Une (longue) interview pour Frustration magazine

Mer­ci à Frus­tra­tion mag­a­zine pour ce long entre­tien qui m’a per­mis de revenir sur plusieurs points impor­tants con­cer­nant le passé des sociétés humaines, ain­si que cer­tains raison­nements qui heur­tent par­fois cer­tains réflex­es étab­lis. Morceau choisi :

Vous mon­trez que des fémin­istes, y com­pris marx­istes, utilisent l’idée du matri­ar­cat prim­i­tif comme argu­ment : il s’agit de prou­ver que les choses ont été dif­férentes pour prou­ver qu’elles peu­vent l’être à l’avenir. Pourquoi pensez-vous que cet argu­ment est un piège ?

Il y a plusieurs niveaux de dis­cus­sion. Le pre­mier, c’est qu’on ne tranche pas sur la réal­ité du passé en fonc­tion des con­clu­sions qui nous arrangent ou non pour aujourd’hui. Si le passé était déplaisant, on n’a pas le droit de dire « je ne veux pas que ça se soit passé comme ça, parce que sinon ça veut dire qu’on est dans une impasse aujourd’hui ». Si quelque chose s’est réelle­ment passée, elle con­stitue un fait qu’il faut recon­naître et étudi­er comme tel. Au niveau sci­en­tifique, on doit pou­voir raison­ner indépen­dam­ment des con­clu­sions qu’on pour­rait en tir­er poli­tique­ment pour le présent ou l’avenir.

Les marx­istes sont un peu embar­rassés sur ces ques­tions. Sur la guerre, par exem­ple, beau­coup sont con­va­in­cus qu’elle est apparue au Néolithique (ndlr : la péri­ode préhis­torique (vers 10 000 à 3 000 av. J.-C.) mar­quée par la révo­lu­tion agri­cole, la séden­tari­sa­tion et l’apparition de la poterie et du polis­sage de la pierre), et pensent que c’est là la posi­tion marx­iste. Sauf qu’Engels (ndlr : philosophe et révo­lu­tion­naire alle­mand (1820–1895), co-auteur avec Marx du Man­i­feste du Par­ti com­mu­niste, théoricien de l’origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’État, et financeur des travaux de Marx) était con­va­in­cu du con­traire : il le dit en deux ou trois phras­es au pas­sage. Sur les femmes, en revanche, Engels a suivi un anthro­po­logue nom­mé Mor­gan, qui lui-même avait suivi un théoricien du nom de Bachofen, et qui croy­aient pou­voir met­tre en évi­dence une séquence où la dom­i­na­tion sur les femmes serait née en con­séquence de l’exploitation de classe. Or les don­nées accu­mulées depuis lors ont ren­du ce raison­nement indéfend­able. On a observé des cen­taines de sociétés de chas­seurs-cueilleurs et de petits cul­ti­va­teurs, dépourvues de class­es sociales, et dans lesquelles la dom­i­na­tion mas­cu­line est très nette, et par­fois absol­u­ment ter­ri­fi­ante. Il faudrait expli­quer com­ment ce phénomène aurait sur­gi depuis deux cents ans chez des gens qui l’ignoraient aupar­a­vant. Ça n’a aucun sens.

Il y a une ten­ta­tion – que je com­prends, et à laque­lle je cède moi-même par­fois – de dire : l’humanité n’a pas tou­jours vécu dans l’inégalité économique, il y a eu des sociétés sans rich­es ni pau­vres, ce qui prou­ve bien que ce n’est pas ancré dans nos gènes. Mais il faut être pru­dent avec cet argu­ment. D’un côté, ça mon­tre qu’on a pu vivre autrement. De l’autre, ça ne prou­ve pas en soi qu’on pour­ra revivre ain­si : c’est une ques­tion de con­di­tions. Et inverse­ment, il y a des choses qu’on a faites pen­dant des dizaines de mil­lé­naires et qu’on a fini par arrêter. Le can­ni­bal­isme, prob­a­ble­ment pra­tiqué joyeuse­ment pen­dant très longtemps, fait aujourd’hui hor­reur à peu près à tout le monde.

