Aux origines de la guerre : une interview en ligne dans la revue Ballast

J’ai eu récem­ment le plaisir de répon­dre aux ques­tions de Pierre Madelin, pour une longue inter­view dans la revue Bal­last qui m’a don­né l’oc­ca­sion d’ex­pos­er les prin­ci­pales con­clu­sions de mes recherch­es sur les guer­res en Aus­tralie aborigène. Et ce qui ne gâte rien, l’échange se ter­mine par la mise en rap­port de la préhis­toire et de l’an­thro­polo­gie sociale avec les raison­nements poli­tiques actuels. Le début de l’in­ter­view :
La ques­tion de l’apparition de la vio­lence armée et de la guerre dans les sociétés humaines divise les milieux savants — préhis­to­riens, anthro­po­logues. D’un côté, les « colombes », qui sou­ti­en­nent que les sociétés de chas­seurs-cueilleurs étaient plutôt paci­fiques ; de l’autre, les « fau­cons », qui leur attribuent au con­traire une forte propen­sion à la vio­lence. Pou­vez-vous revenir sur ce débat ?
Depuis les débuts de la sci­ence de la préhis­toire et de l’anthropologie sociale, au XIXe siè­cle, le monde savant a longtemps été rel­a­tive­ment unanime sur le fait qu’une bonne par­tie des chas­seurs-cueilleurs économique­ment égal­i­taires, sinon tous, étaient tout à fait belliqueux. Dans les pre­mières décen­nies du XXe siè­cle, toutes les bases de don­nées qui ont été con­stru­ites con­tin­u­aient à s’accorder sur ce point. Ce n’est que récem­ment, dans les années 1950, qu’une par­tie des chercheurs, en par­ti­c­uli­er ceux classés poli­tique­ment à gauche, s’est mise à défendre l’idée que la guerre était née seule­ment avec la révo­lu­tion néolithique. Voire plus tard encore. Il est dif­fi­cile de cern­er les raisons pré­cis­es de cette évo­lu­tion, mais elle s’inscrit man­i­feste­ment dans un mou­ve­ment général d’idéalisation du loin­tain passé qui a mar­qué le dernier demi-siè­cle. Pour par­ler du cas plus pré­cis du marx­isme, courant dont je me réclame, la sit­u­a­tion ne manque pas d’ironie : tout « bon » marx­iste croit aujourd’hui savoir que la guerre est née avec l’agriculture et l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Pour­tant, il suf­fit de relire Engels ou Plekhanov pour réalis­er qu’à leurs yeux, si les iné­gal­ités de richesse avaient don­né de nou­veaux motifs à la guerre, celle-ci exis­tait bien avant elles : elle était alors menée « avec la cru­auté qui dis­tingue les hommes des autres ani­maux et qui fut seule­ment tem­pérée plus tard par l’intérêt ».

Vous venez de con­sacr­er une recherche extrême­ment fouil­lée sur la place de la vio­lence armée et de la guerre chez les Aborigènes aus­traliens. Quels matéri­aux vous per­me­t­tent aujourd’hui d’affirmer que les con­flits vio­lents étaient mon­naie courante chez les peu­ples de l’Australie pré­colo­niale ?
L’idée de cette recherche m’est venue car, au cours de mes lec­tures sur ce con­ti­nent, je suis tombé sur plusieurs réc­its très cir­con­stan­ciés de con­flits armés. Je me suis alors fait la remar­que que cela ne cor­re­spondait guère à l’image tra­di­tion­nelle des chas­seurs-cueilleurs. Soupçon­nant qu’il y avait là un filon qui n’avait jamais été véri­ta­ble­ment creusé, j’ai entre­pris de rassem­bler sys­té­ma­tique­ment tous les réc­its d’affrontements col­lec­tifs disponibles. Cela m’a pris qua­tre ans de tra­vail et, bien sûr, je suis sans doute loin de les avoir tous repérés ! Tou­jours est-il que j’ai ain­si con­sti­tué une base de don­nées, que j’ai d’ailleurs mise en ligne dans son inté­gral­ité afin que cha­cun puisse véri­fi­er sur quelles sources je m’appuie et si les cod­i­fi­ca­tions que j’ai employées sont légitimes. En m’attelant à ce tra­vail, je m’attendais à une récolte abon­dante car l’Australie est le plus grand ensem­ble de chas­seurs-cueilleurs mobiles observés à l’époque mod­erne. En fait, les résul­tats ont dépassé mes espérances : j’ai réu­ni — aidé, entretemps, par quelques con­tribu­teurs qui m’ont prêté main-forte —, de la doc­u­men­ta­tion sur plus de 200 événe­ments. Par­mi les réc­its, très peu provi­en­nent d’anthropologues pro­fes­sion­nels. L’immense majorité ont été rap­portés par des Occi­den­taux, fonc­tion­naires colo­ni­aux, explo­rateurs, agricul­teurs, aven­turi­ers, bag­nards évadés ou naufragés, qui ont passé quelques mois ou plusieurs années au con­tact de groupes aborigènes, dont cer­tains vivaient encore de manière tra­di­tion­nelle. Quelques-uns provi­en­nent d’Aborigènes eux-mêmes, qui ont racon­té leurs sou­venirs d’enfance.
Cette matière pre­mière, il m’a ensuite fal­lu la traiter. Pour com­mencer, j’ai dû éval­uer la qual­ité des sources, en par­ti­c­uli­er pour celles qui rap­por­taient des événe­ments par­ti­c­ulière­ment sanglants : quelques-unes m’ont paru invraisem­blables ou d’une fia­bil­ité vrai­ment dou­teuse. Cepen­dant, la plu­part résis­tent bien à la cri­tique et, à l’arrivée, le fais­ceau de preuves est suff­isam­ment solide. À par­tir de là, j’ai com­mencé à bâtir une typolo­gie de ces con­flits, selon leurs moti­va­tions, la phy­s­ionomie mil­i­taire des con­fronta­tions et, très rapi­de­ment, j’ai com­pris que je devais inté­gr­er tout cela dans un ensem­ble plus vaste et aus­si foi­son­nant qu’inattendu : celui des procé­dures judi­ci­aires des Aborigènes — car sur ce plan, ces sociétés étaient extrême­ment imag­i­na­tives !

