Voyager dans l’invisible (Charles Stépanoff)

Ce livre, paru il y a quelques semaines aux édi­tions La Décou­verte, est le fruit de plusieurs années de tra­vail de l’an­thro­po­logue Charles Sté­panoff, sans aucun doute le meilleur spé­cial­iste français actuel de l’aire sibéri­enne et, ce qui ne gâte rien, intéressé par les prob­lèmes d’évolution sociale. Cen­tré sur la ques­tion du chaman­isme, le texte ne se lim­ite pas à la descrip­tion métic­uleuse des rites : en soulig­nant les deux grandes formes de chaman­isme qui car­ac­térisent cette immense zone, il s’in­ter­roge sur les rap­ports entre ces deux formes et les struc­tures sociales au sein desquelles elles se sont dévelop­pées. L’au­teur nous invite donc à une vaste entre­prise com­para­tiste, dis­cu­tant en par­ti­c­uli­er de manière cri­tique les hypothès­es d’Alain Tes­tart sur les liens entre stock­age, richesse et hiérar­chie. Cette dis­cus­sion, que Charles Sté­panoff avait plus briève­ment menée dans L’Homme, à pro­pos du livre d’Em­manuel Guy, s’est tout récem­ment pro­longée en direct, avec nos échanges nour­ris lors du col­loque « Une aris­to­cratie à l’Âge de pierre ? ». Je la reprends ici, à clavier reposé.

Préambule : imaginaire et réalité

Pour com­mencer, il me faut en quelques mots lever une hypothèque, certes un peu périphérique par rap­port à la thèse cen­trale, mais qui a son impor­tance pour le matéri­al­iste intran­sigeant qui écrit ces lignes. La pre­mière par­tie dis­cute en effet de l’imag­i­na­tion, du peu d’im­por­tance que lui accorde notre pro­pre société et de la manière dont elle pou­vait, au con­traire, être val­orisée dans d’autres. Cet exposé est loin d’être dénué d’in­térêt, mais il soulève tout de même un sérieux prob­lème : à aucun moment, en effet, n’est établie la moin­dre dif­férence entre le fait d’imag­in­er des sit­u­a­tions (ou des êtres) réal­istes, et celui d’imag­in­er des sit­u­a­tions ou des êtres fan­tas­ma­tiques. Ce n’est pas un oubli : c’est un choix délibéré, comme si pos­er une telle ques­tion était sans intérêt ou, pire, sans objet. On recon­naît là la mar­que d’un courant de pen­sée qui domine l’an­thro­polo­gie française, et dont le plus émi­nent représen­tant est Philippe Desco­la – qui signe d’ailleurs la pré­face de l’ou­vrage : au motif d’é­tudi­er sans par­ti pris les « ontolo­gies » (le terme lui-même est déjà farouche­ment biaisé) dif­férentes de la nôtre, il ne faudrait jamais soulever la ques­tion de leur plus ou moins grande adéqua­tion au réel, ques­tion qui, selon les cir­con­stances, sera jugée super­flue ou franche­ment incon­venante. Mais, comme le remar­quait déjà Dan Sper­ber il y a plusieurs années, croire aux vach­es ou aux fan­tômes n’est tout de même pas tout à fait la même chose : les vach­es exis­tent, les fan­tômes non, et si le fait que les gens croient aux vach­es mon­tre sim­ple­ment qu’ils sont sains d’e­sprit, le fait qu’ils croient aux fan­tômes pose une ques­tion spé­ci­fique, à laque­lle la sci­ence sociale doit ten­ter de répon­dre. En marchant dans les traces de Philippe Desco­la (elles-mêmes large­ment mêlées à celles de l’in­ef­fa­ble Bruno Latour), Charles Sté­panoff ferme par avance la porte à toute inter­ro­ga­tion sur les formes que prend le monde sur­na­turel chez ces peu­ples.
Ain­si, on ne peut qu’être gêné de lire qu’il ne faudrait pas « céder trop vite au dual­isme réduc­teur qui oppose dans la pen­sée mod­erne l’ob­jec­tiv­ité des per­cep­tions à l’il­lu­sion des images men­tales internes » (p. 27), comme si c’est ain­si que le prob­lème se posait ! La pen­sée mod­erne – c’est-à-dire ratio­nal­iste –, sauf erreur, sait par­faite­ment que les per­cep­tions ne sont que par­tielle­ment objec­tives (et, dans cer­tains cas, qu’elles sont fon­da­men­tale­ment altérées par divers fac­teurs). De même, les images men­tales internes ne sont pas par nature illu­soires : on peut imag­in­er des choses très réelles, ou très réal­istes. De même, il y a de quoi rester per­plexe devant l’idée selon laque­lle :
Il y a de fortes chances que le point de vue sur­plom­bant qui clas­si­fie les imag­i­naires des dif­férentes sociétés humaines selon leur degré de réal­ité soit sim­ple­ment l’ex­pres­sion du régime d’imag­i­na­tion de la moder­nité occi­den­tale. (33)
Je ne sais si quiconque a jamais classé les imag­i­naires des sociétés humaines, ni selon quel critère. Si un tel classe­ment est inter­venu en fonc­tion de son réal­isme, ce n’est cer­taine­ment pas celui des imag­i­naires, mais celui des représen­ta­tions men­tales que chaque société a con­sid­éré comme vraies, c’est-à-dire comme fidèles et adéquates au monde réel. Aucun matéri­al­iste n’a jamais déval­orisé la mytholo­gie grecque ou le Seigneur des anneaux en tant que pro­duits de l’imag­i­na­tion humaine. En revanche, con­sid­ér­er que les Titans n’ont pas davan­tage de réal­ité que les elfes, con­tre ceux qui pré­ten­dent le con­traire, ne doit rien à une quel­conque « expres­sion du régime d’imagination » : c’est la con­séquence d’une volon­té méthodique de con­naître le monde extérieur à la con­science humaine, et de faire la dif­férence entre le fan­tasme et la réal­ité.

