Des coups chez les Kamanuku

Un homme Chim­bu

Les Kamanuku sont une tribu des hautes-ter­res de Nou­velle-Guinée, qui con­stitue l’une des sub­di­vi­sions de l’ensem­ble des Chim­bu aujour­d’hui réputés pour leurs éton­nantes déco­ra­tions cor­porelles. La mono­gra­phie dont on dis­pose sur eux, The Kamanuku (The Cul­ture of the Chim­bu Tribes) – A Mono­graph, rédigée par W. Bergmann, pos­sède une valeur par­ti­c­ulière : son auteur n’é­tait certes pas un eth­no­logue pro­fes­sion­nel, mais il avait résidé 35 ans par­mi ce peu­ple en tant que mis­sion­naire, à une époque où le con­tact était tout juste établi (1934–1968). Tout sug­gère donc de sa part une con­nais­sance intime de cette société et de ses habi­tants. Ce bil­let fera donc une large place à des extraits tirés de ce doc­u­ment.

Pour les car­ac­téris­er en quelques mots, à l’in­star des autres autres sociétés à richesse de la région, les Kana­muku pra­ti­quaient des cul­tures divers­es, en par­ti­c­uli­er celle de la patate douce, et éle­vaient des porcs qui ser­vent de moyen de paiement, en matière mat­ri­mo­ni­ale ou judi­ci­aire. La richesse jouait un rôle cru­cial, et les per­son­nages proémi­nents étaient ceux qui la manip­u­laient – les célèbres Big Men.

Le principe de modulation

On retrou­ve chez eux le principe de mod­u­la­tion, selon lequel les repré­sailles pour un tort don­né vari­ent en inten­sité selon la dis­tance et l’hos­til­ité sociales entre les par­ties – les deux allant de pair. On dis­tingue glob­ale­ment trois niveaux.

1. Au sein d’un même clan, ou entre clans proches :

Ces querelles étaient nor­male­ment réglées par des voies non sanglantes. Si l’on en venait à se bat­tre, les gens étaient blessés, mais rarement tués. Les dif­férends étaient bien­tôt apla­nis par un échange de cadeaux entre les par­ties.

2. Entre clans plus éloignés :

S’ils avaient une querelle, celle-ci pre­nait davan­tage d’im­por­tance et il n’é­tait pas rare qu’une guerre soit néces­saire pour la régler, qui pou­vait dur­er des semaines ou des mois. Mais même dans ce cas, le lien ressen­ti était si fort qu’après un moment, les deux camps demandaient la paix. C’é­taient des gens de la même tribu, ils le savaient et agis­saient en con­séquence.

3. Avec des indi­vidus d’une autre tribu :

L’inim­i­tié avec les gens des autres tribus était presque per­ma­nente, ce qui ne sig­ni­fie pas qu’on se bat­tait sans cesse (…) L’ensem­ble des tribus voisines était la plu­part du temps en état de guerre avec les Kamanuku (et pas seule­ment avec eux). À tout le moins, il s’agis­sait d’en­ne­mis aux­quels on ne pou­vait se fier. Cela n’ex­clu­ait pas la pos­si­bil­ité de quelque com­merce entre les deux camps, en par­ti­c­uli­er dans les péri­odes dépourvues de com­bats ouverts. Mais alors, cha­cun était pru­dent. Un homme ne par­tait jamais seul ; ils allaient en groupes tou­jours lour­de­ment armés. Là, ils se retrou­vaient à bonne dis­tance des vil­lages, en quelque lieu con­venu à l’a­vance pou­vant être rejoint part les deux camps et situé en ter­rain ouvert afin de se garder des sur­pris­es. Les femmes pou­vaient nor­male­ment aller de tribu en tribu, même en temps de guerre, et elles ser­vaient sou­vent d’in­ter­mé­di­aires entre les camps en lutte.

