Une (dernière ?) typologie des confrontations collectives

Ce n’est pas parce que la dis­cus­sion à pro­pos de la guerre s’est calmée sur ce blog depuis quelque temps que le feu n’a pas con­tin­ué de cou­ver sous la cen­dre. En fait, j’ai con­tin­ué à tra­vailler sur cet épineux prob­lème, tant et si bien que je suis par­venu à une solu­tion nou­velle qui m’a tant plu que j’en ai fait un arti­cle de recherche. Comme il se doit, celui-ci a entamé un (long) proces­sus auprès des revues académiques – rien n’indique qu’il sera accep­té par cel­lles aux­quelles je le soumet­trai, et chaque soumis­sion, fut-elle con­clue par un refus, prend sou­vent de longs mois. En atten­dant, j’en recopie ici de larges extraits, en espérant que l’ensem­ble trou­ve le bon com­pro­mis entre taille et lis­i­bil­ité.

La guerre des concepts. Une typologie générale
des confrontations collectives

3. Une typologie alternative

3.1 Les trois niveaux de l’analyse

Wash-ím-pe-shee, Mad­man,
un guer­ri­er dis­tin­gué
huile de G. Catlin, 1834

Le point de départ de notre propo­si­tion con­siste à iden­ti­fi­er des niveaux de réal­ité qui doivent impéra­tive­ment être dis­tin­gués, sous peine de con­fu­sions empêchant toute solu­tion cor­recte. On pro­pose d’en recon­naître trois, par ordre décrois­sant d’abstraction (de général­ité) :

  1. Rela­tions sociales (i.e., le degré de sol­i­dar­ité ou d’hostilité)
  2. État de con­flict­ual­ité (dont le feud et la guerre)
  3. Con­fronta­tions (ou affron­te­ments).

Cha­cun de ces trois niveaux déter­mine le suiv­ant de manière plus ou moins stricte. Ain­si, un cer­tain degré d’hostilité (niveau 1) ouvre la pos­si­bil­ité d’une guerre, en la ren­dant plus ou moins de prob­a­ble (niveau 2). De la même manière, un état de feud, comme un état de guerre – ou tous ces autres états pour lesquels le vocab­u­laire courant n’a forgé aucun mot – per­met ou favorise cer­tains modes de con­fronta­tion et, le cas échéant, en inter­dit d’autres. En d’autres ter­mes, le niveau 1 sert de cadre au niveau 2, qui lui-même con­stitue le cadre du niveau 3.

Il est pos­si­ble (…) de dis­cern­er des con­tours très nets entre les dif­férents modes d’affrontement, [qui] s’organisent autour de deux vari­ables binaires.

3.2 Affrontements résolutifs versus non résolutifs

(…) On avancera ici est que les objec­tifs ultimes des affron­te­ments peu­vent être regroupés de manière per­ti­nente en deux grands ensem­bles, selon qu’ils visent ou non à mod­i­fi­er de manière sig­ni­fica­tive (c’est-à-dire impor­tante et/​ou durable) l’état des rela­tions entre les deux col­lec­tiv­ités. Cette idée n’est pas nou­velle : on la trou­ve par exem­ple sous la plume de Philippe Desco­la et Michel Izard (Izard et Desco­la 2013). On suiv­ra ici le choix ter­mi­nologique de ces auteurs, qui pro­posent de par­ler d’affrontements réso­lu­tifs ver­sus non réso­lu­tifs. Cette qual­i­fi­ca­tion appelle toute­fois une pré­ci­sion essen­tielle. Tout affron­te­ment est en effet, par nature, « réso­lu­tif », dans le sens où il cherche à résoudre un prob­lème : on ne va pas tuer (et ris­quer sa vie) sans avoir en tête de mod­i­fi­er un état de choses exis­tant et con­sid­éré comme insat­is­faisant. La ques­tion est ici de savoir si ce prob­lème con­cerne l’état des rela­tions entre les deux par­ties, que la con­fronta­tion est donc cen­sée mod­i­fi­er de manière sig­ni­fica­tive. Au risque d’une expres­sion un peu lourde, il faudrait donc en toute rigueur, et pour plus de clarté, ajouter un adverbe et par­ler d’un affron­te­ment sociale­ment réso­lu­tif (ou non).

De prime abord, l’existence d’affrontements sociale­ment non réso­lu­tifs heurte notre sens com­mun. Qui serait assez insen­sé pour se bat­tre, et ris­quer sa vie, sans avoir comme objec­tif ultime de sor­tir d’une sit­u­a­tion de con­flit – au besoin en écras­ant toute résis­tance ? L’anthropologie sociale four­nit pour­tant plusieurs exem­ples de telles sit­u­a­tions a pri­ori invraisem­blables. Les Tupinam­ba qui lançaient de loin­taines expédi­tions pour ramen­er, au mieux, une demi-douzaine de pris­on­niers, étaient ani­més de raisons qui leur sem­blaient par­faite­ment impérieuses : ces pris­on­niers étaient des­tinés à être exé­cutés et dévorés dans des occa­sions d’une impor­tance cap­i­tale (Fer­nan­des 1952). Mais ce faisant, l’objectif n’était pas d’éteindre l’animosité qui pré­valait avec l’adversaire. C’était même l’exact inverse : l’expédition mil­i­taire était à la fois le fruit de la rela­tion d’inimitié et la con­di­tion de sa préser­va­tion. On allait cap­tur­er quelques enne­mis parce qu’ils étaient les enne­mis de tou­jours, et qu’ils devaient le rester jusqu’à la fin des temps afin que l’ordre des choses soit respec­té. S’il est emblé­ma­tique, ce type de com­bat non réso­lu­tif est loin d’être le seul. On y revien­dra. (…)

3.3 Affrontements symétriques versus asymétriques

À la dichotomie réso­lu­tif /​non réso­lu­tif s’en super­pose une sec­onde : celle qui oppose les affron­te­ments décidés de manière uni­latérale à ceux organ­isés con­join­te­ment par les deux par­ties sur la base de règles com­munes. Bien que cette dénom­i­na­tion ne soit pas, elle non plus, dénuée d’inconvénients, on par­lera d’affrontements asymétriques dans le pre­mier cas, et symétriques dans le sec­ond.

