La productivité a‑t-elle augmenté au Néolithique ?

Ce titre un brin provo­ca­teur annonce un bil­let qui ne l’est pas moins. Comme à chaque fois qu’on croit avoir trou­vé une idée un peu nou­velle, on ne sait trop si on a mis le doigt sur quelque chose d’in­téres­sant, ou si on est sim­ple­ment en train de raison­ner de tra­vers. Je fais donc con­fi­ance à mes vig­i­lants lecteurs pour relever les incon­séquences, les points aveu­gles ou, sim­ple­ment, les fautes de logique qui pour­raient parse­mer ce texte.

Le lieu du problème

Une recon­sti­tu­tion de la cité d’U­ruk

De prime abord, il peut paraître incon­gru de se deman­der si, entre le Paléolithique supérieur et les pre­mières civil­i­sa­tions, la pro­duc­tiv­ité du tra­vail humain s’est élevée. Il n’y a aucune com­mune mesure entre les réal­i­sa­tions matérielles des uns et des autres : des campe­ments des Mag­daléniens aux villes égyp­ti­ennes, romaines ou aztèques, des stat­uettes de pierre, d’os ou d’ivoire aux pyra­mides mon­u­men­tales du Yucatan ou de la val­lée du Nil, il y a un gouf­fre qui témoigne de l’in­croy­able essor de la pro­duc­tion matérielle. Le bon sens dicte alors que si les civil­i­sa­tions ont réal­isé des accom­plisse­ments inimag­in­ables pour les chas­seurs-cueilleurs, c’est que celles-ci avaient acquis des capac­ités dont ceux-là étaient dépourvus ; autrement dit, que les pro­grès de la tech­nique avaient démul­ti­plié l’ef­fi­cac­ité du tra­vail humain. Décliné sur la ques­tion des struc­tures sociales, ce raison­nement se conçoit en ter­mes de sur­plus (un terme dont j’ai mon­tré dans ce bil­let com­ment il pou­vait être glis­sant) : en plus de leurs réal­i­sa­tions matérielles grandios­es, les civil­i­sa­tions se car­ac­térisent par la dom­i­na­tion d’une classe de non-pro­duc­teurs, vivant dans une aisance, si ce n’est un luxe, inac­ces­si­ble à la majorité de la pop­u­la­tion. Là encore, on sem­ble en droit d’in­fér­er que si les chas­seurs-cueilleurs n’ont nulle part entretenu une telle classe dom­i­nante (écar­tons le cas inter­mé­di­aire des chas­seurs-cueilleurs séden­taires de la Côte Nord-ouest, chez qui la dif­féren­ci­a­tion sociale, bien pal­pa­ble, n’é­tait pas allée jusqu’à la for­ma­tion d’au­then­tiques class­es), c’est parce que l’in­suff­i­sance de leur pro­duc­tiv­ité ne leur per­me­t­tait pas ce luxe.

Or, si com­muns que soient ces raison­nement, et si con­formes parais­sent-ils avec les faits, ils me sem­blent être au mieux une resti­tu­tion très par­tielle des mécan­ismes qui sont inter­venus, et au pire, don­ner une image faussée de la réal­ité.

Pour com­mencer par le com­mence­ment, il existe deux manières de définir la pro­duc­tiv­ité. L’une rap­porte le pro­duit au nom­bre de tra­vailleurs (quel que soit le temps tra­vail­lé par cha­cun) ; l’autre, au temps de tra­vail (quel que soit le nom­bre de tra­vailleurs con­cernés). Si les deux ratios sont légitimes, il ne fait pas de doute que seul le sec­ond, au sens strict, mesure la pro­duc­tiv­ité. Une aug­men­ta­tion de celle-ci peut donc se man­i­fester par les deux effets suiv­ants : 1) à pro­duc­tion égale, par une baisse du temps de tra­vail, 2) à durée de tra­vail égale, par une aug­men­ta­tion du pro­duit. Insis­tons sur le fait que toute aug­men­ta­tion du pro­duit n’est pas néces­saire­ment un effet de l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité, mais peut tout sim­ple­ment résul­ter de celle du temps de tra­vail. Quant à l’aug­men­ta­tion du pro­duit, elle peut béné­fici­er aux tra­vailleurs eux-même ou à une éventuelle classe exploiteuse.
La pre­mière dif­fi­culté avec tout cela est, comme très sou­vent en sci­ences sociales, de par­venir à raison­ner « toutes choses égales par ailleurs » : dans la réal­ité, cha­cun de ces élé­ments inter­ag­it avec les autres, et aucune con­clu­sion ne peut être tirée en le prenant en compte isolé­ment. Ain­si, une diminu­tion du temps de tra­vail, si elle s’ac­com­pa­gne d’une baisse du pro­duit par tra­vailleur, n’indique pas un accroisse­ment de la pro­duc­tiv­ité. Inverse­ment, comme je le soulig­nais à l’in­stant, un accroisse­ment du pro­duit n’est pas non plus le signe d’une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité, s’il cor­re­spond à un alour­disse­ment du temps de tra­vail. Quant à l’ex­is­tence d’une classe exploiteuse, j’au­rai l’oc­ca­sion de revenir sur le fait qu’elle ne peut, en elle-même, être tenue pour un signe infail­li­ble d’une pro­duc­tiv­ité rel­a­tive­ment élevée.

