Les monnaies primitives : un « stockage social » ?

Au cours de mes récentes lec­tures qui con­tin­u­ent de graviter autour des rap­ports du stock­age et de la richesse, je suis tombé sur une notion qui, si elle n’a pas con­nu un suc­cès reten­tis­sant – mais peut-il y a voir de tels suc­cès dans une dis­ci­pline si con­fi­den­tielle ? – me paraît néan­moins mérit­er d’être dis­cutée. Cette notion est celle du « stock­age social », une dénom­i­na­tion qui, comme on le ver­ra, sem­ble assez mal appro­priée. Ini­tiale­ment pro­posée par John O’Shea (1981), elle fut reprise sous des modal­ités divers­es par Ingold (1983), Hal­stead (1989) ou encore Row­ley-Con­wy et Zwelebil (1989). Elle a été forgée pour répon­dre à une ques­tion fausse­ment sim­ple : pourquoi le stock­age et la richesse sont-il tou­jours, ou presque, asso­ciés à la richesse et aux iné­gal­ités qu’elle implique ?

Gordon Childe et la naissance des inégalités

Recon­sti­tu­tion d’un vil­lage néolithique
La for­mu­la­tion clas­sique de la théorie de la nais­sance des iné­gal­ités économiques et de l’ex­ploita­tion reste attachée au nom de Gor­don Childe et à son con­cept de « révo­lu­tion néolithique ». Toute­fois, cer­tains de ses élé­ments remon­tent, bien avant, aux écrits de Marx et Engels, voire aux écon­o­mistes des Lumières comme Tur­got. Selon cette théorie, l’émer­gence des iné­gal­ités cor­re­spond à la con­jonc­tion de trois élé­ments explicites et d’un élé­ment implicite, tenus pour indis­so­cia­bles (voire syn­onymes). Les trois élé­ments explicites sont l’a­gri­cul­ture, le stock­age et le sur­plus. L’élé­ment implicite est la pro­duc­tiv­ité du tra­vail. L’idée fon­da­men­tale est en effet que chez les chas­seurs-cueilleurs, les iné­gal­ités économiques sont impos­si­bles du fait de la faible pro­duc­tiv­ité du tra­vail, qui empêche que des exploiteurs vivent du tra­vail des pro­duc­teurs sans com­pro­met­tre la survie de l’ensem­ble de la société. L’in­ven­tion de l’a­gri­cul­ture boule­verse la donne, en éle­vant la pro­duc­tiv­ité du tra­vail : il devient désor­mais pos­si­ble de faire pro­duire à un tra­vailleur davan­tage que ce qu’ex­ige sa pro­pre repro­duc­tion, et d’en­tretenir ain­si une frac­tion de non-pro­duc­teurs (de nour­ri­t­ure). Cette par­tie du tra­vail qui sert à entretenir des non-pro­duc­teurs reçoit le nom de sur­tra­vail ; le pro­duit qui lui cor­re­spond, qui se présente physique­ment sous la forme de stocks, celui de sur­plus.
Cette série d’équiv­a­lences a été depuis été con­testée à bien des titres, dont je ne relève ici que les prin­ci­paux. Une pre­mière salve, tirée dès la fin des années 1950, a porté sur la notion même de sur­plus. Sans revenir sur cette ques­tion que j’ai déjà abor­dée sur ce blog à plusieurs repris­es (ain­si que dans une pub­li­ca­tion académique), l’idée que les chas­seurs-cueilleurs auraient été inca­pables d’en­tretenir des impro­duc­tifs a été sérieuse­ment con­testée. La pro­duc­tiv­ité de leur tra­vail n’é­tait pas min­i­male, et rien ne mon­tre qu’elle se soit élevée avec les pre­mières formes d’a­gri­cul­ture. Par ailleurs, une faib­lesse majeure dans le raison­nement de Childe est d’as­sim­i­l­er une con­di­tion néces­saire à une con­di­tion suff­isante : ce n’est pas parce que le sur­tra­vail est (ou devient) pos­si­ble, qu’il prend effec­tive­ment corps. Encore faut-il expli­quer par quels mécan­ismes soci­aux les pro­duc­teurs sont amenés à tra­vailler pour des exploiteurs, et c’est là qu’on se heurte à un prob­lème de poule et d’œuf : pas d’ex­ploiteurs sans sur­tra­vail, mais pas de sur­tra­vail sans exploiteurs. En ce sens, la théorie de Childe se rap­proche davan­tage de la descrip­tion d’un état de fait achevé que d’une véri­ta­ble expli­ca­tion sur son orig­ine.
Une sec­onde salve de cri­tiques est venue au début des années 1980, suite à une série de travaux qui ont mon­tré la non-équiv­a­lence entre agri­cul­ture et iné­gal­ités économiques. D’une part, il exis­tait des sociétés de cul­ti­va­teurs qui igno­raient ces iné­gal­ités (notam­ment en Ama­zonie et en Nou­velle-Guinée). D’autre part, divers chas­seurs-cueilleurs, séden­taires et stockeurs, étaient organ­isés en des sociétés (très) dif­féren­ciées. L’ex­em­ple typ­ique était le chapelet de tribus de la Côte Nord-ouest de l’Amérique du Nord, qui pra­ti­quaient l’esclavage et val­idaient les titres de noblesse des aris­to­crates par des fêtes munif­i­centes, les fameux pot­latch. Ce con­stat con­duisit plusieurs chercheurs, en par­ti­c­uli­er A. Tes­tart, à situer dans le stock­age (à dif­férenci­er soigneuse­ment de l’a­gri­cul­ture) la vari­able déci­sive pour l’émer­gence des iné­gal­ités de richesse.
De l’équa­tion mul­ti­ple de Childe, il ne restait donc plus qu’un terme. Le sur­plus n’é­tait pas lié à la pro­duc­tiv­ité du tra­vail (en tout cas, pas d’une manière sim­ple qui per­me­t­trait de déduire uni­latérale­ment l’un de l’autre). Il n’é­tait pas non plus lié à l’a­gri­cul­ture, qui elle-même n’é­tait pas syn­onyme de stock­age. Restait une cor­réla­tion empirique­ment forte entre stock­age et iné­gal­ités – autrement dit, entre stock­age et sur­plus. Et une ques­tion : com­ment l’ex­pli­quer ?