L’affrontement asymétrique n’a guère besoin d’être explic­ité : il con­stitue la matière ordi­naire de toute guerre où l’on cherche à vain­cre l’adversaire. Dans ce cas, la bataille rangée à armes égales est en quelque sorte un acci­dent : cette sit­u­a­tion n’est pas recher­chée, et encore moins con­v­enue, entre les deux par­ties. Elle n’est, du point de vue de chaque camp, qu’un pis-aller, qui résulte de l’impossibilité d’établir un rap­port de force mil­i­taire favor­able (dont la sur­prise con­stitue un des élé­ments les plus fréquents).

Quant à la con­fronta­tion symétrique, son exem­ple canon­ique est la bataille régulée, ce duel col­lec­tif dont les sociétés non éta­tiques four­nissent d’innombrables exem­ples – abon­dam­ment sig­nalé en Aus­tralie, en Mélanésie et en Ama­zonie , il sem­ble en revanche absent de l’Amérique du Nord, et sans doute de l’Afrique et de l’Asie. Une telle con­fronta­tion pos­sède trois car­ac­téris­tiques nota­bles, qui toutes résul­tent d’un accord préal­able :

  • les forces en présence sont glob­ale­ment équili­brées, tant en ter­mes d’effectifs que d’armement ;
  • le degré de vio­lence accept­able est déter­miné et, sauf cas excep­tion­nels, lim­ité ;
  • le nom­bre de con­fronta­tions est lui-même déter­miné à l’avance. Ce point pos­sède une impor­tance par­ti­c­ulière lorsque celles-ci sont réso­lu­tives : les deux adver­saires s’engagent à en accepter le résul­tat et, en cas de défaite, à ne pas le remet­tre en cause.

Con­cer­nant le point 1, il est évidem­ment pos­si­ble de trou­ver des exem­ples de ruse, où suite à une déci­sion de bataille régulée, un des deux camps trompe l’autre (en dis­sim­u­lant des troupes, en util­isant un arme­ment illicite, en pour­suiv­ant le com­bat au-delà de ce qui était con­venu…). De tels con­tre-exem­ples n’invalident évidem­ment pas la caté­gorie générale de la bataille régulée, pas plus que la tromperie ou le vol n’invalident la caté­gorie de l’échange.

La con­fronta­tion symétrique restreint la vio­lence en agis­sant sur deux paramètres.
Le pre­mier, triv­ial, con­cerne à la fois les armes employées et les dom­mages cen­sés met­tre un terme au com­bat. À une extrémité du con­tin­u­um, aucune lim­i­ta­tion de la vio­lence n’est mise en œuvre et la con­fronta­tion symétrique est poten­tielle­ment aus­si létale qu’une con­fronta­tion asymétrique. À l’autre extrémité, on se bat à mains nues – le car­ac­tère physique de la con­fronta­tion se dis­sout même par­fois totale­ment, comme dans les duels de chants pra­tiqués par cer­tains groupes Inu­its.

L’autre axe de la mod­éra­tion de la vio­lence est plus indi­rect : il con­siste à restrein­dre le nom­bre de com­bat­tants. Au lieu d’une con­fronta­tion qui mobilise la total­ité des mem­bres des groupes impliqués dans une désig­na­tion pou­vant être dite plénière, seuls s’affrontent un nom­bre lim­ité d’individus agis­sant en tant que représen­tants de leur groupe – une désig­na­tion que l’on peut alors qual­i­fi­er de synec­dochique. Le com­bat n’implique dans ce cas qu’une frac­tion de la col­lec­tiv­ité con­cernée et, à la lim­ite, un seul indi­vidu, dans un « duel de cham­pi­ons ». (…)

4. Exploration de la classification des confrontations

On aboutit ain­si à une clas­si­fi­ca­tion générale des con­fronta­tions en qua­tre grandes caté­gories, qu’on se pro­pose à présent d’explorer rapi­de­ment.

4.1 Confrontations résolutives asymétriques (I)

Le secteur I est celui des affron­te­ments qui nous sont les plus fam­i­liers : ceux où l’on com­bat l’adversaire en s’efforçant par tous les moyens disponibles de dis­pos­er d’une supéri­or­ité mil­i­taire, et dans la per­spec­tive que la vic­toire mod­i­fie l’état des rela­tions. La gamme des opéra­tions peut aller d’un sim­ple assas­si­nat effec­tué par un coup de main (pour autant que cet assas­si­nat s’inscrive dans le cadre d’un dif­férent à car­ac­tère col­lec­tif) jusqu’à des batailles met­tant aux pris­es des cen­taines de mil­liers de com­bat­tants.

Un point essen­tiel, qu’il faut relever dès à présent, est que la nature de la « réso­lu­tion » pour­suiv­ie relève de deux grandes caté­gories, qui sont celles qui se trou­ve au cœur du raison­nement pro­posé par Boulestin (2019). De manière triv­iale, le but de l’engagement peut con­sis­ter à vain­cre l’ennemi, c’est-à-dire à l’affaiblir suff­isam­ment pour établir un rap­port de forces favor­able : « la guerre est un acte de force afin d’oblig­er l’en­ne­mi à accom­plir notre volon­té. » (Clause­witz 2006, 13) Mais il arrive aus­si que l’affrontement pos­sède un tout autre objec­tif : celui d’un sim­ple équili­brage des pertes. Les mis­es à mort sur­venant au cours du com­bat con­stituent alors des assas­si­nats de com­pen­sa­tion. Elles ne visent pas à bris­er la résis­tance du groupe adverse, mais à rétablir un équili­bre des tués que l’on estime per­tur­bé. C’est cette dis­tinc­tion, et nulle autre, qui dis­tingue la guerre du feud. (…)

4.2 Confrontations non résolutives asymétriques (II)

Cet ensem­ble regroupe des affron­te­ments imposés uni­latérale­ment à l’adversaire et que l’on cherche évidem­ment à rem­porter, mais qui ne s’inscrivent pas dans la per­spec­tive plus large con­sis­tant à mod­i­fi­er durable­ment l’état des rela­tions entre les deux camps. On peut en citer trois décli­naisons prin­ci­pales, qui se dis­tinguent par la nature des buts pour­suiv­is dans ce cadre.

