Salut Christophe
Chose promise, chose due,
je t’envoie mes remarques sur le point essentiel avec lequel je suis en
désaccord.
D’abord, avant cela, je
pense que l’exercice que tu as tenté est réussi. Il était ambitieux. Reprendre
Engels (et d’autres) en triant le vrai du faux et restaurer la démarche
marxiste sur l’un des points traités par lui (les rapports hommes-femmes et la
famille) en intégrant les études faites depuis. L’exercice était délicat.
La gens marxiste (notre famille politique) a le plus souvent, tendance à
traiter les œuvres des grands anciens comme des classiques inamovibles auxquels
il ne faut pas toucher.
Donc je suis d’accord avec
la méthode et d’accord avec les points essentiels. La domination des hommes, à
différents degré, est une constante et elle n’a pas eu besoin de l’apparition
des classes pour s’établir. Je suis convaincu de la justesse de l’analyse sur
les lances et les bâtons. Convaincu que la maîtrise de l’économie, dans ces
sociétés égalitaires, est un élément important pour comprendre le caractère de
la domination des hommes (écrasant ou bien limité) mais ne donne pas la clé de
qui domine etc… Bref je suis convaincu de plein de choses à la lecture de ton
livre (2e édition).Il y a cependant un point
où je n’ai pas suivi ton raisonnement. Je te mets, ci-dessous, un copier-coller
de mes notes sur ce point.
Christian SCHWEYER
Sur le point critiquable du
livre : l’accent mis sur l’idéologie du sang pour expliquer la mise en
place de l’exclusion des femmes de la possession des armes.Page 204, l’auteur pose la
question du sous-chapitre : « D’où vient la division sexuelle du travail
(DST) ? ». Il décrit le mouvement de remise en cause de l’idée que c’est
l’infériorité physique des femmes (en partie du à la reproduction) qui
cantonnait les femmes dans des tâches du genre cueillette, tissage ou poterie.
Cette « thèse naturaliste » a été critiquée. En voici les arguments.La force inférieure des femmes
n’est que statistique et comme c’est l’habileté qui est le critère principal de
succès de la chasse, cela ne peut être un argument.Le manque d’agressivité n’empêche
pas, dans certaines sociétés, la participation des femmes à la chasse au petit
gibier, et même au gros sous certaines conditions.Sur la nécessité d’éviter le danger
pour les femmes. Le danger de la chasse était tout relatif. Sauf quand ils y
étaient obligés, les hommes évitaient de s’affronter à des animaux qui
pouvaient les tuer. Ils allaient à la
chasse avec une mentalité d’employé de bureau qui se rend au travail. Par
contre la cueillette n’était pas toujours de tout repos et les femmes qui s’y
livraient couraient le risque de mauvaises rencontres. Et quand la chasse était
dangereuse, les femmes participaient parfois (sans les armes des hommes) et
c’était tout aussi dangereux pour elles.Les absences temporaires des
femmes dues aux grossesses ? Les hommes aussi peuvent en avoir suite à des
accidents. S’occuper des enfants en bas âge ? Cela peut être collectivisé.Et de citer l’existence des
femmes chasseresses à l’appui de la critique de la thèse naturaliste. Les
contre-exemples ne sont pas une arme absolue pour critiquer la thèse
naturaliste. A d’autres moments, sur d’autres sujets, on dira que ce sont des
exceptions qui confirment la règle. Dans les exceptions (pour les sociétés qui
en acceptent), il y aura les berdaches (femmes) qui prennent femme et ne
portent pas d’enfant…, les femmes ménopausées, les vierges. Les exceptions
confirment la règle si elles sont acceptables ; si elles ne mettent pas en
cause la structure d’ensemble. Dans le cas étudié, c’est si les femmes ont un
caractère « homme » ou abandonnent leur caractère
« femme ». Ce qui est vérifié pour les cas cités.Mais pour la mise en place de
règles sociales et de constructions idéologiques, on joue sur les grands
nombres et sur la durée. Et puis sur la dynamique du groupe des hommes, capable
d’éliminer, dans un processus s’étendant sur des centaines de générations, les
femmes qui sont des charges (les parturientes), puis les moins habiles, puis toutes.
