Chassez le naturalisme, il revient au galop (un texte d’Emmanuel Guy)

Emmanuel Guy pro­pose ici de pro­longer la dis­cus­sion autour de son livre et, plus générale­ment, des ques­tions autour de la nais­sance des iné­gal­ités de richesse, qui s’est notam­ment tenue dans la revue L’Homme, dans ses numéros 227–228 (2018) et 234–235 (2020). Je lui donne d’au­tant plus volon­tiers la parole sur ce blog que mal­gré les désac­cords que je peux avoir avec sa thèse, celle-ci soulève des ques­tions cru­ciales et que plusieurs de ses argu­ments touchent juste. Je compte d’ailleurs bien revenir sur tout cela dans les prochaines semaines. En atten­dant, place à l’au­teur de Ce que l’art préhis­torique dit de nos orig­ines !
Cheval peint, grotte de Las­caux (diver­tic­ule axi­al) © N. Aujoulat.
Pour plus de clarté, je rap­pelle en deux mots la thèse de mon livre à l’origine de la dis­cus­sion. Le nat­u­ral­isme artis­tique (ou réal­isme pour faire sim­ple) qui car­ac­térise la pro­duc­tion fig­u­ra­tive du Paléolithique récent m’incite à y voir un signe de pres­tige et, à tra­vers lui, l’existence prob­a­ble de sociétés déjà hiérar­chisées. On attribue habituelle­ment la pater­nité des iné­gal­ités socio-économiques aux sociétés agri­coles mais l’ethnologie rap­porte des cas chez les chas­seurs-cueilleurs. Pour Alain Tes­tart, l’existence de sociétés iné­gal­i­taires de chas­seurs-cueilleurs est à met­tre sur le compte du stock­age des ressources à grande échelle (Tes­tart, 1982). Cette pra­tique est déter­minée par la disponi­bil­ité des ressources saison­nières. La néces­sité de sur­mon­ter la pénurie hiver­nale pousserait les groupes humains qui en ont l’opportunité à stock­er des ressources. La pro­duc­tion d’excédents ali­men­taires con­duirait alors à leur inévitable pri­vati­sa­tion et à l’émergence d’une élite.
Un cas par­mi les mieux doc­u­men­tés de sociétés iné­gal­i­taires de chas­seurs-cueilleurs stockeurs est celui des indi­ens de la côte Nord-Ouest de l’Amérique. Ces derniers occu­paient une longe bande lit­torale allant du sud de l’Alaska au nord de la Cal­i­fornie. L’économie de ces peu­ples repo­sait sur la pêche et la con­ser­va­tion du saumon cap­turé dans des quan­tités phénomé­nales chaque été au moment du frai. Ces sociétés étaient dom­inées par une aris­to­cratie hérédi­taire qui con­trôlait l’essentiel des ressources. Les gens du com­mun ne dis­po­saient quant à eux d’aucun priv­ilège socio-économique tan­dis qu’au plus bas de l’échelle sociale des pris­on­niers de guerre réduits à l’esclavage étaient la pro­priété exclu­sive des familles rich­es. Sur la foi de l’existence de chas­seurs-cueilleurs iné­gal­i­taires, je me suis effor­cé dans mon livre de véri­fi­er si sur le plan archéologique de telles sociétés auraient pu se dévelop­per en Europe au cours du Pléis­tocène et éventuelle­ment laiss­er quelques traces de leur pas­sage.
Dès sa pre­mière con­tri­bu­tion et plus encore dans sa récente réponse, la cri­tique de Charles Sté­panoff porte essen­tielle­ment sur la valid­ité de la théorie pro­posée par Alain Tes­tart. S’il estime qu’une économie à stock­age au Paléolithique récent est prob­a­ble, il con­teste en revanche les con­séquences de ce mode de sub­sis­tance soit l’apparition d’inégalités socio-économiques (Sté­panoff, 2018). Pour preuve, les don­nées recueil­lies chez les pêcheurs séden­taires de l’Extrême-Orient sibérien : Itel­men de la pénin­sule du Kamtchat­ka ou Nivkh (anci­en­nement Gilyak) du nord de Sakha­line et de l’embouchure du fleuve Amour. Dans ces sociétés, on pro­duit effec­tive­ment de la richesse grâce au stock­age du pois­son mais on ne la pos­sède pas indi­vidu­elle­ment ou très peu. De fait, il n’existe aucun priv­ilège indi­vidu­el, aucun droit per­son­nel sur les zones de pêche et de chas­se. La prospérité des indi­vidus rich­es est perçue comme le fruit de leur labeur et ne donne droit à aucune autorité ni dom­i­na­tion par­ti­c­ulière. S’accaparer des biens ou revendi­quer des priv­ilèges est con­traire à la morale Nivkh et ne peut sus­citer que répro­ba­tion et mépris. Une sit­u­a­tion à l’inverse de celle observée sur la côte opposée du Paci­fique nord.
Pour Ch. Sté­panoff, ce con­tre-exem­ple mon­tre que la théorie d’A. Tes­tart est fausse ou par­tielle­ment exacte et qu’il n’y a pas de rap­port de causal­ité obligé entre sur­plus ali­men­taire et développe­ment d’inégalités socio-économiques :
La cri­tique que j’expose dans Les hommes préhis­toriques n’ont jamais été mod­ernes (2018) con­siste à remet­tre en cause le car­ac­tère mécanique des effets du mode de sub­sis­tance sur la dis­tri­b­u­tion des richess­es et sur l’organisation sociale d’une société. (Sté­panoff, 2020 p. 269)
Ce qui sig­ni­fie que si le mod­èle de Tes­tart est inex­act, on ne saurait l’appliquer au Paléolithique. Quand bien même, le stock­age y serait avéré, il ne prou­verait en rien l’existence d’une quel­conque hiérar­chie sociale à cette époque. La con­tri­bu­tion de Rémi Had­dad vient à l’appui de ce con­stat en faisant appel à des sources dif­férentes, celles des cul­tures pré-néolithiques du Lev­ant à l’instar des chas­seurs-cueilleurs natoufiens. L’auteur rap­pelle que si la péri­ode voit se dévelop­per les pre­miers vil­lages, le stock­age n’y est pas claire­ment démon­tré (pas plus d’ailleurs que les iné­gal­ités socio-économiques). La même région du crois­sant fer­tile à une époque à peine plus récente don­nerait bien des exem­ples d’économie à stock­age mais qui en con­di­tion déser­tique répondrait à des besoins pure­ment pra­tiques et ne s’accompagnerait pas d’une accu­mu­la­tion de richesse indi­vidu­elle.

