Le paradoxe territorial

Pour ter­min­er l’an­née en beauté – ou plutôt, pour atta­quer 2024 sur les cha­peaux de roues –, je livre aux lecteurs de ce blog une ques­tion qui me tara­buste un peu, et dont la solu­tion aiderait, je crois, à lever un cer­tain nom­bre de quipro­qu­os à pro­pos des orig­ines de la guerre. Pour faire sim­ple, on trou­ve glob­ale­ment deux ver­sions. Dans la pre­mière, l’e­spèce humaine, comme une bonne par­tie des espèces ani­males, est ter­ri­to­ri­ale ; elle lutte donc pour con­serv­er ou pour acquérir cette ressource, et s’agis­sant d’une espèce par­ti­c­ulière­ment sociale, elle mène cette lutte d’une manière col­lec­tive. Selon cette ver­sion, la guerre, en par­ti­c­uli­er, celle menée pour l’ap­pro­pri­a­tion des ter­ri­toires, serait donc aus­si vieille que l’hu­man­ité elle-même. L’autre dis­cours défend au con­traire l’idée que la guerre, en tout cas au sujet des ter­ri­toires, sem­ble incon­nue dans les formes sociales les plus anci­ennes, et ne fait son appari­tion qu’avec l’a­gri­cul­ture ou la séden­tar­ité.

1. Le cas de l’Australie aborigène

A l’ap­pui de la sec­onde thèse, on peut citer de nom­breux faits tirés de l’eth­nolo­gie. Lors de mon tra­vail sur l’Aus­tralie pré­colo­niale, j’ai pu relever à quel point le nom­bre de con­flits pour lesquels cette cause était alléguée était faible. Plus encore, les anthro­po­logues ont été unanimes pour affirmer que les Aborigènes avaient édi­fié un sys­tème de croy­ances qui les dis­suadaient de s’emparer d’un ter­ri­toire étranger. Dans mon livre, je rap­por­tais ce pas­sage de L. Warn­er :

Aucune terre ne peut être prise à un clan par un acte de guerre. Un clan ne pos­sède pas sa terre de par la force des armes, mais de par une tra­di­tion immé­mo­ri­ale et une par­tie inté­grante de la cul­ture […]. Jamais un groupe vic­to­rieux n’annexerait le ter­ri­toire d’un autre, même si sa
pop­u­la­tion mas­cu­line était entière­ment détru­ite et les épous­es et les enfants des morts pris par les vain­queurs. (Warn­er 1969 [1939] : 18–19).

Cette opin­ion n’est pas isolée, et de telles obser­va­tions abon­dent. W. Stan­ner écrivait ain­si :

Les Noirs ne se bat­tent pas pour la terre. Il n’y a pas de guer­res ou d’in­va­sions pour s’emparer d’un ter­ri­toire… (1979 [1953]: 40)

Même écho du côté d’A. Rad­cliffe-Brown :

La péren­nité de la horde est assurée par celle de la pos­ses­sion du ter­ri­toire, qui reste inchangée, sans pos­si­bil­ité de divi­sion ou d’ac­croisse­ment, car les aborigènes aus­traliens n’ont aucune notion de la pos­si­bil­ité de con­quérir un ter­ri­toire par la force armée… (1952 [1935]: 34)

Quant à B. Spencer, il insis­tait sur les déter­mi­nants religieux de cette atti­tude :

Depuis des temps immé­mo­ri­aux – c’est-à-dire aus­si loin que remon­tent les tra­di­tions aborigènes – les fron­tières des tribus ont été fixées là où elles passent aujour­d’hui… Il n’y a jamais eu apparem­ment la moin­dre ten­ta­tive de la part d’une tribu d’empiéter sur le ter­ri­toire d’une autre. De temps à autre, il peut y avoir des querelles et des com­bats inter­trib­aux, mais il n’y a jamais eu d’ac­qui­si­tion de nou­veaux ter­ri­toires. Cette idée, qu’elle appa­raisse souhaitable ou non, n’ef­fleure jamais l’e­sprit des indigènes d’Aus­tralie cen­trale. Cela est très prob­a­ble­ment lié à la croy­ance fon­da­men­tale que ses ancêtres alcheringa [du temps du rêve] occu­paient exacte­ment la même région que lui aujour­d’hui. Les com­posantes spir­ituelles de ces ancêtres sont tou­jours là, et il éprou­ve le sen­ti­ment dif­fus non seule­ment que le ter­ri­toire lui revient indu­bitable­ment par droit d’héritage, mais qu’il ne serait utile à per­son­ne d’autre, et que le ter­ri­toire d’un autre peu­ple ne lui con­viendrait pas non plus. Les esprits ne quit­teraient pas défini­tive­ment leur anci­enne demeure, et là où ils sont, ils doivent rester. (1904 : 13–14)

Le même auteur répé­tait par ailleurs :

Il sem­ble ne jamais y avoir de ten­ta­tive d’an­nex­er de nou­velles ter­res ou d’empièter sur celles d’autres tribus ou groupes. Cela est dû à la croy­ance très ferme des indigènes qu’ils sont les descen­dants directs ou les réin­car­na­tions d’ancêtres anciens, qui étaient par­ti­c­ulière­ment asso­ciés à cer­tains lieux locaux où leurs élé­ments spir­ituels demeu­raient lorsqu’ils mouraient et que leurs corps s’en­fonçaient dans la terre. (1912–1 : 198)

On trou­ve un con­stat et une expli­ca­tion sim­i­laires chez D. David­son :

Il n’y a pas de chef de tribu ni même de con­seil trib­al, de sorte que chaque horde con­serve une totale autonomie poli­tique. Il n’ex­iste pas non plus d’al­liances défen­sives ou offen­sives entre les dif­férentes hordes. Si les Aus­traliens avaient un sens poli­tique, cette sit­u­a­tion offrirait man­i­feste­ment des oppor­tu­nités illim­itées aux indi­vidus ambitieux intéressés par la con­quête mil­i­taire et le gain ter­ri­to­r­i­al. Cepen­dant, (…) toute la philoso­phie des aborigènes milite con­tre de telles pos­si­bil­ités. Pour des raisons religieuses, chaque indi­vidu, du moins dans une grande par­tie du con­ti­nent, se sent attaché à la terre où il est né, d’où son esprit a émané à un cer­tain endroit sacré et où il retourn­era au moment de sa mort. Pour les indigènes imprégnés de cette philoso­phie, les ter­res situées dans d’autres local­ités, où il y aurait un nom­bre nor­mal d’êtres humains dont les âmes sont asso­ciées aux demeures sacrées des esprits locaux, seraient tout à fait inutiles à ceux qui n’ont pas de liens spir­ituels avec elles. À cet égard, il est impor­tant de not­er qu’il y a rarement eu d’ex­ode mas­sif d’a­borigènes des ter­res appro­priées par les Blancs. (1938 : 664–665)

Bien sûr, tout cela n’a jamais empêché les pop­u­la­tions aus­trali­ennes de migr­er, d’en chas­s­er d’autres et finale­ment, de s’in­staller sur leurs ter­res. Mais, et c’est le point cen­tral de la dis­cus­sion, les élé­ments qui précè­dent inci­tent forte­ment à penser que ces mou­ve­ments étaient le résul­tat involon­taire de con­flits qui avaient d’autres motifs.

2. Et ailleurs…

Il n’y a aucune rai­son de penser que les Aborigènes ont pu con­sistuer une excep­tion. Bien des obser­va­tions menées chez d’autres peu­ples (dont cer­tains cul­ti­va­teurs) don­nent une impres­sion sim­i­laire. Je ne peux évidem­ment pas faire un tour du monde sur ce point : il faudrait avoir con­sti­tué une base de don­nées bien plus com­plète que celle dont je dis­pose. Mais plusieurs cas mon­trent sans ambi­gu­i­té que l’at­ti­tude aus­trali­enne était peu ou prou partagée par bien des peu­ples.

Ain­si que je le rel­e­vais dans un précé­dent tra­vail, les Inu­its de l’Alas­ka – des chas­seurs-cueilleurs pour­tant stockeurs et large­ment séden­taires –, se bat­taient pour d’autres raisons que la con­quête ter­ri­to­ri­ale. C’est ce qu’écrit Burch à pro­pos des Iñu­pi­at :

Les caus­es ultimes de la guerre peu­vent avoir été la pres­sion extérieure, l’é­conomie, l’ac­qui­si­tion de ter­res et l’inimitié eth­nique ou une com­bi­nai­son de ces fac­teurs, mais au début du XIXe siè­cle, la plu­part des man­i­fes­ta­tions d’hostilité inter­na­tionale [entre « nations » iñu­pi­at] étaient prob­a­ble­ment de purs actes de vengeance. (2005 : 66)

C’est aus­si ce qu’écrit A. Fienup-Rior­dan à pro­pos des Yup’ik :

L’organisation d’une expédi­tion de guerre n’avait pas pour objec­tif d’acquérir du butin, d’étendre un ter­ri­toire ou de défendre des fron­tières, mais d’exterminer l’ennemi. (1994 : 329)

Les célèbres Jivaros de l’E­qua­teur, eux aus­si, se car­ac­térisent par des croy­ances très dis­sua­sives quant à la con­quête ter­ri­to­ri­ale :

Bien que les guer­res des Indi­ens Jivaro ne soient par nature rien d’autre que des guer­res de vengeance, elles ne visent jamais à des con­quêtes ter­ri­to­ri­ales. Les Jivaros, au con­traire, craig­nent et détes­tent le pays de leurs enne­mis, où des dan­gers sur­na­turels secrets peu­vent les men­ac­er même après qu’ils ont con­quis leurs enne­mis naturels. Les chamanes de la tribu hos­tile peu­vent avoir lais­sé leurs flèch­es de sor­cel­lerie partout, sur la route, dans la forêt, dans les maisons, de sorte que les envahisseurs peu­vent en être frap­pés au moment où ils s’y atten­dent le moins. On aban­donne donc le ter­ri­toire de l’en­ne­mi dès que pos­si­ble. Par ailleurs, les Jivaros, qui habitent d’in­ter­minables forêts vierges où ils peu­vent s’in­staller presque partout, n’ont pas besoin de con­quérir le ter­ri­toire d’autres tribus.” (Karsten 1923 : 16)

Ter­mi­nons ce bref tour d’hori­zon par les Jalé des hautes ter­res de Nou­velle-Guinée, dont on lit que :

Aucune de leurs guer­res n’a pour objec­tif des gains ter­ri­to­ri­aux ou l’ap­pro­pri­a­tion des ressources (Koch 1970 : 42)

Pré­cisons que si ce cas de fig­ure sem­ble fréquent, il n’est pas uni­versel, au moins chez les cul­ti­va­teurs. En Nou­velle-Guinée, par exem­ple, bien des ethno­gra­phies menées chez d’autres peu­ples iden­ti­fient la terre comme un objet de con­flits, y com­pris dans des sociétés où la richesse est peu dévelop­pée, comme chez les Baruya.

3. Le paradoxe

Sans que je puisse le démon­tr­er, j’ai le net sen­ti­ment que lorsque la doc­u­men­ta­tion est disponible, elle exprime peu ou prou la même chose chez tous les chas­seurs-cueilleurs mobiles et chez une bonne par­tie des petits cul­ti­va­teurs : il n’y a pas de guer­res à des fins de con­quête ter­ri­to­ri­ale. Pour­tant, et c’est ce qui fonde le para­doxe annon­cé dans le titre de ce bil­let, la doc­u­men­ta­tion eth­nologique est unanime sur le fait que ces sociétés, comme toutes les autres sociétés humaines, sont ter­ri­to­ri­al­isées, et qu’elles défend­ent ce ter­ri­toire con­tre les intru­sions. Les témoignages abon­dent, y com­pris pour les cas citées plus haut, sur le fait que tout indi­vidu s’é­tant aven­turé sans autori­sa­tion préal­able sur le domaine d’un groupe étranger était au mieux sus­pect, au pire con­sid­éré directe­ment comme une cible. Cette atti­tude, sem­ble-t-il uni­verselle, apporte donc de l’eau au moulin de la pre­mière thèse que j’évo­quais au début de ce bil­let, celle qui énonce que de tout temps, on s’est bat­tu au sujet des ressources en général, et des ter­ri­toires en par­ti­c­uli­er.

Voilà donc une sit­u­a­tion sin­gulière : des ter­ri­toires que l’on défend vigoureuse­ment, mais que l’on n’at­taque pas ; sur lesquels on bra­conne à l’oc­ca­sion, mais dont on ne cherche pas à s’emparer col­lec­tive­ment. Com­ment ren­dre compte de cet état de fait ? Je vois une ou deux pistes se dessin­er, mais avant de les explor­er plus avant, je glis­serai une remar­que en guise de fin pro­vi­soire : ce que l’on dit des ter­ri­toires n’est-il pas égale­ment vrai des femmes ? Dans les don­nées aus­trali­ennes et, selon toute vraisem­blance, dans les autres, on est tout aus­si frap­pé de con­stater que les femmes font l’ob­jets de vifs con­flits entre indi­vidus. Ces con­flits peu­vent par­fois cristallis­er des com­mu­nautés entières (un fameux exem­ple romancé en est fourni par L’Il­i­ade) ; mais, éton­nam­ment, on ne voit jamais (en tout cas à ma con­nais­sance) de guer­res authen­tiques menées à une large échelle col­lec­tive, dans le but prin­ci­pal de s’ap­pro­prier les femmes. Partout sem­blent s’ap­pli­quer les mots que N. Chagnon écrivait à pro­pos des Yanomamö : même si la cap­ture des femmes « con­stitue tou­jours un sous-pro­duit désiré » des expédi­tions mil­i­taires, « peu de raids sont lancés dans [ce] seul but » (175).

À suiv­re…

37 commentaires

    1. Les guer­res puniques ou l’ex­pan­sion de l’Em­pire Romain n’ont rien à voir avec des chas­seurs-cueilleurs ou même avec des petits cul­ti­va­teurs. On par­le d’un civil­i­sa­tion de séden­taires regroupant plusieurs peu­ples et ayant une économie faisant appel à plusieurs ressources lim­itées à son échelle, que cet arti­cle n’a pas pour reven­di­ca­tion de traiter.

    2. Oui, il y a une vraie incom­préhen­sion sur mon pro­pos. Je ne nie pas que cer­taines sociétés fassent la guerre pour con­quérir des ter­ri­toires (il faudrait être un peu niais !). La ques­tion est de com­pren­dre ce qui se passe dans celles qui ne le font pas… mais qui toutes, défend­ent néan­moins le leur.

  1. Très intéres­sant ! Je pen­sais qu’il n’y avait sim­ple­ment pas de véri­ta­ble ter­ri­toire chez les chas­seurs-cueilleurs jusque là, mais plutôt un endroit où l’on vit, que l’on con­naît et que l’on exploite, mais sur lequel on n’ex­erce aucun véri­ta­ble con­trôle et qui peut même être exploité con­stam­ment par plusieurs com­mu­nautés voisines.
    Mais si je com­prends bien, c’est plus sub­til ; il n’y a pas de réelle pos­si­bil­ité de con­trôle, ou plutôt seule­ment un con­trôle oppor­tuniste dû aux groupes d’ac­tiv­ités quo­ti­di­ennes qui vont tomber sur des intrus, mais il y a bien une notion de ter­ri­toire plus ou moins éten­du et revendiqué.

    1. Oui, con­traire­ment à ce qu’on lit par­fois, le nomadisme n’est pas du tout incom­pat­i­ble avec la ter­ri­to­ri­al­ité : on nomadise sur un ter­ri­toire bien défi­ni (hormis peut-être cer­taines régions par­ti­c­ulière­ment déser­tiques, ou c’est un peu plus flu­ide) et toutes les ethno­gra­phies s’ac­cor­dent sur le fait que toute péné­tra­tion étrangère non annon­cée sur le ter­ri­toire est pas­si­ble de mort immé­di­ate.

    2. Avatar de Inconnu
      Yves Le Dantec

      D’ac­cord ! Mais du coup je me deman­des quelles impli­ca­tions ça a. Y‑a-t-il quand même des sites d’ex­ploita­tion pou­vant être mis en com­mun entre plusieurs com­mu­nautés ? Si oui, est-ce qu’il s’ag­it de bra­con­nage plus ou moins con­sen­ti à cause d’une dif­fi­culté à con­trôler stricte­ment le ter­ri­toire (“au pire, si on prend de la chaille sur leur site, pas vu pas pris”), d’ac­cords préal­ables, ou de “zones tam­pons” qui ne sont con­sid­érées par per­son­ne comme étant des ter­ri­toires ?
      Et y a‑t-il, dans le cas des aborigènes typ­ique­ment, des gens qui évolu­ent hors du cadre com­mu­nau­taire (des col­por­teurs par exem­ples) ? Risquent-ils d’être tués à la moin­dre ten­ta­tive d’en­tr­er sur un ter­ri­toire, ou bien sont-ils épargnés ?

    3. Dif­fi­cile de don­ner une réponse générale à tout cela. Pour l’Aus­tralie, que je con­nais un peu mieux, il y a claire­ment des moments de mise en com­mun, avec des ressources saison­nières abon­dantes que l’on met à prof­it pour inviter d’autres groupes et procéder à de vastes rassem­ble­ments soci­aux (ini­ti­a­tions des jeunes gens, céré­monies religieuses par­fois très longues). En revanche, les ethno­gra­phies sont claires : tout bra­con­nage indi­vidu­el est pas­si­ble d’une mise à mort, et tout bra­con­nage col­lec­tif est con­sid­éré comme une déc­la­ra­tion de guerre — c’est d’ailleurs cela qui rend par­fois l’in­ter­pré­ta­tion dif­fi­cile : ne bra­conne-t-on pas dans l’idée de déclencher les hos­til­ités ?
      Pour ce qui est des ressources local­isées, on par­tait par­fois dans de loin­taines expédi­tions d’ap­pro­vi­sion­nement, mais l’essen­tiel cir­cu­lait me sem­ble-t-il par des échanges inter-trib­aux de proche en proche (et par­fois, sur des dis­tances con­sid­érables).
      Enfin, il n’ex­is­tait pas de com­merçants pro­fes­sion­nels, mais cer­tains indi­vidus se déplaçaient beau­coup entre groupes : les mes­sagers /​hérauts /​ambas­sadeurs, qui étaient d’au­then­tiques spé­cial­istes (il fal­lait pos­séder des qual­ités peu com­munes) dont je traite assez en détail dans mon bouquin.

  2. On peut éventuelle­ment en con­clure que les chas­seurs-cueilleurs étaient pro­fondé­ment attachés à leur ter­ri­toire par les liens « religieux », et qu’ils ne changeaient de ter­ri­toire (et donc qu’ils n’allaient à une éventuelle con­quête guer­rière d’un autre ter­ri­toire) que sous la pres­sion de besoins impos­si­bles à sat­is­faire dans l’ancien ter­ri­toire (mod­i­fi­ca­tion de l’écosystème, migra­tion ani­male, etc.). Le sys­tème idéologique est alors bat­tu en brêche par un impératif matériel…

    1. Oui, il peut y avoir de cela. Reste à le con­cili­er avec le fait que cette néces­sité devait être suff­isam­ment rare pour avoir engen­dré ce sys­tème idéologique. Et encore une fois, pourquoi met­tait-on un soin si atten­tif à se défendre con­tre les empiète­ments ter­ri­to­ri­aux si ceux-ci étaient raris­simes ?

  3. Peut être que pour les sociétés chas­seur cueilleur le ter­ri­toire occupé est une sur­face qui se trou­ve être un opti­mum entre la pop­u­la­tion et la sur­face de ter­rain à par­courir pour trou­ver tout ses besoins. Comme ces sociétés dépen­dent plus ou moins de la capac­ité “naturelle” de leur envi­ron­nement à pro­duire tout leurs besoin, puisqu’il n’y a pas de stock­age ni d’op­ti­mi­sa­tion de la sur­face par l’él­e­vage ou l’a­gri­cul­ture, alors j’imag­ine que leur pop­u­la­tion se trou­ve plus ou moins régulée en fonc­tion de cette pro­duc­tion. Un plus grand ter­ri­toire sig­ni­fie plus de sur­face à cou­vrir donc une pop­u­la­tion en con­séquence, or pour l’ac­croisse­ment de sa pop­u­la­tion, il faudrait déjà que le ter­ri­toire ini­tiale per­me­tte de dégager un sur­plus de den­rée qui ne cor­re­spond pas à ce mode de vie de chas­seur cueilleur. D’où la croy­ance, finale­ment plus ou moins véri­fiée, que chaque ter­ri­toire cor­re­spond bien à l’eth­nie qui le peu­ple et est adap­tée à son mode de vie.

    1. Je suis assez sen­si­ble à cet argu­ment. Je crois aus­si qu’en l’ab­sence d’a­gri­cul­ture, les groupes humains n’ont ni les moyens d’aller peu­pler un autre ter­ri­toire en plus du leur, ni ceux de le con­trôler. Cela dit, reste à expli­quer d’une part pourquoi on doit néan­moins défendre les ter­ri­toires con­tyre des empiète­ments (et du coup, pourquoi on empiète !) et pourquoi on voit si peu de sit­u­a­tions où un groupe en dégagerait pure­ment et sim­ple­ment un autre pour pren­dre sa place, jugée meilleure.

    2. Peut-être qu’un ter­ri­toire doit être défendu, non pas spé­ciale­ment (seule­ment?) pour pro­téger des ressources, mais parce ce que ce ter­ri­toire est celui des ancêtres de ceux qui y vivent. Il doit y avoir un car­ac­tère sacré à ris­quer morts et blessés pour “juste un peu de nour­ri­t­ure”. Il se peut que cela soit com­pris comme le signe d’un déséquili­bre à venir, une sorte de mau­vais présage. Mais main­tenant voilà venir C.D. le décalage de l’in­ter­ro­ga­tion que vous men­tion­nez : pourquoi un ter­ri­toire est-il pénétré par un autre groupe ? Erreur (j’en doute), igno­rance, néces­sité, provo­ca­tion, prémiss­es à des échanges (biens et/​ou femmes), soit une manière de pos­er la dis­cus­sion ? Pour la dernière rai­son nom­mée il faudrait bien sur pou­voir avoir accès à des don­nées “post-con­flit”.

    3. J’a­joute que les intru­sions dans un autre ter­ri­toire que le sien peu­vent être aus­si le fait de jeunes indi­vidus en recherche de preuve de courage (ce qui peut se rap­procher de la provo­ca­tion) ou pour suiv­re un gibier “natif”, appar­tenant au pre­mier ter­ri­toire, et qui est passé de l’ ”autre côté”.

    4. Mer­ci pour votre réponse. J’imag­ine cepen­dant que les fron­tières pour ce type de société sont plus ou moins dynamique. Non pas qu’il n’y ait pas de ter­ri­to­ri­al­ité forte mais que le mar­quage de la fron­tière n’est pas tracé sur une carte. On peut donc imag­in­er des “frot­te­ments” inces­sant aux fron­tières de dif­férents groupes qui les parta­gent. Pour jauger la “san­té” du groupe poten­tielle­ment rival, à savoir si il con­stitue une men­ace ou au con­traire si une intru­sion oppor­tuniste sur son ter­ri­toire peut se faire sans crain­dre de repré­sailles. On peut com­pren­dre les empiète­ments pour ces raisons, mais pour ce qui est de chas­s­er totale­ment un groupe il faudrait non seule­ment qu’ils n’y aient plus du tout de ressources dans le ter­ri­toire qu’on occupe déjà, mais aus­si que le groupe qui occupe un meilleur ter­ri­toire soit assez faible pour être totale­ment chas­sé. J’imag­ine que dans des sociétés sans forme éta­tique il ne suf­fit pas d’ annex­er mais il faut com­plète­ment mater une pop­u­la­tion qui est presque sou­vent toute entière en arme, ce qui est très coû­teux, surtout si on pense que ce qui a motivé cela est une perte de ressources. J’ai fais beau­coup de sup­po­si­tion et j’e­spère ne pas avoir dit trop de bêtis­es ^^

    5. Je pen­sais au stock­age juste­ment, l’ac­cu­mu­la­tion qu’il per­met étant accrue par la con­quête et l’ex­ploita­tion de nou­veaux ter­ri­toires.
      Des cas de cueilleurs-chas­seurs stockeurs qui pra­tiquent l’ex­pan­sion ter­ri­to­ri­ale ?

    6. (M’en­fin, ça n’ex­pli­querait, éven­tulle­ment, qu’un des deux ter­mes de ton équa­tion ; il est vrai qu’en bon nos­tal­gique de la total­ité tu as grand besoin d’une for­mule expli­quant tout !)

  4. Est-ce que le para­doxe ne pour­rai pas être dû au mode de trans­mis­sion des savoirs qui m’a l’air d’être un mode religieux (au sens large) et qui donc objec­tive pas. Par exem­ple telle plante à tel endroit est comestible, mais la même plante à un autre endroit risque de ne pas l’être.
    Donc les ressources du ter­ri­toire d’à côté ne sont pas con­som­ma­ble

    1. Ce que j’ai écrit n’est pas très clair, je refor­mule mon exem­ple :
      Par exem­ple telle plante à tel endroit est réputée, de part le tra­di­tion, comestible, mais un autre plant de la même essence à un autre endroit risque de ne pas l’être.

    2. D’une part, je ne suis pas sûr que cet argu­ment lève le para­doxe : il ne ferait qu’en expli­quer un des deux ter­mes ; d’autre part, j’ai cité les sources qui traduisentg le pro­pos des intéressés : per­son­ne ne for­mule la ques­tion en dis­ant que les ressources ani­males ou végé­tales qui sont chez les autres ne leur con­viendraient pas…

  5. Tu oppos­es deux hypothès­es : Selon l’une, l’espèce humaine « lutte donc pour con­serv­er ou pour acquérir » les ressources ; la guerre « serait donc aus­si vieille que l’hu­man­ité elle-même ». Selon l’autre, la guerre ter­ri­to­ri­ale ne fait appari­tion que tar­di­ve­ment, « avec l’agriculture ou la séden­tar­ité ». Il me sem­ble que cette oppo­si­tion (tranchée) est arti­fi­cielle.
    Une cause impor­tante de guerre ter­ri­to­ri­ale est celle où la pop­u­la­tion du groupe devient trop impor­tante rel­a­tive­ment aux ressources dont dis­pose son ter­ri­toire et où des alliances avec les groupes voisins sont impos­si­bles. On attribue générale­ment à l’agriculture une crois­sance démo­graphique impor­tante – donc des guer­res ter­ri­to­ri­ales. C’est une des car­ac­téris­tiques essen­tielles de la « révo­lu­tion néolithique » mais on sait que cette crois­sance peut se pro­duire dans des pop­u­la­tions de chas­seurs-cueilleurs. Bien des paramètres inter­vi­en­nent ici qui peu­vent jouer dans un sens ou dans le sens con­traire : l’évolution des tech­nolo­gies, l’évolution des con­di­tions envi­ron­nemen­tales, la pos­si­bil­ité de piller d’autres groupes (sans les envahir), etc.
    Mais d’autres caus­es peu­vent avoir une influ­ence déter­mi­nante. C’est en par­ti­c­uli­er le cas où une tribu pos­sède une richesse (sub­sis­tances ou autres) qui sus­cite les envies (ou les besoins) d’une autre tribu, par exem­ple une riv­ière riche en saumons par­ti­c­ulière­ment appré­ciés ; je cite ce phénomène (assez banal) parce qu’il est observé chez les Noot­ka de l’ile de Van­cou­ver. Mais sur la même ile (et le con­ti­nent adja­cent), les anthro­po­logues affir­ment que leurs voisins Kwak­i­utl ne mènent pas ce genre de guerre. Nul déter­min­isme envi­ron­nemen­tal.

  6. Bon­soir.
    Peut-être que nous inter­pré­tons comme désir de pos­séder (ou absence du désir d’ap­pro­pri­a­tion, de con­quête) ce qui ne se pose pas for­cé­ment en ces ter­mes pour les peu­ples dont par­le Christophe. Notre idée de la pos­ses­sion nous paraît naturelle, et ne l’est pas plus, ni pas moins sans doute, que d’autres con­cep­tions. Pour vouloir « plus de » quelque chose, il faut qu’il y ait eu une opéra­tion men­tale préal­able implicite : la réduc­tion d’un objet réel à une valeur quan­tifi­able. Con­voiter « plus de » ter­ri­toire, cela sig­ni­fie qu’implicitement un hectare vaut un hectare… ou à peu près, car bien sûr il y a des hectares plus giboyeux que d’autres. En tous cas, ça se mesure, ça se compte, et ça peut s’additionner.
    Mais même dans notre monde soumis à la marchan­dise, l’attachement religieux (ou amoureux) à tel espace (ou telle per­son­ne) ne cal­cule pas comme ça. On peut être farouche­ment pos­ses­sif à l’égard de telle femme (ou tel homme), ne pas sup­port­er qu’un(e) voisin(e) jette les yeux sur elle(lui), et pour­tant ne pas désir­er en avoir davan­tage : par exem­ple l’avoir sous la forme de jumelles(eaux) ou de triplé(e)s, ce serait idiot ! Idem pour des reliques ou des lieux saints. Même dans notre monde, on ne peut pas dépouiller facile­ment une reli­gion ou une secte de ses lieux saints, en lui pro­posant en com­pen­sa­tion trois fois plus de sur­face, ni même un endroit sup­posé­ment trois fois plus saint : ça ne marche pas comme ça.
    Quand il y a ain­si une indi­vid­u­al­i­sa­tion de « l’objet du désir », celui-ci devient irré­ductible à un sim­ple objet, qui aurait une valeur. Il est au-delà de toute valeur. On ne peut pas l’a­cheter, ni le pren­dre, ni s’en défaire : il devient une part de soi-même. (Ou bien c’est l’inverse : c’est parce que le ter­ri­toire sacré fait par­tie du peu­ple lui-même, n’est pas pen­sé comme séparé du peu­ple, qu’il acquiert l’équivalent d’une indi­vid­u­al­ité).
    Donc ça ne me sem­ble pas para­dox­al. On peut être féro­ce­ment « ter­ri­to­r­i­al » (ou mal­adi­ve­ment jaloux) sans avoir le moins du monde envie de pren­dre le ter­ri­toire (la femme) d’autrui : « J’ai la plus belle femme du monde, elle me con­vient à la per­fec­tion. Le pre­mier qui la regarde, je le tue ! Mais vos femmes à vous, bof, elles ne me con­viendraient pas, elles ne valent pas grand-chose, je vous les laisse… Sauf de temps en temps quand je fais une razz­ia, mais alors c’est une guerre con­tre vous, pour vous exter­min­er ou pour vous hum­i­li­er, non pas une guerre de con­quête. » Ça ressem­ble à : “Mon ter­ri­toire est spir­ituelle­ment com­plé­men­taire de mon peu­ple, et de lui seul. N’y met­tez pas le pied ! Mais le ter­ri­toire des autres ne m’in­téresse pas, sauf pour y faire des incur­sions guer­rières visant des per­son­nes enne­mies, et non pas le ter­ri­toire ni les biens.”
    Voilà ce que m’inspirent les remar­ques de Christophe. Je ne suis pas du tout spé­cial­iste de ces ques­tions et j’ai con­science d’échafauder une expli­ca­tion psy­chologique (et non pas anthro­pologique) com­plète­ment hors-sol. Mais le rap­port au ter­ri­toire tel qu’il est décrit ci-dessus m’a fait penser à un rap­port religieux fana­tique, ou amoureux pos­ses­sif… (Ou l’inverse : amoureux fana­tique, religieux pos­ses­sif !)
    Mer­ci pour ces débats pas­sion­nants.
    Marc Guil­lau­mie.

    1. Bon­jour,
      Je suis l’anonyme du 28 décem­bre et ce que je voulais dire rejoint très exacte­ment ce que développe Marc Guil­lau­mie. Je pense que l’at­tache­ment au ter­ri­toire était de nature “ontologique”, si l’on peut dire, et sans esprit de rival­ité avec d’autres com­mu­nautés. Cet attache­ment posi­tif n’est plus com­préhen­si­ble dans une représen­ta­tion du monde quan­tifiée par la marchan­dise et par la con­cur­rence, mais elle a prob­a­ble­ment dom­iné les esprits jusqu’à une date récente (la paysan­ner­ie européenne).
      Jean-Pierre B.

  7. Hel­lo Christophe,

    Si je com­prends bien, tu te deman­des si oui ou non, cer­tains peu­ples sans richesse se bat­taient pour du ter­ri­toire. Tu analy­ses les déc­la­ra­tions des uns et des autres con­cer­nant leurs idéolo­gies respec­tives, et tu en con­clus que man­i­feste­ment, non, ils ne se bat­tent pas pour du ter­ri­toire.

    Ce qui m’é­tonne cepen­dant, c’est que tu pass­es très vite sur l’ob­jec­tion que « cela n’a jamais empêché les pop­u­la­tions aus­trali­ennes de migr­er, d’en chas­s­er d’autres et finale­ment, de s’in­staller sur leurs ter­res ». Alors que cette objec­tion me paraît assez impor­tante. Que les con­flits soient déclenchés offi­cielle­ment, et peut-être même sincère­ment, pour des raisons ayant à voir avec la vengeance, le vol de femmes, etc., n’empêche pas que, dans la déci­sion de déclencher un con­flit, ou bien dans l’acharne­ment avec lequel on choisit de com­bat­tre l’ad­ver­saire, des ques­tions ter­ri­to­ri­ales puis­sent peser. Il y a donc dif­férents types de « caus­es » : des jus­ti­fi­ca­tions offi­cielles, des moti­va­tions, des élé­ments déclencheurs.

    Par ailleurs, il me sem­ble qu’il y aurait une dis­tinc­tion à établir entre « se bat­tre pour acquérir/​conquérir/​conserver un ter­ri­toire » et « se bat­tre pour exploiter/​empêcher d’ex­ploiter » les ressources d’un ter­ri­toire. Tu y fais rapi­de­ment allu­sion con­cer­nant la répres­sion du bra­con­nage. Peut-être qu’une société qui n’a pas les moyens d’oc­cu­per de façon per­ma­nente un plus grand ter­ri­toire, trou­ver quand même intérêt, occa­sion­nelle­ment, à ten­ter d’ex­ploiter des ressources situées hors de son ter­ri­toire habituel (cela paraît même assez prob­a­ble vu la dépen­dance extrême des chas­seurs-cueilleurs aux vari­a­tions naturelles).

  8. Avatar de Inconnu
    Favin Leveque

    La ques­tion est intéres­sante. Voici quelques élé­ments de réflex­ion que je peux apporter au débat. Tout d’abord une pré­ci­sion de vocab­u­laire car je pense qu’il faut dis­tinguer ce qui con­stitue des motifs d’affrontements vio­lents de la ques­tion de l’origine ou des orig­ines de la guerre.
    L’ethnographie nous donne accès aux motifs d’affrontements soit invo­qués par des acteurs soit rap­portés par les eth­no­logues. Cela con­cerne des sociétés qua­si con­tem­po­raines et per­met d’extrapoler par le raison­nement et l’archéologie jusqu’au paléolithique supérieur. Voici pour moi ces motifs d’affrontements iden­ti­fiés : en pre­mier la vengeance, en sec­ond les femmes. Puis vien­nent d’autres caus­es comme la chas­se aux têtes (Amérique du Sud), les cochons (en Nle Guinée), etc. La terre ou le ter­ri­toire (ce n’est pas exacte­ment la même chose) n’apparaissent pas dans ces motifs chez les chas­seurs-cueilleurs ou les hor­tic­ul­teurs avec même des sit­u­a­tions très nettes de ne pas empiéter sur des ter­ri­toires pleins de dan­gers, comme vous le men­tion­nez.
    Ce con­stat est un argu­ment qui affaib­lit, à mes yeux, la thèse de l’invention de la guerre au Néolithique. Ce moment ne serait en fait que celui d’un phénomène préex­is­tant qui se développe pour ce nou­veau motif dans les régions où appa­raît l’agriculture.
    Pour revenir sur la nuance entre motifs et orig­ines de la guerre, si la guerre est très anci­enne, nous ne pou­vons pas exclure que les motifs aux orig­ines même du phénomène guerre ne furent pas les mêmes que ceux que nous obser­vons aujourd’hui.
    La guerre pour les ressources est sou­vent avancée. Je pense qu’il y a un biais intel­lectuel. Les sci­en­tifiques cherchent des motifs qui parais­sent rationnel à un cerveau du XXIe siè­cle. L’ethnographie nous dit au con­traire que les chas­seurs cueilleurs ou les peu­ples guer­ri­ers (Yanomamö, Nle Guinée) n’ont générale­ment pas de prob­lème de ressources. Cela n’exclut pas la crise envi­ron­nemen­tale. Mais les travaux faisant la preuve d’un lien entre crise envi­ron­nemen­tale et bel­li­cosité (for­ti­fi­ca­tions) sont rares.
    Sur la ques­tion du ter­ri­toire, dif­fi­cile de ne pas évo­quer ce qui dis­ent les pri­ma­to­logues à pro­pos des chim­panzés. Leur com­porte­ment est ter­ri­to­r­i­al et le lien avec leurs affron­te­ments sem­ble établi (ron­des aux fron­tières). La notion de ter­ri­toire est-elle la même pour un chim­panzé et un homme ? Il me sem­ble que la dis­tinc­tion de Bernard Lahire entre social et cul­turel s’applique ici. Le ter­ri­toire est social pour sa dimen­sion sécu­ri­taire pour toute société ; il devient cul­turel pour les sociétés humaines avec les notions de ter­res des ancêtres, culte des morts, le partage avec les esprits, etc.. Cela démul­ti­plie bien évidem­ment les raisons de faire la guerre.
    Jean Claude Favin Lévêque ( auteur de Les orig­ines de la guerre. Les sci­ences de l’homme et la vio­lence col­lec­tive, L’Harmattan)

  9. Une ques­tion com­plé­men­taire à la votre, com­ment expliqué la main­te­nance du style de vie des aborigènes aus­traliens après plus de 40 000 ans de présence sur cette grande île alors qu’ailleurs bien plus récem­ment on a vu ‚naitre des civil­i­sa­tions urbaines et de l’e­crit??

    1. Ce serait d’ailleurs plutôt 60 000 ans, ce qui rend la ques­tion encore plus intri­g­ante. Je ne crois pas que nous sachions y répon­dre de manière sat­is­faisante. Cer­tains auteurs (Meg­gitt, Tes­tart) y ont vu un con­ser­vatisme vis­céral, effet de la reli­gion ou des struc­tures mat­ri­mo­ni­ales. Pour divers­es raisons, je ne crois pas que ces expli­ca­tions soient con­va­in­cantes. Reste le fait que l’Aus­tralie est « au bout du monde » et de ce fait à peu près totale­ment isolée du reste de l’hu­man­ité depuis la fin de la dernière glacia­tion. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est un fac­teur impor­tant.

    2. Mais on peut pos­er la même ques­tion à pro­pos des chas­seurs-cueilleurs San, alors qu’ils ne sont pas du tout isolés géo­graphique­ment.

      Si j’en crois Wikipé­dia, le groupe eth­nique Khoïsan se sub­di­vise en chas­seurs-cueilleurs (San) et cul­ti­va­teurs. Il y a donc une par­tie de cette pop­u­la­tion, d’o­rig­ine très anci­enne puisqu’elle serait issue de la pre­mière sub­di­vi­sion géné­tique au sein d’ho­mo sapi­ens (*), qui s’est lais­sée ten­ter par l’a­gri­cul­ture et une autre qui l’a refusée.

      (*) on doit pou­voir trou­ver des sources ici (avec d’ailleurs une hypothèse intri­g­ante : « La sélec­tion pos­i­tive en cours pour les allèles de tolérance au lac­tose dans deux pop­u­la­tions tra­di­tion­nelles de chas­seurs-cueilleurs Khoïsan indique que ces dernières pour­raient n’être passées que récem­ment du pas­toral­isme au mode de vie chas­seurs-cueilleurs ») :
      https://comptes-rendus.academie-sciences.fr/biologies/articles/10.5802/crbiol.55/

    3. Les San, c’est une tout autre con­fig­u­ra­tion. Ils n’ont cessé d’osciller entre agri­cul­ture et chas­se-cueil­lette, et les « bush­men » mod­ernes ne sont pas du tout issus d’un iso­lat. En plus, la grande ques­tion avec l’Aus­tralie est celle de l’ab­sence de l’a­gri­cul­ture dans un envi­ron­nement qui la rendait pos­si­ble (et prof­itable ?). Dans le Kala­hari, ce para­doxe (au moins appar­ent) ne se pose pas.

  10. A l’ob­ser­va­tion du mode de vie des Aborigènes depuis ces dizaines de mil­liers d’an­nées jusqu’à une époque très récente, on doit pou­voir affirmer tout d’abord que homo sapi­ens, et prob­a­ble­ment tout autre homo, n’est pas des­tiné à pro­duire des struc­tures sociales urbaines, éta­tiques et com­plex­es. Ce qui est un coup de canif à une per­spec­tive évo­lu­tion­niste de type sauvagerie-bar­barie-civil­i­sa­tion qui serait inscrite dans un quel­conque “ADN social”. Serait-ce alors pour chaque groupe humain l’altérité, et l’un de ses corol­laires, la con­flict­ual­ité, puis la réso­lu­tion de la con­flict­ual­ité, qui est fac­teur d’évo­lu­tion sociale ? Peut-être, mais je vois une autre expli­ca­tion. Homo sapi­ens est arrivé en Aus­tralie et s’y est retrou­vé “coincé”, mais pas totale­ment isolé car des échanges depuis l’Asie ont eu lieu plusieurs mil­lé­naires avant notre ère (arrivée du din­go par exem­ple), avant l’ex­tinc­tion de la mégafaune. Donc, cul­turelle­ment, c’est un pré­da­teur car­ni­vore de pre­mier plan qui a débar­qué en Océanie ( https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/homme-nos-ancetres-etaient-superpredateurs-durant-2-millions-annees-jusqua-changement-regime-86652/ ). Mais là, il se retrou­ve “bête­ment” en con­cur­rence avec le loup de Tas­man­ie pour des proies de deux cents kilos au mieux (les kan­gourous). Home Sapi­ens est alors suradap­té ! Fin des grandes épopées chas­ser­ess­es et de la crainte légitime des ours d’une tonne ! Cepen­dant la pour­suite d’un régime carné est pos­si­ble vu la taille du pays et à con­di­tion de se tourn­er vers de plus petites proies, sou­vent de moins d’une dizaine de kilos. Qu’im­porte les Abos vont“faire avec”. En Afrique et Eurasie, la mégafaune se raré­fie douce­ment de ‑40000 à ‑10000 env­i­ron où elle dis­parait. C’est dans cet inter­valle que, dans un monde restant dan­gereux (lions, ours, croc­o­diles, grandes meutes de loups…) les humains vont dévelop­per des pra­tiques séden­taires (les pre­mières traces de poterie remon­tent de mémoire à ‑27000 ans en Russie asi­a­tique bien que ensuite cette pra­tique est apparem­ment aban­don­née avant de revenir en force au M‑O 15000 ans plus tard) et chang­er d’al­i­men­ta­tion, devenir four­rageurs-cul­ti­va­teur, puis cul­ti­va­teurs. Mais nos Abos eux vont per­pétuer un mode de vie dérivé de celui des chas­seurs-cueilleurs eurasi­a­tiques parce que l’en­vi­ron­nement dans lequel ils sont arrivés et sa faune l’ex­igeaient et qu’il ne changea guère en 60.000 ans.

  11. Je pré­cise ma dernière phrase peu claire : parce que l’en­vi­ron­nement qu’ils ont investi et la faune qui l’oc­cu­pait ont peu changé e n 60.000 ans. Bref, les Eurasi­a­tiques ont eu des dizaines de mil­liers d’an­nées pour s’adapter à la dis­pari­tion de la mégafaune, et pro­duire de nou­velles struc­tures sociales, tan­dis que les Abos ont dû opér­er dans un envi­ron­nement dépourvu de mégafaune en ne devant qu’adapter légère­ment leurs struc­tures sociales, essen­tielle­ment leurs tech­niques de chas­se (pen­sons au boomerang peu effi­cace con­tre le rhi­noc­er­os laineux, le cheval ou l’éléphant).

    1. J’avoue que j’ai un peu de mal à faire le lien entre présence /​absence de la mégafaune et séden­tar­ité, voire struc­tures sociales. Il faudrait qu’on en dis­cute plus avant, parce que tel quel, il ne me sem­ble pas du tout évi­dent.
      Mais j’en viens directe­ment à la pre­mière phrase, qui me sem­ble essen­tielle : la for­mu­la­tion qui dirait que notre espèce est « des­tinée » à pro­duire des struc­tures sociales urbaines et com­plex­es n’est cer­taine­ment pas la meilleure, en rai­son de cette idée de « des­tin » qui évoque un but préétabli. Pour autant, met­tez quelques cen­taines de mil­liers d’hu­mains chas­seurs-cueilleurs dans des envi­ron­nements var­iés et surtout, changeants, lais­sez-les inven­ter, s’or­gan­is­er, se com­bat­tre, etc. durant suff­isam­ment de temps, et je ne vois pas bien com­ment, à un moment don­né, on échap­pera au fait que cer­tains se séden­tarisent, inven­tent l’a­gri­cul­ture, la ren­dent plus pro­duc­tive, etc. Après, il est intéres­sant de com­pren­dre pourquoi les uns et pas les autres, pourquoi main­tenant plutôt que plus tôt ou plus tard, mais le mou­ve­ment d’ensem­ble me paraît pour ain­si dire inéluctable.
      Cette dis­cus­sion était d’ailleurs le cœur de mon inter­ven­tion à la journée de la SPF autour du livre de D. Wen­grow, qui sera bien­tôt disponible en ligne.

  12. Des­tiné valait bien des guillemets j’en con­viens. Mais en fait je ne vois de “des­tin” ni à rester chas­seur-cueilleur ni à devenir four­rageur-agricul­teur ou inven­ter l’écri­t­ure et bâtir des villes. Il y a néces­saire­ment des phénomènes d’im­i­ta­tion et de réap­pro­pri­a­tion qui sont en jeu mais ils reposent sur des con­di­tions matérielles qu’il faut décou­vrir et expli­quer. La fer­til­ité qua­si con­tin­ue au cours de l’an­née des femelle humaines, stratégie gag­nante de crois­sance démo­graphique mise en place par d’autres espèces, comme l’ancêtre de nos poules d’él­e­vage mais en plus cou­plée à l’al­tri­cial­ité, a sûre­ment joué un rôle impor­tant dans les phénomènes de séden­tari­sa­tion per­ma­nente, qu’ils soient stricte­ment agri­coles ou non, urbain ou non. Je ne suis même pas sûr que Homo ait un jour été un strict nomade… On devrait par­ler plutôt de nomadisme “trans-généra­tionnel”, comme chez les loups où la meute reste sur son ter­ri­toire mais que des jeunes quit­tent pour s’in­staller sur d’autres ter­ri­toires (essaim­age). A ce sujet, un vieil ivoirien m’a un jour racon­té ceci : un père a 4 fils (oui c’est une his­toire patri­ar­cale!). Devenus grands ses garçons quit­tent le vil­lage vers les 4 points car­dinaux et leurs fils fer­ont pareille­ment. Puis il a souri, atten­dant une réac­tion. J’ai alors dit que à la généra­tion suiv­ante, plusieurs fils revien­dront dans le vil­lage de leurs grand-père. Il m’a dit : c’est ça ! Fin de la con­ver­sa­tion, tout était dit. J’y ai vu une fan­tas­tique expli­ca­tion du bras­sage cul­turel et de la cir­cu­la­tion des langues, des con­nais­sances, des pra­tiques. Tout ceci dit on a à notre dis­po­si­tion qu’une seule his­toire de l’hu­man­ité, et on ne pour­ra évidem­ment pas véri­fi­er expéri­men­tale­ment qu’en mul­ti­pli­ant les “reset” depuis un point “zéro” toutes les tests con­ver­gent néces­saire­ment de manière préféren­tielle et majori­taire vers l’or­gan­i­sa­tion agri-urbaine. Par­ler d’inéluctabil­ité du mou­ve­ment de trans­for­ma­tion des modes de pro­duc­tion ali­men­taire, car c’est au fond de ça qu’il s’ag­it, me paraît donc un peu pré­cip­ité, mal­gré l’ex­is­tence de con­di­tions matérielles que j’évoque, ou plutôt que Lahire évoque et qui mérite bien que je m’ef­face devant lui. On ne peut, il me sem­ble, que con­stater que les choses se sont pro­duites ain­si, non dire qu’elles n’au­raient pas pu se pro­duire autrement.
    Con­cer­nant la mégafaune : il sem­ble qu’elle ait con­sti­tué une source priv­ilégiée d’al­i­men­ta­tion carnée et que sa dis­pari­tion doive bien plus à la pré­da­tion humaine qu’au cli­mat. On ne bâtit pas des sys­tèmes agri­coles ou agro-urbains du jour au lende­main, c’est une longue phase d’ex­péri­men­ta­tion, d’adap­ta­tion, de con­cep­tion des out­ils indis­pens­ables (des récip­i­ents à la houe en pas­sant par les gre­niers étanch­es aux com­men­saux divers) qui est néces­saire. Or les ancêtres des Aborigènes ne maîtri­saient prob­a­ble­ment rien de tout cela à l’époque où ils ont franchi les mers (au moins fai­saient-ils déjà du bateau!). N’ayant pas vu dis­paraître pro­gres­sive­ment la mégafaune mais ayant pris pied dans un espace où elle n’ex­is­tait pas, la con­trainte au change­ment était aus­si impéra­tive que bru­tale. Donc les change­ments ne se sont fait que à la marge (boomerang, petites proies) et rapi­de­ment, pas en pro­fondeur sur un temps long. Au plaisir de vous lire encore, Mr Dar­mangeat.

  13. Le main­tien des pra­tiques de chas­seurs-cueilleurs des Abos tend d’ailleurs à mon­tr­er qu’il n’y a rien d’inéluctable, à moins que la coloni­sa­tion, l’ex­pro­pri­a­tion, l’anomi­sa­tion d’un peu­ple par un autre ne le soit… Ce qu’a peut-être vécu, les San du Kala­hari…

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