Deux formes de chamanisme

En dépit de cette hypothèque ini­tiale, le texte abor­de bien des ques­tions pas­sion­nantes, en menant l’en­quête d’une manière métic­uleuse et pru­dente, sur un matériel d’au­tant plus dif­fi­cile à traiter que ces peu­ples ont été vic­times de la coloni­sa­tion russe depuis trois ou qua­tre siè­cles et que d’im­por­tants mou­ve­ments de pop­u­la­tion ont occa­sion­né de nom­breux bras­sages et influ­ences mutuelles. Ma pro­pre con­nais­sance de cette zone, très lim­itée, ne me pro­cure aucun recul par­ti­c­uli­er sur les don­nées présen­tées dans le livre ; mais je ne vois aucune rai­son de douter de la rigueur avec laque­lle elles y sont traitées et exposées.
L’angle d’approche choisi par Charles Sté­panoff est donc celui des pra­tiques et des rit­uels religieux de ces sociétés, qui relèvent en l’occurrence d’un fonds com­mun que l’on peut qual­i­fi­er de chamanique. L’argument selon lequel cette étude représente une porte d’entrée vers d’autres dimen­sions de la struc­ture sociale, en par­ti­c­uli­er celles liées aux iné­gal­ités et à la hiérar­chie, est tout à fait con­va­in­cant :
La seule forme de spé­cial­i­sa­tion uni­verselle­ment con­nue en Asie du Nord est celle d’ex­pert de l’in­vis­i­ble, celle de chamane, à qui le groupe con­fie une part de la ges­tion de ses rap­ports au monde. Dans dif­férents con­textes, la divi­sion sociale du tra­vail imag­i­natif appa­raît comme la forme pre­mière de divi­sion sociale du tra­vail. C’est pourquoi je crois que l’é­tude du chaman­isme et des usages de l’imag­i­na­tion peut per­me­t­tre d’é­clair­er les ger­mes de la spé­cial­i­sa­tion, des élites et de la hiérar­chi­sa­tion (p. 18)
“Homme toun­gouse”
Gras­set de Saint-Sauveur, vers 1797

L’auteur mon­tre que les pra­tiques chamaniques se répar­tis­sent de manière très nette en deux grands types. Dans la ver­sion dite « hiérar­chique », le chamane agit comme un inter­mé­di­aire par­ti­c­uli­er entre le monde réel et le monde imag­i­naire. Doté d’at­trib­uts spé­ci­fiques, osten­ta­toires (et dis­pendieux) qui lui sont réservés, il pra­tique des rites qui sont de véri­ta­bles spec­ta­cles, aux­quels assiste l’assem­blée des gens réputés ordi­naires. À cette forme est asso­cié un fort car­ac­tère hérédi­taire de la fonc­tion chamanique. Dans la ver­sion dite « hétérar­chique », au con­traire, le chamane n’est qu’un être par­ti­c­ulière­ment doué dans une pra­tique à laque­lle tout un cha­cun, ou presque, peut s’adon­ner à des degrés divers. Il ne dis­pose ni d’un statut hérédi­taire, ni d’ac­ces­soires hors de portée d’in­di­vidu ordi­naire. Et ses presta­tions se déroulent dans le cadre de la tente dite som­bre, qui ne donne lieu à aucun spec­ta­cle par­ti­c­uli­er.

