A propos de la chasse aux sorcières, une interview d’Alison Rowlands

Le blog est un peu au repos ces temps-ci, à la fois en rai­son de mes activ­ités esti­vales et de ma mobil­i­sa­tion sur l’écriture de mon prochain bouquin. Cepen­dant, il ne dort que d’un œil, et je vois repass­er sur les réseaux soci­aux des pub­li­ca­tions qui présen­tent la chas­se aux sor­cières comme un crime dirigé con­tre les femmes, leurs prérog­a­tives et leur place sociale, par le cap­i­tal­isme nais­sant. Avec l’ami Yann Kin­do, nous avions ten­té de mon­tr­er les abus et erreurs que con­te­nait un livre en vogue dans les milieux d’extrême-gauche con­sacré au sujet : Cal­iban et la sor­cière, de Sylvia Fed­eri­ci. En faisant quelques recherch­es, je viens de tomber sur une inter­view don­née à L’Express le 30 sep­tem­bre 2022 par l’une des meilleures spé­cial­istes du sujet, Ali­son Row­lands. Même si l’entretien est artic­ulé autour de pro­pos tenus par San­drine Rousseau, ce sont bien par ric­o­chet les thès­es de Fed­eri­ci qui y sont dis­cutées (et réfutées), sur au moins trois points : l’ampleur de la chas­se aux sor­cières, le sexe de ses vic­times et leurs activ­ités sociales, en par­ti­c­uli­er celles qui seraient liées au savoir médi­cal.

L’Express : His­torique­ment, est-il plus exact de par­ler de « procès en sor­cel­lerie » ou de « chas­se aux sor­cières » ?

Ali­son Row­lands : En tant qu’historienne, je préfère utilis­er l’expression « procès en sor­cel­lerie ». Hélas, de nom­breux abus ont été com­mis lors de ces procès, à cette époque, par rap­port aux normes mod­ernes en matière de procé­dure judi­ci­aire. Cepen­dant, il faut se rap­pel­er qu’à par­tir du XVIe siè­cle, tous les pays européens ont adop­té des lois con­tre la sor­cel­lerie, de sorte que les per­son­nes accusées ont été jugées dans des tri­bunaux selon les lois de leur époque. L’expression « chas­se aux sor­cières » me sem­ble donc inap­pro­priée dans la mesure où elle implique l’idée d’une vio­lence débridée, mas­sive, n’obéissant à aucune règle.

Il faut égale­ment tenir compte de la ques­tion des vari­a­tions régionales. Dans cer­taines régions d’Europe, toutes les accu­sa­tions de sor­cel­lerie ne fai­saient pas sys­té­ma­tique­ment l’objet d’un procès et même une fois devant un tri­bunal, les procé­dures pou­vaient être rel­a­tive­ment lentes et pru­dentes, le recours à la tor­ture (qui fai­sait de toute façon par­tie inté­grante de la procé­dure judi­ci­aire pénale dans la plu­part des pays d’Europe à cette époque) étant régle­men­té. C’est dans les régions qui ont con­nu des épisodes très sévères et rapi­des de per­sé­cu­tion des sor­cières que les pop­u­la­tions ont « chas­sé » les sor­cières pré­sumées, sou­vent con­sid­érées comme étant de con­nivence avec le dia­ble.

Ces procès visaient-ils unique­ment les femmes ?

Absol­u­ment pas. Les don­nées sur les procès en sor­cel­lerie mon­trent qu’environ un cinquième à un quart des per­son­nes pour­suiv­ies étaient des hommes (et les enfants pou­vaient égale­ment être jugés pour sor­cel­lerie). Là encore, les vari­a­tions régionales ont joué un rôle impor­tant. Par exem­ple, les hommes étaient majori­taires par­mi les per­son­nes pour­suiv­ies en Nor­mandie, en Islande, en Estonie et en Russie. Il est vrai, cepen­dant, que les femmes étaient plus sus­cep­ti­bles d’être pour­suiv­ies pour sor­cel­lerie dans toute l’Europe. Mais con­traire­ment à ce que sou­tient une cer­taine con­cep­tion romancée de ce fait his­torique, elles n’étaient pas « visées » pour leur con­di­tion de femme.