la suite sur le site de la revue Bal­last 

18 commentaires

  1. Salut Christophe,

    Très bel arti­cle !

    Du coup, en tant que pur néo­phyte de l’eth­no, je me pose quelques ques­tions :

    Quelle est la place de la croy­ance, de l’idéologie dans tout ça ?
    • Y‑at-il des traces de con­flits chez les aborigènes aus­traliens en rai­son de croy­ances dif­férentes ?
    • Au-delà même du cas des aborigènes, trou­ve-t-on des traces de croy­ance dans la péri­ode paléolithique ?

    Parce que, à la lumière des con­flits qui ont eu lieu durant les deux derniers mil­lé­naires, les diver­gences idéologiques sont, il me sem­ble, un car­bu­rant indé­mod­able pour pro­duire des guer­res. Et s’il est avéré que les croy­ances, et surtout dif­férentes croy­ances étaient présentes au paléolithique. Alors, on pour­rait sup­pos­er que des guer­res ont pu éclaté pour ce type de moti­va­tion. Ain­si, il serait d’autant plus dif­fi­cile de con­sid­ér­er que la guerre n’est apparu qu’à par­tir néolithique.

    A+

    1. Hel­lo Anonyme (qui n’en est pas tout-à-fait un)

      Tes ques­tions, comme toutes les bonnes ques­tions, appelle des répons­es à plusieurs niveaux. Je vais essay­er de faire au mieux, n’hésite pas à revenir à la charge si besoin.

      Pour com­mencer, claire­ment non, on n’a aucun exem­ple d’A­borigènes qui auraient mené des expédi­tions religieuses pour châti­er des gens con­sid­érés comme déviants par leurs idées, ou pour leur impos­er les leurs. Il n’y a pas en Aus­tralie de guer­res de reli­gions, ni même de guer­res inspirées par un (pseu­do ?) principe moral qu’il faudrait faire adopter de force à l’ad­ver­saire. Après, cela n’empêche pas du tout que les peu­ples hon­nis soient con­sid­érés comme des sous-hommes, ou comme des hommes pos­sé­dant des mœurs indignes (j’avais par exem­ple écrit ce bil­let sur les man­i­fes­ta­tions locales de la xéno­pho­bie : http://cdarmangeat.blogspot.com/2018/06/xenophobie-primitive.html. Mais, encore une fois, ce ne sont pas ces dif­férences cul­turelles qui étaient invo­quées pour les opéra­tions mil­i­taires ; je dirais plutôt que le même fac­teur (la dis­tance et l’hos­til­ité sociale) provo­quait à la fois le mépris cul­turel et les opéra­tions puni­tives.

      Pour ce qui est du Paléolithique, j’imag­ine que tu par­les de croy­ances religieuses ? Il est en même temps très dif­fi­cile d’imag­in­er qu’il n’y en ait pas eu (toute l’eth­nolo­gie milite con­tre cette idée) et extrême­ment dif­fi­cile d’ap­porter la preuve formelle de leur exis­tence (com­ment être cer­tain qu’un objet ou un lieu dénote une pra­tique religieuse ?).

      Après, sur le fond, il y a un débat à un autre niveau : en tant que matéri­al­iste, j’ai ten­dance à penser que les idéolo­gies ne sont jamais des fac­teurs ultimes dans les événe­ments soci­aux impor­tants et que der­rière les idées et les croy­ances, se cachent tou­jours des intérêts soci­aux et matériels, avoués ou non. Et en fait, der­rière les guer­res duites idéologiques ou de reli­gion de l’époque mod­erne, je crois qu’on peut infail­li­ble­ment met­tre au jour des moti­va­tions beau­coup plus terre-à-terre…

    2. D’ac­cord mer­ci, c’est exacte­ment le type de réponse que je cher­chais !! Je m’y attendais un peu pour ce qui est relatif aux croy­ances durant le Paléolithique. Je reste néan­moins sur­pris du côté des aborigènes, mais après tout c’est pour ça que je posais la ques­tion.

      Pour ce qui est de ton dernier para­graphe, je ne peux pas le nier. Cepen­dant, je ne serais peut-être pas aus­si caté­gorique, mais à défaut d’avoir des preuves infail­li­bles, je con­sid­ère que ce n’est qu’une intu­ition à l’in­stant t. Je suis con­va­in­cu que des con­flits motivés par des dif­férences large­ment dis­so­ciées de toutes con­sid­éra­tions matéri­al­istes ont existés. Après tout, est-ce que dans le fond, ce n’est pas qu’une his­toire d’échelle (celle de groupe d’hu­mains en l’occurrence) ? Quand on regarde l’in­di­vidu à son niveau, des agres­sions, des meurtres sont par­fois com­mis pour des motifs idéologiques, et sem­ble-t-il unique­ment pour ceux-ci (c’est l’im­pres­sion que j’en ai du moins). De ce fait, j’au­rais bien envie de croire qu’un col­lec­tif puisse faire de même. En tout cas, je ne man­querais donc pas de chercher l’ex­em­ple par­fait dans les jours qui suiv­ent (à con­di­tion qu’il existe !).

