« Les femmes préhistoriques et la chasse » : ma conférence au Collège de France

Le 17 juin dernier, j’ai eu le plaisir d’être invité par Jean-Jacques Hublin dans le cycle de con­férences liées à l’ex­po­si­tion Préhis­toire : entre utopie et réal­ité. J’ai donc présen­té l’é­tat du con­sen­sus sci­en­tifique sur la place occupée par les femmes dans l’ac­tiv­ité de chas­se, tant dans les sociétés observées en eth­nolo­gie que dans la Préhis­toire – pour autant que nous puis­sions en dire quelque chose. Et j’ai grande­ment rel­a­tivisé les « décou­vertes » récentes, anon­cées à son de trompe, et qui sont cen­sées remet­tre en cause l’é­tat du savoir (sou­vent qual­i­fié de « mythe »). Un seul petit regret : j’ai juste oublié de rap­pel­er que si, dans un sens, les pub­li­ca­tions sci­en­tifiques cen­sé­ment dis­rup­tives font les gros titres, les démen­tis qui arrivent quelques mois plus tard ne sus­ci­tent pas le moin­dre intérêt médi­a­tique.

Bonne écoute !

34 commentaires

  1. Sauf hal­lu­ci­na­tion de ma part due à la canicule, votre con­férence que j’ai com­mencé à écouter hier d’une durée d’une heure env­i­ron s’in­ter­rompt aujour­d’hui bru­tale­ment à 13,59 mn ! encore un coup des anthro­po­logues fémin­is­to-révi­sion­nistes ?

    1. Pas d’hal­lu­ci­na­tion. Le Col­lège de France s’é­tait plan­té sur le titre, ils ont uploadé une nou­velle ver­sion, mais celle-ci est tron­quée. Je leur ai sig­nalé le souci…

    2. Par­fait mer­ci. j’at­tends la suite avec impa­tience. Tou­jours pas­sion­nant, comme Hublin vous avez une capac­ité d’ex­pres­sion orale qui rend votre dis­cours très acces­si­ble.

  2. Avatar de Inconnu
    Emmanuel F.

    C’est amu­sant, avant d’avoir vu cette con­férence je venais d’avoir une dis­cus­sion assez agitée avec des cama­rades… très exacte­ment sur tous les sujets traités ici, où j’avais présen­té les mêmes argu­ments ! On dira au choix que “les grands esprits se ren­con­trent”, ou plus prob­a­ble­ment que je ne suis qu’un épigone de Dar­mangeat 🙂

    1. Si je devine bien qui sont les cama­rades en ques­tion, celui qui était alors le plus émi­nent d’en­tre eux a dit un jour : « Il n’ex­iste pas d’ar­gu­ments con­va­in­cants ; seule­ment des gens qui acceptent d’être con­va­in­cus… »

  3. une mag­nifique, et si claire, syn­thèse d’un sujet com­plexe. Peut être un jour, en plus, un com­men­taire sur l’in­dif­féren­ci­a­tion tar­dive des sex­es (cf ex célèbre de Nizan dans Aden …)??

  4. Avatar de Inconnu
    Bruno Guillaud-Bataille

    A nou­veau grande clarté et rigueur du pro­pos. C’est très con­va­in­cant. Dom­mage, nous n’avons pas eu droit aux ques­tions-répons­es qui, j’imag­ine, ont suivi la con­férence, mais au-delà de celle-ci, d’une façon générale com­ment sont reçus vos travaux par les cer­cles fémin­istes mil­i­tants ? Et par les auteurs & autri­ces des arti­cles et ouvrages dont vous prenez le con­tre­pied ?

    Sur le fond je relève un argu­ment qui, me sem­ble-t-il, peut être inter­rogé. Cela s’in­scrit dans le pas­sage où vous abor­dez la ques­tion des orig­ines de la divi­sion sex­uée des activ­ités, en pointant notam­ment, et à juste titre, la lim­ite de l’ar­gu­ment “idéal­iste” (ex. A. Tes­tart avec le “tabou du sang”). En effet, d’où vien­nent les idées ? Vous soulevez le fait que pour cer­taines activ­ités on com­prend assez bien la logique de la répar­ti­tion observée (par exem­ple la chas­se au gros gibier, risquée) mais pour d’autres ce n’est pas évi­dent du tout (par exem­ple la taille de la pierre). Il me sem­ble que ce “mys­tère” perd beau­coup de son mys­tère si on con­sid­ère que cer­taines répar­ti­tions émer­gent “spon­tané­ment” des con­traintes du pos­si­ble (comme vous le dîtes, on peut saisir assez naturelle­ment que la maman por­tant son bébé ne se lance pas à la course au mam­mouth) alors que d’autres répar­ti­tions relèvent d’op­tions sociale­ment con­stru­ites, à par­tir des posi­tions dom­i­nantes que font inévitable­ment émerg­er cer­taines sit­u­a­tions de dépen­dances ou de vul­néra­bil­ité rad­i­cale. Et si ces répar­ti­tions sont aus­si courantes que les pre­mières (par ex la taille de la pierre selon votre exposé est aus­si gen­rée que la chas­se au gros gibier), la ten­dance ain­si dégagée ne relève pas du même ordre de néces­sité. Pour la chas­se la néces­sité est celle d’un impératif de survie et de repro­duc­tion du groupe ou de la société, pour la taille de la pierre la néces­sité est celle de la survie et de la repro­duc­tion d’un ordre social.

