Les Mémoires historiques sur l’Australie, de Rudesindo Salvado

Même si les lois con­cer­nant la pro­priété privée brident ses pos­si­bil­ités, Inter­net est devenu une mine d’or — je veux par­ler des infor­ma­tions qu’on peut y trou­ver, et non des prof­its son­nants et trébuchants que cer­tains en retirent. Des ouvrages anciens, en par­ti­c­uliers, sont numérisés par mil­liers, et con­stituent pour qui parvient à met­tre la souris dessus de véri­ta­bles tré­sors.

C’est le cas avec l’an­thro­polo­gie, où l’on peut en quelques clics met­tre à jour des ouvrages depuis longtemps introu­vables. Si une très grande majorité d’en­tre eux, en par­ti­c­uli­er pour ce qui touche aux chas­seurs-cueilleurs, sont rédigés en anglais, il existe quelques excep­tions. Ain­si, ces Mémoires his­toriques sur l’Aus­tralie, écrites au milieu du XIXe siè­cle par un mis­sion­naire ital­ien, Sal­va­do, et presque aus­sitôt traduites en français. Ces mémoires s’avèrent une très pré­cieuse source sur les aborigènes de la région de Perth, à la pointe sud-ouest du con­ti­nent.

La ques­tion des rap­port hommes-femmes, en par­ti­c­uli­er, est abor­dée à plusieurs repris­es (le lecteur pressé se ren­dra directe­ment au chapitre 5 de la troisième par­tie, repro­duit ci-après, mais plusieurs autres remar­ques dignes d’in­térêt parsè­ment le texte). On trou­vera égale­ment de mul­ti­ples obser­va­tions sur le mode de vie, les procé­dures de vengeance, qui cor­ro­borent d’autres témoignages. Si la par­tie con­cer­nant les croy­ances religieuses peut légitime­ment (et pour cause !) sem­bler peu digne de foi, l’ensem­ble des obser­va­tions sur le quo­ti­di­en et la vie sociale font de cet auteur un témoin glob­ale­ment très appré­cia­ble.

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PARTIE III — CHAPITRE 5

MŒURS DOMESTIQUES




1. Avant de pouss­er plus loin la descrip­tion des mœurs des sauvages, j’ai jugé con­ven­able d’en­tr­er ici dans le détail de leur vie domes­tique, en com­mençant par les cir­con­stances qui accom­pa­g­nent leur nais­sance. Quand une femme sent approcher le temps de sa délivrance, elle a soin de ne pas s’éloign­er beau­coup dans les cours­es jour­nal­ières, afin de se trou­ver au besoin près d’une source ou d’un réser­voir d’eau ; et cela dans le dou­ble but d’avoir de l’eau à portée, et de con­fér­er à son enfant le droit de nais­sance sur le ter­ri­toire où se trou­ve cette eau. L’heure arrivée, la femme va loin de tous s’asseoir devant quelques restes de tisons enflam­més ; et là elle ne jette point de hauts cris, ni de plaintes douloureuses, elle gémit seule­ment. L’en­fant venu au monde, la mère elle-même lui donne les pre­miers soins, et ensuite elle saupoudre le nou­veau-né de cen­dre ou de terre pul­vérisée, pour le net­toy­er, l’en­velop­pant ensuite dans des peaux d’o­pos­sum et de kan­guroo. La couleur de la petite créa­ture est rougeâtre dans les pre­miers jours, et brunit ensuite de manière à pren­dre la teinte de sa mère avant qu’il se soit écoulé un mois.

2. À peine les hommes enten­dent-ils le vagisse­ment qu’ils deman­dent à la mère quel est le sexe ; si elle répond c’est une fille, ils ne bougent pas d’auprès de leur feu ; mais si c’est un garçon cha­cun donne des signes d’al­lé­gresse ; les hommes faits se met­tent à chanter, et les enfants courent porter au nou­veau-né des racines de choix el tout ce qu’ils ont sous la main de meilleur à manger. Au bout peut-être de deux ou trois heures l’ac­couchée se lève et porte le fils à son père, qui lui donne un nom emprun­té à quelque événe­ment récent. Par exem­ple, au moment de la nais­sance d’un enfant pas­sa tout auprès un per­ro­quet noir appelé mànaci ; le nom don­né à l’en­fant fut Conacii en changeant une syl­labe.