Le pre­mier, déjà évo­qué, est la vengeance. Ce cas de fig­ure ne relève alors ni de l’assassinat de com­pen­sa­tion typ­ique du feud, ni de la bataille man­i­fes­tant une guerre vin­dica­tive. On ne se bat ni pour équili­br­er les pertes, ni pour met­tre durable­ment l’ennemi hors d’état de nuire. Là, les actes de vengeance sont com­mis au sim­ple motif que le groupe ciblé est un enne­mi hérédi­taire. On monte donc des expédi­tions dont les objec­tifs ne con­sis­tent pas à tri­om­pher de l’adversaire, mais à tuer quelques indi­vidus, ou à les cap­tur­er afin de les met­tre ultérieure­ment à mort, en prenant soin de ne pas soi-même subir de pertes. Cette con­fig­u­ra­tion est notam­ment décrite à pro­pos de l’Amazonie (dont les Tupinam­ba, déjà évo­qués ) ou du Cha­co – par exem­ple, chez les Chaque­ňos, qui ont inspiré les lignes qui suiv­ent, par­ti­c­ulière­ment éclairantes :

Les guer­res des Indi­ens chaque­ňos — comme d’autres guer­res sudamérin­di­ennes (…) ne sem­blent pour­tant pas avoir obéi à une logique vin­di­ca­toire, selon la déf­i­ni­tion anthro­pologique mod­erne du terme (…). En par­ti­c­uli­er, les échanges de vio­lences ne sont pas ici régis par une règle de réciproc­ité dans un jeu de « somme zéro ». Au con­traire, et comme la vengeance Tupinam­ba ou la guerre inter-trib­ale jivaro, le caat­shai n’a ni début ni fin ; il est, par déf­i­ni­tion, inter­minable : il y a tou­jours une perte à venger, et cette vengeance est anonyme. (…) Une mort subie en guerre (…) non seule­ment ne peut pas être abolie par des com­pen­sa­tions adéquates (chevaux, fusils, comme c’est le cas de l’homi­cide) mais elle ne peut même pas être effacée par une (ou plusieurs) morts infligées : vis-à-vis des enne­mis, on n’est jamais, on ne peut pas être quittes. (Ster­pin, 1993)

Un deux­ième motif de con­fronta­tions non réso­lu­tives asymétrique est le pil­lage, dans le cadre de ce qu’il est con­venu d’appeler la razz­ia. Ce terme évoque un coup de main ponctuel, dont le but n’est pas de plac­er la société qui en est la cible dans une rela­tion sub­or­don­née, ni même en soi de l’affaiblir (au pire, un tel affaib­lisse­ment est une con­séquence involon­taire du pil­lage). C’est l’équivalent sur le plan col­lec­tif, du cam­bri­o­lage ou du braquage de ban­ques : il s’agit d’opérer par la force un trans­fert ponctuel à son prof­it, pas de chang­er les lois ou les rap­ports soci­aux. De tous les motifs de con­fronta­tions non réso­lu­tives asymétriques, le pil­lage est celui qui nous est le plus fam­i­li­er. Dans l’histoire européenne, on peut évo­quer à titre d’exemple les raids des Vikings – on notera que la con­ces­sion de la Nor­mandie en con­stitue un résul­tat a pos­te­ri­ori, négo­cié par le roi de France pour y met­tre un terme, mais dont rien n’indique qu’il con­sti­tu­ait un but ini­tial de Rol­lon et de ses troupes.

Tête enne­mie (Munduru­cu, Ama­zonie)

Le troisième grand motif qui sus­cite ce type d’affrontements est ce qu’on appelle tra­di­tion­nelle­ment la « chas­se aux têtes ». On n’entrera pas ici dans les détails d’un dossier qui, à lui seul, mérit­erait une étude sys­té­ma­tique – au demeu­rant, on pour­ra s’étonner du fait qu’aucun chercheur n’ait jamais ten­té une véri­ta­ble syn­thèse sur la ques­tion . Quoi qu’il en soit, il est impératif de ne pas con­fon­dre des phénomènes aux sig­ni­fi­ca­tions sociales très dif­férentes et de restrein­dre l’appellation de « chas­se aux têtes » aux seules opéra­tions ayant pour objec­tif pre­mier de se pro­cur­er des têtes en rai­son des ver­tus magi­co-religieuses qu’on leur accorde . Les deux critères ne se recou­vrent pas totale­ment : ain­si, il est pos­si­ble que les Celtes aient accordé un rôle cultuel aux têtes enne­mies aient pu pos­séder de telles ver­tus et avoir joué un rôle cultuel, sans pour autant que les opéra­tions aient été menées dans le but pre­mier de les acquérir. Quoi qu’il en soit, ce point reste rel­a­tive­ment sec­ondaire. Le prob­lème prin­ci­pal est d’écarter, dans la déf­i­ni­tion du phénomène, la quête de sim­ples têtes-trophées, c’est-à-dire de têtes attes­tant la gloire et la valeur mil­i­taire de leur acquéreur mais dont l’acquisition ne con­sti­tu­ait pas le but pre­mier des opéra­tions. Ajou­tons que si la tête est la par­tie du corps la plus sou­vent recher­chée dans de telles entre­pris­es, on trou­ve aus­si quelques cas où cette quête porte sur d’autres organes ou sub­stances. Un cas bien doc­u­men­té est celui des Yagua d’Amazonie qui, pour leur part, tuent pour s’emparer des dents (Chaumeil 1985). Pour éviter l’écueil d’une appel­la­tion trop restric­tive, plutôt que de par­ler de la seule « chas­se aux têtes », on sug­gère donc le terme plus général de pré­da­tion. (…)

4.3 Confrontations résolutives symétriques (III)

On a déjà évo­qué assez longue­ment ces duels plus ou moins col­lec­tifs et plus ou moins meur­tri­ers, sans qu’il soit néces­saire d’y revenir.