L’argument d’une dom­i­na­tion mas­cu­line tar­dive est séduisant, mais il est tout sim­ple­ment faux. Ce qui per­met d’espérer la fin de la dom­i­na­tion mas­cu­line, ce n’est pas qu’elle n’aurait pas existé au Paléolithique (ndlr : la plus longue péri­ode préhis­torique (de ‑3 mil­lions d’années à env­i­ron ‑10 000 ans) durant laque­lle les humains vivaient de chas­se et de cueil­lette, fab­ri­quaient des out­ils en pierre tail­lée et dévelop­paient les pre­mières formes d’art et de sym­bol­isme), c’est que le cap­i­tal­isme crée les con­di­tions de sa dis­pari­tion. C’est ça, le vrai raison­nement. Celui qu’Engels et Marx n’ont pas fait avec la net­teté que per­me­t­tent aujourd’hui nos con­nais­sances archéologiques et eth­nologiques, mais peu importe.

➥ L’entretien dans son inté­gral­ité sur Frus­tra­tion mag­a­zine

15 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Olivier Anselm

    Cher Christophe Dar­mangeat (vous me par­don­nerez, j’e­spère, cette adresse trop solen­nelle et qui sans doute ne vous con­vient guère ; veuillez n’y voir qu’une expres­sion de la recon­nais­sance que je voudrais vous exprimer :-), voilà quelques jours que je vous ai « décou­vert » grâce à l’ex­cel­lent site Elu­cid, et depuis lors votre blog, ain­si que d’autres vidéos, et main­tenant vos livres dans lesquels je me plonge avec ent­hou­si­asme, ne cessent pas de me faire du bien (pour le dire très prosaïque­ment, mais c’est effec­tive­ment de cela qu’il s’ag­it). Votre approche sci­en­tifique et épisté­mologique aus­si robuste qu’ou­verte à la dis­cus­sion est de celles qui m’ont sou­vent man­qué dès l’époque (loin­taine) où j’ai fréquen­té les bancs de l’u­ni­ver­sité, jusqu’à aujour­d’hui où, en tant que sim­ple citoyen, la plu­part des débats con­tem­po­rains m’as­som­ment (pas tant les idées, même baro­ques, que les idéolo­gies, c’est-à-dire la manière avec laque­lle on assène ses con­vic­tions et assèche tout espoir de débat sain). J’avoue qu’il m’ar­rive désor­mais de dés­espér­er par­fois de mon espèce, si ce n’est du futur ; j’ai tort. Mais (je touche du bois) je ne suis pas encore tout à fait grincheux et mis­an­thrope, et je retrou­ve aus­si, à l’oc­ca­sion, une joie juvénile intacte à m’émer­veiller que tant de con­nais­sances stim­u­lantes, auda­cieuses, pas­sion­nantes soient en réal­ité si facile­ment acces­si­bles de nos jours.
    Ce qui me plait et me con­va­inc par­ti­c­ulière­ment dans votre tra­vail comme dans votre parole publique ? Le mélange de solid­ité et d’hon­nêteté intel­lectuelles, la rigueur et la clarté, le sérieux et le sourire, et enfin, last but not least, la fran­chise du regard sur le passé qui n’ex­clut en rien une ouver­ture (je n’ose écrire : un opti­misme) du regard sur l’avenir. Oh, comme nous en avons tous besoin et comme nous en man­quons trop sou­vent ! Alors, tout sim­ple­ment, mer­ci et bonne con­tin­u­a­tion ; vous avez un mod­este lecteur /​audi­teur de plus :-).

