Cancel ce sexe que je ne saurais voir

Il y a quelques semaines de cela, un épisode peu ordi­naire a mar­qué le con­grès annuel de l’AAA (Asso­ci­a­tion Améri­caine d’An­thro­polo­gie). L’une de ses­sions de cet événe­ment sci­en­tifique a en effet été dépro­gram­mée par les organ­isa­teurs. Mais davan­tage que le fait lui-même, ce sont les raisons qui ont con­duit à cette dépro­gram­ma­tion qui inter­pel­lent. Dans un pre­mier temps, j’avais envis­agé de rédi­ger un bil­let rel­a­tive­ment détail­lé sur les argu­ments des uns et des autres. Faute de temps, je me con­tenterai de don­ner la tra­duc­tion de qua­tre des doc­u­ments publics qui ont mar­qué les échanges.
Faut-il pré­cis­er que jusqu’à plus ample infor­ma­tion, le pre­mier mou­ve­ment de ma sol­i­dar­ité la con­duit vers les ini­ti­a­teurs de la ses­sion dépro­gram­mée ? Et sans con­naître tous les détails de l’af­faire, cet épisode me sem­ble sig­ni­fi­catif d’une sorte de mal­adie auto-immune des sci­ences humaines qui, aveu­gles à l’or­gan­i­sa­tion sociale et à sa cri­tique, se con­sument dans une rad­i­cal­ité fac­tice à pro­pos d’i­den­tités et de ressen­tis.

Les liens vers les qua­tre doc­u­ments traduits :

  1. La présen­ta­tion de la ses­sion et l’ac­cep­ta­tion de la propo­si­tion
  2. L’avis d’an­nu­la­tion de la ses­sion par l’AAA
  3. Let­tre de sou­tien à la déci­sion de l’AAA
  4. Let­tre ouverte de protes­ta­tion con­tre l’an­nu­la­tion

J’en prof­ite pour sig­naler un bil­let déjà ancien de ce blog où j’abor­dais ces ques­tions sous un autre angle, sus­ci­tant quelques com­men­taires qui mon­trent à quel point il peut par­fois être com­pliqué de se com­pren­dre.

1. Présentation de la session

Alors qu’il est devenu de plus en plus courant en anthro­polo­gie et dans la vie publique de rem­plac­er le terme de « sexe » par celui de « genre », il existe de nom­breux domaines de recherche dans lesquels le sexe biologique reste non seule­ment per­ti­nent, mais irrem­plaçable pour l’analyse anthro­pologique. Con­tester le glisse­ment du sexe au genre dans la recherche anthro­pologique mérite une approche beau­coup plus cri­tique que celle qu’elle a reçue jusqu’à présent dans les prin­ci­paux forums dis­ci­plinaires tels que ceux de AAA /​CASCA. Ce pan­el inter­na­tion­al diver­si­fié rassem­ble des chercheurs en anthro­polo­gie socio­cul­turelle, en archéolo­gie et en anthro­polo­gie biologique qui expliquent pourquoi, dans leur tra­vail, le genre n’est pas utile, con­traire­ment au sexe. C’est par­ti­c­ulière­ment vrai lorsque la recherche porte sur l’équité et l’analyse appro­fondie du pou­voir, et qu’il a pour objec­tif de par­venir à une véri­ta­ble inclu­sion. Avec des thèmes de recherche qui vont de l’évo­lu­tion des homin­inés à l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle con­tem­po­raine, de l’an­thro­polo­gie de l’é­d­u­ca­tion aux débats sur la mater­nité de sub­sti­tu­tion au sein du fémin­isme con­tem­po­rain, les inter­venants démon­trent que si par­ler de sexe est super­flu pour cer­tains anthro­po­logues, c’est une néces­sité impéra­tive pour d’autres.

2. Pas de place pour la transphobie en anthropologie : Session retirée du programme de la réunion annuelle (28/​09/​2023)

Les con­seils d’ad­min­is­tra­tion de l’AAA et de la CASCA ont pris la déci­sion de retir­er la ses­sion « Let’s Talk about Sex Baby : Pourquoi le sexe biologique reste une caté­gorie ana­ly­tique néces­saire en anthro­polo­gie » du pro­gramme de la con­férence AAA/​CASCA 2023. Cette déci­sion a été prise à l’is­sue d’une vaste con­sul­ta­tion et dans le respect de nos valeurs, afin d’as­sur­er la sécu­rité et la dig­nité de tous nos mem­bres, ain­si que l’in­tégrité sci­en­tifique du pro­gramme.

