Réponse sur les origines de la division sexuelle du travail

— Hé ! C’est moi le chas­seur. Tu es cen­sée être la CUEILLEUSE !
 — Il était sur le truc que je voulais ramass­er.

Je le répète : ce n’est pas tous les jours (litote) que l’on reçoit des con­tri­bu­tions aus­si sérieuse­ment argu­men­tées que celle que m’a adressée Chris­t­ian Schwey­er (pub­liée sur ce post). Encore une fois, je l’en remer­cie — et le prie de m’ex­cuser pour avoir mis si longtemps à lui répon­dre. Voici donc quelques lignes qui, je l’e­spère, clar­i­fieront cer­tains points. J’ai fait le choix d’être rel­a­tive­ment court ; non que je méprise son long argu­men­taire, mais parce que je pense qu’au fond, celui-ci se ramène à quelques points fon­da­men­taux, et que c’est de ces points que je voudrais dis­cuter.

1) Ne jamais oublier qu’on raisonne dans le noir

Nul ne sait davan­tage que moi à quel point ce chapitre con­stitue le point aveu­gle de mon livre. Je sais que le lecteur peut ressor­tir aus­si frus­tré de sa lec­ture que je l’ai été de son écri­t­ure. Après avoir écarté les expli­ca­tions de la divi­sion sex­uelle du tra­vail tant par les seules caus­es naturelles que par la seule idéolo­gie, je me borne à esquiss­er une vague syn­thèse nor­mande, en con­clu­ant que les deux ont néces­saire­ment joué un rôle. C’est insat­is­faisant au pos­si­ble, mais le prob­lème est que sur ce point, on peut faire tous les raison­nements qu’on veut : on ne sait rien, car ni la paléon­tolo­gie, ni l’archéolo­gie ne nous appren­nent quoi que ce soit.

En par­ti­c­uli­er, il faut y insis­ter, on n’a aujour­d’hui pas la moin­dre idée de l’époque où le phénomène est apparu. Ce n’est pas une mince lacune.

S’ag­it-il d’une inno­va­tion très anci­enne, si anci­enne qu’elle serait antérieure à l’ap­pari­tion de l’homme mod­erne, qu’elle remon­terait aux orig­ines même du genre homo, et qu’elle s’ex­pli­querait donc par la sélec­tion naturelle ? S’ag­it-il au con­traire, comme le pense Chris Knight, d’une inno­va­tion rel­a­tive­ment récente, liée à ce qu’il est con­venu d’ap­pel­er « l’ex­plo­sion cul­turelle » d’il y a 50 000 ans, à met­tre entière­ment sur le compte d’une révo­lu­tion cul­turelle ? On ne dis­pose pas du moin­dre élé­ment tan­gi­ble de réponse, et les développe­ments de Chris Knight, quoi qu’il puisse en dire, et même s’ils ne sont pas absur­des, restent extrême­ment spécu­lat­ifs.

Faute de garder cette igno­rance fon­da­men­tale à l’e­sprit, on est vite ten­té de con­fon­dre une pure hypothèse, ni pire ni meilleure qu’une autre, pour une véri­ta­ble théorie, et de priv­ilégi­er sans pru­dence le scé­nario auquel on a envie de croire.

2) L’idéologie du sang, produit de la domination masculine ?

J’en arrive à ce que je pense être la ques­tion cen­trale. Chris­t­ian me reproche en sub­stance d’avoir une con­cep­tion apoli­tique, si ce n’est idéal­iste, de l’idéolo­gie du sang : dans ce chapitre, je sem­ble oubli­er que les idéolo­gies ne tombent pas du ciel et qu’elles sont pro­duites par des groupes soci­aux, afin de servir leurs intérêts. Ain­si, con­cer­nant cette idéolo­gie, je serais en quelque sorte vic­time de la même illu­sion que ces sociétés elles-mêmes, en refu­sant de voir, et d’écrire, que cette idéolo­gie est un instru­ment forgé par les hommes afin d’établir, ou de cimenter, leur dom­i­na­tion sur les femmes.