Les causes des conflits

Les prin­ci­pales caus­es de ces guer­res étaient : des dif­férends à pro­pos des femmes, des cochons, le vol et les ques­tion touchant à la pro­priété du sol. Mais à côté de cela, bien d’autres raisons pou­vaient débouch­er sur un com­bat, telles qu’un com­porte­ment indé­cent, en parole ou en actes, des insultes, etc. Et lorsqu’un com­bat com­mençait et qu’il y avait quelques pertes d’un côté, l’autre côté devait les équili­br­er.

Bergman détaille la manière dont, pour les femmes, les cochons ou les vols, le niveau de riposte dépendait de la dis­tance sociale.

Con­cer­nant la terre, les dis­putes, les rix­es et la guerre étaient assez fréquentes. En règle générale, celle-ci durait assez longtemps et on la menait de la manière la plus sévère qui soit. Ce dif­férend n’in­ter­ve­nait pas au sein du groupe ou de la tribu, mais les ques­tions de pro­priété du sol sur­gis­saient entre tribus. Dans leur pro­pre groupe, les anciens décidaient où cha­cun devait faire ses jardins et où il devat planter. Mais comme ces dif­férends au sujet de la terre intereve­naient avec d’autres tribus, ils con­dui­saient nor­male­ment à des affron­te­ments et à des guer­res. C’est ain­si que le plus sou­vent, un groupe avait été chas­sé de ses ter­res et que les vain­queurs en avaient pris pos­ses­sion. Les con­quérants util­i­saient sou­vent cette terre prise à d’autres pour en faire des jardins, mais la tribu vain­cue ne ces­sait jamais de revendi­quer sa terre, elle ten­tait d’a­cheter des alliés et de la récupér­er. Cela ne se pas­sait pas for­cé­ment la même année, ou après quelques semaines. Plusieurs années pou­vaient avoir passé, jusqu’à 50 ans ou plus.

Les quatre formes de violence

Le texte iden­ti­fie qua­tre formes de vio­lence, dont trois por­tant un nom spé­ci­fique, sur lesquelles il four­nit des détails par­ti­c­ulière­ment rich­es.

l. kunda maŋgigl (rixe).

Il s’ag­it donc d’une rixe à l’in­térieur d’un clan, ou entre clans proches.

On n’u­tilise que rarement des armes de guerre, mais plutôt des armes par des­ti­na­tion : bâtons, morceaux de clô­tures… Il y a par­fois un mort, mais ce n’est pas le but. La plu­part du temps, le com­bat se sol­de par quelques crânes ouverts ou mem­bres cassés. Une fois l’ex­ci­ta­tion retombée, ceux qui sont à l’o­rig­ine de la querelle (d’un côté ou des deux) doivent don­ner un porc qui sera rôti et mangé. Ce don – ou plutôt, ce paiement – joue un dou­ble rôle. Il sert à dédom­mager les adver­saires, mais aus­si les alliés : « Pour ta cause, nous avons enduré la douleur, tu dois à présent pay­er en con­séquence. ». Une remar­que est sig­ni­fica­tive :

Bien sûr, cer­tains con­tin­u­aient à mau­gréer con­tre la par­tie adverse, en par­ti­c­uli­er ceux qui avaient été blessés et qui souf­fraient, mais cela n’avait pas d’im­por­tance, car en mangeant les porcs, ils avaient accep­té de con­clure la paix.

Ajou­tons qu’en cas de com­pli­ca­tions, par exem­ple si quelqu’un mourait de ses blessures, un paiement sup­plé­men­taire en porcs était demandé.

Bien qu’on ne sache pas trop si la dénom­i­na­tion de kun­da maŋgigl est égale­ment cen­sée s’y appli­quer (le texte ne dit rien de clair à ce sujet), on doit rap­procher cette forme d’af­fron­te­ment de celle qui est décrite à pro­pos des con­flits féminins :