Je n’ai aucun com­men­taire à faire sur cette clas­si­fi­ca­tion qui, encore une fois, sem­ble con­va­in­cante et nuancée : Charles Sté­panoff recense, pour cha­cun des dif­férents traits qui car­ac­térisent les modes hiérar­chiques et hétérar­chiques, quels peu­ples pos­sè­dent quels car­ac­tères, et sig­nale expressé­ment les quelques cas un peu hybrides, qui n’empêchent nulle­ment la dichotomie de fonc­tion­ner, à titre glob­al, de manière tout à fait nette.
Le livre met en évi­dence la portée de cette oppo­si­tion, qui dépasse le sim­ple cadre religieux : en un mot, les sociétés à chaman­isme hiérar­chique sont aus­si des sociétés hiérar­chiques. Et les sociétés à chaman­isme hétérar­chique sont des sociétés hétérar­chiques. Autrement dit, il y a une adéqua­tion étroite entre les formes de chaman­ismes et les struc­tures sociales ce qui, en soi, con­stitue un résul­tat de grande valeur.
Là, en revanche, où blesse le bât matéri­al­iste, c’est dans le lien que cette dichotomie entre­tiendrait avec les élé­ments tech­no-économiques fon­da­men­taux. Selon Charles Sté­panoff, les don­nées sibéri­ennes pren­nent en effet en défaut la rela­tion établie il y a quar­ante ans par Alain Tes­tart entre stock­age et richesse – cette même idée tra­verse égale­ment et pour cause, la cri­tique pub­liée dans L’Homme à pro­pos du livre d’Emmanuel Guy. C’est là un point extrême­ment impor­tant : l’idée qu’on peut reli­er l’apparition des iné­gal­ités de richesse (et donc, le boule­verse­ment des struc­tures sociales que celle-ci a sig­nifié) à des trans­for­ma­tions iden­ti­fiées du sys­tème tech­nique est un argu­ment fort en faveur de l’explication matéri­al­iste de l’évolution sociale. S’il s’avérait en effet que la richesse est née en-dehors de toute inno­va­tion tech­nique iden­ti­fiée, ou que de telles inno­va­tions n’ont con­sti­tué tout au plus que des con­di­tions néces­saires, mais nulle­ment suff­isantes, à l’émergence des iné­gal­ités socio-économiques, alors peut-être serait-on con­traint d’admettre que des bifur­ca­tions résol­u­ment fon­da­men­tales dans l’histoire des sociétés humaines ont tenu à des fac­teurs pure­ment idéologiques, eux-mêmes indépen­dants de toute déter­mi­na­tion par la sphère économique.
Par­mi les pages que Charles Sté­panoff con­sacre à cette ques­tion, c’est sans doute celles qui com­mentent le livre d’Emmanuel Guy qui con­ti­en­nent les lignes les plus syn­thé­tiques sur ce point – afin de bien restituer le raison­nement, j’ai préféré le citer longue­ment :
L’économie de stock­age implique-t-elle néces­saire­ment le développe­ment de hiérar­chies sociales ? Pour Alain Tes­tart, le lien est effec­tif (…) Or, un exa­m­en atten­tif de l’ethnographie amène à remet­tre en cause cette assim­i­la­tion. Certes au Kamtchat­ka et dans le bas Amour, les salmonidés, ressource économique majeure, sont stock­és sous toutes les formes pos­si­bles : séchés, fer­men­tés, fumés, réduits en poudre. (…) Mais voit-on une aris­to­cratie hérédi­taire, des droits sur des ter­ri­toires de pêche, des pot­latch, un art mon­u­men­tal grandiose chez les peu­ples paléosi­bériens de la région (pop­u­la­tions autochtones de la région, rejointes plus récem­ment par les Altaïques qui pra­tiquent l’élevage) ? Non, on n’en trou­ve aucune trace.
Prenons l’exemple des Itel­men (Kamtchadal), tels qu’on les con­naît par l’excellente descrip­tion de Stepan P. Krachenin­nikov au XVI­I­Ie siè­cle (1767). Les dif­férences économiques induites par le stock­age du pois­son ne don­nent lieu qu’à une autorité sociale très lim­itée. Les indi­vidus aisés sont écoutés atten­tive­ment, mais ne peu­vent don­ner aucun ordre ni punir quiconque. Aucune osten­ta­tion dans le mobili­er ou l’habit ne per­met de dis­tinguer un riche de ses voisins moins for­tunés. Con­traire­ment aux usages de la côte Nord-Ouest, il n’existe pas chez eux de paiement du prix de la fiancée, fonc­tion pre­mière d’une richesse sociale­ment utile selon Alain Tes­tart (2012). C’est le ser­vice pour la fiancée qui est pra­tiqué, c’est-à-dire une longue péri­ode durant laque­lle le pré­ten­dant vient aider les par­ents de sa promise (Krachenin­nikov 1767 : 111–112). Faut-il regarder les Itel­men comme une excep­tion ? Non, car leurs voisins chas­seurs-pêcheurs séden­taires, Kori­ak, Chukch et Yuk­aghir de la forêt, ont tous égale­ment pour presta­tion mat­ri­mo­ni­ale le ser­vice pour la fiancée. Même chez ceux des Kori­ak et des Chukch qui ont adop­té le pas­toral­isme du renne, il faut servir son beau-père et pay­er de sa per­son­ne pour se mari­er. De même, les richess­es n’ont aucune util­ité pour com­penser un meurtre : seul le sang efface la dette de sang. (…)
Le cas des Nivkhs (jadis appelés Gilyak) de l’île de Sakha­line vient com­pléter ce tableau :
Plus au sud, la société nivkh admet la pos­si­bil­ité de prix de la fiancée, cepen­dant, ici non plus, on ne voit pas de patri­arch­es, de classe dom­i­nante ni aucune autorité struc­turelle. La prospérité des indi­vidus rich­es est conçue comme l’effet de leurs efforts et de leurs qual­ités per­son­nelles : intel­li­gence, zèle, force et chance due au respect des oblig­a­tions rit­uelles. La chance obtenue par un tel indi­vidu résulte d’une faveur des esprits à l’ensemble du clan, c’est pourquoi le riche est tenu de partager ses ressources et d’ouvrir sa mai­son à quiconque a faim. Les rich­es sont plus aptes à organ­is­er des fêtes de l’ours, grands fes­tins au cours desquels un ours cap­tif est abat­tu et mangé. Mais ces fêtes se dis­tinguent des pot­latchs en ce qu’elles ne sont nulle­ment asso­ciées à des reven­di­ca­tions com­péti­tives sur des priv­ilèges, gar­dant pour visée pre­mière l’entretien de bonnes rela­tions entre les humains et les « hommes de la mon­tagne », c’est-à-dire les ours. Acca­parer des biens et des priv­ilèges est une atti­tude réprou­vée par l’éthique nivkh ; elle vaudrait à celui qui s’en rendrait coupable un mépris général­isé qui lui ferait per­dre toute autorité.
La fête de l’ours chez les Nivkhs
La con­clu­sion tombe alors :
Les peu­ples de l’Extrême-Orient sibérien nous appren­nent que l’économie de stock­age n’implique pas néces­saire­ment de strat­i­fi­ca­tion sociale, ni de dom­i­na­tion poli­tique. La labil­ité des posi­tions sociales révèle un sys­tème de rela­tions hétérar­chique plutôt que hiérar­chique. On retien­dra, en out­re, que la quête de l’intérêt matériel per­son­nel, que Bri­an Hay­den et Emmanuel Guy esti­ment être le moteur prin­ci­pal de l’évolution sociale, est réprou­vée chez ces pop­u­la­tions et dis­qual­i­fie ceux qui en font preuve. Il n’y a ain­si pas de loi absolue telle que : économie de stock­age entraîn­erait hiérar­chie sociale.
Dans les lignes qui suiv­ent, je voudrais mon­tr­er que la réfu­ta­tion entre­prise par Charles Sté­panoff, sur la base des don­nées sibéri­ennes, de la « loi » pro­posée par Alain Tes­tart, se fonde sur une lec­ture erronée de cette loi ; mais que les don­nées rassem­blées pren­nent effec­tive­ment en défaut la clas­si­fi­ca­tion élaborée par cet auteur. Autrement dit, que der­rière ce qui est en par­tie un faux prob­lème, il s’en trou­ve bel et bien un vrai.

« Hiérarchie » : de quoi parle-t-on ?