    3. Hel­lo

      Sur deux aspects :

      1. Je m’a­vance sans doute un peu (beau­coup) parce que je ne con­nais pas d’assez près l’im­mense lit­téra­ture qui serait néces­saire pour avoir des cer­ti­tudes, mais à y réfléchir, je me demande si ce que nous pou­vons appel­er des guer­res de reli­gion, ou au moins en par­tie motivées par la volon­té d’im­pos­er sa reli­gion, ont existé avant les États. En y réfléchissant, je ne retrou­ve aucun exem­ple de société non éta­tique qui ait fait la guerre pour cela, ni même qui ait eu cette préoc­cu­pa­tion. Mais encore une fois, c’est peut-être tout sim­ple­ment parce qu’il existe des cas que j’ig­nore. En tout cas, si j’ai rai­son, cela veut dire que l’idée même de con­ver­sion for­cée n’a ger­mé que dans un con­texte social pré­cis, et à l’échelle de l’his­toire humaine, assez tardif.

      2) Pour ce qui est du rôle des idées, enten­dons-nous bien, je sais que les nuances exis­tent (même si ici, en deux phras­es, j’ai tapé sur un seul clou). Je sais que les idées exis­tent, et que les gens et le groupes soci­aux sont ani­més par des idées. Donc, en un sens, toutes les actions (et toutes les guer­res) sont motivées par des idées ! Ce que je dis en tant que matéri­al­iste et marx­iste, c’est que ces idées sont-elles-mêmes déter­minées par des fac­teurs soci­aux, et se com­pren­nent beau­coup mieux comme l’ex­pres­sion de néces­sités très terre-à-terre que comme le pur fruit d’une cul­ture, d’une morale ou de raison­nements éthérés. Après, là aus­si, c’est d’au­tant plus vrai qu’on raisonne au niveau social, et d’au­tant moins per­ti­nent qu’on se place au niveau des indi­vidus où n’im­porte quelle lubie peut pass­er par la tête de n’im­porte qui !

  2. Bon­jour,
    J’ai décou­vert cet arti­cle sur Bal­last, et suiv­ant le lien je suis ravie de trou­ver ici un espace d’échange.
    Je suis désolée d’en prof­iter à ce point, mon com­men­taire est très long ! :-/​

    Con­cer­nant la ques­tion de la vio­lence, je suis tou­jours éton­née qu’on ne fasse pas plus appel à la psy­cholo­gie, ou à la psy­cho-soci­olo­gie. Pour ma part, mais je n’ai aucune autorité dans le domaine, j’au­rais plutôt ten­dance à penser que Homo Sapi­ens n’a guère évolué au niveau de sa struc­ture affec­tive depuis ses débuts, et que toutes les pul­sions qui nous habitent aujour­d’hui, pour archaïques qu’elles sont, devaient cer­taine­ment nous habiter à l’époque de l’ap­pari­tion de l’e­spèce.
    Il me sem­ble qu’une psy­ch­an­a­lyste comme Mélanie Klein (L’amour et la haine, Envie et grat­i­tude) apporte un éclairage très impor­tant sur ces pul­sions qui habitent le nour­ris­son et la manière dont elles s’ex­pri­ment. L’hu­main nais­sant non fini du point de vue psy­cho-affec­tif, c’est la dépen­dance à son envi­ron­nement matériel et affec­tif qui le mène à des éprou­vés cat­a­clysmiques, ques­tion de vie ou de mort. Mais pourquoi nous ne galo­pons pas sur nos 2 pattes dès la nais­sance comme tant d’autres mam­mifères ? Peut-être est-ce dû au rap­port dimen­sion de la tête du nou­veau-né /​bassin de la mère, ou à la durée de la ges­ta­tion s’il fal­lait atten­dre que nous soyons finis… Tou­jours est-il que nous trim­bal­lons selon moi depuis des mil­lé­naires ces pul­sions de vio­lence qui débouchent sur ce que vous savez, et il me paraît impos­si­ble que nous puis­sions être une espèce pais­i­ble, à part à évoluer encore.
    Ce qui m’amène au sec­ond volet de mon com­men­taire : le penseur indi­en Jid­du Krish­na­mur­ti a beau­coup par­lé de la ques­tion de la vio­lence. Il met sou­vent en lumière ses ger­mes : la manière dont elle s’ex­prime dans des aspects infin­i­ment plus sub­tils que des mas­sacres ou la guerre (dans la manière même que nous avons de nous définir par la sépa­ra­tion : de tel pays, de telle con­fes­sion, de telle opin­ion poli­tique etc.); d’autre part il rend l’auditeur /​lecteur respon­s­able de la suite de notre évo­lu­tion en tant que Sapi­ens (mériterons-nous cet adjec­tif un jour?): voir la vio­lence en soi et l’éradi­quer.
    Pour con­clure, je suis de ceux qui pensent que sans se pencher sérieuse­ment sur ces ques­tions, quelles que soient nos belles inten­tions nous con­tin­uerons encore et tou­jours à faire le lit de la vio­lence, cha­cun et col­lec­tive­ment.