Le temps de travail

Femmes san (bush­men) au tra­vail

On manque évidem­ment cru­elle­ment de chiffres fiables pour raison­ner avec cer­ti­tude sur l’évo­lu­tion du temps de tra­vail chez les chas­seurs-cueilleurs nomades, chez des agricul­teurs « néolithiques » ou durant les pre­mières civil­i­sa­tions. L’his­toire et l’eth­nolo­gie ne nous ont don­né au mieux que quelques indices ou impres­sions sur lesquels on peut dif­fi­cile­ment fonder des cer­ti­tudes. En ce qui con­cerne les chas­seurs-cueilleurs nomades et les cul­ti­va­teurs sans class­es, on dis­pose depuis les dernières décen­nies de quelques études chiffrées, études dont je fai­sais état dans ce bil­let (à pro­pos d’éventuelles dif­férences de charge de tra­vail entre hommes et femmes). Celles-ci sont loin d’être exemptes de biais ; les prin­ci­paux con­cer­nent la faible durée d’ob­ser­va­tion (qui grève ain­si les résul­tat d’une myopie saison­nière), ain­si que l’in­ser­tion plus ou moins pronon­cée des groupes observés à des cir­cuits économiques impli­quant des sociétés plus avancés.

Mais comme il faut bien raison­ner (certes, avec pru­dence) avec ce qu’on a, il sem­ble assez clair que rien ne plaide en faveur d’une diminu­tion de la charge de tra­vail avec l’a­gri­cul­ture, tout au con­traire. A la suite du fameux livre de Mar­shall Sahlins Âge de pierre, âge d’abon­dance et des don­nées de Richard B. Lee sur les San (Bush­men), on a sou­vent imprudem­ment brodé sur ces chas­seurs-cueilleurs nomades qui mangeait tout leur saoul en ne tra­vail­lant que deux à trois heures par jour. Les chiffres sont en réal­ité un peu moins flat­teurs. Dès lors qu’on prend en compte, en plus de la recherche de nour­ri­t­ure pro­pre­ment dite, l’ensem­ble des tâch­es de pré­pa­ra­tion, de fab­ri­ca­tion d’outils, de trans­port, ou de soins aux enfants, la durée de semaine de tra­vail d’un San n’est pas si éloignée de la nôtre – je par­ler de celle d’un salarié moyen d’un pays riche actuel. Cepen­dant, et c’est le point impor­tant, rien n’indique que l’a­gri­cul­ture ait fait baiss­er ce chiffre. Qu’il s’agisse de peu­ples « néolithiques » sur lesquels on dis­pose de don­nées, comme les Yanomamo, ou de civil­i­sa­tions his­toriques, aucun indice sérieux ne vient plaider en faveur d’un allège­ment mil­lé­naire de la journée de tra­vail.

Le produit revenant au producteur

Une mai­son néolithique recon­sti­tuée en Angleterre

Pas­sons donc au pro­duit, en com­mençant par la frac­tion de celui-ci qui revient au tra­vailleur. Là encore, il est très dif­fi­cile de raison­ner sur la bases d’in­for­ma­tions fiables, pour dif­férentes raisons. La pre­mière est d’or­dre théorique : il est déjà assez dif­fi­cile de com­par­er des pro­duits dif­férents (dans l’e­space ou dans le temps) dans le cadre d’une économie moné­taire ; mais on peut admet­tre que la mon­naie four­nit alors un dénom­i­na­teur com­mun, certes impar­fait, mais qui a le mérite d’ex­is­ter. Lorsque la mon­naie n’ex­iste pas, cela tourne au casse-tête : 200 kg de blé, trois plumes de paon et une cabane en torchis for­ment-ils une pro­duc­tion inférieure, supérieure, ou égale à douze kan­gourous, deux lances à pointe d’ivoire et une stat­uette de jade ? Bien malin qui pour­rait le dire. Voilà pourquoi, quand on raisonne sur ces ques­tions, on a sou­vent ten­dance à con­sid­ér­er, implicite­ment ou explicite­ment, un besoin vu comme rel­a­tive­ment mesurable et cen­sé fournir un indice à peu près fiable du niveau de la pro­duc­tion, à savoir l’al­i­men­ta­tion. C’est un biais sup­plé­men­taire, car l’al­i­men­ta­tion, même si elle est essen­tielle, n’a jamais représen­té l’ensem­ble de la pro­duc­tion. On peut manger moins bien, tout en étant mieux vêtu et logé, par exem­ple (et récipro­que­ment).