Un débat détourné

J’ai eu précédem­ment l’occasion d’exprimer mes réserves sur la descrip­tion que Ch. Sté­panoff fait de l’organisation sociale des pêcheurs séden­taires de l’Extrême-Orient sibérien (Guy, 2020). Je n’y reviens pas sauf pour sig­naler que celles-ci sont encore accen­tuées par la récente déc­la­ra­tion de l’auteur qui, dans sa réponse, dit s’appuyer :
(…) sur des sources pri­maires, en par­ti­c­uli­er sur les travaux de Lev Shtern­berg que les chercheurs occi­den­taux, dont Tes­tart, ne con­nais­saient, jusqu’à la pub­li­ca­tion par Bruce Grant en 1991 de The Social Organ­i­sa­tion of the Gilyak, que par des résumés, comme ceux de Friedrich Engels, de Claude Lévi-Strauss, lequel put con­sul­ter la tra­duc­tion de cette étude à l’American Muse­um of Nat­ur­al His­to­ry, ou celui de Lydia Black (1973). (Sté­panoff, 2020, p. 271).
Il n’est pas inutile de pré­cis­er que Lev Shtern­berg est un mil­i­tant révo­lu­tion­naire qui devien­dra l’un des plus émi­nents représen­tants de l’ethnologie sovié­tique. Exilé à par­tir de 1889 dans le tris­te­ment célèbre bagne de Sakha­line décrit par Anton Tchekhov puis trans­féré dans une zone isolée de l’ouest de l’île pour cause d’activisme poli­tique auprès des forçats c’est là qu’il côtoie les Nivkhs. Il s’engage alors avec fer­veur dans des recherch­es ethno­graphiques soucieux de retrou­ver chez ces pop­u­la­tions autochtones le com­mu­nisme orig­inel des sociétés prim­i­tives décrit par Mor­gan quelques années plus tôt et évidem­ment salué par Marx et Engels. Le même Engels se félicit­era de la pub­li­ca­tion du pre­mier rap­port sur l’organisation sociale des Nivkh de Shtern­berg au point de le faire traduire en alle­mand.
Les ori­en­ta­tions idéologiques de Shtern­berg expliquent son prosé­lytisme égal­i­tariste décrit par de nom­breux chercheurs :
[…] il n’avait pa tourné le dos aux idéaux de sa jeunesse. Au sein des peu­ples qu’il étu­di­ait, et plus tard entouré d’é­tu­di­ants, il con­tin­u­ait à répan­dre les idées d’é­gal­ité et de fra­ter­nité, de pro­grès et de jus­tice sociale. Les peu­ples ‘prim­i­tifs’, leur struc­ture sociale et leurs croy­ances dev­in­rent un ‘mod­èle’ pour illus­tr­er les idées de pro­grès et l’u­nité du développe­ment cul­turel de l’hu­man­ité. (Siri­na, Roon, 2018, p. 216).
Shtern­berg ne fit pas que col­lecter des don­nées sur les peu­ples indigènes, mais il propagea les idées d’une organ­i­sa­tion sociale meilleure, d’é­gal­ité et de fra­ter­nité. (Ibid., p. 235).
Un con­stat partagé par Sergei Kan, auteur d’une biogra­phie de Shtern­berg :
Le texte de Shtern­berg avait ten­dance à exagér­er l’é­gal­i­tarisme et à sous-estimer l’iné­gal­ité économique et poli­tique. Il sem­ble toute­fois avoir affir­mé à bon droit que dans une société telle que les Gilyak, les rich­es lead­ers avaient l’oblig­a­tion de venir en aide aux par­ents de leur clan moins for­tunés, et que la sol­i­dar­ité de clan con­tre­car­rait ain­si les ten­dances hiérar­chiques. (Kan, 2001, p. 225).
De quoi, me sem­ble-t-il, sus­citer une cer­taine méfi­ance quant à la valid­ité de cette source pour juger de la nature réelle des rela­tions sociales des pêcheurs séden­taires du sud-est sibérien. Il faut aus­si rap­pel­er que tous ces peu­ples ont été depuis le Moyen-Âge et sans doute bien avant déjà sous l’influence con­stante et dom­i­na­trice des empires voisins chi­nois, russ­es et japon­ais. Ces rela­tions mar­quées par d’intenses échanges com­mer­ci­aux mais aus­si par des péri­odes de con­flit et de coloni­sa­tion auront néces­saire­ment eu des réper­cus­sions impor­tantes sur l’organisation des sociétés autochtones. Ce que ne sem­ble pas démen­tir les signes nom­breux d’inégalités socio-économiques chez les pêcheurs du sud-est sibérien dès le Néolithique soit bien avant la for­ma­tion des États voisins (Tes­tart, 1982).
Lais­sons de côté ces diver­gences de vue sibéri­ennes. Je suis surtout frap­pé par le fait que, cha­cune à leur manière, les con­tri­bu­tions de Charles Sté­panoff et Rémi Had­dad con­cen­trent l’essentiel de leur attaque sur la rela­tion qu’établie Alain Tes­tart entre le stock­age et l’émergence des iné­gal­ités socio-économiques. Pourquoi pas ? Dont acte. Admet­tons que Tes­tart se trompe et que le stock­age à grande échelle ne soit pour rien ou pour par­tie seule­ment dans l’apparition des iné­gal­ités chez les chas­seurs-cueilleurs. En quoi cette démon­stra­tion change-t-elle quelque chose à mon pro­pos ?
