Et l’évolution créa la femme (Pascal Picq)

Pas­cal Picq est un auteur pro­lixe, con­nu pour ses tal­ents de vul­gar­isa­teur. Son dernier livre, Et l’évo­lu­tion créa la femme, paru il y a quelques mois, a con­nu un cer­tain reten­tisse­ment. Le pro­pos est ambitieux, puisque l’ou­vrage se pro­pose de cern­er la dif­fi­cile ques­tion des rap­ports de genre dans l’hu­man­ité en croisant à la fois la per­spec­tive éthologique et biologique (le domaine de spé­cial­ité de l’au­teur) et l’an­thro­polo­gie sociale. Sous bien des aspects, le texte est très infor­matif, et soulève une foule de ques­tions qu’il traite par­fois fine­ment. Cer­tains tra­vers vien­nent toute­fois gâter la sauce, et font que le livre laisse au final une impres­sion très mit­igée. Com­mençons donc par les points qui posent prob­lème.

Une rédaction approximative

D’une manière générale, et c’est un sen­ti­ment que j’avais déjà éprou­vé à la lec­ture d’un précé­dent opus du même auteur, le texte donne la désagréable impres­sion d’avoir été écrit (beau­coup) trop vite. Il sem­ble avoir été rédigé d’un seul jet, sans que soit pris le temps ni des véri­fi­ca­tions néces­saires – j’y reviendrai dans un instant – ni de la réflex­ion sur les meilleures voies pour organ­is­er le pro­pos et pour don­ner forme à une imposante matière pre­mière. Le tal­ent d’écri­t­ure de Pas­cal Picq n’est pas en cause et, dans le détail, on suit bien volon­tiers ses réflex­ions. Mais à un niveau plus glob­al, on finit par être gêné par les digres­sions et les red­ites, qui font trop sou­vent per­dre le fil du raison­nement. C’est notam­ment le cas dans la pre­mière par­tie, con­sacrée aux dif­férentes espèces de pri­mates, où la richesse des infor­ma­tions et la var­iété des ques­tions exam­inées finit par noy­er un peu le pro­fane, et où la péd­a­gogie de l’ex­posé aurait grande­ment gag­né à l’a­jout de quelques tableaux ou graphiques, de même qu’à une rédac­tion plus ser­rée.
Cepen­dant, là où le bât blesse le plus, c’est que le texte com­porte de trop nom­breux flot­te­ments ou approx­i­ma­tions, quand ce ne sont pas de franch­es erreurs, qu’une rapi­de véri­fi­ca­tion aurait pour­tant aisé­ment per­mis de cor­riger.
Pour ne don­ner que quelques exem­ples, anec­do­tiques, mais sig­ni­fi­cat­ifs : à pro­pos de l’avène­ment sup­posé du patri­ar­cat il y a quelques mil­lé­naires, on tombe sur ce qui est présen­té comme une cita­tion de Marx, qui en aurait par­lé comme de « la plus grande défaite de l’histoire de l’humanité ». La cita­tion n’est pas sour­cée, et pour cause : Marx n’a jamais rien écrit de tel. Seul Engels, dans son Orig­ine de la famille, de la pro­priété privée et de l’É­tat, évoque à ce sujet la « défaite his­torique du sexe féminin », une for­mule directe­ment inspirée de Bachofen et qui, indépen­dam­ment de sa justesse, pos­sède un tout autre sens.
À pro­pos de pos­si­bles iné­gal­ités de richesse dès le Paléolithique supérieur, la dis­cus­sion de la sépul­ture de Sun­gir révèle elle aus­si bien des prob­lèmes. Pour com­mencer, le site est local­isé à tort en Ukraine, alors qu’il se trou­ve en Russie. Ensuite, il est alter­na­tive­ment orthographié « Shun­gir », alors que la retran­scrip­tion usuelle est Sunghir. Ces détails n’au­raient guère d’im­por­tance, si l’in­ter­pré­ta­tion de ces restes ne procé­dait de la même légèreté. Pas­cal Picq écrit en effet :
L’homme âgé devait avoir un statut impor­tant pour jus­ti­fi­er un mobili­er funéraire d’une telle richesse – représen­tant des mil­liers d’heures de tra­vail –, ain­si que le sac­ri­fice de deux ado­les­cents, dont un por­tant une mal­for­ma­tion faciale. La société de Sun­gir était organ­isée selon une hiérar­chie sociale reposant sur des activ­ités arti­sanales spé­cial­isées et cer­taine­ment dom­inée par les hommes. (…) Ain­si, ces nou­velles con­nais­sances et inter­pré­ta­tions récusent l’idée que les sociétés du Paléolithique aient été égal­i­taires.
Or rien n’au­torise de telles con­clu­sions. Les « mil­liers d’heures de tra­vail » sont tout au plus une hypothèse, qui est loin de faire l’u­na­nim­ité. Le fait que les deux ado­les­cents auraient été sac­ri­fiés, pour sa part, ne repose sur aucun élé­ment matériel, et n’ex­prime que la per­plex­ité (ou le manque d’imag­i­na­tion) de cer­tains archéo­logues devant des pra­tiques funéraires qui nous appa­rais­sent étranges. La « hiérar­chie sociale » ne con­stitue rien de plus qu’une con­jec­ture, la spé­cial­i­sa­tion arti­sanale une spécu­la­tion encore plus gra­tu­ite – à la dif­férence d’autres pro­duc­tions du Paléolithiques, les biens funéraires de Sunghir ne requéraient pour leur fab­ri­ca­tion aucune exper­tise par­ti­c­ulière. Quant à la dom­i­na­tion mas­cu­line, on voit bien mal en quoi elle pour­rait être déduite de ces sépul­tures. Pour ter­min­er, ces « nou­velles con­nais­sances » (qui remon­tent tout de même aux années 1960) ne « récusent » en aucun cas l’idée que « les » sociétés du Paléolithique aient été égal­i­taires : elles soulèvent sim­ple­ment – mais c’est déjà beau­coup – la pos­si­bil­ité que cer­taines d’en­tre elles ne l’aient pas été.
On observe le même manque de rigueur à pro­pos des con­cepts forgés par Alain Tes­tart qui sont évo­qués à plusieurs repris­es au cours du texte, ain­si que dans le lex­ique final. Con­traire­ment à ce qu’écrit Pas­cal Picq, les types A et B de chas­seurs-cueilleurs n’op­posent nulle­ment ceux qui ignorent la richesse et dont les presta­tions mat­ri­mo­ni­ales se lim­i­tent à du tra­vail, à ceux qui la con­naî­traient et qui trans­fèr­eraient des biens lors du mariage. Cette dichotomie, dans le vocab­u­laire d’A. Tes­tart, est celle qui sépare le « monde I » du « monde II ». Les types A (comme Aus­tralien) et B (comme Bush­man) représen­tent une dif­féren­ci­a­tion interne au monde I, selon le type de presta­tions mat­ri­mo­ni­ales qui y règne, et qui est cen­sée déter­min­er un rythme d’évo­lu­tion dif­férent vers l’émer­gence de la richesse, c’est-à-dire dans la tran­si­tion vers le monde II.

