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Sur la guerre préétatique, l’enregistrement de ma conférence au Musée de l’Homme

J’ai récemment été invité par les Amis du Musée de l’Homme à donner une conférence autour de mes derniers travaux, et celle-ci est à présent en ligne.

7 commentaires:

  1. Bruno Guillaud-Bataille02 juin, 2026 07:26

    Bonjour, Avant tout merci pour le partage de cette conférence et bravo pour la performance, c'est très vivant et bien structuré. C'est un excellent complément à la lecture de "Casus Belli". L'argumentation plaidant pour l'ancienneté de la violence me semble convaincante. Le point que j'aimerais questionner est que les conflits collectifs sont toujours appréhendés dans ce qu'ils produisent ou supposent entre les deux groupes protagonistes, disons groupe A et groupe B. Or il me semble qu'une des clés d'analyse de la diversité observée réside dans ce que ces conflits produisent à l'intérieur de chacun des deux groupes A et B. Par exemple si deux groupes A et B "conviennent" d'une forme de duel judiciaire collectif ou autre forme de conflit "avec convention", ne pouvons-nous pas imaginer qu'en fait une fraction de A, disons le sous groupe ("l'élite ?") A' convient avec son homologue B' de cette convention ? Dès lors émerge un 3ème "groupe" (A'+B') en surplomb de A et de B. En quelque sorte un embryon de "proto Etat"...

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    1. Bonjour Bruno, idée intéressante sur le processus d'émergence d'un embryon de "proto-Etat" ... mais je n'y crois pas trop car l'Etat discipline les violences internes au groupe, voire la concentre pour mieux affronter d'autres groupes. Historiquement, l'Etat réduit et fait disparaître les conflits au sein de la société et en concentre le monopole (cf. la conférence de Christophe), monopole qui lui sert aussi alors à mener des affrontement violents contre d'autres Etats. Autrement dit, je pense que le processus d'émergence d'un Etat est plus à rechercher dans les dynamiques internes aux sociétés que dans une négociation entre élites d'une société A et élite d'une société B (une sorte de SDN ou d'ONU avant la lettre). Alain Testart a déjà beaucoup réfléchit sur ces dynamiques internes à l'émergence d'un proto-Etat dans son ouvrage : "La servitude volontaire, tome I et II". Il cite de nombreux cas d'émergence d'Etat dans le monde et essaie d'en décrypter le processus. Il cite d'ailleurs plusieurs cas de 'proto-Etat' (qu'il appelle 'semi-Etat'), dont le semi-Etat iroquois (le Conseil des sept nations), le semi-Etat des germains dont on possède des descriptions faites par les romains, etc. Impossible d'en dire plus dans ce format blog.
      Cette petite discussion me fait penser à une statistique qui me semble manquer chez Christophe et qui devrait être possible de réaliser. Dans tous les conflits qu'il a recensé (tant sa base de donnée dans son ouvrage sur les aborigènes australiens que tous les conflits traités dans 'Casus Belli'), quelle est la part de conflits internes aux sociétés et quelle est la part de conflits externes (entre les humains et les 'non-humains' ou les 'moins que rien' :) ) ? Certes, il y a des confrontations internes à des sociétés dans les conflits analysés par Christophe (le Tinku affronte deux villages d'une même société si j'ai bien compris), mais j'ai la nette impression que l'immense majorité des conflits sont externes (entre sociétés ennemies ... ou non d'ailleurs, cf. les razzias) ... et là je ne pense pas du tout que l'émergence d'un proto-Etat serait une sorte de SDN ou ONU avant la lettre afin de réduire la violence entre sociétés. Encore une fois, un Etat réduit la violence au sein des sociétés, pas entre une société A et une société B.