Le point de départ de ma thèse n’a jamais été la théorie du stock­age d’Alain Tes­tart. Con­traire­ment à ce que sem­ble vouloir me faire dire Charles Sté­panoff, ce ne sont pas « des indices de stock­age et de séden­tar­ité » (d’ailleurs bien trop erra­tiques pour cela) qui « me per­me­t­tent de faire l’hypothèse que ces sociétés offraient déjà un pro­fil économique qui, en ver­tu des analy­ses com­par­a­tives de Tes­tart, laisse présager l’existence de rela­tions sociales iné­gal­i­taires. ». (Sté­panoff, 2020, p. 269).
Dans mon livre, la ques­tion du stock­age est étudiée comme un mar­queur pos­si­ble d’inégalités socio-économiques au même titre que l’existence de tombes riche­ment dotées ou la curieuse coïn­ci­dence géo­graphique entre séden­tar­ité, art par­ié­tal, parures cor­porelles et sépul­tures. Aus­si, con­traire­ment à ce qu’écrit R. Had­dad, je ne crois pas être tombé dans « le piège » que con­stituerait « l’application archéologique d’un mod­èle aus­si séduisant que celui d’Alain Tes­tart […]. » (Had­dad, 2020, p. 308).
Mon hypothèse de départ dois-je le rap­pel­er se fonde sur un tout autre indice : le nat­u­ral­isme artis­tique. J’estime en effet qu’il y a là matière à s’interroger. Du point de vue de l’histoire de l’art, l’imitation a tou­jours servi à défendre le pou­voir poli­tique d’une minorité. Comme je l’ai écrit, s’il y a d’autres moyens pour une élite que l’imitation artis­tique pour exprimer son pres­tige, il n’existe pas à ma con­nais­sance d’art nat­u­ral­iste qui ne soit né d’une société hiérar­chisée. Ceci pour deux raisons mécanique­ment liées. L’élite s’intéresse à l’imitation parce que celle-ci revient à s’approprier sym­bol­ique­ment le monde, à en faire sa chose ce qui est source de pres­tige. Représen­ter fidèle­ment le réel exige un long appren­tis­sage. L’acquisition de ce savoir implique selon toute prob­a­bil­ité une forme de spé­cial­i­sa­tion arti­sanale même à temps par­tiel. Ce qui implique la néces­sité par cette même élite de pren­dre en charge les besoins vitaux des indi­vidus en charge de la réal­i­sa­tion des représen­ta­tions.
C’est donc à la ques­tion fon­da­men­tale de l’origine sociale du goût des Paléolithiques pour l’imitation qu’il con­vient de répon­dre et non à celle de savoir si les pré­dic­tions d’Alain Tes­tart sur le stock­age sont exactes ou non. Dans la mesure où l’existence de sociétés iné­gal­i­taires de chas­seurs-cueilleurs est avérée, rien n’interdit sur un plan théorique qu’il ait pu en être ain­si au Paléolithique récent. Que les raisons de ces iné­gal­ités socio-économiques soient économiques, idéologiques ou les deux à la fois, là n’est pas le prob­lème (même si la ques­tion a évidem­ment son intérêt). Ce déplace­ment de la ques­tion du nat­u­ral­isme paléolithique à celle de la valid­ité de la théorie du stock­age de Tes­tart me paraît symp­to­ma­tique du fait que sur le ter­rain artis­tique, les argu­ments qui me sont opposés peinent à (me) con­va­in­cre.
Je ne m’attarde pas sur l’article de Rémi Had­dad dans lequel les aspects artis­tiques sont à peine effleurés. L’auteur relève toute­fois une con­tra­dic­tion dans mon pro­pos. Com­ment expli­quer que les tombes à riche mobili­er funéraire que j’invoque pour jus­ti­fi­er l’existence éventuelle d’une élite soient majori­taire­ment gravet­ti­ennes alors même que la péri­ode est « rel­a­tive­ment peu portée sur le réal­isme pic­tur­al » (Had­dad, 2020, p. 309). Cette affir­ma­tion mérite d’être dou­ble­ment nuancée. S’il est vrai que les sépul­tures con­nues sont majori­taire­ment gravet­ti­ennes, d’autres que je cite dans mon livre ne le sont pas. Les tombes spec­tac­u­laires de Sun­gir dans la plaine russe en sont le meilleur exem­ple puisqu’elles dat­eraient d’au moins 35 000 ans BP (Otte, 2017). Je crois aus­si men­tion­ner la riche sépul­ture du Pléis­tocène final de La Madeleine tout comme celle mag­daléni­enne de Saint-Ger­main-la-Riv­ière.
Quant à l’art d’époque gravet­ti­enne, il est indis­cutable que la part de l’imitation y est moins impor­tante qu’elle ne l’a été avant lui et qu’elle ne le sera après. Il serait trop long de revenir ici sur les caus­es envi­ron­nemen­tales et ses con­séquences sociales que j’attribue dans mon livre à ces écarts. Pour autant, même si la péri­ode est mar­quée sur le plan artis­tique par un cer­tain sché­ma­tisme, la vir­tu­osité dont font preuve les artistes reste très élevée. Il suf­fit de regarder la maîtrise tech­nique des pique­tages de la val­lée du Côa, la qual­ité du geste des gravures mon­u­men­tales de Cus­sac ou celle des dessins noirs de la grotte de Pech-Mer­le dont le préhis­to­rien Michel Lor­blanchet attribue à l’auteur le titre de « maître du trait » (Lor­blanchet, 1981). Le fait que les sépul­tures rich­es soient majori­taire­ment (mais pas exclu­sive­ment) gravet­ti­ennes ne me sem­ble donc pas con­tredire l’existence éventuelle d’une élite paléolithique.
Tête de renard sculp­tée sur propulseur, grotte d’Arudy © D.R.