Dans la descrip­tion qu’elle four­nit des sociétés et des oppo­si­tions qu’il des­sine entre elles, la série d’extraits qui précède mobilise au moins qua­tre critères :
  1. la présence d’inégalités de richesse – autrement dit, le fait que les mem­bres d’une société don­née pos­sè­dent, à un moment don­né, des quan­tités sig­ni­fica­tive­ment dif­férentes de biens.
  2. le fait que ces iné­gal­ités de richesse s’accompagnent d’un sys­tème hiérar­chique formel.
  3. la présence de mécan­ismes cen­tripètes, qui ten­dent à impos­er cer­taines oblig­a­tions d’ordre col­lec­tif aux rich­es et/​où à offrir aux pau­vres les moyens de retrou­ver un degré de pos­ses­sions stan­dard.
  4. La présence, pour le mariage et les dom­mages physiques, de paiements en biens matériels (le prix de la fiancée et le wergeld).
Il faut soulign­er que le point 2, en se bor­nant à évo­quer des « hiérar­chies », sans en pré­cis­er la nature exacte, est sus­cep­ti­ble de recou­vrir des réal­ités très hétérogènes. Une hiérar­chie peut en effet for­malis­er des statuts hon­ori­fiques découlant plus ou moins directe­ment de la richesse : ain­si, dans les sociétés dites « à grades », telles que sur l’île asi­a­tique de Nias ou dans celles de la Côte Nord-Ouest, où les titres aris­to­cra­tiques, en eux-mêmes, ne con­féraient aucun pou­voir de nature poli­tique. Dans d’autres cas, en revanche, la hiérar­chie peut pos­séder un car­ac­tère par­tielle­ment ou pleine­ment poli­tique.
Quoi qu’il en soit, dans sa répar­ti­tion des sociétés sibéri­ennes en deux grands groupes, Charles Sté­panoff dis­tingue, on l’a dit, les « hiérar­chiques » des « hétérar­chiques ». Les « hiérar­chiques » se car­ac­térisent avant tout par la présence du car­ac­tère 2 et l’absence du 3. Les hétérar­chiques, inverse­ment, sont mar­qués par l’absence du car­ac­tère 2 et la présence du 3. Le car­ac­tère 4, lui, occupe une place plus ambigüe : présent chez les hiérar­chiques, il est le plus sou­vent absent chez les hétérar­chiques, mais se ren­con­tre chez cer­tains d’entre eux.
Sociétés Stock­age Iné­gal­ités socio-économiques Prix de la fiancée Hiérar­chie
Itel­men, Kori­ak, Tchouk­tch­es X X
Nivkhs X X X
Yak­outes, Tuva X X X X
Or, con­state Charles Sté­panoff, si les non-stockeurs, tels les Yuk­aghir de la taï­ga, sont tous hétérar­chiques, on trou­ve en revanche des stockeurs, pêcheurs ou éleveurs, dans les deux groupes. C’est la preuve que le stock­age ne suf­fit pas à faire naître la hiérar­chie et qu’il en est tout au plus une pré­con­di­tion.
Or, – et c’est là le point-clé qui fait que le coup asséné par Charles Sté­panoff porte en par­tie à faux, la loi sociale for­mulée par Alain Tes­tart ne con­cerne nulle­ment la rela­tion entre stock­age et hiérar­chie, mais celle entre stock­age et richesse. Le trait social asso­cié au stock­age n’est donc pas l’existence d’une forme ou une autre de hiérar­chie poli­tique ou d’honneurs ; il n’est pas non plus le degré de sta­bil­ité des for­tunes indi­vidu­elles, selon que les posi­tions des rich­es sont rel­a­tive­ment assurées et trans­mis­es par voie hérédi­taire ou que, au con­traire, elles sont rel­a­tive­ment insta­bles et fondées sur les accom­plisse­ments per­son­nels. Tous ces aspects, dans la clas­si­fi­ca­tion élaborée par Tes­tart, représen­tent unique­ment des dif­féren­ci­a­tions internes à ce qu’il appelait le « monde II », celui de la richesse. Il faut le rap­pel­er avec force : la clas­si­fi­ca­tion de Tes­tart ne répar­tit pas les sociétés en « hiérar­chies » ver­sus « hétérar­chies », et le stock­age n’y est en aucun cas cen­sé ren­dre compte du pas­sage des unes aux autres.

Alors, où est le (vrai) problème ?

Si les don­nées sibéri­ennes posent un prob­lème aux thès­es de Tes­tart – ce qui est bel et bien le cas – c’est donc d’une autre manière que ce qu’affirme Charles Sté­panoff.
Sur un autre plan, j’avais déjà pointé du doigt, à plusieurs repris­es, que le lien entre stock­age et richesse est remis en cause par ces quelques cas où la richesse s’est dévelop­pée, au moins par­tielle­ment, en l’absence de tout stock­age sig­ni­fi­catif. Ce prob­lème m’incitait à chang­er la vari­able tech­no-économique respon­s­able du change­ment, et plutôt que le stock­age, à con­sid­ér­er qu’il s’agissait plus prob­a­ble­ment d’un ensem­ble de biens trans­férables et durables, que j’appelais « biens W » (cf. cet arti­cle, qui expose l’ensem­ble de l’ar­gu­ment).
Le prob­lème que soulève la Sibérie est dif­férent : il ne porte pas sur le fac­teur tech­no-économique qui se situe à l’o­rig­ine de l’émergence de la richesse, mais sur la déf­i­ni­tion de la richesse elle-même. En effet, si l’on définit, à la suite d’Alain Tes­tart, le monde II, par oppo­si­tion au monde I, comme celui où règ­nent prix de la fiancée et wergeld, alors la pre­mière ligne du tableau ci-dessus cor­re­spond à des sociétés stockeuses, mais qui ne fig­urent pour­tant pas dans ce monde. À ce pre­mier prob­lème s’en ajoute un sec­ond : sur le fond, quelle rai­son val­able y a‑t-il de con­sid­ér­er que de telles sociétés, qui con­nais­sent d’in­con­testa­bles iné­gal­ités socio-économiques, devraient être exclues du monde II et comp­tées au rang des sociétés sans richesse, du sim­ple fait qu’elles ignorent les paiements de mariage et la com­pen­sa­tion pour meurtre ? De ce point de vue, ces sociétés peu­vent être rap­prochées des Inu­pi­at, ces Inu­its de l’Alaska qui chas­saient les mam­mifères marins, vivaient en vil­lages, stock­aient sig­ni­fica­tive­ment et con­nais­saient des iné­gal­ités économiques si tan­gi­bles que les rich­es, pro­prié­taires des baleinières ou tit­u­laires d’une route com­mer­ciale, por­taient un nom spé­ci­fique – ils étaient les umi­alit. Pour­tant, les Inu­pi­at ne pra­ti­quaient, eux non plus, ni prix de la fiancée, ni wergeld.
Il est per­mis de penser que si Charles Sté­panoff a cru pou­voir attribuer à Alain Tes­tart l’idée d’un lien entre stock­age et hiérar­chie (au lieu du lien entre stock­age et richesse) c’est, en par­tie au moins, parce que Tes­tart avait lui-même défi­ni le monde II, celui de la richesse prim­i­tive, comme celui du prix de la fiancée et du wergeld. Or, en Sibérie, à quelques excep­tions nota­bles telles que les Nivkhs, les sociétés à prix de la fiancée et wergeld sont aus­si les sociétés où la richesse s’est en quelque sorte coag­ulée dans des formes hiérar­chiques (quelle que soit la diver­sité de ces formes).
Une fois clar­i­fiées, les don­nées du prob­lème sont donc les suiv­antes :
  1. com­ment con­cili­er le rôle sup­posé du stock­age avec l’existence de sociétés stockeuses et pour­tant, dépourvues de formes de paiements pour des oblig­a­tions sociales ?
  2. est-il accept­able que des sociétés mar­quées par d’indé­ni­ables iné­gal­ités socio-économiques soient classées comme « sociétés sans richesse » (monde I) du sim­ple fait qu’elles ne con­nais­sent ni le prix de la fiancée, ni le wergeld ?
La seule solu­tion viable à ces dif­fi­cultés passe, je pense, par une refor­mu­la­tion du critère de délim­i­ta­tion entre monde I et monde II. Lourde tâche, à laque­lle je m’emploierai dans un prochain bil­let… Et bien sûr, en atten­dant, toute réac­tion est la bien­v­enue !

