
Les Germains, cet ensemble de peuples qui vivaient dans la partie centrale de l’Europe il y a deux mille ans, occupent une place particulière dans les disciplines qui touchent aux sciences sociales. Pour commencer, évidemment, en raison de leur rôle historique réel ou supposé : dans la version classique de l’histoire, ce sont leurs migrations qui sont censées avoir donné le coup de grâce à l’Empire romain et être à l’origine de la longue mutation de l’esclavage antique au servage féodal. Mais les Germains sont aussi souvent considérés comme un type social à part entière, susceptible de servir de point de comparaison pour comprendre d’autres sociétés.
Les Germains se distinguent ainsi doublement de leurs contemporains les Gaulois, chez qui personne ne s’est jamais aventuré à identifier un archétype social. La raison est très simple ; elle ne tient absolument pas aux caractéristiques propres de ces sociétés elles-mêmes, mais à la connaissance que nous en avons (ou que nous croyons en avoir). Sur les Gaulois, nous n’avons pour ainsi dire aucun témoignage écrit, et même sur une question aussi importante que celle de savoir s’ils étaient organisés en Etats, nous en sommes réduits aux conjectures. Sur les Germains, en revanche, nous disposons de sources, certes partielles et problématiques, mais qui illustrent le vieil adage à propos des borgnes et du royaume des aveugles.
Sur les Germains, donc, existent deux textes rédigés par des contemporains, en l’occurrence deux Romains de premier plan : d’une part, la longue digression que César glisse au livre VI de la Guerre des Gaules, d’autre part et surtout la Germanie que Tacite consacre entièrement au sujet un siècle et demi plus tard. Outre le fait qu’ils poursuivent évidemment d’autres buts que le simple amour désintéressé de la science, ces témoins sont loin d’être de fins connaisseurs des réalités qu’ils décrivent. César n’a fait que longer le monde germanique, effectuant deux brefs passages du Rhin, entre deux campagnes gauloises. Sa digression du livre VI sert surtout à justifier sa politique et à camper les Germains en épouvantail. Quant à Tacite, il n’a jamais mis les pieds en Germanie. Son texte est entièrement écrit depuis Rome, à partir de sources de seconde main — César, Pline l’Ancien, des récits de marchands et de soldats — et sous-tendu par la volonté d’opposer la rude vertu des barbares à la mollesse des Romains de son temps.
Point n’est besoin d’être un expert pour relever dans ces textes certaines informations surprenantes, susceptibles de jeter un doute général sur leur fiabilité.
Les inventions les plus fameuses sont celles de César, à propos de la faune. La Guerre des Gaules décrit ainsi :
un bœuf ayant la figure d’un cerf, du milieu du front duquel, entre les oreilles, se dresse une corne unique, plus haute et plus droite que les cornes qui nous sont connues. (VI, 26).
Cette licorne n’est pas le seul animal fort étrange évoqué par le texte. Celui-ci mentionne également un élan (alces), aux pattes dépourvues d’articulations : incapable de se coucher, l’animal dormirait appuyé contre un arbre — si bien que, pour le capturer, ajoute César, il suffit de scier discrètement les troncs.
Malgré ces invraisemblances flagrantes, beaucoup d’historiens ont considéré que le texte de César constituait néanmoins une source d’informations plus ou moins authentiques, et ce d’autant plus que sur certains points, il était confirmé par Tacite. Les Germains ont donc été érigés en archétypes sur deux grandes dimensions de la vie sociale.
La propriété de la terre
La première est économique. Les Germains auraient illustré un grand type de propriété (ou de possession ?) du sol, une question qui a particulièrement préoccupé Marx, pour des raisons évidentes, et sur lequel sa pensée a été amenée à évoluer significativement (j’y reviendrai).
Mais sur quelle base ces idées – celles de Marx et Engels, mais avant tout, celles de spécialistes sur lesquels ils s’appuyaient – ont-elles été échafaudées ? Le retour aux textes révèle bien des difficultés.
Le premier point, et non le moindre, est que César nie toute pratique agricole de la part des Germains, les décrivant comme de purs éleveurs. Tacite, pour sa part, ne commet pas cette bévue et évoque l’agriculture. Il écrit :
Ils changent de champs chaque année, et il reste toujours de la terre (Germanie, 26).
Que doit-on comprendre de cette phrase laconique ? Evidemment pas que les Germains auraient vécu comme de perpétuels nomades – au demeurant, l’archéologie est formelle : les Germains étaient des sédentaires, ils cultivaient l’orge et le blé depuis des siècles, et vivaient dans des fermes stables avec des systèmes de champs permanents (les « celtic fields », petites parcelles délimitées par des levées de terre) et des greniers. Les villages se déplaçaient bien, non de manière annuelle mais à l’échelle de plusieurs générations, quand les sols s’épuisaient. Le « changement de champs » annuel décrit par Tacite décrit donc beaucoup plus probablement système d’assolement, où on laissait reposer chaque parcelle avant de la mettre à nouveau en culture.