Du stockage à la richesse

Une réserve d’ig­names dans un vil­lage des îles Tro­briand
Il me sem­ble que la ques­tion a trop sou­vent été repoussée à une échéance ultérieure – ou pire, qu’elle a été dis­soute par la magie funeste du vocab­u­laire. En désig­nant couram­ment par le terme de « sur­plus » aus­si bien n’im­porte quel type de stock que la frac­tion du pro­duit qui ne revient pas aux pro­duc­teurs, on a assim­ilé sans ambages l’un à l’autre et évac­ué ain­si le prob­lème à défaut de le résoudre. Divers chercheurs ont néan­moins perçu que le lien entre stock­age et richesse n’al­lait pas de soi, et qu’un « sur­plus » de nour­ri­t­ure pour pass­er l’hiv­er n’é­tait pas, en lui-même, syn­onyme d’un trans­fert vers des exploiteurs. C’est par exem­ple le cas de ces archéo­logues qui ont tenu à dis­tinguer un « sur­plus nor­mal » (Hal­stead), cor­re­spon­dant à un stock­age qu’on pour­rait qual­i­fi­er de tech­nique, pra­tiqué par les ménages afin de faire face aux aléas. Ce vocab­u­laire a le mérite de met­tre en évi­dence le fait que tout stock n’est pas par nature un sur­plus au sens social du terme (et que l’on peut donc con­cevoir, au moins en théorie, qu’une société pra­tique un cer­tain stock­age sans pour autant entretenir une couche d’ex­ploiteurs). Il a néan­moins pour défaut de con­serv­er le même mot de sur­plus pour désign­er deux réal­ités d’or­dre qual­i­ta­tive­ment dif­férent. Surtout, il sig­nale le prob­lème, mais ne le résout pas pour autant. En fait, je ne con­nais que trois véri­ta­bles ten­ta­tives en ce sens (je ne m’y inclus pas), dont deux se rat­tachent au nom d’A. Tes­tart.
Celui-ci, dès son livre de 1982, avançait une pre­mière réponse en ter­mes généraux : les stocks sont appro­pri­ables, manip­u­la­bles et trans­férables. Admin­istrés au départ dans l’in­térêt col­lec­tif, ils peu­vent aisé­ment être peu à peu mis au ser­vice des intérêts par­ti­c­uliers de leurs ges­tion­naires. Sans entr­er dans les détails, on peut reprocher à cette expli­ca­tion de pass­er directe­ment d’une con­di­tion néces­saire (la pos­si­bil­ité que les stocks col­lec­tifs soient util­isés à des fins per­son­nelles) à une con­di­tion suff­isante (cette pos­si­bil­ité se réalise néces­saire­ment, sans que l’on sache exacte­ment pourquoi). D’autre part, il existe assez peu d’ex­em­ples de stocks col­lec­tifs en eth­nolo­gie (et sem­ble-t-il, guère plus en archéolo­gie). La ques­tion de savoir pourquoi, ou com­ment, des stocks détenus par des par­ti­c­uliers pour « motif de pré­cau­tion », ain­si que s’ex­primeraient les écon­o­mistes, en sont venus à engen­dr­er les iné­gal­ités de richesse et l’ex­ploita­tion.
Par la suite, A. Tes­tart est revenu sur ce prob­lème sous un tout autre angle : ayant entre-temps mis en lumière l’im­por­tance de l’ap­pari­tion des paiements (notam­ment de mariage), au point qu’il en fit le corol­laire de l’ex­is­tence des iné­gal­ités de richesse, il s’est inter­rogé sur le lien entre ces paiements et les stocks. En 2005, dans son mag­nifique essai Élé­ments de clas­si­fi­ca­tion des sociétés, il avouait le con­stater sans être en mesure de l’ex­pli­quer. Ce n’est que dans un arti­cle posthume, pub­lié en 2014 dans le Bul­letin de la Société préhis­torique française, qu’il ten­ta d’établir com­ment les presta­tions viagères, cen­sées être spé­ci­fiques de l’Aus­tralie et du Paléolithique supérieur européen, avaient pu chang­er de nature pour devenir soit un ser­vice à temps lim­ité, soit un paiement en biens. Je ne peux détailler davan­tage ici, mais j’ai expliqué par ailleurs en quoi cette ques­tion est à mes yeux mal posée : elle n’a de sens que dans un cadre théorique fondé sur une lec­ture biaisée des don­nées ethno­graphiques, qui fait des presta­tions viagères la forme prim­i­tive unique des com­pen­sa­tions mat­ri­mo­ni­ales. Sans objet, elle est égale­ment insol­u­ble (com­pren­dre com­ment un sys­tème cen­sé­ment immuable a pu évoluer de lui-même relève de la quad­ra­ture du cer­cle), et elle l’a empêché de pos­er le prob­lème cor­rect, à savoir : pourquoi les paiements en biens matériels ont-ils rem­placé les presta­tions en tra­vail (viagères ou non) et /​ou cor­porelles (ces­sion de par­ents, blessures ou mis­es à mort de com­pen­sa­tion).

Le « stockage social »