Des arguments artistiques contestables

Si, de son côté, Charles Sté­panoff estime que « les ani­maux sont exé­cutés avec une somptueuse pré­ci­sion » (Sté­panoff, 2018, p. 125), il doute pour autant que ce savoir-faire ait néces­sité l’intervention de spé­cial­istes. Il appuie ce juge­ment en prenant le cas de l’art des Nivkh men­tion­nés plus haut :
Con­fir­mant les intu­itions d’Emmanuel Guy, c’est dans le groupe où la richesse joue le rôle social le plus pronon­cé, chez les Nivkh, que l’on voit se dévelop­per des stat­uettes ani­mal­ières d’un réal­isme remar­quable. […] un art réal­iste accom­pli par des indi­vidus tal­entueux, nulle­ment pro­fes­sion­nels, dont les œuvres ne sont pas appro­priées par une élite (il n’en existe pas dans la société nivkh), mais partagées par un groupe de fil­i­a­tion. De sorte que la spé­cial­i­sa­tion n’implique pas néces­saire­ment des dis­crim­i­na­tions sociales sur le mod­èle des artistes financés par des princes comme à Flo­rence. (Ibid., p. 130–131).
Indépen­dam­ment des ambiguïtés sig­nalées plus haut quant à l’organisation des sociétés du sud-est sibérien, le par­al­lèle qui est fait entre les stat­uettes nivkh et l’art paléolithique me paraît con­testable. L’art nivkh comme celui de tous les peu­ples de la région, Aïnou inclus, n’est pas un art réal­iste. Il est sché­ma­tique et géométrique avec une forte dimen­sion orne­men­tale. Il est vrai cepen­dant qu’il existe chez les Nivkh en par­ti­c­uli­er des stat­uettes d’un style plus réal­iste. Si ces stat­uettes sont d’honnête fac­ture, celles qu’il m’a été don­né de voir ne sauraient rivalis­er avec la finesse des plus belles pièces d’art mobili­er paléolithique (fig. 2).
La com­para­i­son de Sté­panoff souf­fre selon moi d’un autre biais. Il est tou­jours déli­cat lorsque l’on par­le d’imitation de met­tre sur un même plan représen­ta­tions plas­tiques et représen­ta­tions graphiques. Fig­ur­er un sujet en ronde-bosse n’est pas aisée, la dureté des matéri­aux peut ren­dre la tâche ardue mais cette tech­nique offre un avan­tage notable : celui de représen­ter naturelle­ment les sujets ou les objets en trois dimen­sions. La trans­po­si­tion néces­saire d’une représen­ta­tion tridi­men­sion­nelle sur un sup­port bidi­men­sion­nel est une opéra­tion men­tale éminem­ment plus com­plexe. Elle implique de con­cevoir des solu­tions formelles afin de créer l’illusion de la troisième dimen­sion. Autre paire de manch­es. Ce n’est pas un hasard si les étu­di­ants des Beaux-Arts sont for­més au mod­e­lage en même temps qu’ils appren­nent le dessin. Cette pra­tique facilite l’appréhension immé­di­ate des vol­umes et des mass­es et favorise leur resti­tu­tion lors du déli­cat pas­sage à la représen­ta­tion en deux dimen­sions. Dans ce domaine, c’est impor­tant de le rap­pel­er, les artistes paléolithiques sont allés très loin : super­po­si­tion de plans, mise en réserve, per­spec­tive en diminu­tion, per­spec­tive atmo­sphérique, ren­du des mod­elés… Ils font mon­tre d’une réelle sci­ence et il est dif­fi­cile­ment con­cev­able qu’ils aient pu l’acquérir de manière spon­tanée sans qu’ils y con­sacrent une grande par­tie de leur temps.
Aucun des procédés tridi­men­sion­nels cités inven­tés au Paléolithique récent ne réap­pa­raît avant l’Égypte anci­enne et je dirais même plutôt la Grèce antique. C’est dire à quel point le niveau de con­nais­sance atteint dans les grottes se situe bien au-delà de la sim­ple prédis­po­si­tion naturelle. Au reste, si la maitrise illu­sion­niste des pein­tres paléolithiques n’était qu’une affaire de tal­ent indi­vidu­el ou même de temps libre comme on me l’a par­fois sug­géré, on devrait la retrou­ver dans tous sociétés de chas­seurs-cueilleurs ce qui n’est pas le cas.
En d’autres ter­mes, s’il est pos­si­ble que les stat­uettes nivkh n’aient pas néces­sité l’intervention d’un spé­cial­iste, il me paraît impru­dent d’en tir­er des con­clu­sions quant au statut des pein­tres de Chau­vet, Las­caux ou Niaux.
Charles Sté­panoff s’interroge enfin sur la réal­ité au fond de ce nat­u­ral­isme paléolithique stricte­ment réduit aux seules représen­ta­tions ani­males :
Le traite­ment « réal­iste » des ani­maux ne fait pas un « nat­u­ral­isme » tel qu’on le con­naît dans la pein­ture occi­den­tale mod­erne. Si l’exécution indi­vidu­elle des ani­maux des grottes est d’une pré­ci­sion minu­tieuse, y fait en revanche absol­u­ment défaut tout souci d’objectiver un con­texte, un paysage, une nature com­pa­ra­ble au Paysage mon­tag­neux avec un dessi­na­teur de Roe­landt Sav­ery vers 1606, dans lequel Philippe Desco­la relève la man­i­fes­ta­tion d’une ontolo­gie nat­u­ral­iste nais­sante (2005 : 91–93). (Sté­panoff, 2018, p. 132).
Et, le même auteur de s’étonner un peu plus loin que ce désir d’appropriation de la nature que j’attribue à l’illusionnisme artis­tique en général et à la pro­duc­tion paléolithique en par­ti­c­uli­er ne soit pas explicite­ment représen­té sur les parois des grottes :
Du reste, com­ment attribuer une soif de dom­i­na­tion de la nature à des artistes paléolithique quand la seule scène d’interaction entre humain et ani­mal qu’ils aient daigné nous laiss­er dans les grottes, la fameuse scène du puits de Las­caux, représente un homme qui sem­ble avoir été ren­ver­sé par un bison. S’ils se con­ce­vaient comme des maîtres du monde, pourquoi n’ont-ils pas sim­ple­ment cou­vert les parois des grottes de vigoureux her­cules ter­ras­sant des tau­reaux comme dans l’art grec ? (Ibid., p. 133).
Je ne vois pas en quoi le fait que l’illusionnisme paléolithique soit restreint aux seules représen­ta­tions ani­males change quelque chose au mécan­isme d’appropriation sym­bol­ique décrit plus haut ni même à la spé­cial­i­sa­tion artis­tique que, selon toute prob­a­bil­ité, elle requiert ? Juste­ment parce qu’elle est sym­bol­ique, cette dom­i­na­tion de l’Homme sur le monde n’a pas néces­saire­ment voca­tion à être lit­térale­ment représen­tée. Elle est le reflet d’un cer­tain rap­port au monde, elle n’est pas une fin en soi. Je me demande par ailleurs si une appli­ca­tion par trop rig­oriste des ontolo­gies de Philippe Desco­la au domaine des images ne con­duit pas Ch. Sté­panoff à con­sid­ér­er le nat­u­ral­isme artis­tique comme un phénomène exclu­sive­ment occi­den­tal. Ce n’est pour­tant pas le cas. Il suf­fit d’évoquer les têtes sculp­tées des roy­aumes d’Ifé pour s’en per­suad­er. Je pour­rais citer l’art pré­colom­bi­en où l’intention mimé­tique est par­fois évi­dente. Même l’art de la côte Nord-Ouest de l’Amérique n’est pas exempt de préoc­cu­pa­tion nat­u­ral­iste. Je cite dans mon livre cette intéres­sante remar­que de Franz Boas au sujet des pein­tures faciales :
Un point intéres­sant apparut au début de mes inves­ti­ga­tions. Les déco­ra­tions vari­ent selon le rang et la richesse de celui qui les porte. Les représen­ta­tions ani­males inté­grales et réal­istes sont con­sid­érées comme de plus grande valeur, et indi­quant un rang supérieur, aux représen­ta­tions con­ven­tion­nelles, for­mées de sym­bol­es des ani­maux (Boas, 1898, p. 14).
Même s’il est une dom­i­nante de l’art occi­den­tal, le nat­u­ral­isme artis­tique a fleuri dans des con­textes his­toriques et géo­graphiques très dif­férents. L’accusation d’anachronisme qui m’est faite de manière plus ou moins explicite n’a donc pas lieu d’être. En revanche, il est prob­a­ble que si le nat­u­ral­isme est bien un trait dom­i­nant de l’art occi­den­tal c’est pré­cisé­ment parce qu’il est une forme d’expression spé­ci­fique aux sociétés hiérar­chisées.