    1. Avatar de Inconnu
      Nicolas Pichoff

      Moi aus­si je suis impres­sion­né par l’hon­nêteté intel­lectuelle de Christophe (que j’avoue ne pas con­naitre encore très bien). J’ai tou­jours con­sid­éré que l’hon­nêteté intel­lectuelle, que l’on jauge à la capac­ité à recon­naitre ses erreurs, est un gage de con­fi­ance dans ce qu’on dit. En plus, ce qui ne gâte rien, je le trou­ve fort sym­pa­thique 🙂

    2. Avatar de Inconnu
      Nicolas Pichoff

      Au fait, j’a aus­si vu que Frus­tra­tion écorche mon nom de famille de la même manière que le Figaro.
      Eton­nant ?

  2. “On peut dif­fi­cile­ment écarter com­plète­ment la biolo­gie.” Voilà une phrase pleine de bon sens, qui tourne le dos à un siè­cle de con­struc­tivisme soci­ologique. Sur ce sujet, il faut lire Bernard Cha­pais, qui a fait du com­para­tisme rigoureux et qui con­clut à une évo­lu­tion des homin­inés par étapes et con­jonc­tions for­tu­ites d’é­tapes. Autre point. Ce que nous appelons aujour­d’hui dom­i­na­tion mas­cu­line sem­ble avoir été accep­té par les femmes dans de nom­breuses sociétés, et si ce n’est pas le cas il faudrait expli­quer com­ment il se fait que les femmes ne se soient pas rebel­lées. C’est un point qui manque en général aux théories glob­ales sur le sujet. On nous dit à la fois que les femmes ne sont pas plus faibles que les hommes et qu’elles n’é­taient pas con­sen­tantes, mais ces deux don­nées mis­es ensem­ble pro­duisent un effet de con­tra­dic­tion. Je soumets cela à votre réflex­ion. D’ailleurs, Engels a perçu le prob­lème puisqu’il par­le (je cite de mémoire) d’une révo­lu­tion fon­da­men­tale mais insen­si­ble. Le sous-enten­du est clair : les femmes se sont lais­sé bern­er parce qu’elles n’ont pas perçu les con­séquences à long terme, et une fois le sys­tème instal­lé il était trop tard pour faire machine arrière. Je per­siste à penser que cette expli­ca­tion est un peu courte. Je vous soumets ce prob­lème. Lau­rent F.

  3. Avatar de Inconnu
    Nicolas Pichoff

    Bon­jour Christophe,

    En con­sid­érant la guerre comme une exten­sion col­lec­tive du con­flit indi­vidu­el :

    1a — Le con­flit indi­vidu­el
    On observe que d’autres ani­maux que nous entrent en con­flit lorsque les ressources devi­en­nent insuff­isantes.
    Le con­flit indi­vidu­el s’en­clenche lorsque, pour cha­cun des pro­tag­o­nistes, le gain espéré excède le coût anticipé du con­flit. Il cesse lorsque ce rap­port gain/​coût devient inférieur à 1 pour les deux pro­tag­o­nistes.
    1b — Con­séquence pour les sociétés humaines
    Je ne vois donc pas de rai­son évi­dente de penser que les con­flits indi­vidu­els humains n’aient pu appa­raître qu’avec l’a­gri­cul­ture. Les autres espèces, qui n’ont pas dévelop­pé l’a­gri­cul­ture (ou seule­ment de façon mar­ginale), con­nais­sent déjà des con­flits liés à l’ac­cès aux ressources.
    C’est une illus­tra­tion de la loi de l’of­fre et de la demande : lorsque l’of­fre devient inférieure à la demande, la valeur perçue de la ressource aug­mente et peut finir par dépass­er le seuil jus­ti­fi­ant le con­flit.
    Le sens de la pro­priété indi­vidu­elle con­siste à con­sid­ér­er qu’une ressource est suff­isam­ment impor­tante pour être défendue lorsqu’elle est perçue comme men­acée, qu’elle provi­enne d’un arbre sauvage ou d’un arbre que l’on a soi-même plan­té.

