Un compte-rendu de Casus Belli par Romain Pigeaud, sur le site Hominidés

Un nou­veau compte ren­du de mon livre par le préhis­to­rien Romain Pigeaud, disponible sur le site Hominidés :

Quelle est l’origine de la guerre ? Nous fut-elle léguée par le Néolithique, comme la carie den­taire ? Ou bien provient-elle de notre part ani­male et sommes-nous con­damnés à la voir réap­pa­raître sans cesse ? Ques­tions ver­tig­ineuses et pour cer­taines mul­ti­sécu­laires, que Christophe Dar­mangeat embrasse avec rigueur et méth­ode.

Dans la lignée d’Alain Tes­tart, il com­mence par rebat­tre les cartes et redéfinir les don­nées du prob­lème. Dans plusieurs chapitres lumineux, il démon­tre que « la guerre ne con­stitue qu’une forme par­ti­c­ulière du vaste ensem­ble des con­fronta­tions col­lec­tives ». Con­traire­ment à notre per­cep­tion intu­itive, les sociétés de chas­seurs-cueilleurs sans État con­sti­tué ne sont pas par­ti­c­ulière­ment paci­fiques et « pos­sè­dent des lois qui, si elles ne sont pas écrites, sont tout aus­si élaborées que les nôtres et dis­tinguent fort bien ce qui relève du pénal et du civ­il ». Le lecteur est mor­ti­fié d’apprendre toutes les façons que les humains ont inven­tées pour pren­dre la vie de son prochain : guerre, feud (se faire jus­tice soi-même), chas­se aux têtes, duels col­lec­tifs, « rit­uels de la paix », razz­ia… Christophe Dar­mangeat, après avoir établi des critères généraux qui per­me­t­tent de dépass­er les cas par­ti­c­uliers, pro­pose une clas­si­fi­ca­tion générale des con­fronta­tions col­lec­tives, qu’il expose et défend avec force exem­ples ethno­graphiques. La guerre est ain­si une con­fronta­tion col­lec­tive dis­cré­tion­naire (sans accord préal­able, « à la dis­cré­tion » de chaque camp) et réso­lu­tive (qui a pour objec­tif de « résoudre un dif­férend et de par­venir à des rap­ports plus apaisés »).

Dans la deux­ième par­tie, Christophe Dar­mangeat traite des orig­ines de la guerre, à par­tir d’exemples pris dans le monde ani­mal, dans les enquêtes ethno­graphiques et les décou­vertes archéologiques. Sans dog­ma­tisme, il démon­tre qu’il existe un fais­ceau de pré­somp­tions qui plaident en faveur de la « chronolo­gie longue », c’est-à-dire la pro­fonde anci­en­neté des con­fronta­tions col­lec­tives, et même de la guerre (son exis­tence chez les chim­panzés est tou­jours ques­tion­née), sans qu’il soit pos­si­ble d’en estimer la fréquence ou la pro­por­tion des sociétés qui en étaient affec­tées. Mais quels en seraient les motifs ?

Dans une troisième par­tie, Christophe Dar­mangeat con­tin­ue à ques­tion­ner les remar­ques intu­itives frap­pées au coin du « bon sens », qui se fis­surent au con­tact de la réal­ité des don­nées du ter­rain : accroître son ter­ri­toire ? Con­quérir des ter­res cul­tivables ? Aug­menter ses ressources ali­men­taires (vol de récolte ou de bétail) ? Cap­tur­er des femmes ? Pren­dre la force vitale de l’ennemi ? Chaque exem­ple con­vo­qué com­porte des fragilités et sus­cite le débat. Atten­tion cepen­dant à ne pas vers­er dans un rel­a­tivisme stérile : d’autres motifs exis­tent, comme la vengeance, « l’homicide de com­pen­sa­tion » ou le pur can­ni­bal­isme.

Après un excur­sus con­tem­po­rain sur la manière dont l’État canalise la vio­lence au prof­it de la seule guerre inter-États, Christophe Dar­mangeat con­clut de manière assez pes­simiste : les hommes n’ont pas for­cé­ment besoin de raisons pour s’affronter : la xéno­pho­bie et le racisme sont uni­verselle­ment partagés ; « les groupes humains peu­vent dévelop­per des rela­tions d’inimitié du seul fait qu’ils exis­tent de manière autonome et séparée ». Si l’État a « paci­fié les rap­ports soci­aux quo­ti­di­ens », il a con­fisqué, selon lui, la vio­lence au ser­vice d’une caste. Christophe Dar­mangeat forme des vœux pour une meilleure répar­ti­tion des ressources et une plus grande inter­péné­tra­tion des cir­cuits de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion, con­di­tions sine qua non pour que la Paix règne enfin en ce monde.

2 commentaires

  1. “pur can­ni­bal­isme” ? Que ce cache-t-il der­rière ce con­cept ? Y a‑t-il le pur can­ni­bal­isme biologique (pour combler la faim), un can­ni­bal­isme culi­naire (à rai­son esthé­tique) et enfin un can­ni­bal­isme à rai­son sym­bol­ique (celui dont s’oc­cu­pent les socio-anthro­po­logues) ? :-))

    1. C’est à l’au­teur du compte-ren­du qu’il faudrait pos­er la ques­tion, mais je pense qu’il voulait désign­er les sit­u­a­tion où l’ac­qui­si­tion de chair humaine est l’ob­jec­tif prin­ci­pal, sinon unique, de la con­fronta­tion.

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