Le pre­mier principe éthique des principes de respon­s­abil­ité pro­fes­sion­nelle de l’AAA est de « ne pas nuire ». La ses­sion a été rejetée parce qu’elle s’ap­puyait sur des hypothès­es con­traires à la sci­ence établie dans notre dis­ci­pline, for­mulées de telle manière qu’elles blessent les mem­bres vul­nérables de notre com­mu­nauté. Elle com­met l’un des péchés cap­i­taux de la sci­ence : elle sup­pose que la propo­si­tion qu’elle cherche à prou­ver est vraie, à savoir que le sexe et le genre sont sim­plis­te­ment binaires, et que ce fait pos­sède des impli­ca­tions sig­ni­fica­tives pour la dis­ci­pline.

De tels travaux con­tre­dis­ent les preuves sci­en­tifiques, y com­pris les nom­breuses études anthro­pologiques sur le genre et le sexe. Les anthro­po­logues médi­co-légaux dis­ent utilis­er les os pour « estimer le sexe » et non pour « iden­ti­fi­er le sexe », un proces­sus qui est prob­a­biliste plutôt que claire­ment déter­mi­natif, et qui est facile­ment influ­encé par les préjugés cog­ni­tifs de la part du chercheur. Partout dans le monde et tout au long de l’his­toire de l’hu­man­ité, il y a tou­jours eu des per­son­nes dont les rôles sex­uels ne cor­re­spon­dent pas exacte­ment à leur anatomie repro­duc­tive. Il n’ex­iste pas de norme biologique unique per­me­t­tant de class­er de manière fiable tous les êtres humains dans une clas­si­fi­ca­tion binaire homme/​femme. Au con­traire, les anthro­po­logues et d’autres spé­cial­istes ont depuis longtemps mon­tré que le sexe et le genre sont des caté­gories his­torique­ment et géo­graphique­ment situées, pro­fondé­ment enchevêtrées et sus­cep­ti­bles de se mod­i­fi­er de manière dynamique.

Les études « cri­tiques sur le genre » présen­tées dans cette ses­sion, tout comme la « sci­ence de la race » de la fin du 19e et du début du 20e siè­cle, ont pour fonc­tion de fournir une jus­ti­fi­ca­tion « sci­en­tifique » pour remet­tre en ques­tion l’hu­man­ité de groupes déjà mar­gin­al­isés, en l’oc­cur­rence ceux qui exis­tent en dehors d’une bina­rité stricte et étroite entre le sexe et le genre.

Les iden­tités trans­gen­res et la diver­sité des gen­res exis­tent depuis longtemps, et nous nous enga­geons à défendre la valeur et la dig­nité des per­son­nes trans­gen­res. Nous pen­sons qu’un avenir plus juste est pos­si­ble, un avenir où la diver­sité des gen­res est accueil­lie et soutenue plutôt que mar­gin­al­isée et réprimée.

3. Lettre de soutien au retrait de la session de l’AAA de la réunion annuelle (29/​09/​2023)

Nous écrivons afin de soutenir la déci­sion de l’Amer­i­can Anthro­po­log­i­cal Asso­ci­a­tion de retir­er la ses­sion « Let’s Talk About Sex, Baby » de la con­férence annuelle. La ses­sion elle-même émet un cer­tain nom­bre d’af­fir­ma­tions qui vont à l’en­con­tre d’une grande par­tie des con­nais­sances sci­en­tifiques établies dans le domaine de l’an­thro­polo­gie biologique et, plus générale­ment, de la biolo­gie de l’évo­lu­tion, en lançant de vagues insultes au con­cept de genre » sans le définir de manière sig­ni­fica­tive. Exam­inons quelques-unes d’en­tre elles :

Bien que cer­tains se soient con­cen­trés sur le titre de la ses­sion, ce qui nous intéresse ici porte seule­ment sur la manière dont le titre assume une posi­tion erronée au vu des con­nais­sances sci­en­tifiques.

Les par­tic­i­pants de la ses­sion pro­posent un con­cept de « sexe biologique » qui s’op­pose à celui de « genre » sans définir l’un ou l’autre terme.

La ses­sion sug­gère que le « genre » est en train de rem­plac­er le « sexe » en anthro­polo­gie. C’est faux, car un tra­vail mas­sif s’ef­fectue actuelle­ment sur ces ter­mes, leurs inter­ac­tions et leurs nuances, à tra­vers l’an­thro­polo­gie socio­cul­turelle, biologique, archéologique et lin­guis­tique.