Cette nuance est cru­ciale pour ne pas se mépren­dre sur les véri­ta­bles fac­teurs respon­s­ables de la pro­liféra­tion de ces procès, qui ne peu­vent être réduits à la struc­ture patri­ar­cale de la société de cette époque. Celle-ci était une con­di­tion préal­able impor­tante des procès en sor­cel­lerie, mais pas leur cause.

En France, cepen­dant, cer­taines – comme la députée écol­o­giste San­drine Rousseau – sou­ti­en­nent qu’il s’agissait de « vio­lentes cam­pagnes, menées par la jus­tice des hommes, répon­dant à des critères stricte­ment misog­y­nes ». La même Rousseau affirme par exem­ple, dans l’ouvrage Androcène, qu’il s’agissait d’une « chas­se aux femmes pro­fondé­ment liée à l’émergence d’une vision vir­iliste et andro­cen­trée du monde »…

Réduire les procès en sor­cel­lerie à des cam­pagnes misog­y­nes est une sim­pli­fi­ca­tion exces­sive qui ignore les spé­ci­ficités cul­turelles du début de la péri­ode mod­erne (vers 1450–1750). Les sociétés du début de l’ère mod­erne étaient patri­ar­cales et de nom­breux hommes étaient sans doute misog­y­nes, mais cela ne con­dui­sait pas néces­saire­ment les hommes à con­sid­ér­er toutes les femmes comme des sor­cières. En effet, cette même misog­y­nie a égale­ment con­duit cer­tains hommes à arguer de la faib­lesse physique et psy­chologique des femmes pour plaider en faveur de la fin des procès de sor­cières (en d’autres ter­mes, les femmes méri­taient de la pitié plutôt que des pour­suites).

Le sexe des accusés (et de ceux qui por­tent les accu­sa­tions) doit être exam­iné en rela­tion avec d’autres mar­queurs de statut. Il con­vient de se deman­der « qui exerçait le pou­voir sur qui ». Les hommes sur les femmes, bien sûr, mais aus­si les rich­es sur les pau­vres, et les plus instru­its sur les moins instru­its. En d’autres ter­mes, même à cette époque, une femme n’était pas réductible à sa con­di­tion de femme et pou­vait détenir plus de pou­voir qu’un homme en fonc­tion de sa richesse, de ses rela­tions ou de sa posi­tion sociale. Cela explique en par­tie pourquoi de nom­breuses accu­sa­tions de sor­cel­lerie portées con­tre des femmes prove­naient d’autres femmes, même si elles étaient ensuite jugées dans des tri­bunaux entière­ment dirigés par des hommes.

En 2019, San­drine Rousseau osait même le par­al­lèle entre les procès en sor­cel­lerie et les fémini­cides, un terme util­isé pour désign­er le meurtre d’une femme par un homme en rai­son de sa con­di­tion de femme.

L’utilisation anachronique de ce terme est extrême­ment prob­lé­ma­tique pour l’historienne que je suis ; et donne l’impression que l’histoire est révisée à des fins poli­tiques. La prin­ci­pale con­di­tion préal­able aux procès pour sor­cel­lerie était la peur des sor­cières (et non des femmes) ; on pen­sait que les sor­cières avaient le pou­voir de nuire à d’autres per­son­nes grâce à la magie, et sou­vent, qu’elles étaient aus­si de mèche avec le dia­ble. De nom­breuses accu­sa­tions de sor­cel­lerie étaient donc lancées pour expli­quer et traiter un mal­heur autrement inex­plic­a­ble – un enfant malade, la mort du bétail, une mau­vaise récolte, et ain­si de suite.