Conclusion

On l’aura com­pris, pour Charles Sté­panoff comme pour Rémi Had­dad, rien, et en tout cas pas l’art, ne jus­ti­fie d’imaginer qu’il y ait pu avoir des struc­tures sociales hiérar­chisées chez les chas­seurs-cueilleurs européens du Paléolithique récent. Si le nat­u­ral­isme des grottes n’est pas, comme je le pense, un instru­ment de pou­voir poli­tique, on est en droit de se deman­der alors quelles sont, d’après eux, les moti­va­tions qui ont con­duit les Paléolithiques à man­i­fester un intérêt aus­si long et poussé pour la mimé­sis ? La réponse que livre Ch. Sté­panoff est si éva­sive que je crains presque de trahir sa pen­sée en la retran­scrivant. C’est dans « l’attention chargée d’émotion du chas­seur engagé dans un corps à corps avec l’animal qui le nour­rit et l’habille » que se nicheraient les raisons pro­fondes du soin avec lequel ce dernier a été représen­té sur les parois des grottes (Sté­panoff, 2018, p. 147). Autrement dit, ani­mé par une pro­fonde empathie envers l’animal qu’il s’apprête à tuer, le chas­seur paléolithique aurait eu à cœur d’exprimer sa grat­i­tude et son respect à tra­vers une resti­tu­tion minu­tieuse de son apparence.
Je ne doute pas que les chas­seurs du Paléolithique récent respec­taient eux aus­si les ani­maux qui les entouraient, en revanche, je doute forte­ment (c’est un euphémisme) que cette con­sid­éra­tion, aus­si grande soit-elle, ait pu men­er à un tel aboutisse­ment artis­tique. La beauté s’adresse aux Hommes, pas aux ani­maux. Surtout, si cette seule expli­ca­tion suff­i­sait, com­ment expli­quer que la même volon­té d’honorer les ani­maux soit absente de l’art des autres sociétés de chas­seurs-cueilleurs ? Serait-ce à dire que le chas­seur-cueilleur aus­tralien ou tan­zanien pour­tant cer­taine­ment enclin à la même « atten­tion chargée d’émotion » et égale­ment engagé dans un « corps à corps avec l’animal qui le nour­rit et l’habille » était moins respectueux de sa proie que ne l’ont été les chas­seurs du Paléolithique récent ?

Références citées

  • Boas, Franz. « Facial paint­ings of the indi­ans of North­ern British Colum­bia », Mem­oirs of the Amer­i­can Muse­um of Nat­ur­al His­to­ry, vol. 2, New York, 1898 : 13–24.
  • Guy, Emmanuel. « Quand le “paléolithique­ment cor­rect” s’invite dans la dis­cus­sion », L’Homme, vol. 234–235, no. 2–3, 2020 : 245–254.
  • Had­dad, Rémi. « Inac­tu­al­ités de la révo­lu­tion néolithique. Rousseau, l’Anthropocène et les nou­veaux rich­es de la préhis­toire », L’Homme, vol. 234–235, no. 2–3, 2020 : 291–318.
  • Kan, Sergei A. « The “Russ­ian Bas­t­ian” and Boas, Why Shtern­berg’s “The social Organ­i­sa­tion of the Giliyak” Nev­er Appeared Among the Jesup Expe­di­tion Pub­li­ca­tions », Gate­ways, explor­ing the lega­cy of the Jesup North Pacif­ic Expe­di­tion 1897–1902, Krup­nik and Fitzhugh ed., Arc­tic Stud­ies Cen­ter, Nation­al Muse­um of Nat­ur­al His­to­ry, Smith­son­ian Insti­tu­tion (D.C.), 2001 : 217–255.
  • Lor­blanchet M. « Les dessins noirs de Pech-Mer­le » in Con­grès préhis­torique de France, 21e ses­sion (sept. 1979), 1981 : 178–207.
  • Otte, Mar­cel. « La civil­i­sa­tion du Sun­girien », Eraul, n°147, Liège, 2017 : 7–19.
  • Siri­na, Anna A., Roon Tat‘iana P. « Lev Iakovle­vich Shtern­berg : at the out­set of Sovi­et Ethnog­ra­phy » in Jochel­son, Bogo­ras and Shtern­berg : A Sci­en­tif­ic Explo­ration of North­east­ern Siberia and the Shap­ing of Sovi­et Ethnog­ra­phy, Erich Kas­ten ed, Fürstenberg/Havel, Kul­turs­tiftung Sibirien, 2018 : 207–264.
  • Sté­panoff, Charles. « Les hommes préhis­toriques n’ont jamais été mod­ernes », L’Homme, vol. 227–228, no. 3–4, 2018 : 123–152.
  • Sté­panoff, Charles. « Des iné­gal­ités iné­gales. Richess­es, hiérar­chie et cos­mopoli­tique en Asie septen­tri­onale », L’Homme, vol. 234–235, no. 2–3, 2020 : 267–290.
  • Tes­tart, Alain. Les Chas­seurs-cueilleurs, ou l’Origine des iné­gal­ités, Nan­terre, Société d’ethnographie (« Mémoires » 26), 1982, 254 p.

