Capitalisme et patriarcat : quelques réflexions

L’évo­lu­tion de l’homme… et de la femme
Mon Com­mu­nisme prim­i­tif… traite certes avant tout des sociétés sans class­es mais, en miroir en quelque sorte, il abor­de égale­ment la
ques­tion du rôle his­torique du cap­i­tal­isme ; l’idée cen­trale que j’y défends est que notre idéal mod­erne dit (de manière très peu
appro­priée) d’ « égal­ité des sex­es » est fon­da­men­tale­ment le pro­duit des struc­tures économiques cap­i­tal­istes. Je ne reviendrai
pas ici sur cette idée, mais sur une autre ques­tion, que j’abor­dais en pas­sant, et qu’une récente ren­con­tre lors d’une soirée-débat a ravivée : je veux par­ler de la pos­si­bil­ité théorique que l’op­pres­sion des femmes puisse dis­paraître dans le cadre de la société cap­i­tal­iste.
À celle-ci, le courant fémin­iste bour­geois (c’est même ce qui le définit) a tou­jours répon­du par l’af­fir­ma­tive : à ses yeux on pou­vait, et l’on devait, militer pour la réal­i­sa­tion de « l’é­gal­ité des sex­es » sans pour autant remet­tre en cause la pro­priété privée cap­i­tal­iste et le tra­vail
salarié. Le courant social­iste marx­iste, à l’in­verse, a tou­jours cher­ché à lier le com­bat pour la fin de la dom­i­na­tion mas­cu­line à celui pour la fin de la dom­i­na­tion cap­i­tal­iste, les paramètres de cette équa­tion don­nant lieu au demeu­rant à des débats nour­ris.
Il y a quelques décen­nies, en par­ti­c­uli­er dans les années 1960–1970, s’est dévelop­pé un courant fémin­iste se revendi­quant du
matéri­al­isme, voire du marx­isme — quand bien même ses analy­ses l’ont par­fois amené à s’é­carter de celui-ci sur des points fon­da­men­taux. Ce
courant entendait men­er l’analyse des mécan­ismes économiques dans lesquels s’in­sère l’op­pres­sion des femmes au sein de la société
cap­i­tal­iste, en par­ti­c­uli­er l’ex­tor­sion de tra­vail gra­tu­it qui s’opère autour du tra­vail domes­tique.
Je suis très loin d’avoir lu de manière sys­té­ma­tique les écrits des fémin­istes matéri­al­istes et d’en
con­naître toute la diver­sité et les nuances. Je voudrais sim­ple­ment
dis­cuter ici d’une idée qui, sem­ble-t-il, est sou­vent défendue dans ce milieu, selon laque­lle l’ex­tor­sion de tra­vail gra­tu­it au détri­ment des femmes con­stituerait une néces­sité économique vitale pour le
cap­i­tal­isme ; autrement dit que le « patri­ar­cat » serait un con­sti­tu­ant fon­da­men­tal et impératif du cap­i­tal­isme.
Je ne
sais pas au juste quelles con­clu­sions exactes celles et ceux qui défend­ent cette idée en tirent, si toute­fois ils et elles en tirent tous les mêmes. Il va de soi que cette thèse les oppose aux fémin­istes
bour­geois (mais on peut s’op­pos­er aux fémin­istes bour­geois sans pour autant y adhér­er). Indépen­dam­ment de ce point, il me sem­ble que leur raison­nement souf­fre
d’une faib­lesse logique, sur laque­lle je voudrais met­tre le doigt dans ce bil­let.

Le travail domestique féminin, une nécessité vitale pour le capitalisme ?

