Une lettre à propos de l’origine de la division sexuelle du travail

J’ai reçu il y a déjà trois mois une cri­tique ami­cale, mais cir­con­stan­ciée, du chapitre de mon Com­mu­nisme prim­i­tif… con­sacré aux orig­ines de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Je la repro­duis ici, avec l’au­tori­sa­tion de l’au­teur. Naturellement,une argu­men­ta­tion aus­si ser­rée mérite une réponse que je ferai de mon mieux pour rédi­ger dans les meilleurs délais (elle n’a déjà que trop tardé, honte à moi). Et avant toute chose, je dois dire que c’est un plaisir de recevoir des con­tri­bu­tions de cette qual­ité, qui oblig­ent à revenir sur des prob­lèmes pour les exam­in­er sous des angles par­fois nou­veaux. Donc : mer­ci Chris­t­ian, et à bien­tôt pour la réponse !

Salut Christophe 

Chose promise, chose due,
je t’en­voie mes remar­ques sur le point essen­tiel avec lequel je suis en
désac­cord.
D’abord, avant cela, je
pense que l’ex­er­ci­ce que tu as ten­té est réus­si. Il était ambitieux. Repren­dre
Engels (et d’autres) en tri­ant le vrai du faux et restau­r­er la démarche
marx­iste sur l’un des points traités par lui (les rap­ports hommes-femmes et la
famille) en inté­grant les études faites depuis
L’ex­er­ci­ce était déli­cat.
La gens marx­iste (notre famille poli­tique) a le plus sou­vent, ten­dance à
traiter les œuvres des grands anciens comme des clas­siques inamovi­bles aux­quels
il ne faut pas touch­er.

Donc je suis d’ac­cord avec
la méth­ode et d’ac­cord avec les points essen­tiels. La dom­i­na­tion des hommes, à
dif­férents degré, est une con­stante et elle n’a pas eu besoin de l’ap­pari­tion
des class­es pour s’établir. Je suis con­va­in­cu de la justesse de l’analyse sur
les lances et les bâtons. Con­va­in­cu que la maîtrise de l’é­conomie, dans ces
sociétés égal­i­taires, est un élé­ment impor­tant pour com­pren­dre le car­ac­tère de
la dom­i­na­tion des hommes (écras­ant ou bien lim­ité) mais ne donne pas la clé de
qui domine etc… Bref je suis con­va­in­cu de plein de choses à la lec­ture de ton
livre (2e édi­tion). 

Il y a cepen­dant un point
où je n’ai pas suivi ton raison­nement. Je te mets, ci-dessous, un copi­er-coller
de mes notes sur ce point.
  
Chris­t­ian SCHWEYER 

Sur le point cri­ti­quable du
livre
 : l’ac­cent mis sur l’idéolo­gie du sang pour expli­quer la mise en
place de l’ex­clu­sion des femmes de la pos­ses­sion des armes.

Page 204, l’au­teur pose la
ques­tion du sous-chapitre : « D’où vient la divi­sion sex­uelle du tra­vail
(DST) ? ». Il décrit le mou­ve­ment de remise en cause de l’idée que c’est
l’in­féri­or­ité physique des femmes (en par­tie du à la repro­duc­tion) qui
can­ton­nait les femmes dans des tâch­es du genre cueil­lette, tis­sage ou poterie.
Cette « thèse nat­u­ral­iste » a été cri­tiquée. En voici les argu­ments.

La force inférieure des femmes
n’est que sta­tis­tique et comme c’est l’ha­bileté qui est le critère prin­ci­pal de
suc­cès de la chas­se, cela ne peut être un argu­ment.

Le manque d’a­gres­siv­ité n’empêche
pas, dans cer­taines sociétés, la par­tic­i­pa­tion des femmes à la chas­se au petit
gibier, et même au gros sous cer­taines con­di­tions.

Sur la néces­sité d’éviter le dan­ger
pour les femmes. Le dan­ger de la chas­se était tout relatif. Sauf quand ils y
étaient oblig­és, les hommes évi­taient de s’af­fron­ter à des ani­maux qui
pou­vaient les tuer. Ils allaient à la
chas­se avec une men­tal­ité d’employé de bureau qui se rend au tra­vail. Par
con­tre la cueil­lette n’é­tait pas tou­jours de tout repos et les femmes qui s’y
livraient couraient le risque de mau­vais­es ren­con­tres. Et quand la chas­se était
dan­gereuse, les femmes par­tic­i­paient par­fois (sans les armes des hommes) et
c’é­tait tout aus­si dan­gereux pour elles.

Les absences tem­po­raires des
femmes dues aux grossess­es ? Les hommes aus­si peu­vent en avoir suite à des
acci­dents. S’oc­cu­per des enfants en bas âge ? Cela peut être col­lec­tivisé.

