8 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Bruno Guillaud-Bataille

    Bon­jour, Avant tout mer­ci pour le partage de cette con­férence et bra­vo pour la per­for­mance, c’est très vivant et bien struc­turé. C’est un excel­lent com­plé­ment à la lec­ture de “Casus Bel­li”. L’ar­gu­men­ta­tion plaidant pour l’an­ci­en­neté de la vio­lence me sem­ble con­va­in­cante. Le point que j’aimerais ques­tion­ner est que les con­flits col­lec­tifs sont tou­jours appréhendés dans ce qu’ils pro­duisent ou sup­posent entre les deux groupes pro­tag­o­nistes, dis­ons groupe A et groupe B. Or il me sem­ble qu’une des clés d’analyse de la diver­sité observée réside dans ce que ces con­flits pro­duisent à l’in­térieur de cha­cun des deux groupes A et B. Par exem­ple si deux groupes A et B “con­vi­en­nent” d’une forme de duel judi­ci­aire col­lec­tif ou autre forme de con­flit “avec con­ven­tion”, ne pou­vons-nous pas imag­in­er qu’en fait une frac­tion de A, dis­ons le sous groupe (“l’élite ?”) A’ con­vient avec son homo­logue B’ de cette con­ven­tion ? Dès lors émerge un 3ème “groupe” (A’+B’) en sur­plomb de A et de B. En quelque sorte un embry­on de “pro­to Etat”…

    1. Bon­jour Bruno, idée intéres­sante sur le proces­sus d’émer­gence d’un embry­on de “pro­to-Etat” … mais je n’y crois pas trop car l’E­tat dis­ci­pline les vio­lences internes au groupe, voire la con­cen­tre pour mieux affron­ter d’autres groupes. His­torique­ment, l’E­tat réduit et fait dis­paraître les con­flits au sein de la société et en con­cen­tre le mono­pole (cf. la con­férence de Christophe), mono­pole qui lui sert aus­si alors à men­er des affron­te­ment vio­lents con­tre d’autres Etats. Autrement dit, je pense que le proces­sus d’émer­gence d’un Etat est plus à rechercher dans les dynamiques internes aux sociétés que dans une négo­ci­a­tion entre élites d’une société A et élite d’une société B (une sorte de SDN ou d’ONU avant la let­tre). Alain Tes­tart a déjà beau­coup réflé­chit sur ces dynamiques internes à l’émer­gence d’un pro­to-Etat dans son ouvrage : “La servi­tude volon­taire, tome I et II”. Il cite de nom­breux cas d’émer­gence d’E­tat dans le monde et essaie d’en décrypter le proces­sus. Il cite d’ailleurs plusieurs cas de ‘pro­to-Etat’ (qu’il appelle ‘semi-Etat’), dont le semi-Etat iro­quois (le Con­seil des sept nations), le semi-Etat des ger­mains dont on pos­sède des descrip­tions faites par les romains, etc. Impos­si­ble d’en dire plus dans ce for­mat blog.
      Cette petite dis­cus­sion me fait penser à une sta­tis­tique qui me sem­ble man­quer chez Christophe et qui devrait être pos­si­ble de réalis­er. Dans tous les con­flits qu’il a recen­sé (tant sa base de don­née dans son ouvrage sur les aborigènes aus­traliens que tous les con­flits traités dans ‘Casus Bel­li’), quelle est la part de con­flits internes aux sociétés et quelle est la part de con­flits externes (entre les humains et les ‘non-humains’ ou les ‘moins que rien’ 🙂 ) ? Certes, il y a des con­fronta­tions internes à des sociétés dans les con­flits analysés par Christophe (le Tin­ku affronte deux vil­lages d’une même société si j’ai bien com­pris), mais j’ai la nette impres­sion que l’im­mense majorité des con­flits sont externes (entre sociétés enne­mies … ou non d’ailleurs, cf. les razz­ias) … et là je ne pense pas du tout que l’émer­gence d’un pro­to-Etat serait une sorte de SDN ou ONU avant la let­tre afin de réduire la vio­lence entre sociétés. Encore une fois, un Etat réduit la vio­lence au sein des sociétés, pas entre une société A et une société B.