Une kina, coquil­lage ser­vant tra­di­tion­nelle­ment
de mon­naie dans les Hautes-Ter­res de Papouasie 
Reste donc une autre voie théorique, ouverte dès 1981 – ce qui mon­tre au pas­sage, et ce n’est pas lui retir­er quelque mérite que ce soit, que le tra­vail d’A. Tes­tart s’in­scrivait dans l’air du temps. John O’Shea pro­po­sait en effet de dis­tinguer deux formes de stock­age, dont la sec­onde aurait été un pro­longe­ment de la pre­mière. Pour com­mencer, il existe un stock­age direct, qui cor­re­spond à la forme la plus banale sug­gérée par l’in­tu­ition : de la nour­ri­t­ure mise de côté et préservée en vue d’une con­som­ma­tion future. La sec­onde est le « stock­age indi­rect », défi­ni de la manière suiv­ante :
Le stock­age indi­rect inclut tous les procédés qui trans­for­ment la nour­ri­t­ure en une autre forme plus sta­ble, à par­tir de laque­lle la valeur nutri­tion­nelle pour­ra être récupérée ultérieure­ment.
Mais, au sein du stock­age indi­rect, inter­vient une démar­ca­tion sup­plé­men­taire – et essen­tielle :
Si l’on excepte la domes­ti­ca­tion des ani­maux, les trans­for­ma­tions car­ac­téris­tiques du stock­age indi­rect sont cul­turelles, et inclu­ent la mise en équiv­a­lence, à tra­vers l’échange, des pro­duits ali­men­taires et non ali­men­taires. Au sein d’une com­mu­nauté, la nour­ri­t­ure peut être échangée con­tre une oblig­a­tion morale de réciproc­ité mais lorsqu’un tel échange s’é­tend à des groupes de par­en­té [cor­po­rate groups] ou à des vil­lages, la trans­ac­tion implique une forme ou une autre de sym­bole [token] physique. Dans une telle trans­ac­tion, la nour­ri­t­ure est échangée con­tre un sym­bole non ali­men­taire avec, au moins, l’idée implicite que de tels sym­bol­es pour­ront plus tard être rééchangés con­tre de la nour­ri­t­ure. On appellera ici ce type de trans­ac­tion d’échange un stock­age social.
On voit aisé­ment en quoi l’ex­is­tence de ce stock­age social con­stitue une voie royale vers l’ap­pari­tion des iné­gal­ités économiques :
Cette con­vert­ibil­ité cru­ciale des sym­bol­es non-ali­men­taires pos­sède plusieurs impli­ca­tions majeures pour l’é­tude de l’é­conomie préhis­torique et de la dif­féren­ci­a­tion sociale. L’usage des sym­bol­es comme moyen de stock­er de la valeur ali­men­taire intro­duit une nou­velle dimen­sion dans les sys­tèmes économiques prim­i­tifs, la capac­ité à accu­muler de la richesse. Par déf­i­ni­tion, ces objets sont plus « sta­bles » que la nour­ri­t­ure mais ils n’en con­ti­en­nent pas moins, d’une manière sym­bol­ique, de la valeur nutri­tion­nelle. À cause de cette plus grande sta­bil­ité et de la pres­sion sociale con­stante pour con­ver­tir la nour­ri­t­ure dans ces objets, l’ac­cu­mu­la­tion iné­gale de richesse devient pos­si­ble. De plus, elle four­nit un mécan­isme par lequel la richesse peut être con­servée et trans­mise à tra­vers les généra­tions à l’in­térieur des groupes de par­en­té.

Une critique du « stockage social »