3. On ne trou­ve chez les sauvages ni homme, ni femme, qui soient estropiés ou dif­formes ; j’ai enten­du dire que l’en­fant qui présente quelque défec­tu­osité est mis à mort aus­sitôt après sa nais­sance, comme c’é­tait autre­fois l’usage chez les Spar­ti­ates. Quant aux aliénés, s’ils ne sont pas tués au moment de leur nais­sance, c’est par l’im­pos­si­bil­ité de les recon­naître à cette époque, mais ils le seront plus tard, parce que leurs extrav­a­gances ne pour­raient être souf­fertes de ceux qui ne com­pren­nent pas cette infir­mité. La ter­ri­ble des­tinée de la troisième fille est de périr de la main de sa pro­pre mère, et ils en don­nent pour rai­son qu’il ne con­vient pas de laiss­er se mul­ti­pli­er les femmes. La sec­onde fille elle-même est mise à mort, si l’en­fan­te­ment a été laborieux, ou si l’en­fant donne trop de mal à apais­er. Les mères con­som­ment ces actes de bar­barie ou en com­pag­nie, ou seules, et, sou­vent après qu’elles ont tué une sec­onde fille, elles dis­ent qu’elle a été tuée par un Boglia et lui don­nent tran­quille­ment la sépul­ture. Lorsqu’elles man­i­fes­tent l’in­ten­tion de la tuer en présence de plusieurs autres femmes, il arrive plus d’une fois que quelqu’une de celles-ci, plutôt que de laiss­er com­met­tre l’in­fan­ti­cide, adopte l’en­fant. J’ai con­nu plus d’une de ces femmes au cœur plein de bon­té et de phil­an­thropie, et aus­si plusieurs petites filles sauvées par elles d’une mort cer­taine. La mère d’Upuméra est du nom­bre des pre­mières, et Càchi­na, dont j’ai eu occa­sion de par­ler dans la deux­ième par­tie, est du nom­bre des sec­on­des.

4. Elles aiment d’ailleurs éper­du­ment leurs fils et aus­si celles de leurs filles qui ont échap­pé à la mort. S’il arrive que quelqu’un de leurs enfants s’éveille en sur­saut ou se fasse du mal, ses gémisse­ments sont cou­verts par ceux de la mère, qui ne se donne aucun repos jusqu’à ce qu’elle ait trou­vé le moyen de guéri­son, quelque fatigue qu’il doive lui en coûter. Elles nour­ris­sent avec soin leurs petits enfants et les veu­lent tou­jours pro­pres et bien tenus, autant que le per­met leur posi­tion. Elles les allait­ent pen­dant plus de qua­tre ans ; aus­si n’est-il pas rare de voir de petits garçons jouer et faire des armes avec leurs petits ghi­cis, et puis courir se restau­r­er au sein de leur mère, qui sou­vent allaite ain­si deux enfants à la fois. J’ai vu des enfants de six ans pren­dre encore le sein, et les mères non seule­ment s’y prêter, mais les caress­er et se priv­er des meilleurs morceaux pour les leur don­ner. De là vient que les enfants, tant de l’un que de l’autre sexe, sont bien nour­ris, forts, robustes et bien con­for­més de tous leurs mem­bres.

