Un combat… contre le vocabulaire

Celles et ceux qui ont suivi mes ten­ta­tives (de plus en plus avancées) de procéder à une clas­si­fi­ca­tion des con­fronta­tions physiques humaines savent que l’un des deux critères fon­da­men­taux que je retiens con­siste à savoir si elles procè­dent de la seule volon­té de l’une des deux par­ties, ou si elles résul­tent d’un com­mun accord. Typ­ique­ment, on trou­ve d’un côté la guerre (stric­to sen­su), mais aus­si la vendet­ta ou la razz­ia, et de l’autre dif­férentes formes de duels col­lec­tifs.

Autant l’idée ne m’a pas paru très dif­fi­cile à for­muler, autant je bute depuis le début sur les ter­mes de vocab­u­laire qui la désign­eraient au mieux. Dans un pre­mier temps, j’étais par­ti sur le cou­ple « asymétrique /​symétrique ». J’étais assez sat­is­fait de ce choix… jusqu’au jour où on m’a fait remar­quer à juste titre que ces ter­mes étaient déjà util­isés à pro­pos de la guerre, et pour dire tout autre chose. J’ai donc changé mon propulseur d’épaule et, faute de mieux, j’en étais venu à par­ler de con­fronta­tions « uni­latérales » ver­sus « bilatérales ». Ce choix n’était pas idéal, ne serait-ce que parce qu’il pou­vait laiss­er enten­dre que s’il exis­tait des sit­u­a­tions où l’on se bat­tait à deux, il en était d’autres où l’on se bat­tait seul. Ce n’est évidem­ment pas cela que je voulais dire : ce qui est uni­latéral ou bilatéral, ce n’est pas le com­bat lui-même, mais la déci­sion de se bat­tre. Mais même là, il reste encore une ambi­gu­i­té. Deux adver­saires peu­vent être d’ac­cord pour se bat­tre sans qu’il s’agisse pour autant d’une con­fronta­tion bilatérale : encore faut-il pour cela qu’ils se met­tent d’ac­cord sur les modal­ités du com­bat. Est donc « bilatérale » une con­fronta­tion con­di­tion­née par l’accord des deux par­ties sur son déroule­ment.

J’en étais resté là, et avais com­mencé à utilis­er assez abon­dam­ment ce cou­ple de ter­mes, lorsqu’en bouquinant sur un épisode de la guerre de suc­ces­sion de Bre­tagne con­nu sous le nom de com­bat des Trente, je tombe à l’instant sur les travaux d’un col­lègue médiéviste (Steven Muhlberg­er pour ne pas le nom­mer) qui en par­le comme d’un com­bat formel – « dans la mesure où le moment, le lieu, les effec­tifs et la spé­ci­fi­ca­tion des con­di­tions de la vic­toire sont arrangés par avance et mutuelle­ment accep­tés ».

Com­bats formels ver­sus com­bats informels : com­ment n’y ai-je pas pen­sé plus tôt ?

32 commentaires

  1. Salut Christophe,
    Dans son arti­cle “The social types of war”, Hans Speier établit une dichotomie sim­i­laire entre la guerre absolue et la guerre ago­nis­tique, avec tout un gra­di­ent entre les deux : “The extreme oppo­site of absolute war is the fight waged under con­di­tions of stud­ied equal­i­ty and under strict obser­vance of rules. Mea­sured in terms of destruc­tion such a fight is high­ly inef­fi­cient and ludi­crous­ly cer­e­mo­ni­ous.” C’est pas hyper fouil­lé mais l’idée est fon­da­men­tale­ment la même. Dans son His­to­ry of War­fare, John Kee­gan con­stru­it une réflex­ion du même type autour du binôme lim­it­ed /​unlim­it­ed war­fare.

    1. Hel­lo Maxime
      Oui, pas mal d’au­teur ont sen­ti qu’il y avait quelque chose qui se jouait autour de cela. Une erreur qu’ils ont sou­vent com­mise est d’as­sim­i­l­er le com­bat for­mal­isé à un com­bat où la vio­lence est (très) restreinte. C’est certes sou­vent le cas, mais pas tou­jours : et par­fois, les com­bats for­mal­isés sont open bar, on peut tuer tant qu’on veut — c’é­tait le cas du gain­gar en Aus­tralie, c’est aus­si le cas du Com­bat des Trente sur lequel écrit Muhlberg­er.

  2. Salut, j’e­spère que tu vas bien. Pq ne pas le dériv­er de l’é­ty­mon de voli­tion i.e. bi‑, uni‑, mono­voli­tale ? En réser­vant le lexême adjec­tif “voli­tif” pour sig­ni­fi­er ce qui est pro­pre à la volition/​l’acte de volon­té…
    Ma propo­si­tion provient volon­taire­ment de ta déf­i­ni­tion en 1er § ; moi je “com­pats” le voula­b­u­laire !