Je ne con­nais pas d’é­tudes ayant com­paré le régime de chas­seurs-cueilleurs et de cul­ti­va­teurs actuels (ou sub­actuels) – mais peut-être ai-je mal cher­ché ? L’archéolo­gie, en revanche, s’est plusieurs fois penchée sur cette ques­tion, com­para­nt les squelettes issus de dif­férentes épo­ques : elle a con­clu très majori­taire­ment que l’ar­rivée de l’a­gri­cul­ture n’avait pas apporté d’amélio­ra­tion à l’al­i­men­ta­tion humaine. Plus : son adop­tion s’est le plus sou­vent traduite par un déclin des apports nutri­tion­nels et, sur un plan plus général, de la san­té des indi­vidus (je rap­pelle qu’il s’ag­it ici de l’a­gri­cul­ture telle qu’elle a pu exis­ter lors de la révo­lu­tion néolithique et dans l’an­tiq­ui­té , dans des sociétés non indus­trielles ; il va de soi que cela ne s’ap­plique pas aux péri­odes et aux formes d’a­gri­cul­ture mod­ernes).
Un spé­cial­iste ayant col­lec­té des don­nées sur dif­férents points de la planète écrivait ain­si : « En général, la tran­si­tion [vers l’a­gri­cul­ture] aboutit à un régime ali­men­taire moins var­ié, à une ration de viande moin­dre et à un accès réduit à des micro-nutri­ments tels que le fer » ; Tout en sig­nalant la dif­fi­culté à généralis­er des don­nées dont les résul­tats locaux sont très divers, le même chercheur con­clut :

Les indices des squelettes indiquent que l’im­pact sur la san­té fut immé­di­at – Aus­sitôt que les humains com­mencèrent à cul­tiv­er, la san­té com­mença à déclin­er en rai­son de la plus forte den­sité de pop­u­la­tion, du change­ment de la charge de tra­vail, et de l’ac­croisse­ment des défi­ciences ali­men­taires. En con­sid­érant les dif­férents indi­ca­teurs de san­té, il existe une cer­taine vari­abil­ité. Par exem­ple, cer­tains cul­ti­va­teurs mon­trent des signes bien plus clairs d’anémie due à un déficit de fer, et les cul­ti­va­teurs de riz ont sans doute été moins sujets au caries den­taires. De manière générale, l’a­gri­cul­ture a eu des résul­tats mit­igés – elle procu­ra de la nour­ri­t­ure à une pop­u­la­tion mon­di­ale en crois­sance, mais avec des con­séquences néga­tives sur la san­té et le bien-être. (C. Larsen, « The agri­cul­tur­al rev­o­lu­tion as envi­ron­men­tal cat­a­stro­phe : Impli­ca­tions for health and lifestyle in the Holocene », Qua­ter­nary Inter­na­tion­al 150, 2006).

Une autre étude, col­lec­tant l’ensem­ble des don­nées archéologiques disponibles pour l’ensem­ble des Amériques, con­clu­ait de manière sim­i­laire : « Une décou­verte cen­trale qui se dégage de l’é­tude est la ten­dance au déclin de la san­té avant l’ar­rivée des Européens. » (R. Steck­el & al., « Skele­tal Health in the West­ern Hemi­sphere From 4000 B.C. to the Present », Evo­lu­tion­ary Anthro­pol­o­gy 11:142–155, 2002) Pré­cisons que si la san­té cou­vre d’autres aspects que l’al­i­men­ta­tion, les auteurs insis­tent à chaque fois sur le fait que celle-ci mon­tre les mêmes ten­dances que celle-là.

Le surproduit

Le tem­ple de Tikal (civil­i­sa­tion Maya)
qui mesure près de 50 m de haut 

L’aug­men­ta­tion pré­sumée de la pro­duc­tiv­ité du tra­vail humain inter­v­enue avec l’a­gri­cul­ture ne s’é­tant traduite ni par une diminu­tion man­i­feste de la charge de tra­vail ni par une amélio­ra­tion de l’al­i­men­ta­tion – tout au con­traire, ain­si qu’on l’a vu –, elle ne peut avoir eu que deux effets pos­si­bles, non mutuelle­ment exclusifs : d’une part, l’es­sor de la pro­duc­tion de biens non ali­men­taires (vête­ments, out­ils, habi­ta­tions, etc.), d’autre part l’en­tre­tien, à plus ou moins grands frais, d’une classe de non-pro­duc­teurs.