    2. Mar­cel­lo a tapé juste. Sim­ple­ment, pour rajouter quelques mots, un État est (entre autres) un arbi­tre per­ma­nent dis­posant d’une force armée dis­tincte des pro­tag­o­nistes sur laque­lle elle s’ex­erce et don­nant à ses déci­sions un car­ac­tère con­traig­nant. Dans un duel judi­ci­aire col­lec­tif, on ne voit rien de tout cela : il n’y a pas d’or­gan­isme per­ma­nent, et les deux duel­listes dis­posent de leur force. Quant au fait que cette forme pour­rait être organ­isée par les élites de chaque groupe, en y repen­sant, j’ai le sen­ti­ment qu’au con­traire, on ne la ren­con­tre que dans des sociétés où il n’ex­iste pas d’élites économiques ou poli­tiques (en par­ti­c­uli­er, en Ama­zonie et en Aus­tralie aborigène).
      Quant à la ques­tion de Mar­cel­lo, elle per­met de touch­er du doigt des prob­lèmes red­outa­bles. Le pre­mier, assez banal, est la fia­bil­ité de nos sta­tis­tiques sur de telles sociétés. Je ne suis pas con­va­in­cu qu’un décompte aurait grand sens étant don­né que les obser­va­teurs n’avaient sou­vent qu’une vue très par­tielle de la réal­ité sociale. Mais beau­coup plus pro­fondé­ment, je crois qu’il y a vrai­ment un sacré prob­lème de fond avec ce qu’on appelle le groupe (et la clas­si­fi­ca­tion entre interne et externe). D’une part, j’ai l’im­pres­sion que bien des fois, les rela­tions sociales exis­tent à dif­férents niveaux et pren­nent la forme de cer­cles con­cen­triques ou pire, de cer­cles entremêlés. Dans ces cas, qu’est-ce que le groupe de référence ? Et d’autre part, je me demande si le critère pour définir le groupe n’est pas, en défini­tive… le type de com­bats qui s’y déroule. Ce qui donne un bid­ule cir­cu­laire, dont je ne vois pas bien com­ment sor­tir.
      Au pas­sage, j’en prof­ite pour sug­gér­er que le prob­lème se pose aus­si pour la déf­i­ni­tion de l’É­tat et du pou­voir poli­tique qui, lorsqu’on la pousse dans ses retranche­ments, est tout sauf sim­ple. Tes­tart avait cru pou­voir s’en sor­tir en dis­ant que dans une société don­née, le pou­voir poli­tique était celui qui s’ex­erçait au niveau le plus large (une solu­tion sem­blable à celle qu’il avait adop­tée pour la guerre, et je crois, aus­si peu sat­is­faisante). Cela voudrait dire, par exem­ple, que le pou­voir qu’un homme exerce sur son épouse n’est pas poli­tique dans la société romaine, mais qu’il le devient dans la société aborigène. Et du coup, j’avoue que j’ai du mal à voir en quoi cette déf­i­ni­tion nous éclaire… (à suiv­re, for­cé­ment !)