    En vous remer­ciant de m’avoir lue

    1. Si votre com­men­taire est très long, que devrait-on dire de mes arti­cles et de mes bouquins… Pas de souci, au con­traire, le blog est fait pour dis­cuter.

      Je vous répondrai deux choses. D’abord, mes recherch­es ne trait­ent pas de la vio­lence en général (sujet par­faite­ment légitime au demeu­rant), mais de la guerre et de la jus­tice en Aus­tralie, autrement dit, des formes sociales sous lesquelles s’or­gan­ise la vio­lence légitime. Et c’est très dif­férent. Bien sûr, si l’être humain ne pos­sé­dait aucune apti­tude à la vio­lence, il n’y aurait pas de guer­res (ni de meurtres). Mais étudi­er com­ment, pourquoi, telle société organ­ise col­lec­tive­ment la vio­lence d’une cer­taine manière et dans cer­tains buts spé­ci­fiques, c’est très dif­férent que de com­pren­dre pourquoi un indi­vidu est plus vio­lent qu’un autre (ou pourquoi l’être humain pos­sède cette apti­tude en général).
      Et c’est mon deux­ième point : en sci­ences, on ne peut jamais expli­quer des phénomènes divers et spé­ci­fiques par un fac­teur général. La guerre n’ex­iste pas dans toutes les sociétés, et là où elle existe, elle ne pos­sède ni les mêmes règles, ni les mêmes logiques d’une société à l’autre. On ne pour­ra jamais com­pren­dre cette diver­sité en par­tant de l’ap­ti­tude générale des indi­vidus à la vio­lence – de même, dans un autre domaine, qu’on ne peut rien com­pren­dre à la spé­ci­ficité de l’or­gan­i­sa­tion cap­i­tal­iste de l’é­conomie en par­tant du fait que de tous temps, les Hommes ont dût pro­duire leur nour­ri­t­ure, leurs vête­ments et les sup­ports matériels de leurs con­struc­tions sym­bol­iques.

  3. Bon­jour Christophe,

    Mer­ci pour ce blog que je suis assez régulière­ment de temps à autre et que je trou­ve très instruc­tif et pas­sion­nant.

    Je pense être plutôt com­préhen­sif vis à vis de la démarche matéri­al­iste et marx­iste, mais reste aus­si tou­jours sur ma faim en cer­tains points. Et le com­men­taire de Annik et ta réponse me don­nent peut-être l’oc­ca­sion de mieux cern­er (car vous en avez écrit l’essen­tiel de la prob­lé­ma­tique) ce qui man­querait selon moi.

    Tu sem­bles bien accepter l’idée d’une cer­taine apti­tude à la vio­lence de l’être humain. Pour moi juste­ment (et d’après ce que je com­prends des pro­pos de Annik sur la ques­tion d’une pri­mo struc­ture affec­tive de homo sapi­ens) je ne conçois pas cette vio­lence comme une chose abstraite et générale, elle doit bien avoir des car­ac­téris­tiques et des modal­ités d’occurrence en rap­port avec l’en­vi­ron­nement : tel l’in­stinct de survie, la lutte pour l’ex­is­tence, l’af­fir­ma­tion de soi, la recherche de pres­tige … Der­rière toute vio­lence ne se cache t‑il pas une forme d’an­goisse ?

    Une démarche matéri­al­iste et marx­iste doit-elle néces­saire­ment faire l’im­passe sur toute descrip­tion, hypothèse, d’une nature affec­tive de l’être humain, et ne se con­cen­tr­er que sur les traits globaux à l’échelle col­lec­tive ? Pour moi il y a deux bouts, deux “con­di­tions au lim­ites”, dans le prob­lème du déter­min­isme social : l’échelle indi­vidu­elle et l’échelle col­lec­tive. S’il me parait clair que le glob­al con­traint et influ­ence pour beau­coup des traits indi­vidu­els, l’in­verse doit aus­si avoir une part de vérité, les “pro­priétés de départ” à l’échelle indi­vidu­elle doivent bien avoir une con­séquence sur l’ensem­ble social.

    Toute pro­por­tion gardée, en physique, la descrip­tion d’un gaz par une équa­tion d’é­tat, ren­voie à des hypothès­es sur les car­ac­téris­tiques pro­pres des par­tic­ules qui le con­stitue. C’est ain­si que j’ai reçu le com­men­taire d’An­nik, comme un effort à faire vers une prise en compte de cer­tains aspects affec­tifs de l’être humain qui joueraient un rôle impor­tant dans le bas­cule­ment d’une pra­tique sociale spé­ci­fique pour un envi­ron­nement don­né.

    J’ai lu il y a quelques jours ton l’ar­ti­cle “De la guerre chez les Eski­mo …” (http://cdarmangeat.blogspot.com/2020/09/alliance-and-conflict-world-system-of.html) et les ques­tions qu’il pose. N’y a t‑il pas un lien avec le sujet que l’on dis­cute là ?

    1. Bon­jour Thomas

      Ce que tu soulèves est un vieux et lanci­nant prob­lème de méth­ode des sci­ences sociales, que je ne pré­tends évidem­ment pas régler par la réponse qui suit.