Dès le pre­mier résumé de présen­ta­tion, les auteurs utilisent des ter­mes dépassés tels que « iden­ti­fi­ca­tion du sexe » plutôt que celui sci­en­tifique­ment plus pré­cis d’ « esti­ma­tion du sexe ».

Le résumé de la ses­sion, ain­si que plusieurs des résumés indi­vidu­els par­tent implicite­ment du principe que le sexe con­stitue un con­cept biologique binaire, une idée rejetée par l’an­thro­polo­gie biologique et la biolo­gie humaine actuelles, et très con­testé par la biolo­gie con­tem­po­raine.

La plu­part des résumés indi­vidu­els reflè­tent des griefs basés sur les hypothès­es erronées décrites ci-dessus.

En tant qu’an­thro­po­logues tra­vail­lant dans le domaine de l’an­thro­polo­gie biologique et de la biolo­gie humaine, nous sommes con­scients que les déf­i­ni­tions du sexe peu­vent être établies à par­tir de la forme de la cein­ture pelvi­enne, des dimen­sions crâni­ennes, des organes géni­taux externes, des gonades, des chro­mo­somes sex­uels, etc. Le sexe, en tant que descrip­teur biologique, n’est binaire dans aucune de ces déf­i­ni­tions. Chaque jour, des per­son­nes nais­sent avec des organes géni­taux non binaires – nous avons ten­dance à appel­er inter­sex­es les per­son­nes qui appar­ti­en­nent à ce groupe. Chaque jour, des per­son­nes nais­sent avec des chro­mo­somes sex­uels qui ne sont pas XX ou XY, mais X, XXY, XXXY et d’autres encore. Il en va de même pour les gonades. De plus, une per­son­ne peut avoir des organes géni­taux inter­sex­ués mais pas de gonades inter­sex­uées, des chro­mo­somes inter­sex­ués mais pas d’or­ganes géni­taux inter­sex­ués. Ces dif­férences cor­porelles illus­trent les vari­a­tions con­sid­érables observées dans la phys­i­olo­gie sex­uelle chez les vertébrés. Au-delà de l’homme, l’o­rang-out­an adulte se présente sous trois formes. S’ag­it-il d’un sexe binaire ? Des pour­cent­ages sig­ni­fi­cat­ifs de nom­breuses espèces de rep­tiles présen­tent des organes géni­taux inter­sex­ués. Sommes-nous encore en train d’es­say­er de qual­i­fi­er le sexe de binaire ? Le binaire lim­ite les types de ques­tions que nous pou­vons pos­er et, par con­séquent, le champ d’ap­pli­ca­tion de notre sci­ence.

En tant qu’an­thro­po­logues et biol­o­gistes humains, nous savons égale­ment que la façon dont les gens choi­sis­sent de nom­mer le sexe à tra­vers les organes géni­taux, les gonades et les gènes est sou­vent pre­scrite par la cul­ture et, comme le démon­tre ce pan­el, sou­vent poli­tisée. De plus en plus, de nom­breux chercheurs, y com­pris dans le domaine des sci­ences biologiques, cherchent à com­pren­dre ensem­ble le sexe et le genre, en recon­nais­sant leur imbri­ca­tion intrin­sèque. Par rap­port à l’ap­proche tra­di­tion­nelle en biolo­gie évo­lu­tion­naire humaine, la recon­nais­sance de l’in­tri­ca­tion du sexe et du genre offre une vision plus réal­iste, bien que plus com­plexe, à par­tir de laque­lle il est pos­si­ble de pos­er des ques­tions sur l’évo­lu­tion de l’homme, et poten­tielle­ment sur d’autres espèces, et d’y répon­dre. Comme l’écrit Anne Faus­to-Ster­ling, « peu d’aspects du com­porte­ment adulte, des émo­tions, de la [sex­u­al­ité] ou de l’i­den­tité peu­vent être attribués pure­ment au sexe ou pure­ment au genre », parce qu’au­cune de ces qual­ités n’est fixée au cours d’une vie et parce que « les struc­tures sex­uées mod­i­fient la fonc­tion et la struc­ture biologiques », con­sid­ér­er que le genre et le sexe sont enchevêtrés est une manière pro­duc­tive d’a­vancer.

