La rente foncière en Afrique subsaharienne (Tangui Przybylowski)

Dans le cadre de leur col­lec­tion « prix sci­en­tifique », les édi­tions L’Har­mat­tan ont récem­ment pub­lié le livre de Tan­gui Przy­by­lows­ki – celui-là même qui inter­vient de temps à autre sur ce blog – tiré de son (excel­lent) mémoire de mas­ter.

Plutôt que me para­phras­er, je repro­duis donc ici-même la pré­face que j’ai eu le plaisir de rédi­ger­pour cet ouvrage.

Il y a cinq ans de cela, sur mon blog, La Hutte des Class­es, un inter­naute a com­mencé à poster régulière­ment des com­men­taires qui se sig­nalaient par leur per­ti­nence et leur éru­di­tion. Aus­si n’ai-je pas tardé à vouloir en savoir davan­tage sur leur auteur, bien aidé par le fait qu’il les sig­nait d’un patronyme aisé­ment repérable. J’avais tout naturelle­ment imag­iné quelque quin­quagé­naire, chercheur de pro­fes­sion ou ama­teur éru­dit, comme j’en avais ren­con­tré quelques-uns du temps où j’assistais au sémi­naire d’Alain Tes­tart. Aus­si dois-je avouer avoir ressen­ti une cer­taine per­plex­ité en décou­vrant que le seul Tan­gui Przy­by­lows­ki con­nu par les moteurs de recherche était un jeune étu­di­ant qui venait à peine d’obtenir son bac­calau­réat.

Nous prîmes con­tact, et je décou­vris un inter­locu­teur dont rien, dans son envi­ron­nement famil­ial, ne prédis­po­sait a pri­ori aux ques­tion­nements et aux joies de l’anthropologie sociale, mais qu’une curiosité intel­lectuelle assez inhab­ituelle avait poussé vers les œuvres, notam­ment, d’Alain Tes­tart, et qui témoignait d’une cul­ture et d’une matu­rité éton­nantes pour son jeune âge.

Quelques années d’études et un mas­ter d’anthropologie plus tard, ces qual­ités ont été con­fir­mées de la plus belle des manières. Lorsque je l’ai eu sous les yeux, le mémoire que l’on peut lire ici m’a frap­pé par la qual­ité de sa prob­lé­ma­tique, la richesse des don­nées mobil­isées et la rigueur avec lesquels elles avaient été traitées. Aus­si, même si j’en ai été très heureux pour lui, je n’ai pas été réelle­ment sur­pris lorsque une excel­lente note, un con­trat doc­tor­al dans un con­texte de rude con­cur­rence, puis le Prix de mas­ter des édi­tions L’Harmattan, sont venus tour à tour récom­penser un tra­vail qui dépasse de loin la qual­ité habituelle à ce niveau d’étude. Et c’est bien sûr sans hésiter un seul instant que j’ai accep­té de diriger la thèse de ce jeune chercheur.

Ce mémoire, à présent devenu un livre, La rente fon­cière en Afrique sub­sa­hari­enne ne se sig­nale pas seule­ment par sa qual­ité intrin­sèque. Il tranche égale­ment par ses choix intel­lectuels, fort éloignés des courants dom­i­nants de l’anthropologie actuelle.

Le pre­mier est sa per­spec­tive claire­ment évo­lu­tion­niste – non, bien sûr, qu’il reprenne à son compte un des sché­mas dépassés, et de nos jours si décriés, du XIXe siè­cle, mais parce qu’il se con­sacre à étudi­er une tran­si­tion et à en cern­er les déter­mi­nants. En l’occurrence, celle dont il est celle ques­tion ici – le bas­cule­ment entre deux régimes fonciers – est si essen­tielle qu’aux yeux d’un anthro­po­logue tel qu’Alain Tes­tart, elle mar­quait la lim­ite entre deux des trois prin­ci­paux types soci­aux (le « monde II » et le « monde III »).

Le sec­ond par­ti-pris, qui découle du précé­dent, est celui du com­para­tisme méthodique : le raison­nement s’appuie sur une large et rigoureuse com­pi­la­tion de don­nées, per­me­t­tant de met­tre en exer­gue les vari­ables sig­ni­fica­tives – en l’occurrence, le sys­tème de par­en­té.

Le troisième posi­tion­nement intel­lectuel de ce livre est peut-être le plus sul­fureux : il s’inscrit en effet dans un cadre matéri­al­iste devenu hélas presque incon­gru dans les sci­ences sociales. C’est bien du côté des réal­ités, en par­ti­c­uli­er des réal­ités économiques, et des con­traintes qu’elles font peser sur les actions humaines, qu’il se pro­pose de trou­ver la clé des évo­lu­tions sociales majeures – et non dans des « valeurs cul­turelles » ou des men­tal­ités posées comme pre­mières, et qui seraient cen­sées se suf­fire à elles-mêmes et échap­per à l’explication sci­en­tifique.