L’insaisissable « matriarcat »

Mais c’est sans doute à pro­pos de cer­tains con­cepts-clés de l’an­thro­polo­gie sociale que les flot­te­ments et les impré­ci­sions sont les plus gênants, dans la mesure où ils brouil­lent le cœur même de la troisième par­tie de l’ex­posé. Sur la ques­tion emblé­ma­tique du matri­ar­cat, on a ain­si bien du mal à com­pren­dre de quoi il est ques­tion au juste. Le glos­saire, auquel le lecteur trou­blé ne man­quera pas de se reporter, définit cette notion de manière stricte – plus stricte, même, qu’il n’est d’usage :
Matri­ar­cal : Se dit d’un sys­tème social dans lequel les femmes dis­posent de tous les pou­voirs, économique, poli­tique et sacré. De telles sociétés sont matrilo­cales et matril­inéaires. Si des femelles domi­nent une société sans être matrilo­cales ni matril­inéaires, on par­le de gynocratie.
On com­prend donc de ce qui précède que les matri­ar­cats for­ment un sous-ensem­ble des sociétés dom­inées par les femmes (au point qu’elles y déti­en­nent « tous les pou­voirs », ce qui con­stitue une pré­ci­sion bien dis­cutable, mais pas­sons) : celui qui est égale­ment mar­qué par la com­bi­nai­son matrilo­cal­ité /​matril­inéar­ité. Soit. Mais alors, com­ment inter­préter une phrase telle que :
Il existe actuelle­ment dans le monde une cinquan­taine de sociétés dites matri­ar­cales au sens large, c’est-à-dire matrilo­cales et/​ou matril­inéaires. Les sociétés matri­ar­cales au sens strict, là où les femmes dis­posent du pou­voir économique, poli­tique et sacré, sont un peu moins nom­breuses.
Selon la déf­i­ni­tion précé­dente – et, ajoutera-t-on, selon le sens com­mun –, les sociétés où les femmes ne déti­en­nent pas le(s) pouvoir(s) ne sont pas « matri­ar­cales au sens large » : elles ne sont pas matri­ar­cales du tout. Le trou­ble s’ap­pro­fon­dit encore avec cet autre pas­sage :
Néan­moins, il existe encore de nom­breuses sociétés matri­ar­cales, tout au moins matril­inéaires et matrilo­cales, où les femmes déti­en­nent les pou­voirs sacrés, économiques et poli­tiques – matri­ar­cales si les femmes sont appar­en­tées, sinon on par­le de gynocratie.
On croit cette fois com­pren­dre que la matrilo­cal­ité, la matril­inéar­ité et le pou­voir des femmes ne sont que des con­di­tions néces­saires au car­ac­tère matri­ar­cal de la société : celui-ci n’in­ter­viendrait que lorsque les femmes sont « appar­en­tées » – mais com­ment, dans une société matrilo­cale, ne pour­raient-elles pas l’être ? Au demeu­rant, le seul exem­ple de « gynocratie » (c’est-à-dire de dom­i­na­tion fémi­nine non asso­ciée à la com­bi­nai­son matril­inéar­ité /​matrilo­cal­ité) que four­nit le livre est celui des bono­bos. Doit-on en con­clure que cette caté­gorie ne se ren­con­tre pas dans les sociétés humaines ?
Le coup de grâce arrive toute­fois avec cette remar­que tout à fait légitime, mais dévas­tra­trice, à pro­pos du mono­pole mas­culin sur les armes :
Même dans les sociétés matri­ar­cales, les affaires extérieures, paci­fiques ou belliqueuses, sont menées par les hommes. C’est la rai­son pour laque­lle il n’est pas pos­si­ble de par­ler d’un matri­ar­cat avec les femmes détenant tous les pou­voirs.