Et de citer l’ex­is­tence des
femmes chas­ser­ess­es à l’ap­pui de la cri­tique de la thèse nat­u­ral­iste. Les
con­tre-exem­ples ne sont pas une arme absolue pour cri­ti­quer la thèse
nat­u­ral­iste. A d’autres moments, sur d’autres sujets, on dira que ce sont des
excep­tions qui con­fir­ment la règle. Dans les excep­tions (pour les sociétés qui
en acceptent), il y aura les berdaches (femmes) qui pren­nent femme et ne
por­tent pas d’en­fant…, les femmes ménopausées, les vierges. Les excep­tions
con­fir­ment la règle si elles sont accept­a­bles ; si elles ne met­tent pas en
cause la struc­ture d’ensem­ble. Dans le cas étudié, c’est si les femmes ont un
car­ac­tère « homme » ou aban­don­nent leur car­ac­tère
« femme ». Ce qui est véri­fié pour les cas cités.

Mais pour la mise en place de
règles sociales et de con­struc­tions idéologiques, on joue sur les grands
nom­bres et sur la durée. Et puis sur la dynamique du groupe des hommes, capa­ble
d’élim­in­er, dans un proces­sus s’é­ten­dant sur des cen­taines de généra­tions, les
femmes qui sont des charges (les par­turi­entes), puis les moins habiles, puis toutes.
Peu importe donc que telle ou telle femmes ait été une grande chas­seuse.
Com­parons avec l’évo­lu­tion des espèces : une muta­tion favor­able appor­tant
un léger avan­tage finit par tri­om­pher dans l’e­spèce au fil des généra­tions si
cela améliore le taux de survie des adultes en âge de pro­créer. Pourquoi ne pas
admet­tre qu’un avan­tage physique fasse de même sur des mil­liers de généra­tions
en ce qui con­cerne l’or­gan­i­sa­tion sociale (qui est un domaine beau­coup plus
sou­ple que l’évo­lu­tion des espèces).

Enfin, dit l’au­teur, si les
raisons phys­i­ologiques peinent à expli­quer l’ex­clu­sion de la chas­se elles
expliquent encore moins d’autres inter­dits comme le tra­vail de la pierre ou du
feu.

Pour ma part, je remar­que, que
les inter­dic­tions qui sont faites aux femmes con­cer­nent beau­coup les activ­ités
qui dérivent de la chas­se ou de la con­fec­tion des armes : tra­vail du bois
(sagaie), de la pierre (propulseur), du fer (armes tran­chantes), du feu
(pointes de flèch­es et métal­lurgie). Tout est fait pour que de la matière pre­mière
à l’u­til­i­sa­tion, il y ait une chaîne d’hommes qui maîtrisent la fab­ri­ca­tion et
l’u­til­i­sa­tion des armes les plus létales. Si la fab­ri­ca­tion des pointes de
lances était au mains de femmes, l’in­ter­dit de pos­ses­sion des armes pour­rait
être bravé plus facile­ment. Cette série d’in­ter­dits ne sont donc pas
arbi­traires, dis­tribués aux hasards, mais poli­tiques (au sens où c’est la
ques­tion du pou­voir qui est en jeu dans la com­mu­nauté). Ils peu­vent avoir été
instau­rés peu à peu, au fil des réac­tions des femmes ou bien suite à des
entors­es à l’ex­clu­sion des armes qu’elles subis­saient. C’est prob­a­ble­ment plus
le résul­tat d’un prag­ma­tisme dans l’ex­clu­sion que d’une pen­sée cohérente.

Après avoir com­bat­tu les raisons
phys­i­ologiques comme base explica­tive de l’ex­clu­sion de la pos­ses­sion des
armes, l’au­teur, p. 214 et p. 219 admet qu’elle est seule explica­tive [1] (même si
elle « peine » à expli­quer). Dans le même temps, l’au­teur
con­sid­ère que la DST amène des gains de pro­duc­tiv­ité et donc un pro­grès social.
Il estime que cette DST, vue comme une néces­sité sociale dans l’évo­lu­tion de
l’hu­man­ité, arrive par des voies idéologiques.

Il note que la jus­ti­fi­ca­tion dans
toutes les sociétés se fait par des expli­ca­tions, « des croy­ances
magi­co-religieuse »
que l’au­teur résume sous le nom « d’idéolo­gie
du sang »
. Le sang des men­strues perçu comme malé­fique. Et l’analo­gie
avec les gros ani­maux dont la mise à mort répand des grandes quan­tités de sang
(p. 210). Le fait pour une femme de touch­er une arme (selon les société lors des
men­strues, ou même en dehors), était vu comme ayant une influ­ence malé­fique sur
son pos­sesseur.