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    2. Marcello a tapé juste. Simplement, pour rajouter quelques mots, un État est (entre autres) un arbitre permanent disposant d'une force armée distincte des protagonistes sur laquelle elle s'exerce et donnant à ses décisions un caractère contraignant. Dans un duel judiciaire collectif, on ne voit rien de tout cela : il n'y a pas d'organisme permanent, et les deux duellistes disposent de leur force. Quant au fait que cette forme pourrait être organisée par les élites de chaque groupe, en y repensant, j'ai le sentiment qu'au contraire, on ne la rencontre que dans des sociétés où il n'existe pas d'élites économiques ou politiques (en particulier, en Amazonie et en Australie aborigène).
      Quant à la question de Marcello, elle permet de toucher du doigt des problèmes redoutables. Le premier, assez banal, est la fiabilité de nos statistiques sur de telles sociétés. Je ne suis pas convaincu qu'un décompte aurait grand sens étant donné que les observateurs n'avaient souvent qu'une vue très partielle de la réalité sociale. Mais beaucoup plus profondément, je crois qu'il y a vraiment un sacré problème de fond avec ce qu'on appelle le groupe (et la classification entre interne et externe). D'une part, j'ai l'impression que bien des fois, les relations sociales existent à différents niveaux et prennent la forme de cercles concentriques ou pire, de cercles entremêlés. Dans ces cas, qu'est-ce que le groupe de référence ? Et d'autre part, je me demande si le critère pour définir le groupe n'est pas, en définitive... le type de combats qui s'y déroule. Ce qui donne un bidule circulaire, dont je ne vois pas bien comment sortir.
      Au passage, j'en profite pour suggérer que le problème se pose aussi pour la définition de l'État et du pouvoir politique qui, lorsqu'on la pousse dans ses retranchements, est tout sauf simple. Testart avait cru pouvoir s'en sortir en disant que dans une société donnée, le pouvoir politique était celui qui s'exerçait au niveau le plus large (une solution semblable à celle qu'il avait adoptée pour la guerre, et je crois, aussi peu satisfaisante). Cela voudrait dire, par exemple, que le pouvoir qu'un homme exerce sur son épouse n'est pas politique dans la société romaine, mais qu'il le devient dans la société aborigène. Et du coup, j'avoue que j'ai du mal à voir en quoi cette définition nous éclaire... (à suivre, forcément !)

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    3. Bruno Guillaud-Bataille03 juin, 2026 10:54

      Merci pour vos retours Marcello et Christophe Darmangeat. L'idée de cercles concentriques voire de cercles emmêlés me semble très bien imager la réalité. C'est pourquoi il me semblait que l'approche groupe A vs groupe B n'était peut-être pas suffisante, seule, pour dresser la typologie des conflits. Je ne sais pas répondre sur le cas particulier des "duels judiciaires collectifs" (que je ne connaissais pas avant la lecture de Casus Belli), mais d'une façon générale, pour les conflits dits conventionnaires, n'est-il pas nécessaire de penser comment ont bien pû émerger et se stabiliser ces "conventions", fussent-elles tacites ? Par quels processus adviennent-elles ? J'avais mis "élite" entre guillemets, le mot "élite" était en effet d'autant plus mal choisi s'il renvoie à l'idée de richesse économique. Par contre avons-nous déjà repéré quelque groupe humain que ce soit dépourvu de tout leadership que ce soit ? (la question de savoir si ce leadership doit être qualifié de "politique" est peut-être secondaire). Même chez les Nambikwara décrits par Lévi-Strauss, à la culture matérielle parmi les plus rudimentaires semble-t-il, "il existe des chefs reconnus comme tels" et autour desquels s'organise notamment la séparation en bandes quand vient la saison sèche (Tristes tropiques). Toujours dans TT il relate aussi un épisode où le chef d'un groupe a négocié un accord avec une partie d'un autre groupe dans le dos de son groupe en quelque sorte. Le récit que fait M. Godelier de l'histoire des Baruyas me semble aussi présenter de nombreuses situations bien plus complexes que A vs B. Des jeux sociaux intra groupes très complexes avec des phénomènes de leadership eux-mêmes complexes sont aussi repérés par les primatologues qui étudient chimpanzés, bobonos ou gorilles. Je pense entre autres aux recherches de F. de Waal.
      Concernant l'Etat je pense que la "sacralisation" de l'idée, avec le "E" majuscule, nous fait perdre du vue qu'il s'agit toujours d'une émergence, jamais achévé, d'un processus continu. Il y a plus ou moins d'Etat, comme des monnaies ou proto-monnaies qui sont plus ou moins des monnaies, comme des organismes vivants qui sont plus ou moins vivants. Ce qui n'est pas fait pour nous aider quand il s'agit de comprendre et de se comprendre.