En espérant ne pas trahir les posi­tions de ces fémin­istes matéri­al­istes, il
me sem­ble que leur raison­nement s’ar­tic­ule ain­si :
  1. le
    sys­tème cap­i­tal­iste est fondé sur l’ex­ploita­tion de la force de
    tra­vail. Le prof­it provient de la dif­férence entre la valeur créée
    par cette force de tra­vail et le salaire qui lui est ver­sé.
  2. la force de tra­vail doit être elle-même pro­duite. Pour une
    très large part, ce tra­vail de pro­duc­tion est effec­tué dans le cadre domes­tique, avec deux car­ac­téris­tiques fon­da­men­tales. a) il incombe aux femmes b) celles-ci l’ef­fectuent à titre gra­tu­it, ou semi-gra­tu­it — puisque leur force de tra­vail doit elle-même être repro­duite et qu’elles reçoivent, sous forme d’ar­gent ou
    de valeurs d’usage, une par­tie du salaire de leur mari pour leur
    pro­pre sub­sis­tance. Cette gra­tu­ité, ou semi-gra­tu­ité, est la
    con­séquence du fait que ce tra­vail s’ef­fectue dans le cadre
    famil­ial, où la force de tra­vail des femmes n’est pas une
    marchan­dise. Leur pro­duc­tion est donc appro­priée de droit par le mari et, par son
    inter­mé­di­aire, par les cap­i­tal­istes (la ques­tion de savoir si le tra­vail domes­tique était ou non créa­teur de valeur a sus­cité une dis­cus­sion nour­rie ; je l’é­carte ici). Pour la suite du raison­nement, je pro­pose d’ap­pel­er cette sit­u­a­tion « con­fig­u­ra­tion 1 »
  3. si, en revanche, on se trou­vait dans la con­fig­u­ra­tion 2, où le tra­vail domes­tique des femmes se voy­ait rémunéré au taux nor­mal (celui de la force
    de tra­vail ven­due comme marchan­dise), la rémunéra­tion glob­ale de la classe tra­vailleuse
    s’en trou­verait con­sid­érable­ment aug­men­tée. La valeur glob­ale créée par son tra­vail restant par déf­i­ni­tion la même, cela se traduirait néces­saire­ment par une
    con­sid­érable diminu­tion des prof­its, voire par leur dis­pari­tion.
  4. La
    con­clu­sion s’im­pose : le cap­i­tal­isme repose de manière
    immé­di­ate sur l’ex­ploita­tion de la classe ouvrière (en pri­or­ité
    mas­cu­line) et, de manière médi­ate, sur celle du tra­vail domes­tique
    (effec­tué par les femmes). Le patri­ar­cat est donc pour le cap­i­tal­isme une néces­sité vitale, qui plonge ses racines dans les con­traintes économiques qui pèsent sur ce sys­tème.
Or, ce raison­nement me paraît prêter le flanc à au moins deux objec­tions majeures. Sans doute ont-elles déjà été émis­es de nom­breuses fois, mais je le répète, je suis très loin d’être fam­i­li­er de l’im­mense lit­téra­ture sur ce sujet. Je procéderai, comme dis­ent les physi­ciens lorsqu’ils échafau­dent une expéri­ence impos­si­ble à réalis­er en lab­o­ra­toire, à deux expéri­ences de pen­sée, en faisant à chaque fois vari­er un paramètre du raison­nement indépen­dam­ment de l’autre. Dans la pre­mière, je sup­poserai que le tra­vail domes­tique reste gra­tu­it, mais que le sexe de ceux (celles ?) qui le four­nissent se mod­i­fie. Dans la sec­onde, indépen­dam­ment du sexe des tra­vailleurs con­cernés, je sup­poserai que le tra­vail domes­tique devi­enne rémunéré.