Peu importe donc que telle ou telle femmes ait été une grande chasseuse.
Comparons avec l’évolution des espèces : une mutation favorable apportant
un léger avantage finit par triompher dans l’espèce au fil des générations si
cela améliore le taux de survie des adultes en âge de procréer. Pourquoi ne pas
admettre qu’un avantage physique fasse de même sur des milliers de générations
en ce qui concerne l’organisation sociale (qui est un domaine beaucoup plus
souple que l’évolution des espèces).Enfin, dit l’auteur, si les
raisons physiologiques peinent à expliquer l’exclusion de la chasse elles
expliquent encore moins d’autres interdits comme le travail de la pierre ou du
feu.Pour ma part, je remarque, que
les interdictions qui sont faites aux femmes concernent beaucoup les activités
qui dérivent de la chasse ou de la confection des armes : travail du bois
(sagaie), de la pierre (propulseur), du fer (armes tranchantes), du feu
(pointes de flèches et métallurgie). Tout est fait pour que de la matière première
à l’utilisation, il y ait une chaîne d’hommes qui maîtrisent la fabrication et
l’utilisation des armes les plus létales. Si la fabrication des pointes de
lances était au mains de femmes, l’interdit de possession des armes pourrait
être bravé plus facilement. Cette série d’interdits ne sont donc pas
arbitraires, distribués aux hasards, mais politiques (au sens où c’est la
question du pouvoir qui est en jeu dans la communauté). Ils peuvent avoir été
instaurés peu à peu, au fil des réactions des femmes ou bien suite à des
entorses à l’exclusion des armes qu’elles subissaient. C’est probablement plus
le résultat d’un pragmatisme dans l’exclusion que d’une pensée cohérente.Après avoir combattu les raisons
physiologiques comme base explicative de l’exclusion de la possession des
armes, l’auteur, p. 214 et p. 219 admet qu’elle est seule explicative [1] (même si
elle « peine » à expliquer). Dans le même temps, l’auteur
considère que la DST amène des gains de productivité et donc un progrès social.
Il estime que cette DST, vue comme une nécessité sociale dans l’évolution de
l’humanité, arrive par des voies idéologiques.Il note que la justification dans
toutes les sociétés se fait par des explications, « des croyances
magico-religieuse » que l’auteur résume sous le nom « d’idéologie
du sang ». Le sang des menstrues perçu comme maléfique. Et l’analogie
avec les gros animaux dont la mise à mort répand des grandes quantités de sang
(p. 210). Le fait pour une femme de toucher une arme (selon les société lors des
menstrues, ou même en dehors), était vu comme ayant une influence maléfique sur
son possesseur.L’auteur en arrive alors à croire
sur parole ces justifications comme expliquant la mise en œuvre de l’interdit.
Mais il pense rétablir la démarche marxiste en expliquant que, par là même,
cela s’inscrit dans un processus de progrès économique.Il insiste même dans la
conclusion qui résume comment cela a du se passer : « Toutefois, le
caractère systématique de cette exclusion, la rigueur avec laquelle les tâches
ont été réparties, l’étendue de cette répartition qui a débordé largement
au-delà des détermination biologiques initiales, la manière même dont elle
s’est reflétée dans la conscience de ceux qui la pratiquaient, tous ces aspects
ne peuvent s’expliquer que par l’action de l’idéologie qui a façonné et
remodelé la matière première des contraintes physiologiques au point de la
rendre presque méconnaissable ». « Ne peuvent s’expliquer que par
l’action de l’idéologie ». Le désaccord est là.Cela me rappelle les justifications
sous le féodalisme où les seigneurs sont seigneurs de par les qualités innées
dues à leur naissance, le roi qui est roi de droit divin, ou les patrons qui
justifient leur salaire par le fait qu’ils « donnent » des emplois,
qu’ils sont des entrepreneurs qui prennent des risques alors que les ouvriers
se contentent de toucher leur salaire etc… On ne peut pas sortir du
capitalisme parce que les gens sont individualistes. Ou qu’on ne peut toucher à
la propriété privée des moyens de production parce que c’est la loi.On connaît des tas d’idées qui
inversent la causalité des choses. L’idéologie a la particularité de mettre les
représentations sociales la tête en bas. Les événements d’aujourd’hui, d’après
ceux qui portent ces interprétations, ne s’expliquent pas par la défense des
intérêts des dominants, mais par la liberté du travail, la nécessité de
l’ordre, le besoin de pacifier un pays etc… Il y a des centaines d’exemples.