Impuis­santes face à ces événe­ments, les com­mu­nautés cher­chaient une jus­ti­fi­ca­tion et donc un coupable. En général, la per­son­ne con­sid­érée comme coupable était peut-être un peu plus âgée et plus pau­vre que la moyenne, mais la prin­ci­pale car­ac­téris­tique était qu’il s’agissait d’un voisin avec lequel l’accusateur s’était dis­puté, sou­vent ver­bale­ment agres­sif et avec lequel il était dif­fi­cile de s’entendre. Par ailleurs, la plu­part des femmes accusées étaient ou avaient été mar­iées. C’est dans les procès de plus grande enver­gure – où les gens en sont venus à croire à un rassem­ble­ment col­lec­tif de sor­cières – con­nu sous le nom de « sab­bat des sor­cières » – qu’un éven­tail de plus en plus diver­si­fié de sus­pects a pu faire l’objet d’accusations (hommes, enfants, et même clercs).

Pourquoi ces procès ont-ils com­mencé ?

Pour répon­dre à cette ques­tion, nous devons faire la dis­tinc­tion entre les con­di­tions préal­ables (c’est-à-dire les fac­teurs qui ont ren­du les procès pos­si­bles) et les caus­es (les fac­teurs qui ont don­né le coup d’envoi des épisodes dans dif­férentes régions). Les prin­ci­pales con­di­tions préal­ables sont les suiv­antes : les change­ments juridiques qui ont facil­ité les pour­suites pour sor­cel­lerie ; la nature patri­ar­cale de la société (qui a ren­du plus prob­a­ble l’accusation des femmes) ; le petit âge glaciaire (une péri­ode de mau­vais temps qui a ren­du les gens plus effrayés par les sor­cières) ; et une nou­velle croy­ance selon laque­lle la sor­cel­lerie con­sti­tu­ait un crime religieux, apparue au XVe siè­cle. Ce dernier point est impor­tant, étant don­né que la société de l’époque était très religieuse. Pour résumer, au XVe siè­cle, des inquisi­teurs à la recherche d’hérétiques ont été con­fron­tés à des croy­ances pop­u­laires mag­iques et ont sup­posé qu’ils avaient trou­vé une nou­velle secte d’hérétiques appelée « sor­cières ». Ils ont com­mencé à pub­li­er des livres sur les « sor­cières » et l’idée s’est répan­due ain­si.

Le XVIe siè­cle a con­nu des change­ments religieux mas­sifs en Europe, avec la Réforme et divers­es guer­res de reli­gion. Dans ce con­texte, tout le monde avait davan­tage peur du pou­voir du dia­ble (et donc davan­tage peur des sor­cières). Cer­tains dirigeants protes­tants et catholiques ont essayé de mon­tr­er leur piété en per­sé­cu­tant les héré­tiques et les « sor­cières ». Cepen­dant, il est impor­tant de soulign­er que, si l’idée de la sor­cel­lerie en tant qu’hérésie venait de l’Église, pra­tique­ment tous les procès en sor­cel­lerie du début de l’ère mod­erne étaient menés par des tri­bunaux séculiers, qui con­sid­éraient la sor­cel­lerie comme un crime à la fois laïc et religieux.

Dans Par-delà l’Androcène, San­drine Rousseau écrit que « pen­dant trois siè­cles, des cen­taines de mil­liers de femmes ont été empris­on­nées, tor­turées, dépos­sédées, se sont vu con­fis­quer ter­res et biens. Au moins cent mille ont été assas­s­inées. »

Les recherch­es uni­ver­si­taires sur les procès en sor­cel­lerie sug­gèrent qu’environ 100 000 à 120 000 per­son­nes ont été accusées de sor­cel­lerie en Europe du XVe au XVI­I­Ie siè­cle, et qu’environ 40 000 à 60 000 d’entre elles ont été exé­cutées. Des mil­liers de per­son­nes ont donc été exé­cutées, mais pas des cen­taines de mil­liers, et pas unique­ment des femmes. Le meilleur ensem­ble de don­nées a été com­pilé par l’historien alle­mand Wolf­gang Behringer ; il a estimé le nom­bre d’exécutions dans une zone géo­graphique don­née par rap­port à la pop­u­la­tion totale prob­a­ble, pour don­ner une idée de l’intensité glob­ale des procès. En France, Behringer a estimé le nom­bre total d’exécutions pour sor­cel­lerie pour cette péri­ode à 5 000, pour une pop­u­la­tion de 20 000 000 d’habitants.