Argument n°1 : l’indifférence au sexe

Chacun(e) dans son rôle… pour com­bi­en de temps encore ?
Com­mençons donc par sup­pos­er que le tra­vail domes­tique gra­tu­it soit pour le cap­i­tal­isme une con­di­tion vitale de sa péren­nité et qu’on reste ain­si dans le cadre de la con­fig­u­ra­tion 1. On ne voit cepen­dant pas en quoi le fait que ce tra­vail domes­tique échoie aux femmes plutôt qu’aux hommes, ou aux deux sex­es à parts égales, chang­erait quoi que ce soit à la rentabil­ité du cap­i­tal. Si la « défémin­i­sa­tion » (par­don pour ce néol­o­gisme) du tra­vail domes­tique se heurte à tant d’ob­sta­cles, ceux-ci relèvent de l’his­toire et des pra­tiques sociales mais, a pri­ori, nulle­ment du taux de prof­it. Si quelque chose devait importer au cap­i­tal, ce serait que la force de tra­vail soit pro­duite gra­tu­ite­ment et qu’il puisse ensuite l’ex­ploiter libre­ment. Le sexe des pro­duc­teurs de la force de tra­vail, pour sa part, lui indif­fér­erait tout autant que, par exem­ple, leur couleur de peau.
À cela, cer­tains objecteraient peut-être que si le tra­vail domes­tique était accom­pli à parts égales par les femmes et les hommes, alors il ne pèserait plus à la baisse sur les salaires féminins comme il le fait aujour­d’hui ; ceux-ci seraient alors enclins à rat­trap­er ceux des hommes. Pour être indi­rect, l’im­pact de la « désex­u­al­i­sa­tion » du tra­vail domes­tique sur la rentabil­ité du cap­i­tal serait néan­moins tout à fait réel. On glis­serait alors néces­saire­ment de la con­fig­u­ra­tion 1 vers une con­fig­u­ra­tion 1bis, où le tra­vail domes­tique resterait gra­tu­it, mais son « asex­u­al­i­sa­tion » (re-par­don) entraîn­erait néan­moins une hausse glob­ale de la rémunéra­tion des salariés.

Or, ce raison­nement, qu’il se présente sous sa forme rad­i­cale (con­fig­u­ra­tion 2) ou atténuée (con­fig­u­ra­tion 1bis) repose sur une hypothèse implicite tout à fait con­testable.

Argument n°2 : peut-on raisonner « toutes choses égales par ailleurs » ?

Cette hypothèse, c’est celle selon laque­lle en cas de change­ment de con­fig­u­ra­tion, d’autres grandeurs économiques, en par­ti­c­uli­er le salaire mas­culin, resteraient néces­saire­ment con­stantes. Il est évi­dent qu’à tra­vail fourni égal, si la masse salar­i­ale fémi­nine croît (hypothèse explicite) et que la masse salar­i­ale mas­cu­line reste sta­ble (hypothèse implicite), seuls les prof­its peu­vent servir de vari­able d’a­juste­ment — et c’est le même mode de raison­nement qui est à l’oeu­vre dans la con­fig­u­ra­tion 1bis. On « démon­tre » alors que la salari­sa­tion du tra­vail domes­tique porterait directe­ment atteinte aux intérêts du cap­i­tal.
