La guerre en Australie aborigène : une étude de cas

Un homme Tiwi
Les con­flits armés qui ryth­maient l’ex­is­tence des sociétés aborigènes d’Aus­tralie, sur lesquels je suis inter­venu à plusieurs repris­es dans ce blog, soulèvent évidem­ment bien des ques­tions. Un pre­mier aspect, assez large­ment admis, est que leur niveau de létal­ité était sig­ni­fica­tive­ment supérieur sur ce con­ti­nent à ce qu’il était chez d’autres chas­seurs-cueilleurs. Mes pro­pres don­nées, qui ne réper­to­ri­ent que les con­flits à car­ac­tère col­lec­tif, sont très loin d’être suff­isantes pour établir des sta­tis­tiques. Mais, j’y reviendrai à la fin de ce bil­let, cer­tains eth­no­logues ont pro­posé de telles esti­ma­tions pour des pop­u­la­tions qu’ils avaient étudiées. Le sec­ond point, dis­tinct du précé­dent, con­cerne la forme des affron­te­ments, et en par­ti­c­uli­er l’ex­is­tence de con­flits à car­ac­tère col­lec­tif (ce qu’on pour­rait appel­er d’au­then­tiques guer­res, bien que je ne tienne pas à m’en­lis­er ici dans un dif­fi­cile débat ter­mi­nologique).
Or, pour l’Aus­tralie, nous avons la chance de dis­pos­er de deux ethno­gra­phies très infor­mées sur deux tribus vivant dans des zones rel­a­tive­ment proches et qui, du point de vue des con­flits armés, présen­tent à la fois des points com­muns et des oppo­si­tions très instruc­tives : je veux par­ler des Tiwi de l’île de Bathurst et les Murn­gin, un nom générique appliqué à un ensem­ble de pop­u­la­tions du nord-est de la Terre d’Arn­hem. Durant l’en­tre-deux guer­res, les pre­miers ont été étudiés par C. Hart (relayé ensuite par A. Pilling), et les sec­onds par L. Warn­er.
Com­mençons donc par les points com­muns. Sans revenir sur les car­ac­tères généraux des sociétés aborigènes (absence d’iné­gal­ités de richesse, de paiements en biens, de struc­tures poli­tiques, etc.), Tiwi et Murn­gin se car­ac­téri­saient par un haut degré de vio­lence inter­per­son­nelle. Ce sont d’ailleurs les seules tribus aus­trali­ennes pour lesquelles on dis­pose d’un relevé pré­cis des dif­férents épisodes sanglants : Pilling les con­signe méthodique­ment dans sa thèse, don­nant à chaque fois les noms et les cir­con­stances, et Warn­er fait peu ou prou de même dans son célèbre article/​chapitre sur la guerre. Dans un cas comme dans l’autre, on réparait les torts par l’usage de la vio­lence physique selon dif­férentes modal­ités. Les plus com­munes étaient ce qu’on a cou­tume d’ap­pel­er l’ordalie (et que Hart et Pilling, curieuse­ment, nom­ment le « duel ») et l’ex­pédi­tion noc­turne pour exé­cuter le fau­tif réel ou pré­sumé. Chez les Murn­gin, ces expédi­tions, selon les vari­antes, s’ap­pelaient maringo et nar­rup. Chez les Tiwi, c’é­taient les kwampi, où les lances util­isées (sans propulseurs) et qual­i­fiées de « céré­monielles » dans la lit­téra­ture, se dis­tinguent par l’os­ten­ta­tion de leur décor et de leurs bar­belures. Une autre procé­dure com­mune était celle de la bataille régulée, où les deux troupes qui s’af­frontaient ces­saient le com­bat à la pre­mière blessure sérieuse.