15 commentaires

  1. Bon­jour
    Le plus sim­ple est sans doute de con­sid­ér­er le stock­age comme une étape certes indis­pens­able mais non oblig­a­toire pour le pas­sage à l’u­til­i­sa­tion des paiements matériels en vue d’aug­menter son autorité sociale. Il me sem­ble qu’Alain Tes­tart évo­quait la notion de stock­age à pro­pos pour les sociétés ama­zoni­ennes qui lais­saient délibéré­ment des tuber­cules dans le sol pour les utilis­er plus tard. Ces sociétés n’ont pas, il me sem­ble, de richesse matérielle, quoique Philippe Desco­la dans Les lances du cre­pus­cule par­le de fusil que les Achuars offrent a des sociétés loin­taines.

    1. “indis­pens­able mais non oblig­a­toire” ? Vous êtes cer­tain d’avoir voulu dire cela ?

      Quoi qu’il en soit, Tes­tart affir­mait (et je crois que ce n’est pas con­testable) que la cul­ture des tuber­cules n’est juste­ment pas un stock­age, et qu’elle est cohérente avec l’ab­sence de paiements dans ces sociétés (un point en réal­ité pas si clair que cela, comme vous le notez ; sur ce point, je vous ren­voie par exem­ple à ce bil­let : http://cdarmangeat.blogspot.com/2015/07/quand-les-jivaro-font-bouillir-les.html)

      Et le prob­lème que je soulève dans ce bil­let est que si le stock­age n’est qu’une con­di­tion néces­saire (mais non suff­isante) de la richesse, ce que défend C. Sté­panoff, quels sont les autres fac­teurs qui expliquent que la richesse appa­raît ici et non là ?

  2. le fait qu’une société pra­tique le stock­age sans dévelop­per de richesse matérielle mon­tre que l’his­toire sociale n’obéit pas à une évo­lu­tion oblig­a­toire, que les choix de la société prime. L’in­térêt de la con­tra­dic­tion de Charles Stepanoff est de détach­er l’ap­pari­tion de la richesse de celle du stock­age. Il faut la chercher ailleurs. Comme les sociétés citées par Charles Stepanoff ont un stock­age, des biens matériels, donc pour­raient pra­ti­quer les paiements, et qu’elles ne les pra­tiquent pas, je ne vois qu’une solu­tion : c’est leur choix. Cer­taines passent aux paiements, d’autres non. Con­clu­sion : ce qui motive leur choix est sans doute un indice impor­tant dans l’en­quête sur le développe­ment de la richesse matérielle. Alain Tes­tart y a, me sem­ble-t-il, répon­du. Pour lui, c’é­tait la pos­si­bil­ité de se libér­er des oblig­a­tions de ser­vice pour un mariage. Peut-être faut-il regarder la durée de ces oblig­a­tions chez les pop­u­la­tions dont par­lent Charles Stepanoff, peut être qu’elles ne sont pas longues ou pas con­sid­érées comme hand­i­ca­pantes par ceux qui doivent les faire. Par con­tre, il faudrait sans doute com­par­er avec la durée dans les sociétés passées aux paiement et je me demande si c’est pos­si­ble, ces don­nées ne doivent pas être acces­si­bles.
    Par ailleurs, mer­ci d’avoir mis en ligne les vidéos du col­loque.