Les femmes aus­si se bat­taient de temps en temps. Les raisons en étaient prin­ci­pale­ment : l’en­vie et la jalousie entre les femmes d’un même mari, les cochons, les chiens, les volailles, les fruits et/​ou les légumes des jardins, etc. Ces bagar­res com­mençaient aus­si par des injures de part et d’autre, puis l’on sai­sis­sait des bâtons et des perch­es et l’on se frap­pait mutuelle­ment. Bien enten­du, les autres femmes pre­naient par­ti et se joignaient à la bagarre, qui s’ac­com­pa­g­nait de force cris et pleurs. (…) Elles tenaient les bâtons hor­i­zon­tale­ment devant elles et se pro­tégeaient ain­si lorsque les autres frap­paient et vice ver­sa. Par­fois, au cours de ces échauf­four­rées, une main ou un bras était cassé, ou quelques têtes saig­naient. Mais les hommes ne s’en mêlaient jamais et ne se joignaient pas aux com­bats. Ils les obser­vaient, mais les lais­saient se bat­tre et régler leurs prob­lèmes elles-mêmes.

Ce kun­da maŋgigl ressem­ble étroite­ment au brawl men­tion­né par Warn­er à pro­pos de l’Est de la Terre d’Arn­hem. Il s’ag­it d’une forme col­lec­tive, sym­pétrique et mod­érée d’usage de la vio­lence, mais dont la spon­tanéité la situe à la lim­ite (peut-être extérieure) du règle­ment judi­ci­aire. Le prin­ci­pale dif­férence tient aux dédom­mage­ments matériels qui s’en­suiv­ent, totale­ment absents en Aus­tralie, et qui vien­nent juste­ment intro­duire une dimen­sion formelle dans le proces­sus.

2. Kunda tamugl (guerre ordinaire)

Ce type de con­flits inter­vient typ­ique­ment entre groupes de tribus dif­férentes.

La plu­part de ces guer­res duraient longtemps, sou­vent plusieurs années. Même si elles étaient entre­coupées de trèves ou de paus­es, durant lesquelles ne sur­ve­nait aucun véri­ta­ble com­bat, celles-ci étaient de courte durée. Dans ces guer­res, rien n’é­tait oublié ou par­don­né, rien n’é­tait don­né pour rien. (…)

Si un événe­ment per­tur­bait les rela­tions entre deux tribus, cha­cune savait immé­di­ate­ment que seule la guerre pou­vait sceller le dif­férend, et chaque camp pre­nait les pré­cau­tions néces­saires, et se pré­parait à la guerre. Les arcs étaient véri­fiés, et les flèch­es fab­riquées en grande quan­tité, de même que les lances, les haches de pierre, les boucliers et les déco­ra­tions mar­tiales. (…)

On attaquait de jour, en s’en prenant à un adver­saire qui antic­i­pait l’a­gres­sion et se tenait sur ses gardes : même si l’on se dis­sim­u­lait un peu et que l’on envoy­ait par­fois des éclaireurs, l’ef­fet de sur­prise ne jouait guère. Chaque camp dis­po­sait d’in­for­ma­teurs dans l’autre, qu’il s’agisse d’amis ou de femmes qui y avaient été mar­iées. L’af­fron­te­ment se déroulait générale­ment à dis­tance des habi­ta­tions, si pos­si­ble dans le no man’s land séparant les ter­ri­toires trib­aux.

Lorsque les deux camps s’é­taient suff­isam­ment rap­prochées pour se héler et s’en­ten­dre, ils com­mençaient par énumér­er leurs griefs en for­mu­lant leurs accu­sa­tions d’une voix forte. Là, tout était évo­qué, les anciens torts comme les récents. On cri­ait en direc­tion des adver­saires, non toute la troupe mais deux indi­vidus qui étaient les porte-parole du groupe, et l’autre répondait. Une parole enflam­mée en entraî­nait une autre, et bien­tôt ils étaient échauf­fés, excités et entraient en fureur. On proférait des men­aces, des insultes, et on com­mençait une danse de guerre. Par­fois, quelques-uns fai­saient volte-face, se pen­chaient en avant et même, soule­vaient quelques feuilles de leur pagne. C’é­tait le point cul­mi­nant des insultes et, bien­tôt, les pre­mières flèch­es étaient décochées. Ce sont nor­male­ment les lead­ers qui tiraient en pre­mier, et c’est seule­ment après que les autres suiv­aient.