    2a — Le con­flit col­lec­tif (la guerre)
    Chez les ani­maux soci­aux (chim­panzés, four­mis, hyènes, loups…), la guerre peut être vue comme l’ex­ten­sion du con­flit indi­vidu­el au niveau du groupe : l’in­térêt col­lec­tif rem­place alors l’in­térêt indi­vidu­el.
    Elle s’en­clenche lorsque le groupe estime que le gain col­lec­tif espéré excède le coût col­lec­tif anticipé du con­flit. Elle cesse lorsque ce rap­port gain/​coût devient inférieur à 1 pour cha­cun des groupes en présence.
    2b — Con­séquence pour les sociétés humaines
    Par analo­gie, je ne vois pas de rai­son évi­dente de penser que les con­flits col­lec­tifs humains n’aient pu appa­raître qu’avec l’a­gri­cul­ture. Les con­flits col­lec­tifs exis­tent déjà chez des espèces qui ne pra­tiquent pas l’a­gri­cul­ture.
    Le sens de la pro­priété col­lec­tive con­siste à con­sid­ér­er qu’une ressource est suff­isam­ment impor­tante pour être défendue lorsqu’elle est perçue comme men­acée par le groupe, qu’elle provi­enne d’un arbre sauvage ou d’un arbre cul­tivé.

    Dans ce cas, cela voudrait dire que le seul moyen d’éviter les con­flits serait de faire com­pren­dre aux pro­tag­o­nistes qu’ils ont de toutes façons net­te­ment plus à per­dre qu’à gag­n­er en cher­chant le con­flit.
    Pour le con­flit indi­vidu­el, l’é­tat (la vio­lence légitime) est là pour cela.
    Pour le con­flit col­lec­tif, on a pen­sé longtemps à des groupe­ments de nations de type ONU (avec son armée légitime, mais impo­tente) mais je pense aus­si à la dis­sua­sion nucléaire dont l’ob­jec­tif est pré­cisé­ment de faire percevoir à chaque pro­tag­o­niste que le rap­port gain/​coût d’un con­flit resterait inférieur à 1, quel que soit le gain espéré.

    Sinon, plus fleur bleue mais aus­si pos­si­ble : que chaque pro­tag­o­niste (humain, nation) ait quelque chose à per­dre (comme dirait le philosophe Yan­nick Noa). C’est aus­si très en vogue.

    Qu’en pens­es-tu ?

    Qu’en pens­es-tu ?