    3. Avatar de Inconnu
      Bruno Guillaud-Bataille

      Mer­ci pour vos retours Mar­cel­lo et Christophe Dar­mangeat. L’idée de cer­cles con­cen­triques voire de cer­cles emmêlés me sem­ble très bien imager la réal­ité. C’est pourquoi il me sem­blait que l’ap­proche groupe A vs groupe B n’é­tait peut-être pas suff­isante, seule, pour dress­er la typolo­gie des con­flits. Je ne sais pas répon­dre sur le cas par­ti­c­uli­er des “duels judi­ci­aires col­lec­tifs” (que je ne con­nais­sais pas avant la lec­ture de Casus Bel­li), mais d’une façon générale, pour les con­flits dits con­ven­tion­naires, n’est-il pas néces­saire de penser com­ment ont bien pû émerg­er et se sta­bilis­er ces “con­ven­tions”, fussent-elles tacites ? Par quels proces­sus advi­en­nent-elles ? J’avais mis “élite” entre guillemets, le mot “élite” était en effet d’au­tant plus mal choisi s’il ren­voie à l’idée de richesse économique. Par con­tre avons-nous déjà repéré quelque groupe humain que ce soit dépourvu de tout lead­er­ship que ce soit ? (la ques­tion de savoir si ce lead­er­ship doit être qual­i­fié de “poli­tique” est peut-être sec­ondaire). Même chez les Nam­bik­wara décrits par Lévi-Strauss, à la cul­ture matérielle par­mi les plus rudi­men­taires sem­ble-t-il, “il existe des chefs recon­nus comme tels” et autour desquels s’or­gan­ise notam­ment la sépa­ra­tion en ban­des quand vient la sai­son sèche (Tristes tropiques). Tou­jours dans TT il relate aus­si un épisode où le chef d’un groupe a négo­cié un accord avec une par­tie d’un autre groupe dans le dos de son groupe en quelque sorte. Le réc­it que fait M. Gode­lier de l’his­toire des Baruyas me sem­ble aus­si présen­ter de nom­breuses sit­u­a­tions bien plus com­plex­es que A vs B. Des jeux soci­aux intra groupes très com­plex­es avec des phénomènes de lead­er­ship eux-mêmes com­plex­es sont aus­si repérés par les pri­ma­to­logues qui étu­di­ent chim­panzés, bobonos ou gorilles. Je pense entre autres aux recherch­es de F. de Waal.
      Con­cer­nant l’E­tat je pense que la “sacral­i­sa­tion” de l’idée, avec le “E” majus­cule, nous fait per­dre du vue qu’il s’ag­it tou­jours d’une émer­gence, jamais achévé, d’un proces­sus con­tinu. Il y a plus ou moins d’E­tat, comme des mon­naies ou pro­to-mon­naies qui sont plus ou moins des mon­naies, comme des organ­ismes vivants qui sont plus ou moins vivants. Ce qui n’est pas fait pour nous aider quand il s’ag­it de com­pren­dre et de se com­pren­dre.

  2. Avatar de Inconnu
    𝙅𝙪𝙡𝙞𝙚𝙣 𝙈𝙖𝙨𝙧𝙞

    Excel­len­tis­sime con­férence. Bien qu’ayant subi un con­flit, je com­mence à peine à m’in­téress­er au sujet. Et puis, en écoutant la con­férence, je me suis fait une réflex­ion : est-ce que cette fix­a­tion de cer­tains sur le néolithique ne mar­querait pas en fait une tran­si­tion entre le con­flit pour la vengeance, et le con­flit pour la ressource ? Le sec­ond venant s’a­jouter au pre­mier évidem­ment, per­so je suis plus instinc­tive­ment hos­tile pour des raisons “per­son­nelles” que “matérielles”…

    1. Le fait qu’avec le Néolithique, les con­flits aient peu à peu changé d’ob­jec­tifs et que les ressources aient pris le pas sur la vengeance est à mes yeux l’hy­pothèse qui colle le mieux aux don­nées dont nous dis­posons. Pour autant, l’idée qui a dom­iné depuis les années 1950 et jusqu’à une date récente n’est pas que les con­flits pré-Néolithiques auraient eu d’autres objec­tifs que les ressources : c’est qu’ils auraient été inex­is­tants. Le cou­ple Néolithique /​séden­tar­ité) a réelle­ment été vu (et, chez cer­tains auteurs, il con­tin­ue à l’être) comme le point de départ de la con­flict­ual­ité col­lec­tive. Thèse qui, à mon sens, est insouten­able, par­ti­c­ulière­ment au vu des don­nées aus­trali­ennes.

    2. Avatar de Inconnu
      Nicolas Pichoff

      Bon­jour,

      D’abord, un grand bra­vo à Christophe pour cette excel­lente con­férence, tant sur la forme que sur le fond. J’ai par­ti­c­ulière­ment appré­cié le tableau ain­si que le rôle attribué à l’É­tat dans le fil­trage des dif­férents types de con­flits.

      Je souhaite rebondir sur les caus­es « ressources » et « vengeance » évo­quées dans les com­men­taires.
      Voici mon point de vue pour éclair­er cette ques­tion. Je n’ai évidem­ment pas la pré­ten­tion d’af­firmer qu’il s’ag­it du meilleur, mais c’est celui qui me paraît le plus per­ti­nent à ce stade peu avancé de ma réflex­ion (sinon, j’en chang­erais 😉).
      Il s’ag­it d’un point de vue évo­lu­tion­niste, dans l’e­sprit de celui dévelop­pé dans Pourquoi les ama­zones n’ex­is­tent pas (coécrit avec Véra Nikol­s­ki).