Tout cela appelle quelques com­men­taires cri­tiques.
Tout d’abord, ces développe­ments posent un prob­lème de dénom­i­na­tion et de vocab­u­laire. Ranger ensem­ble l’él­e­vage et le « stock­age social » sous le nom de stock­age indi­rect, et les oppos­er au « stock­age direct » pose claire­ment un prob­lème de logique. Pour com­mencer, si l’on par­le de stock­age de nour­ri­t­ure, on ne voit guère en quoi la démar­ca­tion entre « direct » et « indi­rect » serait per­ti­nente ou utile. En-dehors du stock­age dit « social », le seule exem­ple de stock­age « indi­rect » fourni par O’Shea est celui de l’él­e­vage, dont on se demande tout de même en quoi il mérite d’être ain­si séparé du fumage des pois­sons ou de l’en­si­lage de grains. En réal­ité, aucune nour­ri­t­ure ou presque ne pou­vant être con­servée sans être être l’ob­jet de « procédés » la ren­dant plus sta­ble, il est per­mis de se deman­der si tout stock­age ali­men­taire n’est pas, à un degré ou à un autre, « indi­rect ». Mais le point le plus cri­tique est que le stock­age dit « social » n’est pré­cisé­ment nulle­ment du stock­age (à moins d’une dan­gereuse et trompeuse exten­sion du sens de ce mot). Physique­ment par­lant, le stock­age « social » ne stocke rien. Il n’ac­cu­mule, ain­si que O’Shea l’écrit lui-même, que de la « valeur ali­men­taire » – en d’autres ter­mes, au tra­vers de ce pré­ten­du stock­age, on ne con­serve pas pas des calo­ries, mais la pos­si­bil­ité éventuelle d’ac­quérir des calo­ries stock­ées par d’autres. Voilà pourquoi le seul classe­ment raisonnable met­trait d’un côté le stock­age physique, quel que soit le degré de trans­for­ma­tion des pro­duits ali­men­taires, et de l’autre ce pré­ten­du stock­age social, qui n’est autre qu’une épargne moné­taire.
Or il est frap­pant que O’Shea, qui ne par­le donc ici de rien d’autre que l’in­ven­tion de la mon­naie, s’évertue à n’en jamais pronon­cer le nom, employ­ant sys­té­ma­tique­ment le mot de sym­bole [token] pour désign­er les objets non ali­men­taires impliqués dans son stock­age social. C’est un dou­ble para­doxe : d’une part, parce que dans son raison­nement, la mon­naie est par­faite­ment décrite au tra­vers de ses deux fonc­tions plus évi­dentes à nos yeux : celle de moyen d’échange et celle de réserve de valeur – c’est d’ailleurs parce que la mon­naie est un moyen d’échange et qu’elle est physique­ment « sta­ble » qu’elle joue le rôle de réserve de valeur. D’autre part, parce que de tous les sup­ports matériels ayant joué le rôle de mon­naie au cours des âges, les mon­naies prim­i­tives sont sans doute les moins sym­bol­iques : une hache de jade, des coquil­lages, etc. sont des objets qui pour être éventuelle­ment inutiles aux activ­ités de pro­duc­tion, n’en pos­sè­dent pas moins une valeur intrin­sèque liée à la dif­fi­culté de les fab­ri­quer ou de les acquérir, qui en fait des « sym­bol­es » infin­i­ment moins sym­bol­iques que nos bil­lets de banque ou les élec­trons déplacés par nos cartes de crédit. Au demeu­rant, O’Shea lui-même est si con­scient qu’il par­le de mon­naie qu’il va jusqu’à décrire, à juste titre, les effets infla­tion­nistes au cours du temps du « stock­age social ». Un des auteurs qui s’in­scrit dans son sil­lage, et que je ne parviens mal­heureuse­ment pas à retrou­ver, inter­prète d’ailleurs la cou­tume con­sis­tant à plac­er des biens de valeur dans les tombes, comme une pra­tique anti-infla­tion­niste, une idée qui me sem­ble tout à fait con­va­in­cante aus­si longtemps qu’on ne prête pas à un effet pas par­ti­c­ulière­ment recher­ché au départ le statut d’une poli­tique con­sciente.