  5. Bon­jour, Votre expli­ca­tion me paraît con­va­in­cante ; elle n’est pas éloignée de celle que je défendais dans cet arti­cle : https://shs.cairn.info/revue-le-philosophoire-2025–1‑page-139?lang=fr&tab=resume
    Cepen­dant, je n’ar­rive pas à vous suiv­re sur la dis­pari­tion des gen­res. Ce qui dis­paraît c’est la cor­réla­tion entre divi­sion sex­uelle et divi­sion du tra­vail, mais non la dif­férence des sex­es en tant que telle, ni par con­séquent la dif­férence des gen­res (le “genre” venant se gref­fer cul­turelle­ment sur le sexe biologique). Bien à vous. LF

    1. Il va de soi que le sexe « en tant que tel », c’est-à-dire le sexe en tant que réal­ité biologique, ne dis­paraî­tra pas avec la divi­sion sex­uée des tâch­es ! Mais si le sexe ne four­nit plus la base ni d’une divi­sion des tâch­es, ni d’au­cune dif­férence dans la vie sociale, c’est bel et bien le genre qui dis­paraît. Une société dans laque­lle hommes et femmes ne seront plus, ni ne droit ni de fait, can­ton­nés à cer­taines activ­ités ou droits spé­ci­fiques, est une société sans genre — et même s’il reste encore du chemin, nous avons tout de même avancé dans cette voie de manière spec­tac­u­laire.

    2. Je trou­ve, au con­traire, que la divi­sion sex­uelle du tra­vail résiste plutôt bien. Ce qui est spec­tac­u­laire, c’est surtout la pro­gres­sion des dis­cours qui promeu­vent « l’égalité » (qui est, comme vous le pointez très juste­ment, plutôt une pro­mo­tion de la dis­pari­tion des roles de genre). Mais ces dis­cours restent lim­ités dans leurs effets, en tout cas dans le domaine pro­fes­sion­nel.

      De fait, même si les dernières bar­rières juridiques qui empêchaient les femmes d’accéder à cer­taines pro­fes­sions ont sauté il y a plus de 60 ans, les branch­es pro­fes­sion­nelles vrai­ment mixtes (40–60 % de chaque sexe) représen­tent à peine 20% des salarié-es (je cite de mémoire les sta­tis­tiques de la Dares). Donc l’immense majorité des tra­vailleurs con­tin­ue d’ex­ercer dans des pro­fes­sions très majori­taire­ment mas­cu­lines ou féminines. La dis­pari­tion des inter­dits n’a donc pas fait dis­paraître la divi­sion sex­uelle du tra­vail.

      Mieux encore, cette divi­sion sex­uelle du tra­vail mod­erne con­tin­ue à repro­duire le partage des chas­seurs-cueilleurs :
      Hommes : pro­duc­tion matérielle (BTP, indus­trie, trans­port, énergie, agri­cul­ture), pro­tec­tion et usage de la force (armée, police, pom­piers, sécu­rité) et main­te­nance tech­nique (mécanique, infor­ma­tique indus­trielle…)
      Femmes : soin aux per­son­nes, petite enfance et édu­ca­tion, entre­tien domes­tique et net­toy­age

      Il y a quelques rares métiers qui se sont pro­fondé­ment fémin­isés, mais ils respectent ce partage des tach­es (ain­si du méti­er de médecin qui est aujourd’hui majori­taire­ment féminin).

      Par ailleurs, on note que les pays con­sid­érés comme les plus en avance sur cette pro­mo­tion de « l’égalité » (pays nordiques, Europe de l’ouest) n’arrivent pas à attir­er plus femmes en sci­ences par ex, mal­gré des bud­gets con­sacrés à la lutte con­tre les « préjugés ».

    3. Je pense que VB a rai­son, mais j’a­jouterais que la dis­pari­tion du genre dont par­le Christophe Dar­mangeat repose sur une focale socio-économique. Or les rela­tions entre mem­bres d’une même société ne se réduit pas à cela : on peut penser par exem­ple aux rap­ports de séduc­tion. Le genre ne dis­paraî­tra pas tant que des femmes essaieront de séduire des hommes en mis­ant sur leur féminité et les hommes de séduire les femmes en jouant sur leur mas­culin­ité. A moins de sac­ri­fi­er à une mode qui min­imise ces dif­férences au nom d’une con­cep­tion de l’é­gal­ité dis­cutable (qui con­fond égal­ité formelle et égal­ité réelle, voire égal­ité et iden­tité), je ne vois pas com­ment es gen­res dis­paraî­traient. La remar­que de VB souligne une sorte de pla­fond de verre qui indi­querait soit un obsta­cle social soit une bar­rière naturelle (laque­lle ne pour­rait être envis­agée qu’au prix d’un sui­cide pro­fes­sion­nel). Il est loin le temps où des fémin­istes améri­caines récla­maient une spé­ci­ficité naturelle s’ex­p­ri­mant dans la morale (le care, le rejet des dilemmes de Kohlberg) ou la vie famil­iale (reven­di­ca­tion en faveur d’un tra­vail à la mai­son rémunéré, jusque là “volé” par le cap­i­tal­isme). Je ne fais que met­tre ces ques­tions sur la table, sans aucune option per­son­nelle à défendre. LF

    4. C’est peut-être là où il faudrait s’en­ten­dre sur ce qu’on appelle le genre, parce que j’ai bien l’im­pres­sion qu’on peut facile­ment tomber dans le dia­logue de sourds. Définir le genre comme ce qui vient de la société, sous forme juridique ou de sim­ples pres­sions informelles, est une chose (appelons cela « genre social », même si c’est peut-être une tau­tolo­gie) ; ou bien, on peut définir le genre comme des com­porte­ments sex­ués dif­férents (le « genre biologique », même si j’au­rais ten­dance à penser que c’est un oxy­more).
      Quoi qu’il en soit, de deux choses l’une. Soit il n’y a pas de « genre biologique » ; les hommes et les femmes n’ont pas d’ap­pé­tences dif­férentes, et dans ce cas la fin du genre social sig­ni­fie la fin du genre tout court, dont celle de la divi­sion sex­uée des tâch­es. Avec la fin des pre­scrip­tions juridiques et des pres­sions de fait, hommes et femmes se livrent indif­férem­ment à toutes les occu­pa­tions. Soit le « genre biologique » existe, et la fin des pres­sions sociales laisse appa­raître une sit­u­a­tion où le genre per­dure à par­tir d’in­di­vidus libres. Ce main­tien, voire ce ren­force­ment des choix gen­rés, dans les pays par ailleurs les plus éman­cipés est con­nu sous le nom de « para­doxe norvégien ». Les uns y voient la preuve de l’ex­is­tence du « genre biologique », d’autres celle que la dom­i­na­tion mas­cu­line peut être plus sournoise que ce qu’elle paraît. Per­son­nelle­ment je n’ai aucun avis là-dessus ; je me con­tente de soulign­er qu’une société qui vise à la fin du « genre social » (et qui, dans une large mesure, s’est rap­prochée de cette fin) est déjà quelque chose d’ex­cep­tion­nel dans l’his­toire des sociétés humaines.

    5. Le con­cept de genre est un sacré foutoir – même si l’on met de coté les accep­tions récentes du mot comme « iden­tité socio-sex­uelle » porté par les mou­ve­ments trans, ou en rem­place­ment du mot « sexe » dans cer­tains médias général­istes.

      Dans les 1eres util­i­sa­tions du mot, l’idée était dis­tinguer le sexe – biologique – du genre – à la fois social et cul­turel. Mais d’une part, c’était déjà un pré­sup­posé assez fort de con­sid­ér­er que l’on pou­vait aisé­ment dis­tinguer l’un de l’autre ; d’autre part, il n’existe pas de méth­ode sim­ple per­me­t­tant d’isoler pro­pre­ment causale­ment biologique /​social /​cul­turel (d’ailleurs, avant de lire Lahire, je n’avais moi-même jamais lu de déf­i­ni­tion claire du social par rap­port au cul­turel).

      En tout cas, en soci­olo­gie du genre d’où je viens, je peux témoign­er que dire « c’est une con­struc­tion sociale » est beau­coup plus sou­vent affir­mé comme pos­ture de départ que comme résul­tat de recherche suite à un tra­vail de déf­i­ni­tion rigoureux.

      Mais très vite (dès les années 1970), des chercheuses fémin­istes comme Chris­tine Dephy vont dire que le genre n’est pas une sim­ple con­struc­tion sociale qui s’ajoute au sexe biologique, mais que le genre préex­iste au sexe, et que donc finale­ment tout est con­struc­tion sociale. Del­phy l’a dit tex­to en inter­view : « Ma théorie, que je partage avec d’autres, est que l’ensemble de ce que sont et de ce que font les femmes et les hommes, et qui paraît spé­ci­fique à chaque sexe, est en fait entière­ment social. »

      Si tout est social, on a déjà du mal à com­pren­dre l’intérêt de dis­tinguer le sexe du genre. Mais ça va se com­pli­quer encore les décen­nies suiv­antes avec des gens comme Judith But­ler qui nous dis­ent que finale­ment, le genre est moins une con­struc­tion qu’une « per­for­mance », une sorte de théâtre quo­ti­di­en où cha­cun se con­forme chaque à l’image idéal­isée qu’il a d’un homme ou d’une femme. Et qu’on est donc libre de sub­ver­tir la machine en s’inventant des gen­res dif­férents. (Je car­i­ca­ture un peu, mais glob­ale­ment c’est l’idée.)

      De fait aujourd’hui, et sous l’influence des mou­ve­ments « queer » puis trans, on par­le sou­vent des gen­res au pluriel dans les mou­ve­ments fémin­istes et LGBT+.

      Alors bien sur on peut dis­tinguer usage du mot dans les mou­ve­ments mil­i­tants et dans le cadre uni­ver­si­taire. Mais plus les années passent, et moins j’utilise ce mot car il apporte plus de con­fu­sion que de clarté. Et cet échange en est encore un exem­ple.

      A l’inverse, la « divi­sion sex­uelle du tra­vail » me parait être un objet d’études à peu près bien délim­ité. Et j’observe que mal­gré les dis­cours – excep­tion­nels au regard his­torique – de la néces­sité de met­tre fin à celle-ci, et la lev­ée des inter­dits juridiques et règle­men­taires qui ont suiv­is au 21e siè­cle dans tous les pays occi­den­taux et même ailleurs, la réal­ité de cette divi­sion sex­uelle du tra­vail con­tin­ue à exis­ter.

      1. Il serait intéres­sant de voir ce que la psy­ch­analyse a à dire à pro­pos de la per­pé­tu­a­tion de l’im­prég­na­tion des sujets par les mod­èles gen­rés dans des sociétés où les con­di­tions matérielles et sociales évolu­ent au point d’au­toris­er l’hy­pothèse d’une “dis­pari­tion du genre”. Notam­ment sur les con­struc­tions “idéologiques” (“imag­i­naires et sym­bol­iques” ) qui prési­dent à cette repro­duc­tion. C’est une entrée qui per­me­t­trait de lever le risque de “l’idéal­isme” auquel Tes­tart aurait suc­com­bé.
        L’ap­proche struc­turale de Lacan offrait un cadre théorique plutôt cohérent, tout en ren­voy­ant le biol­o­gisme aux oubli­ettes, mais elle prête aus­si le flanc au soupçon d’une sorte de “méta-essen­tial­isme”, et il y a d’ailleurs encore pas mal de psy­ch­an­a­lystes qui se mon­trent assez “con­ser­va­teurs” et “nor­mat­ifs” sur la ques­tion. Glob­ale­ment, la com­mu­nauté ana­ly­tique française ne sem­ble pas à la pointe con­cer­nant ces enjeux.
        Ain­si, récipro­que­ment, la psy­ch­analyse est con­viée par les gen­der stud­ies et le mou­ve­ment queer à rebat­tre ses cartes sur la ques­tion de la “divi­sion sex­uelle du désir” et des ques­tions d’i­den­tité.
        Judith But­ler , je crois, réflé­chit dans cet entre-deux et s’ef­force de crois­er le champ psy­ch­an­a­ly­tique et celui des sci­ences sociales.