Reste un second point, encore compliqué : celui du droit de propriété en vigueur et des redistributions périodiques des terres évoquées par les deux auteurs.
César est le plus radical. Il affirme que :
Personne n’a une étendue de terre déterminée ni des limites qui lui soient propres ; mais les magistrats et les chefs assignent chaque année aux clans et aux groupes de parents autant de terre, et à l’endroit, qu’ils jugent bon, et les contraignent l’année suivante à passer ailleurs. (Guerre des Gaules, VI, 22)
S’il en est ainsi, selon lui, c’est afin que les hommes ne s’attachent pas à l’agriculture au point de perdre leur ardeur guerrière, pour que les puissants ne cherchent pas à s’agrandir aux dépens des faibles, pour qu’aucune soif de richesse ne fasse naître de factions, et « pour que le petit peuple reste tranquille, chacun voyant sa fortune égale à celle des plus puissants ». Autrement dit, César présente une sorte de communisme agraire, mais qui serait organisé de manière délibérée par les chefs, dans des buts politiques. Un tel tableau, pour dire le moins, est extrêmement surprenant, et en tout cas, sans aucun équivalent connu en ethnologie.
Tacite, quant à lui, donne une version sensiblement différente et qui heurte moins notre sens de la vraisemblance :
Les champs sont occupés tour à tour par la communauté selon le nombre de cultivateurs, puis partagés entre eux selon le rang […]. (Germanie, 26).
Ici, plus de redistribution annuelle autoritaire, ni de logiques sociales hors normes : on en revient à une configuration beaucoup plus classique. Il est d’ailleurs probable que ce soit cette réalité, mal comprise, qui ait induit César en erreur : un observateur pressé pouvait facilement transformer ce mouvement lent et coutumier en une réattribution annuelle décidée d’en haut.
Un autre facteur est que César fonde sa description sur les Suèves, la confédération la plus puissante et la plus mobile, celle qu’il a affrontée avec Arioviste, dont il écrit que :
Il n’y a chez eux aucune terre privée et séparée, et il n’est pas permis de rester plus d’un an au même endroit pour la cultiver (Guerre des Gaules, IV, 1).
Dans quelle mesure ces informations reflètent-elles la réalité, faisant des Suèves un cas d’espèce parmi les Germains ? Il est évidemment bien difficile de le dire.
Au passage, on relève que chez Tacite, le partage s’effectue non sur une base égalitaire mais « selon le rang », ce qui laisse entrevoir une société déjà largement fracturée par les inégalités de richesse, une richesse décrite dans d’autres extraits : « On aime le grand nombre des troupeaux ; c’est la seule richesse des Germains, le bien qu’ils estiment le plus. », même si « les plus voisins de nous tiennent compte de l’argent et de l’or, comme utiles au commerce. Ils connaissent et distinguent quelques-unes de nos monnaies. ». Si Tacite n’évoque pas la question des paiements de mariage (le « prix de la fiancée »), il mentionne par deux fois le fait qu’en matière judiciaire, les paiements de compensation pour homicide ou pour des fautes moins graves, soient versés sous la forme de têtes de bétail d’espèces diverses.
Quoi qu’il en soit, au XIXᵉ siècle, ces extraits ont nourri plusieurs théorisations – dont celles de Marx qui, comme je le disais, ont considérablement évolué au cours du temps.
Dans les manuscrits préparatoires au Capital (Grundrisse), et plus précisément dans le texte intitulé Formes antérieures à la production capitaliste, écrit vers 1857, Marx identifie la « forme germanique », qui figure comme un type de propriété à part entière, à côté des formes asiatique, antique et slave. L’idée est que chez les Germains, la communauté n’a pas vraiment d’existence propre. Elle ne prend corps que lorsque des propriétaires individuels — chacun maître de son exploitation agricole — se réunissent de temps à autre, notamment pour des raisons judiciaires ou liées à la guerre. Des divers types sociaux de l’antiquité, cette « forme germanique » est donc celle qui, aux yeux de Marx, fait la part la plus belle à la propriété individuelle, et fournit donc la base la plus favorable à la concentration ultérieure de la propriété foncière et à la prolétarisation des paysans, cette « séparation du producteur de ses moyens de production » fondamentale dans l’avènement du capitalisme.
Mais une dizaine d’années plus tard paraissent une série de travaux rédigés par le médiéviste Georg Ludwig von Maurer. Celui-ci, notamment sur la base des écrits de César et Tacite, soutient que la forme originaire de l’organisation germanique est la Markgenossenschaft (communauté de marche) : une collectivité villageoise détenant la terre en commun, et caractérisée par un usage collectif des forêts et pâturages et une redistribution périodique des terres arables.