L’au­teur en arrive alors à croire
sur parole ces jus­ti­fi­ca­tions comme expli­quant la mise en œuvre de l’in­ter­dit.
Mais il pense rétablir la démarche marx­iste en expli­quant que, par là même,
cela s’in­scrit dans un proces­sus de pro­grès économique.

Il insiste même dans la
con­clu­sion qui résume com­ment cela a du se pass­er : « Toute­fois, le
car­ac­tère sys­té­ma­tique de cette exclu­sion, la rigueur avec laque­lle les tâch­es
ont été répar­ties, l’é­ten­due de cette répar­ti­tion qui a débor­dé large­ment
au-delà des déter­mi­na­tion biologiques ini­tiales, la manière même dont elle
s’est reflétée dans la con­science de ceux qui la pra­ti­quaient, tous ces aspects
ne peu­vent s’ex­pli­quer que par l’ac­tion de l’idéolo­gie qui a façon­né et
remod­elé la matière pre­mière des con­traintes phys­i­ologiques au point de la
ren­dre presque mécon­naiss­able ». « Ne peu­vent s’ex­pli­quer que par
l’ac­tion de l’idéolo­gie »
. Le désac­cord est là.

Cela me rap­pelle les jus­ti­fi­ca­tions
sous le féo­dal­isme où les seigneurs sont seigneurs de par les qual­ités innées
dues à leur nais­sance, le roi qui est roi de droit divin, ou les patrons qui
jus­ti­fient leur salaire par le fait qu’ils « don­nent » des emplois,
qu’ils sont des entre­pre­neurs qui pren­nent des risques alors que les ouvri­ers
se con­tentent de touch­er leur salaire etc… On ne peut pas sor­tir du
cap­i­tal­isme parce que les gens sont indi­vid­u­al­istes. Ou qu’on ne peut touch­er à
la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion parce que c’est la loi.

On con­naît des tas d’idées qui
inversent la causal­ité des choses. L’idéolo­gie a la par­tic­u­lar­ité de met­tre les
représen­ta­tions sociales la tête en bas. Les événe­ments d’au­jour­d’hui, d’après
ceux qui por­tent ces inter­pré­ta­tions, ne s’ex­pliquent pas par la défense des
intérêts des dom­i­nants, mais par la lib­erté du tra­vail, la néces­sité de
l’or­dre, le besoin de paci­fi­er un pays etc… Il y a des cen­taines d’ex­em­ples.
L’idéolo­gie non seule­ment sert à jus­ti­fi­er l’or­dre établi, mais aus­si à en cacher
la struc­ture. Elle sert à empêch­er qu’on voit que les dom­i­nants gou­ver­nent non
pour les intérêts de l’ensem­ble, mais pour leurs pro­pres intérêts. Et qu’ils
font pass­er ces intérêts pour les intérêts de l’ensem­ble.

En don­nant foi à la croy­ance
religieuse des humains préhis­toriques comme expli­catif de l’in­ter­dit des armes
pour les femmes, l’au­teur « reste en quelque sorte aus­si pris­on­nier de
ces croy­ances qu’ils l’é­taient eux-mêmes. » 
[2]

On retrou­ve par­faite­ment dans
l’idéolo­gie du sang les représen­ta­tions inver­sées qui vali­dent des com­porte­ment
exclu­ant les femmes des armes les plus létales et de leur fab­ri­ca­tion.
L’om­niprésence de l’idéolo­gie du sang – qui est la représen­ta­tion mag­ique de la
pho­bie chez l’homme des men­strues de la femme [3] – reflète
les peurs et le dégoût des hommes de toutes les sociétés. La forme qu’elle
prend sys­té­ma­tique­ment en affir­mant l’in­com­pat­i­bil­ité des femmes et des armes
létales pour les humains, ne reflète que l’om­niprésence du proces­sus
d’ex­clu­sion des femmes et d’ac­qui­si­tion des hommes de la posi­tion dom­i­nante. La
base de l’idéolo­gie reste bien la réal­ité.

L’au­teur se demande pourquoi la
jus­ti­fi­ca­tion prend une forme sur­na­turelle et pourquoi elle dis­simule la
réal­ité économique (le gain de pro­duc­tiv­ité). Juste­ment parce que la néces­sité
ne l’é­tait pas et qu’il fal­lait cacher la défense des intérêts des hommes. Les
idées dom­i­nantes sont les idées de la classe dom­i­nante dis­ait Marx. Dans ces
sociétés sans class­es, un groupe est dom­i­nant : celui des hommes au-dessus d’un
cer­tain âge. Les idées dom­i­nantes sont donc celles du groupe dom­i­nant des
hommes et visent à per­pétuer cette dom­i­na­tion. Si l’ex­pli­ca­tion s’é­tait appuyée
sur des jus­ti­fi­ca­tions pra­tiques, elles auraient toutes pu être con­trées à
l’époque avec les mêmes argu­ments ser­vant dans le livre à la cri­tique de la
théorie nat­u­ral­iste 

La DST por­teur de pro­grès, les
inter­dits et la dom­i­na­tion des hommes non !