8 commentaires

  1. Bon­jour
    Cri­tiqué ou pas, l’ou­vrage d’Em­manuel Guy sem­ble une étape. Il y a l’a­vant et l’après. Au final, il fait avancer la con­nais­sance et les cri­tiques qui en sont faites vien­nent aus­si la nour­rir.
    Par ailleurs, suite au livre d’Alain Tes­tart sur l’art des grottes ou aux travaux de JL Le Quellec(mythe d’émer­gence), il sem­ble dif­fi­cile de con­sid­ér­er les représen­ta­tions humaines des grottes ornés comme non réal­istes, ni même d’as­soci­er l’ab­sence de paysage ter­restre à une lacune dans le réal­isme. Les pein­tures pour­raient représen­ter un moment de la créa­tion durant lequel les créa­tions ne sont pas encore par­v­enues à la sur­face ter­restre (absence logique de paysage) et, pour Tes­tart, l’être humain n’est pas encore com­plet. Les représen­ta­tions incom­plètes de l’être humain et l’ab­sence de paysages seraient donc logiques.
    Juste une inter­ro­ga­tions sur le livre d’Em­manuel Guy, qui me sem­ble vrai­ment impor­tant quoiqu’il en soit : les traces assurées de séden­tari­sa­tion et la pos­si­bil­ité de l’ex­is­tence d’une iné­gal­ité économique et poli­tique sont en Europe de l’est, ou les grottes ornées sem­blent pour­tant rares (Grotte de Col­i­boa­ia en Roumanie, grotte de Kapo­va en Russie), les traces assurées de séden­tari­sa­tion en Europe de l’ouest sont qua­si inex­is­tantes (il y a des pos­si­bles mais d’as­surés ?) et les grottes sont nom­breuses. Certes, le lit­toral étaient plus loin et des indices sont peut être sous la mer, mais les sites seraient mal­gré tout bien éloignés des grottes ornées.
    De futures décou­vertes per­me­t­tront peut être de mieux pré­cis­er ;

    1. Bon­jour
      Je ne suis pas le débat de très près, mais je ne con­nais per­son­ne qui ait con­sid­éré l’ab­sence de paysages comme une lacune dans le nat­u­ral­isme. Vous pensez à quelqu’un en par­ti­c­uli­er ?
      Pour le reste, vous met­tez le doigt sur un des sujets qui a tra­ver­sé le col­loque de l’an dernier, organ­isé par Emmanuel et moi-même. Cela n’en­gage que moi, mais je dirais bien que nous avons trois caté­gories d’indices pos­si­ble­ment (ou prob­a­ble­ment, selon les points de vue) indi­ca­teurs de sociétés dif­féren­ciées par la richesse : la séden­tar­ité et une sépul­ture (gravet­tien russe), des pier­res excep­tion­nelle­ment tail­lées, peut-être à des fins non util­i­taires (solutréen en France) et l’art mag­dalénien, essen­tielle­ment en France aus­si. Or, ces trois indices pos­si­bles sont effec­tive­ment dis­per­sés dans le temps et dans l’e­space, et ne sem­blent pas « faire sys­tème », selon l’ex­pres­sion con­sacrée.
      Quant aux pos­si­bles indices aujour­d’hui sub­mergé, c’est évidem­ment la grande ques­tion… à laque­lle nous n’au­rons prob­a­ble­ment pas de réponse de sitôt.

  2. D’une part il dit que le fait qu’il n’y ait pas d’art réal­iste à l’ère gravet­ti­enne n’empêche pas les iné­gal­ités sociales et d’autres part dans le cas des nikhv il répond à cet argu­ment en dis­ant que leur art n’est pas réal­iste.
    Mais surtout en quoi le fait que les artistes soient entretenus aux frais de la société implique-t-il qu’il y ait une élite ?

    Au reste, si la maitrise illu­sion­niste des pein­tres paléolithiques n’était qu’une affaire de tal­ent indi­vidu­el ou même de temps libre comme on me l’a par­fois sug­géré, on devrait la retrou­ver dans tous sociétés de chas­seurs-cueilleurs ce qui n’est pas le cas.

    Pourquoi ? L’art et plus speci­fique­ment le real­isme dans l’art ne sont pas néces­saire­ment des final­ité de tous les chas­seurs cueilleurs capa­bles de le pro­duire.
    Et quels sont les argu­ments pour affirmer que le réal­isme vient du sen­ti­ment d’être maître ou pro­prié­taire de la nature ? Ça me parait com­plète­ment tiré par les cheveux.

    De plus on pour­rait lui retourn­er l’ar­gu­ment du “si je n’ai pas rai­son, pourquoi tel autre société de chas­seir cueilleur n’a pas un tel art ?” : si il a rai­son pourquoi cer­taines sociétés hiérar­chisées ne font de réal­isme ? Notam­ment la bour­geoisie actuelle et son art con­tem­po­rain.