Selon Maurer, la propriété privée individuelle résulte uniquement de la dissolution tardive de cette communauté collective première. Même si elle prend à revers leurs analyses antérieures, Marx et Engels accueillent avec enthousiasme cette nouvelle lecture, Engels la résumant en 1882 dans sa brochure La Marche. Les analyses de Maurer furent toutefois loin de faire l’unanimité. Fustel de Coulanges, par exemple, a polémiqué pied à pied contre cette théorie (Le problème des origines de la propriété foncière, 1889), en montrant que les textes ne prouvent nullement ce que Maurer leur avait fait dire. Cette position semble désormais faire consensus – les formes collectives observées chez certaines tribus sont dorénavant considérées comme des institutions tardives et non comme la survivance d’un état originel universel… Sur ce point, les intuitions du jeune Marx semblent donc plus proches de la réalité que ses convictions ultérieures.
A suivre…
Concernant Fustel de Coulanges, j'ai le souvenir d'avoir lu, il y a près de 10 ans, un autre texte un peu antérieur à celui que tu cite : "Les Germains connaissaient-ils la propriété des terres ?" chapitre tiré des Recherches sur quelques problèmes d'histoire de 1885. Et les constats que Fustel de Coulanges faisait sur la propriété du sol chez les germains étaient tout à fait cohérents avec la propriété usufondée du sol décrite par Testart.
Sur la question de la propriété individuelle. J'ai l'impression que c'est un mauvais angle pour aborder le problème. Certains droits sur la terre peuvent être individualisés (droit d'usage, droit sur les fruits) tandis que d'autres droits ne le sont pas (droit d'abuser : vendre, donner).
–> "Des divers types sociaux de l’antiquité, cette « forme germanique » est donc celle qui, aux yeux de Marx, fait la part la plus belle à la propriété individuelle, et fournit donc la base la plus favorable à la concentration ultérieure de la propriété foncière et à la prolétarisation des paysans, cette « séparation du producteur de ses moyens de production » fondamentale dans l’avènement du capitalisme."
Je suis moins connaisseur des exemples historiques anciens. Mais pour le continent sur lequel on a le plus de données "récentes" concernant le foncier (à savoir l'Afrique), la dynamique est clairement contraire : c'est la collectivité des droits sur la terre (le fait que des parents puissent s'opposer à une aliénation d'une parcelle par exemple) qui coïncide avec le faire-valoir indirect ; car ce dernier est une bonne manière de céder une parcelle sans entamer définitivement les droits communautaires sur un patrimoine foncier.
Au contraire, lorsque chacun à le droit d'user de sa parcelle sans se soucier des droits de ses parents, l'aliénation est plus simple à réaliser. Pourquoi la concentration de la propriété se réaliserait-elle de façon individuelle plutôt que communautaire ? (je laisse de côté le terme "collectif" qui laisse penser que tout le monde à un droit équivalent ; ce qui correspond seulement à la propriété usufondée décrite par Testart, mais pas du tout aux évolutions ultérieurs où l'accès à la terre est déterminée par une appartenance communautaire (lignage, village, autres groupes politiques).
Formidable et complexe sujet ; l'ancien professeur d'histoire que je suis, Alsacien de surcroît, ne peut que vous remercier de l'éclairer ainsi. Est-il plus frustrant de manquer de sources sur lesquelles s'appuyer que cela peut l'être pour des périodes préhistoriques bien plus anciennes ? J'ai tendance à répondre oui, bien sûr, mais je suis sans doute biaisé sur le sujet.
L’étude du passé, quel qu’il soit, est l’apprentissage de la frustration ! 😉
Je ne sais pas d'où sort l'illustration (générée par IA ?) mais les Germains construisaient-ils vraiment leurs villages en pleine forêt ? 🤨
(et pas une femme à l'horizon semble-t-il…)
Piquée sur le net… Pas facile de trouver une image un peu catchy et pas trop fantaisiste sur ce sujet, même si je plaide coupable.
C'est accessoire par rapport aux questionnements de votre billet, mais je suis étonné de votre 2e paragraphe car j'aurais eu tendance à dire qu'on a davantage d'écrits d'auteurs grecs et latins sur les Gaulois qu'on en a sur les Germains. Mais peut être voulez vous dire que les textes qu'on a sur les Gaulois s'intéressent moins à l'organisation sociale et à la question de la propriété ?
Oui, c'était bien l'idée que je voulais avancer : les textes décrivant la société gauloise sont à peu près inexistants, et pour tenter de la connaître nous sommes totalement tributaires de l'archéologie.