          1. Ça a le mérite d’être clair ! Je passerai donc mon chemin et vous lais­serai à votre clô­ture épisté­mologique, avec toute la vio­lence qui lui sied. Bien le bon­soir !

  6. LIMITES DE L’HYPOTHESE NIKOLSKI-PICHOFF. Si l’on se restreint aux activ­ités repris­es par Christophe dans ses deux tableaux issus de ‘l’Ethnographic Atlas’ lors de sa con­férence, l’argument de la préser­va­tion du risque (Vera-Nico­las) fonc­tionne bien pour la chas­se au gros et petit gibier, la grande faune aqua­tique et la col­lecte du miel, mais pas pour la taille des pier­res, ni la poterie au tour, ni la petite faune ter­restre au piège, ni la col­lecte et le portage d’eau (beau­coup de points d’eau sont dan­gereux : ser­pents, croc­o­diles…), ni même l’utilisation de l’arc qui est pour­tant bien moins dan­gereux que la lance-propulseur où il faut être beau­coup plus proche du gibier. Et si l’on élar­gi les exem­ples à d’autres activ­ités de cet ‘Ethno­graph­ic Atlas’, ou aux nom­breux exem­ples cités par Tes­tart dans son ouvrage ‘L’Amazone et la cuisinière’ (trop long à citer dans l’espace de ce blog), l’on aperçoit immé­di­ate­ment que l’hypothèse Vera-Nico­las ne colle que pour cer­taines activ­ités, pas du tout pour beau­coup d’autres. Il faut donc élargir l’éventail des causal­ités en avançant une expli­ca­tion à la Bruno G‑B. Ain­si, pour en dire très rapi­de­ment quelques mots, et si je me lim­ite à ce type d’exemples mobil­isés par Tes­tart (mais il cite beau­coup d’autres cas d’activités), ce dernier évoque de nom­breux exem­ples où les femmes étaient large­ment pré­dom­i­nantes même par­fois dans des activ­ités dan­gereuses pour elles, et qui, lorsque ces activ­ités se sont val­orisées, sont dev­enues plus tech­niques, les femmes en ont été exclues et les hommes s’en sont acca­parés. L’hypothèse Vera-Nico­las ne peut expli­quer ces inver­sions. Encore une fois, il faut lire et sérieuse­ment dis­cuter Tes­tart (et pas l’écarter d’un revers de main) comme je le sig­nalais déjà con­cer­nant l’application du sché­ma dar­winien à l’évolution sociale. A mon sens, l’hypothèse (forte) de Véra-Nico­las n’est pas exclu­sive, il faut la mari­er en une syn­thèse supérieure avec d’autres mécan­ismes et expli­ca­tions avancés par d’autres auteurs (dont Tes­tart).

    1. Hel­lo Mar­cel­lo
      Je ne répondrai pas à la place de VN et NP, mais sim­ple­ment pour ma pomme.
      Je crois qu’il ne faut pas se tromper de dis­cus­sion : per­son­ne ne nie qu’il existe des dimen­sions sym­bol­iques dans la divi­sion sex­uée des tâch­es, et que Tes­tart a grande­ment con­tribué à les éclair­er. Mais le prob­lème est de savoir la DST s’ex­plique entière­ment par ces dimen­sions sym­bol­iques, ou si celles-ci n’ont pu se déploy­er que dans un cadre fort matériel qui en dic­tait la con­for­ma­tion générale. Or Tes­tart ne voulait pas enten­dre par­ler d’une telle idée, et il reje­tait avec force (pour ne pas dire avec vio­lence) tout ce qui pou­vait sug­gér­er que la DST soit, fut-ce par­tielle­ment, « fondée en nature ». Donc, c’est dans cette per­spec­tive que s’in­scrit la propo­si­tion de VN et NP, qui vient com­pléter celle de Judith Brown ; cela n’in­valide pas le sym­bol­isme mis au jour par Tes­tart, mais cela rel­a­tivise sa place.
      Quant aux sociétés où les femmes effectuent des tâch­es vrai­ment risquées, le seul exem­ple qui me vient est celui des Yaghan où les femmes pagayaient dans la chas­se aux mam­mifères marins — prob­a­ble­ment parce que cette activ­ité néces­si­tait de mobilis­er tout le monde. Mais peut-être as-tu d’autres cas en tête ?…

    2. Avatar de Inconnu
      Bruno Guillaud-Bataille

      Bon­jour à tous, Je pro­longe le com­men­taire de Mar­cel­lo. Il me sem­ble que l’un des angles morts de la recherche anthro­pologique à ce sujet réside dans la dif­fi­culté à artic­uler la mise à jour et l’analyse des ten­dances dans le temps long, qui ren­voie à un appareil­lage épisté­mologique du type “sci­ence de l’évo­lu­tion”, la sélec­tion his­torique se super­posant pro­gres­sive­ment à la sélec­tion naturelle, et l’analyse des pra­tiques sociales “à hau­teur de vie humaine”, pour lesquelles il n’est pas pos­si­ble de sim­ple­ment les réduire au sim­ple déroulé de lois d’airin, comme si les humains n’avaient jamais d’autres choix que de faire ce qu’ils font. Je partage pleine­ment la préoc­cu­pa­tion des nom­breux chercheurs et penseurs notam­ment inscrits dans le sil­lage de Bernard Lahire et de sa volon­té de pro­mou­voir une “sci­ence sociale du vivant”, notam­ment en réac­tion aux dérives idéal­istes et con­struc­tivistes des sci­ences humaines de ces dernières décen­nies, qui con­siste à en revenir aux faits, à des approches com­par­a­tives (inter et intra espèces, à la quête d’in­vari­ants ou de ten­dances — ce qui n’est pas tout à fait pareil d’ailleurs), mais cette approche nous laisse toute­fois trop sou­vent au milieu du gué, en ce sens qu’elle ne pense pas le phénomène “d’émer­gence”, c’est à dire ces moments où un sys­tème plus ou moins pro­gres­sive­ment ou bru­tale­ment bas­cule d’un régime de lois à un autre régime de lois. Pour­tant ce sont bien des sci­en­tifiques qui aujour­d’hui nous appren­nent que même les lois de la physique que nous con­nais­sons (les dif­férents types de “force”) ont une his­toire, ont évolué, si on remonte aux orig­ines de l’u­nivers (cf. “L’o­rig­ine du temps — La dernière théorie de Stephen Hawk­ing” de Thomas Her­tog — Ed. Odile Jacob). Ce sont bien des recherch­es sci­en­tifiques en biolo­gie qui con­duisent à pro­mou­voir le con­cept de dis­po­si­tions “exap­ta­tives” pour expli­quer les capac­ités du vivant à pro­duire de nou­velles répons­es à ses prob­lèmes de survie (cf. les travaux de Stephen Jay Gould, j’ai notam­ment lu “Le renard et le héris­son — pour réc­on­cili­er la sci­ence et les human­ités” où pour exprimer son scep­ti­cisme vis à vis de cer­taines ten­dances réduc­tion­nistes il met en avant les notions de con­tin­gence et d’émer­gence).