L’idéologie non seulement sert à justifier l’ordre établi, mais aussi à en cacher
la structure. Elle sert à empêcher qu’on voit que les dominants gouvernent non
pour les intérêts de l’ensemble, mais pour leurs propres intérêts. Et qu’ils
font passer ces intérêts pour les intérêts de l’ensemble.En donnant foi à la croyance
religieuse des humains préhistoriques comme explicatif de l’interdit des armes
pour les femmes, l’auteur « reste en quelque sorte aussi prisonnier de
ces croyances qu’ils l’étaient eux-mêmes. » [2]On retrouve parfaitement dans
l’idéologie du sang les représentations inversées qui valident des comportement
excluant les femmes des armes les plus létales et de leur fabrication.
L’omniprésence de l’idéologie du sang – qui est la représentation magique de la
phobie chez l’homme des menstrues de la femme [3] – reflète
les peurs et le dégoût des hommes de toutes les sociétés. La forme qu’elle
prend systématiquement en affirmant l’incompatibilité des femmes et des armes
létales pour les humains, ne reflète que l’omniprésence du processus
d’exclusion des femmes et d’acquisition des hommes de la position dominante. La
base de l’idéologie reste bien la réalité.L’auteur se demande pourquoi la
justification prend une forme surnaturelle et pourquoi elle dissimule la
réalité économique (le gain de productivité). Justement parce que la nécessité
ne l’était pas et qu’il fallait cacher la défense des intérêts des hommes. Les
idées dominantes sont les idées de la classe dominante disait Marx. Dans ces
sociétés sans classes, un groupe est dominant : celui des hommes au-dessus d’un
certain âge. Les idées dominantes sont donc celles du groupe dominant des
hommes et visent à perpétuer cette domination. Si l’explication s’était appuyée
sur des justifications pratiques, elles auraient toutes pu être contrées à
l’époque avec les mêmes arguments servant dans le livre à la critique de la
théorie naturalisteLa DST porteur de progrès, les
interdits et la domination des hommes non !Pour expliquer que la nécessité a
pris des chemins de traverse idéologiques pour se mettre en place, l’auteur
cite Raoul et Laura Makarius « Ces obstacles, ces interdits absurdes,
nés de la peur, conjuguée à l’ignorance des lois naturelles, ne se maintiennent
que parce qu’ils sont les ressorts subjectifs de nécessités sociales
objectives, que parce qu’ils ont un rôle capital à jouer dans la structuration,
dans l’établissement et dans la conservation de la société humaine. » On
retrouve le point de vue de l’auteur qui voit l’idéologie comme accoucheuse de
nécessités économiques.Je ne suis pas sûr que cette DST
particulière, c’est-à-dire l’interdit fait aux femmes des armes les plus
létales, ait apporté principalement un progrès. On peut admettre tout à fait
que certaines femmes, qui ne peuvent chasser, se spécialisent dans des tâches
compatibles avec leur moindre liberté de mouvement mais là on parle d’autre
chose. On parle d’interdits pour les femmes. Or ces interdits existent
beaucoup moins voire pas du tout pour les hommes qui peuvent, s’ils le veulent,
s’essayer aux travaux féminins. L’auteur admet aussi un peu vite que cette
généralisation de la spécialisation ait amené un progrès en faisant référence à
la fabrication d’objets et à la productivité induite par la spécialisation sous
le capitalisme. L’auteur cite pourtant des inconvénients (des bâtons pour se
défendre contre des lions). Dans certains cas la chasse est menée aussi par les
femmes mais avec des moyens inappropriés. Mais la conséquence négative la plus
grave, c’est les guerres incessantes pour les possessions de femmes. Le progrès
a bien été dilapidé tout au long de ces guerres incessantes, conséquences
lointaines de la spécialisation.En tout cas, on peut être
beaucoup plus dans le juste en mettant au milieu « les ressorts
subjectifs d’une domination sociale objective » et en terminant la
phrase par « la conservation de la domination des hommes
adultes ». « Dans l’établissement » de cette