On ne peut nier que la séden­tari­sa­tion, qui a plus ou moins accom­pa­g­né l’a­gri­cul­ture (je taille à la hache polie dans les cas inter­mé­di­aires tels que les chas­seurs-cueilleurs séden­taires, ou les agricul­teurs semi-itinérants) a cor­re­spon­du avec un cer­tain accroisse­ment du pro­duit matériel non ali­men­taire. Cepen­dant, et bien que je ne con­naisse pas de moyens fiables d’é­tay­er mon intu­ition, il me sem­ble que cette pro­duc­tion représen­tait une frac­tion assez mince du temps de tra­vail social. Les seuls chiffres que je con­naisse por­tent sur une société ama­zoni­enne sans richesse, celle des Yanomamo, chas­seurs-cul­ti­va­teurs étudiés par J. Lizot. Celui-ci éval­ue la part du temps de tra­vail des hommes et des femmes con­sacrée à la fab­ri­ca­tion et à la répa­ra­tion d’ob­jets à respec­tive­ment 18,5% et 13,5%. On peut rap­procher ce chiffre de celui fourni par Hawkes & al., « Hadza Wom­en’s Time Allo­ca­tion, Off­spring Pro­vi­sion­ing, and the Evo­lu­tion of Long Post­menopausal Life Spans », Cur­rent Anthro­pol­o­gy 38–4 (1997), qui éval­ue le même poste à 18% du temps de tra­vail chez les Hadza, de purs chas­seurs-cueilleurs. Bien sûr, deux cas ne for­gent pas une règle générale. Mais, même chez des cul­ti­va­teurs plus étab­lis, vivant dans des bâti­ments pérennes, je ne crois pas que les don­nées seraient rad­i­cale­ment dif­férentes. Et il me sem­ble qu’il en irait glob­ale­ment de même dans les pre­mières civil­i­sa­tions, si l’on tient compte unique­ment de la frac­tion de la pro­duc­tion qui con­cerne la classe tra­vailleuse (je four­nis plus loin des esti­ma­tions de Bruce Trig­ger qui vien­nent appuy­er ce sen­ti­ment).
Reste donc l’idée que les pro­grès de pro­duc­tiv­ité inter­venus durant cette (longue) péri­ode aient été absorbé par les couch­es exploiteuses (tout d’abord à peine dif­féren­ciées du reste de la société, puis peu à peu con­sti­tuées en une authen­tique classe dom­i­nante). Cette pos­si­bil­ité sem­ble relever de l’év­i­dence : ain­si que je l’écrivais au début de ce bil­let, les pyra­mides d’Égypte ou du Yucatan, parais­sent mon­tr­er à elles seules le gouf­fre qui sépare les forces pro­duc­tives de ces sociétés de celles des chas­seurs-cueilleurs. Au risque de sus­citer l’in­cré­dulité, je voudrais néan­moins expli­quer pourquoi ces réal­i­sa­tions ne sont pas des preuves con­va­in­cantes d’une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité.
Une pyra­mide mon­u­men­tale – pour­suiv­ons sur cet exem­ple – exige à coup sûr une quan­tité de tra­vail con­sid­érable, qui se chiffre sans doute en cen­taines de mil­liers ou en mil­lions d’heures. Mais pour en con­clure qu’elles ont été per­mis­es par un accroisse­ment con­comi­tant de la pro­duc­tiv­ité, cette masse d’heures doit impéra­tive­ment être ramenée au nom­bre d’heures de tra­vail disponibles pour une société don­née. Pour le dire autrement : lorsqu’on passe d’un groupe de 100 per­son­nes à un groupe de 1 000 000, la four­ni­ture d’un mil­lion d’heures de tra­vail annuel ne résulte pas néces­saire­ment du fait que chaque indi­vidu pro­duit désor­mais sa sub­sis­tance en beau­coup moins de temps (ou, cela revient à peu près au même, qu’on peut désor­mais extor­quer de lui un impor­tant sur­tra­vail). Elle peut traduire avant tout un effet de nom­bre. Si on le ramène au nom­bre d’in­di­vidus disponibles, l’ef­fort pro­duc­tif représen­té par les réal­i­sa­tions grandios­es des pre­mières civil­i­sa­tions ou par l’en­tre­tien d’une couche dom­i­nante vivant dans le luxe, ne représen­tent pas néces­saire­ment un poids sig­ni­fica­tive­ment plus élevé que celui qui, au Paléolithique supérieur, fut néces­saire pour pein­dre les grottes Chau­vet ou Las­caux.
Cette idée que la pro­duc­tiv­ité des grandes civil­i­sa­tions n’é­tait sans doute pas con­sid­érable­ment plus élevée que celle des cul­ti­va­teurs néolithiques ou des chas­seurs-cueilleurs du Paléolithique supérieur heurte l’in­tu­ition (je pro­poserai dans la dernière par­tie du bil­let une solu­tion à cet appar­ent para­doxe). Je ne suis cepen­dant pas le pre­mier, loin de là, à soulign­er la faib­lesse de la pro­duc­tiv­ité dans les sociétés antiques. Bruce Trig­ger, un archéo­logue de renom, abor­de le sujet dans son immense étude com­par­a­tive des pre­mières sociétés de classe, Under­stand­ing Ear­ly Civ­i­liza­tions (Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2003). Après avoir insisté sur la diver­sité des sys­tèmes agri­coles (la Mésopotamie util­i­sait des ani­maux de trait, les Yoru­ba d’Afrique noire pos­sé­daient des out­ils de fer, tan­dis que les paysans Maya tra­vail­laient au bâton à fouir), il écrit :