  4. Avatar de Inconnu
    Bruno Guillaud-Bataille

    Bon­jour et mer­ci pour cette pub­li­ca­tion très intéres­sante, en out­re l’oc­ca­sion de décou­vrir un média que je ne con­nais­sais pas. La ques­tion que je (me) pose est la suiv­ante quand il s’ag­it d’in­ter­roger l’émer­gence des “guer­res” ou de la “dom­i­na­tion mas­cu­line” ou d’autres phénomènes soci­aux. La réponse selon la théorie marx­iste (si je com­prends bien) est que ces trans­for­ma­tions ren­voient à des “con­di­tions”. On retrou­ve cette idée dans des for­mules du type : “Le cap­i­tal­isme a réu­ni — ou voit appa­raître — des con­di­tions prop­ices à la sor­tie de la dom­i­na­tion mas­cu­line, ou plus large­ment à l’évo­lu­tion des rap­ports “hommes-femmes”. Mais n’est-ce pas seule­ment déplacé le coeur du ques­tion­nement ? Car ensuite vient la ques­tion : mais com­ment advi­en­nent ces con­di­tions ? Ne s’ag­it-il que de la résul­tante d’un jeu de forces enchâssées les unes dans les autres (tel­luriques, géologiques, biologiques, sociales), n’ou­vrant aucune prise quel­conque à une ou des “inten­tions”, ou pou­vons-nous (devons-nous) pos­tuler la pos­si­bil­ité d’émer­gence de telles inten­tions (qui de fait inter­agis­sent, se con­fron­tent, voire se con­fron­tent pour essay­er de se con­stru­ire des pris­es sur le cours des choses) ? Si nous nous plaçons dans la per­spec­tive épisté­mologique d’une “sci­ence sociale du vivant” explorée par Bernard Lahire — “une par­tie de la biolo­gie est une soci­olo­gie qui s’ig­nore” (LSFDSH) — nous devons alors penser la super­po­si­tion emmêlée d’un régime d’évo­lu­tion biologique (le sché­ma dar­winien : repro­duc­tion > muta­tion aléa­toire > con­fronta­tion à l’arène sélec­tive > etc.) à un régime d’évo­lu­tion sociale, et s’agis­sant de l’e­spèce humaine, d’une évo­lu­tion sociale qui doit com­pos­er avec des indi­vidus forte­ment “indi­vidués” (au moins de plus en plus jusqu’à présent) du fait de nos capac­ités (la main et le cerveau). Où chercher ce nou­veau régime d’évo­lu­tion sociale pour des espèces sociales indi­viduées ? L’hy­pothèse que je souhaite met­tre en débat est qu’il est à rechercher dans l’émer­gence du proces­sus pro­to-insti­tu­tion­nel en ceci qu’à son tra­vers se com­bi­nent à la fois :
    1. l’in­stau­ra­tion de struc­tures sociales à‑même de pren­dre en compte les impérat­ifs de survie et repro­duc­tion du “groupe vital repro­duc­teur”,
    2. des mécan­ismes de social­i­sa­tion des indi­vidus de façon à con­tenir, réguler et ori­en­ter leurs appétits de façon con­gru­ente avec ces impérat­ifs,
    3. et, avec le développe­ment du lan­gage (puis de l’écri­t­ure, puis des médias, etc.), la pro­duc­tion et la cir­cu­la­tion de “réc­its”, un legs idéel qui vient s’a­jouter au legs matériel des out­ils, des amé­nage­ments et des tech­niques, c’est-à-dire des con­nais­sances, des croy­ances, des mythes… qui vien­nent jus­ti­fi­er l’or­gan­i­sa­tion des struc­tures sociales et con­forter la moti­va­tion des indi­vidus à faire ceci plutôt que cela.
    Or je ne trou­ve pas de travaux en sci­ences sociales du vivant explo­rant cette piste cen­trée sur l’his­toire pro­fonde des insti­tu­tions, de leur ancrage dans le monde vivant. Les approches sont tou­jours seg­men­tées, au tra­vers de réal­ités sociales découpées selon les réal­ités que nous avons sous les yeux, telles qu’elles se sont peu à peu cristallisées dans nos notions et con­cepts : la guerre, la dom­i­na­tion mas­cu­line, la reli­gion, la par­en­té et la famille, la pro­duc­tion, etc. A la lim­ite les seuls travaux qui s’en approchent sont ceux des pri­ma­to­logues (ex. F. de Waal). Mais, comme le souligne Christophe Dar­mangeat dans cette inter­view, nous savons si peu de choses de ce qui s’est passé depuis la sépa­ra­tion des branch­es con­duisant aux chim­panzés et bono­bos et des branch­es con­duisant au genre homo puis à Sapi­ens.
    Encore mer­ci pour cette pub­li­ca­tion.