Mais la démon­stra­tion est illu­soire, car en réal­ité, aucune espèce de « loi d’airain » n’oblig­erait le cap­i­tal à vers­er le même salaire aux hommes après que le tra­vail domes­tique des femmes est devenu rémunéré. Si, dans la con­fig­u­ra­tion 1, le revenu glob­al de la classe ouvrière, mas­cu­line et fémi­nine, était égal à un cer­tain mon­tant, rien n’empêcherait ce mon­tant de rester stricte­ment inchangé dans la con­fig­u­ra­tion 2 ; le salaire mas­culin, qui ne servi­rait alors plus alors à rémunér­er indi­recte­ment le tra­vail domes­tique des femmes, bais­serait dans la même pro­por­tion que mon­terait la rémunéra­tion fémi­nine. Au final, le pas­sage de la con­fig­u­ra­tion 1 à la con­fig­u­ra­tion 2 mod­i­fierait con­sid­érable­ment la sit­u­a­tion des sex­es au sein de la classe tra­vailleuse ; mais pour la classe cap­i­tal­iste, elle serait totale­ment neu­tre. /​div>
Pour pouss­er l’ar­gu­ment, on ne peut pas non plus écarter la pos­si­bil­ité que la baisse du salaire mas­culin fasse plus que com­penser la rémunéra­tion accrue du tra­vail domes­tique féminin, et que la salari­sa­tion du tra­vail domes­tique se traduise par un repartage glob­al de la richesse en faveur de la classe cap­i­tal­iste.
Si l’on ne peut priv­ilégi­er, ou élim­in­er, aucune de ces hypothès­es, c’est pour une rai­son sim­ple, située au cœur des enseigne­ments de Marx : les ter­mes du partage de la richesse entre salaires et prof­its ne sont fixés par aucune loi économique imma­nente. Ils sont le résul­tat de la lutte des class­es, c’est-à-dire d’un pur rap­port de forces. Et si les tra­vailleurs peu­vent éventuelle­ment impos­er que le tra­vail féminin (domes­tique ou non) soit rémunéré à hau­teur du tra­vail mas­culin, les cap­i­tal­istes s’emploient pour leur part à dimin­uer l’une comme l’autre de ces rémunéra­tions.
Ajou­tons que la marchan­di­s­a­tion et la salari­sa­tion du tra­vail domes­tique n’au­rait aucune rai­son de voir son impact lim­ité aux seuls salaires. En trans­for­mant la pré­pa­ra­tion des repas ou les tâch­es ménagères en marchan­dis­es, matérielles ou non, pro­duites par des salariés, le cap­i­tal y boule­verserait infail­li­ble­ment les con­di­tions de pro­duc­tion et donc la pro­duc­tiv­ité — il n’est qu’à voir ce qui s’est passé avec les vête­ments, aupar­a­vant fab­riqués par les femmes dans le cadre famil­ial, ou même avec la nour­ri­t­ure pré­parée indus­trielle­ment. Il trou­verait là de nou­veau champs d’ac­cu­mu­la­tion, de nou­veaux salariés à exploiter et de nou­velles marchan­dis­es à ven­dre. Il parait alors d’au­tant plus dif­fi­cile d’an­ticiper les con­séquences de ces évo­lu­tions sur le taux moyen de prof­it.

