Des témoignages ethnographiques in situ

Un inter­naute me demande s’il existe des témoignages com­pa­ra­bles à ceux de N. Pel­leti­er ou W. Buck­ley sur les autres con­ti­nents. La ques­tion est si stim­u­lante qu’elle mérite un mes­sage com­plet.

Je con­nais assez peu de réc­its du même ordre — mais ma con­nais­sance est dou­ble­ment lim­itée par le fait que je ne suis pas un anthro­po­logue pro­fes­sion­nel, et par l’im­men­sité de la lit­téra­ture ethno­graphique (la lit­téra­ture « non savante » étant peut-être plus riche encore que la lit­téra­ture savante). Au sens strict, les aven­tures de N. Pel­leti­er et W. Buck­ley peu­vent être qual­i­fiées d’im­mer­sions involon­taires ; tous deux se sont retrou­vés à leur insu, durant de longues péri­odes, totale­ment isolés par­mi un peu­ple qui n’é­tait pas en con­tact avec une société éta­tique. Au pre­mier abord, je ne vois que trois autres exem­ples qui répon­dent de manière stricte à ces critères, tous issus du con­ti­nent améri­cain :

1. À tout seigneur tout hon­neur, les tribu­la­tions de Hans Staden qui, au XVIe siè­cle, ont fourni la matière d’un des plus anciens (et pop­u­laires) réc­its ethno­graphiques qui soient. Staden était un marin alle­mand qui, près de Rio de Janeiro, fut cap­turé par les Tupinam­ba. Cette tribu avait comme éton­nante cou­tume de con­serv­er ses pris­on­niers durant de longues péri­odes, des mois voire des années, leur per­me­t­tant de vivre une vie nor­male et de pren­dre femme… avant de les exé­cuter et de les dévor­er lors d’un ban­quet anthro­pophage à car­ac­tère rit­uel. On trou­ve facile­ment le texte de Staden (assez court, mais rem­pli de détails intéres­sants) en français, sous le titre Nus, féro­ces et anthro­pophages (ed. Métail­ié).

Il est à not­er que les aven­tures de Staden on été portées au moins deux fois à l’écran. Une ver­sion tournée en 1999 par L. A. Pereira, sobre­ment inti­t­ulée Hans Staden, suit très fidèle­ment le livre. Une autre, réal­isée au début de années 1970 par N. P. dos San­tos, et por­tant le titre savoureux de Qu’il était bon mon petit français s’en écarte un peu plus. Toute­fois, ces deux films respectent scrupuleuse­ment la vérité ethno­graphique (mon­trant notam­ment les pro­tag­o­nistes entière­ment nus, et refu­sant de les affubler d’un pagne poli­tique­ment et religieuse­ment cor­rect). On peut vision­ner le film de dos San­tos sur Youtube :

2. Beau­coup plus près de nous, il y a la vie d’He­le­na Valero, enlevée par les Yanoma­mi d’A­ma­zonie lorsqu’elle était enfant et qui vécut une ving­taine d’an­nées par­mi eux. Ses pro­pos, recueil­lis par un eth­no­logue pro­fes­sion­nel sous le titre Yanoa­ma, sont disponibles en français (dans la col­lec­tion « Terre humaine ») et d’un intérêt excep­tion­nel.

3. Enfin, au Nord-Ouest du con­ti­nent, dans des sociétés très dif­férentes, là encore un marin occi­den­tal eut le priv­ilège (?) d’être fait pris­on­nier et de pou­voir, après deux ans et demi de cap­tiv­ité, regag­n­er sa terre natale. C’é­tait au tout début du XIXe siè­cle, le marin s’ap­pelait John Jewitt, et il pub­lia ensuite ses mémoires sous le titre The suf­fer­ings and adven­tures of J. R. Jewitt. Celles-ci n’ont jamais été traduites en français, mais les inter­nautes anglo­phones peu­vent les lire en ligne gra­tu­ite­ment.

Encore une fois, il y a cer­taine­ment bien d’autres textes qui mérit­eraient de com­pléter cette trop courte liste. Et il va de soi qu’il existe bien d’autres réc­its tout à fait dignes d’in­térêt, à com­mencer par ceux émanant de gens ayant été au con­tact direct de telles sociétés, sans par­ler bien sûr de ceux qui ont été dic­tés par les mem­bres de ces sociétés eux-mêmes.

2 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Hijo del Pueblo

    Bon­jour Christophe,
    Mer­ci pour cette réponse plus qu’en­richissante.
    J’es­saierai de me pencher sur les ouvrages évo­qués.
    Il me sem­ble qu’on trou­verait davan­tage de témoignages ethno­graphiques du même type (aven­turi­ers, voyageurs etc.) si l’on pre­nait en compte les sociétés non-éta­tiques dont les struc­tures sociales seraient demeurées large­ment ou rel­a­tive­ment inchangées suite à leurs con­tacts avec des sociétés éta­tiques.
    Je cherche des ouvrages de ce type pour le con­ti­nent améri­cain. Mais on touche peut-être ici à de l’ethno­gra­phie plus clas­sique.
    Mer­ci encore !

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