  5. Avatar de Inconnu
    ChristianP

    Bon­jours,
    Encore une fois, mon appré­ci­a­tion pour ce blog et toutes ses pris­es de posi­tion très stim­u­lantes. Si l’on accepte l’un ou l’autre des deux scé­nar­ios con­cer­nant l’origine préhis­torique de la divi­sion sex­ué du tra­vail, et donc l’o­rig­ine de la dom­i­na­tion mas­cu­line, se pose la ques­tion de ce qui peut expli­quer la matrilo­cal­ité ou la matril­inéar­ité. D’après l’hy­pothèse désor­mais dépassée d’En­gels (sans par­ler des par­ti­sans d’un matri­ar­cat pri­mor­dial) cela pou­vait sim­ple­ment s’ex­pli­quer comme des ves­tiges d’un état orig­inel.
    Il nous faut main­tenant expli­quer pourquoi, si les hommes étaient dom­i­nants, ils auraient accep­té, par exem­ple, de s’in­staller dans d’autres groupes pour s’y mari­er, des groupes avec lesquels exis­taient des con­flits inter­mit­tents, plutôt que d’ex­ercer leur dom­i­na­tion et de sim­ple­ment échang­er des femmes. Com­ment ses sys­tèmes ten­dan­cielle­ment plus favor­ables aux femmes (sans pour autant exclure la dom­i­na­tion mas­cu­line) ont-ils pu émerg­er ? On pour­rait envis­ager la ques­tion sous l’an­gle d’une sorte de guerre des sex­es préhis­torique. Mais il est bien plus intéres­sant de la con­sid­ér­er, avant tout, les avan­tages que cela pou­vait avoir au niveau du groupe.
    Une fois qu’on com­mence à chercher (et à penser) a cette ques­tion une mul­ti­tude d’explications se présen­tent. Je vais en évo­quer quelques-uns… Prob­a­ble­ment vous pour­rez me dire quels scé­nar­ios sont les plus crédi­bles.
    L’anthropologue améri­cain Bell Duran avance l’hypothèse que la matril­inéar­ité aurait pré­dom­iné chez les chas­seurs-cueilleurs lors des phas­es d’expansion ter­ri­to­ri­ale. Il sou­tient que, dans ces cir­con­stances, la fer­til­ité aurait été plus haute­ment val­orisée. Par con­séquent, « les hommes n’avaient aucun moyen d’extraire la fer­til­ité de sa source [la lignée fémi­nine] ». Il ne cite que les athabas­cans comme exem­ple, car, selon lui, les sociétés de chas­seurs-cueilleurs con­tem­po­raines sont, par déf­i­ni­tion, des sociétés géo­graphique­ment et/​ou sociale­ment cir­con­scrites, et les sociétés de chas­seurs-cueilleurs à expan­sion démo­graphique n’ont donc pas été observées ethno­graphique­ment. (‘Matriliny in Evo­lu­tion­ary Pri­or­i­ty’, Social Evo­lu­tion & His­to­ry. Vol­ume 16, Num­ber 2 /​Sep­tem­ber 2017)
    Cepen­dant, selon d’autres études récentes, des preuves géné­tiques, cul­turelles, phy­logéné­tiques et lin­guis­tiques sug­gèrent que la dis­per­sion ini­tiale des Aus­tronésiens à tra­vers l’océan Paci­fique occi­den­tal a eu lieu avec des groupes matril­inéaires.
    Duran sug­gère égale­ment que là où l’hor­ti­cul­ture offrait des pos­si­bil­ités d’ex­pan­sion démo­graphique (ain­si que ter­ri­to­ri­ale), la même logique aurait pré­valu. En revanche, dans les sociétés pas­torales où un homme pou­vait pay­er la dot en bétail, le mar­riage des femmes hors de leur lignée (la patril­inéar­ité) serait devenu avan­tageuse.

    1. Bon­jour
      J’avoue n’avoir jamais trou­vé d’ex­pli­ca­tion con­sen­suelle sur l’o­rig­ine et le développe­ment des dif­férents sys­tèmes de par­en­té – et rap­pelons qu’à côté du cou­ple matril­inéar­ité /​patril­inéar­ité sur lequel on se focalise le plus sou­vent, il existe bien d’autres sys­tèmes qui ne sont ni l’un ni l’autre, à com­mencer par le nôtre. Cette hypothèse de la facil­i­ta­tion de l’ex­pan­sion me dit vague­ment quelque chose, mais je ne me rap­pelle ni du détail ni des argu­ments. Je me rap­pelle aus­si d’une ten­ta­tive d’ex­pli­ca­tion en fonc­tion du type d’é­conomie et d’ex­ploita­tion des ressources, mais qui n’é­tait guère plus con­va­in­cante. Je suis désolé de ne pou­voir vous aider davan­tage, mais j’ai bien l’im­pres­sion que sur ce point, on patauge ferme (si j’ose dire).