Mais alors, ces matri­ar­cats où les femmes déti­en­nent tout ou l’essen­tiel des pou­voirs, sont-ils des réal­ités observées ou un cas de fig­ure qu’au­cun exem­ple con­nu n’a jamais illus­tré ? Bien qu’il ne soit « pas pos­si­ble » d’opter pour le pre­mier terme de l’al­ter­na­tive, Pas­cal Picq en par­lera tout de même, comme une con­fig­u­ra­tion qui se ren­con­tr­erait encore dans « un peu moins » d’une cinquan­taine de sociétés actuelles – le livre n’en don­nera toute­fois pas d’ex­em­ples. Com­prenne qui peut.
Pour affirmer ain­si l’ex­is­tence de tels matri­ar­cats, Pas­cal Picq choisit de s’ap­puy­er exclu­sive­ment sur les travaux de la chercheuse Hei­de Goet­tner-Aben­droth. Le prob­lème est que ceux-ci sont très loin de faire l’u­na­nim­ité, comme on peut par exem­ple en juger par cette cri­tique dévas­ta­trice pub­liée dans le Jour­nal des anthro­po­logues. En fait, H. Goet­tner-Aben­droth, elle-même philosophe de for­ma­tion, refuse tous les résul­tats obtenus par la sci­ence anthro­pologique « offi­cielle », qu’elle accuse d’être pro­fondé­ment biaisée par le mas­culin­isme. Pour avoir un avant-goût de la per­spec­tive dans laque­lle elle se situe et de sa valeur sci­en­tifique, on peut rap­pel­er cet extrait d’un de ses textes pub­lié en 1980 (oppor­tuné­ment cité par Beate Wag­n­er Hasel, « Le matri­ar­cat et la crise de la moder­nité », Mètis. Anthro­polo­gie des mon­des grecs anciens, vol. 6, n°1–2, 1991. pp. 43–61) :
Comme nous le savons, les grandes reli­gions patri­ar­cales et les sys­tèmes de pen­sée qui leur ont suc­cédé, la philoso­phie et la sci­ence mod­erne, n’ont pas mis d’aplomb l’or­dre cos­mique, con­traire­ment à ce qu’elles pré­ten­dent. Bien au con­traire, quand nous con­sid­érons notre planète Terre et les effets des forces naturelles sur l’homme extérieur et intérieur, nous voyons qu’elles ont rompu l’équili­bre de cet ordre cos­mique. Ce que les reli­gions matri­ar­cales com­pre­naient et respec­taient, c’est-à-dire les cycles naturels, fut méprisé et détru­it par les reli­gions patri­ar­cales. Avec quelle aide nous y oppos­er ? Puisse Héra se lever pour faire de nou­veau de l’or­dre ter­restre un ordre qui assure la survie du cos­mos, s’il en est encore temps !
Dès lors, on ne peut que s’in­ter­roger : pourquoi men­er une dis­cus­sion sur le matri­ar­cat en s’ap­puyant sur une telle référence, sans même sig­naler qu’elle est extrême­ment minori­taire et con­testée ? C’est d’au­tant plus trou­blant que quelques pages plus loin, Pas­cal Picq repro­duit un tableau tiré de mes pro­pres travaux – en l’at­tribuant, au pas­sage, à l’a­mi Jean-Marc Pétil­lon, et en trans­for­mant une con­férence grand pub­lic en com­mu­ni­ca­tion de col­loque. Or, ce tableau illus­tre pré­cisé­ment l’ab­sence frap­pante de toute société humaine matri­ar­cale (ou « gynocra­tique »). Alors, qui a rai­son ? Ceux (fort rares) qui sou­ti­en­nent qu’en­core aujour­d’hui, dans des dizaines de sociétés humaines, les femmes déti­en­nent « tous les pou­voirs » ? Ou ceux, beau­coup plus nom­breux, qui affir­ment que de telles sociétés n’ont jamais été observées, ni dans le présent, ni dans le passé ? Et com­ment une dis­cus­sion sur les rap­ports entre les sex­es au sein de l’hu­man­ité peut-elle être con­duite sérieuse­ment en faisant l’im­passe sur cet élé­ment cap­i­tal – ou en le trai­tant de manière erronée ?