Pour expli­quer que la néces­sité a
pris des chemins de tra­verse idéologiques pour se met­tre en place, l’au­teur
cite Raoul et Lau­ra Makar­ius « Ces obsta­cles, ces inter­dits absur­des,
nés de la peur, con­juguée à l’ig­no­rance des lois naturelles, ne se main­ti­en­nent
que parce qu’ils sont les ressorts sub­jec­tifs de néces­sités sociales
objec­tives, que parce qu’ils ont un rôle cap­i­tal à jouer dans la struc­tura­tion,
dans l’étab­lisse­ment et dans la con­ser­va­tion de la société humaine. »
On
retrou­ve le point de vue de l’au­teur qui voit l’idéolo­gie comme accoucheuse de
néces­sités économiques.

Je ne suis pas sûr que cette DST
par­ti­c­ulière, c’est-à-dire l’in­ter­dit fait aux femmes des armes les plus
létales, ait apporté prin­ci­pale­ment un pro­grès. On peut admet­tre tout à fait
que cer­taines femmes, qui ne peu­vent chas­s­er, se spé­cialisent dans des tâch­es
com­pat­i­bles avec leur moin­dre lib­erté de mou­ve­ment mais là on par­le d’autre
chose. On par­le d’in­ter­dits pour les femmes. Or ces inter­dits exis­tent
beau­coup moins voire pas du tout pour les hommes qui peu­vent, s’ils le veu­lent,
s’es­say­er aux travaux féminins. L’au­teur admet aus­si un peu vite que cette
général­i­sa­tion de la spé­cial­i­sa­tion ait amené un pro­grès en faisant référence à
la fab­ri­ca­tion d’ob­jets et à la pro­duc­tiv­ité induite par la spé­cial­i­sa­tion sous
le cap­i­tal­isme. L’au­teur cite pour­tant des incon­vénients (des bâtons pour se
défendre con­tre des lions). Dans cer­tains cas la chas­se est menée aus­si par les
femmes mais avec des moyens inap­pro­priés. Mais la con­séquence néga­tive la plus
grave, c’est les guer­res inces­santes pour les pos­ses­sions de femmes. Le pro­grès
a bien été dilapidé tout au long de ces guer­res inces­santes, con­séquences
loin­taines de la spé­cial­i­sa­tion.

En tout cas, on peut être
beau­coup plus dans le juste en met­tant au milieu « les ressorts
sub­jec­tifs d’une dom­i­na­tion sociale objec­tive »
et en ter­mi­nant la
phrase par « la con­ser­va­tion de la dom­i­na­tion des hommes
adultes ».
« Dans l’étab­lisse­ment » de cette
dom­i­na­tion, par con­tre, je ne suis pas sur. Le pou­voir mâle a du met­tre du
temps à se met­tre en place. Les idéolo­gies dom­i­nantes dans les com­mu­nautés a
prob­a­ble­ment longtemps été une pro­duc­tion com­mune aux femmes et aux hommes [4]. Et la
rigueur des inter­dits n’a pas du être immé­di­ate. La pro­duc­tion idéologique
jus­ti­fi­ant l’ex­clu­sion s’est prob­a­ble­ment faite avec un décalage comme c’est le
cas des idéolo­gies qui jus­ti­fient une oppres­sion. Le fait précède la
jus­ti­fi­ca­tion idéologique et il faut une longue bataille pour que le fait
s’im­pose, y com­pris dans la tête des dom­inés, et pour que les dom­i­nants
fab­riquent les idées qui jus­ti­fient leur dom­i­na­tion par du sur­na­turel. Au
pas­sage, sur ce dernier point, la maîtrise par les hommes du religieux est donc
essen­tielle pour parachev­er leur dom­i­na­tion de la société [5].

La phrase deviendrait alors : Ces
obsta­cles, ces inter­dits absur­des, nés de la peur, con­juguée à l’ig­no­rance des
lois naturelles, ne se main­ti­en­nent que parce qu’ils sont les ressorts
sub­jec­tifs d’une dom­i­na­tion sociale objec­tive, que parce qu’ils ont un rôle
cap­i­tal à jouer dans la struc­tura­tion et dans la con­ser­va­tion de la dom­i­na­tion
des hommes adultes.

