950, lorsque V. Gor­don Childe a pub­lié son célèbre essai inti­t­ulé La révo­lu­tion urbaine [23]. Des fouilles ont per­mis de décou­vrir des palais et des tombes royales ou aris­to­cra­tiques dans la plu­part des pre­mières villes [24], mais pas dans toutes. Les signes d’une iné­gal­ité mas­sive et insti­tu­tion­nal­isée sont dif­fi­ciles à trou­ver, non seule­ment à Çatal­höyük, mais aus­si dans les még­a­sites ukrainiens, à Uruk en Sumerique, dans les villes de la val­lée de l’In­dus (occupées entre 2500 et 1900 avant notre ère), à Teoti­hua­can (autour de 300 après notre ère) et dans les colonies ouest-africaines du pre­mier mil­lé­naire avant et après notre ère, telles que Dakhlet el Atrous et Jen­né-jen – sans par­ler de la plu­part des cités-états grec­ques archaïques et clas­siques [25].

Les spé­cial­istes con­tes­tent le car­ac­tère égal­i­taire de cer­taines de ces villes, mais l’ob­ser­va­tion de Grae­ber et Wen­grow selon laque­lle « la vie cita­dine à elle seule n’implique pas et n’a jamais impliqué une quel­conque forme par­ti­c­ulière d’organisation poli­tique. » (p. 353) sem­ble raisonnable. Cepen­dant, les con­clu­sions qu’ils en tirent le sont moins. Ces exem­ples, sug­gèrent-ils, s’a­joutent à « la fréquence sur­prenante » avec laque­lle « des implan­ta­tions humaines ordon­nées pou­vaient con­naître des exten­sions spec­tac­u­laires sans entraîn­er une con­cen­tra­tion de richess­es ou de pou­voir entre les mains d’une élite dirigeante. » (p. 411). Ces occur­rences, ajoutent-ils, « sont suff­isam­ment solides pour ren­vers­er le réc­it con­ven­tion­nel, et surtout pour nous ouvrir les yeux sur des pos­si­bil­ités que nous auri­ons sinon prob­a­ble­ment écartées. » (p. 360). La vérité est que nous ne savons pas pourquoi quelques sys­tèmes urbains (dont ceux des Grecs) ont par­faite­ment réus­si à se pass­er de palais ou de cimetières d’élite ; mais nous savons qu’il ne s’agis­sait que de quelques sys­tèmes et que la grande majorité des villes antiques pos­sé­daient des dirigeants rich­es et puis­sants. Pour être con­va­in­cante, une théorie générale doit expli­quer à la fois la ten­dance générale à la hiérar­chie et les excep­tions égal­i­taires occa­sion­nelles, plutôt que de se con­tenter de déclar­er qu’une par­tie du mod­èle l’emporte sur l’autre. Heureuse­ment, les soci­o­logues, les his­to­riens et les archéo­logues four­nissent déjà de tels cadres [26].

Effondrement et résilience

L’évo­lu­tion est, par déf­i­ni­tion, non dirigée. Per­son­ne n’est aux com­man­des ; il n’y a pas de telos. Dans cer­taines cir­con­stances, les pres­sions sélec­tives sig­ni­fient qu’une plus grande échelle et une plus grande com­plex­ité aug­menteront l’ap­ti­tude d’un organ­isme ; dans d’autres, la sim­pli­fi­ca­tion aug­mentera ses chances de trans­met­tre ses gènes ou ses mèmes. En principe, les évo­lu­tion­nistes socio­cul­turels devraient donc être tout aus­si intéressés par la réduc­tion de l’échelle des sociétés que par leur aug­men­ta­tion. En pra­tique, cepen­dant, l’archéo­logue Joseph Tain­ter a eu rai­son de dire en 1988 que « le développe­ment de la com­plex­ité poli­tique a davan­tage attiré l’at­ten­tion des chercheurs que l’ef­fon­drement, son antithèse » [27].

Depuis lors, les évo­lu­tion­nistes ont fait de l’ef­fon­drement leur cheval de bataille, Jared Dia­mond ayant écrit un best-sell­er sur le sujet ; mais les anti-évo­lu­tion­nistes ont riposté, Patri­cia McAnany et Nor­man Yof­fee allant jusqu’à sug­gér­er que « l’ef­fon­drement – au sens de la fin d’un ordre social et de ses habi­tants — est un événe­ment rare » [28]. Tain­ter a défi­ni l’ef­fon­drement comme un déclin de la hiérar­chie, de la spé­cial­i­sa­tion, de la cen­tral­i­sa­tion, de l’in­vestisse­ment dans la cul­ture de l’élite, de la cir­cu­la­tion de l’in­for­ma­tion, de l’in­té­gra­tion économique et de l’u­nité ter­ri­to­ri­ale, ce qui l’a amené à con­clure qu’ « il n’est pas éton­nant que l’ef­fon­drement soit red­outé par tant de gens aujour­d’hui ». Même par­mi ceux qui dénon­cent les excès de la civil­i­sa­tion indus­trielle, la fin pos­si­ble de cette société doit cer­taine­ment être con­sid­érée comme une cat­a­stro­phe” [29]. McAnany et Yof­fee ne sont pas d’ac­cord et répon­dent que si « vivre cer­tains types de change­ment est dif­fi­cile, douloureux, voire cat­a­strophique, […] la résilience est un terme plus pré­cis [que l’ef­fon­drement] pour décrire la réponse humaine à des prob­lèmes extrêmes » [30].