Le ratio par habi­tant était donc de 1 sur 4 000. Bien sûr, comme les procès de sor­cel­lerie étaient très spé­ci­fiques à une région, il pou­vait tou­jours y avoir des procès à grande échelle avec de nom­breuses exé­cu­tions en un court laps de temps ; cer­tains des épisodes les plus hor­ri­bles pou­vaient voir des cen­taines de per­son­nes exé­cutées en quelques années seule­ment. Et bien sûr, les don­nées ten­dent à ne porter que sur les exé­cu­tions. Mais être jugé pour sor­cel­lerie devait être une expéri­ence pro­fondé­ment trau­ma­ti­sante et, même s’ils étaient libérés, les sus­pects devaient avoir du mal à con­tin­uer à vivre dans leur com­mu­nauté d’origine.

Pourquoi la sor­cière est-elle dev­enue une icône fémin­iste ?

Au XIXe siè­cle, le fémin­isme de la pre­mière vague, qui revendi­quait l’égalité des droits civils et poli­tiques, a cher­ché dans l’histoire des illus­tra­tions de l’oppression fémi­nine. Le texte clef est celui de la fémin­iste améri­caine Matil­da Joslyn Gage, qui con­sacre un chapitre de son livre Woman, Church and State (pub­lié en 1893) à la « sor­cel­lerie ». Gage s’est inspirée des réc­its “ratio­nal­istes” du XIXe siè­cle sur les procès de sor­cières (qui accu­saient l’Église d’avoir « inven­té » le con­cept de sor­cière héré­tique) et de l’idée « roman­tique » de cette époque, selon laque­lle les sor­cières étaient en réal­ité des « femmes sages » et les sci­en­tifiques de leur temps.

Le manque de recherche sci­en­tifique durant cette péri­ode (et le fait que les réc­its sen­sa­tion­nels se vendaient mieux !) a été un fac­teur impor­tant dans la pro­liféra­tion de ces traite­ments « roman­tiques ». Par exem­ple, le livre à suc­cès de l’historien français Jules Michelet, Les Sor­cières (1862), présen­tait les rassem­ble­ments de sor­cières comme de véri­ta­bles événe­ments « cultuels » dirigés par des prêtress­es, exp­ri­mant une défi­ance paysanne vis-à-vis de l’Église et l’État. Dans le cadre du mou­ve­ment fémin­iste de la deux­ième vague, et afin de mobilis­er l’activisme poli­tique des femmes, des fémin­istes rad­i­cales telles que Mary Daly et Andrea Dworkin ont redonné vie aux travaux de Gage sur la sor­cel­lerie, à la fin des années 1960 et dans les années 1970, insis­tant sur l’idée que les femmes avaient été bru­tale­ment per­sé­cutées en tant que sor­cières. Dworkin, par exem­ple, a qual­i­fié la per­sé­cu­tion des sor­cières de « gyno­cide » et a affir­mé que c’était la misog­y­nie des hommes et la peur de la sex­u­al­ité des femmes qui avaient motivé les procès en sor­cel­lerie.

Les sor­cières étaient-elles des sage-femmes ou des guéris­seuses, comme le sou­ti­en­nent de nom­breuses fémin­istes ?

Les his­to­riens ont mon­tré que, si les sage-femmes étaient par­fois jugées pour sor­cel­lerie, elles n’étaient pas glob­ale­ment les cibles spé­ci­fiques d’une chas­se aux sor­cières menée par les élites. L’insistance fémin­iste sur cette idée provient en grande par­tie d’une sec­tion du Malleus Malefi­carum, un texte démonologique de la fin du XVe siè­cle rédigé par un inquisi­teur domini­cain, qui fait référence aux « sor­cières sage-femmes ». Le livre de Gage de 1893, qui présen­tait les procès en sor­cel­lerie comme une ten­ta­tive de l’Église chré­ti­enne d’éliminer les con­nais­sances des femmes en matière de médecine et de guéri­son, a égale­ment con­tribué à créer cette idée, qui s’inspire de l’école de pen­sée roman­tique alle­mande du XIXe siè­cle, incar­née par les frères Grimm, selon laque­lle les procès en sor­cel­lerie visaient les « femmes sages », por­teuses de con­nais­sances rit­uelles et médic­i­nales dans leurs com­mu­nautés.

La plu­part des habi­tants de l’Europe du début de l’ère mod­erne croy­aient en une mod­este « magie » cura­tive, qu’ils pra­ti­quaient prob­a­ble­ment, et qui com­bi­nait sou­vent des rit­uels et des béné­dic­tions avec des remèdes à base de plantes. Les femmes au foy­er, en par­ti­c­uli­er, étaient respon­s­ables de la san­té et du bien-être de leur famille et étaient cen­sées con­naître les remèdes à ce titre. Mais les « gens rusés » (les spé­cial­istes de la magie et de la médecine qui offraient leurs ser­vices à leur com­mu­nauté locale con­tre rémunéra­tion) étaient plus sou­vent des hommes que des femmes. L’historien anglais Owen Davies, par exem­ple, a mon­tré que deux tiers des per­son­nes iden­ti­fiées dans les doc­u­ments his­toriques comme étant des « cun­ning folk » étaient en fait des hommes. Cela s’explique notam­ment par le fait que cette pra­tique était davan­tage liée à l’alphabétisation, qui était plus courante chez les hommes.

Pourquoi ces procès ont-ils pris fin ?

Les épisodes de procès indi­vidu­els ont sou­vent pris fin parce que les com­mu­nautés ont réal­isé que la per­sé­cu­tion était une mau­vaise idée ; elle coû­tait beau­coup d’argent, tuait beau­coup de gens et lais­sait les com­mu­nautés sociale­ment divisées et économique­ment faibles. Le phénomène glob­al des procès en sor­cel­lerie a pris fin en rai­son de la perte d’intérêt des élites laïques, qui ont pro­gres­sive­ment cessé de croire à la sor­cel­lerie et se sont moins préoc­cupées de la piété de leurs sociétés. Il y avait égale­ment des raisons admin­is­tra­tives, le désir d’un con­trôle cen­tral­isé sur les tri­bunaux de pre­mière instance jouant un rôle dans cer­taines régions.

Par exem­ple, en France, le Par­lement de Paris a freiné l’enthousiasme des tri­bunaux locaux pour les procès en sor­cel­lerie dans le cadre de sa volon­té de cen­tralis­er le pou­voir judi­ci­aire. Et en 1682, Louis XIV a pub­lié un édit qui dépé­nal­i­sait effec­tive­ment la sor­cel­lerie. Ces fac­teurs con­tribuent à expli­quer le nom­bre rel­a­tive­ment faible d’exécutions pour sor­cel­lerie en France (5 000 pour une pop­u­la­tion de 20 mil­lions d’habitants) par rap­port à l’Allemagne (25 000 pour une pop­u­la­tion de 16 mil­lions d’habitants), dont le sys­tème juridique était beau­coup plus décen­tral­isé.

A vous écouter, il sem­ble dif­fi­cile de dis­tinguer les inter­pré­ta­tions fémin­istes des faits his­toriques. Sont-ils devenus indis­so­cia­bles ?

Bonne ques­tion ! Je pense qu’un point cru­cial est que la sor­cel­lerie – et les procès en sor­cel­lerie – intéresse de nom­breuses per­son­nes dif­férentes (fémin­istes, prati­ciens mod­ernes de la sor­cel­lerie, écrivains de fic­tion…), dont beau­coup ne sont pas des his­to­riens uni­ver­si­taires. J’en suis une et je dois donc m’en tenir aux attentes de ma dis­ci­pline (par exem­ple, en ce qui con­cerne les preuves his­toriques et leur inter­pré­ta­tion) quand j’écris ou présente un exposé sur les procès en sor­cel­lerie du début de l’ère mod­erne. Lorsque j’enseigne cette matière, je sen­si­bilise (bien sûr) mes étu­di­ants aux réc­its fémin­istes des procès en sor­cel­lerie ; comme tout autre réc­it, nous éval­u­ons leur pater­nité et le con­texte de leur pro­duc­tion de manière cri­tique, pour voir com­ment cela a pu les façon­ner.