domination, par contre, je ne suis pas sur. Le pouvoir mâle a du mettre du
temps à se mettre en place. Les idéologies dominantes dans les communautés a
probablement longtemps été une production commune aux femmes et aux hommes [4]. Et la
rigueur des interdits n’a pas du être immédiate. La production idéologique
justifiant l’exclusion s’est probablement faite avec un décalage comme c’est le
cas des idéologies qui justifient une oppression. Le fait précède la
justification idéologique et il faut une longue bataille pour que le fait
s’impose, y compris dans la tête des dominés, et pour que les dominants
fabriquent les idées qui justifient leur domination par du surnaturel. Au
passage, sur ce dernier point, la maîtrise par les hommes du religieux est donc
essentielle pour parachever leur domination de la société [5].La phrase deviendrait alors : Ces
obstacles, ces interdits absurdes, nés de la peur, conjuguée à l’ignorance des
lois naturelles, ne se maintiennent que parce qu’ils sont les ressorts
subjectifs d’une domination sociale objective, que parce qu’ils ont un rôle
capital à jouer dans la structuration et dans la conservation de la domination
des hommes adultes.Alors certes, on a abandonné
(dans ce cas précis) la vision grisante de la marche invincible de l’humanité
vers le progrès et la civilisation et on est revenu à des réalités plus
égoïstes qui se moquent bien de ce progrès et qui sont prêts à le freiner pour
la défense d’intérêts particuliers.Le progrès dans le rapport à la
nature, l’accumulation de savoir-faire, s’est fait malgré les formes
sociales d’oppression et d’exploitation. Elles en furent un frein.Entre les deux explications
(idéologie du sang ou recherche du pouvoir), un des enjeux : réduire la part
d’arbitraire dans la DSTEn fin de page 216, on a une
synthèse de comment l’éloignement des femmes de la chasse au gros et de
l’exclusion de métiers se serait accomplis. On est en pleine justification par
l’idéologie, par le surnaturel. L’auteur explique la contagion des interdits à
d’autres activité par la cohérence de l’idée magico-religieuse qui a superposé
plusieurs symboles : le feu, le métal, la pierre avec le sang. Les interdits se
seraient répandus « dépassant leur objectif initial ». Mais
quel était cet objectif téléologique fixé par l’auteur et les ethnologues ?
Implicitement c’est le réalisme face aux différences physiologiques et la
recherche d’efficacité productive. Mais les interdits en série justifiés par
l’idéologie du sang ne « dépassent l’objectif initial » que
parce que entretemps, les hommes se sont découvert un autre objectif : le
pouvoir. Dans le cadre de la réalisation de ce dernier objectif, l’idéologie du
sang ne dépasse rien du tout mais accomplit bel et bien l’objectif. Cette
idéologie et le pouvoir ont d’ailleurs du se construire non de façon causale,
mais de façon dialectique. Plus le pouvoir des hommes était affirmé, plus les
idées dominantes étaient celles qui servaient leurs intérêts et le renforçait.Entrant dans le détail des
croyances ayant conduit à l’interdiction d’autres activités, il pénètre
l’univers symbolique avec des comparaisons tirées par les cheveux. Si il y a
quelques analogies, à la rigueur, entre le jaillissement sanglant et l’écoulement
du métal, par contre, le feu ou la pierre ne lui ressemblent guère. En outre,
l’auteur, qui admet ailleurs que les mêmes symboles peuvent avoir des
significations variées d’une société à l’autre [6], ne
l’évoque pas concernant l’idéologie du sang et ne cherche pas à voir la source
des récurrences de signification dans la réalité même et les conflits entre
humains.Finalement, l’auteur en appelle à
l’arbitraire pour expliquer en partie la répartition aléatoire des tâches,
différent de plus d’une société à l’autre.Je ne dis pas que l’arbitraire
n’a pas existé dans la distribution. Mais avant de voir où il a pu être (le
tissage, le cuir ?) voyons d’abord l’hypothèse de la défense égoïste par les
hommes de leur maîtrise des armes les plus létales et de tout ce qui est