    2. Bon­jours,
      Effec­tive­ment on oublie sou­vent les autres sys­tèmes de fil­i­a­tion. Et oui, j’admets aus­si oublié de porter le regard sur ce qui nous est prôche. Notre sys­tème de fil­i­a­tion serait donc indif­féren­cié ou alin­eaire ? Main­tenant que j’y réflèchis, cela me reviens que nous suiv­ons le mod­èle inu­it.
      J’avais encore col­lec­tioné quelques autres hypothès­es.. A voir si elles valent mieux que celle de la facil­i­ta­tion de l’ex­pan­sion. L’une d’elles porte sur la facil­i­ta­tion de coop­er­a­tion inter­groupe, notam­ment pour le com­merce et pour la guerre.
      L’anthropologue bri­tan­nique Mary Dou­glas sou­tient que la par­en­té matril­inéaire facilite la coopéra­tion économique. Elle écrit : « L’al­liance inter­groupe est générale­ment forte et l’ex­clu­siv­ité de groupe faible dans les sys­tèmes matril­inéaires… Lorsque les mariages mixtes pren­nent la forme d’un échange d’hommes, les liens trans­ver­saux qui créent un réseau d’oblig­a­tions récipro­ques sont assumés par le sexe dom­i­nant. Cela implique une plus grande impor­tance accordée à l’al­liance inter­groupe que dans un sys­tème où ces liens sont assumés par le sexe faible. » L’idée est donc qu’il y a des avan­tages à échang­er les dom­i­nants (les hommes) plutôt que les femmes.
      Une étude récente pré­tend con­fir­mé l’hy­pothèse selon laque­lle, en Asie du Sud-Est con­ti­nen­tale préhis­torique (de la dif­fu­sion de l’a­gri­cul­ture à l’âge du fer), « la matrilinéarité/​matrilocalité était plus prob­a­ble aux épo­ques et dans les lieux où le com­merce mar­itime ou flu­vial était impor­tant, comme en témoignent plusieurs sites côtiers et deltaïques de Thaï­lande et du Viet­nam ». (‘Kin­ship and migra­tion in pre­his­toric main­land South­east Asia : An overview of iso­topic evi­dence’ R. Alexan­der Bent­ley, Bap­tiste Pradier, Aung Aung Kyaw, T.O. Pryce [Jan 2021]) On estime aus­si qu’en rai­son des longues absences des hommes, la pater­nité aurait été plus incer­taine dans de telles sociétés,..
      Cette étude se base sur des don­nées géné­tiques, quelque chose qu’on voit de plus en plus. A con­di­tion de bien inter­préter celles-ci il y a tou­jours le prob­lème de correlation/​causalité.
      Out­re le fait de faciliter ain­si le com­merce, la matrilo­cal­ité aurait égale­ment pu réduire les con­flits internes afin de con­stru­ire une plus grande unité face à des enne­mis extérieurs. J’ai vu cet argu­ment avancé con­cer­nant l’âge du fer européen, mais prob­a­ble­ment là c’est un peu pataugé, comme vous dites. Par con­tre, pour la fédéra­tion iro­quoise ou il existe des témoignages his­toriques, cela ne pour­rait-il pas être plus facile­ment à avèr­er ?

