Nous sommes l’Humanité (A. Dereims)

En allant voir Nous sommes l’Hu­man­ité, je ne m’at­tendais pas à un grand film ethno­graphique. L’ar­ti­cle signé du réal­isa­teur Alexan­dre Dereims, que j’avais eu l’oc­ca­sion de cri­ti­quer sur ce blog (et les échanges aigres-doux qui avaient suivi), ses inter­views lors de la pro­mo­tion du film, m’avaient aver­ti qu’il chercherait bien davan­tage à faire vibr­er la corde sen­si­ble que les neu­rones.
Las. J’ai tout de même réus­si à être déçu, tant le film déploie tous les efforts pos­si­bles pour ne mon­tr­er rien, absol­u­ment rien, de la société qu’il pré­tend dépein­dre, celle des Jarawas, des chas­seurs-cueilleurs des îles Andaman. Le doc­u­men­taire ne com­porte aucune expli­ca­tion en voix off. C’est un choix qui peut sans doute se défendre, sauf que par con­séquent, les seules (et très parci­monieuses) mis­es en con­texte sont les quelques incrus­ta­tions placées au début et à la fin du film. Tout le reste du temps, ce sont les Jarawas qui auraient eu la parole… si on la leur avait don­né. Car, excep­té quelques séquences où l’in­ter­view porte générale­ment sur des sujets dés­espéré­ment dénués d’in­térêt (la séquence de roucoulade des jeunes mar­iés aurait pu être tournée dans à peu près n’im­porte quel endroit du monde), le film est muet. Et con­sacré, pour l’essen­tiel, à mon­tr­er des enfants qui jouent. On ne sait trop si le réal­isa­teur est fasciné par les enfants, s’il tient absol­u­ment à van­ter (avec un brin de pater­nal­isme sous-jacent) l’in­no­cence sup­posée de ce peu­ple, si les bon­heurs d’en­fants sont cen­sés être les plus évo­ca­teurs du par­adis ou s’il y a un peu de tout cela à la fois, tou­jours est-il que plus de la moitié du film – je dirais, les deux-tiers – est con­sacrée à ces scènes certes char­mantes et bucol­iques, mais sans une once de valeur infor­ma­tive. N’im­porte quel épisode de Voy­age en terre incon­nue, bien qu’a­tro­ce­ment scé­nar­isé, nous en apprend mille fois plus sur le peu­ple qu’il décrit. C’est dire.
Les Jarawas sont un des tout derniers peu­ples de chas­seurs-cueilleurs ayant con­servé une cer­taine iden­tité, mal­gré l’in­flu­ence déjà per­cep­ti­ble de la société cap­i­tal­iste envi­ron­nante (ils ont pris goût aux vête­ments et aux torch­es ; cer­tains por­tent une mon­tre ; et leur ter­ri­toire est la cible des bra­con­niers, qui ont dra­ma­tique­ment réduit cer­taines pop­u­la­tions de gibier). Mais que d’in­for­ma­tions pré­cieuses auraient pu être recueil­lies, que de thèmes auraient mérité de retenir l’at­ten­tion, qu’il s’agisse des détails des procès de tra­vail, du mode de partage du pro­duit, de la prise des déci­sions, des mariages, de la par­en­té, des croy­ances, du règle­ment des con­flits et de bien d’autres choses encore qui ont pas­sion­né les anthro­po­logues depuis deux siè­cles ! Sauf que rien de tout cela n’in­téres­sait le réal­isa­teur, qui n’avait qu’un objec­tif en tête : soulign­er, de la manière la plus pesam­ment didac­tique pos­si­ble, le con­traste entre la par­a­disi­aque société jarawa et l’in­fer­nale société indi­enne. Et de con­clure, ajoutant la niais­erie des mots à celle des images, par l’af­fir­ma­tion que « les Jarawas ont choisi de vivre en har­monie ».
Alors, il n’est certes pas inter­dit d’ap­préci­er une belle carte postale. Mais peu de gens – en tout cas pas moi – peu­vent le faire pen­dant une heure et demie sans bailler ferme.

3 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Grégory Garcia

    Bon­jour,
    j’ai vu le film hier soir et si j’ai égale­ment bail­lé, c’est surtout à cause de ma journée de tra­vail passée. J’ai glob­ale­ment aimé le film, mais je vous rejoins pleine­ment quant au manque d’analyse sci­en­tifique sur les Jarawa et leurs rap­ports exis­tants sur tous les thèmes que vous avez men­tion­nés plus haut. Dans une société qui ne repose pas sur l’ar­gent, cela aurait été très intéres­sant en effet.

    Bon, c’est vrai qu’il y a quelques longueurs. En fait, j’en suis surtout sor­tit écœuré — tout en me doutant que cela allait être le cas — parce qu’on a l’im­pres­sion que les Jarawa sont con­damnés à dis­paraître dans l’en­fer cap­i­tal­iste qui les entoure.

    Peut être que le réal­isa­teur a priv­ilégié l’aspect émo­tion­nel pour une meilleure prise de con­science de la sit­u­a­tion des Jarawa.

    Bon, résul­tat des cours­es, j’ai aimé le film et je suis aus­si d’ac­cord avec vous.
    Nous voilà bien tiens…

  2. Avatar de Inconnu
    Olivier MONTULET

    Ce film vous a qu’en même don­né l’oc­ca­sion de faire un bil­let à son pro­pos. Bil­let, il est vrai, aus­si lénifi­ant que ce que le film en ques­tion serait selon vous.

  3. Bon­jour,
    J’avais vu une inter­view du met­teur en scène à la télé, j’étais prévenu, je m’attendais au pire. J’étais, hélas, loin du compte.
    Que voit-on ? Pen­dant les trois-quarts du temps, de mignons enfants tous nus jouant sur la plage, dans l’eau ou ailleurs, de jeunes et jolies mères de familles et quelques jeunes gens jouant, bat­i­folant, se croy­ant dans un film d’Hollywood ou tra­vail­lant ; à quoi ? Man­i­feste­ment à fab­ri­quer des objets qui seront ven­dus à des touristes ; avec quoi ? Des objets en fer, couteaux, ciseaux et her­minettes. Et habil­lés de shorts, de chemis­es, de robes. Des vieux, des moches, des blessés, des malades, il n’y en a pas ! Peut être est-ce un de ces films de sci­ence-fic­tion où la terre est trans­for­mée en par­adis parce que tous les vieux (de plus de 30 ans), les malades, etc. sont élim­inés pour qu’il n’y ait plus de prob­lème démo­graphique ? Et pour bien faire com­pren­dre que c’est un par­adis, quelques images d’une grande ville indi­enne (Cal­cut­ta, Bom­bay ?), des décharges où jouent des enfants et des plages cou­vertes d’ordures plas­tique, etc. Mal­gré les apparences, ce « par­adis » naturel est une con­struc­tion arti­fi­cielle et les Jarawas sont comme des ani­maux en cage que les touristes obser­vent de loin dans leurs bateaux sans avoir le droit de les approcher.
    Il y a quand même quelque chose de « posi­tif » : les Jarawas ne sem­blent pas être devenus alcooliques ou drogués et il ne sem­ble pas y avoir de ces tristes réserves comme il en existe aux Etats-Unis ; et en plus ils sem­blent se défendre con­tre les ten­ta­tives d’invasion indi­ennes. Pour com­bi­en de temps, hélas ?

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