Cette théorie de la nais­sance de la richesse place donc au cen­tre de son pro­pos la ques­tion de l’échange : c’est pour se pro­cur­er de la nour­ri­t­ure auprès d’autres com­mu­nautés dans les péri­odes de dis­ette que les sociétés auraient insti­tué l’équiv­a­lence entre biens non-ali­men­taires et biens ali­men­taires, qui est à la base de la mon­naie et de l’ac­cu­mu­la­tion /​dif­féren­ci­a­tion de richesse. La ques­tion que l’on peut se pos­er est : si, effec­tive­ment, il est établi d’un point de vue ethno­graphique que la mon­naie prim­i­tive, vecteur priv­ilégié des iné­gal­ités de richesse, sert à se pro­cur­er des biens ali­men­taires et donc, à stock­er de la valeur, peut-on en déduire pour autant qu’il s’ag­it là de son rôle prin­ci­pal et de la rai­son qui explique sa nais­sance ? Je vois plusieurs raisons d’en douter.
Un Tolowa, arbo­rant les col­liers de coquil­lages den­talia
qui fai­saient par­tie des « tré­sors » de cette tribu
Pour com­mencer, on con­naît la réti­cence générale qui existe dans ces sociétés à effectuer de tels échanges, réti­cence relevée par exem­ple par Hal­stead. Cela s’ex­prime par­fois par une sim­ple dés­ap­pro­ba­tion morale (il est incon­venant, ou un peu déshon­o­rant, de ven­dre au clou ses bijoux de famille pour assur­er son pain), et par­fois par l’im­pos­si­bil­ité même de procéder à de tels échanges – Ray­mond Firth, dans son ethno­gra­phie de Tikopia, donne des exem­ples pré­cis de biens qui peu­vent s’échang­er deux à deux, mais pas de manière général­isée ; pour par­ler comme les matheux, il n’y a pas tran­si­tiv­ité des pos­si­bil­ités d’échange. Cet état de fait, large­ment con­staté, a même poussé toute une par­tie des anthro­po­logues à estimer que les biens dits « de pres­tige » con­sti­tu­aient une caté­gorie séparée, étanche, qui con­nais­sait sa vie pro­pre et n’in­ter­férait en aucun cas avec celle des biens de pre­mière néces­sité. Cette posi­tion est sans aucun doute exagérée : on sait qu’il exis­tait des passerelles entre les deux caté­gories de biens et que des échanges entre l’une et l’autre étaient pos­si­bles, notam­ment dans les péri­odes de pénurie. Un des arti­cles les plus éclairants sur ce point est celui écrit par Gould (1966), à pro­pos de la « quête de la richesse » chez les Indi­ens Tolowa de Cal­i­fornie. Mais si Gould réfute effec­tive­ment les thès­es de DuBois sur le car­ac­tère séparé de la sphère des biens de pres­tige, et si O’Shea s’y réfère pour cette rai­son, il ne valide pas pour autant les posi­tions de ce dernier – j’y reviendrai dans un instant. En tout cas, mon pre­mier argu­ment est le suiv­ant : si la mon­naie (cette « con­vert­ibil­ité cru­ciale des sym­bol­es non-ali­men­taires ») a été instau­rée dans le but de per­me­t­tre des échanges con­tre des biens ali­men­taires sur une échelle de plus large, com­ment se fait-il que de tels échanges soient très générale­ment mar­qués néga­tive­ment, par la sus­pi­cion, la décon­sid­éra­tion, voire la honte ? Il y a là quelque chose d’assez illogique.
Pour lever ce para­doxe, il suf­fit je crois d’en revenir aux développe­ments d’A. Tes­tart à pro­pos de l’im­por­tance fon­da­men­tale des paiements dans ces sociétés. Dans une économie mar­quée par la faib­lesse de la divi­sion du tra­vail, la richesse ne peut servir que mar­ginale­ment aux échanges (de pro­duits de sub­sis­tance), qui pren­nent une part mineure dans une activ­ité économique où chaque ménage approche en per­ma­nence de l’au­to­suff­i­sance. La fonc­tion prin­ci­pale de la mon­naie – et celle qui est le plus prob­a­ble­ment à l’o­rig­ine de