    3. Avatar de Inconnu
      Bruno Guillaud-Bataille

      Alors quelles sont ces nou­velles forces qui feraient alors irrup­tion dans la grande arène de l’évo­lu­tion et viendraient intér­fér­er avec les lois tou­jours actives par ailleurs que nous appren­nent les sci­ences physiques et les sci­ences de la vie ? Qu’est-ce qui a notam­ment émergé dans toutes les sociétés humaines sans excep­tion aucune, et dont on trou­ve les ancrages dans le monde vivant pré-humain ? Mon hypothèse est que ce fait qui émerge est le proces­sus insti­tu­tion­nel lui-même — que nous avons pour­tant sans cesse sous les yeux si j’ose dire -. Il émerge d’abord comme réponse évo­lu­tive aux prob­lèmes de survie ren­con­trés par les espèces vivantes à la fois sociales et très indi­viduées, prob­lèmes sin­guliers en ceci que la sélec­tion se joue néces­saire­ment aux deux niveaux, celui de l’in­di­vidu et celui du groupe. Plus les indi­vidus sont indi­vidués, dis­posant de fac­ultés “exap­ta­tives”, réflex­ives, motri­ces (et avec l’ho­min­i­sa­tion, “le geste et la parole”, notre espèce n’a cessé de pro­gress­er dans ce sens), et plus la prise en compte des impérat­ifs de survie et de repro­duc­tion à l’échelle du groupe devient prob­lé­ma­tique. Le fait (proto)institutionnel puis insti­ti­tion­nel est la réponse évo­lu­tive à cette dif­fi­culté en ceci qu’il per­met d’a­gir en même temps sur la struc­ture sociale req­uise (l’in­di­vidu isolé étant rad­i­cale­ment vul­nérable et inca­pable de sur­vivre durable­ment) et sur la pro­duc­tion des indi­vidus (social­i­sa­tion) à même de s’in­scrire dans cette struc­ture sociale. Il se traduit par un triple mou­ve­ment de dif­féren­ci­a­tion, de hiérar­chi­sa­tion et de cod­i­fi­ca­tion des posi­tions sociales qui con­stituent cette struc­ture. Dans le jeu social ain­si ouvert deux mou­ve­ments for­ment ain­si un cou­ple de forces : 1. un “agir insti­tu­ant” qui résulte de toutes les attentes et de tous les appétits des mem­bres d’un groupe, qui s’y expri­ment, le tra­versent, le met sous ten­sion, le “tra­vail­lent”, s’y polarisent, ce mou­ve­ment foi­son­nant appelle de fait l’émer­gence de posi­tions sociales à par­tir desquels organ­is­er ce tra­vail. 2. Cer­tains indi­vidus vont pou­voir-devoir se saisir de ces posi­tions, et par la “mise au tra­vail des autres” (à ce stade peu importe que cette mise au tra­vail soit con­sen­tie ou pas — mais évidem­ment la ques­tion se pose dans une per­spec­tive éthique et poli­tique) pro­duire une nou­velle force dans l’arène sélec­tive, un “insti­tué agis­sant”, une nou­velle force qui n’est plus alors seule­ment naturelle, mais qui devient pleine­ment his­torique. Il s’en­suit dans ce sché­ma que les legs matériel et idéel peu à peu cumulés (con­nais­sances, tech­niques, amé­nage­ments, croy­ances, etc.) devi­en­nent à la fois des leviers et des enjeux des rap­ports soci­aux. Une telle approche, me sem­ble-t-il, per­met pleine­ment d’é­clair­er la ques­tion des lim­ites de l’hy­pothèse “ges­tion du risque” quand il s’ag­it de ren­dre compte de la divi­sion sex­uée du tra­vail selon telles ou telles activ­ités.