  6. Suite ultime, je le promets – j’ai oublié de sign­er mon post précé­dent.
    Finale­ment, la par­en­té matril­inéaire pour­rait égale­ment avoir con­sti­tué une réponse aux boule­verse­ments soci­aux. Une étude récente a éval­ué la par­en­té matril­inéaire comme une réponse à la traite d’esclves extra-africaine traite qui eu comme résul­tat la dis­pari­tion de mil­lions de per­son­nes, surtout des hommes, de vastes pans de l’Afrique sur plusieurs siè­cles.
    L’hy­pothèse est que les sys­tèmes matril­inéaires intè­grent plus facile­ment les hommes non affil­iés au sein du groupe, facili­tent ain­si la coopéra­tion entre vil­lages et atténu­ait l’im­pact (surtout sur les enfants) de la dépor­ta­tion des hommes. L’é­tude con­clu aus­si à une inter­ac­tion entre la polyg­a­mie et la par­en­té matril­inéaire (pas une asso­ci­a­tion que les gens font de pre­mier abor­ds). L’étude a donc con­staté que l’ex­po­si­tion à la traite est un fac­teur pré­dic­tif d’une réponse sociale, qu’il s’agisse de par­en­té matril­inéaire, de polyg­a­mie ou des deux. Aus­si ces deux répons­es étaient com­plé­men­taires : l’adop­tion de l’une était plus prob­a­ble si l’autre était égale­ment adop­tée. [‘The slave trade and the ori­gins of matri­lin­eal kin­ship’ Sara Lowes & Nathan Nunn, Phi­los Trans R Soc Lond B Biol Sci (2024) 379 (1897): 20230032.]
    Il n’est peut-être pas anodin que les sys­tèmes de par­en­té matril­inéaires sem­blent rel­a­tive­ment plus répan­dus en Afrique sub­sa­hari­enne qu’ailleurs dans le monde. Il est intéres­sant d’imag­in­er que les sys­tèmes de fil­i­a­tion puis­sent peut-être être assez récents, de l’or­dre de quelques siè­cles plutôt que de mil­lé­naires. En effet, que ces sys­tèmes de par­en­té peu­vent évoluer selon les cir­con­stances et cela pas unique­ment entre patril­inéar­ité et matril­inérité. Ain­si, dans l’ex­em­ple athabas­can cité par Duran, une fois l’ex­pan­sion achevée, on a observé un pas­sage à des sys­tèmes de par­en­té patril­inéaire ou alinéaire, selon la région et les cir­con­stances.

    1. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      Pas sûr que ce lien entre esclavage et fil­i­a­tion matril­inéaire tienne la route… ni plus celui de l’ex­pan­sion. Dans les zones de traite négrière européenne anci­enne (Sier­ra Leone, Liberia) il n’y a presque que des sys­tèmes patri/​patri.

      Sur les deux expli­ca­tions don­nées (esclavage, expan­sion), il y a un cas qui démon­tre un lien tout à fait con­traire (en Côte d’Ivoire) : des guer­ri­ers baoulé (sys­tème matril­inéaire) con­quérant de nou­veaux ter­ri­toires et prenant de nom­breuses femmes cap­tives comme épous­es. Il en résul­tait pré­cisé­ment une trans­for­ma­tion de leur mode de fil­i­a­tion du matri vers le patri pour exclure la par­en­té des femmes esclaves.

  7. Je ne suis pas sur qu’il faille voir la matril­inéar­ité comme une con­ces­sion des hommes faites aux femmes. Certes la matril­inéar­ité peut aug­menter le pou­voir social des femmes dans cer­tains domaines, mais elle peut aus­si ren­forcer des hommes spé­ci­fiques, notam­ment les oncles mater­nels, les frères aînés, ou les chefs de lig­nage.
    Donc un sys­tème peut être plus favor­able aux femmes que la patril­inéar­ité sans être égal­i­taire. Il peut aus­si pro­téger les enfants et la con­ti­nu­ité du groupe plus qu’il ne pro­tège les indi­vidus en tant que tels.

    1. Je suis tout à fait d’ac­cord avec vous. J’i­rais même jusqu’à dire que les hypothès­es que j’ai ren­con­trées et que j’ai essayé de résumer, dans la mesure où elles sont exactes, cor­ro­borent vos pro­pos. Se pencher sur le sujet peut con­tribuer à le démys­ti­fi­er. Je pense que la matrilo­cal­ité, plus que la matril­inéar­ité (les deux se recoupent sou­vent sans être iden­tiques), pour­rait être liée à une posi­tion plus forte des femmes… du moins, les femmes abor­dent la vie con­ju­gale en ter­rain con­nu, avec d’éventuels réseaux de sou­tien, etc.

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