Tout en cri­ant et en insul­tant l’ad­ver­saire, un des camps avançait en tirant autant de flèch­es qu’il en était capa­ble. L’autre camp se repli­ait pour un moment et bat­tait lente­ment en retraite, mais de manière ordon­née et sur une courte dis­tance, peut-être 50 env­i­ron mètres, puis ils pous­saient un cri de guerre, se met­taient à avancer et l’autre camp se repli­ait lente­ment à son tour. Les choses pou­vaient ain­si dur­er des heures, par­fois la journée entière, sans qu’au­cun des camps ne parvi­enne à touch­er un seul enne­mi.

Quelques com­bat­tants, mais pas tous, étaient équipés de boucliers. Ils s’en ser­vaient pour pro­téger leur corps et les boucliers sont sou­vent touchés par les flèch­es. Ces por­teurs de boucliers étaient aus­si ceux qui osaient s’ap­procher assez près de l’en­ne­mi, mais ils étaient tou­jours cou­verts par quelques archers. S’ils étaient par­venus à réduire suff­isam­ment la dis­tance, ils lançaient alors leurs longues lances et ten­taient de touch­er l’un des enne­mis, mais ils devaient immé­di­ate­ment recourir à leur arc et à leurs flèch­es, que la plu­part por­taient égale­ment avec eux en ban­doulière. Quand les flèch­es touchaient les boucliers, elles les péné­traient sou­vent sur plusieurs cen­timètres mais y restaient fichées, sans occa­sion­ner aucun dégât. J’ai vu de nom­breux boucliers qui avaient été frap­pés par 50 flèch­es ou davan­tage, non lors d’un seul com­bat, mais au cours du temps. Les flèch­es s’é­taient brisées et les pointes étaient en par­ti restées dans les boucliers. Afin de voir ce qui se pas­sait, les por­teurs de boucliers pas­saient sou­vent la tête par le bord de leur boucli­er pen­dant une sec­onde ou deux. Comme ils por­taient le boucli­er sur l’é­paule gauche, ils obser­vaient par la droite du boucli­er. C’est aus­si la rai­son pour laque­lle beau­coup de vieux hommes avaient per­du leur œil droit. Parce que juste au moment où ils voulaient regarder, ils avaient été touchés par une flèche (…).

On com­bat­tait ain­si toute la journée, sou­vent sans que quiconque soit blessé ou tué. On se séparait en s’in­sul­tant, et en se promet­tant de repren­dre les hos­til­ités rapi­de­ment — ce que l’on fai­sait le lende­main, ou quelques jours plus tard.

S’il y avait des blessés ou des morts, le com­bat était le plus sou­vent inter­rompu, surtout si les pre­mières pertes avaient été subies par les attaquants. Ils dis­aient alors que les esprits des enne­mis étaient plus forts que les leurs et qu’ils n’au­raient aucun suc­cès ce jour-là, et qu’il était donc inutile de con­tin­uer à se bat­tre. L’autre camp essayait alors d’ex­ercer une pres­sion encore plus forte, mais le plus sou­vent de courte durée. Inverse­ment, si les attaquants réus­sis­saient à touch­er quelqu’un, ils se bat­taient plus vio­lem­ment, mais l’autre par­tie fai­sait de même, de sorte qu’ils ne pou­vaient plus rem­porter d’autre suc­cès ce jour-là. Si les blessés pou­vaient encore bouger, on les rame­nait chez eux, ou on les por­tait jusqu’à leur mai­son. S’il y avait un ou plusieurs morts, le camp per­dant com­mençait alors à enton­ner un chant de deuil et le par­ti vic­to­rieux un chant de vic­toire. Les morts étaient trans­portés jusqu’au vil­lage. Là, on met­tait le corps sur une sorte de scène et on pré­parait les funérailles. Pen­dant ce temps, le com­bat ces­sait. (…)

Pour la fête de deuil, l’homme en rai­son duquel le com­bat avait com­mencé devait tuer plusieurs cochons afin de nour­rir les guer­ri­ers : la ou les vic­times avaient été tués à cause de lui, il devait donc don­ner les cochons pour apais­er les sen­ti­ments du défunt et de ses proches.