En guise de conclusion

Clara Zetkin (1857–1933)
fémin­iste, com­mu­niste et révo­lu­tion­naire
Par cer­tains aspects, la ques­tion du tra­vail domes­tique des femmes peut être rap­prochée d’autres formes de tra­vail con­traintes. Je pense au qua­si-ser­vage des Indi­ens dans les encomien­das, à l’esclavage sans fard des Noirs dans les plan­ta­tions améri­caines, ou au tra­vail for­cé imposé aux pop­u­la­tions dans bien des colonies. Qu’elles lui aient préex­isté et qu’il les ait repris­es à son compte, ou qu’il les ait active­ment dévelop­pées, le sys­tème cap­i­tal­iste a su tir­er prof­it de ces formes et, au besoin, les défendre avec la dernière des vio­lences, pou­vant ain­si don­ner l’il­lu­sion qu’elles lui étaient vitales. Pour­tant, il a survécu sans dif­fi­cultés à la dis­pari­tion de ces modal­ités con­traintes d’ex­tor­sion du sur­tra­vail, et a facile­ment trou­vé le moyen de con­tin­uer à prospér­er sur la base du tra­vail « libre ».
Il n’y a là nul para­doxe. Les formes de tra­vail con­traintes per­me­t­tent une sur­ex­ploita­tion plus directe, plus immé­di­ate et qui peut sans doute appa­raître plus sûre pour ceux qui en béné­fi­cient. La libéra­tion des peu­ples du joug colo­nial, l’af­fran­chisse­ment des esclaves, furent lourds de dan­gers non parce qu’ils por­taient en eux-mêmes atteinte à la survie du sys­tème, mais par les espoirs, la con­science et la dynamique de lutte qu’ils pou­vaient faire naître chez les exploités. Mais, dans la mesure où les change­ments se lim­itèrent au rem­place­ment du tra­vail con­traint par du tra­vail libre — et les mil­i­tants poli­tiques de la bour­geoisie s’employèrent active­ment à ce que cette lim­ite ne soit pas dépassée — les affaires purent con­tin­uer tout aus­si bien, si ce n’est mieux, qu’au­par­a­vant. Les dirigeants du sys­tème cap­i­tal­iste n’ont pas eu une posi­tion homogène sur ces ques­tions ; leurs diver­gences de point de vue (ou d’in­térêt) se sont même par­fois ter­minés en guer­res civiles. Mais de toutes les options défendues, aucune n’é­tait incom­pat­i­ble avec la péren­nité du sys­tème.
Deux remar­ques sup­plé­men­taires pour ter­min­er.
La pre­mière est que tout trait pas­sager, ou con­tin­gent, du sys­tème cap­i­tal­iste, tend à être théorisé comme une néces­sité vitale par un glisse­ment logique très banal : ce qui existe n’ex­iste pas par hasard ; il y a donc for­cé­ment une néces­sité à l’oeu­vre, qu’il s’ag­it de décou­vrir. La dom­i­na­tion colo­niale ou la crois­sance con­tin­ue des dépens­es d’arme­ment ont ain­si pu appa­raître en leur temps comme des impérat­ifs abso­lus pour le cap­i­tal­isme, avant que la réal­ité vienne démen­tir ce diag­nos­tic.
La sec­onde est que depuis plusieurs décen­nies, le main­tien du tra­vail domes­tique comme sphère rel­e­vant du tra­vail féminin gra­tu­it n’est pas par­ti­c­ulière­ment appuyé, dans les pays occi­den­taux au moins, par la volon­té poli­tique des États — c’est le moins qu’on puisse dire. La marchan­dise a pénétré plusieurs sphères jadis réservées au tra­vail domes­tique sans que les autorités poli­tiques y trou­vent quoi que ce soit à redire. Et un cer­tain nom­bre de mesures, timides mais réelles, telles que le con­gé parental, ont pesé dans le sens d’une répar­ti­tion plus équitable du tra­vail domes­tique entre les sex­es. On com­prendrait mal cette pas­siv­ité, voire cet engage­ment, de la part du pou­voir du pou­voir d’É­tat, si réelle­ment ces évo­lu­tions étaient con­traires aux intérêts fon­da­men­taux du cap­i­tal.
Si les fémin­istes marx­istes (ou les marx­istes fémin­istes, bien qu’il s’agisse d’un pléonasme) doivent s’op­pos­er aux fémin­istes bour­geois, ce n’est pas, me sem­ble-t-il, en ten­tant à toute force de démon­tr­er que « l’é­gal­ité des sex­es » est struc­turelle­ment impos­si­ble dans le sys­tème cap­i­tal­iste. Impos­si­ble, sans doute l’est-elle, mais pour des raisons qui se situent sur un tout autre plan que celui de la survie du cap­i­tal. Au fond, ce qui oppose les com­mu­nistes aux fémin­istes bour­geois, c’est la volon­té d’en finir non seule­ment avec l’op­pres­sion de genre, mais avec toute oppres­sion. C’est aus­si sim­ple que cela…

9 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    daniel leduc

    Effec­tive­ment, le salaire au tra­vail ménag­er a fait et fait encore couler beau­coup d’en­cre. La dernière thèse que j’ai vu, en par­lait comme d’une manoeu­vre de diver­sion pour attir­er l’at­ten­tion sur ce tra­vail invis­i­ble. Parce qu’il n’é­tait pas ques­tion de le salari­er, puisque ça reviendrait à con­tin­uer d’emprisonner les femmes dans les maisons. L’av­enue pos­si­ble était de le socialis­er, d’où l’ap­pari­tion des garderies, des repas pré­parés, des mater­nelles, des con­gés de mater­nité payés, etc. C’est tout le tra­vail de repro­duc­tion humaine qui est en cause. Et c’est ce que la lutte des femmes s’est employée à réalis­er.
    Les CPE (cen­tre de la petite enfance) au Québec sont apparus en pleine cam­pagne de déficit zéro au milieu des années 90 ; financés par l’É­tat. Il était le pro­duit de 25 ans de lutte des femmes.
    Ces avancées ont des lim­ites comme tu l’ex­pliques. Quand on analyse les dif­férences de salaire entre pro­duc­tion et repro­duc­tion, l’é­cart est immense. Une édu­ca­trice en CPE gagne 42k par année alors qu’un infor­mati­cien peut en gag­n­er 107k. L’é­tude d’un com­para­tif mas­culin pour l’é­d­u­ca­trice s’est basé sur la tâche du concierge, c’est pour dire. La valeur rat­tachée au tra­vail de repro­duc­tion (au sens large, de l’en­fan­te­ment au soins des malades) ne tient pas compte de l’hu­main mais du prof­it. Le tra­vail du “care” n’est aucune­ment prof­itable, c’est une dépense nette pour le cap­i­tal. La pres­sion, ou la lutte de classe (femmes en particulier)sur le tra­vail de repro­duc­tion a été sec­on­darisée par les organ­i­sa­tions de la classe (par­tis et syn­di­cats) dans les années 70 et dénon­cés juste­ment par les fémin­istes. À l’in­térieur même du mou­ve­ment fémin­iste, on n’ac­corde pas beau­coup d’at­ten­tion aux luttes des infir­mières, des édu­ca­tri­ces, des pro­fesseures du pri­maire à l’é­cole, des tra­vailleuses sociales. Mais l’e­spoir est là, pour join­dre le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire aux reven­di­ca­tions des besoins des femmes et de la recon­nais­sance dans la classe ouvrière du tra­vail de repro­duc­tion. On voit appa­raître dans les con­ven­tions col­lec­tives des claus­es ten­ant compte de la con­cil­i­a­tion travail/​famille.

  2. Bon­jour, j’ai lu hier votre cri­tique de Cal­iban que j’ai trou­vé fort instruc­tive et je con­tin­ue donc à vous lire ce matin. Mais j’avoue que j’ai calé au début de l’ar­ti­cle (que je vais quand même finir par lire parce que je suis curieuse) quand vous dites que vous êtes très loin d’avoir une bonne con­nais­sance des fémin­istes matérialistes…en par­courant d’un œil l’ensem­ble de l’ar­ti­cle, je vois en effet que vous n’en citez aucune, donc vous pour­riez même dire que vous ne les avez car­ré­ment pas lu, non ? Pour­tant j’imag­ine que ce n’est pas très com­pliqué pour un intel­lectuel comme vous de se faire une petite lec­ture de Del­phy, Guil­lau­min et Math­ieu, par exem­ple, his­toire d’an­cr­er votre cri­tique quelque part. Ces idées que vous cri­tiquez ne sor­tent pas de nulle part, et c’est quand même gon­flé de deman­der à vos lecteurs et lec­tri­ces de vous suiv­re sans leur don­ner aucune piste pour aller voir par elles et eux-mêmes de quoi exacte­ment vous par­lez.
    Mais bref, votre blog m’intéresse, je vais donc pass­er un peu de temps en votre com­pag­nie mal­gré tout.

    1. Eh bien on dirait que le Père (ou la Mère ?) Noël est d’humeur un peu vacharde, cette année ! Pour­tant, si je vous dis que si je n’ai pas lu ce courant de manière sys­té­ma­tique et appro­fondie, cela sig­ni­fie que… je ne l’ai pas lu de manière sys­té­ma­tique et appro­fondie. Mais que je l’ai lu un peu quand même, suff­isam­ment en tout cas pour y trou­ver l’idée que je voulais dis­cuter dans ce bil­let (et que j’avais aus­si, et surtout, ren­con­tré à de mul­ti­ples occa­sions lors de dis­cus­sions mil­i­tantes).
      Un blog n’est pas une revue académique, et je ne me sens pas tenu de citer sys­té­ma­tique­ment les références lorsque j’es­time (à tort ou à rai­son) que ce n’est pas indis­pens­able. Et cette idée du cap­i­tal­isme néces­saire­ment patri­ar­cal pour les raisons exposées dans le bil­let me sem­blait suff­isam­ment com­mune dans ce courant pour que divers­es cita­tions n’ap­por­tent pas grand chose. Et si les lecteurs veu­lent des pré­ci­sions, rien de plus facile qu’en deman­der, même 7 ans plus tard : la preuve.
      Bon, et si on dis­cu­tait plutôt du fond ?