Ajou­tons sim­ple­ment que ce qui est réso­lu­tif dans la con­fronta­tion symétrique, ce n’est pas for­cé­ment la désig­na­tion du vain­queur. Bien enten­du, la plu­part du temps, la col­lec­tiv­ité qui rem­porte le duel voit ses pré­ten­tions légitimées, et la per­dante doit renon­cer aux siennes. Mais il existe aus­si des sit­u­a­tions où le duel ne pour­suit cette fin que sec­ondaire­ment et, à la lim­ite, pas du tout : indépen­dam­ment de son issue mar­tiale, sa fonc­tion pre­mière, sinon exclu­sive, est de vider la querelle. Le duel est alors réso­lu­tif non dans la mesure où il déter­mine qui est dans son bon droit, mais dans celle où il met fin à une sit­u­a­tion de con­flit, comme le font chez nous les paroles d’apaisement et la poignée de mains.

4.4 Confrontations non résolutives symétriques (IV)

Avec cette qua­trième et dernière caté­gorie, on en arrive à la con­fig­u­ra­tion qui nous est apparem­ment la plus étrangère. Com­ment imag­in­er en effet que des col­lec­tiv­ités déci­dent d’un com­mun accord de s’affronter physique­ment selon des règles con­v­enues, sans que cet affron­te­ment vise de quelque manière que ce soit à mod­i­fi­er l’état de leurs rela­tions ? L’ethnologie en four­nit pour­tant d’indiscutables exem­ples.

Un pre­mier cas de fig­ure est incar­né par deux insti­tu­tions qui présen­tent de frap­pantes sim­i­lar­ités, et qui se rat­tachent au monde améri­cain pré­colom­bi­en. La plus célèbre est aus­si la plus sujette à cau­tion : il s’agit de la « guerre fleurie » des Aztèques (xōchiyāōyōtl). Ces affron­te­ments étaient cen­sés oppos­er d’un com­mun accord les troupes de la Triple Alliance à cer­tains de ses voisins ; au cours de ces batailles apparem­ment très régle­men­tées, le but des deux camps était beau­coup moins de tuer des adver­saires que de s’en empar­er, afin de fournir des vic­times sac­ri­fi­cielles dont ces civil­i­sa­tions fai­saient une forte con­som­ma­tion. Le prob­lème est que les témoignages con­cer­nant ces « guer­res fleuries » sont à la fois très indi­rects et pass­able­ment diver­gents. Dans les dernières décen­nies, une par­tie impor­tante de la recherche améri­caine a souligné les lim­ites de nos infor­ma­tions (…). Quoi qu’il en soit, le doute est non seule­ment per­mis, mais néces­saire, et il paraît très dif­fi­cile d’être affir­matif tant sur la nature que sur l’existence même de cette insti­tu­tion.

Plus au sud sur le même con­ti­nent, il existe en revanche une cou­tume quant à elle par­faite­ment attestée, et que sa vigueur a per­mis de per­dur­er depuis l’époque pré­colom­bi­enne à tra­vers des siè­cles de colo­nial­isme. Il s’agit de la tin­ku, un com­bat opposant chaque année deux moitiés d’une com­mu­nauté. L’affrontement est mené via quelques dizaines de par­tic­i­pants de chaque côté – entre 100 et 300 au total, et sa vio­lence est assumée :

[Les tin­ku] font le plus sou­vent quelques morts et plusieurs blessés qui pro­duisent une extra­or­di­naire jubi­la­tion. Le décès d’un com­bat­tant n’est pas un acci­dent : il fait par­tie inté­grante du rit­uel. Cer­taines descrip­tions font état de crânes brisés dans lesquels les vain­queurs boivent de la bière de maïs, geste de vic­toire guer­rière clas­sique dans les Andes préhis­paniques, d’autres de can­ni­bal­isme. (Molin­ié-Fio­ra­van­ti 1988, 54)

Un trait fon­da­men­tal [mar­que] la bataille rit­uelle andine (…) : sa dimen­sion sac­ri­fi­cielle. En effet l’ob­jet explicite de la plu­part des tin­ku est de pronos­ti­quer la qual­ité de l’an­née agri­cole pour l’une et l’autre moitié. Pour que celle qui sort vic­to­rieuse soit assurée d’une bonne récolte il faut que le sang de l’en­ne­mi soit ver­sé et qu’il y ait au moins un mort. Celui-ci est offert à la divinité de la Terre. Donc la bataille rit­uelle est aus­si un sac­ri­fice. (Molin­ié-Fio­ra­van­ti 1988, 60)

Le point com­mun de la tin­ku et des pos­si­bles guer­res fleuries est donc le sac­ri­fice, et plus pré­cisé­ment le sac­ri­fice sanglant : c’est afin d’abreuver des divinités, ou des élé­ments cos­miques, que le sang des humains doit régulière­ment couler dans des cir­con­stances spé­ci­fiques. L’originalité de ces cou­tumes, qui les rend si éton­nantes à nos yeux, est que ces cir­con­stances exi­gent une symétrie inhab­ituelle en pareil cas.