Quelques éléments d’éthologie

Ces cri­tiques pour­raient don­ner l’im­pres­sion que le livre est dépourvu d’in­térêt. C’est pour­tant loin d’être le cas. Les deux pre­mières par­ties, en par­ti­c­uli­er, qui por­tent sur l’étholo­gie et la place de l’e­spèce humaine dans l’évo­lu­tion des pri­mates, mal­gré le car­ac­tère par­fois un peu décousu de l’ex­posé, méri­tent une lec­ture atten­tive. Les leçons qu’elles déga­gent sont bien sou­vent frus­trantes : les déter­min­ismes que l’on croit pou­voir invo­quer sont pour la plu­part invalidés, et les con­clu­sions demeurent, pour l’essen­tiel, des ques­tions sans réponse. Mais comme un bon doute vaut mieux qu’une mau­vaise cer­ti­tude, ces élé­ments sont loin d’être inutiles.
Par­mi les nom­breux points que l’on peut relever (out­re, pêle-mêle, quelques argu­ments con­tre les tra­vers de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste ou les thès­es de Priscille Touraille), on note en par­ti­c­uli­er l’ab­sence de lien direct entre dimor­phisme sex­uel et dom­i­na­tion des mâles. La masse mus­cu­laire de ces derniers, ou leurs canines plus dévelop­pées, ne sont pas pri­or­i­taire­ment l’in­stru­ment de leur main­mise sur les femelles, mais le fruit de la com­péti­tion intra­sex­uelle, c’est-à-dire entre mâles eux-mêmes, pour l’ac­cès sex­uel à ces femelles. Au risque d’écrire une bêtise, j’ai tout de même eu le sen­ti­ment que le dimor­phisme joue un rôle dans la dom­i­na­tion des mâles, dans la mesure où, chez les singes tout au moins, il en con­stitue une con­di­tion néces­saire : je ne crois pas que P. Picq évoque un seul cas où cette dom­i­na­tion ne s’ac­com­pa­gne pas de cet avan­tage physique. Celui-ci, cepen­dant, est loin de con­stituer une con­di­tion suff­isante ; le livre mon­tre com­ment, par­mi les pri­mates, de mul­ti­ples fac­teurs inter­vi­en­nent pour con­stituer des arrange­ments soci­aux très var­iés. C’est d’ailleurs cette var­iété des con­fig­u­ra­tions (ain­si que le nom­bre rel­a­tive­ment faible d’e­spèces impliquées) qui rend les raison­nements si hasardeux : il est extrême­ment déli­cat d’isol­er l’ef­fet d’un fac­teur par­ti­c­uli­er – un prob­lème que l’on retrou­ve, à un autre niveau, au sein des sociétés humaines :
En fait, et comme chez les mam­mifères en général, il n’y a pas de réponse évi­dente : on observe tout au plus quelques ten­dances, tem­pérées par de nom­breuses excep­tions ou vari­a­tions. Aucune cor­réla­tion cohérente ne se dégage des études com­par­a­tives. (…)
S’il existe des con­traintes phy­logéné­tiques iden­ti­fi­ables dans les dif­férentes lignées de pri­mates, il n’y a pas deux sociétés de pri­mates et de singes qui se ressem­blent, à l’exception des hylo­batidés (gib­bons et sia­mangs). Ces dif­férences ne peu­vent pas s’expliquer par les seules con­traintes phy­logéné­tiques (socio­bi­olo­gie), encore moins par les con­di­tions envi­ron­nemen­tales (socio-écolo­gie).
Con­cer­nant l’être humain, le raison­nement phy­logéné­tique se heurte lui aus­si à de nom­breuses incon­nues, en par­ti­c­uli­er du fait du nom­bre très réduit d’e­spèces sur­vivantes de notre genre (homo) et de notre famille. On ne sait donc si notre dernier ancêtre com­mun avec les chim­panzés ou les bono­bos ressem­blait davan­tage aux pre­miers, aux sec­onds… ou ni à l’un, ni à l’autre. C’est d’au­tant plus frus­trant que, du point de vue des rap­ports entre les sex­es, ces deux espèces sont rad­i­cale­ment diver­gentes : alors que les bono­bos se car­ac­térisent par une forme de dom­i­na­tion