Or, pour com­mencer, et bien que le mot puisse prêter à con­fu­sion, il me sem­ble que toute idéolo­gie n’est pas néces­saire­ment par elle-même un instru­ment de dom­i­na­tion. Dans le vocab­u­laire marx­iste, il est vrai, le mot est con­noté à l’ex­is­tence de class­es sociales et à la néces­sité pour la classe dom­i­nante de mas­quer et/​ou de jus­ti­fi­er son exploita­tion. Mais il me sem­ble qu’on peut aisé­ment lui don­ner une déf­i­ni­tion plus large, et appel­er idéolo­gie toute con­cep­tion du monde procé­dant d’une inter­pré­ta­tion non sci­en­tifique de la réal­ité. Le totémisme, telle qu’il existe par exem­ple en Aus­tralie, est bel et bien une idéolo­gie, une inter­pré­ta­tion du monde qui ne doit rien à sa com­préhen­sion rationnelle et qui jus­ti­fie un ordre social. Pour autant, on ne voit pas bien en quoi le totémisme serait le pro­duit et l’in­stru­ment de quelque dom­i­na­tion que ce soit.

Ce prélim­i­naire posé, j’en viens à l’ar­gu­ment prin­ci­pal. L’ob­jec­tion qu’a­vance Chris­t­ian pour­rait être envis­agée… à con­di­tion que la dom­i­na­tion mas­cu­line accom­pa­gne tou­jours l’idéolo­gie du sang. Or, ce n’est pas le cas.

Dans un cer­tain nom­bre de sociétés de chas­seurs-cueilleurs, comme je l’ex­plique dans le bouquin, la dom­i­na­tion mas­cu­line est loin d’être évi­dente. Ain­si, par exem­ple, chez les Bush­men, les Mbu­ti, les Andamanais ou dans le désert de l’Ouest Aus­tralien. Cela n’empêche nulle­ment ces tribus de pra­ti­quer une divi­sion sex­uelle du tra­vail d’in­ten­sité vari­able, mais qui, dans cer­tain cas, n’a rien à envi­er à celle qui règne là où l’on opprime les femmes ; et pour la jus­ti­fi­er, elles décli­nent elles aus­si une ver­sion ou une autre de l’idéolo­gie du sang, expli­quant que les femmes (en par­ti­c­uli­er leur sang) doit être main­tenu à l’é­cart des armes des chas­seurs. Celles du désert de l’ouest aus­tralien, notam­ment, pra­tiquent un apartheid sex­uel si rigoureux qu’An­nette Hamil­ton par­le à leur sujet de « deux sys­tèmes séparés » ; et c’est chez elles qu’on désigne, par métonymie, les femmes comme des lances et les hommes comme des bâtons.

Dès lors, de deux choses l’une.

Soit l’ex­pli­ca­tion « poli­tique » pro­posée par Chris­t­ian est la bonne : chez ces peu­ples, comme chez tous les autres, l’idéolo­gie du sang est, totale­ment ou prin­ci­pale­ment, le pro­duit et l’in­stru­ment de la dom­i­na­tion mas­cu­line. Mais alors, il faudrait tout d’abord infér­er que la dom­i­na­tion mas­cu­line y a existé et y a fait naître cette idéolo­gie — une hypothèse ad hoc, qui ne repose sur rien d’autre qu’un pur raison­nement. Ensuite, et surtout, il faudrait aus­si expli­quer com­ment la divi­sion sex­uelle du tra­vail et l’idéolo­gie du sang ont pu per­dur­er chez ces peu­ples alors même qu’avec cette dis­pari­tion de la dom­i­na­tion mas­cu­line, elles seraient l’une comme l’autre privées de toute base et de toute néces­sité.