    1. Propo­si­tion habile et éru­dite… mais le mieux est par­fois l’en­ne­mi du bien. Le terme de “formel” (ou “for­mal­isé”) fera moins peur au lecteur, et il fait tout de même bien le job. Mer­ci en tout cas pour cette sug­ges­tion !

    2. Salut ! C là un dic­ton qui me sem­ble sophis­tique ; quant à l’ar­gu­ment de la peur, laque­lle serait-ce là ? Volon­tiers. Bonne soirée 🙂

    3. En quoi donc ? Si mono­voli­tal est bru­tal, alors l’an­thro­polo­gie est bar­bare…! (tra­di­tion préver­bale)

  3. Le vocab­u­laire du formel et de l’in­formel ne me sem­ble pas exempt de défauts :
    1) je ne le trou­ve pas explicite, et au con­traire assez obscur : qqn qui ne con­naî­trait pas déjà la dis­tinc­tion ne pour­rait se faire aucune idée, je crois, de ce que peut vouloir dire en l’oc­cur­rence *com­bat formel* ;
    2) n’in­tro­duit-il pas d’autres ambiguïtés ?
    a) On peut com­pren­dre qu’un com­bat formel est un com­bat for­mal­isé : un com­bat dont les modal­ités ont été for­mal­isées, càd explic­itées et réglées d’a­vance (ex : droit de la guerre, avec les con­ven­tions inter­na­tionales) ; or, si cela se fait d’un com­mun accord, il ne me sem­ble pas que, récipro­que­ment, deux adver­saires d’ac­cords pour se bat­tre (ce qu’il s’ag­it de nom­mer ici) soient néces­saire­ment d’ac­cord sur les modal­ités du com­bat, ni à plus forte rai­son les aient for­mal­isées.
    b) On peut aus­si enten­dre par *com­bat formel* un com­bat offi­cial­isé : b) un com­bat que l’on assume explicite­ment men­er, en le dis­ant et en adop­tant des formes franch­es de luttes, non obliques, masquées, etc. ; or, on peut être d’ac­cord pour se bat­tre sans se le dire, ni men­er la lutte au grand jour.

  4. Je ne suis pas très con­va­in­cu non plus par l’op­tion formel-informel. Ne faudrait-il pas chercher à nom­mer cette typolo­gie en fonc­tion du car­ac­tère d’a­gres­sion ? En effet, les com­bats “rit­u­al­isés” ne me sem­blent pas plac­er l’un des groupes pro­tag­o­nistes dans une posi­tion défen­sive et l’autre dans une posi­tion offen­sive, comme le fait une guerre, ex (?) con­flit uni­latéral. Si le par­tic­i­pant à un duel, comme nous les con­nais­sions jusqu’au XIXème au moins dans nos pays, peut se sen­tir offen­sé, et se sent man­i­feste­ment offen­sé, il ne se sent pas “agressé” au cours de la procé­dure. Comme un dans un com­bat de glad­i­a­teurs, au moins jusqu’au Ier siè­cle, il y a dans le duel, ou le con­flit “rit­u­al­isé”, une com­posante ago­nis­tique qui met à l’abri du sen­ti­ment d’a­gres­sion les deux par­ties. Dans une autre direc­tion de la quête des plus justes ter­mes, se con­former à des règles récipro­ques d’en­gage­ment, c’est accepter de ne pas recourir à tous les moyens pour gag­n­er ; par exem­ple trans­former l’af­fron­te­ment prévu en embus­cade. On retombe ici sur quelque chose de plus proche de “lim­ité” (bien que ce terme ne dévoile rien de l’ac­cord préal­able et de son absolu respect).

  5. On ne trou­vera pas de solu­tion idéale, parce que ce qu’on cherche à exprimer ne cor­re­spond à aucun terme. Donc, c’est soit une périphrase, soit un acronyme, soit un mot plus ou moins adap­té et dont il faut soigneuse­ment dire quel sens on lui donne.
    Une bataille ne place pas néces­saire­ment un des deux camps en posi­tion d’a­gressé. Il y a des guer­res où les deux camps veu­lent en découdre, et où la sur­prise ne joue de fait aucun rôle. Et “lim­ité” ver­sus “non lim­ité”, c’est encore pire, parce que juste­ment, je pense que c’est un critère tri­op sou­vent util­isé, et que ce n’est pas le bon. Il y a des sit­u­a­tions où l’on ne se met pas d’ac­cord par avance, mais où les cir­con­stances poussent les deux camps à lim­iter leur vio­lence, et d’autres où on se met d’ac­cord par avance pour déploy­er toute la vio­lence pos­si­ble, y com­pris par ruse. Donc la lim­i­ta­tion de la vio­lence, c’est tout au plus un (mau­vais) indi­ca­teur de ce que je cherche à cern­er, mais ce n’est pas le cœur de l’af­faire, à savoir (je le répète) : le fait que les deux par­ties soient d’ac­cord non seule­ment pour se bat­tre, mais sur les modal­ités du com­bat et ce qui décidera de son issue.