son appari­tion – est celle de moyen de paiement : on se libère, par la four­ni­ture de biens, d’oblig­a­tions sociales liées aux mariages, aux dom­mages physiques, aux funérailles ou à divers­es com­pen­sa­tions. Ce n’est pas pour rien que si toutes les sociétés, y com­pris les plus égal­i­taires économique­ment, con­nais­sent des échanges, fût-ce sur une échelle lim­itée. c’est seule­ment dans cer­taines qu’ap­pa­rais­sent tout à la fois les paiements, la mon­naie et les iné­gal­ités de richesse. Et c’est aus­si cela qui explique que la mon­naie prim­i­tive, partout où elle a été observée, se présente sous la forme de ce que nous appel­le­ri­ons de gross­es coupures : elle n’est pas des­tinée à faire face à des dépens­es courantes, qui n’ex­is­tent que très rarement, mais aux grandes occa­sions.
Le scé­nario selon lequel la mon­naie serait née dans le pro­longe­ment du stock­age, en tant que réserve de valeur des­tinée à se pro­cur­er des biens de sub­sis­tance, dif­fère certes du réc­it tra­di­tion­nel, qui remonte au moins à Adam Smith, selon lequel elle est apparue afin de faciliter un troc préex­is­tant. Il s’en rap­proche toute­fois sur le fait que pour l’un comme pour l’autre, c’est l’échange qui représente le cen­tre de grav­ité du raison­nement – est donc en tant que moyen d’échange que la mon­naie serait venue au monde. Or, tout dans les don­nées eth­nologiques indique qu’il s’ag­it d’une fausse piste, que nous priv­ilé­gions en rai­son de la fonc­tion pré­dom­i­nante de la mon­naie dans notre pro­pre société, que nous calquons rétro­spec­tive­ment, par une recon­struc­tion spécu­la­tive, sur des con­textes soci­aux tout à fait dif­férents.
Bien plus vraisem­blable­ment, la mon­naie est apparue comme un moyen de sub­stituer la livrai­son de biens matériels à des presta­tions en tra­vail ou à des échanges directs de par­ents. La ques­tion qu’il con­vient de pos­er n’est donc pas de savoir com­ment (ou pourquoi) des biens non ali­men­taires, à un moment don­né, ont été con­sid­érés comme équiv­a­lents à des biens ali­men­taires – une telle équiv­a­lence, fût-ce à titre ponctuel et au coup par coup, a sans doute été admise dans toutes les sociétés humaines con­nues – mais pourquoi, à un cer­tain degré du développe­ment social, des biens matériels (ali­men­taires ou non) se sont mis à être tenus comme équiv­a­lents à du tra­vail ou à des vies humaines. J’ai déjà eu l’oc­ca­sion de dévelop­per une hypothèse dont on pou­vait répon­dre à cette ques­tion. Elle impose, me sem­ble-t-il, de tenir compte des quelques cas où ces paiements exis­tent en l’ab­sence de stocks, comme chez les Asmats de Nou­velle-Guinée. Et il me sem­ble que la rai­son du bas­cule­ment ne tient donc pas aux stocks eux-mêmes, mais à un phénomène qui leur est très générale­ment asso­cié : la pro­duc­tion, sur une échelle suff­isam­ment large et régulière, des biens que j’ai appelé W.
Pour con­clure, je dois ajouter que ma propo­si­tion con­cer­nant les biens W et l’in­stau­ra­tion des paiements ne pré­tend pas avoir épuisé la ques­tion. Il existe sem­ble-t-il quelques sociétés qui pra­tiquent le stock­age tout en con­tin­u­ant d’ig­nor­er les paiements (les Inu­its de l’Alas­ka), voire les iné­gal­ités économiques elles-mêmes (ceux de la McKen­zie). Il y a là sans nul doute matière à réflex­ion ; autant les pre­miers me sem­blent représen­ter une voie que je qual­i­fierais de « cap­i­tal­iste » vers les iné­gal­ités (et dont la rareté dans le monde prim­i­tif s’ex­plique assez bien), autant les sec­onds, si leur réal­ité est avérée, posent un réel défi à l’in­ves­ti­ga­tion.