L’histoire et l’ethnologie four­nissent cepen­dant d’autres motifs de con­fronta­tions symétriques non réso­lu­tives. Un pre­mier exem­ple est celui des jeux Olympiques antiques, dont on sait qu’ils ne se résumaient pas à leur dimen­sion sportive, mais qu’ils avaient pour but avoué de ren­dre hom­mage aux dieux. Un autre cas est celui du jeu appelé la crosse, pra­tiqué par plusieurs peu­ples amérin­di­ens de l’est du con­ti­nent. À en croire les quelques témoignages dont on dis­pose sur ces ren­con­tres, elles étaient con­vo­quées par les medecine-men afin d’attirer les faveurs de puis­sances sur­na­turelles. C’est à la même fonc­tion pro­pi­tia­toire, accom­pa­g­née ou non de sac­ri­fices, qu’étaient con­sacrés les dif­férents jeux de balle de la Mésoamérique.

Soulignons que les con­fronta­tions symétriques non réso­lu­tives, loin d’être des insti­tu­tions pure­ment exo­tiques, con­stituent en réal­ité une dimen­sion majeure de nos pro­pres sociétés. Sim­ple­ment, ces con­fronta­tions ne provo­quent nor­male­ment pas mort d’homme et sont cen­sées pos­séder des visées pure­ment récréa­tives : il s’agit des com­péti­tions sportives. La prox­im­ité des sports mod­ernes avec les con­fronta­tions évo­quées ci-dessus est d’autant plus étroite que la désig­na­tion synec­dochique en con­stitue une dimen­sion essen­tielle. Les indi­vidus ou les équipes qui s’affrontent ne le font pas unique­ment en leur nom pro­pre, mais représen­tent des col­lec­tiv­ités – clubs ou nations. Cette dimen­sion synec­dochique rend évidem­ment ces ren­con­tres beau­coup moins inno­centes et sociale­ment neu­tres que leur apolitisme proclamé voudrait le faire croire. En organ­isant ain­si une con­fronta­tion per­ma­nente, fût-ce sur un mode paci­fique et via quelques représen­tants, le sport con­tem­po­rain ali­mente des sen­ti­ments iden­ti­taires et des sol­i­dar­ités – en par­ti­c­uli­er, nationales – sus­cep­ti­bles d’être mobil­isés dans d’autres cadres. (…)

4.5 Synthèse

On peut donc dress­er une car­togra­phie indica­tive des con­fronta­tions, qui fait appa­raître pour les qua­tre caté­gories iden­ti­fiées les prin­ci­paux motifs :

Asymétrique Symétrique
Réso­lu­tif - Vic­toire /​dom­i­na­tion
- Com­pen­sa­tion judi­ci­aire
- Judi­ci­aire : duel col­lec­tif
- Con­clu­sion d’une guerre
Non réso­lu­tif - Vengeance (« sans fin »)
- Pil­lage (razz­ia)
- Pré­da­tion : « chas­se aux têtes »
- Sac­ri­fice : tin­ku, guerre fleurie (?)
- Autres motifs pro­pi­tia­toires : jeux olympiques, la crosse
- Récréa­tion : sports, jeux

« Guer­ri­ers koryak » (Sibérie)

Conclusion : qu’est-ce que la guerre ?

Répé­tons une fois encore que cette clas­si­fi­ca­tion porte sur des con­fronta­tions (le troisième niveau recen­sé en 2.1), et non sur les états (le deux­ième niveau) dans lesquelles celles-ci s’inscrivent. La clas­si­fi­ca­tion ne fait donc pas appa­raître les états que sont la guerre et le feud. On a déjà explic­ité la rela­tion entre feud et com­pen­sa­tion judi­ci­aire ; on doit à présent revenir sur celle qu’entretient la guerre avec les divers types de con­fronta­tions que l’on a iden­ti­fiés.

La guerre, du fait qu’elle cor­re­spond a pri­ori à la volon­té de vain­cre l’ennemi, est sus­cep­ti­ble d’inclure de mul­ti­ples formes d’actions, y com­pris celle de l’assassinat ponctuel. Même s’il s’agit d’une modal­ité rare, elle peut égale­ment pass­er par des con­fronta­tions symétriques (à désig­na­tion synec­dochique, pour des raisons évi­dentes) : cette issue exprime alors le désir con­joint de met­tre fin aux hos­til­ités en min­imisant les pertes. C’est ain­si que le duel de David con­tre Goliath est cen­sé avoir scel­lé la vic­toire d’Israël sur les Philistins, tout comme celui des Horaces con­tre les Curi­aces con­clut la guerre de Rome sur Albe à l’avantage de la pre­mière. Ces épisodes mythiques ne sont cepen­dant pas les seuls, et il existe au moins un cas his­torique sim­i­laire : celui du com­bat des Trente, organ­isé en 1351 afin de met­tre un terme à la guerre de suc­ces­sion de Bre­tagne. Il est vrai qu’en l’occurrence, l’affrontement man­qua son but, et le con­flit se pro­longea encore plusieurs années.
Reste qu’au-delà de ces quelques cas, se pose la ques­tion plus générale des rap­ports entre les caté­gories de notre typolo­gie et la guerre. Des con­flits non réso­lu­tifs, en par­ti­c­uli­er, peu­vent-ils être qual­i­fiés de « guer­res » ? Et qu’en est-il des formes symétriques ? À ces ques­tions, la réponse tra­di­tion­nelle a été dou­ble.