    1. Je crois vrai­ment que le “choix” est à l’évo­lu­tion sociale ce que Dieu est aux phénomènes naturels : un mot com­mode qu’on invoque quand on n’a pas de réelle expli­ca­tion, et qui cache mal le fait qu’on ne sait pas répon­dre au prob­lème posé. Parce que d’une part, je ne crois pas que les sociétés “choi­sis­sent” grand chose (sou­vent, le résul­tat est bien dif­férent de ce qu’on a cru décider) ; d’autre part, et surtout, le “choix” explique tout… et donc n’ex­plique rien.
      En l’oc­cur­rence, il est bien enten­du dif­fi­cile de met­tre en évi­dence une rela­tion de causal­ité entre un phénomène économique et des trans­for­ma­tions sociales ; la rai­son prin­ci­pale en est que cette rela­tion est sans doute com­plexe, et qu’elle fait inter­venir bien des fac­teurs. Mais si l’on devait renon­cer à la décou­vrir (ou, en tout cas, à la cern­er), on renon­cerait je crois au pro­gramme matéri­al­iste, c’est-à-dire à la seule per­spec­tive capa­ble de mon­tr­er quelques sont les con­traintes au sein desquelles procè­dent les fameux “choix” soci­aux.
      Et sur un autre plan, je crois que vous faites une con­fu­sion sur ce que dis­ait A.Testart : il n’évoque nulle part des sociétés stockeuses qui n’au­raient pas bas­culé vers la richesse et les paiements de mariage (sauf dans le cas de la matrilo­cal­ité). Là où, en revanche, je vous rejoins, c’est sur l’hy­pothèse que la bifur­ca­tion entre paiements et non-paiements de mariage puisse tenir à l’am­pleur des oblig­a­tions de mariages (seules les sociétés où ces oblig­a­tions sont fortes bas­cu­lant vers le prix de la fiancée). Et je vous rejoins aus­si sur le fait que cette hypothèse sera mal­heureuse­ment dif­fi­cile à tester — une pre­mière moitié de démon­stra­tion con­sis­tera à exam­in­er les sociétés à stocks mais sans paiements, pour y véri­fi­er que les oblig­a­tions mat­ri­mo­ni­ales y sont effec­tive­ment peu con­traig­nantes.

  3. Bon­jour

    Entière­ment d’ac­cord pour associ­er le mot choix à un aveu masqué de mécon­nais­sance voir d’im­puis­sance. Cela dit, des indices sur l’o­rig­ine de ces paiements matériels peu­vent se trou­ver dans l’im­matériel, dans la façon dont les sociétés con­sid­èrent leur rap­port à leur envi­ron­nement ou dans leur ges­tion des con­tacts avec les per­son­nal­ités immatérielles, soit dans des études telles que celle de Philippe Desco­la ou celle, d’après le début de votre résumé de son livre, de Charles Stepanoff. La con­trainte de la durée du ser­vice, don­née con­crète, est sans doute une des raisons du pas­sage au paiement, la pos­si­bil­ité du bas­cule­ment pro­gres­sif vers, soit une autre con­sid­éra­tion sociale de l’en­vi­ron­nement soit vers un rap­port avec les esprits peu­vent aus­si jouer un rôle (faciliter ou frein­er). En Europe, d’après P Desco­la, le début de la Renais­sance est encore analogique, le 17e siè­cle devient nat­u­ral­iste. L’in­dus­tri­al­i­sa­tion peut aus­si dépen­dre de ce change­ment de con­cep­tion. Bref, cette recherche de l’o­rig­ine des paiements que vous menez et qui apporte indu­bitable­ment à la con­nais­sance devrait aus­si, à mon avis, pren­dre en compte des domaines plus dif­fi­cile à cern­er dans l’u­nivers matériel con­servé des sociétés du passé.

    1. Je crois que sur le principe, nous sommes assez d’ac­cord ; sim­ple­ment, il me sem­ble que ma tâche de matéri­al­iste con­siste à iden­ti­fi­er dans toute la mesure du pos­si­ble le rôle des fac­teurs matériels et économiques sur les struc­tures sociales – encore bien mal com­pris pour les sociétés dont nous dis­cu­tons –, tout en étant bien con­scient que les struc­tures sociales ne se résumeront jamais à l’ac­tion directe des fac­teurs matériels. Et si vous le per­me­t­tez, je cit­erai sur ce point Friedrich Engels :
      « D’après la con­cep­tion matéri­al­iste de l’his­toire, le fac­teur déter­mi­nant dans l’his­toire est, en dernière instance, la pro­duc­tion et la repro­duc­tion de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affir­mé davan­tage. Si, ensuite, quelqu’un tor­ture cette propo­si­tion pour lui faire dire que le fac­teur économique est le seul déter­mi­nant, il la trans­forme en une phrase vide, abstraite, absurde. La sit­u­a­tion économique est la base, mais les divers élé­ments de la super­struc­ture – les formes poli­tiques de la lutte de class­es et ses résul­tats, – les Con­sti­tu­tions établies une fois la bataille gag­née par la classe vic­to­rieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des par­tic­i­pants, théories poli­tiques, juridiques, philosophiques, con­cep­tions religieuses et leur développe­ment ultérieur en sys­tèmes dog­ma­tiques, exer­cent égale­ment leur action sur le cours des luttes his­toriques et, dans beau­coup de cas, en déter­mi­nent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réac­tion de tous ces fac­teurs au sein desquels le mou­ve­ment économique finit par se fray­er son chemin comme une néces­sité à tra­vers la foule infinie de hasards (c’est-à-dire de choses et d’événe­ments dont la liai­son intime entre eux est si loin­taine ou si dif­fi­cile à démon­tr­er que nous pou­vons la con­sid­ér­er comme inex­is­tante et la nég­liger). Sinon, l’ap­pli­ca­tion de la théorie à n’im­porte quelle péri­ode his­torique serait, ma foi, plus facile que la réso­lu­tion d’une sim­ple équa­tion du pre­mier degré. » (Let­tre à J. Bloch, 12/​09/​1890)