    4. Depuis ses pre­miers écrits, Tes­tart a tou­jours recher­ché des caus­es matérielles à l’évolution des sociétés. Même Lahire note dans sa recen­sion de l’ouvrage posthume (« Principes de soci­olo­gie générale ») que sub­siste chez Tes­tart un vieux fond de raison­nements marx­istes. Christophe se trompe totale­ment dans sa réponse ci-dessus lorsqu’il car­ac­térise l’explication de Tes­tart d’idéaliste, et ce pour deux bonnes raisons. LA PREMIERE : certes, ce dernier com­mence par dire que la DST s’explique par des croy­ances (p.132), mais il pose ensuite plusieurs fois la ques­tion « Pourquoi ? » … et, après dis­cus­sion, sa réponse est fondée sur une néces­sité très matérielle : « la pro­hi­bi­tion de l’inceste et de l’exogamie » (p.140), fait général dans les sociétés de chas­se et de cueil­lette (CC) [expliqué aux pages 141 à 144]. Les idées ne tombent donc pas du ciel chez Tes­tart comme Christophe l’affirme dans sa Con­férence et son bil­let sur « L’Amazone et la cuisinière ». Au lieu de répéter cette cri­tique, Vera et Nico­las auraient dû lire, dis­cuter et citer cet ouvrage dans leur bib­li­ogra­phie car cette expli­ca­tion va dans leur sens puisqu’elle est fondée en nature et est même dar­wini­enne ! En effet, un petit groupe de CC se repro­duira mieux via l’exogamie que ris­quer de dégénér­er en accep­tant l’endogamie. L’avantage est que Tes­tart explique ain­si tous les cas de vari­a­tion de DST dans les activ­ités (c’est l’objet de son bouquin), alors que l’hypothèse de VN et NP n’explique que cer­taines activ­ités (cf. mon post précé­dent). LA SECONDE est que Tes­tart prend ses pré­cau­tions : même s’il pense que les croy­ances fondées sur l’inceste et l’exogamie jouent un rôle pre­mier, les caus­es de la DST sont mul­ti­ples insiste-t-il : « A trop résumer, on risque d’être mal com­pris et de devoir essuy­er une salve nour­rie de cri­tiques malveil­lantes. La rai­son en est que les faits soci­aux, ain­si que toute réal­ité, dépen­dent d’une MULTITUDE DE FACTEURS qu’il n’est pas tou­jours facile d’isoler les uns des autres. […] je l’ai mon­tré à plusieurs repris­es, la répar­ti­tion des tâch­es entre les hommes et les femmes résul­tait égale­ment d’AUTRES FACTEURS [que les croy­ances], de l’environnement naturel, de l’allure générale de l’économie et du poids relatif de ses dif­férents secteurs, d’un cer­tain équili­bre entre le poids des charges des deux gen­res, de la sub­or­di­na­tion générale des femmes [c’est idéal­iste çà ?]. A laiss­er de côté tous ces aspects pour me con­cen­tr­er sur celui que je tiens pour prin­ci­pal, je sais donc ce que je risque [être traité d’idéaliste] » (p.132–133).

    5. Pour com­mencer, je dois pré­cis­er que je n’ai pas accès aux textes de Tes­tart dont il est ques­tion ici — je m’y réfère donc de mémoire, au risque de dire des bêtis­es (sup­plé­men­taires ?).
      En ce qui con­cerne le matéri­al­isme de Tes­tart, ce n’est pas lui faire injure que de dire qu’il était à géométrie par­fois vari­able. En l’oc­cur­rence, je ne vois pas com­ment on peut sérieuse­ment défendre l’idée que l’idéolo­gie du sang se rap­porte à l’ex­ogamie. Je crois me sou­venir que Tes­tart avait avancé l’ar­gu­ment d’une simil­i­tude entre les deux, puisqu’à chaque fois, il s’agis­sait de ne pas rap­procher « le même avec le même ». Mais cette con­nex­ion est au mieux pure­ment formelle, au pire totale­ment tirée par les cheveux. Et la meilleure preuve est que les ani­maux non humains (que Tes­tart n’é­tu­di­ait absol­u­ment pas, soit dit en pas­sant) sont nom­breux à pra­ti­quer l’évite­ment de l’inces­te, sans pour autant con­naître la divi­sion sex­uée du tra­vail.
      Au demeu­rant, il est un peu sur­prenant que cette dis­cus­sion n’ar­rive que main­tenant, alors que c’est une cri­tique que j’ai émise il y a près de 20 ans, dans mon pre­mier man­u­scrit, et qui avait été reçue par l’in­téressé d’une manière que Mar­cel­lo con­nait mieux que per­son­ne. Tes­tart lui-même, d’ailleurs, insis­tait vigoureuse­ment pour récuser toute pos­si­ble racine matérielle à la divi­sion sex­uée du tra­vail. En plus des pre­mières pages de l’Es­sai…, entière­ment con­sacrées à réfuter toute incom­pat­i­bil­ité entre la mater­nité et la grande chas­se, Mar­cel­lo pour­ra se référ­er à un enreg­istrement dans lequel Tes­tart s’ex­prime de manière vir­u­lente (euphémisme) con­tre l’idée que la divi­sion sex­uée des tâch­es pour­rait, selon ses mots, être « fondée en nature ».
      Donc, je main­tiens que la « théorie du sang » souf­fre d’un idéal­isme borgne, quand bien même son auteur ne souhaitait pas se l’avouer.