Le domaine de l’an­thro­polo­gie, et de l’an­thro­polo­gie biologique en par­ti­c­uli­er, a ten­dance à résis­ter aux argu­ments uni­versels en faveur de la com­préhen­sion des êtres humains dans toutes leurs vari­a­tions. Par con­séquent, non seule­ment l’idée d’un binaire biologique pour un phénomène tel que le sexe con­stitue une affir­ma­tion exces­sive qui ignore les preuves, mais elle va à l’en­con­tre des fonde­ments empiriques les plus élé­men­taires de notre domaine. Com­pren­dre la vari­a­tion biologique humaine sig­ni­fie résis­ter aux normes cul­turelles autour du sexe, au lieu de les ren­forcer comme les auteurs de la ses­sion l’ont fait ici. Le genre/​sexe se noue atour du développe­ment con­joint de l’anatomie, de la phys­i­olo­gie, des hor­mones et de la géné­tique dans un con­texte socio­cul­turel flu­ide com­prenant l’i­den­tité, les rôles et les normes, les rela­tions et le pou­voir. Le genre/​sexe recon­naît que la cul­ture s’empare de la vari­a­tion biologique de base, la façonne et peut l’ac­croître.

Les per­son­nes non binaires, trans ou queer, et/​ou celles qui occu­pent des caté­gories sex­uelles autres que « mâle » ou « femelle », ont existé dans toutes les sociétés humaines et tout au long de l’évo­lu­tion de l’hu­man­ité. Ce qui car­ac­térise les caté­gories de sexe et de genre humaines, c’est qu’elles ne sont ni sim­ples, ni binaires, qu’elles sont tou­jours influ­encées par les croy­ances cul­turelles de leur époque et qu’elles évolu­ent. Con­tin­uer à tra­vailler sur la base de ces hypothès­es réfutées revient à tra­vailler dans la pénom­bre, à pass­er à côté de la plus grande par­tie du tableau et à ne pas s’en­gager dans une anthro­polo­gie sci­en­tifique rigoureuse, empirique­ment fondée et per­ti­nente.

Agustin Fuentes (Prince­ton Uni­ver­si­ty)
Kathryn Clan­cy (Uni­ver­si­ty of Illi­nois)
Robin Nel­son (Ari­zona State Uni­ver­si­ty)

4. Lettre ouverte en réponse à l’annulation de la session (26/​09/​2023)

Chères Drs. Ramona Pérez and Mon­i­ca Heller

Nous sommes déçus que l’Amer­i­can Anthro­po­log­i­cal Asso­ci­a­tion (AAA) et la Société cana­di­enne d’an­thro­polo­gie (CASCA) aient choisi d’in­ter­dire le dia­logue sci­en­tifique lors de l’im­por­tante con­férence con­jointe, inti­t­ulée « Tran­si­tions », qui se tien­dra à Toron­to en novem­bre. Notre ses­sion, « Let’s Talk About Sex Baby : Pourquoi le sexe biologique reste une caté­gorie ana­ly­tique néces­saire en anthro­polo­gie », a été accep­tée le 13 juil­let 2023 après que la propo­si­tion ait été « exam­inée par les prési­dents de pro­gramme des sec­tions de l’AAA ou par le Comité sci­en­tifique de la CASCA ». Entre le moment de cette accep­ta­tion et la récep­tion de votre let­tre datée du 25 sep­tem­bre 2023, per­son­ne de l’AAA ou de la CASCA n’a con­tac­té les organ­isa­teurs pour leur faire part de ses préoc­cu­pa­tions. Ain­si, nous sommes tous choqués que l’AAA et la CASCA aient annulé la ses­sion en rai­son de la fausse accu­sa­tion selon laque­lle « les idées ont été avancées de manière à causer du tort aux mem­bres représen­tés par les Trans et les LGBTQI de la com­mu­nauté anthro­pologique ain­si qu’à la com­mu­nauté dans son ensem­ble ». Etant don­né la grav­ité de l’al­lé­ga­tion, nous espérons que, plutôt que de la garder secrète, l’AAA et la CASCA partageront avec ses mem­bres et avec nous-mêmes la doc­u­men­ta­tion sur les sources exactes et la nature de ces plaintes, ain­si que la cor­re­spon­dance qui a con­duit à cette déci­sion.