Ain­si, la manière dont chaque civil­i­sa­tion organ­i­sait la pro­duc­tion ali­men­taire com­pre­nait beau­coup de fac­teurs locaux. Au moins deux car­ac­tères cru­ci­aux de la pro­duc­tion ali­men­taire étaient partagés par toutes les civil­i­sa­tions antiques : la pro­duc­tion de sur­plus qui étaient dans une large mesure appro­priés et util­isés par les class­es supérieures [il s’ag­it donc de sur­plus soci­aux, au sens que j’avais don­né à ce terme dans ce bil­let] et la dépen­dance de l’a­gri­cul­ture vis-à-vis du tra­vail humain, seule­ment com­plété dans quelques cas par la trac­tion ani­male. Là où la tech­nolo­gie était lim­itée et où la pro­duc­tion dépendait essen­tielle­ment du tra­vail humain, les sur­plus agri­coles qu’un cul­ti­va­teur indi­vidu­el pou­vait pro­duire étaient faibles. (…) Il appa­raît que, quel que soit le sys­tème agri­cole adop­té, 70% à 90% du tra­vail dans les civil­i­sa­tions antiques était, par néces­sité, con­sacré à la pro­duc­tion ali­men­taire. (p. 313)

Rome : « Le marché aux esclaves », pein­ture de G. Boulanger

Tournons-nous à présent vers deux autres chercheurs : Mar­cel Mazoy­er et Lau­rence Roudot, agronomes et auteurs d’une très belle His­toire des sys­tèmes agri­coles du monde. Ces chercheurs four­nissent des esti­ma­tions assez détail­lées de la pro­duc­tion et des ren­de­ments agri­coles pour la cul­ture légère attelée de la zone méditer­ranéenne, à la base de la civil­i­sa­tion grecque et, surtout, romaine. Nonob­stant les chiffres sou­vent fan­tai­sistes four­nis par les auteurs antiques, M. Mazoy­er et L. Roudart penchent pour un ren­de­ment net en blé de l’or­dre de trois quin­taux par hectare, avec de fortes dis­par­ités d’une région et d’une année à l’autre. Comme un act­if et ses aides cul­ti­vaient env­i­ron 6 à 7 ha d’ager (soit, en rota­tion bien­nale, un peu plus de 3 ha par an), soit à peine de quoi nour­rir une famille de 5 per­son­nes. Ils con­clu­ent alors : « Dès lors, on com­prend qu’il soit générale­ment très dif­fi­cile, dans ce genre de sys­tème, de dégager un sur­plus per­me­t­tant de nour­rir une pop­u­la­tion non agri­cole tant soit peu impor­tante. » (p. 321)

Mais alors, d’où venaient les ressources néces­saires à l’en­tre­tien de la classe dom­i­nante, de son train de vie par­fois fastueux et de ses réal­i­sa­tions de pres­tige ? Les auteurs défend­ent la thèse que le « sur­plus » était essen­tielle­ment, si ce n’est entière­ment, d’o­rig­ine extérieure. D’une part, il prove­nait du pil­lage et du trib­ut directe­ment prélevés sur les régions soumis­es – ain­si que l’écrivait déjà l’his­to­rien P. Gar­nsey : « C’est sur l’excédent tiré des États sujets que les sol­dats romains et les civils non pro­duc­tifs seront nour­ris. » (cité p. 325). D’autre part, et c’est un point essen­tiel, le sur­plus était extrait des esclaves, mais essen­tielle­ment dans la mesure où leur coût de repro­duc­tion n’é­tait pas assumé par la société romaine elle-même. En inter­dis­ant aux esclaves de se mari­er et d’élever des enfants, en trai­tant la main-d’oeu­vre servile si mal qu’elle arrivait rarement à l’âge de la vieil­lesse, l’esclavagisme romain par­ve­nait à extraire un sur­tra­vail qui ne devait rien à la pro­duc­tiv­ité de la main-d’oeu­vre : par sa puis­sance mil­i­taire, il s’é­tait mis en sit­u­a­tion de pou­voir détourn­er la frac­tion du pro­duit de la classe tra­vailleuse qui, au lieu d’être con­sacré à son renou­velle­ment, était prélevé par la classe dom­i­nante. Un tel sys­tème ne pou­vait sur­vivre qu’aus­si longtemps que l’ap­pro­vi­sion­nement extérieur en esclaves était assuré ; la chute de l’empire (et de la forme sociale qu’il incar­nait) est donc, selon M. Mazoy­er et L. Roudart, la con­séquence de l’ar­rêt de ses con­quêtes ter­ri­to­ri­ales.
Je reprends donc une idée que j’a­vançais au début de ce bil­let : l’ex­is­tence d’une classe exploiteuse ne peut pas être tenue, en elle-même, pour le signe infail­li­ble d’une pro­duc­tiv­ité suff­isam­ment élevée pour dégager un sur­plus. Led­it sur­plus peut être prélevé alors même que la classe tra­vailleuse pro­duit tout juste de quoi se repro­duire : il suf­fit pour cela qu’on ne lui per­me­tte pas de se repro­duire, et que les ressources nor­male­ment des­tinées à cet effet soient acca­parées par les exploiteurs. Pour être viable dans la durée, un tel sys­tème sup­pose néces­saire­ment que ces coûts de repro­duc­tion soient assurés par les sociétés périphériques, et que la société cen­trale pos­sède les moyens extra-économiques de s’ap­pro­vi­sion­ner de manière pérenne en main d’oeu­vre servile. Autrement, cette forme d’esclavage ne con­stitue jamais qu’une autre forme de trib­ut ; au lieu de prélever de la mon­naie ou des biens, on prélève des hommes, c’est-à-dire de la main d’oeu­vre déjà élevée et apte à tra­vailler.
La con­clu­sion pro­vi­soire s’im­pose : par quelque bout qu’on prenne le prob­lème, il n’ex­iste pas d’indice probant que les trans­for­ma­tions sociales inter­v­enues entre le Paléolithique supérieur et l’An­tiq­ui­té puis­sent être reliées à une aug­men­ta­tion con­comi­tante de la pro­duc­tiv­ité du tra­vail humain. Celle-ci a peut-être eu lieu (et, sans doute, les choses étaient-elles vari­ables d’un endroit à l’autre) ; mais en tout état de cause, c’est à une échelle infin­i­ment faible par rap­port à l’é­ten­due des réal­i­sa­tions sociales et matérielles qui sont inter­v­enues dans cette péri­ode. L’ex­pli­ca­tion tra­di­tion­nelle de la for­ma­tion des class­es sociales et de la civil­i­sa­tion urbaine, en terme de sur­plus que le chas­seur-cueilleur aurait été inca­pable de pro­duire, et qui n’au­rait été dégagé que par l’a­gricul­teur antique, appa­raît sinon totale­ment fausse, du moins sérieuse­ment incom­plète.