Mais il arrivait aus­si que plusieurs hommes soient tués des deux côtés. Je me sou­viens de plusieurs occa­sions où plus de 20 hommes perdirent la vie au cours d’un tel com­bat, qui dura plusieurs semaines. Je me sou­viens même que dans un affron­te­ment qui n’avait duré que quelques jours, 37 hommes ont été tués.

Pour autant que j’aie pu le véri­fi­er, le com­bat se pour­suiv­ait non pour venger les morts, mais plutôt pour se venger des autres, en ter­mes d’ef­fec­tifs. De notre côté, tant de per­son­nes ont été tuées, nous devons donc en tuer le même nom­bre, de sorte que la rap­port des forces reste inchangé, dis­aient-ils. Ils ten­taient donc de se bat­tre jusqu’à ce que le nom­bre de morts soit égal ou du moins, sen­si­ble­ment égal.

Lorsque c’é­tait le cas, et lorsqu’ils étaient lassés de la guerre, et que la nour­ri­t­ure deve­nait rare (…) alors ils accep­taient de s’en­ten­dre et de faire la paix. Au lieu de paix, mieux vaudrait peut-être par­ler d’une trève ou d’une accalmie car, pour de nom­breuses raisons, les com­bats pou­vaient repren­dre à tout moment.

Deux points doivent encore être ajoutés. Le pre­mier con­cerne les femmes :

Lors de ce type de com­bat, les femmes n’é­taient pas présentes, du moins chez les Kamanuku. Mais dans les tribus voisines, j’ai observé à plusieurs repris­es qu’elles se trou­vaient entre les lignes des com­bat­tants, ramas­sant les flèch­es et les appor­tant à leurs hommes. Lorsqu’elles fai­saient cela, per­son­ne ne les visait, et on les lais­sait faire. Bien sûr, entre les lignes ou les groupes, il y avait des femmes des deux camps.

L’autre aspect con­cerne des actes de cru­auté qui n’é­taient pas directe­ment jus­ti­fiés en ter­mes d’ef­fi­cac­ité mil­i­taires, mais qui par­tic­i­paient sans doute de la volon­té de ter­roris­er ou d’hu­m­i­li­er l’en­ne­mi :

Si un homme blessé tombait entre les mains de l’en­ne­mi, il n’en avait plus pour longtemps à vivre. La plu­part du temps, il était cru­elle­ment tor­turé avant d’être tué, car ils n’é­taient pas du tout pressés de le met­tre à mort. Plus il cri­ait et hurlait, plus les vain­queurs pous­saient des hour­ras reten­tis­sants.

Les corps qui étaient tombés entre les mains enne­mies étaient le plus sou­vent ren­dus à l’autre camp sans être mutilés, bien sûr non sans un paiement élevé. Mais il arrivait aus­si de temps à autre qu’un blessé ou un mort soit grave­ment mutilé ou même découpé en morceaux. Ce type de choses était con­sid­éré comme par­ti­c­ulière­ment cru­el ou comme un acte de sauvagerie.

Les Kamanuku étaient réputés pour leur cru­auté. (…) Leur idéal était de tuer autant d’en­ne­mis que pos­si­ble, d’épouser beau­coup de femmes et d’avoir beau­coup d’en­fants, tout cela dans le seul but de ren­forcer leur tribu. En étant cru­els envers leurs enne­mis, ils essayaient de les ter­ri­fi­er.

On m’a rap­porté qu’autre­fois, lors de com­bats, ils lançaient une attaque éclair, et sou­vent très auda­cieuse, con­tre leurs enne­mis. Ce faisant, ils essayaient de faire un, ou mieux, plusieurs pris­on­niers et de les ramen­er dans leur pro­pre camp. Là, ils les lig­o­taient et les fai­saient rôtir vivants sur un feu, si pos­si­ble à la vue des enne­mis.