Pour com­mencer, le monde sci­en­tifique, tout comme le bon sens, a sou­vent con­sid­éré que le terme de guerre pou­vait légitime­ment s’appliquer à toute sit­u­a­tion con­flictuelle déchaî­nant la vio­lence à un degré suff­isam­ment élevé et sur une échelle suff­isam­ment large . Ce périmètre exclut des opéra­tions de razz­ia ponctuelles et menées par de petits groupes. Le mot est en revanche volon­tiers employé à pro­pos des raids vikings, ou de ceux des Sar­mates, des Alains ou encore des Huns con­tre l’Empire romain : non parce qu’ils seraient dif­férents par nature, mais parce qu’ils impli­quaient des mil­liers de cav­a­liers et provo­quaient donc des com­bats fort meur­tri­ers. Il en va de même pour la chas­se aux têtes ou les « guer­res fleuries » des Aztèques : le voca­ble de « guerre » sem­ble d’autant plus appro­prié que le nom­bre de com­bat­tants et de tués est élevé, et d’autant moins qu’il est faible. En ce qui con­cerne les affron­te­ments symétriques réso­lu­tifs, je con­fesse bien volon­tiers avoir suivi la même pente à pro­pos de l’Australie ; tout en refu­sant de par­ler de guerre à pro­pos des duels col­lec­tifs où la vio­lence était mod­érée (les batailles régulées), j’ai util­isé ce qual­i­fi­catif pour le gain­gar de la Terre d’Arnhem, au seul motif que celui-ci admet une vio­lence sans lim­ites.

Le pen­dant de cette atti­tude a été d’adjoindre au sub­stan­tif mal défi­ni de « guerre », un adjec­tif tout aus­si mal défi­ni, mais qui était cen­sé cor­riger quelque peu le flou ini­tial chaque fois que les phénomènes cadraient mal avec l’idée que l’on se fai­sait d’une guerre authen­tique. On a ain­si sou­vent par­lé de guer­res « à petite échelle » (small-scale wars) ou encore de guer­res, ou de formes de vio­lence, « rit­uelles » ou « rit­u­al­isées ». Ce dernier qual­i­fi­catif mérite qu’on s’y arrête, tant il dis­simule mal l’embarras qui a motivé son util­i­sa­tion. Pour com­mencer, son sens est pass­able­ment ambigu, puisqu’il peut aus­si bien se rap­porter à la croy­ance en une effi­cac­ité magi­co-religieuse d’un cer­tain nom­bre d’actes, qu’au sim­ple respect de formes définies, comme on le fait par exem­ple lors d’une remise de diplômes. Dès lors, on ne sait pas vrai­ment si la guerre « rit­uelle » com­porte une dimen­sion sur­na­turelle, qu’il s’agisse d’honorer quelque dieu ou de quérir une sub­stance aux pou­voirs invis­i­bles, ou si elle se con­tente d’obéir à cer­taines con­ven­tions qui en lim­i­tent la portée, au point de n’être plus tout à fait une « vraie » guerre. Ajou­tons à cela que toute guerre, même la plus débridée, com­porte une part de rite – même à l’époque mod­erne, sans même par­ler de la béné­dic­tion des armes, on pour­rait évo­quer les saluts dus aux supérieurs ou les dif­férentes céré­monies, dont le lever des couleurs.

Dès lors, qu’est-ce que la guerre ? Il faut se résoudre à avouer qu’il s’agit d’un phénomène impos­si­ble à cern­er avec pré­ci­sion, et qui est rétif à toute for­mal­i­sa­tion. Il en va des con­cepts soci­aux comme des espèces ani­males : les noms ver­nac­u­laires cor­re­spon­dent par­fois fort mal aux réal­ités que révèle une approche rigoureuse. En l’occurrence, l’idée de « guerre » tend à recou­vrir une dimen­sion pure­ment quan­ti­ta­tive, à la fois en inten­sité et en éten­due, de l’exercice de la vio­lence. La guerre est en quelque sorte à la sci­ence sociale ce que l’ « ani­mal féroce » est à la zoolo­gie : une notion dotée d’une cer­taine util­ité pra­tique – le bon sens nous incite à nous méfi­er davan­tage d’un fauve que d’une libel­lule –, mais dont la valeur heuris­tique est rapi­de­ment prise en défaut. L’analyse gag­n­era donc à ne pas s’arrêter à ce con­cept d’une com­mod­ité séduisante mais si peu apte à saisir les car­ac­téris­tiques sig­ni­fica­tives des con­fronta­tions humaines.

9 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Jacques Simon

    Je suis un peu éton­né d’être le pre­mier à m’é­taler… Juste une petite remar­que : quand Christophe par­le des con­fronta­tions symétriques, il exclut l’Amérique du Nord de ce phénomène, et quelques lignes plus tard il cite en exem­ple les duels de chants Inu­it comme étant une ver­sion très rit­u­al­isée et paci­fiée de celui-ci.Il ne s’est pas relu ? (A un autre endroit il y a un pataquès- mais on com­prend- au niveau de la tête réduite…) Ou bien alors les Inu­it n’ap­par­ti­en­nent pas cul­turelle­ment à la Nord-Amérique(en tant qu’a­vant-derniers et récents arrivés de Sibérie où ils ont encore des représen­tants), mais alors l’Asie du Nord ne serait-elle non plus pas exempte du fait. Bon, là je pinaille, parce que tout n’ a cer­taine­ment pas été col­lec­té chez ces peu­ples, d’au­tant plus si ce sont des dérivés sym­bol­iques n’ayant de rap­port avec le sujet de la guerre que très indi­rect (Là je pense aux joutes poé­tiques Sami et Finnois­es, et même Cré­tois­es…).

    1. Effec­tive­ment, les Inu­its ne sont eth­nique­ment, lin­guis­tique­ment et cul­turelle­ment pas des Amérin­di­ens. Cela dit, ce n’est même pas le prob­lème ; j’au­rais dû pré­cis­er que les duels de chants Inu­its n’o­posent pas des groupes, mais des indi­vidus.

  2. Hel­lo,

    En ce qui con­cerne la clas­si­fi­ca­tion pro­pre­ment dite, je n’ai tou­jours pas pris le temps de me pencher dessus, donc j’en suis tou­jours au même stade : je ne sais trop qu’en penser (en clair, comme ça, super­fi­cielle­ment, elle ne me paraît pas aber­rante, mais sans me paraître non plus extrême­ment per­for­mante).

    Par con­tre, je décou­vre la con­clu­sion, et que selon toi la guerre est « un phénomène impos­si­ble à cern­er avec pré­ci­sion, et qui est rétif à toute for­mal­i­sa­tion », une notion « dont la valeur heuris­tique est rapi­de­ment prise en défaut ». Alors là, les bras m’en tomberaient presque. Dire d’un phénomène qui très sou­vent est défi­ni en droit (même si ce droit varie selon les sociétés et peut être cou­tu­mi­er) qu’il est dif­fi­cile à cern­er avec pré­ci­sion, je n’aurais pas osé. Ce n’est pas parce que la guerre peut inclure de mul­ti­ples formes d’action que ça en fait une notion floue, et reli­er l’appellation de guerre à l’ampleur du con­flit est une erreur (c’est un des critères que j’avais écartés d’emblée, parce qu’il ne peut pas fonc­tion­ner). Ce qui a com­plète­ment brouil­lé la déf­i­ni­tion de la guerre, ce sont surtout les ten­ta­tives des uns et des autres d’y adjoin­dre des critères qui leur per­me­t­taient d’inclure ou d’exclure tel ou tel type de sociétés (avant, exclure tout ce qui n’était pas État, main­tenant surtout les chas­seurs-cueilleurs mobiles). Mais si l’on s’en tient aux déf­i­ni­tions qui ne reti­en­nent que les élé­ments fon­da­men­taux, et en par­ti­c­uli­er qui écar­tent le critère poli­tique, comme celles de Grotius ou d’un cer­tain nom­bre de dic­tio­n­naires, où celle que j’ai don­née, la guerre est très bien définie. Qu’ensuite il en existe dif­férentes formes, selon dif­férents critères com­plé­men­taires (organ­i­sa­tion, final­ité, etc.), c’est autre chose.

    En fait, je crois qu’en voulant class­er les con­fronta­tions, tu as per­du de vu les types de con­flits. Et, surtout, que tu voudrais ren­tr­er les types de con­flits dans une clas­si­fi­ca­tion des con­fronta­tions. Ce n’est tout sim­ple­ment pas pos­si­ble. Pour repren­dre une image que tu as toi-même sou­vent util­isée, tu as classé les atom­es. Bien, d’accord. Mais ce n’est pas avec ça que tu vas pou­voir class­er les molécules et dire lesquelles sont des sucres, lesquelles sont des alcools, etc., ou que par­mi les hydro­car­bu­res (qui ne con­ti­en­nent tous que du car­bone et de l’hydrogène) tu vas pou­voir sépar­er ceux qui sont sat­urés et ceux qui sont insat­urés, ou les cycliques ou les acy­cliques. Bref, je crois que ta con­clu­sion, qui te fait dire qu’il ne faut pas s’arrêter au con­cept de guerre un peu trop fourre-tout et mal gaulé, vient de ce qu’avec ta typolo­gie tu ne peux tout sim­ple­ment pas class­er la guerre, et donc que tu cherch­es à t’en débar­rass­er.

    1. Avatar de Inconnu
      jacques simon

      On tourne en rond,non ? Aurai-t-on classé idéale­ment toutes les formes de con­flits entraî­nant blessures et morts, se poserait tout de même la ques­tion des ressorts de ces con­fronta­tions, qui par­tent de la sim­ple vengeance indi­vidu­elle jusqu’au mas­sacre de tout un peu­ple. Je met­trais une lim­ite à un endroit, celui ou où on en arrive à con­sid­ér­er qu’il y a un “nous” ver­sus “les autres” , là où à mon avis on peut par­ler de formes de guerre. Je peux facile­ment com­pren­dre les antag­o­nismes per­son­nels basés sur le sen­ti­ment d’in­jus­tice, la volon­té de vengeance , la frus­tra­tion amoureuse ou sex­uelle, le sen­ti­ment d’humiliation,etc., toutes choses faisant par­tie des con­stantes humaines (vari­able­ment inter­prétées, bien sûr), mais les con­fronta­tions plus larges en découlent-elles ? Pour cer­taines d’en­tre elles, je pense que cela est vrai, à con­di­tion que les indi­vidus s’i­den­ti­fient forte­ment à un groupe, appar­en­té ou non ( voir les sup­port­ers de foot ou autre, i.e. ceux de l’OM , de toutes les couleurs et reli­gions pos­si­bles, à l’im­age de leur ville…), ce qui les con­duit à ressen­tir des émo­tions indi­vidu­elles devenant col­lec­tives par la prox­im­ité et la simul­tanéité, et exac­er­bées par le sen­ti­ment de puis­sance découlant de l’ap­par­te­nance à un groupe partageant ces émo­tions .Après, pourquoi cherche ‑t-on l’ap­par­te­nance à un tel groupe, sinon pour pou­voir dans nos sociétés recréer un groupe social sat­is­faisant, ni trop petit, ni trop grand, ce qui sem­ble être cor­roboré par des études sur les groupes soci­aux dits “naturels” (tribus, clans, unités mobiles de H‑G et leurs regroupe­ments saison­niers). A vrai dire, le fonde­ment de nos organ­i­sa­tions sociales auraient donc un fonde­ment remon­tant aux orig­ines de notre espèce, puisque nous n’au­ri­ons pas eu le temps de beau­coup évoluer depuis.
      Se pose alors la ques­tion du pourquoi des antag­o­nismes entre ces groupes. La solu­tion évo­lu­tion­niste pseu­do-dar­wini­enne ayant été démen­tie ‚que nous reste-t-il ? L’atavisme hérité des ancêtres que nous parta­geons avec les Chim­panzés ( mais il n’est pas prou­vé que leurs con­flits soient de même nature que les nôtres, mal­gré de trou­blantes ressem­blances-appro­pri­a­tion des femelles(mais pas sys­té­ma­tique­ment), ce qui ferait remon­ter la dom­i­na­tion mas­cu­line à avant même l’ap­pari­tion de notre espèce…)? Tout cela pour que je me dise que la ten­ta­tive de Christophe de penser ces con­fronta­tions est peut-être le préal­able à une clas­si­fi­ca­tion plus “typologique” (comme dans les essais précé­dents), et que si on arrive à artic­uler l’a­gres­siv­ité naturelle du mâle humain avec ces formes divers­es de son expres­sion( sans préjuger de la ques­tion des vio­lences sex­uelles envers les femelles), on arrivera à un tableau un peu plus com­plet et cohérent. Reste à définir pourquoi cette vio­lence prend telle ou telle forme…Peut-être rac­corder à des visions du monde dif­férentes ( je pense aux qua­tre ontolo­gies de Desco­la, totémisme, animisme,analogisme et nat­u­ral­isme), mise au ser­vice de buts dif­férents selon les économies ? Et in fine, dans quoi peut-on class­er la guerre de la Russie con­tre l’Ukraine??
      J’ai con­science que mes inter­ro­ga­tions ne ren­trent pas com­plète­ment dans le sujet, mais cela m’aide à clar­i­fi­er le vôtre…Merci pour vos recherch­es !