    1. Com­bat con­certé vs. non-con­certé ?

      Ou bien, si tu veux éviter tout malen­ten­du ter­mi­nologique : com­bat de type A vs. type B 🙂

    2. Con­certé, c’est pas mal en effet. Il fau­dra que j’y réfléchisse (dans le même genre, il y a « régulé », mais ce n’est pas par­fait non plus). Après évidem­ment, il y a les solu­tions du style type A/​B, I/​II, etc. mais là, on arrive vite sur des sit­u­a­tions où seuls les ini­tiés com­pren­nent quelque chose, et où ces trucs se sura­joutent les uns aux autres (Tes­tart a eu le prob­lème avec ses mon­des, ses types de chas­seurs-cueilleurs et ses caté­gories de presta­tions mat­ri­mo­ni­ales). En fait, il faudrait pour­voir créer des mots qui devi­en­nent des con­cepts recon­nus et partagés, mais c’est beau­coup plus facile en sci­ences naturelles qu’en sci­ences sociales.

    3. Je suis celui qui a “anonymement” par­lé de la dimen­sion agres­sive du con­flit, ou de son absence, plus haut. “Con­certé” me parait un assez bon choix. On peut aus­si penser au champ lex­i­cal de l’ac­cord, et par­ler d’un con­flit “accordé” (à con­di­tion qu’il soit évi­dent que le sens n’est pas celui de “con­cédé”). En jetant un oeil sur les liens de prox­émie de “con­cert­er” avec d’autres verbes ( https://www.cnrtl.fr/proxemie/concert%C3%A9 ), je relève aus­si adapter, agencer ou arranger. Mais il y a aus­si coor­don­né qui mar­que assez bien la com­mu­nauté de règles par cha­cun admis­es.

    4. Il y a aus­si “con­ven­tion­nel /​non con­ven­tion­nel”, mais qui a le gros défaut d’être déjà util­isé dans ce type de con­texte avec un sens assez dif­férent. Pour­tant c’est bien ça l’idée : qui a fait l’ob­jet, ou non, d’une con­ven­tion préal­able entre les par­ties…

  6. Et, en vari­ant sur formel/​informel, com­bat formalisé/​non for­mal­isé ou formalisé/​informalisé (si on n’a pas peur du néol­o­gisme) ? en pré­cisant bien que « for­mal­isé » a pleine­ment valeur de par­ticipe passé, ren­voy­ant vrai­ment à une for­mal­i­sa­tion adv­enue dans le passé. Et on évite les con­no­ta­tions de com­bat rit­u­al­isé ou lim­ité.

    Il me sem­ble qu’on peut aus­si par­tir de « réglé » : l’ex­pres­sion « com­bat réglé » me sem­ble déjà accep­tée pour par­ler d’un com­bat dans un sport cod­i­fié, et l’ex­ten­sion que tu lui don­nerais me paraît ne pas trop s’éloign­er de ce sens. Peut-être que par con­tre on peut préfér­er « non réglé » à « déréglé », qui évoque peut-être plus la trans­gres­sion de règles fixées plutôt que l’ab­sence de règles fixées.

    1. Oui, j’avais d’ailleurs par­lé de batailles « régulées » pour l’Aus­tralie – régulées ou réglées, c’est en fait la même chose. Bon, on voit bien l’idée, il y a pas mal de solu­tions mais aucune n’est idéale, je me déciderai un de ces jours… (et au pas­sage, for­mal­isé a le tort de rap­pel­er un peu trop « rit­u­al­isé », mot con­tre lequel je rompts quelques lances bar­belées…)

  7. Je ne sais pas s’il reste encore des sur­vivants qui suiv­ent cette saga, mais après des heures de con­tor­sions cérébrales et la mobil­i­sa­tion de divers out­ils de syn­onymes et d’AI, je viens d’avoir l’idée du néol­o­gisme « con­ven­tion­naire ». Ce n’est peut-être pas le plus joli à l’or­eille, mais cela pos­sède l’a­van­tage de graviter autour de l’idée cen­trale (en insis­tant sur le fait que l’ac­cord porte non seule­ment sur les modal­ités du com­bat, mais aus­si sur son issue, sur laque­lle il n’y aura pas à revenir), tout en évi­tant les ambi­gu­i­tés liées à des ter­mes déjà exis­tants. Des avis ?

