Réponse à un commentaire sur Avant l’histoire, d’Alain Testart

« Lions en chas­se », grotte Chau­vet, ‑36 000. 

Tout d’abord, mer­ci à Cemaire de son (dou­ble) com­men­taire au sujet de mon compte-ren­du de lec­ture sur le dernier ouvrage d’Alain Tes­tart (AT), com­men­taire aus­si infor­mé que péné­trant, et qui appelle de rich­es échanges. Cher Cemaire, je m’adresse donc directe­ment à vous dans ce mes­sage.

Vos remar­ques se situent à deux niveaux (que je reprends ici dans l’or­dre inverse de celui du com­men­taire) :

  • Le fait que je mette en doute la clas­si­fi­ca­tion opérée par AT par­mi les sociétés « sans richesse » (type A ver­sus type B).
  • Le fait que je con­teste la démon­stra­tion d’AT, selon laque­lle l’art par­ié­tal paléolithique serait néces­saire­ment l’é­ma­na­tion d’une société de type B.


1. Clas­si­fi­ca­tion A /​B et niveaux tech­niques 

En ce qui con­cerne le pre­mier point, vous écrivez que ma posi­tion ne peut guère emporter l’ad­hé­sion « sauf autres argu­ments relat­ifs aux rap­ports soci­aux (et aux rap­ports soci­aux de pro­duc­tion en par­ti­c­uli­er) qui viendraient con­tredire cette cor­re­spon­dance — mais que vous ne développez guère ! ». Je ne peux (hélas !) que vous don­ner rai­son. Mes lec­tures d’eth­nolo­gie m’ont fait douter de la typolo­gie établie par AT ; je crois que bien des sociétés réputées de type B exhibent des insti­tu­tions cen­sé­ment pro­pres aux A, et que même par­mi les A, les choses sont beau­coup moins uni­formes et tranchées que ne le présente AT. Je suis du même coup très scep­tique sur le raison­nement con­sis­tant à lier struc­tures A et blocage du pro­grès tech­nique. Mais je partage entière­ment votre remar­que : pour être en mesure de présen­ter un réel con­tre-argu­men­taire, je devrais réu­nir un dossier beau­coup plus fourni que celui dont je dis­pose. Un jour peut-être…

Au pas­sage, vous avez bien noté mon désir (qui était déjà celui de Marx) d’établir des cor­réla­tions entre les niveaux de développe­ment tech­nique et les rap­ports soci­aux. Moyen­nant quoi, vous vous éton­nez que je con­teste l’as­sim­i­la­tion des rap­ports soci­aux paléolithiques à ceux de l’Aus­tralie, au nom du fait que les deux cul­tures igno­raient l’arc et devraient donc, selon ma pro­pre con­cep­tion, pos­séder les mêmes struc­tures sociales. Il me sem­ble qu’il y a là un malen­ten­du. Je n’ai jamais défendu l’idée qu’à un niveau tech­nique don­né cor­re­spondait néces­saire­ment une forme unique de rap­ports soci­aux. En con­sid­érant comme valide la clas­si­fi­ca­tion pro­posée par AT, l’ab­sence d’arc est com­pat­i­ble tant avec une société de type A qu’avec une société de type B qui n’au­rait pas encore par­cou­ru tout le chemin de l’évo­lu­tion tech­nique dont elle était capa­ble (à moins qu’on con­sid­ère que la struc­ture A aurait partout et tou­jours précédé la struc­ture B ; cette hypothèse restric­tive autoris­erait alors à pos­er l’équa­tion absence d’arc = struc­ture B. Mais AT n’a jamais, je crois, défendu ce point de vue — il reste d’ailleurs bien silen­cieux sur la manière dont en Europe, le sup­posée suc­ces­sion entre struc­ture A et B se serait pro­duite).



2. L’art de la preuve

J’en viens à présent au sec­ond point : les argu­ments présen­tés par AT à pro­pos de l’art paléolithique per­me­t­tent-ils raisonnable­ment de con­clure qu’on est en présence d’une société de type A ? La dis­cus­sion se ramène presque entière­ment à une ques­tion de logique, que votre com­men­taire résume fort bien :

Si une même reli­gion peut s’exprimer au tra­vers de modes et de styles artis­tiques dis­tincts, voire par­fois opposés, on ne peut alors arguer d’une dif­férence dans leur art pour affirmer qu’elle relève de deux reli­gions et de visions du monde dis­sem­blables ! 