Une hypothèse alternative

Une recon­sti­tu­tion du vil­lage néolithique de Catal Höyuk

Alors, com­ment expli­quer la trans­for­ma­tion spec­tac­u­laire de l’é­conomie et de la société ? Qu’a réelle­ment changé l’a­gri­cul­ture ?

L’idée que je voudrais avancer ici est qu’on a très sou­vent con­fon­du la pro­duc­tiv­ité et le ren­de­ment – deux notions que les anglo­phones rassem­blent volon­tiers dans le même con­cept un peu flou d’inten­si­fi­ca­tion. Or, ce sont deux notions très dif­férentes : la pro­duc­tiv­ité rap­porte le pro­duit obtenu au temps de tra­vail con­sacré à la pro­duc­tion ; le ren­de­ment le rap­porte à la sur­face de sol néces­saire. Or, si l’on peut douter que l’a­gri­cul­ture, durant le néolithique, a sig­ni­fica­tive­ment aug­men­té la pro­duc­tiv­ité, il est en revanche incon­testable qu’elle a démul­ti­plié les ren­de­ments et, par suite, la den­sité des pop­u­la­tions.
Je ne pré­tends pas expli­quer dans le détail les effets ambi­gus de l’a­gri­cul­ture sur la pro­duc­tiv­ité. Il faut man­i­feste­ment faire inter­venir des ques­tions de démo­gra­phie. Il sem­ble assez établi que chez les chas­seurs-cueilleurs nomades, la pop­u­la­tion se main­tient à un assez bas niveau par rap­port aux ressources disponibles. Les caus­es invo­quées sont var­iées : le nomadisme con­traindrait à l’e­space­ment des nais­sances, ren­for­cé par un fort infan­ti­cide ; les morts vio­lentes, par­fois très nom­breuses, ont pu peser ; enfin, inter­vient sans doute la vul­néra­bil­ité par rap­port aux aléas de l’en­vi­ron­nement. Dans une économie sans stocks, les vari­a­tions cli­ma­tiques ou biologiques impactaient ces pop­u­la­tions de plein fou­et ; il n’est donc pas impos­si­ble que l’im­pres­sion de rel­a­tive abon­dance des chas­seurs-cueilleurs en péri­ode ordi­naire, sur laque­lle une cer­taine tra­di­tion a beau­coup brodé, ait eu comme con­trepar­tie cachée des crises récur­rentes qui déci­maient leurs effec­tifs (un point déjà abor­dé dans ce bil­let con­sacré au livre de Sahlins). Avec l’a­gri­cul­ture (et/​ou la séden­tar­ité), s’est enclenché un mou­ve­ment d’ac­croisse­ment démo­graphique qui est venu buter sur la loi des ren­de­ments décrois­sants – une idée égale­ment émise par B. Trig­ger, dans le pas­sage déjà cité : « Aug­menter le nom­bre de per­son­nes que pou­vait faire vivre chaque unité de sol cul­tivé requérait générale­ment une aug­men­ta­tion de l’in­trant en tra­vail pour chaque calo­rie de nour­ri­t­ure pro­duite, et par con­séquent, une aug­men­ta­tion de la den­sité de la pop­u­la­tion ne se tradui­sait pas néces­saire­ment par une aug­men­ta­tion du sur­plus de nour­ri­t­ure par per­son­ne. » Tout se passe donc comme si, en sécurisant dans une assez large mesure les sociétés humaines con­tre les aléas de l’en­vi­ron­nement, l’a­gri­cul­ture avait déclenché un mou­ve­ment qui avait entraîné une aug­men­ta­tion colos­sale de la den­sité et de la taille des groupes humains organ­isés, mais que cette aug­men­ta­tion avait eu comme con­trepar­tie une annu­la­tion, ou une qua­si-annu­la­tion, des gains de pro­duc­tiv­ité poten­tiels.
Dès lors, la chaîne causale qui explique les phénomènes soci­aux à par­tir des mod­i­fi­ca­tions tech­no-économiques tout au long de cette péri­ode doit sans doute s’or­gan­is­er beau­coup moins autour de la ques­tion de la pro­duc­tiv­ité que de celle des ren­de­ments. Je pro­pose une pre­mière piste : la den­sité de la pop­u­la­tion, ain­si que la forme prise par la pro­duc­tion, affectent la rentabil­ité de l’ex­ploita­tion du tra­vail humain et con­di­tion­nent tout autant l’ex­is­tence de celle-ci que la pro­duc­tiv­ité « brute » du tra­vail. Pour le dire d’une autre manière : ce que l’a­gri­cul­ture a boulever­sé, ce n’est peut-être pas tant l’ex­cé­dent qu’il était pos­si­ble, dans l’ab­strait, d’obtenir d’un pro­duc­teur, que le coût néces­saire pour s’ap­pro­prier cet excé­dent et donc, le béné­fice net de l’ex­ploita­tion.
La con­struc­tion des pyra­mides

