« L’évolution des chasseurs-cueilleurs… » : un article posthume d’Alain Testart

La Société Préhis­torique Française a eu l’ex­cel­lente ini­tia­tive, non seule­ment de pub­li­er un arti­cle posthume et inédit d’Alain Tes­tart (arti­cle dont le tra­vail d’édi­tion a été effec­tué par Valérie Lécrivain et Jean-Marc Pétil­lon), mais encore de le met­tre à dis­po­si­tion du pub­lic en libre télécharge­ment. C’est d’au­tant plus heureux que cet arti­cle entre­prend de fournir une réponse à une ques­tion vitale pour sa théorie de l’évo­lu­tion des chas­seurs-cueilleurs, dont l’ab­sence était l’un des points les plus cri­tiques d’Avant l’his­toire (voir, par exem­ple, ma note de lec­ture sur ce livre). L’ar­ti­cle étant rel­a­tive­ment court (quoique assez dif­fi­cile pour qui est peu fam­i­li­er de l’œuvre de son auteur) et en français, je me per­me­t­trai dans cette note d’en dis­cuter les prin­ci­paux points sans en faire un résumé détail­lé.

Comme d’habi­tude avec Alain Tes­tart, la prob­lé­ma­tique est posée avec une clarté absolue. Elle résulte de trois propo­si­tions apparem­ment incom­pat­i­bles entre elles :

  1. Il existe deux grandes caté­gories de chas­seurs-cueilleurs, les A (type Aus­tralien) et les B (type Bush­men)
  2. Le type A, con­traire­ment au B, est rétif à toute évo­lu­tion tech­nique ; il bloque l’évo­lu­tion.
  3. Le type A était celui des sociétés européennes du Paléolithique supérieur.

Dès lors, on se heurte à un prob­lème logique :

« Dans Avant l’his­toire (Tes­tart, 2012), le chapitre VII explique que les struc­tures sociales des chas­seurs-cueilleurs de type A blo­quent le développe­ment tech­nique – pen­dant 30 000 ans au Paléolithique, et jusqu’à nos jours en Aus­tralie. Au demeu­rant, ces struc­tures sont conçues comme uni­verselles, même si cette dernière thèse n’est pas exam­inée comme telle. Com­ment donc en est-on sor­ti ? Si le type A est non évo­lu­tif, com­ment com­pren­dre néan­moins qu’il ait débouché à un moment don­né sur un autre ? » (p. 595)

Étant don­né que le type A se car­ac­térise par la nature par­ti­c­ulière de ses presta­tions mat­ri­mo­ni­ales (des oblig­a­tions viagères, en pre­mier lieu celle de fournir de la nour­ri­t­ure à sa belle-famille, notées Ob) la ques­tion de la sor­tie du type A revient aux modal­ités de la trans­for­ma­tion de ces oblig­a­tions viagères en d’autres presta­tions mat­ri­mo­ni­ales (ser­vice pour la fiancée, prix de la fiancée, etc.)

Il est très prob­a­ble que ce texte, inédit, n’é­tait pas totale­ment mûr pour la pub­li­ca­tion et qu’Alain Tes­tart en aurait cer­taine­ment mod­i­fié cer­taines tour­nures ou dévelop­pé cer­tains pas­sages. Le raison­nement y appa­raît néan­moins tout à fait explicite et, si cer­taines for­mu­la­tions sont ramassées, aucune n’ap­pa­raît ambiguë ou incom­préhen­si­ble. La thèse se présente donc en toute clarté, ouvrant la pos­si­bil­ité de la dis­cuter.

Contre-exemples ethnographiques

Danse de femmes et petites filles warlpiri

La pre­mière remar­que con­cer­nant l’ex­a­m­en des dif­férents scé­nar­ios pos­si­bles d’une sor­tie des Ob est que cer­taines don­nées aus­trali­ennes sont nég­ligées. J’avais déjà relevé dans ce bil­let l’ex­is­tence d’un prix de la fiancée chez les Warlpiri [Note : A. Tes­tart désigne par l’abrévi­a­tion B (pour l’anglais bridewealth) tout à la fois le prix de la fiancée et un type de sociétés sans richess­es. Pour lever cette ambiguïté préju­di­cia­ble,
je me pro­pose dans la suite de ce bil­let de not­er le prix
de la fiancée par l’abrévi­a­tion Br]. Il s’ag­it peut-être d’une erreur de l’ethno­graphe Mervyn Meg­gitt, qui a mal inter­prété ce qu’il a vu ; mais il est éton­nant que l’éru­dit qu’é­tait A. Tes­tart n’ait pas tenu men­tion­né ce témoignage, ne serait-ce que pour don­ner les raisons qui moti­vaient son rejet. Le prob­lème se pose d’au­tant plus que l’ob­ser­va­tion de M. Meg­gitt n’est pas tout-à-fait isolée. À la fin du XIXe siè­cle, un chef de poste anonyme écrivait déjà à pro­pos des Tjingili :

« On peut acheter une femme à ses par­ents en offrant des lances, des wom­eras [propulseurs], des boomerangs, etc. » (Sta­tion­mas­ter in « Notes on the Abo­rig­ines of Aus­tralia », Jour­nal of Anthro­po­log­i­cal Insti­tute of Great Britain and Ire­land n°24, 1895, p. 177)

Le fait est d’au­tant plus remar­quable que les Tjingili sont d’assez proches voisins des Warlpiri, et que la région qu’ils occu­pent (dans le nord du Désert de l’Ouest) est pré­cisé­ment celle où les témoignages sur les Ob sont les plus nom­breux ; se des­sine donc l’hy­pothèse d’un pas­sage local des Ob vers Br (ou un Br + Ob, pour repren­dre les nota­tions d’A. Tes­tart), sur laque­lle il aurait été néces­saire de se pencher.

Il faut ajouter à cela que les biens dont sont con­sti­tués ces prix de la fiancée pré­sumés sont large­ment iden­tiques chez les deux peu­ples : pour les Warlpiri, Meg­gitt par­le de « viande cuite (en par­ti­c­uli­er, du kan­gourou et de l’émeu), des morceaux d’ocre rouge, des cordes de cheveux, des boomerangs, des lances de chas­se et de guerre, des propulseurs et des boucliers ». Or, ceci sem­ble con­tredire l’af­fir­ma­tion d’A. Tes­tart selon laque­lle :

« En Aus­tralie, l’absence d’objets dans les oblig­a­tions viagères est notoire, quoiqu’il ne soit pas aus­si facile à l’expliquer. Pourquoi le gen­dre ne donne-t-il pas des propulseurs, des pitchis [récip­i­ents de bois], tous objets qui représen­tent un assez long temps de tra­vail, et mas­culins de sur­croît ? » (p. 598)

Si cette absence des objets dans les Ob aus­trali­ennes est avéré, peut-être y a‑t-il quelque chose à tir­er de leur présence dans les deux cas con­nus (en tout cas, par moi !) de prix de la fiancée ? Mal­heureuse­ment, cette piste est donc refer­mée avant même d’être explorée.

Deux problèmes non résolus

« Igloo inu­it »… et ses pois­sons séchés

Les deux autres cri­tiques que l’on peut adress­er à ce texte me parais­sent beau­coup plus fon­da­men­tales, car elles touchent à la logique même de la tran­si­tion sup­posée.

Problème n°1 : la transition et le stockage

Au début du raison­nement, A. Tes­tart envis­age un pas­sage direct des Ob au Br. Ce pas­sage sup­pose, au moins en tant que con­di­tion néces­saire, la révo­lu­tion tech­nique du stock­age : c’est parce que la société se met à pro­duire des biens durables, en par­ti­c­uli­er des biens ali­men­taires, qu’il devient pos­si­ble d’en­vis­ager une presta­tion unique plutôt que des presta­tions viagères. Mais A. Tes­tart, sitôt après l’avoir exposé, rejette ce scé­nario, qu’il tient pour trop con­tra­dic­toire avec les obser­va­tions ethno­graphiques.

Il développe donc ensuite une séquence alter­na­tive, dans laque­lle les Ob sont rem­placées par une com­bi­nai­son de ser­vice et de prix de la fiancée. Cette évo­lu­tion lui paraît pou­voir être rat­tachée aux con­di­tions du paléolithique supérieur européen, dans lesquelles livr­er de la viande reve­nait à livr­er de la matière pre­mière ; celle-ci n’é­tant pas si éloignée du pro­duit fini, se des­sine la pos­si­bil­ité qu’ap­pa­rais­sent les pre­mières formes du prix de la fiancée :

Le chas­seur paléolithique donne des matières pre­mières en même temps que la chair : il donne des choses, et c’est déjà une sorte de prix de la fiancée.

La séquence évo­lu­tive aurait donc la phy­s­ionomie suiv­ante :
 

Ob (gibier, pois­son séché, peaux et os) → S (pois­son séché, gibier) + Br (pois­son séché, peaux ou vête­ments, os ou objets en os)

A. Tes­tart décline ensuite cette séquence, en imag­i­nant qu’elle ne s’est pas imposée d’un seul coup, mais qu’elle s’est intro­duite via le mariage polyg­y­ne, où elle aurait été priv­ilégiée pour les mariages sec­ondaires. Puis, de mode sub­or­don­né, elle serait devenu le prin­ci­pal mode de mariage, au point de finir par sup­planter totale­ment l’an­cien sys­tème.

On pour­rait sans doute dis­cuter ce scé­nario, mais il me sem­ble que le prob­lème essen­tiel se situe dès la pre­mière étape du raison­nement. En effet, on remar­que d’emblée que dans l’équa­tion d’A. Tes­tart, et con­traire­ment à ce qui se pas­sait dans l’hy­pothèse d’un pas­sage direct des Ob au Br, le fait que le pois­son soit séché n’a plus aucune espèce de néces­sité. On peut le faire dis­paraître du raison­nement sans que la valid­ité de celui-ci en soit moin­drement affec­tée. L’élé­ment décisif dans les con­di­tions du paléolithique supérieur, celui qui assure la pos­si­bil­ité (la néces­sité ?) d’une tran­si­tion vers une com­bi­nai­son S + Br, est que le gibier con­stitue, en plus d’une nour­ri­t­ure, un réser­voir de matières pre­mières essen­tielles. Or, cela est vrai quel que soit le mode de pré­pa­ra­tion de la nour­ri­t­ure, en par­ti­c­uli­er qu’on fasse ou non séch­er le pois­son – car si la livrai­son con­siste en pois­son frais, elle peut aus­si bien être effec­tuée sous forme de S que de Ob. Rien n’empêche donc d’imag­in­er, par­tant des prémiss­es d’A. Tes­tart, un pas­sage des Ob à une com­bi­nai­son de S et Br en l’ab­sence de pois­son séché, où Br serait for­mé exclu­sive­ment de « peaux ou vête­ments, os ou objets en os ».

On l’au­ra com­pris : ce qui dis­paraît ici, c’est le rôle du stock­age dans l’évo­lu­tion des presta­tions mat­ri­mo­ni­ales. Et du même coup dis­paraît tout cadrage tem­porel : dans les con­di­tions du Paléolithique supérieur, le pas­sage au prix de la fiancée, à titre acces­soire ou prin­ci­pal, peut sur­venir n’im­porte quand, et pour une rai­son qui, par con­séquent, est indéter­miné. La tran­si­tion devient con­tin­gente, et indépen­dante du pas­sage à une économie fondée sur le stock­age ali­men­taire. Or, A. Tes­tart n’a cessé d’in­sis­ter tout au long de son œuvre sur l’étroitesse de la rela­tion (au moins empirique) entre ce stock­age ali­men­taire et la présence du prix de la fiancée. Cette rela­tion devient alors incom­préhen­si­ble.

Problème n°2 : le service pur

On rétor­quera peut-être que dans l’e­sprit d’A. Tes­tart, il n’est pas ques­tion d’un pas­sage direct des Ob (qui car­ac­téris­eraient les sociétés sans richesse et l’ab­sence de stock­age) au Br (cor­rélatif du stock­age) : il existe aus­si des sociétés sans richesse de type B, qui for­ment donc un éch­e­lon inter­mé­di­aire entre les A et les sociétés avec Br.

Le prob­lème est que dans la plu­part de ces sociétés de type B, les presta­tions mat­ri­mo­ni­ales, lorsqu’elles exis­tent, pren­nent la forme du ser­vice pur. Chez les Bush­men, en Ama­zonie, il n’y a pas (en tout cas, à ma con­nais­sance, qui reste lacu­naire) de prix de la fiancée qui viendrait s’a­jouter à ce ser­vice. Com­ment, dès lors, expli­quer l’évo­lu­tion de Ob vers ce S pur ? Faut-il imag­in­er le pas­sage par un prix de la fiancée, qui aurait ensuite dis­paru ? Mais sur quels élé­ments se baserait une telle spécu­la­tion ? Faut-il au con­traire priv­ilégi­er une tran­si­tion directe ? Mais là encore, pour quelles raisons se serait-elle effec­tuée ? Le texte d’A. Tes­tart laisse mal­heureuse­ment toutes ces ques­tions sans répons­es.

Pour conclure

S’il explore par quelles voies
on a pu s’a­chem­iner des Ob à une com­bi­nai­son de S et de B, le scé­nario retenu ne
dit pas pourquoi cer­taines sociétés se sont engagées dans cette voie – les seuls élé­ments présen­tés, comme l’u­til­i­sa­tion du gibier comme matières pre­mières, sont atem­porels ; ils ne peu­vent donc jus­ti­fi­er pour quelles raisons la tran­si­tion se serait effec­tuée à un moment plutôt qu’à un autre. En plusieurs endroits, A. Tes­tart est d’ailleurs con­traint d’avoir recours à des motifs psy­chologiques (ce qui arrange le beau-père et/​ou le gen­dre) pour expli­quer cer­taines tran­si­tions, tout en parais­sant con­scient des lim­ites de telles expli­ca­tions.
 
Si l’ar­ti­cle représente de pré­cieuses recherch­es prélim­i­naires, il n’ap­porte pas de réponse sat­is­faisante à la ques­tion qu’il se pro­po­sait de traiter. Reste la pos­si­bil­ité que cette réponse n’ex­iste pas, parce que le prob­lème de départ est insol­u­ble. Celui-ci découle en effet de l’u­ni­ver­sal­ité du type A comme type ances­tral. Peut-être est-ce ce pos­tu­lat qu’il fau­dra rejeter, en rai­son, entre autres, des impass­es logiques aux­quelles il mène.

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