  7. DEUX QUESTIONS A CHRISTOPHE
    1- Dans son excel­lent ouvrage sur le « Com­mu­nisme prim­i­tif n’est plus ce qu’il était », l’on apprend moultes détails sur la dom­i­na­tion mas­cu­line, au point que les femmes se font mécham­ment rosées, reçoivent des coups de mas­sues sur leurs crânes, voire peu­vent décéder de ces traite­ments vio­lents. Bref, l’homme avait la main lourde et même très lourde. Aujourd’hui, séduit par la thèse de Véra et Nico­las sur la DST, il intè­gre cer­tains de leurs raison­nements. En gros, pour max­imiser la garantie d’une repro­duc­tion du groupe, il fal­lait écarter les femmes des gros risques. Pas de souci jusque-là … mais dans son excel­lente con­férence au Col­lège de France, j’ai été sur­pris par une for­mu­la­tion alam­biquée, voire con­tra­dic­toire, qui engen­dre des étin­celles (voire un bug) entre ce fait incon­testable d’une vio­lence lourde sur les femmes et la thèse de VN et NP
    Voici les ter­mes de Christophe : « En quoi la manière dont les sociétés ont répar­ti le tra­vail entre hommes et femmes a pesé sur les rap­ports de genre ? ». Ques­tion à laque­lle il répond : « Partout, avec cette DST, seuls les hommes dis­posent des moyens matériels de la vio­lence monop­o­lisent les armes […], partout les hommes ont une sphère inex­pugnable de pou­voir vis-à-vis des femmes qui ont eu ten­dance à devenir les objets et enjeux des straté­gies mas­cu­lines ». Ici, rien de neuf par rap­port au « Com­mu­nisme prim­i­tif… ». Cepen­dant, inspiré par la thèse de VN et NP, il rajoute immé­di­ate­ment après : « C’était ces êtres faibles qui devaient être pro­tégés et avec une pro­tec­tion par­fois un peu lourde, un peu pénible ». Ah bon ? En quoi don­ner des coups de mas­sue sur le crâne des femmes pour leur admin­istr­er une bonne cor­rec­tion cor­re­spondrait à « des êtres faibles qui devaient être pro­tégés » ? Ma ques­tion est donc la suiv­ante : vis­i­ble­ment, le rac­cord qu’il fait entre une dom­i­na­tion mas­cu­line très lourde et sou­vent très vio­lente, est com­pat­i­ble, ou peut être asso­ciée avec l’idée de VN et NP que les femmes doivent être préservée, « êtres faibles devant être pro­tégées » ?
    2- Plus loin dans sa con­férence, Christophe réaf­firme que « le mono­pole des armes par les mâles chez les humains est donc intime­ment lié à la ten­dance à la dom­i­na­tion sur les femmes ». Ma sec­onde ques­tion est la suiv­ante : a‑t-il, quelque part, dis­cuté de l’argumentation de Tes­tart sur ce sujet : « L’idée a été avancée que les inter­dits sur les armes, en faisant que les hommes aient le mono­pole de la vio­lence, sont à la source de la dom­i­na­tion mas­cu­line. Je pense pareille thèse insouten­able. [suit sa démon­stra­tion aux p.137–138 de son ouvrage « L’amazone et la cuisinière »] ». Et Tes­tart de con­clure : « Croire qu’un ensem­ble aus­si vaste et durable ait pu être inven­té seule­ment pour assur­er la dom­i­na­tion mas­cu­line relève de la plus naïve des soci­olo­gies ».

    1. Je com­mencerai par la sec­onde ques­tion. Bien que mon nom n’ait pas été men­tion­né sous la plume de Tes­tart, j’ai tou­jours pen­sé que le trait me visait. À mes yeux, il rate sa cible : je n’ai jamais écrit nulle part – surtout à l’époque – que la divi­sion sex­uée des tâch­es avait eu comme objec­tif de per­me­t­tre d’in­stau­r­er la dom­i­na­tion mas­cu­line. Mon hypothèse était celle que j’ai évo­quée durant la con­férence : que la divi­sion sex­uée des tâch­es ait été instau­rée en rai­son de con­traintes pra­tiques (liées à la mater­nité) et qu’elle ait eu pour résul­tat de pro­duire la dom­i­na­tion mas­cu­line, ce qui est tout dif­férent. J’ai depuis admis une autre hypothèse que je reje­tais alors, à savoir que la divi­sion sex­uée des tâch­es ait été instau­rée sur la base d’une dom­i­na­tion mas­cu­line préex­is­tante. Mais cela n’im­plique pas non plus l’in­ten­tion­nal­ité que me prête Tes­tart et qu’il réfute à bon compte.
      Con­cer­nant la pre­mière ques­tion, elle est tout à fait per­ti­nente : il y a là une forme de para­doxe, qui s’a­joute à celui que j’avais moi-même relevé (cf. https://www.lahuttedesclasses.net/2026/05/sur-la-division-sexuee-du-travail-une.html) – ou le com­plète. Com­ment une cou­tume née du besoin de pro­téger les femmes du risque aurait-elle pu con­duire à les expos­er à un risque ? Je pressens que le para­doxe se résout à con­di­tion de pren­dre en compte deux élé­ments. Le pre­mier est que les sociétés agis­sent rarement de manière entière­ment rationnelle, et que les sit­u­a­tions où la solu­tion engen­dre un prob­lème du type de celui qu’elle est cen­sée régler sont moins rares qu’on pour­rait le croire. Le sec­ond point est qu’il suf­fit peut-être d’ad­met­tre que si la dom­i­na­tion mas­cu­line a fait des vic­times féminines (et qu’elle en a fait beau­coup), elle en a tout de même fait glob­ale­ment moins que ce qu’au­rait pro­duit un partage équitable des tâch­es risquées. Autrement dit, dans les sociétés de chas­seurs-cueilleurs, la dom­i­na­tion mas­cu­line, fruit de la néces­sité de réduire les risques pour les femmes, engen­dre néan­moins pour elles des risques d’une autre nature. Mais tant que de ce point de vue, le remède n’est pas pire que le mal, cette con­fig­u­ra­tion reste glob­ale­ment avan­tageuse pour la société (voire, la seule pos­si­ble).

  8. Bon­jour Christophe, mer­ci pour cet exposé. Je me demande si ce sont les auteurs/​trices des arti­cles qui ont fait en sorte que les médias fassent le buzz, ou bien si les médias ont fait ça tout seul ? L’ef­fet boule de neige, reprise d’un média à un autre est facile à com­pren­dre, mais au départ ?

    1. Je n’ai pas de lumières par­ti­c­ulières sur ce point. Mon sen­ti­ment est que les médias scru­tent l’ac­tu­al­ité sci­en­tifique, et qu’ils se jet­tent tout seuls comme des grands sur les études qui leur parais­sent « croustil­lantes ». Après, il se trou­ve qu’en l’oc­cur­rence Ran­dall Haas, pour ne par­ler que de lui, s’est com­plaisam­ment prêté au jeu, insis­tant sur le car­ac­tère pré­ten­du­ment révo­lu­tion­naire de sa pub­li­ca­tion et ali­men­tant ain­si la machine à buzz.