Pour illus­tr­er cette hypothèse, imag­i­nons un seul instant de trans­pos­er les méth­odes d’ex­ploita­tion du tra­vail humain pra­tiquées par Rome à des chas­seurs-cueilleurs. Tout autant que les esclaves qui tra­vail­lent la terre, les chas­seurs-cueilleurs pro­duisent non seule­ment de quoi assumer leur pro­pre survie, mais encore celle de leurs enfants, de leurs malades et de leurs anciens. Rien n’empêche donc de con­cevoir qu’on puisse exploiter leur tra­vail, ne serait-ce qu’en s’ap­pro­pri­ant la frac­tion de leur col­lecte des­tinée aux impro­duc­tifs (un argu­ment qu’Alain Tes­tart for­mu­lait déjà dans sa cri­tique de la théorie du sur­plus). Mais on voit bien que cette exploita­tion, pos­si­ble dans l’ab­strait, poserait con­crète­ment d’im­menses dif­fi­cultés ; la dis­per­sion et la mobil­ité des pro­duc­teurs, à elle seule, con­stitue un obsta­cle con­sid­érable : les ressources néces­saires, en ter­mes de sur­veil­lance et de répres­sion, à obtenir le sur­pro­duit, excéderaient sans aucun doute celui-ci (d’où la dis­tinc­tion que je pro­pose entre sur­pro­duit brut et net).

Avec l’a­gri­cul­ture et la séden­tar­ité, les frais induits par l’ex­trac­tion et la col­lecte du sur­pro­duit dimin­u­ent de manière dras­tique. Les pyra­mides et les tem­ples égyp­tiens ont sans doute moins été con­stru­its parce qu’en soi, chaque indi­vidu pou­vait doré­na­vant pro­duire beau­coup plus que ce qui lui était néces­saire pour vivre, que parce qu’il était devenu pos­si­ble de prélever un sur­tra­vail indi­vidu­el rel­a­tive­ment mince sur des mil­lions de per­son­nes.
Ce bil­let est déjà long, et je ne peux le dévelop­per de manière exagérée. Si mes intu­itions sont justes, il faudrait les com­pléter par des réflex­ions quant à la forme matérielle du (sur)produit, un fac­teur sur lequel plusieurs auteurs ont récem­ment attiré l’at­ten­tion. Cette forme matérielle a en effet pu inter­venir sur les proces­sus de dif­féren­ci­a­tion sociale au moins de deux manières.
Pour com­mencer, un pro­duit agri­cole con­sti­tué essen­tielle­ment, ou totale­ment, de biens périss­ables se prête sans doute moins aux manip­u­la­tions, à la con­ser­va­tion sur une longue durée et au trans­port sur de longues dis­tances néces­saires dans le cadre d’un Etat (un aspect sur lequel cer­tains auteurs ont récem­ment attiré l’at­ten­tion). Encore faudrait-il ne pas assim­i­l­er États et empires, et je ne suis pas cer­tain que pour une cité-État, par exem­ple, ce prob­lème soit réd­hibitoire. En ce qui me con­cerne, c’est une ques­tion ouverte.
Ensuite, la forme du pro­duit a incon­testable­ment joué un rôle dans la mise en place de cer­taines logiques sociales qui ont con­duit à l’ac­cu­mu­la­tion de la richesse et de l’ex­ploita­tion. On ne peut se con­tenter d’ex­pli­ca­tions qui font inter­venir des grandeurs abstraites (pro­duc­tiv­ité, ren­de­ment, etc.) Il faut ren­dre compte des proces­sus con­crets par lesquels des indi­vidus en sont venus à devoir tra­vailler pour le compte d’autres (une préoc­cu­pa­tion qu’on trou­ve déjà dans les écrits de K. Marx — cf. un très beau pas­sage dans le Cap­i­tal sur les Papous). C’est cette prob­lé­ma­tique qu’Alain Tes­tart cher­chait à creuser lorsqu’il exam­i­nait l’im­pact du stock­age, en reliant à tort celui-ci à la ques­tion du « sur­plus ».