La recherche menée par Tan­gui Przy­by­lows­ki se situe au croise­ment de plusieurs hypothès­es déjà avancées par l’anthropologie african­iste. La pre­mière, à laque­lle est attachée le nom de Jan Vansi­na, veut que le régime de la pro­priété fon­cière com­pat­i­ble avec la rente se développe d’autant plus aisé­ment dans un con­texte où le sys­tème de par­en­té organ­ise ce qu’il est con­venu d’appeler des « lig­nages pro­fonds ». Les autres hypothès­es ont été émis­es par la plume d’Alain Tes­tart, et con­cer­nent tout à la fois l’influence de la raré­fac­tion des ter­res, de la con­sti­tu­tion de domaines par la con­cen­tra­tion des ter­res entre les mains de quelques gros pro­prié­taires, et enfin, le car­ac­tère cli­vant de la pro­priété au sein des sociétés lig­nagères – celle-ci étant rel­a­tive à l’intérieur des lig­nages, et absolue vis-à-vis de l’extérieur.

L’exploitation des don­nées minu­tieuse­ment col­lec­tées à pro­pos de 84 sociétés dif­férentes valide l’existence de deux cor­réla­tions prin­ci­pales. La pre­mière est que la prob­a­bil­ité de l’existence de la rente est liée – d’une manière qui reste toute­fois à affin­er – avec la présence de sys­tèmes de par­en­tés dits « har­moniques » — ceux où la règle de fil­i­a­tion cor­re­spond à la règle de rési­dence. La sec­onde, beau­coup plus nette, est que la rente, lorsqu’elle existe, com­mence par con­cern­er les étrangers avant, le cas échéant, de devenir la norme.

Comme tout riche sujet de recherche, il va de soi qu’à chaque pas, on décou­vre de nou­veaux prob­lèmes, que la réso­lu­tion par­tielle de chaque ques­tion en soulève trois ou qua­tre nou­velles, de sorte que bien des répons­es qu’on pen­sait assurées s’avèrent, à la réflex­ion, insat­is­faisantes. Ain­si va la vie du chercheur hon­nête, qui mille fois sur le méti­er remet son ouvrage et pour qui recon­naître l’incomplétude ou les lim­ites d’une réponse n’est pas un aveu de faib­lesse mais, au con­traire, la con­di­tion sine qua non de la quête sci­en­tifique.

Pour clore cette brève présen­ta­tion, qu’il me soit per­mis d’avoir ici une pen­sée pour le regret­té anthro­po­logue Georges Guille-Escuret, récem­ment et trop tôt dis­paru. Quelques mois avant son décès, il plaidait avec vigueur pour que le par­a­digme évo­lu­tion­niste et matéri­al­iste trou­ve un relai dans les jeunes généra­tions. Un tra­vail tel que celui-ci exauce au moins en par­tie ce vœu. Gageons qu’il ne soit que pre­mier d’une longue série, et souhaitons de tout cœur que d’autres jeunes chercheurs emprun­tent la voie sur laque­lle s’est engagé Tan­gui Przy­by­lows­ki.

4 commentaires

  1. Cha­peau M. Przy­by­lows­ki 😉 comme quoi, ce forum anar­cho-prim­i­tiviste a eu au moins le mérite de partager des grandes références d’an­thro­polo­gie, dont l’au­teur de ce blog !
    Pour ma part, depuis je me suis engagé en infor­ma­tique, j’ar­rive en région parisi­enne le mois prochain pour un pre­mier CDI (après des ennuis de san­té) 🙂 on ira boire des canons à 3 à l’oc­ca­sion ?

    1. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      Oui, si je devais mesur­er l’in­flu­ence de ton con­seil de lire Tes­tart (et le blog du sus­nom­mé Dar­mangeat) sur ce que je bosse actuelle­ment… j’au­rai le ver­tige ^^

      Et bien ça sera avec grand plaisir pour boire un coup. Cepen­dant, pas avant fin Févri­er — je serai en Côte d’ivoire dans les mois prochains.

      En tout cas super d’avoir de tes nou­velles — hésite pas à me recon­tac­ter par mail (si tu l’as encore ;-)) pour me racon­ter tout ça.

    2. T’as de la chance, je migre vers le nord et la gri­saille (et l’emploi), mais au moins j’au­rai un grand jardin sur une pro­priété colouée à Nan­terre.

      Hum tout te racon­ter deman­derai une mmoitié de roman entière, et faudrait que je fasse un stage auprès de Luchi­ni pour en don­ner une ver­sion orale intéres­sante… Mais je pour­rais t’en­voy­er des pre­miers chapitres d’un essai sur Tolkien dans lequel, ses Cor­re­spon­dances à l’ap­pui, je mon­tre que ses oeu­vres man­i­fes­tent l’idéolo­gie de la droite réac­tion­naire tra­di­tion­nelle. Rien que les pre­mière pages du SdA sont telle­ment racistes, c’est incroy­able j’ai hal­lu­ciné à ma pre­mière relec­ture il y a 4 ans, après plusieurs années de poli­ti­sa­tion et d’ap­pren­tis­sage his­torique et marx­iste… Va fal­loir que je m’y remette d’ailleurs.

      Les grands esprits se ren­con­treront (ou se retrou­veront pour CD et moi) enfin

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