Bonjour, merci de l'article ! Pouvez-vous donner des références de travaux et synthèses archéologiques en anglais (voir français si possible) qui touchent à la question de l'organisation sociale de ces sociétés, ou certains de leurs traits ? J'ai tenté des recherches sans rien trouver … . D'avance merci à tous et toutes si vous avez qqs références
Bonjour
Je précise que je ne suis pas du tout un spécialiste de ces questions, donc je ne peux que vous donner des informations que j'ai trouvé en glanant sur internet, sans avoir le recul pour juger de leur qualité. Apparemment, une bonne référence (que j'ai rapidement consultée) est Malcolm Todd, The Early Germans (Blackwell). Pour les autres titres, c'est en allemand, et je ne m'y suis pas risqué…
Bonjour.
Surpris considérant la qualité habituelle des travaux présentés. Car, si j'i bien compris l'on commente sur la base de 2 sources écrites largement sujettes à interrogation (je viens de relire la Guerre des Gaule de JC…). Il me semble hasardeux de raisonner à partir d'une base si restreinte d 'infos. Sans doute avez-vous d'autres sources (l'archéologie..?).
En tout cas, félicitations pour vos recherches et votre soucis de diffusion.
Je me suis sans doute mal fait comprendre, mais l’axe du billet consiste précisément à relativiser la fiabilité de ces deux sources (tout en leur reconnaissant une certaine valeur informative, mais qui mérite d’être abordée avec la plus grande prudence, au moins concernant le thème traité).
Bonjour M. Darmangeat,
Tout d'abord, merci beaucoup pour votre site que je consulte souvent !
Le titre "Que sait-on des Germains ?" m'a attiré tout particulièrement car la question se pose d'autant plus qu'il faut déjà savoir … "De qui (quoi ? quand ?) parlons-nous quand nous parlons de Germains ?". Vous me voyez venir (avec mes gros sabots)… Dans quoi vous embarquez-vous ?
Sans post-modernisme aucun, la question se pose vraiment. En tout cas, on se la pose :
– Christian Goudineau : https://www.college-de-france.fr/media/christian-goudineau/UPL19780_goudineaures0405.pdf (si César a inventé la Gaule, il a inventé la Germanie)
– John Collis : https://journals.openedition.org/anabases/480
Il y a aussi beaucoup de littérature sur le discours césarien… sur Tacite… : https://www.persee.fr/doc/vita_0042-7306_2010_num_182_1_1699 Par exemple. Des générations de latinistes ! alors vous imaginez…
Bref. Vous vous lancez dans une opération compliquée. Et c'est d'autant plus sympa que l'on touche là, parmi d'autres aspects, la difficile question de l'identité. Et que les archéologues se sont tournés vers vos collègues pour démêler tout ça : ethnogenèse, acculturation/contre-acculturation, identité (ou processus identitaires ?)… Tout comme ils se tournent vers vous sur des questions de genre, de conflits…
Alors je suis curieux, non pas de la restitution d'une Germanie (de quelle époque du reste ?) et de ses usages, mais bien de la manière dont Marx et d'autres se sont saisis de la matière disponible (ici les témoignages antiques) pour définir un "champ des possibles". Et je suis vraiment très intéressé – car je trouve que c'est un angle mort de nos réflexions actuelles (notamment sur le pouvoir) – par les liens fondamentaux entre pratiques agricoles (au sens le plus agronomique du terme, vous évoquez la jachère par exemple) et l'organisation d'une société. Même au Moyen Âge, derrière le triptyque des "ceux qui" se cache une grande complexité, et une certaine variabilité : https://www.youtube.com/watch?v=-n98XmpMlS0
Je ne sais pas ce que vous allez faire de ce commentaire… En tout cas, merci encore.
Bon courage pour la suite de vos travaux.
Bien cordialement,
PS : alors si attention quand même, comme on dit plus haut par un autre lecteur, "on en sait" sur les Gaulois. Les "peuples" soumis par César étaient constitués en cités (civitates). Pour comprendre ce qu'il faut entendre par là : Voir S. Fichtl sur ce point par exemple. César en dit pas mal aussi…
Oui, je sais que le sujet est immense et que je n’ai aucune expertise particulière – mais justement, ce blog est aussi fait pour susciter des réactions telles que la vôtre et m’aider à améliorer mes approches. Depuis longtemps en effet, il se dit que César a en quelque sorte inventé les Germains pour légitimer sa conquête de la Gaule. Renseignements pris auprès de divers collègue, dit de cette manière, c’est tout de même une forte exagération. Les deux ensembles se distinguaient par la langue, mais aussi très probablement par leurs structures sociales et politiques – vous rappelez à juste titre que les différentes tribus gauloises étaient très vraisemblablement organisées en États, même si nous manquons cruellement d’informations sur leur allure.