    2. Bon­jour Mon­sieur,
      En tant que fer­vente lec­trice du courant fémin­iste matéri­al­iste, je voudrais vous point­er qu’­ef­fec­tive­ment, vous ne les avez pas assez lues, puisque vous con­fondez en fait les fémin­istes matéri­al­istes ou rad­i­cales fran­coph­o­nes (Del­phy, Math­ieu, Guil­lau­min, Wit­tig, Tabet) et les fémin­istes marx­istes (ou “autonomes”, très inspirées de l’opéraïsme ital­ien à la base et aus­si de l’é­cofémin­isme) comme Sil­via Fed­eri­ci qui dévelop­pent la “théorie de la repro­duc­tion sociale”. Ce sont ces dernières qui avan­cent l’ar­gu­ment que l’ex­ploita­tion du tra­vail domes­tique serait “utile” au cap­i­tal­isme. Les fémin­istes matéri­al­istes se sont au con­traire tou­jours fon­cière­ment opposées à cette idée et défend­ent une dis­tinc­tion ana­ly­tique entre cap­i­tal­isme et patri­ar­cat (“mode de pro­duc­tion domes­tique” chez Del­phy, “sex­age” chez Guil­lau­min) pré­cisé­ment pour les raisons que vous évo­quez. Les pre­miers écrits de Chris­tine Del­phy (rassem­blés dans “L’en­ne­mi prin­ci­pal”) sont ain­si très clairs, et même si vous ne sem­blez pas souscrire à sa théorie du “mode de pro­duc­tion domes­tique” comme je le lis dans un autre bil­let de votre blog, vous êtes en tout cas plus proche des fémin­istes matéri­al­istes que marx­istes sur la ques­tion du tra­vail domes­tique.

    3. J’ai hon­teuse­ment tardé à répon­dre à ce com­men­taire et vous présente mes plus plates excus­es. Il est fort pos­si­ble que vous ayez rai­son — en tout cas, je n’ai fait qu’­ef­fleur­er cette énorme lit­téra­ture et ne peux cer­taine­ment pas me flat­ter de la con­naître suff­isam­ment pour ne pas en dire des bêtis­es. Dont acte.

  3. En pour­suiv­ant la lec­ture de votre blog, je me suis ren­due compte de la dif­férence entre les arti­cles plus académiques (pub­liés ailleurs aus­si) et les arti­cles de blog. Pas évi­dent pour moi de savoir d’emblée si je lis votre tra­vail académique ou si je suis dans votre salon (que je vous remer­cie de ren­dre pub­lic). Peut-être des codes implicites l’indiquent, que je n’ai pas.

    Je ne suis pas en mesure de dis­cuter du fond, tant au niveau de mes con­nais­sances qu’au niveau de ma for­ma­tion intel­lectuelle. Par con­tre ces ques­tions m’intéressent, et oui, si vous don­niez une ou des références, cela m’aiderait à me situer. J’ai comme préjugé que cette idée du cap­i­tal­isme néces­saire­ment patri­ar­cal est plutôt récente, et je me demande si on la trou­ve chez les auteurs des années 60/​70 (celles que j’ai cité par exem­ple).

    1. Le code est tout à fait explicite : vous êtes sur un blog, et chaque fois que je repro­duis une pub­li­ca­tion académique, je le sig­nale. Je vous jure que ce n’est pas plus com­pliqué que cela.
      Quant à la ques­tion que vous posez, je ne voudrais juste­ment pas m’a­vancer sans avoir véri­fié (et bien que vous me l’ayez verte­ment reproché, j’ai d’autres lec­tures sur le feu que celles-là), mais j’ai plutôt le sen­ti­ment inverse du vôtre, et il me sem­ble que dès les écrits des fémin­istes sur le tra­vail domes­tique à la fin des années 1960 (par exem­ple Dal­la Cos­ta, si ma mémoire est bonne), l’idée est défendue d’un cap­i­tal­isme par essence sex­iste. Encore une fois, il faudrait véri­fi­er.
      Cela dit, on peut aus­si dis­cuter des idées pour ce qu’elles valent, et sans pos­er comme préal­able de savoir à quels noms elles se rat­tachent, non ?