      La pre­mière chose, je crois, c’est que la métaphore qui com­pare la société à un gaz ren­con­tre vite ses lim­ites : en effet, les pro­priétés des molécules sont ce qu’elles sont, et ne sont (à ma con­nais­sance) pas déter­minées par l’é­tat général du gaz. Il est donc pos­si­ble (et néces­saire) d’ex­pli­quer l’é­tat général du sys­tème par les pro­priétés de ses com­posants élé­men­taires. Mais le cerveau humain est plas­tique, et il est éduqué par l’en­vi­ron­nement social : c’est la rai­son pour laque­lle, dans la toutes les sci­ences sociales, des penseurs ont soutenu que c’est bien davan­tage la psy­cholo­gie indi­vidu­elle (et ses traits qu’on qual­i­fiera imprudem­ment de « naturels ») qui s’ex­plique par les struc­tures glob­ales que l’in­verse. En l’ig­no­rant, on con­fond car­ré­ment la cause et la con­séquence.

      Alors, on pour­rait se dire que certes, tout phénomène social présente une cer­taine diver­sité cul­turelle, mais que cette diver­sité est con­trainte par des struc­tures a pri­ori du cerveau humain (et donc que si le biologique ne déter­mine pas le social, il le cir­con­scrit). Je ne trou­ve pas cette idée absurde par principe, mais en réal­ité, je ne con­nais aucun domaine dans lequel elle ait don­né d’autres résul­tats que des expli­ca­tions tau­tologiques ou des général­ités creuses (le sujet a déjà été abor­dé sur ce blog à pro­pos de la reli­gion — le résul­tat a été qu’avec mon col­lègue Jean-Loïc Le Quel­lec, je me suis col­lé à la rédac­tion d’un long arti­cle qui paraî­tra dans les prochains mois pour dévelop­per tout cela).

      En tout cas, sur la guerre, j’ai lu plusieurs auteurs qui prô­naient cette approche, en voulant notam­ment ancr­er le raison­nement sur des obser­va­tions faites chez les singes et ramen­er les con­flits humains à des moti­va­tions sélec­tion­nées par l’évo­lu­tion biologique. Très franche­ment, j’ai invari­able­ment eu le sen­ti­ment qu’ils n’aboutis­saient à rien d’autre qu’à des banal­ités creuses (cela dit, si tu as une référence qui mon­tre le con­traire, je suis évidem­ment pre­neur. Il n’y a que les imbé­ciles qui ne changent pas d’avis, c’est ce que j’ai tou­jours dit).

      Encore une fois, avec la vio­lence comme avec l’é­conomie ou la reli­gion, ce qui est intéres­sant et qui donne des clés de com­préhen­sion, c’est de reli­er la diver­sité des formes à celle des struc­tures et des logiques sociales (c’est ce que j’ai essayé d’é­tudi­er pour l’Aus­tralie aborigène, et à présent chez les Inu­its, comme tu l’as remar­qué). En s’in­téres­sant aux uni­versels, on n’ar­rive au mieux qu’à quelques tru­ismes.

      Ami­tiés

      PS : une ques­tion sci­en­tifique de la plus haute impor­tance me brûle les lèvres. As-tu un lien de par­en­té avec l’ac­trice qui porte ton nom ?

  4. Bon­soir Christophe,

    Mer­ci de ta réponse elle m’au­ra bien fait réfléchir et fait avancé dans mon ques­tion­nement. Au risque d’être un peu long voici ce que cela m’a fait penser.

    J’avais écrit “toute pro­por­tion gardée” car, certes, la sit­u­a­tion d’une société humaine est infin­i­ment plus com­plexe que celle qui pré­vaut pour la descrip­tion d’un gaz. Cepen­dant, me sem­ble-t-il, l’idée de plas­tic­ité de l’en­tité micro­scopique qui com­pose un ensem­ble macro­scopique peut égale­ment avoir sa place dans la descrip­tion d’un sys­tème physique. Ne serait ce qu’avec le fait que la matière s’ob­serve sous dif­férentes formes, à l’é­tat gazeux, liq­uide ou solide, selon son état général. Avec une équa­tion d’é­tat pro­pre pour cha­cune des ces formes, déter­minée par les pro­priétés de la matière en ques­tion dans l’é­tat général don­né. Exem­ple plus exo­tique, la notion de matière dégénérée lorsque sa den­sité est suff­isam­ment élevée. Sit­u­a­tion qui se ren­con­tre dans cer­taines étoiles où la rela­tion qui relie P, V et T n’est plus celle d’un gaz habituel. Qu’est ce qui déter­mine ici le nou­v­el équili­bre entre les grandeurs macro­scopiques, c‑à-d, la nou­velle équa­tion d’é­tat ? Il est ques­tion du principe d’ex­clu­sion de Pauli qui, grosso modo, inter­dit à deux états micro­scopiques de se super­pos­er (pour être plus pré­cis inter­dit à deux fermi­ons d’être dans le même état quan­tique).

    Cette digres­sion en fait juste pour illus­tr­er com­ment dans un sys­tème beau­coup plus sim­ple que celui des rela­tions humaines, on trou­ve déjà une rela­tion com­plexe entre le micro­scopique et le macro­scopique, ces deux pôles se con­di­tion­nant mutuelle­ment. Et qu’il n’est pas évi­dent de dire d’emblée que l’un explique l’autre. En réal­ité, me sem­ble-t-il, on est face à un sys­tème bouclé où un terme con­di­tionne l’autre et inverse­ment : d’un coté, la réal­ité micro­scopique (élé­men­taire) déter­mine les con­di­tions sous lesquelles une réal­ité empirique (macro­scopique) peut évoluer, et de l’autre coté, cette réal­ité macro­scopique con­di­tionne les pos­si­bles au niveau micro­scopique. On est donc face à une total­ité où l’ob­ser­va­tion de lois générales (macro­scopiques) per­met d’in­duire des “pro­priétés min­i­males” que devrait pos­séder l’échelle micro­scopique. C’est d’ailleurs par là-même une manière d’ap­préhen­der le micro­scopique.

