Deux peintres de la vie aborigène

Les doc­u­ments sur les sociétés aborigènes des pre­mières années de la coloni­sa­tion sont rares, et d’au­tant plus pré­cieux que ces sociétés ont très vite été totale­ment déstruc­turées par les épidémies, les con­flits avec les colons et la dépos­ses­sion de leurs ter­ri­toires.

Aux tra­di­tion­nels textes, rap­ports, témoignages et sou­venirs du début du XIXe siè­cle s’a­joutent deux séries d’œuvres pic­turales par­ti­c­ulière­ment utiles en ces temps où la pho­togra­phie n’ex­is­tait pas.
La pre­mière est due à Joseph Lycett (vers 1875–1828). Cet artiste pein­tre bri­tan­nique, con­damné pour faux à la dépor­ta­tion en 1814, vécut à Syd­ney vers 1820 sous l’au­torité directe du gou­verneur Mac­quar­ie, et réal­isa alors une série d’aquarelles décrivant divers­es scènes de la vie aborigène. Cer­taines reçurent un cer­tain suc­cès, tan­dis que d’autres con­nurent un sort plus obscur, avant de refaire sur­face dans les années 1970, où un recueil orig­i­nal fut acheté par la Bib­lio­thèque Nationale d’Aus­tralie. Celle-ci l’a numérisé et mis en ligne il y a quelques années, et cha­cun peut aujour­d’hui con­sul­ter ces témoignages pris sur le vif des toutes pre­mières années de la coloni­sa­tion.
Ces aquarelles pos­sè­dent une valeur infor­ma­tive de tout pre­mier ordre sur cer­taines cou­tumes aborigènes (chas­se, guerre, procé­dure pénale ou céré­monie religieuse), à une époque où il était très rare qu’un artiste occi­den­tal s’y intéresse. Les détails des paysages con­fir­ment que les scènes se déroulent aux alen­tours de Syd­ney, de Port Stephens et du lac Mac­quar­ie. La prin­ci­pale – sinon la seule – infidél­ité à la réal­ité tient aux pagnes dont Lycett a tenu à affubler les Aborigènes afin de com­plaire à la morale bri­tan­nique ; en réal­ité, les pre­miers habi­tants de l’Aus­tralie, hommes comme femmes, allaient entière­ment nus.
L’autre artiste, dont j’ai déjà util­isé plusieurs réal­i­sa­tions dans ce blog ou pour illus­tr­er des travaux académiques, est John Heavy­side Clark (vers 1771–1836). Dix de ses images aus­trali­ennes, provenant de la même région, sont rassem­blées dans cet album de 1813, numérisé et disponible en ligne. Elles sont accom­pa­g­nées de brèves descrip­tions ethno­graphiques, de la main de l’au­teur. On remar­quera que Clark n’a pas la prud­erie de Lycett, et laisse ses sujets nus – même si les con­ve­nances l’oblig­ent à ne pas les représen­ter de face, à moins qu’un buis­son ou une branche d’ar­bre ne vienne oppor­tuné­ment en dis­simuler les par­ties intimes.

Quelques morceaux choisis

L’incontournable chasse au kangourou

Lycett — Celui-ci note l’u­til­i­sa­tion du feu par les Aborigènes pour rabat­tre les proies.
Clar­ck


…Mais aussi la pêche

Lycett — La pèche s’ef­fectue ici de nuit, à la torche
Clark — On note la divi­sion sex­uée du tra­vail entre l’homme
qui har­ponne et la femme qui main­tient la bar­que
(il est dif­fi­cile de juger si c’est le même cas chez Lycett)


La procédure de réparation

Lycett — Le coupable se tient face à ses vengeurs, qui lui jet­tent des lances
qu’il doit ten­ter d’esquiver. Le nom­bre de lances a été préal­able­ment fixé
d’un accord com­mun entre le groupe accusa­teur et accusé.
Clark — La simil­i­tude des atti­tudes, avec les témoins
assis­tant accroupis à la scène, est par­faite.


Une expédition armée

Lycett — Sans doute ne s’ag­it-il pas d’une expédi­tion de vengeance,
les corps n’é­tant pas décorés de manière spé­ci­fique.
Le pein­tre représente avec soin les « lances de mort »,
dif­férentes de celles util­isées pour la chas­se et spé­ciale­ment bar­belées.
Clark — Les vengeurs sont maquil­lés d’une manière
qui évoque sans doute les squelettes et la mort
(j’émets ici cette hypothèse sans l’avoir véri­fiée dans la lit­téra­ture).

4 commentaires

  1. Bon­jour,
    J’ig­no­rais qu’ex­is­taient de tels albums !
    Con­nais-tu des équiv­a­lents à la même péri­ode pour ce qui serait aujour­d’hui le Sud des États-Unis ?
    Je serais curieux de com­par­er les représen­ta­tions…

    1. Veux-tu par­ler de représen­ta­tions des Indi­ens ? Par­les-tu du sud-est, du sud-ouest, ou des deux ? (a pri­ori, je n’ai pas de nom qui me vienne en tête, mais cela m’in­téresse de far­fouiller).

    2. Oui, des Indi­ens, du Sud-Ouest, c’est-à-dire du Nou­veau-Mex­ique/­Texas (apach­es, comanch­es, etc.) jusqu’au Sud-Est, à la Géorgie/​Floride (creeks, chero­kees, etc.), en pas­sant par la Louisiane.
      Le champs est large, en fait je n’y con­nais presque rien et je m’aperçois (en regar­dant les représen­ta­tions de ton bil­let) que cela m’in­téresse pour dif­férentes raisons (notam­ment, comme je le dis­ais, pour com­par­er les représen­ta­tions ; je m’in­téresse aus­si aux pro­jets de coloni­sa­tion européens en Aus­tralie et en Amérique, pro­jets plus ou moins “utopiques”, sur des ter­res sou­vent con­sid­érées comme “libres”).
      Je note ça en gros et ferai des recherch­es dès que j’au­rai un peu de temps pour souf­fler…

    3. Sur les Indi­ens des Plaines, les plus célèbres pein­tures sont celles de George Catlin, qui datent du début du XIXe. Pas­sion­né d’eth­nolo­gie, il repro­dui­sait ce qu’il voy­ait avec un grand souci du détail. Ses oeu­vres (qu’on trou­ve facile­ment sur inter­net) ont servi, par exem­ple, à la belle recon­sti­tu­tion ciné­matographique opérée dans le film Un homme nom­mé Cheval.

      Pour le sud-est, c’est plus com­pliqué. Ces tribus ont été détru­ites plus tôt, et il faut remon­ter les siè­cles pour en trou­ver des représen­ta­tions. On a quelques dessins sur les Natchez, par exem­ple, dont j’ai repro­duit cer­tains dans ce blog. Pour des tribus situées plus au Nord, il faut regarder du côté de John White, un des tout pre­miers colons, arrivé au début du XVIe siè­cle — là aus­si, une recherche sur le net donne bon nom­bre de résul­tats.

      Inven­taire non lim­i­tatif, cela va de soi…

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