Alors certes, on a aban­don­né
(dans ce cas pré­cis) la vision grisante de la marche invin­ci­ble de l’hu­man­ité
vers le pro­grès et la civil­i­sa­tion et on est revenu à des réal­ités plus
égoïstes qui se moquent bien de ce pro­grès et qui sont prêts à le frein­er pour
la défense d’in­térêts par­ti­c­uliers.

Le pro­grès dans le rap­port à la
nature, l’ac­cu­mu­la­tion de savoir-faire, s’est fait mal­gré les formes
sociales d’op­pres­sion et d’ex­ploita­tion. Elles en furent un frein. 

Entre les deux expli­ca­tions
(idéolo­gie du sang ou recherche du pou­voir), un des enjeux : réduire la part
d’ar­bi­traire dans la DST

En fin de page 216, on a une
syn­thèse de com­ment l’éloigne­ment des femmes de la chas­se au gros et de
l’ex­clu­sion de métiers se serait accom­plis. On est en pleine jus­ti­fi­ca­tion par
l’idéolo­gie, par le sur­na­turel. L’au­teur explique la con­ta­gion des inter­dits à
d’autres activ­ité par la cohérence de l’idée magi­co-religieuse qui a super­posé
plusieurs sym­bol­es : le feu, le métal, la pierre avec le sang. Les inter­dits se
seraient répan­dus « dépas­sant leur objec­tif ini­tial ». Mais
quel était cet objec­tif téléologique fixé par l’au­teur et les eth­no­logues ?
Implicite­ment c’est le réal­isme face aux dif­férences phys­i­ologiques et la
recherche d’ef­fi­cac­ité pro­duc­tive. Mais les inter­dits en série jus­ti­fiés par
l’idéolo­gie du sang ne « dépassent l’ob­jec­tif ini­tial » que
parce que entretemps, les hommes se sont décou­vert un autre objec­tif : le
pou­voir. Dans le cadre de la réal­i­sa­tion de ce dernier objec­tif, l’idéolo­gie du
sang ne dépasse rien du tout mais accom­plit bel et bien l’ob­jec­tif. Cette
idéolo­gie et le pou­voir ont d’ailleurs du se con­stru­ire non de façon causale,
mais de façon dialec­tique. Plus le pou­voir des hommes était affir­mé, plus les
idées dom­i­nantes étaient celles qui ser­vaient leurs intérêts et le ren­forçait.

Entrant dans le détail des
croy­ances ayant con­duit à l’in­ter­dic­tion d’autres activ­ités, il pénètre
l’u­nivers sym­bol­ique avec des com­para­isons tirées par les cheveux. Si il y a
quelques analo­gies, à la rigueur, entre le jail­lisse­ment sanglant et l’é­coule­ment
du métal, par con­tre, le feu ou la pierre ne lui ressem­blent guère. En out­re,
l’au­teur, qui admet ailleurs que les mêmes sym­bol­es peu­vent avoir des
sig­ni­fi­ca­tions var­iées d’une société à l’autre [6], ne
l’évoque pas con­cer­nant l’idéolo­gie du sang et ne cherche pas à voir la source
des récur­rences de sig­ni­fi­ca­tion dans la réal­ité même et les con­flits entre
humains.

Finale­ment, l’au­teur en appelle à
l’ar­bi­traire pour expli­quer en par­tie la répar­ti­tion aléa­toire des tâch­es,
dif­férent de plus d’une société à l’autre.

Je ne dis pas que l’ar­bi­traire
n’a pas existé dans la dis­tri­b­u­tion. Mais avant de voir où il a pu être (le
tis­sage, le cuir ?) voyons d’abord l’hy­pothèse de la défense égoïste par les
hommes de leur maîtrise des armes les plus létales et de tout ce qui est
con­nexe. Peut-être que l’on décou­vri­ra que là ou le cuir est fait par les
femmes, de petits couteaux suff­isent. Par con­tre, là où ce sont des peaux
épaiss­es qui sup­posent des couteaux équiv­a­lents aux armes de guerre, alors ce
sont les hommes qui s’y emploient. Que le défrichage, partout apanage des
hommes, (ou la con­struc­tion de bateaux)
[7]
sup­pose la
manip­u­la­tion d’outils qui peu­vent con­stituer des armes létales. Et ain­si de
suite. Une fois iden­ti­fié tout ce qui doit être inter­dit aux femmes pour
main­tenir le mono­pole des hommes sur les armes, il y a les autres tâch­es à
répar­tir. La place de l’ar­bi­traire sera sans doute là, sur les dif­férentes
pos­si­bil­ités de répar­tir « le reste ».