Grae­ber et Wen­grow parta­gent cette impa­tience à l’é­gard du terme d’ « effon­drement ». Ils enca­drent fer­me­ment le mot de guillemets (p. 480), ajoutant avec grav­ité qu’ « avec le recul, il est aisé de voir com­bi­en ces découpages chronologiques
reflè­tent le posi­tion­nement poli­tique de leurs auteurs. » (p. 483). En guise d’al­ter­na­tive aux réc­its évo­lu­tion­nistes de l’ef­fon­drement, ils pro­posent un traite­ment appro­fon­di des cul­tures nord-améri­caines Hopewell et Mis­sis­sip­pi (p. 578–597). Entre 1350 et 1400 de notre ère, le grand cen­tre de Cahokia, qui comp­tait 15 000 per­son­nes trois siè­cles plus tôt, s’est trans­for­mé en « une éten­due sauvage et han­tée, ponc­tuée de pyra­mides envahies par la végé­ta­tion et de quartiers d’habitation à moitié effon­drés dans les marais, par­fois tra­ver­sée par des chas­seurs, mais vide de tout peu­ple­ment humain per­ma­nent » (p. 594). Selon eux, cette sit­u­a­tion est due au fait que « les habi­tants com­mencèrent par fuir » pour aller vivre plus libre­ment ailleurs. Les auteurs expliquent que les pop­u­la­tions « ont tout bon­nement choisi de tourn­er les talons » pour échap­per aux dirigeants vio­lents, dans « un rejet con­scient de tout ce qu’avait représen­té cette cité » (p. 593, 595). « Depuis la chute de Cahokia », con­clu­ent-ils, « la ten­dance dom­i­nante était au rejet des chefs suprêmes de tout acabit et à l’adop­tion de struc­tures insti­tu­tion­nelles mûre­ment réfléchies pour éviter qu’ils ne réap­pa­rais­sent » (p. 623).

Grae­ber et Wen­grow racon­tent bien cette his­toire, mais je soupçonne que les spé­cial­istes de l’An­tiq­ui­té qui liront ce réc­it sur Cahokia ne man­queront pas de se sou­venir de la Méditer­ranée ori­en­tale après 1200 avant notre ère et de l’Eu­rope occi­den­tale après l’an 400 de ère – où, mal­gré cer­taines simil­i­tudes fasci­nantes avec Cahokia, les seigneurs sont revenus au cours des quelques siè­cles qui ont suivi. Tout comme la Grèce post-mycéni­enne et la Bre­tagne post-romaine, l’Amérique du Nord post-mis­sis­sip­pi­enne a vu des chefs gou­vern­er des entités réduites (Etowah, Moundville, Coosa) et ten­ter de faire revivre quelque chose de la grandeur per­due. Dans les trois cas, de nou­velles pop­u­la­tions se sont instal­lées dans la région, mais con­traire­ment à ce qui s’est passé avec l’ar­rivée des Doriens ou des Anglo-Sax­ons, le raz-de-marée de colo­nial­isme européen et de pathogènes qui ont englouti l’Amérique du Nord a coupé court à toute pos­si­bil­ité de régénéra­tion d’un État autochtone. Grae­ber et Wen­grow rejet­tent les argu­ments con­tre­factuels comme étant « un exer­ci­ce vain » (p. 571), mais je ne peux me défaire du soupçon que, livrés à eux-mêmes, les Nord-Améri­cains auraient régénéré leurs sociétés com­plex­es au 19e ou au 20e siè­cle de notre ère, tout comme les peu­ples du monde entier l’ont fait régulière­ment après des effon­drements [31]. Grae­ber et Wen­grow insis­tent sur le fait que « l’his­toire de l’Amérique du Nord ne se con­tente pas de jeter le chaos dans les sché­mas évo­lu­tion­nistes con­ven­tion­nels. Elle démon­tre aus­si de manière écla­tante que la con­struc­tion éta­tique n’est pas un piège dont il ne serait plus pos­si­ble de sor­tir une fois qu’on y est tombé » (p. 610). Mais cela va à l’en­con­tre de la logique com­par­a­tive.

Dans ces six exem­ples, l’analyse de Grae­ber et Wen­grow est orig­i­nale et stim­u­lante, et s’ils s’é­taient con­tentés d’at­tir­er l’at­ten­tion sur l’in­ca­pac­ité des évo­lu­tion­nistes à s’at­ta­quer pleine­ment à ces cas, leur livre aurait con­sti­tué une con­tri­bu­tion pré­cieuse à la lit­téra­ture académique. Il ne serait cepen­dant pas devenu un clas­sique. Ce qui élève Au com­mence­ment était au rang d’événe­ment édi­to­r­i­al, c’est l’al­ter­na­tive idéal­iste et volon­tariste de Grae­ber et Wen­grow à l’évo­lu­tion­nisme matéri­al­iste et déter­min­iste. Ils insis­tent sur le fait que l’his­toire n’a pas été un long déclin depuis un état de grâce égal­i­taire rousseauiste vers une dic­tature orwelli­enne, parce que les gens ont tou­jours pos­sédé « trois lib­ertés pri­mor­diales » : « la lib­erté de par­tir, la lib­erté de désobéir et la lib­erté de créer ou trans­former ses rela­tions sociales » (p. 542). Nous avons tou­jours été des acteurs poli­tiques con­scients, et nous serons tou­jours capa­bles de bouger, de désobéir et de trans­former nos rela­tions si nous le voulons. D’où leur con­clu­sion, que j’ai déjà men­tion­née, selon laque­lle la véri­ta­ble ques­tion n’est pas de savoir « com­ment notre espèce aurait chuté du haut d’un pré­ten­du par­adis égal­i­taire », mais « com­ment nous nous sommes retrou­vés pris­on­niers d’un car­can con­ceptuel si étroit que nous ne par­venons plus à con­cevoir la pos­si­bil­ité même de nous réin­ven­ter » (p. 22).

La réponse, con­clu­ent les auteurs, est que des méchants de toutes sortes ont réus­si à s’emparer de ce qu’ils appel­lent « les trois bases pos­si­bles du pou­voir social », définies comme « con­trôle de la vio­lence, con­trôle de l’in­for­ma­tion, charisme indi­vidu­el » (p. 462) [32]. Une grande par­tie du livre est con­sacrée à retrac­er com­ment, dans dif­férentes par­ties du monde, des par­venus ont mis la main sur une, deux, voire les trois bases, pro­duisant un 21e siè­cle dans lequel quelque chose « a dérail­lé » (p. 104). Heureuse­ment, dis­ent Grae­ber et Wen­grow, une com­préhen­sion cor­recte de l’his­toire nous per­me­t­tra de « redé­cou­vrir les lib­ertés qui nous font intrin­sèque­ment humains » (p. 22) – et la vérité que « les pos­si­bil­ités qui s’ou­vrent à l’ac­tion humaine aujour­d’hui même sont bien plus vastes que nous ne le pen­sons sou­vent » (p. 660).