  4. Bon­jour,
    Je voudrais sim­ple­ment inter­venir sur les affir­ma­tions de Charles Sté­panoff con­cer­nant le fait qu’une société peut être à stock­age mais ne pas con­naître le prix de la fiancée ; son exem­ple de base est celui des Itel­men. Les Itel­men ne con­nais­saient pas le prix de la fiancée mais pra­ti­queraient le ser­vice de la fiancée, c’est-à-dire que l’homme vient s’installer chez son beau-père et tra­vaille pour lui. Ce qu’on sait des Itel­men, c’est que la fil­i­a­tion y est matril­inéaire et que la rési­dence est matrilo­cale (comme c’est très sou­vent le cas chez les peu­ples à fil­i­a­tion matril­inéaire, mais juste­ment pas chez ceux du nord de la Côte nord-ouest, Tlin­git, Tsimshi­an, Hai­da qui sont à rési­dence vir­ilo­cale), c’est-à-dire que le mari va vivre avec sa femme chez les par­ents de celle-ci. Il ne s’ensuit pas néces­saire­ment que le mari tra­vaille à temps plein pour son beau-père mais il faudrait une ethno­gra­phie extrême­ment fine pour faire la dif­férence avec le ser­vice de la fiancée et on ne peut pas dire qu’il en soit ain­si des doc­u­ments du XVI­I­Ième siè­cle dont on dis­pose (Steller 1774. Kachenin­ninkov 1770). Ce prob­lème est d’ailleurs récur­rent pour toutes les sociétés à fil­i­a­tion matril­inéaire et à rési­dence matrilo­cale (celles à rési­dence vir­ilo­cale con­nais­sent le prix de la fiancée). La richesse peut servir à pay­er des oblig­a­tions comme le prix de la fiancée… là où il y a un prix de la fiancée à pay­er, ou lorsqu’on a les moyens de le pay­er (ce qui n’est pas le cas des pau­vres, d’où sou­vent coex­is­tence de deux régimes : les rich­es paient un prix de la fiancée, les pau­vres ser­vent chez leur beau-père. Remar­que : cet aspect de la richesse n’est pas vis­i­ble). On peut remar­quer sim­ple­ment qu’en même temps que la fil­i­a­tion devient patril­inéaire, le ser­vice de la fiancée dis­paraît et est rem­placé par un prix de la fiancée ; ces deux évo­lu­tions sont prob­a­ble­ment la con­séquence d’une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion et de la richesse.

    1. Le bil­let ci-dessus reprend telles quelles les don­nées de Charles. Effec­tive­ment, il serait utile (pour ne pas dire impératif) de dis­tinguer prix de la fiancée et wergeld et, pour le pre­mier, d’élim­in­er les cas cor­re­spon­dant à la matrilo­cal­ité… Je crois qu’on ne fera pas l’é­conomie d’une base de don­nées un peu pré­cise sur tous ces points.

    2. Hel­lo Momo

      En relisant Kachenin­ninkov, je ne vois pas com­ment tu peux voir de la matrilo­cal­ité chez les Itel­men. Le pas­sage sur les cou­tumes de mariage est assez détail­lé, et se ter­mine de la manière la plus nette qui soit sur l’ex­is­tence de la vir­ilo­cal­ité :
      « Lorsqu’un Kamtchadal veut se mari­er, il choisit sa future, ordi­naire­ment dans une autre habi­ta­tion que la sienne. Il s’y trans­porte pour y demeur­er, & après avoir déclaré son inten­tion au père ou à la mère de sa maîtresse, il tra­vaille chez eux pen­dant quelque temps, pour leur faire voir son adresse & son activ­ité. Il sert tous ceux de la mai­son, avec plus de soin & d’empressement, que ne fer­oit un sim­ple domes­tique, & prin­ci­pale­ment son beau-père, sa belle-mère & sa future ; il demande ensuite la per­mis­sion de la touch­er. Si ses ser­vices ont plu au père, à la mère, aux par­ents & à sa maîtresse elle- même, on lui accorde sa demande. Mais s’il n’a pas le bon­heur de plaire, ou ses ser­vices sont entière­ment per­dus, ou on le con­gédie avec quelque récom­pense. (…)
      Lorsque l’amoureux a obtenu la per­mis­sion de touch­er sa maîtresse, il guette l’occasion de se jeter sur elle quand il y a peu de monde, ce qui n’est pas aisé, parce que la fille est alors sous la garde des femmes de l’ostrog, qui ne la quit­tent que rarement. D’ailleurs dans le temps que le pré­ten­dant peut la touch­er, elle est revêtue de deux ou trois caleçons avec des camisoles, & telle­ment entor­tillée & envelop­pée de filets & de cour­roies, qu’elle ne peut pas se remuer, & qu’elle est comme une stat­ue. Si l’amant a le bon­heur de la trou­ver seule, ou si elle n’est gardée que par quelques femmes, il se jette sur elle avec impé­tu­osité, arrache & déchire les habits, les caleçons & les filets dont elle est envelop­pée, afin de pou­voir touch­er aux par­ties naturelles, car c’est en quoi con­siste chez eux toute la céré­monie du mariage. Mais la future, ain­si que les autres filles & femmes, poussent de grands cris, & celles-ci tombent sur l’amoureux, le bat­tent, lui arrachent les cheveux, lui égratig­nent le vis­age, & emploient toutes sortes de moyens pour l’empêcher d’exécuter son des­sein ; s’il est assez heureux pour réus­sir, il s’éloigne aus­sitôt de sa maîtresse, qui lui donne dans ce moment des mar­ques de son tri­om­phe, en prononçant d’un ton de voix plain­tif & ten­dre, ni ni.
      Voilà en quoi con­siste toute la céré­monie nup­tiale ; cepen­dant l’amant ne parvient pas tout de suite à son but, & ses ten­ta­tives durent quelque­fois une année entière, ou même plus, & dans ces cir­con­stances il est quelque­fois si mal­traité, qu’il est longtemps à se guérir de ses blessures, ou à recou­vr­er ses forces ; il y a plus d’un exem­ple de quelques-uns de ces amants, qui, au lieu d’obtenir leur maîtresse après avoir per­sévéré sept ans, n’ont eu que des plaies & des con­tu­sions, & ont été estropiés, ayant été jetés du haut des bal­a­ganes [bâti­ments hauts de quelques mètres] par les femmes. Quand il a touché sa maîtresse, il a la lib­erté de venir couch­er avec elle la nuit suiv­ante ; le lende­main il l’emmène dans son habi­ta­tion, sans aucune céré­monie ; il revient quelque temps après chez les par­ents de son épouse pour célébr­er la noce. » (165–168)

    3. Salut Christophe,
      Dont acte. Je tirai mon infor­ma­tion de Bir­ket-Smith (Stud­ies in cir­cum­pa­cif­ic cul­ture rela­tions, t.2) qui dit que la matrilo­cal­ité était générale, au moins tem­po­raire­ment (« Thus, not only did the women exert a con­sid­er­able influ­ence in the choice of hus­bands, but matrilo­cal­i­ty was gen­er­al at least tem­porar­i­ly »). L’extrait que tu cites con­firme entière­ment la phrase de Bir­ket-Smith et j’ai man­i­feste­ment fais une erreur en igno­rant le « tem­po­raire­ment ». Néan­moins il y a bien ici tem­po­raire­ment matrilo­cal­ité (« une année ou même plus »), et ce pen­dant tout le temps où l’homme vit et trime chez son (futur ?) beau-père ; cela jus­ti­fie qu’il n’y a pas de verse­ment de prix de la fiancée.

