La vie de William Buckley (1776–1856)

Les témoignages pou­vant pré­ten­dre décrire des sociétés préservées des influ­ences de l’Oc­ci­dent sont rares. Dans l’im­mense majorité des cas, les eth­no­logues (qu’ils soient pro­fes­sion­nels ou même ama­teurs) sont arrivés longtemps après les marchands, les mis­sion­naires, et les forces de l’É­tat colonisa­teur. Des sociétés qu’ils voulaient étudi­er, ils n’ont alors recueil­li que des obser­va­tions indi­rectes, celles que les anciens don­naient en réponse à la ques­tion : « Com­ment était-ce, avant ? ».

Pour­tant, quelques cas excep­tion­nels ont échap­pé à ce biais. On les doit à des gens qui ont appliqué (générale­ment involon­taire­ment) la méth­ode con­nue sous le nom d’ « obser­va­tion par­tic­i­pante » bien au-delà de que les milieux académiques pro­fes­saient, en se retrou­vant durant des années par­mi les indigènes, totale­ment coupés de leur civil­i­sa­tion d’o­rig­ine. Pour tout le con­ti­nent Aus­tralien, je ne con­nais que deux cas de ce genre. J’ai déjà men­tion­né sur ce blog celui de Nar­cisse Pel­leti­er, un mousse français qui après un naufrage, survé­cut durant 17 ans par­mi une tribu du cap York, au nord-est de l’Aus­tralie. Mais plusieurs décen­nies aupar­a­vant, un autre Européen, William Buck­ley, avait con­nu un sort com­pa­ra­ble.

Con­damné par l’ar­mée anglaise, W. Buck­ley fut déporté dans la toute nou­velle colonie péni­ten­ti­aire de Port Philip (près de la future Mel­bourne) en 1802. Il s’é­va­da, et fut porté pour mort. En fait, il survé­cut durant 32 ans au milieu des Aborigènes, avant de réap­pa­raître en 1835 dans une société dont il avait presque totale­ment oublié la langue. Les sou­venirs du « sauvage blanc » furent recueil­lis une pre­mière fois par George Lang­horne, dans un réc­it de quelques pages pub­lié seule­ment en 1911. Toute­fois, une sec­onde ver­sion, beau­coup plus détail­lée, fut rédigée par un jour­nal­iste, John Mor­gan, et aus­sitôt éditée en 1852. L’édi­tion de Tim Flan­nery regroupe ces deux textes, qui à ma con­nais­sance n’ont (et c’est fort dom­mage) jamais été traduits en français.

Un bun­yip dévo­rant un être humain, dessin de 1890

Avec le recul, le réc­it de Buck­ley appa­raît glob­ale­ment peu sujet à cau­tion, et con­stitue au con­traire une source d’in­for­ma­tion de pre­mier choix. Il com­porte, il est vrai, quelques rares affab­u­la­tions. Au demeu­rant, celles-ci ne doivent sem­ble-t-il pas grand-chose à une volon­té délibérée de manip­uler le lecteur, mais sim­ple­ment, au fait que Buck­ley lui-même partageait cer­taines des super­sti­tions du peu­ple qui le recuil­lit, comme par exem­ple l’ex­is­tence d’un ani­mal ter­ri­fi­ant et fab­uleux, le bun­yip.

Pour le reste, si le réc­it de Buck­ley est peut-être un peu moins infor­matif que celui de Pel­leti­er, faisant une part plus large aux dif­férentes péripéties du per­son­nage cen­tral et se con­cen­trant moins sur la descrip­tions des cou­tumes et insti­tu­tions aborigènes, il n’en con­tient pas moins nom­bre d’in­for­ma­tions pré­cieuses. La ques­tion des affron­te­ments vio­lents, en par­ti­c­uli­er, est large­ment doc­u­men­tée. On en dénom­bre 14, de dif­férentes inten­sités, tous motivées soit par des con­flits sur les femmes (rup­tures de promess­es de mariages, enlève­ments avec ou sans le con­sen­te­ment de celles-ci) soit par des vengeances (par­fois après des actes de sor­cel­lerie pré­sumés).

Un aspect frap­pant est l’im­por­tance, par­mi les victimes,du nom­bre de femmes et d’en­fants. En une occa­sion (et une seule, sem­ble-t-il, p. 58), les femmes pren­nent part aux com­bats armées de leurs bâtons — le groupe attaqué se trou­ve en nette inféri­or­ité numérique.Si les vic­times, même en cas d’af­fron­te­ments larges (une bataille oppose ain­si plusieurs cen­taines de par­tic­i­pants) se comptent générale­ment sur les doigts d’une main, il est un affron­te­ment suite auquel Buck­ley ne dénom­bre pas moins de 20 morts, ce qui, rap­porté aux effec­tifs de ces pop­u­la­tions, est con­sid­érable.

Le réc­it four­mille ain­si de ren­seigne­ments sur le mode de vie, les rela­tions sociales, les pra­tiques can­ni­bales ou la reli­gion (il es écrit p.76 que les Aborigènes ignorent non seule­ment toute notion d’être suprême, mais qu’ils ne font aucune prière, pas même au soleil, à la lune, ou à des esprits quel­con­ques).

Pour finir, le réc­it de Buck­ley a été porté à l’écran par la télévi­sion aus­trali­enne. L’adap­ta­tion a pris (for­cé­ment) quelques lib­ertés avec l’o­rig­i­nal. Ain­si, des qua­torze scènes de bataille du livre, il n’en reste que deux — quelques autres sont sig­nalées par une rapi­de allu­sion ; dans un autre ordre d’idées, les aborigènes por­tent… des pagnes. Mais elle reste glob­ale­ment très fidèle, reprenant même cer­taines phras­es de Buck­ley mot pour mot. On peut regarder ce petit film, disponible en 5 par­ties sur Youtube, et qui pos­sède un intérêt doc­u­men­taire incon­testable (et c’est encore mieux si l’on com­prend l’anglais…) :

2 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Hijo del Pueblo

    J’ai lu avec un immense intérêt votre ouvrage “Le com­mu­nisme prim­i­tif n’est plus ce qu’il était”, et je décou­vre avec plaisir les textes fig­u­rant sur ce blog.
    Quels témoignages du type de ceux de Nar­cisse Pel­leti­er et William Buck­ley con­seil­leriez-vous pour ce qui con­cerne les autres con­ti­nents ?
    Mer­ci par avance

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