Nous sommes per­plex­es quant au fait que l’AAA /​CASCA adopte comme posi­tion offi­cielle que con­serv­er l’usage des caté­gories de sexe biologique (par exem­ple, mâle et femelle, homme et femme) revient à met­tre en péril la sécu­rité de la com­mu­nauté LGBTQI. La présen­ta­tion de notre ses­sion, rédigée par Kath­leen Lowrey, recon­naît que tous les anthro­po­logues n’ont pas besoin de faire la dif­férence entre le sexe et le genre. L’un des résumés exprime explicite­ment la crainte que le fait d’ig­nor­er la dis­tinc­tion entre le sexe et l’i­den­tité de genre ne porte préju­dice aux mem­bres de la com­mu­nauté LGBTQI. Dans « No bones about it : skele­tons are bina­ry ; peo­ple may not be » (Il n’y a pas de doute : les squelettes sont binaires ; les gens ne le sont pas for­cé­ment), Eliz­a­beth Weiss écrit : « Dans le domaine de la médecine légale, cepen­dant, les anthro­po­logues devraient tra­vailler (et ils le font) sur les moyens de garan­tir que les squelettes décou­verts soient iden­ti­fiés à la fois par leur sexe biologique et leur iden­tité de genre, ce qui est essen­tiel compte tenu de l’aug­men­ta­tion actuelle du nom­bre de per­son­nes en tran­si­tion de genre. »

Kath­leen Lowrey a joué un rôle clé dans la con­sti­tu­tion du pan­el des inter­venants et dans la déf­i­ni­tion du thème qui nous rassem­blait. Notre équipe réu­nis­sait des femmes divers­es, dont l’une est les­bi­enne. En plus de présen­ter trois domaines de l’an­thro­polo­gie, elle com­pre­nait égale­ment des anthro­po­logues de qua­tre pays et s’ex­p­ri­mant en trois langues — il s’agis­sait d’un pan­el inter­na­tion­al préoc­cupé par l’in­vis­i­bil­i­sa­tion des femmes.

L’an­thro­po­logue espag­nole Sil­via Car­ras­co avait prévu de présen­ter des don­nées sur « l’op­pres­sion, la vio­lence et l’ex­ploita­tion fondées sur le sexe » et sur la dif­fi­culté d’abor­der ces ques­tions lorsqu’on tourne le dos au sexe biologique. Le résumé de l’an­thro­po­logue bri­tan­nique Kath­leen Richard­son met­tait l’ac­cent sur les dis­par­ités matérielles entre les sex­es dans l’in­dus­trie tech­nologique, que l’on gomme en comp­tant les hommes qui s’i­den­ti­fient comme trans­gen­res comme des femmes, plutôt qu’en faisant entr­er davan­tage de femmes dans le secteur. L’an­thro­po­logue cana­di­enne fran­coph­o­ne Michèle Sirois devait présen­ter un compte-ren­du ethno­graphique des manières dont « les fémin­istes québé­cois­es se sont organ­isées pour doc­u­menter, clar­i­fi­er et s’op­pos­er à l’in­dus­trie de la mater­nité de sub­sti­tu­tion qui exploite les femmes et qui se cache sous le cou­vert de l’ « équité » et de l’ « inclu­sion » », et dans laque­lle les poli­tiques de mater­nité de sub­sti­tu­tion qui exploitent les femmes pau­vres sont cynique­ment présen­tées comme libéra­tri­ces.

Votre sug­ges­tion selon laque­lle notre ses­sion com­pro­met­trait d’une manière ou d’une autre « l’in­tégrité sci­en­tifique du pro­gramme » nous sem­ble par­ti­c­ulière­ment grave, car la déci­sion de jeter l’anathème sur elle ressem­ble beau­coup à une réponse anti-sci­en­tifique à une cam­pagne de lob­by­ing poli­tisée. Si notre ses­sion avait été autorisée à pour­suiv­re ses travaux, nous pou­vons vous assur­er qu’une con­tes­ta­tion ani­mée aurait été accueil­lie favor­able­ment par les mem­bres du pan­el et qu’elle aurait même pu sur­venir entre nous, étant don­né que nos pro­pres engage­ments poli­tiques sont divers. Au lieu de cela, votre let­tre exprime l’e­spoir alar­mant que l’AAA et la CASCA devi­en­nent « plus unifiées au sein de cha­cune de nos asso­ci­a­tions » afin d’éviter de futurs débats. Plus inquié­tant encore, à l’in­star d’autres organ­i­sa­tions telles que la Soci­ety for Amer­i­can Archae­ol­o­gy, l’AAA et la CASCA ont promis qu’ « à l’avenir, nous entre­pren­drons un exa­m­en appro­fon­di des proces­sus asso­ciés à l’ap­pro­ba­tion des ses­sions lors de nos réu­nions annuelles et nous inclurons nos dirigeants dans cette dis­cus­sion ». Les anthro­po­logues du monde entier trou­veront à juste titre glaçante cette déc­la­ra­tion de guerre con­tre les diver­gences et la con­tro­verse sci­en­tifique. Il s’ag­it d’une pro­fonde trahi­son du principe de l’AAA qui con­siste à « faire pro­gress­er la com­préhen­sion humaine et à appli­quer cette com­préhen­sion aux prob­lèmes les plus urgents du monde ».