    Deux para­graphe devraient encore suiv­re …

  5. Ce sont de ces “pro­priétés min­i­males” en quelque sorte dont je voulais par­ler lorsque, à la suite du pro­pos d’Annik, je ques­tion­nais le rôle éventuel d’une pri­mo struc­ture affec­tive de homo sapi­ens. Cet échange me fait réalis­er que même avec la psy­cholo­gie dite indi­vidu­elle (et a for­tiori la reli­gion) nous sommes déjà du coté du sys­tème social glob­al, du social qui l’a façon­née (donc bien d’ac­cord avec ta remar­que à ce sujet). Ma ques­tion est donc en amont de cette psy­cholo­gie, vise une pro­to psy­cholo­gie dont les ressorts seraient réelle­ment élé­men­taires. Je me trompe peut-être mais cela me sem­ble dis­tincte de ce que tu évo­ques par les “uni­versels”. Car oui je ne suis pas dans l’idée de la socio­bi­olo­gie où plusieurs gènes coderaient des com­porte­ments dit prim­i­tifs mais déjà … soci­aux.

    Tes travaux te con­duisent à dire que “la guerre aborigène est d’abord et avant tout une guerre de nature judi­ci­aire”. Je m’a­vance peut-être, mais cela sem­ble induire l’idée que les aborigènes sont, dans cer­taines con­di­tions, des êtres doués d’une sen­si­bil­ité éthique (notion d’in­jus­tice, d’of­fense) avant d’être des êtres motivés par l’ap­pât du bien matériel. N’est ce pas là une indi­ca­tion d’une “pro­priété min­i­male” de homo sapi­ens qui peut pré­val­oir dans cer­taines con­di­tions sur des déter­mi­na­tion d’or­dre socio-économique ? Je ne veux pas te faire dire ce que tu n’as pas dit/​écrit mais voilà ce à quoi une par­tie de tes travaux me donne à penser. La manière dont tu arrives à reli­er les dif­férentes formes de pro­duc­tion de l’hu­main à ses struc­tures sociales, ne dit-elle vrai­ment rien sur la pri­mo struc­ture affec­tive de homo sapi­ens ?

    Ami­cale­ment

    1. Je suis bien embêté avec tout cela, parce que je sens bien qu’il y a un vrai enjeu sci­en­tifique, mais je ne suis pas cer­tain d’être armé pour l’af­fron­ter (et je suis même cer­tain du con­traire). Encore une fois, nous serons d’ac­cord pour enfon­cer un crâne ouvert : le cerveau humain n’est pas une table rase, et il est en quelque sorte “pré-câblé” par l’évo­lu­tion biologique. Mais tout le prob­lème, encore une fois, est de savoir 1) en quoi con­siste au juste ce pré-câblage 2) dans quelle mesure il explique les faits soci­aux.

      Par exem­ple, j’ai peut-être mal com­pris ton argu­ment, mais je ne vois pas très bien ce que tu con­clus de la pri­mauté his­torique des notions d’éthique sur celles liées à la pos­ses­sion des biens. L’an­thro­polo­gie sociale mon­tre effec­tive­ment que l’un s’est man­i­festé avant l’autre dans les sociétés humaines. Elle peut aus­si s’in­ter­roger sur les raisons qui ont fait qu’à un moment don­né, celles-ci se sont mis­es à con­sid­ér­er qu’un bien matériel pou­vait être tenu comme équiv­a­lent à une vie, ou au trans­fert d’une femme. On peut certes dire que pour que cette équiv­a­lence s’im­pose, il fal­lait que le pré-câblage du cerveau l’au­torise. C’est certes vrai, mais dire cela nous fait-il beau­coup avancer ? Quant au sen­ti­ment éthique ou à celui de la jus­tice, je ne suis pas étho­logue, mais j’ai l’im­pres­sion qu’on pour­rait sans doute en décel­er les prémiss­es chez nos cousins les singes.

      Ami­tiés

    2. Bon­soir Christophe,

      Si tu veux bien, je suis repar­ti pour t’embêter encore un peu 🙂

      Je suis d’ac­cord tout le prob­lème pour­rait être de savoir 1) en quoi con­siste pré­cisé­ment la spé­ci­ficité de homo sapi­ens (son pré-cablage ou sa “pro­priété min­i­male”) et 2) dans quelle mesure cela par­ticipe à expli­quer les faits soci­aux. Cepen­dant, si je com­prends bien, de ton coté tu pens­es que même si on savait bien répon­dre à la pre­mière ques­tion cela ne servi­rait pas vrai­ment à expli­quer les fait soci­aux. De mon coté, je penche pour dire que l’ex­pli­ca­tion des faits soci­aux porte en elle-même des élé­ments de répons­es à la pre­mière ques­tion, for­mant une total­ité con­ceptuelle cohérente. Donc même si heuris­tique­ment une con­nais­sance “intime” min­i­male de homo sapi­ens n’au­ra pas été néces­saire pour expli­quer tels faits soci­aux, mon intu­ition me dit que inté­gr­er cette (nou­velle) con­nais­sance dans cette pre­mière expli­ca­tion, con­tribuerait à la ren­dre encore plus claire. Et per­me­t­tre par la suite à la théorie “aug­men­tée” d’ex­pli­quer d’autres faits soci­aux qui ne pou­vait pas l’être avant. Ce serait un critère de vérité … Je suis peut-être un doux rêveur mais voilà j’ai une autre métaphore toute prête : j’e­spère ne pas me tromper, les pre­miers principes de la ther­mo­dy­namique (macro­scopique) ont été décou­verts et énon­cés sans aucune notions de par­tic­ules élé­men­taires. Quand les atom­es ont été recon­nus pour de bon par la com­mu­nauté sci­en­tifique cela a fait avancé les choses …

      Les paiements dans les sociétés humaines, d’après tes travaux, font leur appari­tion avec la richesse. Avant, dans le monde sans richesse (le monde I) les com­pen­sa­tions se fai­saient en nature (une vie par une vie, le sang par sang, « sœur con­tre sœur », presta­tion en tra­vail pour le compte de futures beaux-par­ents …), c‑à-d, sans trans­fert de biens. Avec l’ap­pari­tion de la richesse (monde II), et plus pré­cisé­ment par l’ap­pari­tion de ce que tu as appelé des « biens W », c‑à-d, “la pro­duc­tion, sur une échelle rel­a­tive­ment large, de biens tout à la fois durables, meubles, et ayant néces­sité une impor­tante quan­tité de tra­vail indi­vidu­el”. Je n’ai rien à redire à cela et je trou­ve sai­sis­sant de voir l’évo­lu­tion his­torique des faits que tu décris ain­si. Quant à dire que c’est expli­catif, oui et non ; il y a peut-être à ce niveau là aus­si une tau­tolo­gie (dans ma com­préhen­sion des choses): on ne pour­ra jamais com­penser par des biens si on a pas de biens. Mais le prob­lème n’est-il pas aus­si de com­pren­dre pourquoi il doit y avoir com­pen­sa­tion ? Pourquoi dès le monde I il y a des oblig­a­tions sociales struc­turantes ? Une réelle notion de dette envers l’autre ? Je trou­ve ces faits là sai­sis­sant aus­si et tu ne sem­blent pas en faire cas plus que ça comme si cela était une évi­dence.

      Ami­cale­ment

    3. A me relire, il manque un petit bout de phrase :
      Avec l’ap­pari­tion de la richesse (monde II), …, le paiement par du tra­vail passé, cristallisé dans des biens matériels, pou­vait faire office de com­pen­sa­tions.

    4. Bon­soir Thomas

      Et, pour com­mencer, toutes mes excus­es pour avoir tardé à répon­dre – j’ai été hap­pé par divers­es autres oblig­a­tions. Je crois que je vois ce que tu veux dire, mais au risque de me répéter, je con­tin­ue à penser qu’en­tre les molécules et les indi­vidus, il y a une dif­férence majeure, c’est que les molécules pos­sè­dent (au moins dans les états les plus courants des corps) des pro­priétés qui préex­is­tent à celles du corps glob­al (ou, en d’autres ter­mes, qui sont sous-jacentes à celles du sys­tème glob­al). Or, si la pro­priété fon­da­men­tale du cerveau humain est d’être plas­tique, cela veut dire que ces traits indi­vidu­els dépen­dent beau­coup plus des struc­tures et des valeurs sociales que l’in­verse… et qu’en croy­ant met­tre le doigt sur la cause, on aura en réal­ité iden­ti­fié un effet.

      Pour les autres ques­tions que tu pos­es : bien sûr qu’on ne peut pas com­penser par des biens si l’on ne pro­duit pas de biens. Mais la ques­tion se pose dans l’autre sens : pourquoi la pro­duc­tion de biens amène-t-elle les sociétés à con­sid­ér­er que l’on peut com­penser une vie par des biens matériels ? C’est cela qui n’a rien de spon­tané­ment évi­dent, et qui en tout cas représente un bas­cule­ment dans les struc­tures sociales.

      Quant au fait de savoir pourquoi il doit y avoir com­pen­sa­tion, j’avoue que je me borne à le con­stater sans vrai­ment me pos­er la ques­tion que tu soulèves. Cela ne veut pas dire qu’elle est sans intérêt ! Mais j’ai choisi, pour divers­es raisons (et pour le moment) de me con­cen­tr­er sur le fait que ces com­pen­sa­tions (ou ses oblig­a­tions) sont de nature dif­férentes d’une société à l’autre ou, ce qui revient un peu au même, dans une même société au cours du temps. Cela dit, la com­pen­sa­tion n’est qu’un des modes des rela­tions sociales. Il y a aus­si bien des sit­u­a­tions où les flux sont uni­latéraux, et où cela ne pose de prob­lème à per­son­ne – là aus­si, il faut se méfi­er des général­ités !

      Ami­tiés

  6. Bon­jour,

    L’en­tre­tien est très intéres­sant. L’idée selon laque­lle les chas­seurs-cueilleurs seraient paci­fiques par nature est-elle vrai­ment partagée par tout le monde selon les ter­rains d’é­tude ? Dans le cas de l’Amérique du Nord, il me sem­ble qu’il est admis depuis longtemps que les groupes algo­nquiens n’é­tait pas par­ti­c­ulière­ment ten­dre. À la fin du XVI­Ie siè­cle, le marc­hand de four­rure et explo­rateur Nico­las Per­rot racon­te ce qui serait l’o­rig­ine des pre­mières guer­res entre Algo­nquins et Iro­quois. L’his­toire, qui a tout l’air d’une allé­gorie, voudrait qu’elles soient par­ties d’une jalousie des Algo­nquins envers des Iro­quois qui s’é­taient mon­trés plus habiles qu’eux lors d’une chas­se com­mune (alors qu’ils sont hor­tic­ul­teurs).
    Voire les mémoires de Per­rot (pp. 9–12) : https://archive.org/details/mmoiresurlesmo00perr/page/8/mode/2up
    (Pré­cisons que, comme le remar­que les notes de l’édi­tion ci-dessus, la forme “mythique” du réc­it est peut être trompeuse et les faits rap­portés pour­raient dater du début du XVI­Ie s.)

    Autre remar­que, en forme de taquiner­ie. Si la guerre n’est pas née avec la richesse et l’ex­ploita­tion de l’Homme par l’Homme, comme tend à le mon­tr­er ton étude, pourquoi dis­paraitrait-elle avec ain­si qu’avec une mon­di­al­i­sa­tion non-cap­i­tal­iste plus poussée ? 😉

    Cor­diale­ment,

    MT

    1. Vous avez par­faite­ment rai­son (je le rap­pelle dans l’in­ter­view, même si c’est en deux mots) : la thèse d’un paci­fisme uni­versel des chas­seurs-cueilleurs n’a pas du tout existé de tout temps et aujour­d’hui, elle est très loin de faire l’u­na­nim­itén, notam­ment aux Etats-Unis. En revanche, en France, cette idée que la guerre n’a pu appa­raître que comme le fruit pour­ri des iné­gal­ités socio-économiques est peu à peu dev­enue hégé­monique à par­tir des années 1950, surtout dans les milieux de gauche. Mais il suf­fit de relire ce qui s’écrivait aupar­a­vant sur la base des témoignages eth­nologiques tels que ceux que vous citez, pour com­pren­dre que ce qui est con­sid­éré comme une vérité incon­testable ne l’é­tait autre­fois pas du tout (y com­pris chez les fon­da­teurs du marx­isme !)

      Même si c’en est une, je ne prends pas du tout votre remar­que finale comme une taquiner­ie, mais comme une ques­tion essen­tielle, à laque­lle les marx­istes doivent répon­dre sérieuse­ment, sans se con­tenter d’as­so­ci­a­tions d’idées un peu paresseuses et sou­vent fauss­es.

      Un pre­mier argu­ment très sim­ple est que si la guerre est née avant l’ex­ploita­tion économique et pour d’autres motifs, cela fait belle lurette que l’ex­is­tence des Etats a fait dis­paraître ces motifs judi­ci­aires orig­inels et que les caus­es directes ou indi­rectes de la guerre sont imman­quable­ment liées à l’ex­ploita­tion. Dans l’in­ter­view, j’in­sis­tais surtout pour invalid­er le raison­nement inverse : les gens qui pour se débar­rass­er du cap­i­tal­isme, veu­lent se débar­rass­er de ses accom­plisse­ments économiques ne se ren­dent pas compte qu’en restau­rant les rela­tions économiques passées, on restau­r­erait néces­saire­ment les rap­ports soci­aux – fort peu paci­fiques – qui en découlaient.

      Pour ce qui est de l’avenir, et même s’il est tou­jours dif­fi­cile d’ap­porter des preuves défini­tives sur ce qui n’ex­iste pas encore, il me sem­ble assez évi­dent qu’une dis­pari­tion des Etats nationaux et de leurs rival­ités (sur la base d’une organ­i­sa­tion économique assur­ant à tous la sécu­rité, l’é­d­u­ca­tion et un cer­tain niveau de bien-être) con­duirait, à l’échelle de toutes l’hu­man­ité, à un résul­tat du même ordre que la dis­pari­tion du mor­celle­ment féo­dal en son temps…

      Bien cor­diale­ment

  7. Du coup, je me demande si vous avez un avis sur Napoléon Chagnon ? Il me sem­ble, de ce que j’en ai lu, qu’il a été sans doute pas mal ostracisé pour être à con­tre-courant des idées con­v­enues sur les “bons sauvages” qui avaient pris le devant de la scène dans les années 60–70 (et peut-être aus­si à cause de son car­ac­tère de chien). Qu’en pensez-vous ? Voilà un sujet d’an­thro­polo­gie intéres­sant : étudi­er les guer­res idéologiques chez les anthro­po­logues 😀

    1. Bon­jour

      Il y a plusieurs dimen­sions dans l’œu­vre de Chagnon (je ne par­le pas des accu­sa­tions sem­ble-t-il un peu déli­rantes dont il a été l’ob­jet). Jusqu’à présent, je con­nais­sais surtout ses raison­nements inspirés de la socio­bi­olo­gie, qui me parais­sent pour le moins cri­ti­quables. Mais je suis en train de lire (pour la pre­mière fois, je dois l’avouer) son best-sell­er sur les Yanomamö, et j’y trou­ve des élé­ments très intéres­sants de com­para­i­son avec l’Aus­tralie.
      En tout cas, il me sem­ble absol­u­ment cer­tain qu’il n’a pas inven­té ou exagéré les faits qu’il rap­porte. Sur la même région, on dis­pose du témoignage extra­or­di­naire d’He­le­na Valero, très tôt kid­nap­pée par les Indi­ens et qui pas­sa la majorité de sa vie par­mi eux. Les opéra­tions guer­rières se suc­cè­dent tout au long du réc­it, et l’at­mo­sphère générale d’in­sécu­rité saute aux yeux.
      Quant aux guer­res idéologiques entre anthro­po­logues, sug­géreriez-vous qu’il s’ag­it d’une forme à peine raf­finée de chas­se aux têtes ?
      Ami­tiés

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