    Puis dans une société hiérar­chisée il y a au moins deux class­es, et laque­lle des deux class­es fait cet art ? Ce n’est pas for­cé­ment l’art de la classe dom­i­nante.

    1. Bon­jour

      J’ai un peu du mal à m’y retrou­ver dans ce que vous écrivez, et à com­pren­dre quelle objec­tion s’adresse à qui (il sem­ble que ce soit à Emmanuel Guy, mais j’ai l’im­pres­sion que cer­taines des idées que vous lui attribuez ne sont pas les siennes. Il n’a par exem­ple jamais dit que la hiérar­chie sociale pro­dui­sait néces­saire­ment le nat­u­ral­isme, mais que le nat­u­ral­isme ne pou­vait émerg­er que dans un con­texte de hiérar­chie sociale, ce qui est bien dif­férent).
      En deux mots, et pour ma part (je me suis déjà exprimé plusieurs fois sur ces thèmes dans dif­férents textes) : je ne suis pas cer­tain que le réal­isme (ou le nat­u­ral­isme) puisse être con­sid­éré comme un trait émanant néces­saire­ment d’une société hiérar­chisée. De la même manière, il me sem­ble que cer­taines sociétés de chas­se-cueil­lette ont pu inve­stir beau­coup d’én­ergie dans cer­tains domaines (cf. l’Aus­tralie et ses experts religieux) sans pour autant que cette spé­cial­i­sa­tion traduise une élite dif­féren­ciée par la richesse. L’autre prob­lème est celui que je soule­vais dans le com­men­taire qui précé­dait le vôtre.

  3. Une ques­tion sur le texte d’Em­manuel Guy tout en haut : le mot “élite” sig­ni­fie-t-il “riche” ? J’ai l’im­pres­sion au début que non (les rich­es entre­ti­en­nent les spé­cial­istes), et puis après, que lorsqu’il s’ag­it des “sépul­tures rich­es”, on a une équa­tion élite = rich­es.
    Der­rière ma ques­tion, celle (ni préhis­torique ni eth­nologique) de savoir si on peut avoir des spé­cial­istes dans une société égal­i­taire. Après la Révo­lu­tion (que j’e­spère demain), je veux pou­voir voy­ager en avion, mais si à l’ar­rivée, j’ai un infarc­tus et doit me faire triple-pon­ter des coro­n­aires, alors je refuse que le pilote de l’avion fasse cela parce qu’il aime ça : je veux être opéré par un ou une spé­cial­iste. Je veux aus­si que la pilote de mon avion ne soit pas une oph­tal­mo à la retraite (même avec de bonnes lunettes).
    Que les pein­tres dont vous par­lez soient de super-spé­cial­istes, je veux croire que la con­di­tion néces­saire et suff­isante à leur exis­tence est qu’il y a un sur­plus per­ma­nent et qu’une par­tie en soit stock­ée, ce qui évite la pénurie et per­met de con­tin­uer à faire fonc­tion­ner une société avec ses spé­cial­i­sa­tions sans devoir envoy­er toute l’é­cole de pein­ture rupestre à la chas­se parce que tout le monde à faim. Ce qui me dés­espér­erait (mais je suis prêt à le faire), ce serait d’ad­met­tre comme sem­ble le faire le texte tout en haut, que seuls des rich­es (des exploiteurs, des spé­cial­istes de rien) auraient intérêt à un art spé­cial­isé. D’ailleurs, si c’é­tait vrai (cette his­toire de représen­ta­tion), alors pourquoi les rich­es voudraient-ils aus­si de la belle musique (faite par des spé­cial­istes) à leur mariage ? De tout temps la classe dom­i­nante utilise l’art à son prof­it, mais si il faut en déduire que là où il y a pas de classe dom­i­nante, il y a pas d’art, alors en effet le raison­nement de ce pre­mier texte tient debout : la classe dom­i­nante est une con­di­tion néces­saire à de si beaux dessins et donc quand on voit Las­caux, vu le niveau des dessins, on a une société iné­gal­i­taire, cqfd.
    Excusez mon irrup­tion dans un débat de spé­cial­istes, dont je ne maîtrise pas l’al­pha et à peine l’omega (notre société iné­gal­i­taire me paye à un peu autre chose…).