des femelles, les chim­panzés font par­tie des espèces de singes où la dom­i­na­tion mas­cu­line est la plus affir­mée. Sans aucune cer­ti­tude, divers indices plaident en faveur de l’hy­pothèse selon laque­lle notre héritage évo­lu­tif est mar­qué par un cer­tain degré de dom­i­na­tion mas­cu­line. Il est en par­ti­c­uli­er très prob­a­ble que nous sommes issus d’un phy­lum dans lequel rég­nait la patrilo­cal­ité, et où ce sont donc les femelles qui quit­taient les groupes à la puberté. Si ce trait ne s’ac­com­pa­gne pas automa­tique­ment d’une inféri­or­i­sa­tion des femmes, il les prive néan­moins d’une de leurs prin­ci­pales lignes de défense, observée aus­si bien dans les sociétés humaines qu’an­i­males : l’ex­is­tence de groupes locaux de par­entes leur per­met en effet de s’op­pos­er aux pré­ten­tions des mâles.
Reste toute­fois la lanci­nante ques­tion de l’ar­tic­u­la­tion entre ce pos­si­ble héritage naturel et les dis­posi­tifs cul­turels qui sont venus soit le sys­té­ma­tis­er et le ren­forcer, soit le neu­tralis­er dans une large mesure – sur cet aspect comme sur tant d’autres, les sociétés humaines ont été extrême­ment divers­es. Je n’ai pas eu le sen­ti­ment que Pas­cal Picq par­ve­nait réelle­ment à répon­dre à cette ques­tion légitime ; mais pour le coup, ce n’est pas moi qui songerais à le lui reprocher.
La ques­tion (à mes yeux, essen­tielle) de la divi­sion sex­uée des tâch­es (ou du tra­vail) est traitée assez briève­ment. Quelques élé­ments mon­trent qu’elle existe prob­a­ble­ment de manière embry­on­naire chez les ancêtres com­muns à l’homme et aux chim­panzés :
Qu’en est-il chez les singes qui pra­tiquent la chas­se ? Là, c’est le plus sou­vent l’affaire des mâles. Chez les chim­panzés, il arrive que des femelles se joignent à la par­tie et par­ticipent à la battue, mais on n’a jamais observé une femelle tuer une proie, comme dans les pop­u­la­tions humaines où les femmes par­ticipent à la chas­se. Notons que les chim­panzés mâles n’utilisent pas d’armes con­ton­dantes, ni per­forantes ou tran­chantes. En revanche, on a observé des femelles chim­panzés saisir une branche, l’effeuiller, la cass­er de telle sorte que se forme un biseau et embrocher de petits gala­gos – d’adorables petits pri­mates noc­turnes – mangés tout crus.
Fait a pri­ori sur­prenant en effet :
Tou­jours chez les chim­panzés, ce sont les femelles qui fab­riquent et utilisent des out­ils, trans­met­tant leur savoir-faire aux jeunes, avec, d’une com­mu­nauté à l’autre, des tra­di­tions cul­turelles – au sens où les pra­tiques ne sont pas innées, donc trans­mis­es par les gènes, mais résul­tent d’un appren­tis­sage dans un cadre social.
Quand, com­ment et pour quelles raisons s’est mise en place la divi­sion sex­uée des tâch­es au sein de la lignée humaine, avec tous ses car­ac­tères spé­ci­fiques – en par­ti­c­uli­er, la ten­dance à l’ex­clu­sion des femmes des armes et des out­ils les plus sophis­tiqués ? On ne peut que con­stater notre igno­rance :
Si elle invite à recon­sid­ér­er l’origine « naturelle » de ces dis­crim­i­na­tions sex­uelles, l’éthologie com­parée ne donne pas d’explication sur leur appari­tion.
Sans fournir des répons­es clés en main à quelques ques­tions brûlantes con­cer­nant la spé­ci­ficité humaine, l’étholo­gie aide donc à se pos­er les bonnes ques­tions et à écarter quelques fauss­es évi­dences. C’est déjà beau­coup et, mal­gré les réserves exprimées plus haut, c’est bien ce qui fait l’in­térêt de ce livre, en par­ti­c­uli­er dans ses deux pre­mières par­ties.