Sincère­ment

Kath­leen Lowrey (Asso­ciate Pro­fes­sor at Uni­ver­si­ty of Alber­ta)

Eliz­a­beth Weiss (Pro­fes­sor at San José State Uni­ver­si­ty ; Het­ero­dox Acad­e­my Fac­ul­ty Fel­low)

Kath­leen Richard­son (Pro­fes­sor at De Mont­fort Uni­ver­si­ty)

Michèle Sirois (Prési­dente de PDF Québec)

Sil­via Car­ras­co (Pro­fes­sor at Autonomous Uni­ver­si­ty of Barcelona)

Car­ole Hooven (Asso­ciate, Depart­ment of Psy­chol­o­gy, Har­vard Uni­ver­si­ty ; Senior Fel­low, Amer­i­can Enter­prise Insti­tute) – celle-ci devait par­ticiper, mais n’a pas pu le faire en rai­son d’un imprévu

15 commentaires

  1. Je ne com­prends pas que la dis­tinc­tion entre le sexe et le genre, qui est une façon d’ac­tu­alis­er la vieille dis­tinc­tion entre nature et cul­ture, puisse être con­sid­érée comme un fait irréfutable par de nom­breux sci­en­tifiques.
    Même une anthro­po­logue assez mil­i­tante comme Priscille Touraille s’est inquiétée de la volon­té idéologique de faire dis­paraître la notion biologique de sexe ( https://journals.openedition.org/jda/5267)

    1. Je me suis sans doute mal exprimé. Il me sem­ble que la dis­tinc­tion nature/​culture est obsolète. Comme le mon­tre par exem­ple Lahire dans son dernier ouvrage, les con­struc­tions cul­turelles sont des for­mal­i­sa­tions de réal­ités biologiques. Le genre est l’ex­pres­sion cul­turelle du sexe. Or la dis­tinc­tion nette entre genre et sexe (le genre ne serait qu’une con­struc­tion plus ou moins arbi­traire), et la volon­té de nier l’ex­is­tence même du sexe (“Dans ce nou­veau par­a­digme des études de genre, le sexe n’est plus « un pro­duit de la nature, mais le pro­duit de dis­cours sci­en­tifiques don­nés »” écrit Priscille Touraille) sem­blent être un effort pour actu­alis­er la sépa­ra­tion nature/​culture. Je m’é­tonne donc que des sci­en­tifiques souscrivent à ce genre de dis­cours.

  2. C’est pas de ça dont par­le B.Lahire lorsqu’il écrit que les SH s’in­téressent plus à l’anor­mal­ité qu’aux grandes ten­dances ?

    1. Ici, le prob­lème n’est pas de cri­ti­quer telle ou telle ori­en­ta­tion de recherche (et après tout, s’in­téress­er à l’anor­mal­ité, ce n’est pas du tout illégitime, tant qu’on en vient pas à nier l’ex­is­tence des ten­dances prin­ci­pales). Mais ce que cette séquence illus­tre, c’est surtout la volon­té d’empêcher un débat (éventuelle­ment con­tra­dic­toire) au nom des effets pré­sumés de ce débat sur la sen­si­bil­ité des uns ou des autres. Et là, la ques­tion change com­plète­ment de nature.

  3. Avatar de Inconnu
    Emmanuel Florac.

    Je ne peux m’empêcher de remar­quer que les qua­tre actri­ces silences sont des­or­tie femmes, ce qui con­firme encore une fois que l’idéolo­gie trans­gen­risme est misog­y­ne (mais je suis sans doute com­plo­tiste)

    1. Octroy­er des points de vérité ou de ver­tu à l’un ou l’autre par­ti d’un débat sci­en­tifique en fonc­tion de qui est le plus con­cerné par les enjeux du dit débat sur des bases iden­ti­taires ça n’est pas le tour de force intel­lectuel que vous pensez être, c’est tomber dans une rhé­torique con­cerniste. Vous retournez le post­mod­ernisme con­tre lui-même à défaut de dis­simuler votre trans­pho­bie. Je doute que répon­dre à un cas de cen­sure dans le monde sci­en­tifique par des élu­cubra­tions digne du Figaro sur “l’idéolo­gie trans­gen­risme” (la même qui force nos enfants à chang­er de sexe dans les cours d’é­d­u­ca­tion sex­uelles dès la mater­nelle j’imag­ine) qui serait intrin­sèque­ment misog­y­ne avant de se com­plaire ironique­ment d’une posi­ton de pas-com­plo­tiste-mais-tout-de-même-sachant ne fasse grande­ment avancer la chose. Respectez-vous et respectez ce blog.