C’est pour ces sen­ti­ments que l’on se sou­vien­dra de Au com­mence­ment était, mais à moins que Grae­ber et Wen­grow n’aient rai­son de dire que les théories alter­na­tives des évo­lu­tion­nistes sont tout bon­nement fauss­es, ils restent de sim­ples slo­gans. Mon grand prob­lème avec Au com­mence­ment était est qu’il m’est dif­fi­cile de dire si le livre aboutit ou non à réfuter l’évo­lu­tion­nisme, car les auteurs n’es­saient jamais réelle­ment de faire cette démon­stra­tion. Ils nous dis­ent que l’évo­lu­tion­nisme est ennuyeux, dan­gereux et erroné, et four­nissent des détails fasci­nants sur de nom­breux cas qui sem­blent entr­er dif­fi­cile­ment dans les cadres évo­lu­tion­nistes ; mais à aucun moment ils ne pré­cisent com­ment il devient pos­si­ble de dire que ces détails auraient franchi le seuil à par­tir duquel tout lecteur raisonnable devrait con­venir que les principes de l’évo­lu­tion­nisme ont été réfutés. C’est parce que Grae­ber et Wen­grow n’ont pas de méth­ode.

Le livre du philosophe anar­chiste Paul Fey­er­abend inti­t­ulé Con­tre la méth­ode (lui aus­si un clas­sique, hélas) est surtout célèbre pour son com­men­taire dés­in­volte selon lequel « tout est per­mis », mais son argu­ment plus large pour­rait fournir – et peut-être l’a-t-il fait – un mod­èle à Au com­mence­ment était. La sci­ence nor­male, affirme Fey­er­abend, « sup­pose que la ‘sci­ence’ réus­sit et qu’elle réus­sit parce qu’elle utilise des procé­dures uni­formes” — mais cela “n’est pas vrai parce que de telles procé­dures n’ex­is­tent pas ». « Dans ces con­di­tions, demande Fey­er­abend, que devons-nous faire de l’ex­i­gence méthodologique selon laque­lle une théorie doit être jugée par l’ex­péri­ence et doit être rejetée si elle con­tred­it des énon­cés de base accep­tés ? Réponse : “Cette exi­gence, ces théories, sont main­tenant toutes con­sid­érées comme tout à fait inutiles.… La bonne méth­ode ne doit pas con­tenir de règles qui nous fassent choisir entre les théories sur la base de la fal­si­fi­ca­tion » [33].

Con­for­mé­ment à ces pré­ceptes, Grae­ber et Wen­grow n’ont jamais défi­ni de méth­ode pour juger de l’adéqua­tion avec les faits des théories évo­lu­tion­nistes, ou de leur pro­pre théorie alter­na­tive, et ils ont encore moins fait l’ef­fort d’isol­er des propo­si­tions testa­bles. L’un des grands prob­lèmes des sci­ences sociales est que les théories se dévelop­pent régulière­ment d’une manière qui rend leur mise à l’épreuve empirique dif­fi­cile [34] ; mais, quels que soient leurs autres défauts, les évo­lu­tion­nistes socio­cul­turels ont évité cette faute. Si les évo­lu­tion­nistes ont rai­son, les sociétés agri­coles devraient générale­ment être plus iné­gales sur le plan poli­tique et économique que les sociétés de chas­seurs-cueilleurs, et les empires agraires devraient générale­ment être encore plus iné­gaux. Les unités rési­den­tielles devraient être plus grands dans les sociétés agri­coles que dans les sociétés de chas­se-cueil­lette, et dans les sociétés impéri­ales que dans les sociétés éta­tiques. Les grandes villes devraient être plus organ­isées et hiérar­chisées que les petites. Les régions où l’a­gri­cul­ture est apparue en pre­mier devraient égale­ment être celles où les gou­verne­ments per­ma­nents et les villes sont apparus en pre­mier. Et ain­si de suite.

Com­ment pour­rions-nous savoir si les cas explorés par Grae­ber et Wen­grow sont suff­isants pour réfuter les affir­ma­tions des évo­lu­tion­nistes ? Pos­er explicite­ment la ques­tion aurait été un bon point de départ, mieux suivi par la recherche de moyens afin de mesur­er des vari­ables aus­si cru­ciales que l’iné­gal­ité poli­tique et économique, l’échelle, l’én­ergie extraite par les dif­férents modes de sub­sis­tance et la fréquence avec laque­lle les gens ont remis en ques­tion le statu quo. Il serait égale­ment utile de pré­cis­er le seuil à par­tir duquel l’hy­pothèse de base de l’évo­lu­tion serait réfutée. Une seule excep­tion suf­fit-elle ? Deux ou trois suff­isent-elles ? Ou bien les auteurs doivent-ils mon­tr­er qu’une majorité de cas ne respecte pas les règles ?

Grae­ber et Wen­grow ne posent jamais ces ques­tions et s’ef­for­cent même d’éviter toute forme de mesure. J’ai trou­vé par­ti­c­ulière­ment exas­pérante l’ab­sence presque totale de sta­tis­tiques dans un livre qui traite en fin de compte de l’iné­gal­ité (imag­inez le Cap­i­tal au XXIe siè­cle de Thomas Piket­ty sans chiffres) [35]. La seule dis­cus­sion appro­fondie de Au com­mence­ment était sur la quan­tifi­ca­tion se situe en fait dans sa toute pre­mière note de bas de page (p. 20), con­sacrée à mon pro­pre livre For­agers, Farm­ers, and Fos­sil Fuels (2015). J’y pro­pose quelques esti­ma­tions de l’iné­gal­ité économique à tra­vers le temps, exprimées en coef­fi­cients de Gini, la mesure la plus courante dans les sci­ences sociales — une erreur, selon Grae­ber et Wen­grow, car « quand on réduit l’his­toire du monde à des coef­fi­cients de Gini, il en découle néces­saire­ment des âner­ies » (p. 20).