Les comptes ren­dus fémin­istes rad­i­caux des procès en sor­cel­lerie con­ti­en­nent sou­vent des inex­ac­ti­tudes his­toriques et sont (délibéré­ment) écrits pour être provo­ca­teurs et émo­tion­nels plutôt que « savants », mais ils ont encour­agé les his­to­riens à pren­dre le « patri­ar­cat » et le « genre » beau­coup plus au sérieux dans leurs pro­pres travaux sur la per­sé­cu­tion des sor­cières.

12 commentaires

  1. Mer­ci Christophe, pour nous avoir com­mu­niqué ce très bon arti­cle. Un détail : Michelet n’a pas écrit “Les Sor­cières” mais “La Sor­cière”, et c’est un livre pas­sion­nant… à con­di­tion de ne pas le lire comme un livre d’His­toire (au sens con­tem­po­rain).
    M.G.

    1. Dans “La Sor­cière”, Michelet n’est pas his­to­rien au sens con­tem­po­rain du mot. Son œuvre est plus psy­chologique et poé­tique qu’autre chose : il imag­ine, il re-crée l’hu­mil­i­a­tion que pou­vait ressen­tir une femme du peu­ple au Moyen-âge et à la Renais­sance, dans une société [qu’il voit comme] oppres­sive et machiste. La sor­cel­lerie a été selon lui, dans ce cadre, un phénomène de revanche des opprimées : d’abord un sim­ple rêve d’é­va­sion, une façon de se ras­sur­er, puis un fan­tasme de toute-puis­sance, enfin des pra­tiques dont la pra­ti­quante elle-même se per­suadait de l’ef­fi­cac­ité, et qui d’ailleurs pou­vaient par hasard se révéler effi­caces.
      “La Sor­cière” est un texte très beau, sub­til, et qui man­i­feste une vraie ten­dresse de Michelet envers les opprimés en général et les femmes en par­ti­c­uli­er. Il est dans leur camp. Mais on ne peut pas le lire aujour­d’hui comme un livre d’his­toire.
      Marc Guil­lau­mie.

  2. des infor­ma­tions très utiles pour qui étudie le sujet des sor­cières et n’a eu vent que des échos ultra-fémin­istes.… mer­ci Christophe !
    Mar­i­anne W.

    1. C’est un détail, mais cela m’embête tou­jours quand on par­le de posi­tions “fémin­istes” à pro­pos de gens qui défend­ent des thès­es fauss­es, que ce soit sur les sor­cières ou le matri­ar­cat prim­i­tif. Que ces gens se dis­ent fémin­istes, c’est une chose, mais je crois qu’on peut — et même qu’on doit — être fémin­iste tout en rétab­lis­sant la vérité sur ces sujets, parce que le fémin­isme (comme quelques autres) est un idéal qui n’a aucun intérêt à ce genre de fari­boles.

  3. Je ne com­prends pas bien le but de cette inter­view ! Est-ce un procès à charge con­tre San­drine Rousseau ou un arti­cle sur la chas­se aux sor­cières ? Quel con­tentieux y a‑t-il en ces deux femmes ? Je n’ai rien appris d’in­téres­sant, mais juste assisté à un défer­lement de haine con­tre cette députée écol­o­giste. A‑t-on vrai­ment besoin de ça, surtout en ce moment ? Je suis déçue.