    4. Ce que Bir­ket-Smith appelle « matrilo­cal­ité tem­po­raire » n’est rien d’autre qu’une con­séquence banale du ser­vice pour la fiancée. Et en effet, qui dit ser­vice dit (nor­male­ment) absence de paiement en biens. Mais je crois qu’il vaut mieux réserv­er le terme de matrilo­cal­ité à la forme pure (et défini­tive), à l’Iro­quoise, sans cela on ne va pas s’y retrou­ver.

  5. Hel­lo,
    Je lis les com­men­taires avec du retard…
    Évidem­ment, matrilo­cal­ité, vir­ilo­cal­ité, etc., désig­nent la rési­dence post-nup­tiale = après le mariage : par­ler de local­ité avant le mariage n’a aucun sens (et en plus c’est le meilleur moyen de foutre le bor­del). La rési­dence chez les futurs (?) beaux-par­ents durant le ser­vice pour la fiancée, qui est par nature prénup­tial, n’est donc absol­u­ment pas à pren­dre en compte.

  6. Bon­jour,

    Je me per­met de sig­naler qu’il y a eu une réponse de Charles Stepanoff au préam­bule de ce texte sur “imag­i­naire et réal­ité”, pub­lié sur sa page face­book le 9 novem­bre 2019 (https://www.facebook.com/profile/652152193/search/?q=que%20je%20vais%20poursuivre%20par%20quelques%20%C3%A9l%C3%A9ments%20de%20r%C3%A9ponse&locale=fr_FR). C’est un long post qui donne pas mal de pistes de réflex­ion.

    Christophe, je sais que la dis­cus­sion a con­tin­ué entre vous de façon publique sur le sujet prin­ci­pal qui vous occupe, mais sur ce point par­ti­c­uli­er, avez-vous répon­du (et pub­lié la réponse) ?

    Je vous remer­cie.

  7. Pour être plus pré­cise, après relec­ture atten­tive :
    — il me manque qua­si­ment toutes les références pour com­pren­dre les 2 pre­miers para­graphes de la réponse de Stepanoff, mais ça ne me sem­ble finale­ment pas essen­tiel. Juste, j’aimerais bien com­pren­dre la référence sur les dif­férentes formes de matéri­al­isme chez Marx et chez Dar­win, si vous avez une piste.
    — à par­tir de “tu affirmes”, je ne suis pas con­va­in­cue par l’ar­gu­men­ta­tion, notam­ment sur les “entités immatérielles” des sociétés mod­ernes, qui ne sont pas du tout du même ordre que les elfes, les esprits, etc.
    — par con­tre, bien sûr, croire pro­duit des effets, à plein de niveaux, que l’ob­jet de la croy­ance soit réel ou non. Finale­ment, j’ai l’im­pres­sion que toute l’ar­gu­men­ta­tion se ramène un peu à ça.
    — j’aimerais être sûre de bien com­pren­dre la phrase : “Ce matéri­al­isme psy­chologique est plus rad­i­cal que le matéri­al­isme his­torique qui pos­tule sim­ple­ment un pri­mat des caus­es matérielles sur les caus­es idéelles, comme s’il exis­tait des caus­es idéelles (idéal­isme du matéri­al­isme his­torique)”. Ce que j’en com­prend : les idées ont des effets sur le réel (matériel), donc elles doivent être con­sid­érées comme matérielles…? Là aus­si, si vous avez une piste de texte sur l’« idéal­isme du matéri­al­isme his­torique », je suis pre­neuse (mais c’est peut-être à l’au­teur que je devrais plutôt pos­er la ques­tion)
    — il y a eut-être quelques chose de per­ti­nent dans la propo­si­tion “Il y a de nom­breux argu­ments écologiques et éthologiques pour affirmer qu’il est plus « rationnel » d’attribuer une sub­jec­tiv­ité, une sen­si­bil­ité, des intérêts, une per­son­nal­ité juridique (choses invis­i­bles et imag­inées) aux ani­maux et aux forêts que de con­tin­uer à les traiter comme de la matière inerte. », si on entends par rationnel « juger à par­tir des effets ». Dis­ons que j’aimerais bien com­pren­dre sans zones d’om­bre ce que dit ici Stepanoff (et beau­coup d’autres), pour décider si je suis d’accord ou pas.

    1. Bon­jour
      Je ne crois pas que nous avions joué les pro­lon­ga­tions sur cet aspect de la dis­cus­sion, et je pense que nous avions rapi­de­ment focal­isé les échanges sur les ques­tions de richesse et de hiérar­chie. Pour le reste, que dire à part que je partage votre per­plex­ité, et qu’­eff­fec­tive­ment, l’au­teur serait mieux placé que moi pour répon­dre ? De mon point de vue, ces posi­tions (de même que celles de Desco­la, par exem­ple, dont Sté­panoff est intel­lectuelle­ment proche) noient le pois­son et jouent sans cesse sur un clair-obscur dont il est impos­si­ble de cern­er pré­cisé­ment la thèse. Et en réal­ité, elles ména­gent con­stam­ment une porte de sor­tie (mieux vaudrait dire : une porte d’en­trée !) à des con­cep­tions fon­da­men­tale­ment et résol­u­ment idéal­istes. Que les croy­ances (en des êtres sur­na­turels ou en autre chose), jouent un rôle dans les sociétés humaines, je crois bien que per­son­ne n’a eu la sot­tise de le nier. La vraie ques­tion (en tout cas la mienne, que je n’ai paas inven­tée !) est : fon­da­men­tale­ment, l’évo­lu­tion objec­tive des struc­tures sociales s’ex­plique-t-elle par celle des croy­ances, ou est-ce l’in­verse ?

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