Soit on applique le « rasoir d’Oc­cam », en optant pour l’ex­pli­ca­tion qui requiert le moins d’hy­pothès­es ; à savoir que l’idéolo­gie du sang est le reflet mythi­fié, fétichisé si l’on veut, de la divi­sion sex­uelle du tra­vail dans la con­science de toutes ces sociétés, reflet qui joue en retour dans une cer­taine mesure, un rôle act­if sur celle-ci. Dans ce proces­sus, la dom­i­na­tion mas­cu­line est un élé­ment pos­si­ble, mais non néces­saire. Là où elle existe, elle s’ap­puie sans aucun doute sur l’idéolo­gie du sang — il n’est pas même si évi­dent qu’elle la rende for­cé­ment plus rigoureuse, ain­si que le mon­trent les exem­ples que j’ai cité. Cela ne veut pas dire que dans cer­tains cas (impos­si­bles, je crois, à iden­ti­fi­er), l’ex­clu­sion des femmes de cer­taines activ­ités ne soit pas due à ces motifs « poli­tiques ». Mais quitte à me répète, le point cru­cial est que l’idéolo­gie du sang et la divi­sion sex­uelle du tra­vail sont une dimen­sion uni­verselle des sociétés de chas­seurs-cueilleurs (et d’autres, tech­nique­ment plus avancées) alors que la dom­i­na­tion mas­cu­line ne l’est pas. En toute logique, on ne peut expli­quer les pre­mières par la dernière.

En espérant que cette réponse fasse avancer le débat, je renou­velle à Chris­t­ian mes salu­ta­tions les plus frater­nelles.

2 commentaires

  1. Sur le 1) quand Christophe D. écrit “on n’a aujour­d’hui pas la moin­dre idée de l’époque où le phénomène est apparu.”, c’est bien de la divi­sion sex­uelle du tra­vail qu’il par­le et non de la dom­i­na­tion mas­cu­line. Isn’t it ?

    Sur le 2) Christophe D. m’a enseigné quelque part (http://cdarmangeat.blogspot.de/2013/08/a‑propos-des-selknam-de-la-terre-de-feu.html?showComment=1376402255447#c8561575302786728822) que “être marx­iste (matéri­al­iste), ce n’est pas vouloir à toute force reli­er chaque croy­ance, chaque rite, chaque “calem­bredaine religieuse” (tou­jours Engels) à une néces­sité sociale”. Que l”idéologie du sang et la divi­sion sociale du tra­vail ne soient pas sys­té­ma­tique­ment reliés à la dom­i­na­tion mas­cu­line ne me trou­ble donc pas. Et ne m’empêche pas de penser que l’Idéolo­gie du sang et la divi­sion sex­uelle du tra­vail sont LES con­di­tions sociales typ­iques où la dom­i­na­tion mas­cu­line s’est épanoui. Christophe D. pose la ques­tion “à quelle néces­sité sociale est cen­sée cor­re­spon­dre aujour­d’hui la com­mu­nion des catholiques ?”. Que l’idéolo­gie du sang et la divi­sion sex­uelle du tra­vail ne soient pas reliées sys­té­ma­tique­ment à la dom­i­na­tion mas­cu­line, c’est peut-être que ces sys­tèmes ont per­duré au-delà des aléas de cette dom­i­na­tion, indépen­dam­ment du fait que l’évo­lu­tion de ces sociétés ait con­nu des péri­odes de dom­i­na­tion mas­cu­line plus ou moins pronon­cées. Et donc, en ten­ant compte du fait que “l’idéolo­gie du sang et la divi­sion sex­uelle du tra­vail sont une dimen­sion uni­verselle des sociétés de chas­seurs-cueilleurs alors que la dom­i­na­tion mas­cu­line ne l’est pas”, ma logique n’en serait pas fâchée d’ex­pli­quer les pre­mières par la dernière.