Mon empresse­ment à répon­dre sur ce point est peut-être dû à mon aigreur d’avoir été traité d’id­iot [36], bien que je préfère me dire que la véri­ta­ble rai­son de mon exas­péra­tion est que leur seule dis­cus­sion sur les méth­odes quan­ti­ta­tives est rien moins que dés­in­volte. Après avoir fait con­naître leur dés­ap­pro­ba­tion des coef­fi­cients de Gini, Grae­ber et Wen­grow con­fondent immé­di­ate­ment la ques­tion avec la cri­tique de l’ef­fort que j’en­tre­prends par ailleurs pour mesur­er les revenus réels moyens (exprimés en dol­lars inter­na­tionaux de 1990, là encore l’u­nité la plus courante dans les sci­ences sociales). Ils deman­dent : « D’où vient ce chiffre ? » – ce qui est tou­jours une bonne ques­tion, bien que je dise à trois repris­es dans mon livre que je me suis inspiré des cal­culs de l’é­con­o­miste du développe­ment Angus Mad­di­son [37]. Grae­ber et Wen­grow nous rap­pel­lent ensuite qu’il con­viendrait d’ « inté­gr­er au cal­cul tout ce (…) dont les cueilleurs de ce temps-là jouis­saient gra­tu­ite­ment », bien que ce soit exacte­ment ce que Mad­di­son a essayé de faire. Ces autres choses, dis­ent Grae­ber et Wen­grow, com­pren­nent « la sécu­rité [bien que cer­taines, voire de nom­breuses, sociétés paléolithiques sem­blent avoir con­nu des taux de mort vio­lente d’un ordre de grandeur plus élevé que les sociétés du XXIe siè­cle] [38], la réso­lu­tion des con­flits [nous n’avons aucune idée de la manière dont ils résolvaient les con­flits ou de ce que cela coû­tait, mais les taux de mort vio­lente sug­gèrent que cela n’a pas très bien fonc­tion­né], l’en­seigne­ment pri­maire [au Paléolithique, tout le monde était anal­phabète], la prise en charge des aînés [la plu­part des gens mouraient avant d’at­tein­dre l’âge adulte, et la plu­part des adultes mouraient avant leur cinquan­tième anniver­saire], la médi­ca­tion [là encore, nous ne savons pas si elle était gra­tu­ite, mais elle n’a pas empêché ces chiffres de mor­tal­ité], sans oubli­er les spec­ta­cles, la musique, la trans­mis­sion d’his­toires orales, les offices religieux » (dont une grande par­tie est gra­tu­ite pour moi aus­si). Même si nous accor­dons à Grae­ber et Wen­grow les « cours haut de gamme qu’ils pou­vaient suiv­re en pein­ture rupestre nat­u­ral­iste ou en sculp­ture sur ivoire », ain­si que « de toutes ces four­rures ani­males », nous devons nous rap­pel­er qu’à l’époque, comme aujour­d’hui, il n’y avait pas de repas gra­tu­it. Il fal­lait trou­ver et broy­er des pig­ments, chas­s­er les mam­mouths, les dépecer, découper et tan­ner leurs peaux, puis les coudre. Chez les Comanch­es du XIXe siè­cle, la pré­pa­ra­tion des peaux était « une suc­ces­sion sans fin de tâch­es pénibles », déléguées aux femmes et, dans la mesure du pos­si­ble, aux esclaves [39].

Je ne doute pas que Grae­ber et Wen­grow jouaient les pince-sans-rire en écrivant cette note, mais je suis heureux d’être la cible de leur ironie, car cette note, leur prin­ci­pale déc­la­ra­tion sur les méth­odes quan­ti­ta­tives, est franche­ment très légère. Les auteurs n’ex­pliquent pas non plus pourquoi ils évi­tent d’autres méth­odes bien établies, telles que l’outil stan­dard de l’his­to­rien qu’est le réc­it con­tinu. Il n’y a tout sim­ple­ment pas de méth­ode ici. Mais la méth­ode a son impor­tance, et d’autres archéo­logues, plus attachés à la rigueur méthodologique, avan­cent actuelle­ment des visions (évo­lu­tion­nistes) très dif­férentes de l’iné­gal­ité pri­mor­diale. Le vol­ume édité de Tim­o­thy Kohler et Michael Smith, Ten Thou­sand Years of Inequal­i­ty (2018), qui cal­cule les coef­fi­cients de Gini pour de mul­ti­ples sociétés anci­ennes, a peut-être été pub­lié trop tard pour que Grae­ber et Wen­grow puis­sent le pren­dre en compte, mais les grands mod­èles qui émer­gent sem­blent ne pas devoir grand-chose à la volon­té des peu­ples préhis­toriques d’imag­in­er des pos­si­bil­ités dif­férentes. Comme l’af­fir­ment depuis longtemps les évo­lu­tion­nistes, l’iné­gal­ité économique s’est accrue avec l’avène­ment de l’a­gri­cul­ture, et plus rapi­de­ment lorsque les den­sités de pop­u­la­tion ont atteint un point tel que les pénuries de ter­res ont pris le pas sur les pénuries de main-d’œu­vre. Elle a égale­ment aug­men­té davan­tage dans l’An­cien Monde que dans le Nou­veau, prin­ci­pale­ment parce que le Nou­veau Monde ne dis­po­sait pas des grands ani­maux de trait néces­saires pour max­imiser le ren­de­ment des humains tra­vail­lant des par­celles de terre de plus en plus petites mais de plus en plus pré­cieuses [40]. Les auteurs ont peut-être rai­son de dire que réduire l’his­toire mon­di­ale aux coef­fi­cients de Gini mène à des choses stu­pides, mais ne pas l’y réduire mène à des choses plus stu­pides encore.

Alors, com­ment résumer Au com­mence­ment était ? C’est, hélas, un clas­sique. C’est un tra­vail de recherche minu­tieux et d’une grande orig­i­nal­ité. Il s’ag­it égale­ment d’un man­i­feste pour notre époque, qui fait appel à un passé loin­tain pour abor­der des ques­tions qui préoc­cu­pent pro­fondé­ment le pub­lic éduqué des pays rich­es dans les années 2020. Il s’ag­it prob­a­ble­ment de l’événe­ment édi­to­r­i­al le plus impor­tant dans le domaine de l’archéolo­gie depuis des décen­nies, sa prose vive et engagée nous rap­pelant qu’il est amu­sant de pos­er les plus grandes ques­tions de l’his­toire et de ten­ter d’y répon­dre, et qu’il est mer­veilleux d’être archéo­logue. Mais en même temps, ses argu­ments relèvent davan­tage de la rhé­torique que de la méth­ode. Il serait inspi­rant de penser que ce que nous n’ai­mons pas dans notre époque per­siste unique­ment parce que nous avons jusqu’à présent man­qué d’imag­i­na­tion et de courage pour met­tre en place quelque chose de meilleur à sa place. Il serait par­ti­c­ulière­ment réjouis­sant pour les anthro­po­logues, les archéo­logues et les his­to­riens de penser qu’en changeant la façon dont nos lecteurs perçoivent le passé loin­tain, nous pour­rions chang­er ce que l’avenir nous réserve. Mais la réal­ité se rap­pelle con­stam­ment à nous. Nous faisons notre pro­pre his­toire, mais d’une manière que nous ne choi­sis­sons pas.

Notes

  1. Shanks 1996 ; Whit­ley 1996, 712.
  2. Harari 2014 ; Dia­mond 1997.
  3. Ceux qui se récla­ment de l’évo­lu­tion­nisme socio­cul­turel ne sont pas du tout d’ac­cord sur la sig­ni­fi­ca­tion réelle du terme « évo­lu­tion­nisme ». Dans ce qui suit, je con­sid­ère que les évo­lu­tion­nistes sont des chercheurs qui voient une cer­taine con­ti­nu­ité con­ceptuelle entre l’his­toire humaine et l’évo­lu­tion biologique, qui con­sid­èrent que l’évo­lu­tion socio­cul­turelle est régie par des mécan­ismes iden­ti­fi­ables fonc­tion­nant un peu comme la sélec­tion naturelle, qui con­sid­èrent que ces mécan­ismes impliquent l’adap­ta­tion à l’en­vi­ron­nement, qui croient que les mécan­ismes opèrent sur toutes les sociétés indépen­dam­ment du temps et de l’e­space, et — générale­ment, mais pas tou­jours — qui recon­nais­sent les étapes de l’évo­lu­tion sociale et cul­turelle, des ban­des égal­i­taires de chas­seurs-cueilleurs aux empires agri­coles hiérar­chisés et aux tribus pas­torales, jusqu’aux États-nations mod­ernes fondés sur les com­bustibles fos­siles. La lit­téra­ture est énorme ; je m’ap­puie en par­ti­c­uli­er sur Boyd et Rich­er­son 2005 et Mes­sou­di 2011, ain­si que sur le réc­it de Trig­ger (1998) con­cer­nant l’his­toire intel­lectuelle du domaine.
  4. Je n’ai relevé que très peu d’er­reurs factuelles. Leur affir­ma­tion selon laque­lle « les pre­mières grandes villes, celles qui comp­taient le plus grand nom­bre d’habi­tants, ne sont pas apparues en Eurasie … mais en Méso-Amérique” (285 ; cf. 329, où « Teoti­hua­can … pour­rait facile­ment être mise sur un pied d’é­gal­ité avec Rome à l’a­pogée de son pou­voir impér­i­al”) sem­ble en être une, étant don­né la taille énorme (dis­cutée ci-dessous) de sites comme Uruk, Ninive et Rome ; il en va de même pour leur com­men­taire selon lequel, dans le nord de la Syrie, “la cul­ture de céréales sauvages remonte au moins à 10 000 ans avant J.-C.” (234). Ils citent les argu­ments de Will­cox et al. (2008) con­cer­nant le sei­gle à Abu Hureyra, mais ceux-ci ont été sérieuse­ment ébran­lés par Colledge et Conol­ly (2010), et soutenus par Wei­de et al. (2021). Cepen­dant, ces détails n’in­vali­dent guère l’ar­gu­ment de Grae­ber et Wen­grow.
  5. C’est ain­si qu’une sug­ges­tion « spécu­la­tive” selon laque­lle Uruk, à Sumer, dis­po­sait d’une “autonomie démoc­ra­tique” vers 3300 avant notre ère (306) se trans­forme en une con­fi­ance totale dans le fait qu’U­ruk a béné­fi­cié de « siè­cles d’au­tonomie col­lec­tive” (380).
  6. Un exem­ple : leur affir­ma­tion (p. 202) selon laque­lle la vie des chas­seurs-cueilleurs après l’âge glaciaire s’in­scrivait « sans doute dans des envi­ron­nements d’abon­dance, et non de rareté – sur le mod­èle des Calusas plutôt que sur celui des !Kung ». Grae­ber et Wen­grow ont cer­taine­ment rai­son de dire que, chaque fois qu’ils le pou­vaient, les chas­seurs-cueilleurs grav­i­taient autour de nich­es rich­es en ressources, et cer­tains sites mésolithiques tout à fait spec­tac­u­laires ont été décou­verts dans des envi­ron­nements mar­itimes et humides assez sem­blables à ceux des Calusa en Floride. Cepen­dant, ils ne tien­nent pas compte du fait que la plu­part des sites mésolithiques ne se trou­vent pas dans des endroits aus­si rich­es, parce que les ter­ri­toites de pre­mier choix étaient rares ; et ce que nous trou­vons sur les sites typ­iques n’est franche­ment pas très exci­tant (Con­neller 2021, en Grande-Bre­tagne, en est un bon exem­ple).
  7. Lowie 1948, 18, cité par Grae­ber and Wen­grow, p. 144–145.
  8. John­son and Ear­le 1987, 31–38 ; d’après Stew­ard 1938.
  9. Hay­den 2020, 289–304, four­nit une dis­cus­sion récente avec des références.
  10. Pet­titt 2011 has a detailed account.
  11. Hay­den 2014, 643.
  12. Dyson-Hud­son and Smith 1978.
  13. Wob­st 1978.
  14. Asouti and Fuller 2013 a été par­ti­c­ulière­ment influ­ent. Sur la pop­u­la­tion, voir Palmisano et al. 2021.
  15. B. Smith 2001 ; Zed­er 2012 ; Shen­nan 2018, en par­ti­c­ulir p. 1–54.
  16. Au moins cer­tains de ces chas­seurs-cueilleurs vivaient à Göbek­li Tepe même (Clare 2020), mais une grande par­tie des con­struc­tions et des activ­ités rit­uelles ont pu avoir lieu lors de rassem­ble­ments saison­niers de groupes répar­tis sur une plus grande zone.
  17. L’a­gri­cul­ture a pénétré les îles bri­tan­niques vers 4000 avant notre ère, mais le change­ment cli­ma­tique et le déclin des pop­u­la­tions sem­blent avoir entraîné une évo­lu­tion vers l’él­e­vage après 3500 avant notre ère (Bevan et al. 2017 ; Colledge et al. 2019).
  18. Grae­ber et Wen­grow four­nissent des références pour Göbek­li Tepe, Wat­son Brake et Pover­ty Point. Pour Stone­henge : Park­er Pear­son 2011, 135–37 ; Loc­q­mari­a­quer : Cun­liffe 2001, 143–51 ; Aspero, Car­al, et Sechin Bajo : Mal­pass 2016, 53–60.
  19. Hay­den 1995 ; Flan­nery et Mar­cus 2012, 238–43.
  20. Cun­liffe 2013, 149–68, offre une bonne vue d’ensem­ble.
  21. J’ex­plique les cal­culs qui sous-ten­dent ces chiffres dans Mor­ris 2013, 144–65, com­plété par McMa­hon 2020 sur le Proche-Ori­ent du qua­trième mil­lé­naire et Gay­dars­ka 2020 sur l’Ukraine du qua­trième mil­lé­naire.
  22. Fletch­er 1995 reste l’analyse clas­sique con­cer­nant les lim­ites de la taille des étab­lisse­ments.
  23. Childe 1950, à lire avec M. Smith 2009.
  24. Flan­nery 1998 présente un bon résumé du mod­èle typ­ique.
  25. Grae­ber et Wen­grow four­nissent des références ; pour l’Afrique de l’Ouest, Mon­roe 2018. Je pro­pose quelques réflex­ions per­son­nelles sur les cités grec­ques et la théorie de l’évo­lu­tion dans Mor­ris 1997.
  26. Par exem­ple Tilly 1992 ; Flan­nery and Mar­cus 2012, 448–74 ; Schei­del 2013, 30–32.
  27. Tain­ter 1988, 3.
  28. Dia­mond 2005 ; cita­tion de McAnany and Yof­fee 2010, 11. Yof­fee 2019 ampli­fie ce sen­ti­ment.
  29. Tain­ter 1988, 4, 21.
  30. McAnany and Yof­fee 2010, 11. Cer­tains his­to­riens de l’An­tiq­ui­té ont évidem­ment rejeté l’ef­fon­drement bien avant les anthro­po­logues, la réac­tion con­tre le mod­èle de déclin et de chute de Gib­bon pour l’Em­pire romain tardif remon­tant à 50 ans (en par­ti­c­uli­er Brown 1971) et celle con­tre les visions cat­a­strophiques de l’ef­fon­drement mycénien à 30 ans (Papadopou­los 1993). Le nom de Gib­bon est man­i­feste­ment absent de la lit­téra­ture anti-évo­lu­tion­niste, mais pas des écrits de Tain­ter.
  31. Schwartz and Nichols 2006.
  32. Cer­tains lecteurs recon­naîtront ici une référence à la typolo­gie des sources idéologiques, économiques, mil­i­taires et poli­tiques du pou­voir social, que l’on doit au soci­o­logue Michael Mann (Mann 1986). On pour­rait dire que Grae­ber et Wen­grow pro­posent le cadre de l’IEMP de Mann sans le E.
  33. Fey­er­abend 2010 (pre­mière pub­li­ca­tion en 1975), 12, xx, 44, 45, respec­tive­ment. Souligné dans l’o­rig­i­nal.
  34. Gell­ner 1985 présente un excel­lent exposé de ce prob­lème, en se con­cen­trant sur la psy­ch­analyse.
  35. Piket­ty 2014.
  36. Bien que, selon les critères de Grae­ber et Wen­grow, il ne s’agisse que d’un coup d’épée dans l’eau. Dans leur rejet des travaux des évo­lu­tion­nistes Jared Dia­mond, Fran­cis Fukuya­ma et Steven Pinker, les auteurs nous dis­ent qu’ « à un moment don­né, il faut repren­dre les jou­ets aux enfants » (529 n.12). Même les anthro­po­logues qu’ils approu­vent, comme Pierre Clas­tres et Claude Lévi-Strauss, sont rabroués pour leurs faib­less­es (113, 238–39).
  37. Mor­ris 2015, 56–57, 99, 114–15 ; d’après Mad­di­son 2010.
  38. Allen and Jones 2014.
  39. Gwynne 2010, 198. Dans l’Eu­rope néolithique, la pré­pa­ra­tion des peaux était apparem­ment un tra­vail féminin. (Mas­clans et al. 2021).
  40. Kohler et al. 2017 ; Kohler and Smith 2018 ; Bogaard et al. 2019 ; Fochesato et al. 2019.

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17 commentaires

  1. Hel­lo Christophe,

    Vrai­ment un super texte ! Quelques remar­ques au fil de ma lec­ture :

    * les liens internes vers les notes de bas de page ne fonc­tion­nent pas (il faut sûre­ment met­tre “#note9” au lieu de “note9”)
    * le terme “four­rageur” m’a un peu sur­pris, il s’ag­it prob­a­ble­ment du terme anglais “for­ager” ; ne faut-il pas dire “col­lecteurs” ?
    * « faisant une analo­gie avec les Nuer pré­colo­ni­aux du Sud-Soudan, qui inter­pré­taient par­fois des per­son­nes » : je ne com­prends pas ce « inter­pré­taient »
    * j’ai dû mal com­pren­dre, mais je trou­ve bizarre l’al­lu­sion selon laque­lle les cités grec­ques de l’an­tiq­ui­té auraient échap­pé à la hiérar­chi­sa­tion et aux iné­gal­ités. Voir https://odysseum.eduscol.education.fr/les-quatre-classes-censitaires-ta-tettara-teli pour ce qui con­cerne Athènes.
    * juste pour être sûr, « effon­drement » traduit le mot anglais « col­lapse » ?

    1. Oui, c’est un excel­lent texte.
      1. Cer­taines fonc­tion­nent, d’autres non. Je répare.
      2. Celui-là m’a échap­pé. Bien sûr, c’est « chas­seur-ceuilleur », ou « chas­seur-col­lecteur »
      3. Tra­duc­tion rec­ti­fiée.
      4. Je n’en sais pas plus que vous et ne com­prends pas non plus.
      5. Oui !
      Mer­ci pour votre lec­ture atten­tive !