La guerre présente ici et absente là

Mais à par­tir de cette base com­mune, les deux sociétés divergeaient. Du côté des Murn­gin, cer­tains con­flits entraî­naient un nom­bre de vic­times très impor­tant eu égard aux effec­tifs impliqués (que ce soit ceux des com­bat­tants, ou ceux de la pop­u­la­tion en général). Faut-il le rap­pel­er, dans ces sociétés, le fait mil­i­taire n’est pas le mono­pole d’une minorité spé­cial­isée : tout homme adulte doit défendre ses droits par les armes. Les Murn­gin pra­tiquent donc quelque­fois des expédi­tions maringo par­ti­c­ulière­ment létales, où une fois le camp enne­mi cerné, plusieurs indi­vidus sont frap­pés. Plus encore, ils con­nais­sent le gain­gar, une forme de bataille ouverte dans laque­lle on cherche à infliger des pertes max­i­males. Dans ces affron­te­ments, on trou­ve de manière indu­bitable deux groupes qui se com­bat­tent en tant que tels. À moins de tor­dre le sens des mots, il est clair qu’on a bel et bien affaire à d’au­then­tiques guer­res.
Chez les Tiwi, en revanche, rien de tel. Non seule­ment l’équiv­a­lent du gain­gar est incon­nu, mais les batailles ouvertes régulées elles-mêmes pos­sè­dent une phy­s­ionomie assez par­ti­c­ulière. Hart et Pilling nar­rent en ter­mes pit­toresques l’une de ces oppo­si­tions :
Une sagaie dite céré­monielle,
util­isée dans les feuds (kwampi)
Après une nuit prin­ci­pale­ment con­sacrée par les deux camps à des vis­ites indi­vidu­elles et à renouer avec de vieilles con­nais­sances, les deux armées se ren­con­trèrent le lende­main matin sur le champ de bataille, avec les 30 com­bat­tants Tik­lauila-Rang­wila alignés d’un côté de la clair­ière, et env­i­ron 60 guer­ri­ers locaux à l’autre bout. Immé­di­ate­ment, ce fut le sché­ma fam­i­li­er du duel qui s’im­posa. De chaque côté, un ancien com­mença à haranguer directe­ment un indi­vidu du côté opposé. Lorsqu’il était à bout de souf­fle, un autre se met­tait à énon­cer ses griefs. Étant don­né que chaque Mandim­bu­la répli­quait indi­vidu­elle­ment aux accu­sa­tions portées con­tre lui, toute l’af­faire en restait au niveau d’ac­cu­sa­tions mutuelles et de répons­es entre des paires d’in­di­vidus. Des deux côtés, les vieux hommes en colère ten­taient de trou­ver une base pour jus­ti­fi­er ou provo­quer l’at­taque générale d’un groupe par l’autre, mais ils n’y par­ve­naient pas en rai­son de la spé­ci­ficité des accu­sa­tions (…) De sorte que quand les sagaies com­mencèrent à par­tir, elles étaient jetées par des indi­vidus sur d’autres indi­vidus, en rai­son de dif­férends indi­vidu­els. (…)
Aus­sitôt que quelqu’un était blessé, même une vieille femme apparem­ment sans aucune espèce d’im­por­tance, le com­bat ces­sait jusqu’à ce que les impli­ca­tions du nou­v­el inci­dent soient établies par les deux camps. Car cette vieille femme n’é­tait jamais tout-à-fait sans impor­tance ; elle était la mère d’un indi­vidu, la femme d’un deux­ième, la sœur d’un troisième, de sorte que la ques­tion de savoir qui avait lancé la sagaie qui l’avait blessée don­nait lieu à une nou­velle série de querelles, qui devaient être inté­grées à toutes les anci­ennes. Un homme qui s’é­tait tenu assis, vaquant à ses pro­pres affaires sans avoir de démêlés avec quiconque, bondis­sait soudain au milieu de la scène en annonçant que la vieille dame blessée était sa mère et que, par con­séquent, il voulait la peau du rat qui l’avait molestée, et une nou­velle dis­pute com­mençait alors.
De la même manière, si la per­son­ne blessée par la pre­mière volée de sagaies était un homme âgé, les con­flits se voy­aient ori­en­tés vers une nou­velle direc­tion car ses par­ents, présents dans les deux camps, se sen­taient oblig­és de le soutenir et de venger sa blessure, (…). Il n’é­tait pas rare que les raisons orig­inelles de la dis­pute, celles qui avaient motivé au départ la ren­con­tre des armées, soient oubliées et se soient dis­soutes dans les nou­veaux griefs et com­bats qui avaient sur­gi sur le champ de bataille. (…)
Ain­si, les batailles Tiwi (…) duraient générale­ment une journée entière, durant laque­lle env­i­ron les deux tiers du temps étaient employés à des invec­tives et à des insultes mutuelles entre des per­son­nages cen­traux et périphériques qui changeaient con­stam­ment. Le tiers du temps restant était divisé entre des duels où l’on se lançait des sagaies jusqu’à ce qu’il y ait un blessé, et de brèves érup­tions de jets de pro­jec­tiles plus général­isés, qui impli­quaient peut-être une douzaine d’hommes à la fois, et qui pre­naient fin quand quelqu’un était touché, même un spec­ta­teur.
Avec leur humour dis­tan­cié cou­tu­mi­er, Hart et Pilling décrivent ensuite la manière dont une telle journée avait fait naître autant de ressen­ti­ments qu’elle n’avait résolu de prob­lèmes, cha­cun soupe­sant et rumi­nant les blessures, les injures, et même le fait que tel ou tel avait été trop empressé (ou pas assez) à pren­dre par­ti.