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  2. Excellentissime conférence. Bien qu'ayant subi un conflit, je commence à peine à m'intéresser au sujet. Et puis, en écoutant la conférence, je me suis fait une réflexion : est-ce que cette fixation de certains sur le néolithique ne marquerait pas en fait une transition entre le conflit pour la vengeance, et le conflit pour la ressource ? Le second venant s'ajouter au premier évidemment, perso je suis plus instinctivement hostile pour des raisons "personnelles" que "matérielles"...

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    1. Le fait qu'avec le Néolithique, les conflits aient peu à peu changé d'objectifs et que les ressources aient pris le pas sur la vengeance est à mes yeux l'hypothèse qui colle le mieux aux données dont nous disposons. Pour autant, l'idée qui a dominé depuis les années 1950 et jusqu'à une date récente n'est pas que les conflits pré-Néolithiques auraient eu d'autres objectifs que les ressources : c'est qu'ils auraient été inexistants. Le couple Néolithique / sédentarité) a réellement été vu (et, chez certains auteurs, il continue à l'être) comme le point de départ de la conflictualité collective. Thèse qui, à mon sens, est insoutenable, particulièrement au vu des données australiennes.

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    2. Bonjour,

      D'abord, un grand bravo à Christophe pour cette excellente conférence, tant sur la forme que sur le fond. J'ai particulièrement apprécié le tableau ainsi que le rôle attribué à l'État dans le filtrage des différents types de conflits.

      Je souhaite rebondir sur les causes « ressources » et « vengeance » évoquées dans les commentaires.
      Voici mon point de vue pour éclairer cette question. Je n'ai évidemment pas la prétention d'affirmer qu'il s'agit du meilleur, mais c'est celui qui me paraît le plus pertinent à ce stade peu avancé de ma réflexion (sinon, j'en changerais 😉).
      Il s'agit d'un point de vue évolutionniste, dans l'esprit de celui développé dans Pourquoi les amazones n'existent pas (coécrit avec Véra Nikolski).

      La vie a besoin de ressources pour se perpétuer (comme l'explique le livre), pas de vengeance.
      Dans cette perspective, il me semble naturel que tout organisme vivant soit en compétition pour l'accès aux ressources dont dépend sa survie et sa reproduction. Cette compétition peut être menée individuellement lorsqu'il est seul, ou collectivement lorsqu'il est capable de s'appuyer sur des alliés. Or, la capacité à agir à plusieurs constitue souvent un avantage. On peut donc voir dans « la capacité à entraîner les autres » une caractéristique favorisée par la sélection naturelle, que l'on pourrait rattacher plus largement à l'aptitude à vivre en société.

      Mais ce n'est pas tout.

      Si vous ne réagissez pas lorsque d'autres s'emparent des ressources sur lesquelles vous comptez (assimilable à une « propriété »), vous ne les dissuadez pas de recommencer. À terme, cela peut compromettre votre accès aux ressources nécessaires à votre survie et à celle de votre lignée. Dans cette optique, la « vengeance » pourrait être interprétée comme une caractéristique émergente de la sélection naturelle : non pas comme une fin en soi, mais comme une forme de mécanisme de réduction du risque (dissuasion + répression) relevant plus généralement du fait de ne pas se laisser faire et limiter les occurrences.

      Autrement dit, nous aurions développé des dispositions psychologiques associées à la vengeance parce qu'elles contribuent, dans certaines circonstances, à protéger nos ressources ou à décourager ceux qui voudraient s'en emparer. On peut d'ailleurs rapprocher cette idée de celle d'« honneur », qui joue également un rôle important dans de nombreuses sociétés humaines (et dans l’émergence et le traitement des conflits).

      La vengeance ou l'honneur ne sont que des moyens de défendre les ressources.

      Evidemment, comme je suis inculte sur le sujet, je dis peut-être des évidences ou formule des hypothèses qui ont été déjà été infirmées.

      Qu'en pensez-vous ?

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