10 commentaires

  1. Mer­ci pour cet arti­cle. Les “argu­ments” con­tre la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste que vous évo­quez ne sont pas des argu­ments mais une car­i­ca­ture grossière et non-sour­cée d’un champ qu’il ne con­naît de toute évi­dence pas. Vous pou­vez aus­si les con­sid­ér­er comme des “approx­i­ma­tions”, comme vous les appelez poli­ment.

    1. Indépen­dam­ment de la qual­ité réelle ou sup­posée des développe­ments de P. Picq sur ce point, à titre per­son­nel, j’avoue bien volon­tiers être très peu con­va­in­cu des apports de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste. C’est une dis­cus­sion qui est rev­enue à plusieurs repris­es sur ce blog, mais je n’ai jamais trou­vé de répons­es sat­is­faisantes, en par­ti­c­uli­er, à ces deux ques­tions :
      1. Face à un trait cul­turel observé comme sinon uni­versel, du moins large­ment répan­du, com­ment la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste l’at­tribue-t-elle à une dis­po­si­tion cérébrale sélec­tion­née par la biolo­gie il y a 100 000 ans, et non à une pos­si­ble adap­ta­tion sociale inter­v­enue à un moment quel­conque de l’évo­lu­tion des organ­i­sa­tions humaines ?
      2. Sur quels points offre-t-elle des expli­ca­tions qui per­me­t­tent d’aller au-delà de celles que pro­pose une l’ap­proche par les struc­tures sociales ? (J’ai effec­tué des lec­tures sur trois thèmes, à savoir les rap­ports hommes-femmes, la guerre et la reli­gion, et sur aucun des trois je n’ai trou­vé de réponse probante à cette ques­tion).
      Si vous avez des élé­ments sur l’une ou l’autre de ces ques­tions, je suis pre­neur !
      Cor­diale­ment