  4. Je suis d’ac­cord que les argu­ments avancées par l’AAA, la CASCA et leurs sou­tiens posent beau­coup de prob­lèmes, et se vautrent dans un cer­tain rel­a­tivisme : ils nient l’ex­is­tence d’un cer­tain dimor­phisme sex­uel, et le con­fondent avec le genre, ils nient que ce dimor­phisme puisse avoir une cer­taine bina­rité chez l’être humain (et effec­tive­ment, il n’est pas le même chez toutes les espèces ani­males, mais ça ne peut pas être un argu­ment), ils con­fondent les incer­ti­tudes sur l’i­den­ti­fi­ca­tion des osse­ments et la réal­ité der­rière (à ce jeu-là, on peut dire qu’il n’y a pas grand chose de cer­tain en sci­ence), etc.
    Et je sup­pose que c’est surtout ça qui t’in­téres­sait en traduisant le con­tenu de ces échanges.
    Cela dit, je peux pas m’empêcher de trou­ver le con­tenu de plusieurs des présen­ta­tions de la con­férence plutôt curieux. J’ai trop rien à dire sur le para­graphe d’Elis­a­beth Weiss, même si, par ailleurs, de ce qu’on en voit sur inter­net, elle a l’air de fray­er avec des franges du con­ser­vatisme améri­cain pas tout à fait recom­mand­ables.
    Dans celui de Kath­leen Richard­son, le rap­proche­ment de l’in­clu­sion des trans, queer et non-binaire (quoi qu’on puisse penser de la per­ti­nence de ses caté­gories) avec la pornogra­phie et les “porn dolls” me paraît quand même très tanden­cieux.
    Chez Michèle Sirois, à moins qu’il y a un vrai rap­port que je ne con­nais pas, le lien qu’elle fait entre l’ ”idéolo­gie du genre” et la marchan­di­s­a­tion de la GPA me sem­ble aus­si très curieux.
    Bref, je ne sais pas ce que tu en pens­es mais j’ai l’im­pres­sion qu’il y a quand même un cer­tain nom­bre de choses curieuses dans ces présen­ta­tions, et qui pour­raient faire penser au retour à l’essen­tial­isme de Mar­guerite Stern et Dora Moutot en France (pour ne citer qu’elles).
    Entre des faux amis de part et d’autre, pas facile de tenir une posi­tion (réelle­ment) matéri­al­iste un peu sérieuse et sci­en­tifique.

    1. J’ai en effet essayé de m’ex­primer avec la pru­dence néces­saire sur ce sujet miné, et encore une fois, je n’ai pas creusé la questin pour savoir jusqu’à quel point je serais d’ac­cord ou non avec le con­tenu des présen­ta­tions qui ont été écartées ; et après tout, vu le sujet, il ne serait guère sur­prenant que cer­taines d’en­tre elles procè­dent d’in­ten­tions assez peu louables (encore une fois, je raisonne par hypothès­es, pas sur la base de faits étab­lis).
      Quant au sens cen­tral de mon bil­let et de ma réac­tion, vous l’avez par­faite­ment résumé dans votre pre­mier para­graphe… et je ne peux que sign­er le dernier des deux mains !