C’est très vrai… mais ce n’est pas ce que je dis. Je n’ai pas écrit que la dif­férence entre l’art par­ié­tal paléolithique et l’art aus­tralien con­tem­po­rain prou­verait que les sociétés qui les ont pro­duits sont dif­férentes. Je dis sim­ple­ment (mais c’est déjà beau­coup) que le par­al­lèle établi par AT entre art par­ié­tal paléolithique et struc­tures sociales de type A (pour Aus­tralie) n’est pas prou­vé de manière solide, et que la com­para­i­son avec l’art aus­tralien souligne cette fragilité. Pour pren­dre une métaphore médi­cale, je ne dis pas que les analy­ses du patient con­tre­dis­ent le diag­nos­tic du médecin, mais sim­ple­ment qu’elles ne per­me­t­tent pas de l’établir. Et j’indique quelles analy­ses com­plé­men­taires il faudrait effectuer, à mon avis, pour en avoir le coeur (plus) net.

Certes, une même reli­gion (ou une même struc­ture sociale) peut se traduire par des formes artis­tiques dis­tinctes. Mais la pre­mière réac­tion, lorsqu’on observe des formes artis­tiques dis­tinctes (et, en l’oc­cur­rence, fort dis­tinctes) ne doit pas cer­taine­ment pas être de con­clure à une orig­ine sociale com­mune !

En fait, cha­cun sait l’im­mense dif­fi­culté qu’il y a à recon­stituer la sig­ni­fi­ca­tion d’un art et à en déchiffr­er les sym­bol­es en l’ab­sence de toute clé, orale ou écrite. C’est d’ailleurs cette dif­fculté qui, depuis longtemps, per­met toutes les spécu­la­tions au sujet de l’art de peu­ples éteints. Aus­si faut-il se pos­er la ques­tion de ce qui per­me­t­trait de dépass­er la sim­ple spécu­la­tion (fut-elle séduisante), et d’aug­menter les prob­a­bil­ités de tomber juste. Le pre­mier point est, je crois, qu’une preuve fondée sur la seule inter­pré­ta­tion « séman­tique » (je ne trou­ve pas de meilleur terme) de l’art sera tou­jours, par la force des choses, une preuve frag­ile. Parce que cette inter­pré­ta­tion est un raison­nement, une recon­sti­tu­tion, dont il nous manque les clés. Et parce que les formes artis­tiques ne traduisent par­fois qu’avec beau­coup de dis­tance et de con­ven­tions les idées, ou les valeurs, qu’elles veu­lent exprimer. Dès lors, un esprit bril­lant pour­ra tou­jours forg­er un raison­nement mon­trant que telle ou telle car­ac­téris­tique d’un art pour­rait logique­ment exprimer telle ou telle valeur ou croy­ance sociale (il n’est qu’à voir les dis­cus­sions actuelles sur l’art par­ié­tal en tant que man­i­fes­ta­tion du « chaman­isme » et les objec­tions fort légitimes d’AT, comme d’autres, à ce sujet). Mais com­ment départager de manière rationnelle les dif­férentes inter­pré­ta­tions pure­ment « séman­tiques » ? Je crois qu’un moyen priv­ilégié serait de faire inter­venir une autre caté­gorie d’indices.

Reprenons l’ex­em­ple des arts roman, goth­ique et baroque que vous évo­quez dans votre com­men­taire. Et ten­tons de nous met­tre dans la peau d’un archéo­logue qui ignor­erait tout du chris­tian­isme, de l’is­lam ou du boud­dhisme, qui serait privé de tout doc­u­ment écrit à ce sujet, et qui n’au­rait que les stat­ues, l’ar­chi­tec­ture et les pein­tures pour bâtir ses hypothès­es. Il me sem­ble que celui qui sou­tiendrait que ces trois arts relèvent d’une source (religieuse) com­mune ne pour­rait faire l’é­conomie du raison­nement suiv­ant : cette source com­mune se traduit prob­a­ble­ment par un (ou plusieurs) traits com­muns, présents dans ces trois formes au-delà de leurs spé­ci­ficités. Et ce trait com­mun est très prob­a­ble­ment absent des pro­duc­tions des autres cul­tures. Il se peut qu’un tel trait com­mun et car­ac­téris­tique n’ex­iste pas ; mais alors, la prob­a­bil­ité que ces trois arts pos­sè­dent un fonds cul­turel com­mun s’af­faib­lit d’au­tant, et la preuve devient extrême­ment dif­fi­cile à admin­istr­er. Mais si on parvient à l’i­den­ti­fi­er, ce trait com­mun pour­ra être ensuite soumis à inter­pré­ta­tion, et l’on devra s’in­ter­roger en quoi il exprime quelque chose d’essen­tiel (puisque indépen­dant des vari­a­tions locales) dans la cul­ture étudiée.