  2. Avatar de Inconnu
    Jacques Simon

    Je vois que je n’au­rais pas à lire ce livre, tout ou presque de ces thès­es cir­cu­lant dans divers­es revues grand pub­lic comme PlS ou La R… par con­tre je relève une con­tra­dic­tion appar­ente dans le § sur la chas­se pra­tiquée par les chimpanzés:Il affirme que les femelles ne tuent pas les proies ( et que les mâles ne se ser­vent pas d“armes”),tout en les décrivant les embrochant sur des branchettes. Or j’ai lu à maintes repris­es que ces branchettes pré­parées sont util­isées (mais sans qu’il soit spé­ci­fié par quel sexe) pour déloger et extraire les gala­gos de leurs refuges dans le creux des arbres, trop pro­fondé­ment pour que l’on puisse le faire à la main (ou trop étroit, ou risque de morsure).Est-ce parce que le § est coupé ? Ou bien parce que cela a été écrit un peu trop vite ? Les pau­vres gala­gos ne doivent pas ressor­tir très fringant embrochés comme de vul­gaires kebab…
    Je pré­cise que je ne suis en rien spé­cial­iste d’une quel­conque sci­ence humaine, juste un lecteur atten­tif de l’ac­tu­al­ité sci­en­tifique et politique(je me suis lim­ité à un Deug de let­tres mod­ernes, et j’ai essen­tielle­ment tra­vail­lé comme ouvri­er encadreur).La retraite me donne l’oc­ca­sion de fouin­er un peu sur les sites ou les blogs référencés par mes deux revues préférées ; votre arti­cle sur la guerre en Aus­tralie m’ a inter­pel­lé. Au fait, j’ai lu il y a un cer­tain temps qu’une anthro­po­logue avait fait des recherch­es immer­sives dans une société Aborigène, mais du côté Féminin,et s’é­tait aperçue que tout ce qui avait été rap­porté par des infor­ma­teurs hommes(et par des anthro­po­logues mas­culins) nég­ligeait com­plète­ment la cul­ture tout aus­si dévelop­pée de la moitié fémi­nine de leur société, avec des tra­di­tions, des rit­uels et des points de vue très dif­férents. Je n’ai aucune référence, et j’ig­nore la per­ti­nence réelle de ces travaux, mais il serait intéres­sant d’y aller voir dans le con­texte actuel.Il me sem­ble en avoir lu une recen­sion dans les années 90.

    1. En ce qui con­cerne la con­tra­dic­tion que vous relevez sur les femelles tueuses : bien vu ! J’é­tais passé à côté. En fait, j’ai quand même l’im­pres­sion, à picor­er Google très rapi­de­ment, que tout cela repose sur fort peu d’ob­ser­va­tions : https://www.nationalgeographic.com/science/article/chimps-use-spears-to-hunt-mammals-study-says. Et la femelle avait “embroché” un écureuil…
      En ce qui con­cerne l’Aus­tralie, vous avez tout à fait rai­son. Cer­taines anthro­po­logues femmes ont récolté par­mi les femmes des don­nées qui ont mod­i­fié l’im­age qu’on se fai­sait de ces sociétés (la pre­mière dans ce cas, à laque­lle vous faites allu­sion, fut sauf erreur P. Kaber­ry). Cela dit, même si on a beau­coup util­isé ces travaux pour tor­dre le bâton dans l’autre sens, le fait que ces sociétés étaient glob­ale­ment mar­quée par une très forte dom­i­na­tion mas­cu­line, qui se tradui­sait notam­ment dans le domaine religieux, ne sem­ble guère con­testable.