connexe. Peut-être que l’on découvrira que là ou le cuir est fait par les
femmes, de petits couteaux suffisent. Par contre, là où ce sont des peaux
épaisses qui supposent des couteaux équivalents aux armes de guerre, alors ce
sont les hommes qui s’y emploient. Que le défrichage, partout apanage des
hommes, (ou la construction de bateaux)
[7] suppose la
manipulation d’outils qui peuvent constituer des armes létales. Et ainsi de
suite. Une fois identifié tout ce qui doit être interdit aux femmes pour
maintenir le monopole des hommes sur les armes, il y a les autres tâches à
répartir. La place de l’arbitraire sera sans doute là, sur les différentes
possibilités de répartir « le reste ».Chercher (ou pas) l’action
consciente de groupes à l’intérieur des sociétés étudiéesEn fait ce que l’auteur élimine
du paysage de l’analyse, c’est l’action collective d’un groupe, au moins en
partie consciente, pour la défense de ses intérêts. Et, en réaction, celle du
groupe dominé, qui défend sa situation.Expliquer la généralisation des
interdits faits aux femmes par l’idéologie du sang, c’est comme si on
expliquait la généralisation du féodalisme par la volonté d’instaurer
« l’ordre naturel des choses » décrit par les évêques. Ou les débuts
du capitalisme par la parution des codes de lois style code Napoléon. Pourquoi
la démarche matérialiste qui va chercher les relations pratiques et les
conflits qu’elle induit ne serait pas valable pour les sociétés primitives.L’histoire des sociétés de
classes est l’histoire des luttes de classe dit Marx en citant et rectifiant le
Manifeste. Alors, les groupes en lutte n’étaient qu’en partie conscient de
l’histoire qu’ils faisaient et donnaient toutes sortes de justifications
idéelles à leur lutte, mais ils luttaient bel et bien. Et l’analyse se doit
d’aller la comprendre, même quand elle ne s’élève pas à la hauteur d’un
événement visible et consigné. L’analyse matérialiste cherche à comprendre la
tension qui réunit et oppose les groupes en conflit.Il faut le faire pour les sociétés
primitives. Malheureusement, les analyses anthropologiques dont on dispose sont
presque toujours des photos et non des films. Les sociétés analysées ont une
histoire qui s’étale parfois sur des millénaires et on en connaît peu. Mais il
est peu probable que ce qui a été déterminant dans les événements soit
l’évolution des symboles et de leur signification. L’histoire des sociétés sans
classes est forcément aussi l’histoire des conflits entre groupes d’intérêts
différents (classes d’âge ou hommes/femmes). Comme dans les sociétés de classe.L’autonomie relative du niveau
de l’idéologieDans le tableau de l’évolution
ayant conduit à l’exclusion des femmes de la maîtrise des armes, il ne s’agit
pas de nier absolument tout rôle aux idées magico-religieuse dans
l’organisation sociale. Elles ont leur
autonomie, leur logique, (leur cohérence dit l’auteur). Elles peuvent amener
des particularités incompréhensibles si on cherche à toute force à les
rattacher à des nécessités économiques ou à les mettre au service de tel ou tel
groupe.Il ne faut pas non plus les voir,
quand elles sont exposées par des dominants, comme des justificatifs hypocrites
de l’existant. L’hypocrisie est rarement présente [8] . A
l’exception des moments de création, les protagonistes y croient vraiment.
Seule une petite frange des dominants et (plus difficilement) de dominés a de
la distance vis-à-vis d’elle. Évidemment quand ces idées sont partagées par les
dominés, c’est le phénomène de l’aliénation.La distance arrive avec le
conflit et, dans les deux camps, elle est plus profonde au fur et à mesure que
celui-ci monte en intensité. C’est vrai au cours de l’histoire du mode de
domination mais c’est encore plus vrai dans la période agitée de mise en place.
Pour cela, je crois que le moment de création des idées qui justifient
l’oppression et l’exploitation est un moment d’hypocrisie ouverte car elles se
constituent dans la bataille d’intérêts et elles sont un aspect de la bataille.
Hypocrisie car elles visent à cacher le sens de cette bataille et de la
justifier, du coté des dominants, au nom de valeurs supérieures.Les manifestations de l’effort
permanent des hommes pour maintenir leur pouvoirDes exemples de sociétés
parsèment le livre qui alimentent la thèse que l’exclusion des femmes des armes
les plus létales est le fait d’un effort permanent des hommes pour maintenir
leur pouvoir.L’exemple cité p. 220 de la
géographie d’un village en Amazonie est parlante. Les hommes occupent une
maison collective centrale ouverte alors que les femmes et les enfants occupent
des maisons individuelles fermées et à la périphérie. Il s’agit d’unir les
dominants mais de diviser et de surveiller les dominés. « Et
tandis que la maison commune des hommes était ouverte, leur permettant d’avoir
un œil sur toute la vie du village, celle des femmes étaient encloses et
coupées de l’espace public. » (Tiens les enfants ont disparu de
l’analyse.) Et l’auteur rajoute « Cette disposition des lieux se
retrouve dans bien des sociétés de Nouvelle-Guinée ».On a là, rien que dans
l’organisation de l’espace, l’expression de la tension au sein de la
communauté, les traces de l’histoire du conflits entre les hommes et les
femmes.Page 221 une autre manifestation
de la domination des hommes : la peur des femmes. « Dans bien des endroits,
cette séparation des sexes se chargeait, de surcroît d’une méfiance non
dissimilée – en tout cas des hommes envers les femmes, perçues comme éminemment
dangereuses. C’était notamment le cas dans beaucoup de sociétés mélanésiennes
et, de façon plus localisée, en Amazonie ». Dans les faits, les plus
dangereux étaient les hommes, pouvant faire déboucher les conflits conjugaux
sur la mort de la femme. Mais la représentation ayant court étant celle des
hommes, l’idée dominante (donc masculine) était leur crainte d’une réaction
féminine collective à leur domination. Cette crainte est la même qu’ont les
classes dominantes vis-à-vis des dominés. Ces derniers n’ont pas d’histoire car
pas d’organisation, alors que les dominants en ont une. De même, les dominants
savent la fragilité de leur domination plus que les dominés.Les exceptions où les femmes
peuvent chasser sont parlantes. Dans les terres arctiques où la cueillette
était impossible, les femmes inuites, « pouvaient tuer des phoques mais
à condition de n’employer que de gros gourdins. Pour la chasse aux oiseaux et à
l’instar des enfants, elles disposaient même de flèches spéciales, dont
l’extrémité était formée d’une boule qui assommaient la proie. Ailleurs on
trouve des femmes qui chassent au filet ou à l’aide de chiens. »[9]L’expansion humaine a fait que
des territoires ont été conquis alors même que les interdits étaient en place.
Mais ces territoires glacés étaient nettement moins propices à un
développements d’activités. La chasse y occupait donc une place beaucoup plus
grande. Les hommes ont donc autorisé les femmes à la mener à la condition de
n’être pas confrontés dans leur quotidien à une femme tenant une lance à la
main. Évidemment, un gourdin c’est plus lourd qu’une lance (au diable les considérations
modernes sur la musculature plus faible des femmes), et puis il faut
s’approcher de la bête au risque du coup de dent ou du coup de queue (au diable
les considérations des ethnologues sur l’importance plus grande des femmes pour
la survie du groupe). Le manque de moyens n’a de cohérence qu’avec le maintien
de la domination des hommes.Page 226, l’auteur cite
l’anthropologue marxiste, Kathleen Gough. « Bien que les hommes
utilisent rarement les armes contre les femmes, ils les possèdent (et en possèdent
de plus efficaces) en plus de leur plus grande force physique. » Le « rarement »
dit des choses. Si c’est rare, c’est que ça arrive. Donc même si cela ne se
fait pas, cela peut arriver et donc, sur le long terme – la possibilité – même
non mise en œuvre – suffit à établir la domination. Les conflits conjugaux ne
peuvent déboucher que sur une seule issue : la victoire de l’homme dans les
conflits qui l’opposent à son épouse. La femme se devra (et c’est encore vrai