    Une anec­dote hors sujet : dans la société cap­i­tal­iste, où les choses domi­nent les hommes et où la vio­lence de l’É­tat règle les con­flits, il y a une quan­tité impor­tante d’hommes qui tuent leur com­pagne à la manière de Bertrand Can­ta, en usant de leur force physique, beau­coup plus que de femmes qui tuent leur com­pagnon. Mais une femme, qui, con­sciente de son inféri­or­ité au niveau de la force physique, décide de tuer son com­pagnon en l’empoisonnant sera jugé plus sévère­ment car elle aura prémédité son geste. On peut donc dire que les femmes sont moins nom­breuses à assas­sin­er leur com­pagnon mais que quand elles le font à leur manière, elle sont jugées plus sévère­ment. En Alle­magne, des juristes fémin­istes ont entre­pris de com­bat­tre cet état de fait. Cela a‑t-il un rap­port avec la ques­tion posée ?
    Comme Dar­mangeat remer­cie les gens qui lui envoient de bons com­men­taires, je m’ex­cuse de la qual­ité du mien.

    1. Bon­soir Tony

      Pour com­mencer, je reste assez songeur sur le fait que votre com­men­taire par­le de moi à la troisième per­son­ne. Vous pou­vez me par­ler nor­male­ment, je ne suis pas encore mort.

      Ensuite, sur le fond, je ne peux répon­dre qu’en essayant de don­ner une forme plus claire à l’ar­gu­ment que j’op­po­sais à Chris­t­ian.

      1) on ne sait pas dater l’o­rig­ine de la dom­i­na­tion mas­cu­line. Mais on peut être cer­tain que, con­traire­ment à ce qu’on pou­vait penser au XIXe siè­cle, elle remonte au moins aux sociétés de chas­seurs-cueilleurs nomades du paléolithique supérieur – ce qui ne veut pas dire qu’elle était présente dans toutes ces sociétés.

      2) la dom­i­na­tion mas­cu­line est indis­so­cia­ble de cer­taines modal­ités la divi­sion sex­uelle du tra­vail.

      3) ces modal­ités étant uni­verselles dans les sociétés con­cernées (et au-delà), tan­dis que la dom­i­na­tion mas­cu­line ne l’est pas, ou beau­coup moins net­te­ment, on est en droit de penser que c’est fon­da­men­tale­ment la divi­sion sex­uelle du tra­vail qui explique la dom­i­na­tion mas­cu­line et non l’in­verse.

      4) on se retrou­ve donc à devoir expli­quer l’o­rig­ine de la divi­sion sex­uelle du tra­vail.… ce qui se heurte en l’é­tat actuel des choses à notre igno­rance presque absolue sur le sujet.

      Tous les matéri­al­istes seront d’ac­cord pour dire que les idéolo­gies ne tombent pas du ciel, et que celle dite « du sang », qui organ­ise la divi­sion sex­uelle du tra­vail, est fon­da­men­tale­ment un pro­duit de la réal­ité sociale — et non l’in­verse. Mon argu­ment est que si cette idéolo­gie existe partout, même là où la dom­i­na­tion mas­cu­line est absente ou très faible, on ne peut expli­quer celle-ci par celle-là. Dit autrement : la divi­sion sex­uelle du tra­vail a néces­saire­ment secrété une idéolo­gie qui la jus­ti­fi­ait et, dans une cer­taine mesure, l’or­gan­i­sait. Et elle a aus­si secrété, dans un cer­tain nom­bre de cas (la majorité, sans doute), la dom­i­na­tion mas­cu­line.

      Invers­er le lien de causal­ité, expli­quer, ain­si que le sug­gère Chris­t­ian et, si j’ai bien com­pris, vous-même, l’idéolo­gie du sang par la dom­i­na­tion mas­cu­line impose d’ex­pli­quer de sur­croît pourquoi cette idéolo­gie s’est main­tenue là où la dom­i­na­tion mas­cu­line avait dis­paru. Bref, il me sem­ble que d’une part cette expli­ca­tion n’ex­plique rien de plus qu la mienne, et que d’autre part ; elle pose un prob­lème sup­plé­men­taire.

      Bien cor­diale­ment

      PS : en ce qui con­cerne le com­bat judi­ci­aire des fémin­istes alle­man­des, j’ai ten­dance à être d’ac­cord avec vous sur le fait qu’il s’ag­it d’un hors-sujet.

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