5. On ne peut s’empêcher de déclar­er blâmable la déférence des pères pour les enfants. Quelque faute que les enfants com­met­tent, ils ne les châ­tient jamais, déclarant qu’ils ne com­pren­nent pas pour quelle rai­son il con­viendrait de les châti­er à cet âge. Si un petit garçon veut obtenir quelque chose du père ou de la mère, il se met à pleur­er, à les mor­dre, à les bat­tre, jusqu’à ce qu’il obti­enne ce qu’il veut. Toute la puni­tion que les pères infli­gent à leurs enfants désobéis­sants, c’est une fâcherie plus ou moins remar­quée par eux, et cela encore après leur avoir accordé tout ce qu’ils deman­dent. Ne sem­ble-t-il pas que ce soit absol­u­ment la même édu­ca­tion que don­nent les pères à leurs enfants dans cer­taines sociétés qui se glo­ri­fient de leur haute civil­i­sa­tion ? J’en fais juge le lecteur. D’ailleurs c’est le père qui pré­pare pour son fils des armes pro­por­tion­nées à son âge ; il se plaît à lui en appren­dre le maniement ; il le baise avec ten­dresse, mais au rebours des Européens, c’est-à-dire en exsuf­flant au lieu d’aspir­er l’air. Pour tout l’or du monde un sauvage ne don­nerait pas son fils n’im­porte à qui que ce soit. Quelques-uns font un reproche aux Aus­traliens de ce qu’ils ne con­fient pas leurs enfants aux colons, pour être élevés par eux. Faudrait-il aus­si blâmer un Européen, parce qu’il ne con­fie pas son fils à un autre européen qu’il ne con­naît pas et qui n’a pas sa con­fi­ance ? Or, tel est à peu près le cas des Aus­traliens : ils con­fieraient, et ils con­fient effec­tive­ment leurs enfants à ceux qui ont su gag­n­er leur affec­tion ; mais, dans le cas con­traire, ils aiment mieux les garder sans édu­ca­tion, et en leur com­pag­nie, que d’en être privés et se voir exposés à les per­dre pour tou­jours. On accuse aus­si les enfants de ne vouloir pas aban­don­ner leurs père et mère ! Je voudrais bien voir si le fils de la plus mis­érable européenne demeur­erait volon­tiers en la com­pag­nie de la plus puis­sante reine de la terre, à lui incon­nue, dès qu’il se ver­rait aban­don­né de sa mère ! Voudrait-on par hasard obtenir des sauvages ce qu’on ne saurait obtenir des Européens ? Néan­moins je puis assur­er à mes lecteurs que beau­coup de sauvages nous ont apporté à la mis­sion leurs enfants afin qu’ils fussent élevés auprès de nous, et beau­coup d’en­fants refusèrent de suiv­re leurs par­ents dans les bois, et voulurent demeur­er à la mis­sion. Il n’est pas dif­fi­cile d’ex­pli­quer le pourquoi.

6. Reprenant la suite de mon réc­it, je dirai que les fils adultes payent de retour l’af­fec­tion de leurs par­ents. S’ils sont vieux, ils réser­vent pour eux les meilleures pièces de gibier, ou de tout autre mets, et se char­gent de venger leurs offens­es. Enfin ils leur témoignent leur amour au delà de la tombe, en tuant un ou deux sauvages quand leur père vient à mourir. Les jeunes Aus­traliens ont cou­tume d’ap­pel­er mar­na ou maman (c’est-à-dire père) tous les vieil­lards, comme aus­si N‑angan (ou mère) les femmes avancées en âge.

7. Il est défendu à un Aus­tralien, comme je l’ai déjà dit, de se mari­er avant au moins 28 à 30 ans, et la mort est le châ­ti­ment de tout infrac­teur de la loi ; cette loi est cause que les jeunes gens témoignent une indif­férence remar­quable pour les femmes. Arrivés à l’âge fixé par la loi tra­di­tion­nelle, il leur est pareille­ment défendu d’épouser une femme de leur pro­pre famille. L’usage ordi­naire est d’avoir deux femmes ; beau­coup de sauvages n’en ont qu’une seule, et je n’en ai con­nu aucun qui en eût plus de deux, à moins peut-être que par générosité un homme ne prenne sous sa pro­tec­tion la femme de son ami ou par­ent absent ; ou bien que par voie d’hérédité il n’adopte les veuves de son frère mort sans enfants [1], ou même ayant lais­sé des enfants. Le sauvage demande la jeune per­son­ne qu’il veut épouser au père de celle-ci, et si celui-ci ne l’a promise à aucun autre, et n’y voit pas d’empêchement, il la lui accorde. Dès ce moment la jeune per­son­ne appar­tient au sauvage qui l’a demandée, quoiqu’elle reste en com­pag­nie de sa famille, jusqu’à l’âge de la puberté. Cet engage­ment est invi­o­lable, et si jamais un père y man­quait, ce serait la cause de beau­coup de sang répan­du. Le sauvage pour­tant quand il demande une jeune per­son­ne en mariage, s’il ne se fie pas à la parole du père, l’emmène avec lui. et lui tient lieu de frère, jusqu’à ce qu’elle ait atteint l’âge con­ven­able. Dans aucun cas on ne demande à la jeune per­son­ne son con­sen­te­ment. Néan­moins j’ai enten­du dire à des fiancés : « Je l’aime et elle m’aime aus­si. » L’autre manière de pren­dre femme est de la ravir à son père, ou à son mari, soit à cause de sa rare beauté, soit parce que son mari la mal­traite. Mais ensuite si celui-ci la trou­ve, il la tue sans pitié ; aus­si le ravis­seur l’emmène-t-il au loin, et tâche de se sous­traire à tout jamais à la présence de l’of­fen­sé.

8. La beauté est pour la jeune Aus­trali­enne une source de mésaven­tures et pour son pays natal une vraie calamité. Après avoir peut-être passé ses pre­mières années en com­pag­nie d’un homme âgé, elle risque d’être furtive­ment enlevée par un jeune homme qui ne manque pas de la tuer, s’il la trou­ve récal­ci­trante ; ou bien à peine se sont écoulés quelques mois depuis son enlève­ment, qu’un sec­ond ravis­seur la trans­porte encore plus loin par­mi des peu­plades incon­nues et à des cen­taines de milles de ses par­ents. De là il résulte que celui qui a une belle femme ne lui per­met jamais de s’éloign­er d’un pas. Dans les réu­nions noc­turnes il ne souf­fre pas qu’un autre lui adresse la parole ; en somme il est sur ses gardes autant que le peut être un mari vieux et jaloux, et la méth­ode qu’il emploie pour la cor­riger est si bar­bare, qu’il arrive bien sou­vent que, pour un seul regard indis­cret, il lui tra­verse une jambe de son ghi­ci, qu’il lui casse la tête de son dauac et lui prodigue mainte autre ten­dresse de ce genre. Sou­vent de grands désas­tres et des pertes con­sid­érables dans les com­bats occa­sion­nés par l’en­lève­ment de ces Hélènes sauvages, retombent sur le pays d’où elles vien­nent ; il faut dire néan­moins, pour l’hon­neur de la vérité, que le plus sou­vent elles n’en sont que les caus­es inno­centes, et pour elles la beauté n’est qu’un don fatal. L’é­tat d’esclavage dans lequel toutes sont retenues est vrai­ment déplorable. La seule présence de leurs maris les fait trem­bler, et la mau­vaise humeur de ceux-ci se décharge sou­vent sur elles par des coups et des blessures. Je me suis trou­vé sou­vent dans l’oblig­a­tion de m’in­ter­pos­er pour sauver la vie à quelqu’une de ces infor­tunées. Si la femme d’un sauvage a été offen­sée par une autre femme, l’af­faire se débrouille entre elles sans l’in­ter­ven­tion des hommes. Si l’of­fense est venue de la part du sauvage (mais non en matière de mœurs), alors bien sou­vent la femme de l’of­fenseur, toute inno­cente qu’elle est, paye pour son mari. Comme aus­si fort sou­vent la mère ou la sœur d’un Aus­tralien expi­ent chère­ment l’of­fense que celui-ci a faite à la mère ou à la sœur d’un autre. En pareil cas le ressen­ti­ment est exer­cé par le père, par le mari, ou par qui que ce soit de la famille de l’of­fen­sée.

9. Le sauvage ne par­donne jamais l’in­sulte faite à la pudeur des femmes qui lui appar­ti­en­nent ; c’est un out­rage qui se paye cher et le plus sou­vent par la mort : les pre­miers Européens qui se rendirent coupables de tels méfaits en ont su quelque chose. Nos voyageurs ne trou­veront cer­taine­ment pas dans le voisi­nage des étab­lisse­ments européens des mœurs aus­si sévères, parce que réduits à la mis­ère et sub­jugués par la force, les pau­vres sauvages sont con­traints par le désir de leur pro­pre con­ser­va­tion de pren­dre en patience l’op­pro­bre, de peur de pire ; c’est tout autre chose pour­tant par­mi ceux qui loin du con­tact européen vivent au milieu des forêts. Dans les trois années de mon séjour, je n’ai jamais observé autour de nous un seul acte tant soit peu indé­cent ou déshon­nête par­mi eux : au con­traire je trou­vai des mœurs louables au plus haut point. Lorsqu’une famille se dis­pose à dormir, les garçons qui ont passé l’âge de sept ans dor­ment seuls autour du feu com­mun, les plus petits avec le père, et les enfants à la mamelle, aus­si bien que les filles, quel que soit leur âge, avec la mère. Les femmes jouis­sent du droit d’an­ci­en­neté, la pre­mière dort plus près du mari et ain­si de suite.


[1] Ain­si l’or­don­nait la loi de Moïse, Deutéronome, ch. xxv, v. 5. « Lorsque deux frères demeureront ensem­ble et que l’un d’eux sera mort sans enfants, la femme du défunt n’en épousera point d’autre que le frère de son mari, qui la pren­dra pour femme et sus­cit­era des enfants à son frère. Et il don­nera le nom de son frère à l’aîné des fils qu’il aura d’elle, afin que le nom de son frère ne se perde point en Israël. »

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