aujourd’hui) de développer finesse, tactiques de recul et apparence de
soumission pour s’en sortir et pour regagner du terrain. L’homme peut même
faire déraper les conflits frontaux sur la mort de l’épouse par sa maîtrise « des
armes les plus létales ».Dans des cas extrêmes, cet usage
des armes est ritualisé comme le cas des Bena Bena de Nouvelle Guinée, au
moment où le jeune couple emménage. Le mari tire une flèche dans la hanche de
sa femme et celle-ci l’exhibe ensuite en forme de soumission. [10]Chez les Selknams de la Terre de
Feu, l’épouse récalcitrante « avait toute probabilité d’être battue ou
percée d’une flèche ». [11]Aujourd’hui encore, les dominants
utilisent rarement les armes contre les exploités. C’est même une preuve de
faiblesse et d’échec de l’intériorisation de la domination par ces derniers. En
dehors des crise de domination, c’est peu fréquent. Aujourd’hui, qui a tâté de
la matraque, même parmi les militants ? Mais le fait que ce soit rare n’empêche
pas les marxistes de pointer que l’Etat de la classe dominante est d’abord
appuyé par un corps armé séparé et que ces armes sont interdites aux autres
classes.En conclusion
Le livre de Darmangeat a une
grande ambition. Reprendre la démarche d’Engels en s’appuyant sur tout le
savoir accumulé en anthropologie et en histoire pour comprendre l’évolution des
relations hommes/femmes. L’essai est réussi, sauf sur un point : l’explication
de la transition entre la division sexuelle du travail suite aux différences
physiologiques, et les interdits de possession des armes létales pour les femmes.Notes :
[1] « on peut donc supposer que ce sont
certaines contraintes biologiques, vraisemblablement liées à la grossesse et à
l’allaitement, qui ont fourni, à une époque inconnue, le substrat physiologique
de la division sexuelle du travail et de l’exclusion des femmes de la
chasse. »
[2] P 47 L’auteur y fait référence au résumé
qu’Engels fait de l’analyse de Bachofen sur le passage de la filiation
matrilinéaire à la filiation patrilinéaire chez les anciens Grecs. Engels
accepte l’analyse mais réfute les motivations du changement expliquées par
Bachofen à partir des croyances. La caractérisation de l’attitude de Bachofen,
peut s’adresser (dans ce cas précis) à l’auteur lui-même.
[3] On ferait avec utilité un détour par les
études de psychologie sur le sujet. Avec l’analyse de l’imaginaire des hommes
d’aujourd’hui face à ce phénomène on pourrait retrouver certaines formes de
l’idéologie du sang des peuples primitifs.
[4] A moins que cette domination ait été
antérieure à l’apparition du langage. Cela signifierait une continuité dans la
domination des mâles entre les ancêtres primates avant l’homme et les sociétés analysée dans le livre.
[5] D’ailleurs dans les sociétés qui font
exceptions, les femmes connaissent aussi un certain équilibre avec les hommes,
bien qu’à l’écart des armes et de la politique. Cf CD p 100 pour les Iroquoises
[6] P 73 sur le genre, masculin ou féminin, des
représentations : Terre, Lune, Ciel etc…
[7] P 198
[8] Quoique, la célébration du Hain chez
les Selknams en contenait une bonne dose. Mais les hommes mettant en scène
l’esprit Shoort qui punit les femmes (CD p 130), y croyaient tout autant
que les producteurs d’Hollywood réalisant « Les Dix
Commandements » sont persuadés que les eaux de la Mer Rouge se sont
ouvertes devant Moïse
[9] P 206
[10] P 117
[11] P 130 mais les femmes pouvaient être
chamane.
Une lettre à propos de l’origine de la division sexuelle du travail
J’ai reçu il y a déjà trois mois une critique amicale, mais circonstanciée, du chapitre de mon Communisme primitif… consacré aux origines de la division sexuelle du travail. Je la reproduis ici, avec l’autorisation de l’auteur. Naturellement,une argumentation aussi serrée mérite une réponse que je ferai de mon mieux pour rédiger dans les meilleurs délais (elle n’a déjà que trop tardé, honte à moi). Et avant toute chose, je dois dire que c’est un plaisir de recevoir des contributions de cette qualité, qui obligent à revenir sur des problèmes pour les examiner sous des angles parfois nouveaux. Donc : merci Christian, et à bientôt pour la réponse !