Dans l’ex­em­ple des arts romans, goth­iques et baro­ques, ce trait com­mun existe. Il n’est ni le mar­bre, ni l’or, ni la représen­ta­tion de la souf­france du Christ. Mais il est, au min­i­mum, le sym­bole de la croix. Ain­si, le raison­nement de notre archéo­logue pour­rait être : « De grandes dif­férences opposent ces trois types de restes archéologiques. J’ai toute­fois iden­ti­fié un élé­ment récurent et apparem­ment de grande impor­tance, com­mun à ces trois types, et absent partout ailleurs. Cet élé­ment com­mun — la croix, que l’on trou­ve par­fois seule, par­fois sup­por­t­ant un sup­pli­cié — me per­met de sup­pos­er légitime­ment un fonds cul­turel com­mun à ces trois styles artis­tiques. Et d’ailleurs, on peut penser que la croix fait référence à… » (suiv­rait l’in­ter­pré­ta­tion séman­tique, qui met­trait cer­taine­ment en relief le fait qu’un per­son­nage cen­tral de cette cul­ture a été cru­ci­fié, mais qui aurait sans doute bien du mal à devin­er qu’il s’ag­it du fils du Dieu… tout en étant un peu Dieu lui-même. Ce qui importe, c’est que même sans qu’on puisse en pénétr­er le sens, la croix elle-même établit une forte pré­somp­tion en faveur d’un soubasse­ment cul­turel com­mun aux arts roman, goth­ique et baroque, qui les dis­tingue d’autres arts, religieux ou pro­fanes.

C’est cet élé­ment à la fois com­mun à l’art par­ié­tal paléolithique et à l’Aus­tralie, et absent de l’art des sociétés de type A qu’AT n’a pas cher­ché. Peut-être existe-t-il, et pour­rait-il en ce cas appuy­er sa démon­stra­tion. Mais il n’en fait pas état. Or, et c’é­tait là le sens de ma remar­que, une rapi­de com­para­i­son entre art par­ié­tal paléolithique et art aus­tralien (je devrais d’ailleurs dire « arts aus­traliens », car l’art aborigène a con­nu de grandes vari­a­tions de styles dans l’e­space et dans le temps), ne laisse appa­raître aucun point com­mun évi­dent — je pré­cise à toutes fins utiles que l’élé­ment com­mun (et typ­ique) dont je par­le n’a nul besoin d’être un sym­bole pic­tur­al, comme dans le cas de la croix. Il pour­rait s’a­gir d’une tech­nique de réal­i­sa­tion, d’une manière de com­pos­er les représen­ta­tions, etc.

Je con­tin­ue donc de penser qu’AT a émis une hypothèse, ouvert une piste de recherche, mais que l’indice décisif, s’il doit être trou­vé, ne pour­ra l’être que par une étude com­par­a­tive et sys­té­ma­tique de l’art paléolithique avec celui de toutes les autres cul­tures de sociétés sans richess­es.

2 commentaires

  1. Tu écris : “à moins qu’on con­sid­ère que la struc­ture A aurait partout et tou­jours précédé la struc­ture B ; cette hypothèse restric­tive autoris­erait alors à pos­er l’équa­tion absence d’arc = struc­ture B. Mais AT n’a jamais, je crois, défendu ce point de vue”.

    Que faire des sché­mas d’évo­lu­tion diver­gente pro­posés par Tes­tart où le type A est le seul type social à l’o­rig­ine de l’évo­lu­tion des chas­seurs cueilleurs. (Si ce n’est pas clair, il suf­fit par exem­ple de regarder la fig­ure 29, d’A­vant l’his­toire, p.323)

    1. Je me rep­longe (rapi­de­ment) dans cette affaire que je n’avais pas traitée depuis bien longtemps, et tu pointes effec­tive­ment le fait que j’ai dit une bêtise. Je m’é­tais sans doute focal­isé sur le Paléolithique européen, mais AT sem­ble affirme bel et bien défendre l’idée que la forme A est uni­verselle­ment prim­i­tive chez les chas­seurs-cueilleurs. On pour­rait donc fort bien infér­er que la présence de l’arc est un mar­queur (pos­si­ble, prob­a­ble, infail­li­ble…) du pas­sage au type B.
      Bien vu !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut