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La matrilinéarité chez les élites celtes ?

Quelques jours après que j’ai écrit un billet sur les difficultés de l’identification de la matrilinéarité en archéologie paraissait une étude sur le même sujet, qui a reçu un certain écho dans la grande presse – je précise au cas où que je n’y vois bien sûr aucun rapport de cause à effet ! Celle-ci, parue dans la revue Human Nature Behaviour, et signée d’une équipe dirigée par Josha Gretzinger, est intitulée « Evidence for dynastic succession among early Celtic elites in Central Europe » (Indices sur la succession dynastique parmi les élites celtes en Europe centrale ». Je tiens à rappeler d’emblée que je ne suis un spécialiste ni des Celtes, ni des éléments génétiques sur lesquels se fonde cette étude. Les points que j’ai soulevés et que je discute ici doivent donc être considérés avec d’autant plus de prudence - et je fais confiance à ceux qui me lisent pour apporter les rectifications nécessaires.

Une reconstitution de la tombe de Hochdorf 

Le propos s’appuie sur un échantillon de 31 sépultures provenant de 7 sites différents, tous localisés dans le sud de l’Allemagne actuelle. Ces tombes sont incontestablement celles de membres de l’élite. Placées sous d’imposants tumulus, elles sont richement dotées en biens funéraires (un fameux cas de la même époque découvert en France est celui dit de la « princesse de Vix »). Les analyses génétiques ont relevé l’existence de certains rapports de parenté, plus ou moins lointains et difficiles à déterminer de manière précise. Un cas particulier, toutefois, attire l’attention : celui de deux tombes centrales distantes d’une douzaine de kilomètres et situées à Eberdingen-Hochdorf et Asperg-Grafenbühl – selon les auteurs, deux des plus riches de la préhistoire européenne. La proximité de l’ADN des deux squelettes s’explique le plus probablement par un lien d’oncle à neveu maternel. Les auteurs de l’étude indiquent ainsi que cette relation « pourrait suggérer une pratique de succession dynastique matrilinéaire parmi les premières élites celtiques ».

On appréciera certes la prudence du conditionnel – prudence évidemment fort peu de mise parmi les journalistes en mal de gros titres, le mur du çon ayant probablement été franchi par celui du Figaro, qui a proclamé tout de go « L’organisation matriarcale des sociétés celtes révélée par la génétique ». Cependant, si bienvenues qu’elles soient, ces réserves ne suffisent pas à dissiper l’impression de conclusions qui dépassent largement ce que les données récoltées autorisent réellement.

Un premier point, évident, est que l’affirmation repose entièrement sur un cas unique. Mais dans quelle mesure ce cas, fut-il avéré, est réellement significatif d’une règle ? Pourquoi cette règle n’apparaît-elle pas dans les 29 autres sépultures ?

Mais ce premier problème en cache un autre, bien plus important, à savoir : sur quoi se fonde-t-on pour déduire que l’un des deux individus concernés avait hérité quoi que ce soit de l’autre ? Une proximité spatiale de quelques kilomètres est bien insuffisante pour cela. Le « pouvoir » de ces deux personnages (je reviens sur ces guillemets dans un instant) pouvait peut-être s’exercer sur une même zone, dans laquelle les deux sépultures sont localisées. Mais nous n’en savons strictement rien, et peut-être ces deux sépultures se situaient-elles de chaque côté d’une frontière ; auquel cas, on aurait affaire à deux personnages (oncle et neveu) à la carrière plus ou moins indépendante, et qui ne permettrait nullement de conclure à une quelconque transmission entre les deux.

Le dernier problème se situe à un niveau de généralité plus global, mais il grève de très nombreuses réflexions sur ces époques pour lesquelles nous ne disposons d’aucun écrit : en parlant à plusieurs reprises de « succession dynastique », d’ « hégémonie politique », de « symboles de pouvoir » ou encore de « pouvoir institutionnalisé », les auteurs assument sans même la discuter l’hypothèse que ces sociétés étaient effectivement structurées par une organisation des pouvoirs politiques formels – en d’autres termes, que si l’on était probablement pas dans des États, on se trouvait probablement dans des « chefferies » (ce concept que personne ne sait définir de manière un tant soit peu précise). Or il s’agit là d’une simple présomption, et dont rien n’indique qu’elle soit la plus probable. On pourrait fort bien imaginer que les élites celtes de cette époque n’aient disposé d’aucun pouvoir politique formel, et que leur ascendant sur leur communauté n’ait été dû qu’à leur seule richesse – une des voies possibles pour son accumulation étant celle des rapines, à l’image des Germains de l’époque de Tacite. En d'autres termes, pour reprendre les catégories proposées par Alain Testart, nous n'avons aucune raison d'écarter la possibilité que les anciens Celtes, plutôt que des « chefferies » ou des « principautés », aient constitué des « démocraties militaires » ou même des « ploutocraties ostentatoires » dénuées de toute structure politique formelle.

Bref, non seulement on ne sait pas si en Bavière le neveu avait réellement hérité de l’oncle, mais même dans ce cas, on ne sait pas non plus ce dont il aurait hérité au juste : une fonction politique, un statut honorifique quelconque ou simplement, et de manière très ordinaire, sa richesse.

14 commentaires:

  1. Un détail, et qui ne porte pas sur le fond (mais la forme, c'est aussi le fond) : l'adjectif « celte » ne prend pas la capitale mais reste en bas de casse. Vos textes sont très bien écrits, c'est assez rare pour être signalé, alors autant ne pas faire de fautes qui gâchent tout...

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    1. Dans la séquence pinaillage, j'ajoute une répétition : "plutôt que des « principautés » ou des « principautés »".

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    2. Merci à ces deux intervenants, c'est corrigé (je suis généralement si content d'avoir terminé un billet que je le mets en ligne avant de l'avoir relu sérieusement...)

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  2. Mon anglais est fragile, mais je crois comprendre dans l'article qu'un argument en faveur d'une transmission intrafamiliale est que, sur une zone géographique de plus de 100 km, les membres de l'élite enterrés semblent apparentés (de plus ou moins loins). On a un seul couple où l'on peut tracer un lien oncle-neveu (et sans certitude absolu, visiblement), donc l'hypothèse matrilinéaire est effectivement très fragile, mais l'idée plus générale de transmission héréditaire (a minima des richesses) au sein d'un groupe évoluant sur une zone géographique assez vaste me semble déjà plus solide.

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    1. Sans doute, mais combien existe-t-il de sociétés où l'on ne transmet pas ses richesses à ses descendants ? ;-)

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    2. Effectivement :-) A la première lecture, j'ai cru que vous remettiez en cause l'idée même d'une transmission intergénérationnelle, d'où ma réaction. Je comprends que c'est seulement cette transmission oncle-neveu que vous estimez non-prouvée

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    3. Il y a aussi – et surtout ? – que je ne vois pas comment on peut en pareil cas savoir CE qui était transmis au juste (même en ce qui concerne les biens matériels, quelle preuve avons-nous qu'ils étaient bien transmis de manière héréditaire ? C'est une hypothèse, mais ce n'est pas la seule possible).

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  3. Vous prenez des gants en indiquant dès le début que vous n’êtes pas spécialiste des Celtes. Vous avez raison de le signaler, car votre vision est biaisée par l’absence de connaissances sur les sépultures étudiées et surtout, de toute la littérature archéologique qui concerne ces sites allemands. Vous critiquez les interprétations des spécialistes, mais eux connaissent parfaitement la chronologie des sépultures : les 34 individus analysés ne sont pas contemporains, ils ont été choisis parce que leurs sépultures sont bien datées. La proposition de la relation oncle-neveu est fondée non seulement sur l’ADN, mais aussi sur les données archéologiques, en particulier la chronologie. Ce n’est pas un détail et ce n’est pas approximatif. Par ailleurs, vous tronquez les données de l’article : les auteurs proposent une relation oncle-neveu, entre autres relations possibles.
    Concernant la matrilinéarité, les sources textuelles antiques fournissent des données très intéressantes sur les populations de l’âge du Fer, ce n’est pas une nouveauté. L’article que vous critiquez apporte des données biologiques qui confirment nombre de données archéologiques et historiques connues depuis longtemps. Ce n’est pas un scoop, mais c’est tout à fait fondamental pour l’époque de Hallstatt. Enfin concernant les systèmes politiques, il existe toute une littérature archéologique et historique sur ce sujet, je ne peux que vous conseiller de vois y plonger si le sujet vous intéresse.

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    1. J'ai l'impression qu'il y a dans votre réaction une large part de malentendus.
      Que la chronologie des sites soit bien établie, je n'en doute pas. Que la relation oncle-neveu entre les deux individus concernés soit la plus probable, je ne l'ai contesté à aucun moment. Ce que je souhaite souligner, en revanche, c'est le fait qu'en soi, trouver un oncle et un neveu ne permet pas de conclure sur ce qui a été transmis entre cet oncle et ce neveu. Et sauf erreur, je ne lis pas d'élément supplémentaire en ce sens dans l'article.
      Concernant la matrilinéarité, je connais mal la littérature sur cette période, mais relisez-moi bien : là encore, je ne conteste nullement qu'elle ait pu être de mise - je souligne simplement que les données apportées par l'article ne constituent à mon avis pas un élément de preuve (ce qui est très différent) – je vous concède que sur ce point, le titre que j'ai donné à ce billet n'est sans doute pas le plus heureux. Mais je crois que le contenu du billet, lui, est dépourvu d'ambiguité.
      Pour finir, en ce qui concerne les systèmes politiques de cette époque, je sais bien qu'il existe une littérature abondante. Mais cette littérature est-elle en état de répondre à la simple question de la nature des pouvoirs de ceux qu'on appelle des « princes », et sur la base de quels éléments ? Ma suggestion, et je ne suis pas du tout le premier à le dire, est que le terme de « princes » a justement été choisi en raison de son sens totalement indéfini, comme le fait fort justement remarquer B. Boulestin dans cette excellente contribution : https://www.academia.edu/87877460/Boulestin_B_2022_Des_chefs_des_princes_et_des_rois_le_d%C3%A9fi_de_la_caract%C3%A9risation_politique_des_soci%C3%A9t%C3%A9s_n%C3%A9olithiques_et_protohistoriques_In_Collectif_%C3%80_l_ouest_sans_perdre_le_nord_liber_amicorum_Jos%C3%A9_Gomez_de_Soto_Chauvigny_APC_M%C3%A9moire_LVII_p_19_35

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  4. L’archéologie ne cherche pas de preuves, et ce n’est pas le but de l’article que vous commentez. Les archéologues tentent de reconstituer des chronologies, des territoires, des réseaux. Je crois que le plan sur lequel vous vous situez est à côté de l’archéologie. C’est votre droit, vous n’êtes pas archéologue ! Mais si vous voulez exploiter les données archéologiques, il faut prendre la peine de dépouiller la bibliographie et de situer les problématiques. Ce que je trouve dommage c’est de piquer 2/3 trucs dans un article comme celui ci….encore une fois, sans connaître le contexte de cette culture ni les problématiques scientifiques. Cet article de grande qualité n’a pas pour objet de prouver la matrilinearité mais d’établir des liens biologiques entre les individus sur une durée de plusieurs siècles. Il n’est pas question de trouver des preuves mais des pistes de recherches, les données de l’ADN se combinant avec la culture matérielle, la chronologie, les territoires. C’est bien plus complexe que ce que vous en extrayez ! Quant à la question des « princes», elle aussi fait l’objet de débats parmi les archéologues, il existe de nombreuses publications, tout comme sur les systèmes politiques, sujet central de la Protohistoire européenne. Monsieur Boulestin n’est pas spécialiste de cette question ni de l’âge du Fer, il ne fait que reprendre des choses déjà mises en évidence par d’autres. Voyez plutôt la bibliographie de P. Brun, JP Demoule, S. Krausz, I. Ralston, M. Fernandez-Gotz et bien d’autres …

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    1. Cela s'engage un peu comme un dialogue de sourds...
      Pour commencer, si l'archéologie ne cherche pas de preuves, je me demande tout de même ce qu'elle cherche. C'est une science, non ? En l'occurrence, j'en suis bien désolé, mais ce n'est pas moi qui, à partir des données génétiques, ai tiré des conclusions sur la structure sociale et politique de la société considérée : ce sont les auteurs de l'article eux-mêmes, et c'est d'ailleurs très clair dans le titre qu'ils ont choisi. Alors, discutons pour de bon, et dites-moi sur quels élements que j'aurais écartés se fonde l'idée d'une « succession dynastique matriliénaire » ? (et une « dynastie » de quelles fonctions ?).
      Quant à l'article de B. Boulestin, vous ne pouvez pas disqualifier son contenu sur la seule base de la qualité de son auteur : il faut discuter du fond. Je repose donc la question : que sait-on des pouvoirs politiques des « princes » concernés, et sur quels éléments (je n'ose dire, sur quelles preuves) ?

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    2. J'ajoute, si c'est nécessaire, que mon billet ne constitue en aucun cas une attaque contre la qualité de cette étude en tant que telle. Je n'ai aucune raison de soupçonner que les résultats qu'elle dégage sont sans intéret ou pire, biaisés. Mon propos porte exclusivement sur certaines questions d'interprétations précises – celle-là même qui ont été mises en avant par les auteurs, et qui ont été reprises dans la presse grand public.

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  5. Dialogue de sourds en effet, je m’arrête là.

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    1. Dommage, il y avait des questions précises...

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