    1. Bon­soir
      Aucun souci pour l’ir­rup­tion, et vos remar­ques sont loin d’être hors-sujet, bien au con­traire. Le prob­lème des rap­ports entre iné­gal­ités de richesse et divi­sion du tra­vail est loin d’être évi­dent. D’une manière générale, je crois qu’il fat se méfi­er comme du Covid des raison­nements sim­plistes, à com­mencer par penser que le prob­lème se posait de la même manière il y a 30 000 ans et aujour­d’hui – je ne dis pas que vous le faites !
      Un pre­mier aspect, me sem­ble-t-il, c’est que les iné­gal­ités de richesse, en tout cas de nos jours, ne procè­dent pas fon­da­men­tale­ment de la divi­sion du tra­vail, mais de l’iné­gale pos­ses­sion (privée) des moyens de pro­duc­tion. Certes, un pilote de ligne gagne davan­tage qu’un livreur, mais les grandes for­tunes vien­nent des revenus de la pro­priété et non de ceux du tra­vail.
      Un autre aspect est celui de la divi­sion du tra­vail dans une future société égal­i­taire. Je crois que celle-ci pour­ra à la fois per­sis­ter et dis­paraître. Je copie-colle une réponse que je fai­sais il y a quelques semaines à quelqu’un qui posait une ques­tion sim­i­laire : « Ren­voy­er les intel­lectuels aux champs, en effet, on sait ce que cela a voulu dire. En revanche, faire en sorte que les intel­lectuels (et d’une manière générale, tout indi­vidu valide dans la société) soient astreints à quelques heures de tra­vail crétin, cela chang­erait bien des choses. Si dans une uni­ver­sité telle que la mienne, des tâch­es aus­si exal­tantes que le ménage et la restau­ra­tion étaient assurées à tour de rôle par tous les usagers, étu­di­ants, admin­is­trat­ifs et enseignants-chercheurs, la qual­ité du tra­vail intel­lectuel n’au­rait guère à en souf­frir (j’oserai même dire « au con­traire ») et bien des com­porte­ments se mod­i­fieraient rad­i­cale­ment. Et acces­soire­ment, les gens qui y occu­pent aujour­d’hui à plein temps tous ces emplois merdiques auraient enfin le temps pour s’in­stru­ire et se cul­tiv­er ! »
      Restent les inférences sur les sociétés préhis­toriques. Pour com­mencer, il faut rétablir un point : Emmanuel Guy n’a pas dit qu’une classe dom­i­nante était une con­di­tion néces­saire de l’art en général, mais de l’art 1) pro­duit par des spé­cial­istes 2) que l’on peut qual­i­fi­er de nat­u­ral­iste. Je ne suis pas moi-même con­va­in­cu de ce raison­nement, mais c’est de lui qu’il faut dis­cuter.
      Je fini­rai sur la ques­tion du sur­plus, sur laque­lle j’ai pas mal tra­vail­lé, et qui me sem­ble un ter­rain très glis­sant (bien que large­ment fréquen­té), en for­mu­lant un seul des argu­ments pos­si­bles. Si dans une société don­née, les gens con­sacrent 90% de leur temps à pro­duire leur nour­ri­t­ure et 10% aux activ­ités artis­tiques, il peu­vent fort bien, sans chang­er quoi que ce soit à leurs capac­ités de pro­duc­tion, détach­er 10% d’en­tre eux à plein temps pour faire de l’art, les autres pro­duisant alors la nour­ri­t­ure durant toute leur journée de tra­vail. Autrement dit, ce qu’on appelle alors le sur­plus n’est pas une con­di­tion de la divi­sion du tra­vail, mais un sim­ple effet de celle-ci (et on se demande dans quelle mesure ce con­cept nous sert réelle­ment à com­pren­dre quelque chose).
      Bien cor­diale­ment

  4. Mille mer­cis décovidés pour la réponse ! “de l’art 1) pro­duit par des spé­cial­istes”: là y a un truc que je voudrais pas mais auquel le des­tin nous pousse, c’est vouloir don­ner une déf­i­ni­tion de ce qui est de l’art qui le détache de la “pro­duc­tion cul­turelle”. Pour moi, l’art, c’est le pro­duit de spé­cial­istes. Et c’est ce qui m’a un peu con­va­in­cu dans le texte d’Em­manuel Guy, lorsqu’il par­le de “selon toute prob­a­bil­ité une forme de spé­cial­i­sa­tion”, j’ai l’im­pres­sion qu’on par­le bien d’art. J’ai con­science qu’il s’ag­it là d’une déf­i­ni­tion restric­tive de l’art, mais comme me dis­ait un copain l’été dernier, à qui je dis­ais que les oiseaux étaient bien peut-être bien des artistes (ils appren­nent, ils dévelop­pent dans cer­tains cas une expres­sion abstraite pro­pres au groupe et non à l’e­spèce): “elles sont où les écoles où ils appren­nent, tes oiseaux ?”. Je n’ai pas lu le livre d’Em­manuel Guy, mais il y a là une idée qui me séduit au pre­mier abord, à savoir qu’à Las­caux, n’y entrait prob­a­ble­ment pas qui voulait pour taguer un truc. On a prob­a­ble­ment affaire à un groupe d’in­di­vidus qui sont capa­ble d’ex­clure les plus mau­vais, de sélec­tion­ner les meilleurs, de for­mer — pour employ­er le mot d’E Guy — une “élite”. S’ils étaient au ser­vice d’une classe ou s’il for­maient eux-mêmes une caté­gorie de rich­es, je vous laisse en dis­cuter entre vous, je veux pas plomber le débat…

  5. Quand même : sur l’hy­pothèse de ce que la représen­ta­tion peut avoir d’im­posant, c’est à dire sur ce que le nat­u­ral­isme peut avoir à voir avec la dom­i­na­tion (si j’ai un peu com­pris l’idée de E. Guy), mon idée est que l’art (en temps que pro­duit de spé­cial­istes) en impose quel qu’il soit. Dés lors que dans une société, il est accep­té que les spé­cial­istes font quelque chose d’une autre essence que ce que le reste des mem­bres de cette société sont capa­ble de faire (parce qu’en fait ils bossent à cela toute la journée), alors on a le germe pos­si­ble d’une dom­i­na­tion. Pour rester dans le domaine des arts plas­tiques et même graphiques : dès lors que dans la grotte, même si on a tous le doit d’y ren­tr­er, ce sont ceux-là, les artistes, qui y ont peint et que nous (le reste de la société) ne sommes là que pour regarder, alors le germe de la dom­i­na­tion est là. Pour sauter dans le domaine de la musique (qui m’est bien plus fam­i­li­er): chez les pyg­mées Aka https://fr.wikipedia.org/wiki/Chant_polyphonique_des_pygm%C3%A9es_Aka , on a pas de class­es, mais surtout, on a pas de dis­tinc­tion entre pro­duc­teurs et con­som­ma­teurs de la musique, on a pas d’artistes et de pub­lic. Il est inen­vis­age­able de faire taire quelqu’un parce qu’il chante mal, ou au con­traire, que je chante moins fort parce que mon voisin, lui — c’est de notoriété dans le groupe — chante mieux que moi : on est dans une société où on ne s’ex­erce pas au chant. De retour sur l’art graphique : mon opin­ion de béo­tien, c’est que qu’im­porte ce que fait l’artiste, le fait que la représen­ta­tion réelle soit “bonne” ou pas (c’est à dire con­forme au réel ?). “la beauté s’adresse aux Hommes”: le groupe d’artistes (de spé­cial­istes) en impose, qu’il soit pein­tre ou musi­cien, et dans ce sens, dès lors que nous avons un groupe d’artistes spé­cial­isé) il peut et doit être (à tout prix) util­isé par la classe dom­i­nante.

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