    1. Ramen­er cette dis­cus­sion à un con­tentieux per­son­nel (en l’oc­cur­rence, inex­is­tant à ce que je sache), c’est pass­er à côté de ce qui fait tout son intérêt : tout sim­ple­ment, la recherche de la vérité — ce qui devrait être la préoc­cu­pa­tion de tout indi­vidu mil­i­tant pour une cause juste, non ?
      Que L’Ex­press ait eu comme objec­tif de se pay­er San­drine Rousseau, c’est prob­a­ble, et on n’est évidem­ment pas obligé d’être dupe. Mais la ques­tion demeure : San­drine Rousseau (et surtout, avant elle, bien d’autres) a‑t-elle affir­mé des choses his­torique­ment fauss­es ? Et si oui, en quoi est-ce un béné­fice pour les posi­tions qu’elle veut défendre en faisant cela ?

    2. Au pas­sage, on peut not­er que ce n’est pas la pre­mière fois que San­drine Rousseau est mis en cause pour sa ten­dance à malmen­er les faits. Le livre de Vera Nikol­s­ki (qui n’est pas his­to­ri­enne, mais qui se tient à une cer­taine rigueur méthodologique dans la démon­stra­tion de sa thèse dans uFéminicène) s’en prend aus­si à la députée pour les pro­pos hasardeux qu’elle a tenu. Il me sem­ble
      que Rousseau paye là une ten­dance à affirmer avec applomb des thès­es très tranchées sans trop se préoc­cu­per de vérac­ité his­torique ou soci­ologique…

  4. Je ne sais pas Edwige , en fait j’ai trou­vé cette inter­view plu­tot mod­érée et on pour­rait même en tir­er des argu­ments en faveur d’un dis­court poli­tique engagé… relisez la dernière phrase , cette sci­en­tifique admet que la recherche académique (bien trop “académique” ?) peut être bous­culée par une vision poli­tique .
    Après des deux dis­cours n’ont pas la meme valeur mais quand le poli­tique avance que cette péri­ode fut une “chas­se aux sor­cières” et que le (la) sci­en­tifique répond que 25% à 30% des pro­ces con­cer­naient des hommes , je me dit qu’il s’agis­sait d’une “licence poli­tique” assez par­don­able de la part de la pre­mière.
    En fait il me sem­ble que cet arti­cle nuance forte­ment le pro­pos mil­i­tant ( et c’est son role) sans explicite­ment ranger le dis­cours poli­tique dans le n’im­porte quoi.
    Comme sou­vent les caus­es des mou­ve­ments his­toriques aus­si globaux sont mul­ti­ples et évo­lu­tives et dire qu’une cause n’est pas la prin­ci­pale n’im­plique pas qu’elle soit absente.
    Amha cha­cun son role dans cette “polémique” bien utile.

  5. Je ne souhaitais cho­quer per­son­ne, mais sur ce blog je m’at­tends tou­jours à des arti­cles sci­en­tifiques et de qual­ité. San­drine Rousseau est une poli­tique “politi­ci­enne”, alors lais­sons là à ses joutes élec­torales. Per­son­ne n’est dupe de ces fauss­es accu­sa­tions et j’au­rai juste voulu en appren­dre plus sur les procès de sor­cel­lerie du Valais ou sur les con­séquences psy­chologiques de l’épidémie de peste noire, par exem­ple.
    Au plaisir de vous lire encore.

  6. Je ne vois rien dans cet arti­cle qui invalide le qual­i­fi­catif de « fémini­cide » et de « patri­ar­cal » con­cer­nant les chas­s­es aux sor­cières. Dire que les procès pou­vaient aus­si vis­er les hommes n’est pas un argu­ment valide. C’est comme si je dis­ais que MeToo n’était pas un mou­ve­ment con­tre le patri­ar­cat parce qu’il existe des cas où l’homme est aus­si vic­time de har­cèle­ment…

    1. En effet, parce que per­son­ne ne nie que la plu­part des exé­cu­tions pour sor­cel­lerie ont visé des femmes, ni que tout cela s’est déroulé dans une société mar­quée par la dom­i­na­tion mas­cu­line. Ce n’est pas du tout le sujet (et la com­para­i­son avec MeToo rajoute une couche de con­fu­sion).

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