    2. Oui, on tourne un peu en rond, et j’avais espoir que cette nou­velle propo­si­tion tranche le noeud gor­di­en. Je pen­sais sus­citer l’en­t­hou­si­asme de BB, me voilà fort mar­ri…
      Blague à part, je ne suis pas du tout con­va­in­cu que la guerre soit bien définie, et encore moins en droit. Qu’elle le soit dans cer­taines sociétés, certes. Mais qu’on puisse trou­ver une déf­i­ni­tion qui fonc­tionne pour toutes, j’en doute fort. Il y a certes une solu­tion facile : la restrein­dre aux seuls con­flits qui impliquent des actions asymétriques réso­lu­tives visant à assur­er sa supré­matie sur l’en­ne­mi. Mais une fois qu’on a fait cela, on n’est pas beau­coup plus avancé, et on exclut ain­si par exem­ple la plu­part des formes pra­tiquées par les Indi­ens des Plaines… alors que juste­ment, eux les con­sid­èrent comme de la guerre. En dis­ant que ce qu’on appelle la guerre, c’est ce qui fait beau­coup de dégâts, je ne donne pas une déf­i­ni­tion, je con­state que c’est un mot fourre-tout sous lequel on rassem­ble des affron­te­ments de nature par­fois très dif­férente.

    3. Alors, faites un pas de plus et requal­i­fiez toutes ces formes de con­flit avec d’autres mots que “guerre”, mais évitez le style “action réso­lu­tive asymétrique”, qui procède un peu du “tech­ni­ci­enne de sur­face”… De bonnes déf­i­ni­tions générales de ces actions per­me­t­tront de clar­i­fi­er leur champs d’ap­pli­ca­tion. De même que le mot de “lit­téra­ture” recou­vre une large gamme de pra­tiques dis­cur­sives, le mot de “guerre” ( vieux bas francique*werra : ennuis,querelle.Autres sens en langues ger­maniques : confusion,troubles;confusion,querelle,lutte) pour­ra alors assumer son rôle de fourre-tout, sachant que l’on aurait à dis­po­si­tion des déf­i­ni­tions raison­nées de cha­cune de ses formes, ouvertes à la cri­tique , mais solides dans leur fonde­ment.
      Evidem­ment, comme dans toute con­struc­tion humaine, on ne pour­ra pré­ten­dre ni à l’exhaustivité,ni à l’ab­sence d’er­reur (d’at­tri­bu­tion, par incer­ti­tude des sources, etc.).

    4. Croyez bien que j’y ai pen­sé, mais il n’ex­iste aucun mot dans le vocab­u­laire qui puisse con­venir (mais je reste ouvert à toute sug­ges­tion). Après, je pour­rais tou­jours par­ler de con­fronta­tions de type I, de type II, etc., mais je ne suis pas du tout cer­tain que cela amélior­erait les choses…

  3. Avatar de Inconnu
    Grégory Fiorio

    Bon­jour,

    Tout d’abord, un grand mer­ci pour votre tra­vail. Je suis un lecteur assidu de votre blog, et j’apprécie par­ti­c­ulière­ment votre base de don­nées sur les con­fronta­tions col­lec­tives en Aus­tralie.

    Je me per­me­ts de vous écrire au sujet des batailles régulées. Je passe actuelle­ment en revue les Human Rela­tions Area Files pour mieux com­pren­dre les formes qu’elles pren­nent en dehors du con­texte aus­tralien. Vous men­tion­nez qu’elles sont fréquentes en Ama­zonie, et je serais curieux de savoir à quelles sources ou sociétés vous faites référence.

    Par ailleurs, con­cer­nant l’Amérique du Nord, j’ai lu chez les Pomo de Cal­i­fornie des descrip­tions qui sem­blent se rap­procher d’une bataille régulée (pré-arrange­ment du lieu, faible létal­ité, fin des hos­til­ités après une vic­time).

    Mer­ci d’avance pour votre réponse !

    1. J’ex­plore ces ques­tions dans mon prochain bouquin. 😉
      Et pour la Cal­i­fornie, j’ai effec­tive­ment trou­vé deux ou trois choses, même si la doc­u­men­ta­tion n’est pas très pré­cise. Pour l’A­ma­zonie, l’ex­em­ple le plus par­lant (j’al­lais dire frap­pant !) est celui des Yanoma­mi décrits par Chagnon. En Patag­o­nie, il y a aus­si le Jelj des Selk’­Nam (autre forme, mais même esprit).
      Un point impor­tant : à mes yeux, le faible nom­bre de vic­times n’est pas un bon critère, et le pré-arrange­ment du lieu, guère davan­tage. Le vrai critère, c’est l’ac­cord préal­able sur la manière dont le com­bat se ter­min­era (sachant que son résul­tat devra être con­sid­éré comme défini­tif).
      Bien cor­diale­ment

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