    1. En con­sul­tant le CNRTL (entrée « ‑aire »), on peut le rap­procher de règlement>réglementaire et statut>statutaire. Alors pourquoi pas ! Un autre suf­fixe sig­nifi­ant « con­forme à » en français (enfin, plutôt, une autre forme du même suf­fixe latin ‑arius) est ‑ier, qui donne règle>régulier, coutume>coutumier, droiture>droiturier, mais à ma con­nais­sance il n’a jamais don­né convent>conventier ou convention>conventionnier, même en ancien français où il était plus pro­duc­tif (on pou­vait alors dire nature>naturier pour « con­forme à la nature ; pur, franc, sans mélange », verté>verteier « con­forme à la vérité, sincère », gorre>gorrier pour « qui suit la mode, élé­gant », etc.) : dom­mage…

    2. …et au rang des glo­rieuses références (à laque­lle je n’ai pen­sé qu’après-coup), la pro­priété « fun­di­aire » d’Alain Tes­tart (qui voulait la dis­tinguer de la pro­priété « fon­cière », dont elle n’est qu’un sous-type par­ti­c­uli­er).

    3. L’idée me sem­ble tout à fait cohérente avec les divers­es remar­ques ci-dessus, et la con­struc­tion tient gram­mat­i­cale­ment. 🙂
      Une ques­tion d’é­clair­cisse­ment : quelles raisons vous ont con­duit à préfér­er le vocab­u­laire de la con­ven­tion à celui de la con­cer­ta­tion (*con­ven­tion­naire*, plutôt que *con­certé*) ?

      Main­tenant, com­ment nom­mer la caté­gorie de com­bats qui ne sont pas con­ven­tion­naires ou con­certés ? Cela dépend de vos objec­tifs théoriques, des usages que vous en aurez, j’imag­ine.
      Si vous n’avez besoin que d’un terme qui rassem­ble toutes les formes de luttes qui ne sont pas con­certées, alors je pense que *non-con­certé* ou *non-con­ven­tion­naire* con­vient, non ?
      S’il vous importe, dans cer­tains con­textes, de saisir l’u­nité de ces formes de com­bats et de nom­mer pos­i­tive­ment cette forme de com­bat, pour dire en quoi elle con­siste et l’é­tudi­er pour elle-même, alors il faut autre chose. Peut-être qu’on pour­rait dire *dis­cré­tion­naire*, qui me sem­ble avoir un dou­ble avan­tage :
      — on peut lui faire exprimer à la fois le car­ac­tère uni­latéral (ou uni­voli­tive ! 😉 ) de la déci­sion d’en­tr­er en lutte (lais­sée à la dis­cré­tion de l’une des par­ties) et le fait que toutes les modal­ités de com­bat restent ouvertes (lais­sées à la dis­cré­tion de cha­cune) ;
      — je crois qu’on peut le pren­dre en un sens rel­a­tive­ment neu­tre, qu’il existe déjà des usages courants dans lesquels le terme n’est pas péjo­ratif — autrement, pour nom­mer l’ab­sence de con­cer­ta­tion des modal­ités du com­bat d’une façon pos­i­tive (càd pas comme une absence), et pour­tant neu­tre (ni mélio­ra­tive, comme *libre* ; ni *péjo­ra­tive*, comme *chao­tique*, *licen­cieux*, *sauvage*, etc.), on a *com­bat ouvert*, mais on perd le car­ac­tère uni­latéral de l’en­trée en guerre.

    4. Bon­jour
      Il se con­firme que j’ai un spar­ring-part­ner de haute qual­ité !
      J’ai écarté « con­certé » en rai­son du fait qu’il véhicule l’idée d’un accord explicite. Or, dans l’im­mense majorité des cas, les com­bat­tants se con­tentent d’adopter (par­fois tacite­ment) une forme en usage dans leur société : « chez nous, on fait comme ça ». Et du coup, con­ven­tion­naire me sem­blait mieux ren­dre cet aspect : on peut obéir à une con­ven­tion sans en avoir soi-même fixé les ter­mes.
      Pour ce qui est de l’antonyme, j’avais pen­sé à « libre », tout bête­ment, mais dis­cré­tion­naire, c’est vrai que c’est très bien (et en tout cas beau­coup plus explicite). Pas impos­si­ble que je vous le pique !

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