Épilogue

Un court pas­sage de l’ar­ti­cle de Gould con­dense tout ceci à mer­veille :
À chaque fois que des biens de sub­sis­tance étaient échangés con­tre des « tré­sors », les pièces du « tré­sor » étaient tou­jours échangés en tant qu’élé­ments séparés (…). Inverse­ment, le prix de la fiancée et les paiements en com­pen­sa­tion des dettes étaient générale­ment effec­tués à l’aide de col­liers entiers de per­les et de coiffes et de peaux de daims entières. (…) Les paiements pour le prix de la fiancée et les com­pen­sa­tions étaient générale­ment effec­tués au grand jour et étaient sou­vent l’ob­jet de nom­breuses dis­cus­sions en pub­lic. Mais les trans­ac­tions entre « tré­sors » et nour­ri­t­ure étaient réal­isées en privé et dans des cas de besoins par­ti­c­uli­er ; les ter­mes aux­quels se con­clu­ait l’échange étaient haute­ment vari­ables et n’é­taient ni large­ment con­nus, ni gardés en mémoire.

4 commentaires

  1. Je ne savais pas que O’Shea avait écrit sur le stock­age. Mais c’est quelqu’un qui avait de bonnes idées, comme d’ailleurs beau­coup des pères fon­da­teurs et des pre­miers dis­ci­ples de la New Archae­ol­o­gy (les dérives post-proces­suelles des épigones plus tardifs sont large­ment moins bril­lantes).
    Juste un point de détail.Tu traduis “cor­po­rate group” par “groupe de par­en­té”, mais ce n’est pas tout à fait ça, même si ça se recoupe assez large­ment. Cette notion a été dévelop­pée par Fortes à pro­pos des sociétés seg­men­taires africaines pour désign­er des groupes soci­aux dont les mem­bres, effec­tive­ment générale­ment liés par la par­en­té, agis­sent comme per­son­ne morale. Les cor­po­rate groups sont générale­ment des groupes de par­en­té, mais tous les groupes de par­en­té ne sont pas cor­po­rate. Il n’y a pas d’équiv­a­lent français, mais j’u­tilise générale­ment “groupe de sol­i­dar­ité” pour traduire. Il est à not­er que, comme bien d’autres, cette notion a été reprise pour l’archéolo­gie, notam­ment par notre ami Bri­an (Hay­den), mais ça ne fait rien d’autre que meubler des dis­cours creux : c’est totale­ment inap­plic­a­ble.

    1. Oui, je sais que ma tra­duc­tion est approx­i­ma­tive, mais je pen­sais que c’é­tait la moins pire. « Groupe de sol­i­dar­ité »… moui. J’ai vu pass­er aus­si « groupe en corps ». Le truc, c’est que ça oblige qua­si­ment à faire suiv­re le terme d’une déf­i­ni­tion, car per­son­ne ne voit de quoi il retourne…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut