À propos des Selk’Nam de la Terre de Feu

Le fla­mant et le vent , deux des
prin­ci­pales incar­na­tions du Shoort
(pho­to M. Gusinde, 1923)

Les Selk’­Nam (ou Ona) étaient une tribu de chas­seurs-cueilleurs de la Terre de Feu qui con­stitue un des cas de dom­i­na­tion mas­cu­line dans une société par ailleurs par­faite­ment égal­i­taire et dont j’ai eu l’oc­ca­sion de par­ler dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif et dans ma Con­ver­sa­tion. 

Ils pos­sé­daient notam­ment une reli­gion à ini­ti­a­tion, mar­quée par une longue céré­monie, le Hain, où les hommes incar­naient dif­férents esprits dont le Shoort, chargé de ter­roris­er les femmes et de réaf­firmer leur soumis­sion — selon l’un des inter­locu­teurs de l’eth­no­logue Anne Chap­man, c’est Shoort qui avait appris aux hommes à bat­tre leurs femmes. Selon leur mythe fon­da­teur, leur société était orig­inelle­ment un matri­ar­cat en décalque inverse de la sit­u­a­tion présente : les femmes chas­saient, les hommes restaient au foy­er pour s’oc­cu­per des enfants. Les femmes main­te­naient les hommes en sujé­tion en se déguisant en esprits. Un jour, les hommes s’é­taient ren­dus compte de la supercherie, avaient mas­sacré toutes les femmes à l’ex­cep­tion des toutes petites filles, et avaient pris la place dom­i­nante des femmes, déci­dant de régn­er sur elles par les mêmes moyens qu’elles avaient util­isé con­tre eux.

Le livre d’Anne Chap­man, Quand le soleil voulait tuer la lune, con­tient plusieurs élé­ments intéres­sants que je n’avais pas pu inté­gr­er dans mon bouquin, faute de place. Out­re une dis­cus­sion aus­si dif­fi­cile que pas­sion­nante pour établir jusqu’à quel point hommes et femmes croy­aient eux-mêmes à la réal­ité des fig­ures sur­na­turelles que le Hain met­tait en scène, l’ou­vrage rap­porte une série des recom­man­da­tions faites aux jeunes gens (mâles) lors de leur ini­ti­a­tion, dont cer­taines valent leur pesant de gua­na­co :

« — Choi­sis­sez une épouse d’un haruwen [groupe local] loin­tain, ce qui aura l’a­van­tage, en cas de dis­pute mat­ri­mo­ni­ale, que ses par­ents ne seront pas assez près pour pren­dre son par­ti, elle vous sera donc plus soumise. »

Ce qui n’empêchait pas, par une com­bi­nai­son assez clas­sique, qu’on recom­mande en même temps au futur maître une cer­taine mag­na­nim­ité :

« — Respectez toutes les femmes, car elles sont toutes mères, même les vieilles. Elles aus­si sont nos mères à tous. »

Et preuve qu’une cer­taine bon­homie n’ex­clu­ait pas un pro­fond antag­o­nisme :

« — Soyez affectueux avec vos épous­es, mais ne leur lais­sez jamais con­naître vos pen­sées intimes, car elles pour­raient repren­dre le pou­voir qu’elles avaient dans le passé. »

Ce n’est pas très sou­vent le cas, mais il existe plusieurs sources en français sur ce peu­ple : out­re le livre d’Anne Chap­man, qui con­tient égale­ment de superbes pho­togra­phies pris­es par elle, ou par le pas­teur et eth­no­logue alle­mand Mar­tin Gusinde en 1923, on peut égale­ment se régaler et s’in­stru­ire à l’au­to­bi­ogra­phie de Lucas Bridges, le fils du pas­teur qui fon­da la ville Ushua­ia et un fin con­nais­seur des Selk’­NAm, auto­bi­ograpie qui a récem­ment été traduite sous le titre Aux con­fins de la terre (ed. Nevi­ca­ta).

Inter­net con­tient de nom­breuses ressources, en par­ti­c­uli­er pic­turales et même sonores, sur les Selk’­Nam.

8 commentaires

  1. salut,
    ca me fait plaisir de te voir citer un mythe, car après avoir récem­ment ter­miné ton excel­lent “orig­ine des iné­gal­ités”, je n’y avait pas retrou­vé mon Levy Strauss.
    Par rap­port aux reli­gions, dans ce seul bouquin que j’ai lu de toi, je t’ai même trou­vé un poil en retrait par rap­port au marx­isme, citant un dieux ou un rite comme “cen­sé apporter ceci ou cela”, alors que pour moi jusque là, je croy­ait que les eth­no­logues marx­istes ne citaient jamais une croy­ance sans la reli­er au fonc­tion­nement social.
    Mais peut-être as-tu pris soin d’éviter tout cela pour ne pas ralonger ton texte.
    Mer­ci pour ton tra­vail, dans “l’o­rig­ine des iné­gal­ités” la forme du dia­logue est très agréable, à la fin même émou­vante avec le défi que le savant veut bien essay­er de relever. Bra­vo !

    1. Bon­jour Tony, et mer­ci pour ce com­men­taire.

      Il ne t’a pas empêché, en effet, que dans ce bouquin, j’ai com­plète­ment évac­ué la ques­tion des représen­ta­tions religieuses des sociétés prim­i­tives, et tu en as trou­vé une des raisons : j’ai déjà dû me bat­tre (con­tre moi-même) pour ne pas que le texte enfle démesuré­ment, et je voulais qu’il reste un petit livre allant à l’essen­tiel de son pro­pos : com­ment les iné­gal­ités et les hiérar­chies ont pu appa­raître et se struc­tur­er. Tout ce qui n’é­tait pas indis­pens­able à mes yeux, je l’ai zap­pé (ce qui, au pas­sage, est une manière de mon­tr­er que je ne crois pas que les reli­gions soient un fac­teur autonome et fon­da­men­tale­ment déter­mi­nant de l’évo­lu­tion sociale…)

      A présent, je dois bien avouer que si j’avais dû abor­der cette ques­tion des reli­gions, j’au­rais été bien embêté, parce que le sujet est tout sauf facile, et qu’il existe bien peu, sinon aucun, de travaux de syn­thèse de qual­ité. On peut (et on doit !) bien sûr par­tir de principe matéri­al­iste selon lequel dans une société, ce sont les struc­tures réelles qui déter­mi­nent fon­da­men­tale­ment l’idéolo­gie (donc, la reli­gion) et non l’in­verse. Mais une fois qu’on a dit cela, on a sim­ple­ment posé cor­recte­ment la ques­tion, et on ne l’a pas résolue : “sinon, écrivait Engels, l’ap­pli­ca­tion de la théorie à n’im­porte quelle péri­ode his­torique serait, ma foi, plus facile que la réso­lu­tion d’une sim­ple équa­tion du pre­mier degré”. Ce qui sig­ni­fie égale­ment qu’être marx­iste (matéri­al­iste), ce n’est pas vouloir à toute force reli­er chaque croy­ance, chaque rite, chaque “calem­bredaine religieuse” (tou­jours Engels) à une néces­sité sociale ; à quelle néces­sité sociale est cen­sée cor­re­spon­dre aujour­d’hui la com­mu­nion des catholiques ?

      Lévi-Strauss, je con­nais (trop ?) peu, mais ce que je con­nais ne m’a guère envie d’en décou­vrir davan­tage. Sur les rap­ports entre reli­gions et société, je crois qu’un des meilleurs textes que j’ai lus est celui d’Alain Tes­tart, “Des dons et des Dieux”. L’au­teur y met en rap­port trois sociétés, mon­trant la cor­réla­tion entre leurs struc­tures et celles de leur reli­gion. Il se défend d’être marx­iste, et évite même de se dire matéri­al­iste. Il n’empêche, ce bouquin écrit par un “matéri­al­isme hon­teux” est une mine d’or pour ceux qui veu­lent pro­fess­er un matéri­alise revendiqué haut et fort.

      Et si on ne se con­naît pas, j’e­spère avoir l’oc­ca­sion de te ren­con­tr­er un de ces jours et de pro­longer cet échange de vive voix !

      Ami­tiés

  2. Ayant moi même com­mu­nié très catholique­ment il y a de ca 30 ou 40 ans, je ne ten­terais pas cepen­dant de répon­dre à ta ques­tion…

    Ceci dit, je te trou­ve dur avec Levi Strauss. Quand j’ai lu ca, il y a 15 ans, j’avais été très séduit par sa volon­té débridée d’en­glober toutes les pra­tiques de la société qu’il étudie et — étant moi même cuisinier à mes heures — fasciné par le titre d’un de ses livres “le cru et le cuit”. Ceci dit, je suis bien d’ac­cord avec toi qu’á la fin, plutôt que de pos­er le prob­lème cor­recte­ment sous la forme d’une équa­tion claire (fût-elle un peu com­pliqué), on a l’im­pres­sion qu’il con­stru­it une équa­tion à ralonge qui à la fin ne tient debout qu’à con­di­tion d’y rajouter ou d’y sous­traire une plume du per­ro­quet qui vit dans la région (Levi-Strauss, comme les habi­tants de l’A­ma­zonie, s’in­ter­resse à tout), et à la fin on a un truc dont la vérité sci­en­tifique est à peu près aus­si forte que le fameux 0 = 0 du savant Cosci­nus.
    Mais on a bien réfléchi ! Et on les con­nait mieux, ces habi­tants de l’A­ma­zonie !

    Mais comme tu reviens encore sur ce Tes­tard, je vais me rabat­tre là-dessus, d’au­tant qu’il est encore vivant alors que Lévi-Strauss est mort depuis quelques temps (et moi-même, je ne me sens pas très bien).

    Mais à pro­pos d’équa­tion de pre­mier degré : serais-tu quand même d’ac­cord pour dire que le mythe que tu cites à pro­pos des Selk’­Nam est l’im­age par­faite en miroir de la société dans laque­lle ils vivent ?

    Au plaisir de te lire, en post sur ce site ou en livre,
    T.

    1. Eh, moi aus­si j’ai com­mu­nié catholique­ment il y a quelques temps de cela, d’abord.

      En ce qui con­cerne les Selk’­Nam, non seule­ment je suis d’ac­cord pour dire que leur mythe fon­da­teur est une inver­sion par­faite (jusqu’à l’ab­surde) de leur société, mais je suis même d’ac­cord pour l’écrire… ce que j’ai fait dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif… (et je suis même revenu plusieurs fois sur ce point dans ce blog). J’af­firme (à la suite de bien d’autres gens plus qual­i­fiés que moi, je n’ai rien inven­té) que les mythes ne sont jamais, en eux-mêmes, une source fiable du passé d’un peu­ple ; en l’oc­cur­rence, je dis­cu­tais de l’ar­gu­ment con­sis­tant à présen­ter les mythes d’un matri­ar­cat prim­i­tif comme une preuve, ou même un indice, de l’ex­is­tence révolue d’un tel matri­ar­cat. Or, si les mythes racon­tent quelque chose de fiable, c’est unique­ment à pro­pos de la société qui les a pro­duit, et qui les main­tient vivants. Et très générale­ment, le mythe con­siste à expli­quer qu’au­par­a­vant, l’or­dre des choses était inverse de celui qu’il est à présent, et que que cette sit­u­a­tion ayant dégénéré en chaos, l’or­dre actuel a dû être instau­ré pour le bien de tous.

      Ain­si, les mythes (assez répan­dus, j’en donne plusieurs exem­ples dans le bouquin) qui nar­rent des matri­ar­cats prim­i­tifs sont beau­coup moins une preuve dudit matri­ar­cat que du patri­ar­cat actuel (actuel, pour les sociétés qui ont pro­duit et trans­mis ces mythes).

      A++

    2. Com­men­taire ras­sur­ant. J’ai cru un moment que c’é­tait cuit et que vous pre­niez le mythe comme étant la preuve que le matri­ar­cat avait bel et bien existé. Or on retrou­ve ce mythe un peu partout dans le monde et tou­jours dans des sociétés patri­ar­cales : notam­ment chez les Grecs de l’an­tiq­ui­té, une société bien plus “his­torique” que celle des Selk’­Nam.

    3. En effet, désolé si j’ai pu laiss­er plan­er une ambi­gu­i­té à ce sujet dans mon bil­let. Dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif, je con­sacre un chapitre entier (à la suite de bien d’autres, l’idée n’est pas nou­velle) à réfuter l’opin­ion si courante que les mythes du matri­ar­cat prim­i­tif révolu prou­veraient en quoi que ce soit son exis­tence réelle.

  3. Mer­ci de cette expli­ca­tion lumineuse.
    J’avais jusque là une con­cep­tion très rigide de ce qu’est un mythe, pen­sant qu’ils n’avaient par déf­i­ni­tion aucun rap­port avec le passé de ceux qui les col­por­tent. Mais il me vient que dans la bible, du déluge (http://www.scienceshumaines.com/mythes-et-realite-du-deluge_fr_2888.html) à l’ex­is­tence bien avérée de Ponce pilate, la fron­tière entre His­toire et inven­tion n’est pas évidem­ment pas claire. Mais il s’ag­it là déjà d’une somme de mythes écrits.
    Je n’avais jamais envis­agé qu’on ait pu pren­dre les mythes col­portés dans les sociétés sans écri­t­ure comme con­tenant une part de vérité his­torique. Mais pourquoi pas… Ta “Con­ver­sa­tion sur l’o­rig­ine” m’a appris à être beau­coup très flex­i­ble, mer­ci encore pro­fesseur pour la lecon.

    Tu me prends en faute de n’avoir pas lu ton “com­mu­nisme prim­i­tif”, et main­tenant je sais plus dans quel ordre inscrire Tes­tard et Dar­mangeat sur ma liste de chose à lire !

    1. Ponce Pilate, c’est le nou­veau Tes­ta­ment, ça n’est déjà plus qu’à moitié mythique, en quelque sorte. Au pas­sage, des savants éru­dits se sont esquin­tés depuis le XIXe siè­cle à dépa­touiller ce qui, dans les évangiles, rel­e­vait du vrai et du faux, et il y a quelques jolies trou­vailles à ce sujet. Je me sou­viens de la jubi­la­tion ressen­tie en lisant par exem­ple Karl Kaut­sky, L’o­rig­ine du chris­tian­isme (1908), qui, même s’il y a des choses très con­testa­bles (et dis­ons-le, très fauss­es), fait un sacré ménage.

      Sur l’an­cien Tes­ta­ment, une lec­ture décoif­fante : La Bible dévoilée, de Finkel­stein et Sil­ber­man. Ca a fait un docu TV (4 épisodes d’une heure) qu’on trou­ve assez facile­ment. C’est une magis­trale leçon de méth­ode sur la manière dont on doit s’y pren­dre pour savoir ce qu’un mythe con­tient de vrai.

      Pour cela, je pro­pose une réponse sim­ple : un mythe peut con­tenir une part de vérité his­torique (plus ou moins défor­mée). Mais pour le savoir, on ne peut jamais faire con­fi­ance au mythe lui-même : il faut cor­ro­bor­er le réc­it par des preuves extérieures (lin­guis­tiques, archéologiques, etc.) Voilà pourquoi on ne peut pas croire à l’ex­is­tence des matri­ar­cats prim­i­tifs sur parole (des patri­ar­caux).

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