Chercher (ou pas) l’ac­tion
con­sciente de groupes à l’in­térieur des sociétés étudiées

En fait ce que l’au­teur élim­ine
du paysage de l’analyse, c’est l’ac­tion col­lec­tive d’un groupe, au moins en
par­tie con­sciente, pour la défense de ses intérêts. Et, en réac­tion, celle du
groupe dom­iné, qui défend sa sit­u­a­tion.

Expli­quer la général­i­sa­tion des
inter­dits faits aux femmes par l’idéolo­gie du sang, c’est comme si on
expli­quait la général­i­sa­tion du féo­dal­isme par la volon­té d’in­stau­r­er
« l’or­dre naturel des choses » décrit par les évêques. Ou les débuts
du cap­i­tal­isme par la paru­tion des codes de lois style code Napoléon. Pourquoi
la démarche matéri­al­iste qui va chercher les rela­tions pra­tiques et les
con­flits qu’elle induit ne serait pas val­able pour les sociétés prim­i­tives.

L’his­toire des sociétés de
class­es est l’his­toire des luttes de classe dit Marx en citant et rec­ti­fi­ant le
Man­i­feste. Alors, les groupes en lutte n’é­taient qu’en par­tie con­scient de
l’his­toire qu’ils fai­saient et don­naient toutes sortes de jus­ti­fi­ca­tions
idéelles à leur lutte, mais ils lut­taient bel et bien. Et l’analyse se doit
d’aller la com­pren­dre, même quand elle ne s’élève pas à la hau­teur d’un
événe­ment vis­i­ble et con­signé. L’analyse matéri­al­iste cherche à com­pren­dre la
ten­sion qui réu­nit et oppose les groupes en con­flit.

Il faut le faire pour les sociétés
prim­i­tives. Mal­heureuse­ment, les analy­ses anthro­pologiques dont on dis­pose sont
presque tou­jours des pho­tos et non des films. Les sociétés analysées ont une
his­toire qui s’é­tale par­fois sur des mil­lé­naires et on en con­naît peu. Mais il
est peu prob­a­ble que ce qui a été déter­mi­nant dans les événe­ments soit
l’évo­lu­tion des sym­bol­es et de leur sig­ni­fi­ca­tion. L’his­toire des sociétés sans
class­es est for­cé­ment aus­si l’his­toire des con­flits entre groupes d’in­térêts
dif­férents (class­es d’âge ou hommes/​femmes). Comme dans les sociétés de classe.

L’au­tonomie rel­a­tive du niveau
de l’idéolo­gie

Dans le tableau de l’évo­lu­tion
ayant con­duit à l’ex­clu­sion des femmes de la maîtrise des armes, il ne s’ag­it
pas de nier absol­u­ment tout rôle aux idées magi­co-religieuse dans
l’or­gan­i­sa­tion sociale. Elles ont leur
autonomie, leur logique, (leur cohérence dit l’au­teur). Elles peu­vent amen­er
des par­tic­u­lar­ités incom­préhen­si­bles si on cherche à toute force à les
rat­tach­er à des néces­sités économiques ou à les met­tre au ser­vice de tel ou tel
groupe.

Il ne faut pas non plus les voir,
quand elles sont exposées par des dom­i­nants, comme des jus­ti­fi­cat­ifs hyp­ocrites
de l’ex­is­tant. L’hypocrisie est rarement présente [8] . A
l’ex­cep­tion des moments de créa­tion, les pro­tag­o­nistes y croient vrai­ment.
Seule une petite frange des dom­i­nants et (plus dif­fi­cile­ment) de dom­inés a de
la dis­tance vis-à-vis d’elle. Évidem­ment quand ces idées sont partagées par les
dom­inés, c’est le phénomène de l’al­ié­na­tion.

La dis­tance arrive avec le
con­flit et, dans les deux camps, elle est plus pro­fonde au fur et à mesure que
celui-ci monte en inten­sité. C’est vrai au cours de l’his­toire du mode de
dom­i­na­tion mais c’est encore plus vrai dans la péri­ode agitée de mise en place.
Pour cela, je crois que le moment de créa­tion des idées qui jus­ti­fient
l’op­pres­sion et l’ex­ploita­tion est un moment d’hypocrisie ouverte car elles se
con­stituent dans la bataille d’in­térêts et elles sont un aspect de la bataille.
Hypocrisie car elles visent à cacher le sens de cette bataille et de la
jus­ti­fi­er, du coté des dom­i­nants, au nom de valeurs supérieures. 

Les man­i­fes­ta­tions de l’ef­fort
per­ma­nent des hommes pour main­tenir leur pou­voir

Des exem­ples de sociétés
parsè­ment le livre qui ali­mentent la thèse que l’ex­clu­sion des femmes des armes
les plus létales est le fait d’un effort per­ma­nent des hommes pour main­tenir
leur pou­voir.

L’ex­em­ple cité p. 220 de la
géo­gra­phie d’un vil­lage en Ama­zonie est par­lante. Les hommes occu­pent une
mai­son col­lec­tive cen­trale ouverte alors que les femmes et les enfants occu­pent
des maisons indi­vidu­elles fer­mées et à la périphérie. Il s’ag­it d’unir les
dom­i­nants
mais de divis­er et de sur­veiller les dom­inés. « Et
tan­dis que la mai­son com­mune des hommes était ouverte, leur per­me­t­tant d’avoir
un œil sur toute la vie du vil­lage, celle des femmes étaient enclos­es et
coupées de l’e­space pub­lic. »
(Tiens les enfants ont dis­paru de
l’analyse.) Et l’au­teur rajoute « Cette dis­po­si­tion des lieux se
retrou­ve dans bien des sociétés de Nou­velle-Guinée ».

On a là, rien que dans
l’or­gan­i­sa­tion de l’e­space, l’ex­pres­sion de la ten­sion au sein de la
com­mu­nauté, les traces de l’his­toire du con­flits entre les hommes et les
femmes.

Page 221 une autre man­i­fes­ta­tion
de la dom­i­na­tion des hommes : la peur des femmes. « Dans bien des endroits,
cette sépa­ra­tion des sex­es se chargeait, de sur­croît d’une méfi­ance non
dis­sim­ilée – en tout cas des hommes envers les femmes, perçues comme éminem­ment
dan­gereuses. C’é­tait notam­ment le cas dans beau­coup de sociétés mélanési­ennes
et, de façon plus local­isée, en Ama­zonie »
. Dans les faits, les plus
dan­gereux étaient les hommes, pou­vant faire débouch­er les con­flits con­ju­gaux
sur la mort de la femme. Mais la représen­ta­tion ayant court étant celle des
hommes, l’idée dom­i­nante (donc mas­cu­line) était leur crainte d’une réac­tion
fémi­nine col­lec­tive à leur dom­i­na­tion. Cette crainte est la même qu’ont les
class­es dom­i­nantes vis-à-vis des dom­inés. Ces derniers n’ont pas d’his­toire car
pas d’or­gan­i­sa­tion, alors que les dom­i­nants en ont une. De même, les dom­i­nants
savent la fragilité de leur dom­i­na­tion plus que les dom­inés.

Les excep­tions où les femmes
peu­vent chas­s­er sont par­lantes. Dans les ter­res arc­tiques où la cueil­lette
était impos­si­ble, les femmes inu­ites, « pou­vaient tuer des pho­ques mais
à con­di­tion de n’employer que de gros gour­dins. Pour la chas­se aux oiseaux et à
l’in­star des enfants, elles dis­po­saient même de flèch­es spé­ciales, dont
l’ex­trémité était for­mée d’une boule qui assom­maient la proie. Ailleurs on
trou­ve des femmes qui chas­sent au filet ou à l’aide de chiens. »[9]

L’ex­pan­sion humaine a fait que
des ter­ri­toires ont été con­quis alors même que les inter­dits étaient en place.
Mais ces ter­ri­toires glacés étaient net­te­ment moins prop­ices à un
développe­ments d’ac­tiv­ités. La chas­se y occu­pait donc une place beau­coup plus
grande. Les hommes ont donc autorisé les femmes à la men­er à la con­di­tion de
n’être pas con­fron­tés dans leur quo­ti­di­en à une femme ten­ant une lance à la
main. Évidem­ment, un gour­din c’est plus lourd qu’une lance (au dia­ble les con­sid­éra­tions
mod­ernes sur la mus­cu­la­ture plus faible des femmes), et puis il faut
s’ap­procher de la bête au risque du coup de dent ou du coup de queue (au dia­ble
les con­sid­éra­tions des eth­no­logues sur l’im­por­tance plus grande des femmes pour
la survie du groupe). Le manque de moyens n’a de cohérence qu’avec le main­tien
de la dom­i­na­tion des hommes.

Page 226, l’au­teur cite
l’an­thro­po­logue marx­iste, Kath­leen Gough. « Bien que les hommes
utilisent rarement les armes con­tre les femmes, ils les pos­sè­dent (et en pos­sè­dent
de plus effi­caces) en plus de leur plus grande force physique. »
Le « rarement »
dit des choses. Si c’est rare, c’est que ça arrive. Donc même si cela ne se
fait pas, cela peut arriv­er et donc, sur le long terme – la pos­si­bil­ité – même
non mise en œuvre – suf­fit à établir la dom­i­na­tion. Les con­flits con­ju­gaux ne
peu­vent débouch­er que sur une seule issue : la vic­toire de l’homme dans les
con­flits qui l’op­posent à son épouse. La femme se devra (et c’est encore vrai
aujour­d’hui) de dévelop­per finesse, tac­tiques de recul et apparence de
soumis­sion pour s’en sor­tir et pour regag­n­er du ter­rain. L’homme peut même
faire dérap­er les con­flits frontaux sur la mort de l’épouse par sa maîtrise « des
armes les plus létales
 ».

Dans des cas extrêmes, cet usage
des armes est rit­u­al­isé comme le cas des Bena Bena de Nou­velle Guinée, au
moment où le jeune cou­ple emmé­nage. Le mari tire une flèche dans la hanche de
sa femme et celle-ci l’ex­hibe ensuite en forme de soumis­sion. [10]

Chez les Selk­nams de la Terre de
Feu, l’épouse récal­ci­trante « avait toute prob­a­bil­ité d’être battue ou
per­cée d’une flèche ». [11]

Aujour­d’hui encore, les dom­i­nants
utilisent rarement les armes con­tre les exploités. C’est même une preuve de
faib­lesse et d’échec de l’in­téri­or­i­sa­tion de la dom­i­na­tion par ces derniers. En
dehors des crise de dom­i­na­tion, c’est peu fréquent. Aujour­d’hui, qui a tâté de
la matraque, même par­mi les mil­i­tants ? Mais le fait que ce soit rare n’empêche
pas les marx­istes de point­er que l’E­tat de la classe dom­i­nante est d’abord
appuyé par un corps armé séparé et que ces armes sont inter­dites aux autres
class­es.

En con­clu­sion

Le livre de Dar­mangeat a une
grande ambi­tion. Repren­dre la démarche d’En­gels en s’ap­puyant sur tout le
savoir accu­mulé en anthro­polo­gie et en his­toire pour com­pren­dre l’évo­lu­tion des
rela­tions hommes/​femmes. L’es­sai est réus­si, sauf sur un point : l’ex­pli­ca­tion
de la tran­si­tion entre la divi­sion sex­uelle du tra­vail suite aux dif­férences
phys­i­ologiques, et les inter­dits de pos­ses­sion des armes létales pour les femmes.

Notes :

[1] « on peut donc sup­pos­er que ce sont
cer­taines con­traintes biologiques, vraisem­blable­ment liées à la grossesse et à
l’al­laite­ment, qui ont fourni, à une époque incon­nue, le sub­strat phys­i­ologique
de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et de l’ex­clu­sion des femmes de la
chas­se. »
[2] P 47 L’au­teur y fait référence au résumé
qu’En­gels fait de l’analyse de Bachofen sur le pas­sage de la fil­i­a­tion
matril­inéaire à la fil­i­a­tion patril­inéaire chez les anciens Grecs. Engels
accepte l’analyse mais réfute les moti­va­tions du change­ment expliquées par
Bachofen à par­tir des croy­ances. La car­ac­téri­sa­tion de l’at­ti­tude de Bachofen,
peut s’adress­er (dans ce cas pré­cis) à l’au­teur lui-même.
[3] On ferait avec util­ité un détour par les
études de psy­cholo­gie sur le sujet. Avec l’analyse de l’imag­i­naire des hommes
d’au­jour­d’hui face à ce phénomène on pour­rait retrou­ver cer­taines formes de
l’idéolo­gie du sang des peu­ples prim­i­tifs.
[4] A moins que cette dom­i­na­tion ait été
antérieure à l’ap­pari­tion du lan­gage. Cela sig­ni­fierait une con­ti­nu­ité dans la
dom­i­na­tion des mâles entre les ancêtres pri­mates avant l’homme et les sociétés analysée dans le livre.
[5] D’ailleurs dans les sociétés qui font
excep­tions, les femmes con­nais­sent aus­si un cer­tain équili­bre avec les hommes,
bien qu’à l’é­cart des armes et de la poli­tique. Cf CD p 100 pour les Iro­quois­es
[6] P 73 sur le genre, mas­culin ou féminin, des
représen­ta­tions : Terre, Lune, Ciel etc…
[7] P 198
[8] Quoique, la célébra­tion du Hain chez
les Selk­nams en con­te­nait une bonne dose. Mais les hommes met­tant en scène
l’e­sprit Shoort qui punit les femmes (CD p 130), y croy­aient tout autant
que les pro­duc­teurs d’Hol­ly­wood réal­isant « Les Dix
Com­man­de­ments »
sont per­suadés que les eaux de la Mer Rouge se sont
ouvertes devant Moïse
[9] P 206
[10] P 117
[11] P 130 mais les femmes pou­vaient être
chamane.

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