Une explication simple ?

Com­ment expli­quer, sur le fond, cette inca­pac­ité des com­bats Tiwi à devenir d’au­then­tiques guer­res et, même lorsqu’ils impli­quaient des col­lec­tiv­ités, à demeur­er une somme de com­bats indi­vidu­els qui ne s’a­grégeaient jamais véri­ta­ble­ment ? La réponse paraît sim­ple, et elle est don­née par les auteurs eux-mêmes :
Les ban­des ne représen­taient pas des entités poli­tiques fer­mes et, par con­séquent, ne pou­vaient pas s’af­fron­ter en tant que ban­des. (…) La soi-dis­ant expédi­tion de guerre d’une bande con­tre une autre se révélait n’être qu’une lâche aggloméra­tion d’in­di­vidus, cha­cun défen­dant sa pro­pre cause, qui trou­vaient plus pra­tique et plus sûr de voy­ager ensem­ble à tra­vers le ter­ri­toire d’une autre bande et de défendre leurs cas indi­vidu­els le même jour au même endroit. Les rela­tions inter­per­son­nelles, chez les Tiwi, étaient avant tout des rela­tions de par­en­té entre mem­bres des dif­férentes ban­des, les loy­autés ter­ri­to­ri­ales étaient mou­vantes, tem­po­raires et néces­saire­ment sub­or­don­nées aux loy­autés de par­en­té. Par con­séquent, par­mi les Tiwi, il n’ex­is­tait ni ne pou­vait exis­ter de guerre, dans le sens de batailles féro­ces entre groupes con­sti­tués selon des loy­autés ter­ri­to­ri­ales.
Pas­sons sur la dernière pré­ci­sion, qui restreint bien inutile­ment la déf­i­ni­tion de la guerre – les groupes qu’elle oppose peu­vent fort bien être con­sti­tués sur une loy­auté autre que ter­ri­to­ri­ale, à com­mencer, juste­ment, par la par­en­té. Le point décisif est que les Tiwi ne pos­sè­dent pas de groupes que les anglo-sax­ons appel­lent « en corps » du point de vue de l’ex­er­ci­ce de la vio­lence. Du côté des Murn­gin, en revanche, cette exis­tence, même si elle sem­ble encore ténue, ne fait cepen­dant pas débat. Warn­er écrit ain­si :
Une activ­ité impor­tante du clan est la guerre, le clan étant le groupe qui mène la guerre. (…) En tant que groupe, un clan n’en­tre que rarement en guerre con­tre un autre, mais il entre­tient générale­ment un feud per­pétuel avec cer­tains autres, provo­quant de temps à autre des embus­cades dans lesquelles un homme ou deux sont tués.
Une image du film Ten canoes,
qui se déroule chez les Murn­gin
On pour­rait donc se dire que les choses sim­ples s’ex­pliquent sim­ple­ment : l’ex­is­tence (chez les Murn­gin) ou l’ab­sence (chez les Tiwis) de con­flits opposant des groupes est sim­ple­ment liée à la présence ou à l’ab­sence de groupes en corps sur le plan politi­co-juridique. Du côté des Tiwi, la sit­u­a­tion est toute­fois beau­coup moins claire qu’il n’y paraît au pre­mier abord. Si l’ethno­gra­phie de Hart et de Pilling ne men­tionne comme groupes soci­aux que ces « ban­des », for­mées sur des bases ter­ri­to­ri­ales, et donc n’agis­sant jamais en tant que telles dans le domaine politi­co-judi­ci­aire, la thèse de Pilling, rédigée quelques années plus tôt, don­nait en revanche une tout autre image. L’au­teur com­mençait par inven­to­ri­er l’ensem­ble des struc­tures – fort nom­breuses – qui organ­i­saient la société tiwi. Par­mi celles-ci se trou­vait le clan matril­inéaire, auquel il attribue la car­ac­téris­tique d’être, tra­di­tion­nelle­ment, « une unité sociale dis­posant du droit d’im­pos­er des sanc­tions ». Plus encore, depuis le con­tact, ce rôle juridique du clan s’é­tait selon lui ren­for­cé. Pilling détail­lait ain­si com­ment les Aborigènes avaient con­stam­ment à l’e­sprit le nom­bre de com­bat­tants poten­tiels de chaque clan, ou com­ment se forgeaient des alliances entre clans (dénom­mées « super-clans »). Il remar­que même que les clans qui se com­bat­tent sont tou­jours ceux d’une même moitié, car ce sont ceux qui sont en rival­ité pour les épous­es, un con­stat qui cor­re­spond très exacte­ment à celui établi par Warn­er un peu plus loin sur le con­ti­nent. Or, dans le livre co-écrit avec Hart, les clans ont lit­térale­ment dis­paru : il n’en est fait aucune men­tion. Seule la bande est évo­quée, comme un groupe auquel tout Tiwi s’i­den­ti­fi­ait et vouait sa loy­auté.
J’avoue ne pas être capa­ble de m’ex­pli­quer une telle diver­gence entre deux écrits du même auteur, à si peu d’in­ter­valle. Une rapi­de recherche sem­ble con­firmer l’ex­is­tence des clans ; dès lors, l’ex­pli­ca­tion la plus évi­dente serait que Pilling s’é­tait con­va­in­cu entre-temps que ceux-ci n’avaient en réal­ité pas de rôle politi­co-judi­ci­aire, et qu’ils pou­vaient donc être nég­ligés de ce point de vue. Il faut ajouter que le livre coécrit avec Hart ne con­sacre que quelques pages aux ques­tions de la vio­lence légitime : l’essen­tiel de son pro­pos porte sur les ques­tions de straté­gies mat­ri­mo­ni­ales.