  9. Avatar de Inconnu
    Sylvain Lejeune

    Bon­jour, j’ai trou­vé cette inter­ven­tion au Col­lège de France très stim­u­lante, ce qui m’a fait me pos­er pleins de ques­tions et je suis ravi de décou­vrir se blog pour les pos­er. Je ne suis pas un spé­cial­iste, toutes mes excus­es si je dis des énor­mités.
    Sur la ques­tion de l’om­niprésence de cer­taines dis­tinc­tions de genre dans le tra­vail, non ou moins liées à des réal­ités matérielles il y a il des études qui déter­mi­nent si cer­taines régions du monde son plus rich­es en “excep­tions” ou en sché­mas dif­férents ? Je pose cette ques­tion pour l’Afrique notam­ment. De par son His­toire humaine plus longue, il ne me sem­blerait pas étrange d’y trou­ver de plus grande dif­férences cul­turelle, tout comme on y trou­ve plus de diver­sité géné­tique. J’ai un vague sou­venir par exem­ple de sociétés d’Afrique de l’ouest qui divisent cer­tains métiers comme la forge ou la van­ner­ie non par genre mais par caste.
    Sub­sidi­aire­ment, la pos­si­bil­ité que les divi­sions les plus com­munes soient une sorte de dépen­dance tem­porelle aux pra­tiques tech­no-cul­turelles qui étaient celles du groupe réser­voir du Lev­ant, celui qui est con­sid­éré comme étant à l’o­rig­ine de la dernière sor­tie défini­tive d’Afrique est elle étudiée ?
    D’ailleurs, sur la ques­tion de la per­ma­nence de mar­ques osseuse issues de la chas­se au gros gibier sur les pop­u­la­tions mâles du paléo sup, il y a aus­si matière à se pos­er cette ques­tion de répar­ti­tion géo­graphique voire tem­porelle.
    Et même, quand on y pense on peut aus­si se deman­der si les pre­miers agricul­teurs du lev­ant ne sont pas égale­ment des héri­tiers cul­turels de ces mêmes pop­u­la­tions qui con­stru­isent l’assem­blage tech­no-cul­turel de l’a­gri­cul­ture à par­tir de ce même fond ancien. Du coup il existe peut être des dévi­a­tions plus impor­tantes ou plus nom­breuses des sché­mas clas­siques du “patri­ar­cat” dans des régions où le développe­ment de l’a­gri­cul­ture s’est fait sans cette nou­velle dose de cul­ture lev­an­tine et où la trans­for­ma­tion des société pour inté­gr­er l’a­gri­cul­ture per­me­t­tait (ou demandaient) plus d’expérimentations. J’ai l’im­pres­sion que le sud de la Chine par exem­ple, espace de domes­ti­ca­tion du riz, est plutôt riche en sociétés qui pro­posent des régimes plutôt orig­in­aux et diver­si­fiés même quand ils sont patri­ar­caux, de pos­ses­sion de la terre, de mariage ou de répar­ti­tion des rôles de genre, je pense aux dif­férentes cul­tures Miao ou aux Mosuo par exem­ple, qui vivent dans ces régions.

    1. En deux mots : vos ques­tions sont légitimes, mais pour la plu­part d’en­tre elles, les don­nées font défaut pour y répon­dre. Les squelettes paléolithiques en bon état sont beau­coup trop rares pour percevoir des dif­férences régionales, par exem­ples. Après, pour des sociétés tech­nique­ment plus avancées, on a effec­tive­ment cer­taines con­fig­u­ra­tions plus par­ti­c­ulières : l’a­gri­cul­ture à la main pra­tiquée en Asie exclut moins les femmes de la pro­duc­tion que l’a­gri­cul­ture à l’araire /​char­rue, et une cor­réla­tion se des­sine sur l’in­féri­or­i­sa­tion des femmes. Encore une fois, tout dépend de la ques­tion posée ; ma con­férence por­tait sur les grandes ten­dances (les général­ités) des sociétés humaines.

  10. Por­teuses d’eau. Là les philosophes peu­vent nous servir à quelque chose (Bachelard, Gilbert Durand, Eli­ade). Dans de très nom­breuses sociétés l’eau est l’élé­ment féminin, le feu l’élé­ment mas­culin. Il faudrait sans doute les met­tre en rela­tions comme une de ces bina­rités struc­turantes dont les eth­no­logues par­lent aus­si. Le féminin : l’hu­mide, le mal­léable, le liq­uide. Le feu : ce qui durcit ou détru­it, mais surtout ce qui sert à faire des armes (pieu endur­ci, métal forgé). Cette sym­bol­ique n’est pas du tout nég­lige­able dans des sociétés où le magi­co-religieux gou­verne les représen­ta­tions. Sim­ple sug­ges­tion. LF

  11. Bon­jour,
    En fin de con­férence vous évo­quez les caus­es de l’ap­pari­tion de la notion d’é­gal­ité des gen­res.
    Je me pose la ques­tion sur le rôle de l’évo­lu­tion des sci­ences vers plus de ratio­nal­ité. En par­ti­c­uli­er, tout ce qu’on dis­ait “naturel” a été revis­ité, pour s’apercevoir que c’é­tait par­fois faux et qu’on obser­vait juste une con­struc­tion sociale.

  12. Mer­ci pour votre con­férence au col­lège de France sur les femmes préhis­toriques et la chas­se, très claire et mesurée pour une néo­phyte comme moi. Mais juste un tout petit détail. Il sem­blerait qu’il y ait un humour mas­culin ou féminin. Con­cer­nant la robe rose de l’af­fiche, ne trou­vez-vous pas qu’il s’ag­it plutôt d’une par­o­die, d’une blague, d’une car­i­ca­ture du rôle féminin. Même à la chas­se, elle reste fémi­nine ! Oui une allu­sion choisie au “Mar­tine à la mer” de 1955 !

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