  2. Moi je com­prends le point 4 comme un exem­ple de villes que l’on sait être hiérar­chisées mais sans que les sources archéologiques per­me­t­tent de le mon­tr­er

  3. Bon­jour,

    Je tiens tout d’abord à vous remerci­er pour le partage de vos réflex­ions et con­nais­sances, ain­si que pour votre engage­ment à ren­dre ces sujets acces­si­bles.

    J’au­rais une petite requête (excusez-moi si je n’ai pas pu trou­ver d’ar­ti­cle “con­seils de lec­ture”). J’avais l’in­ten­tion de lire “Sapi­ens : Une brève his­toire de l’hu­man­ité”, mais cer­taines cri­tiques m’ont refroi­di, notam­ment con­cer­nant le manque de références et les rac­cour­cis dou­teux. Par la suite, j’ai décou­vert “Au com­mence­ment était…”, mais après avoir lu votre arti­cle, je suis un peu hési­tant à le lire égale­ment. Auriez-vous des con­seils pour débuter dans la com­préhen­sion glob­ale de l’his­toire de l’hu­man­ité et de son évo­lu­tion, ou est-ce une entre­prise vouée à l’échec, et devrais-je me con­cen­tr­er sur des thèmes plus spé­ci­fiques comme la vio­lence, les mythes, la révo­lu­tion agri­cole, les iné­gal­ités, etc. ?

    Mer­ci d’a­vance pour votre assis­tance.

    1. Tout dépend du niveau de détail que vous recherchez, et du type de ques­tions que vcous vous posez. Je serais effec­tive­ment très réservé (litote) sur Grae­ber et Wen­grow, et très méfi­ant (je ne l’ai pas lu) sur Hariri. Spon­tané­ment, je dirais bien que pour une pre­mière approche, les livres de Gor­don Childe n’ont pas si mal vieil­li. Et pour aller un peu plus loin (mais en s’ar­rê­tant tôt) il y a Avant l’his­toire d’Alain Tes­tart. Après, il est bien pos­si­ble que cer­taines références tout à fait recom­mand­ables ne me vien­nent pas à l’e­sprit.

    2. Bon­jour, je vous réponds en tant qu’a­ma­trice de préhis­toire.

      - “Dernières nou­velles de Sapi­ens” de Sil­vana Con­de­mi et François Savati­er est un petit livre de poche qui donne des bases pour se repér­er dans la préhis­toire
      — “Notre préhis­toire” de Sophie de Beaune et Antoine Balzeau” , très bien aus­si à mon sou­venir, beau­coup + gros
      — “Les dix mil­lé­naires oubliés qui ont fait l’his­toire” de Jean-Paul Demoule est très bien pour la péri­ode néolithique
      — sous la direc­tion du même Demoule il y a aus­si “La révo­lu­tion néolithique dans le monde” (pas encore lu)

      Pour con­tin­uer dans les con­nais­sances, il y a l’énorme et mer­veilleux “Une his­toire des civil­i­sa­tions” sous la direc­tion de Demoule, Gar­cia etc. (qui com­mence au tout début il y a env­i­ron 8 mil­lions d’an­nées, con­traire­ment à ce que le titre pour­rait faire croire). Comme il y a des intro­duc­tions assez longues pour chaque par­tie, peut-être qu’en étant bien motivé on peut com­mencer directe­ment avec celui-là.

      Ces con­nais­sances per­me­t­tent selon moi d’avoir un avis éclairé face à des ouvrages plus idéologiques comme celui de Harari (et apparem­ment celui de Grae­ber et Wen­grow, pas lu). Mais c’est pos­si­ble qu’alors ce genre d’ou­vrages ne vous intéressent plus (moi j’ai com­mencé par Harari en 2017, comme quoi ça n’empêche rien, mais je ne le recom­mande pas aujour­d’hui).

      Et puis il y a “Les struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines” de Lahire qui répondrait peut-être à votre goût pour une “com­préhen­sion glob­ale”, mais je pense qu’il faut d’abord avoir des repères (mais après tout peut-être que ça passe, il faut essay­er, il y a un arti­cle de présen­ta­tion sur ce blog).

      Les livres de Christophe Dar­mangeat “Le com­mu­nisme prim­i­tif…” (sur la dom­i­na­tion mas­cu­line mais on apprend plein d’autres trucs au pas­sage sur l’his­toire de l’hu­man­ité), et celui sur la “nais­sance des iné­gal­ités” sont supers aus­si.

      Sur les thès­es de Le Quel­lec (sur les mythes, évo­qué par Seb) je me sou­viens d’émis­sions sur France Cul­ture (Car­bone 14 ou CQFD, ou peut-être les 2) vrai­ment pas­sion­nantes.

      Voilà quelques pistes, en espérant que ce soit utile, à vous ou à d’autres.

  4. J’ai lu le pre­mier vol­ume de Hariri et même si je n’ai pas le niveau de con­nais­sance req­uis pour une cri­tique appro­fondie, je suis resté très sur­pris par une des thès­es cen­trales, à savoir le saut cog­ni­tif d’il y a env­i­ron 70.000 ans. Si l’on ne con­sid­ère que l’é­tude des mythes de Julien d’Huy (Cos­mogo­nies et l’Aube des mythes) on a un peu de mal à y repér­er le fameux saut. D’une manière générale, on a affaire avec Sapi­ens à une his­toire très spec­tac­u­laire, j’ai l’im­pres­sion d’une démarche à la Pierre Belle­mare, si les plus anciens voient ce que je veux dire. Il y a dans son pro­pos comme l’om­bre d’un deus ex machi­na (des­tin intel­li­gent ?) qui me gêne. Alors oui c’est foi­son­nant et éru­dit mais on est un peu avalé par une super­pro­duc­tion dont on sent qu’elle n’est pas là pour don­ner à réfléchir mais pour “cla­quer” ou “scotch­er” le/​la lecteur/​lectrice. En fait je me suis plus amusé et je me suis sen­ti plus libre de réfléchir avec Grae­ber et Wen­grow.