    2. Il me sem­ble pas que les argu­ments sont de dire qu’il n’y a pas de dimor­phisme sex­uel. Il est plusieurs fois rap­pelé dans leur com­mu­niqué que le dimor­phisme n’est pas aus­si binaire que ce que cer­taines sci­ences ten­dent à con­sid­ér­er, et que même au sein des sci­ences biologiques on conçoit aujour­d’hui que le cul­turel peut avoir un effet sur le biologique ET DONC sur le dimor­phisme, qui n’est jamais le même selon con­texte social. Sachant aus­si tout ce qu’on com­mence à con­naître sur toutes les prob­lé­ma­tiques liées à l’in­ter­sexe. Bref, le texte tend à répon­dre aux dimo­sprhistes binaires en dis­ant que qu’il n’est pas aus­si binaire qu’on croirait,c’est tout. Pour moi on est pas sur une anni­hi­la­tion du con­cept de dimor­phisme ni de sexe mais plutôt sur une explo­ration de sa com­plex­ité autant biologique que cul­turelle. Je vous rejoins cepen­dant sur le reste de votre com­men­taire, qui me pousse à bien com­pren­dre pourquoi l’ar­gu­ment du risque de men­ace et d’of­fense aux queers et per­son­nes trans est légitime. Je note d’ailleurs ce pas­sage qui m’a bien fait rire qui dit en gros “oui mais regardez on est pas que con­ser­va­teurs on a une les­bi­enne !” super si c’est ça devient un argu­ment ça…Rien n’empêche la trans­pho­bie d’ex­is­ter dans les com­mu­nautés les­bi­ennes, elle peut d’ailleurs s’y retrou­ver très présente au nom d’une cer­taine con­cep­tion du fémin­isme, à l’im­age de notre cas fran­cais avec Dora M*** . Donc la trans­pho­bie peut être un dénom­i­na­teur com­mun qui met l’ar­gu­ment de la diver­sité à l’eau, au delà du sophisme ini­tial. Un fais­ceau d’élé­ments qui suf­fit pour moi à com­pren­dre cette déci­sion.

  5. Extrait du livre “Les Excès du Genre” de Geneviève Fraisse :
    Car il appa­rait , en même temps, que ce neu­tre, « le genre », peut servir de masque, masque qui cache les hommes et les femmes dans un uni­versel qui sait men­tir, niant par là même les dif­férences, qui font les iné­gal­ités. « Genre » pour­rait bien être l’arbre con­ceptuel qui cache la forêt des « femmes » dans leur réal­ité sub­al­terne. Comme au temps où, par exem­ple, on pou­vait con­fon­dre sans rou­gir suf­frage uni­versel et suf­frage mas­culin (de 1848 à 1944), ou comme aujourd’hui où l’on ne com­prend pas tou­jours qu’une famille « mono­parentale » sig­ni­fie plus de 80% de mères seules. Cela est con­nu, ce mot nou­veau peut avoir un effet con­traire à ce qui l’a fait naître.
    Nous com­prenons donc que le neu­tre est soit une abstrac­tion stim­u­lante, soit le masque du men­songe. D’où l’inquiétude d’un pos­si­ble retour à la case départ, la dual­ité sex­uelle réaf­fir­mée d’un côté, l’abstraction gen­rée cachant trop sou­vent la réal­ité prosaïque des par­ti­tions sex­uées de l’autre côté. Il fut un temps, et jusqu’à récem­ment, où cela était bien égal d’ignorer, dans l’écriture de l’histoire comme dans l’analyse sociale, la sex­u­a­tion des prob­lèmes. Si cette séx­u­a­tion est recon­nue aujourd’hui, il ne sem­ble pour­tant pas si facile d’en con­sacr­er la méth­ode d’analyse.
    Tel serait le deux­ième excès, non plus épisté­mologique mais méthodologique. L’image de l’écran pour­rait d’ailleurs qual­i­fi­er les dif­fi­cultés de la nou­veauté du genre. L’écran, c’est comme un tableau noir, on écrit dessus, on mon­tre ce qu’on choisit de mon­tr­er ; c’est un champs de vision qui peut « grossir » l’image, et même per­met de faire « loupe ». Mais comme il a été dit plus haut, si le genre rem­place le mot sexe, il sert autant à désign­er la dual­ité sex­uelle ou les femmes, qu’à les faire oubli­er. Car l’écran, c’est aus­si ce qui cache, ce qui masque, voire dis­simule.

  6. Mer­ci beau­coup. Nos sci­ences vivent des moments inquié­tants. Il est très facile d’être stig­ma­tisé si l’on est jugé s’é­carter de cer­taines valeurs qui sont de plus en plus défendues par un abso­lutisme moral très inquié­tant. Les con­di­tions d’un débat sain sont rarement respec­tées par ces juge­ments moraux. Je pense aus­si au débat de Dan Everett et Noam Chom­sky par rap­port à la récur­siv­ité chez les Pira­ha…

    En tout cas, ce blog est une très agréable décou­verte, très rafraîchissante dans un paysage de plus en plus uni­forme et étouf­fant. Mer­ci infin­i­ment pour nous informer sur ces con­tro­ver­s­es et les autres sujets que vous traitez !

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