3 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Bon­jour Christophe

    C’est tou­jours un plaisir de te lire — même lorsque le bil­let dépasse les normes habituelles, le ren­de­ment par para­graphe n’en est pas dimin­ué pour autant (et ça c’est cool ;-)).

    S’agis­sant de la dis­tinc­tion entre pro­duc­tiv­ité et ren­de­ment, une récente lec­ture — d’un ouvrage qui l’est moins — de Fran­cis Gen­dreau (Les spec­tres de Malthus : déséquili­bres ali­men­taires, déséquili­bres démo­graphique, 1991) m’avait lais­sé une impres­sion sim­i­laire à ton bil­let : il pre­nait beau­coup de pincettes au moment d’a­vancer des don­nées sur ces ques­tions. Au fil de quelques pages (124–126) sur le “pays moba” (Nord Togo) il pense trou­ver un “para­doxe” entre un “dou­ble­ment(!) de la pro­duc­tion de mil-sorgho entre 1981 t 1985” et un besoin pour la région d’ ”importer encore les céréales (sorgho-mil, maïs) pour cou­vrir ses besoins ali­men­taires compte tenu d la crois­sance démo­graphique régionale”. Ce n’est évidem­ment pas un dou­ble­ment de la pro­duc­tiv­ité, mais plutôt — un dou­ble­ment — du ren­de­ment de la terre qui est vite rat­trapé par la démo­gra­phie (comme tu l’indi­quais).

    Pour ce qui est de l’autre dis­tinc­tion — que tu pro­pose — entre sur­pro­duit brut et net, l’ex­em­ple déjà cité n’est pas en reste. Gen­dreau rap­porte — tou­jours pour le pays moba — que le Bom­bo­ga four­nis­sait en mil tout le pays tchokos­si, mais aus­si les Mossi (Haute-Vol­ta) souf­frant alors de dis­ette, encore l’ar­mée, les gardes et détenus de Man­go. F. Gen­dreau note bien que cette région était alors un cas bien à part qui se dif­féren­ci­ait large­ment des autres régions (par son ren­de­ment)- bien que dans toutes, le tra­vail se fasse exclu­sive­ment à la force des bras. Il con­clu­ra cepen­dant pour l’ensem­ble des régions en dis­ant qu’elles son pareille­ment soumis­es aux caprices du temps, qui, après un bonne récolte, retient l’eau, ou la répar­tit mal sur l’an­née.

    On peut imag­in­er que les stocks eurent per­mis d’éviter les hécatombes, mais rien n’est moins sûr. Il y aurait sans doute quelques choses à cherche du côté de l’en­caisse­ment démo­graphique des mau­vais­es récoltes, entre une économie domes­tique (comme en pays moba) et une économie marchande comme sous notre Ancien Régime, où la spécu­la­tion sur le grain avait pour résul­tat d’am­pli­fi­er la dis­ette — pire, la créait, puisque les stocks auraient nor­male­ment suf­fi à nour­rir la pop­u­la­tion le temps d’une prochaine récolte. Ah ! les affres des soubre­sauts du cap­i­tal­isme.

  2. Mar­vin Har­ris a expliqué qu’on peut très bien vivre de chas­se et de cueil­lette à con­di­tion d’avoir une den­sité de pop­u­la­tion d’en­v­i­ron 1 habi­tant pour 20 km². Si la den­sité de pop­u­la­tion aug­mente, la chas­se et la cueil­lette vont épuis­er la faune et la flo­re sauvages, et il fau­dra donc se tourn­er vers l’a­gri­cul­ture et l’él­e­vage. Ain­si de suite pour tous les modes de pro­duc­tion pré-cap­i­tal­istes, avec la pop­u­la­tion qui aug­mente mais le mode de pro­duc­tion et le niveau de tech­nolo­gie ne changeant pas, on “inten­si­fie” la pro­duc­tion et on épuise les ressources naturelles et l’en­vi­ron­nement ; il faut alors chang­er de mode de pro­duc­tion (et de tech­nolo­gie). Tous les pro­grès tech­niques ou soci­aux des sociétés pré-cap­i­tal­istes n’au­raient abouti qu’à entass­er un nom­bre crois­sant de pau­vres par km2. Le cap­i­tal­isme serait le pre­mier mode de pro­duc­tion où la pro­duc­tion aurait aug­men­té plus vite que la pop­u­la­tion, con­duisant donc à une amélio­ra­tion des con­di­tions de vie de la pop­u­la­tion.

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