  5. Pour répon­dre un peu aus­si à la demande ci-dessus, je pense que avoir une approche frac­tion­née selon les épo­ques ou les thèmes, en s’ap­puyant sur les bonnes lec­tures, est un tra­vail de longue haleine mais qui per­met de dessin­er une his­toire de l’hu­man­ité assez cohérente et solide, bien que incom­plète for­cé­ment. Il vaut mieux aus­si, bien que cela ne soit pas une néces­sité, avoir quelques notions des écrits de Dumézil, Le Quel­lec, Ser­gent et de quelques folk­loristes. Par ailleurs, je trou­ve mille fois plus intéres­sant de lire un petit un arti­cle de Tes­tart sur les Ama­zones ou un arti­cle de Ser­gent sur l’arc (bien que en lecteur de Demoule et son Où sont passé les indo-européens, et au-delà du factuel, j’ai quelques cri­tiques à for­muler sur ses découpages et ses con­clu­sions) que un pavé qui voudrait nous nar­rer 200.000 ans d’his­toire glob­ale. mais Ser­gent c’est du bon­heur ! Pour d’Huy, c’est fan­tas­tique mais il vaut mieux avoir quelque tro­pisme pour les algos et les maths afin de con­cevoir un peu com­ment fonc­tion­nent les out­ils util­isés. Ce genre de tableaux que je dresse pour les mythes est val­able pour n’im­porte quel chemin suivi dans la con­nais­sance de notre espèce.

  6. Cette dis­cus­sion souligne en creux à quel point il serait utile d’avoir de bons ouvrages, à la fois syn­thé­tiques, acces­si­bles, appuyés sur des con­nais­sances pré­cis­es et à jour, et qui trans­met­traient de vraies clés de lec­ture (osons le mot : un matéri­al­isme his­torique bien com­pris). Mal­heureuse­ment, cette tra­di­tion s’est presque totale­ment tarie, et on est bien en peine de trou­ver un titre à recom­man­der – je repense par exem­ple à « L’his­toire pop­u­laire de l’hu­man­ité » de Chris Har­man, mais cela ne m’avait vrai­ment pas ébloui.

  7. Et si une telle his­toire inté­grait les principes de Ther­mo­dy­namique de l’évo­lu­tion (Fr. Rod­di­er) aux travaux de Dar­win, Marx et Lahire, ce serait un régal. Je dis ça parce que sou­vent la sci­ence sociale passe à côté, ou évoque seule­ment incidem­ment, la notion d’én­ergie (acqui­si­tion, con­ser­va­tion, dis­si­pa­tion) et que cette notion physique sous-tend les struc­tures sociales, et de manière par­ti­c­ulière­ment aigüe quand on observe les mécan­ismes et raisons des dom­i­na­tions, oppres­sions et con­flits.

  8. Quand je dis que l’én­ergie enten­due comme con­cept physique est rel­a­tive­ment absente, il faut quand même men­tion­ner comme vrai con­tre-exem­ple le tra­vail de l’an­thro­po­logue améri­cain Tain­ter et son “Effon­drement des sociétés com­plex­es”.

  9. Sur l’én­ergie, l’évo­lu­tion­niste Leslie White en avait fait le cen­tre de son exposé évo­lu­tion­niste – je n’ai mal­heureuse­ment jamais pris le temps de le lire.

  10. Bon­jour,
    Je viens de ter­min­er le livre de Grae­ber et Wen­grow et dans la foulée cet arti­cle.

    (J’é­tais très ent­hou­si­aste par rap­port au livre des Davids et le suis tou­jours après votre très intéres­sante con­tri­bu­tion qui ajoute de la nuance bien­v­enue)

    Ne peut on pas inter­préter le tra­vail fait dans “Au com­mence­ment était” comme une volon­té claire de créer une brêche dans un réc­it dom­i­nant qui serait par nature impar­fait. (surtout quand on s’at­taque à des con­cepts aus­si poli­tique que “l’or­gan­i­sa­tion sociale”)
    Cela me fait penser à “l’en­traide” de Kropotkine qui assume une posi­tion minori­taire et peu nuancée pour con­tre­bal­ancer une ten­dance générale de pub­li­ca­tions majori­taires et pas plus nuancées de l’autre côté de spec­tre (entraide vs. com­péti­tion).

    Et donc même si la cri­tique de la logique sci­en­tifique de cer­taines con­clu­sions est bien­v­enue, l’ou­vrage reste extrême­ment pré­cieux en tant qu’il ouvre à la réflex­ion, ouvre le champ de pos­si­bles, incite à être acteurs poli­tiques et choisir des mod­èles de gou­ver­nance sans tabous.
    Ain­si, même si le poids des élé­ments pous­sant vers une théorie évo­lu­tion­niste de l’his­toire de l’hu­man­ité pèse lourd dans une réflex­ion math­é­ma­tique et logique (tournée vers une analyse du passé), la valeur ines­timable de la brêche ouverte vers les pos­si­bles égal­i­taires (inspirés du passé mais tournés vers l’avenir) ne rend-il pas l’ou­vrage de Wen­grow et Grae­ber un “must read” pour cha­cun ?

    Même si je com­prend que des for­mu­la­tions hasardeuses comme vous les relevez dans votre arti­cle vous oblig­ent à réa­gir mal­gré tout.

    1. Pour com­mencer, le texte de ce bil­let n’est pas de moi, même si je souscris à une bonne par­tie de ses argu­ments. Après, cha­cun estimera bien sûr comme il l’en­tend l’in­térêt du livre de G&W, mais ma posi­tion est qu’on ne sert jamais la cause du pro­grès et de l’é­man­ci­pa­tion avec de la mau­vaise sci­ence. Si nous voulons pou­voir agir sur nos pro­pres rap­ports soci­aux, nous avons besoin de com­pren­dre avec la plus grande rigueur com­ment ils se sont mis en place et com­ment ils fonc­tion­nent. Et je ne vois pas sur quoi débouche le fait de livr­er un con­tre-réc­it impres­sion­niste qui donne un faux sen­ti­ment de lib­erté. J’avais déjà un peu dévelop­pé ce point à pro­pos du précé­dent livre de Grae­ber sur la dette (https://www.lahuttedesclasses.net/2015/01/note-de-lecture-dette‑5–000-ans.html).

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