      La vie a besoin de ressources pour se per­pétuer (comme l’ex­plique le livre), pas de vengeance.
      Dans cette per­spec­tive, il me sem­ble naturel que tout organ­isme vivant soit en com­péti­tion pour l’ac­cès aux ressources dont dépend sa survie et sa repro­duc­tion. Cette com­péti­tion peut être menée indi­vidu­elle­ment lorsqu’il est seul, ou col­lec­tive­ment lorsqu’il est capa­ble de s’ap­puy­er sur des alliés. Or, la capac­ité à agir à plusieurs con­stitue sou­vent un avan­tage. On peut donc voir dans « la capac­ité à entraîn­er les autres » une car­ac­téris­tique favorisée par la sélec­tion naturelle, que l’on pour­rait rat­tach­er plus large­ment à l’ap­ti­tude à vivre en société.

      Mais ce n’est pas tout.

      Si vous ne réagis­sez pas lorsque d’autres s’emparent des ressources sur lesquelles vous comptez (assim­i­l­able à une « pro­priété »), vous ne les dis­suadez pas de recom­mencer. À terme, cela peut com­pro­met­tre votre accès aux ressources néces­saires à votre survie et à celle de votre lignée. Dans cette optique, la « vengeance » pour­rait être inter­prétée comme une car­ac­téris­tique émer­gente de la sélec­tion naturelle : non pas comme une fin en soi, mais comme une forme de mécan­isme de réduc­tion du risque (dis­sua­sion + répres­sion) rel­e­vant plus générale­ment du fait de ne pas se laiss­er faire et lim­iter les occur­rences.

      Autrement dit, nous auri­ons dévelop­pé des dis­po­si­tions psy­chologiques asso­ciées à la vengeance parce qu’elles con­tribuent, dans cer­taines cir­con­stances, à pro­téger nos ressources ou à décourager ceux qui voudraient s’en empar­er. On peut d’ailleurs rap­procher cette idée de celle d’« hon­neur », qui joue égale­ment un rôle impor­tant dans de nom­breuses sociétés humaines (et dans l’émergence et le traite­ment des con­flits).

      La vengeance ou l’hon­neur ne sont que des moyens de défendre les ressources.

      Evidem­ment, comme je suis inculte sur le sujet, je dis peut-être des évi­dences ou for­mule des hypothès­es qui ont été déjà été infir­mées.

      Qu’en pensez-vous ?

  3. Avatar de Pierre van Male
    Pierre van Male

    Bon­jour,
    Je tra­vaille dans le secteur human­i­taire, et la dis­tinc­tion guerre/​feud du livre m’a été très utile pour penser un prob­lème con­cret : la clas­si­fi­ca­tion du CICR (con­flit armé inter­na­tion­al, non inter­na­tion­al, autres sit­u­a­tions de vio­lence) a été con­stru­ite pour un seul type de logique — la guerre au sens de votre chapitre 1 — alors qu’un même con­texte “con­flit armé” recou­vre presque tou­jours plusieurs logiques simul­tanées : la guerre pro­pre­ment dite, mais aus­si la pré­da­tion (chapitres 3 et 8) et le feud, qui ne répon­dent ni aux mêmes acteurs ni aux mêmes cal­en­dri­ers.
    Une ques­tion me reste, directe­ment liée à un prob­lème que je ren­con­tre sur le ter­rain : votre livre situe la réso­lu­tion con­ven­tion­naire du feud (duel col­lec­tif, com­pen­sa­tion) du côté d’une con­ven­tion entre les par­ties elles-mêmes — un code d’hon­neur endogène. Dans deux cas irakiens que j’ai étudiés en m’ap­puyant sur votre grille, la médi­a­tion a réus­si là où une autorité trib­ale recon­nue par les deux camps exis­tait, et a échoué là où elle man­quait. Avez-vous une intu­ition, à par­tir de votre cor­pus anthro­pologique, sur la pos­si­bil­ité qu’un tiers extérieur au con­flit — une organ­i­sa­tion human­i­taire, par exem­ple — puisse sus­citer l’émer­gence d’un reg­istre con­ven­tion­naire là où il n’ex­iste pas spon­tané­ment, ou est-ce par nature quelque chose qui ne peut venir que de l’in­térieur du sys­tème de par­en­té ou d’hon­neur con­cerné ?

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