Mon compte-rendu de « Quand les animaux font la guerre » (L. Bollache)

Mon compte-ren­du du livre du Loïc Bol­lache vient de paraître sur le site de l’AFIS. Je dois ajouter que la ques­tions des liens entre les con­flits qui survi­en­nent au sein des sociétés humaines et ceux qui opposent les (autres) ani­maux me tara­buste depuis longtemps, sans que j’ar­rive pour le moment à y voir clair. Mon impres­sion générale est que les con­flits ani­maux ne peu­vent pas nous appren­dre grand chose sur les con­flits humains, parce que la cul­ture représente une « couche » qui intro­duit une énorme com­plex­ité sup­plé­men­taire. Sur cette ques­tion, j’avais lu (et relu) des travaux d’étho­logues tels que Richard Wrang­ham, sans jamais avoir le sen­ti­ment qu’ils en tiraient aure chose que quelques triv­i­al­ités.

Tou­jours est-il que si l’ou­vrage de Loïc Bol­lache n’a pas répon­du à mes inter­ro­ga­tions, il est d’une lec­ture aus­si infor­ma­tive qu’a­gréable. Je repro­duis ici ma recen­sion :

Ce livre entend dress­er un panora­ma des com­porte­ments « guer­ri­ers » – enten­dons plutôt : con­flictuels – chez les espèces ani­males, s’appuyant sur l’état actuel de la recherche. Une de ses grandes qual­ités est d’être rédigé dans un style sim­ple et direct, sans tech­nic­ité inutile. Guidé par la plume alerte de Loïc Bol­lache, pro­fesseur en écolo­gie à l’université Bour­gogne-Franche-Comté, le lecteur décou­vre ain­si de nom­breuses et sou­vent éton­nantes études, dont beau­coup menées dans les dernières années, à pro­pos d’espèces aus­si var­iées que les man­goustes, les suri­cates ou divers insectes, sans oubli­er bien sûr les ani­maux les plus proches des humains, comme les gorilles ou les chim­panzés.

L’exposé se décline en sept chapitres thé­ma­tiques, qui abor­dent suc­ces­sive­ment la « guerre pour le ter­ri­toire », la « guerre des sex­es », « l’évolution des castes guer­rières », la « guerre entre espèces », les « guer­res de suc­ces­sion et guer­res civiles », « l’exclusion sociale », et « la paci­fi­ca­tion des con­flits ». Comme on le voit, l’auteur choisit de don­ner au con­cept de guerre une accep­tion large, voire métaphorique : les con­flits entre les sex­es et, plus encore, l’exclusion sociale de cer­tains indi­vidus relèvent man­i­feste­ment de mécan­ismes et de logiques fort dif­férentes des guer­res humaines.

C’est bien toute l’ambiguïté de cette approche, que l’ouvrage ne parvient pas réelle­ment à lever. L’intuition sug­gère qu’entre les con­flits inter­venant au sein des sociétés humaines, qui sont loin de se lim­iter aux seules « guer­res » pro­pre­ment dites, et ceux qui met­tent aux pris­es des sociétés ani­males, il existe à la fois des lignes de recoupe­ment et des dif­férences majeures. Les cern­er au plus près est un pro­gramme de recherche aus­si ardu que pas­sion­nant, et qui n’a pour l’instant été qu’effleuré : au sein même des sociétés humaines, la com­mu­nauté sci­en­tifique est loin d’être par­v­enue à un accord sur une déf­i­ni­tion et une clas­si­fi­ca­tion des dif­férents types d’affrontements col­lec­tifs. C’est pourquoi – et c’est sans doute le prin­ci­pal reproche qu’on peut adress­er à ce livre par ailleurs très infor­matif – il aurait été préférable de pos­er explicite­ment ces ques­tions, quitte à les laiss­er sans réponse, plutôt que les évac­uer, notam­ment par l’usage peu pré­cau­tion­neux d’un vocab­u­laire mal défi­ni (comme l’illustrent, out­re les « guer­res » elles-mêmes, les exem­ples des « castes » ou des « guer­res civiles »).

Pour ter­min­er, et bien qu’elle reste acces­soire par rap­port au pro­pos du livre, on relèvera l’affirmation selon laque­lle l’entomologiste et homme d’Église Pierre-André Latreille aurait été con­damné à la dépor­ta­tion en 1793 « avec soix­ante-treize autres pro­scrits dont la seule faute était d’être prêtres ». En réal­ité, ce qui était reproché à ces con­damnés n’était pas en soi leur fonc­tion, mais leur refus de prêter ser­ment à la con­sti­tu­tion civile du clergé, autrement dit, leur oppo­si­tion poli­tique au régime. L’étude des révo­lu­tions, qui ne sont rien d’autre que des guer­res sociales, n’exige pas moins de rigueur que celle des « guer­res » ani­males !

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