  3. J’ai écoute votre web­con­fèrence à l’AFIS hier au soir, j’ai une ques­tion que je ne sais où pos­er, alors je le fais en bas de cet arti­cle car le sujet ne me sem­ble pas trop éloigné.
    J’ai une idée reçue depuis longtemps, je ne sais plus d’où elle m’est tombée, et j’aimerais que vous me disiez ce que vous en pensez : lorsque les européens ont com­mencé à mas­sacr­er les peu­ples un peu partout lors de leurs con­quêtes des derniers siè­cles, les peu­ples les plus paci­fiques ont été élim­inés beau­coup plus facile­ment et rad­i­cale­ment puisqu’ils n’avaient pas trop moyen de se défendre, et les peu­ples les plus paci­fiques étant aus­si ceux où la dom­i­na­tion mas­cu­line est la moins présente, cela explique pourquoi aujour­d’hui on ne peut plus observ­er que des peu­ples où la dom­i­na­tion mas­cu­line est évi­dente.
    Je me rends bien compte que cette phrase con­tient cer­taine­ment beau­coup d’af­fir­ma­tions fauss­es, et j’at­tends peut-être surtout que vous me con­fir­miez que c’est du bull­shit. Si vous savez d’où vient cette idée, je suis aus­si intéressée.

    1. Bon­jour
      Sous cette forme, c’est la pre­mière fois que je ren­con­tre cette idée qui, pour être franc, ne me paraît pas du tout ten­able. D’abord, parce que si les peu­ples européens ont mas­sacré et soumis, cela ne les a pas empêchés d’ob­serv­er les gens qu’ils avaient en face d’eux. Et s’ils avaient réelle­ment écrasé des peu­ples sans défense, ils l’au­raient écrit et dit – au demeu­rant, je ne crois pas que cela ait sou­vent été le cas. Même les plus dému­nis des chas­seurs-cueilleurs, comme les Aus­traliens, ont résisté mil­i­taire­ment ; j’ai ten­dance à penser que ceux qui se sont lais­sés faire étaient ceux qui étaient déjà sous dom­i­na­tion d’une puis­sance locale et qui ont accueil­li les Blancs sinon comme des libéra­teurs, du moins avec une cer­taine indif­férence (c’est une impres­sion, pas le résul­tat d’une étude sys­té­ma­tique).
      Mais surtout, toute l’idée procède de la croy­ance selon laque­lle le féminin serait par nature plus doux que le mas­culin, et qu’une société serait donc d’au­tant plus paci­fique que les femmes y jouent un rôle impor­tant. C’est une vieille anti­enne qui ne repose absol­u­ment sur rien, sinon sans doute sur quelques solides préjugés mas­culin­istes. Sans même par­ler des sup­posées qual­ités de douceur intrin­sèque des femmes, au niveau des sociétés, il suf­fit de con­stater que le plus emblé­ma­tique des « matri­ar­cats », qui a servi de base à tous les raison­nements sur ce thème, était celui des Iro­quois. Or, les Iro­quois étaient un des peu­ples les plus belliqueux d’Amérique du Nord, qui avait au XVI­I­Ie siè­cle con­sti­tué une véri­ta­ble machine de guerre et de ter­reur, et qui avait écrasé un à un tous ses voisins… Et comble de l’ironie, c’est sans doute en rai­son des absences régulières et pro­longées des hommes pour ces opéra­tions de guerre que les femmes jouaient un rôle cru­cial dans la ges­tion des ressources économiques et, par con­tre­coup, dans la vie sociale !
      Bien cor­diale­ment

  4. Bon­soir,
    mer­ci pour votre réponse. On m’avait déjà fait cette remar­que sur les traces écrites, mais je ne pen­sais vrai­ment pas que cette pra­tique était sys­té­ma­tique. Aus­si, je pen­sais que beau­coup de peu­ples avaient dis­parus par des mas­sacres européens.
    Pour la par­tie sur le féminin et la douceur etc., je n’avais pas com­pris cette idée comme ça, mais plus sim­ple­ment qu’un peu­ple peu guer­ri­er serait dans un même mou­ve­ment peu enclin à la dom­i­na­tion en son sein.
    Votre dernière remar­que sur les Iro­quois ne manque pas de piquant. J’ai sans doute beau­coup de préjugés à défaire..
    bien à vous

  5. Je viens de regarder une vidéo de Pas­cal Picq sur “le blob” à l’in­stant. Mon pre­mier réflexe est de me deman­der si vous n’avez pas écrit sur ce livres il y a 5 ans. Bin­go !!!!!

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