  4. Sur les idées en elles-même je n’ai pas grand chose à dire. Je regrette juste que votre arti­cle, en ne situ­ant pas la pen­sée dont vous faites la cri­tique, ne me per­me­tte pas d’in­té­gr­er la réflex­ion que vous partagez. C’est tout, en fait. Et à la réflex­ion je ne vous en fais plus le reproche, vu que dans vos arti­cles de blog vous par­lez à des gens qui ont les mêmes références intel­lectuelles que vous, donc vous pou­vez vous per­me­t­tre d’être vague bien sûr. C’est juste dom­mage pour celle et ceux comme moi qui passent pas là et n’ont pas ces références, mais encore une fois je suis quand même con­tente d’y avoir accès.

  5. Bon­jour, et bien en par­lant de réflex­ion, j’aimerais vous livr­er la mienne. Je vous con­tacte poli­ment pour partager une analyse du patri­ar­cat. Pour vous expli­quer sim­ple­ment je place ques­tion de la fil­i­a­tion pater­nelle au cœur de la société, qui accorde ain­si une impor­tance cen­trale à l’homme : l’en­fant mâle est val­orisé pour per­pétuer le nom de famille, entretenir ses par­ents et hérit­er des biens, tan­dis que les filles sont sou­vent perçues comme des charges inutiles, ce qui favorise des pra­tiques comme les fœti­cides féminins et les gyné­cides. Cela con­duit à l’in­stau­ra­tion du sys­tème de dot, du droit d’aî­nesse, et à une hiérar­chi­sa­tion des enfants au sein d’une même famille, avec des iné­gal­ités dans l’héritage qui mar­quent l’émer­gence des pre­mières sociétés de class­es et de castes, ain­si que des pre­miers dieux-pères et sou­verains. Pour garan­tir cette fil­i­a­tion, la femme doit rester vierge avant le mariage, et une fois mar­iée, son époux – en tant que pater famil­ias – veille à sa fidél­ité afin d’as­sur­er des liens de sang avec les enfants vivant sous son toit. Pour­tant, même mar­ié, l’homme reste incer­tain de sa pater­nité, ce qui entraîne une ségré­ga­tion des sex­es dans l’e­space pub­lic pour prévenir la for­ni­ca­tion, un culte de la vir­ginité, des crimes d’hon­neur con­tre les femmes ayant eu des rela­tions hors mariage, le port du voile, l’ex­ci­sion, les muti­la­tions labi­ales, le repas­sage des seins pour lim­iter l’at­trac­tion et le plaisir féminin, la cir­con­ci­sion pour atténuer le plaisir mas­culin, une néga­tion de la libido fémi­nine, et une répres­sion morale et judi­ci­aire de la mas­tur­ba­tion, des pra­tiques sex­uelles non pro­créa­tives, de la con­tra­cep­tion et de l’a­vorte­ment. Cepen­dant, comme c’est la femme qui enfante, l’homme doit se mari­er et prou­ver sa viril­ité, ce qui génère des stéréo­types sex­istes, des enlève­ments rit­uels de femmes, des traites humaines, des mariages de mineurs, une con­damna­tion du céli­bat et du divorce, ain­si qu’une per­sé­cu­tion des homo­sex­uels. Cette restric­tion de l’of­fre sex­uelle crée une frus­tra­tion générale, favorisant l’ap­pari­tion de crimes comme le viol, la pédophilie, la zoophilie, la nécrophilie et le har­cèle­ment, de déviances telles que l’inces­te et les para­philies, d’ad­dic­tions comme l’al­coolisme et la tox­i­co­manie, de la pros­ti­tu­tion, une général­i­sa­tion des vio­lences con­ju­gales et con­tre les enfants, et enfin, des iné­gal­ités matérielles dans le mariage qui mènent à une plouto­cratie repro­duc­tive et au dys­génisme. Cor­diale­ment,

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