Une remarque finale

Si les Murn­gin et les Tiwi s’op­posent donc du point de vue de la présence de cette forme par­ti­c­ulière d’ex­er­ci­ce de la vio­lence qu’est la guerre, il ne faut pas en déduire trop hâtive­ment que la société Murn­gin aurait néces­saire­ment été plus vio­lente que la société Tiwi. Un tel raison­nement serait lour­de­ment grevé d’un biais eth­no­cen­trique : la guerre étant, dans les sociétés éta­tiques, la forme du déploiement le plus large de la vio­lence, on a ten­dance à en con­clure qu’une société sans guerre est néces­saire­ment moins vio­lente d’une société à guer­res. Mais c’est oubli­er qu’on ne peut raison­ner toutes choses égales par ailleurs, et que si l’É­tat mène des guer­res « publiques », il a égale­ment pour effet d’empêcher les guer­res privées, c’est-à-dire les feuds. Une société peut donc ignor­er la guerre (publique) tout en con­nais­sant un niveau très élevé de guer­res privées : si per­son­ne ne per­dra la vie dans de vastes affron­te­ments col­lec­tifs, beau­coup peu­vent per­dre la leur dans les inces­sants meurtres et con­tre-meurtres.
En l’oc­cur­rence, pour autant qu’on puisse en juger, le niveau général d’homi­cides n’é­tait pas sig­ni­fica­tive­ment dif­férent dans les deux sociétés. Les Tiwi ont tou­jours stupé­fait les paci­fistes prim­i­tifs, con­va­in­cus que la vio­lence devrait néces­saire­ment se situer à un niveau très faible chez des chas­seurs-cueilleurs dépourvus de richess­es matérielles, de rap­ports d’ex­ploita­tion économique… et de guer­res. Pilling expli­quait ain­si durant le célèbre con­grès Man, the Hunter qu’en une décen­nie (1893–1903) au moins 16 hommes entre 25 et 45 ans avaient été vic­times d’homi­cides volon­taires, soit un dix­ième des effec­tifs mas­culins de cette tranche d’âge – Pilling reli­ait cette sur­mor­tal­ité mas­cu­line au très haut degré de polyg­y­nie con­staté chez ce peu­ple, expli­quant que celui-ci n’au­rait pas été pos­si­ble sans celle-là. Chez les Murn­gin, Warn­er esti­mait pour sa part qu’en l’e­space de 20 ans, env­i­ron 200 per­son­nes (surtout des hommes) avaient péri par les armes, sur une pop­u­la­tion totale d’en­v­i­ron 3000 indi­vidus. Ce dernier chiffre est très éclairant : imag­i­nons ce que serait la vie dans un de nos chefs-lieu de can­ton où il y aurait, en moyenne, 10 morts vio­lentes par an. De tels chiffres n’empêchent nulle­ment une société de vivre et de se per­pétuer, mais on com­prend aisé­ment qu’ils témoignent d’un cli­mat d’in­sécu­rité per­ma­nente.

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