On notera que ce dernier point n’a pas été observé directe­ment par Bergmann ; il est pos­si­ble qu’il s’agisse d’une inven­tion, ou d’une exagéra­tion, de la part de ceux qui aimaient à se décrire comme des guer­ri­ers impi­toy­ables et prêts à tout.

3. kunda kane vei mogl (la guerre d’anéantissement)

Ce troisième type cor­re­spond à des « sit­u­a­tions spé­ciales, où ils décidaient de détru­ire ou d’anéan­tir com­plète­ment l’en­ne­mi ». En pareil cas, ils com­mençaient par recruter des alliés (en les indem­nisant), afin d’align­er une force large­ment supérieure — Bergmann évoque une pro­por­tion de 10 con­tre 1, voire davan­tage. L’at­taque sub­mergeait alors l’ad­ver­saire, et elle était sans mer­ci :

Femmes, enfants, vieil­lards, tous étaient tués, s’ils leur tombaient sous la main. Ils essayaient de chas­s­er l’en­ne­mi et s’ils réus­sis­saient, ils brûlaient ses maisons, tuaient ses cochons et ses chiens. Les jardins étaient retournés et les fruits comestibles emportés. Sou­vent, les femmes allaient creuser dans les jardins et empor­taient ce qu’elles pou­vaient trou­ver et trans­porter. (…)

On abat­tait aus­si les arbres qui se trou­vaient dans les jardins et sur les places du vil­lage, et quand ils étaient trop gros, on les écorçait. En bref, tout était détru­it, de sorte que les enne­mi, ou ce qu’il en restait, n’avait plus aucune pos­si­bil­ité de vivre là. La seule solu­tion pour les sur­vivants était de sauver ce qui pou­vait l’être et de s’en­fuir (…) d’aller chez des amis quelque part, qui les accueilleraient dans leur com­mu­nauté. Les vain­queurs avaient pris pos­ses­sion de leurs ter­res.

J’ai observé de tels affron­te­ments dans les pre­mières années de notre séjour. (…) Les assail­lants comp­taient près de mille guer­ri­ers et le groupe qu’ils attaquèrent était réduit, env­i­ron 50–60 guer­ri­ers. Nous ne pou­vions rien faire pour les aider, car nous ne pou­vions pas nous mêler de leurs affaires. Nous ne pou­vions que les observ­er. Les défenseurs se bat­tirent courageuse­ment pen­dant plusieurs heures, mais ils durent finale­ment céder et furent chas­sés. Il fal­lut atten­dre une ving­taine d’an­nées pour que cer­tains d’en­tre eux revi­en­nent et occu­pent à nou­veau leurs anci­ennes pos­ses­sions. Pen­dant tout ce temps, per­son­ne ne vivait en per­ma­nence sur ces ter­res.

Avec ce type de guerre, des groupes entiers étaient par­fois décimés au point de ne plus pou­voir exis­ter de manière autonome. Mais ils n’ou­bli­aient jamais ce qu’on leur avaient fait, et s’ils déte­naient encore des objets de valeur et qu’ils pou­vaient pay­er l’aide de leurs alliés, ils essayaient à nou­veau de récupér­er leurs anci­ennes pos­ses­sions, même si cela pre­nait des décen­nies. En revanche, s’il s’agis­sait d’un groupe faible et que la plu­part des com­bat­tants avaient été tués, ou s’ils n’avaient pas d’ob­jets de valeur pour acheter des alliés qui se bat­traient avec et pour eux, ils devaient sou­vent rester avec leurs hôtes et se mélanger à eux, de sorte qu’ils ces­saient d’ex­is­ter (en tant que groupe séparé).

4. le raid et l’assassinat

Ces deux types d’ac­tions, pour lesquels Bergmann ne donne aucune dénom­i­na­tion locale, sont ain­si décrits :

1. Le raid

En plus de ces types de guerre, il arrivait par­fois que quelques hommes courageux (téméraires) se fau­fi­lent la nuit près de l’en­ne­mi et en tuent un ou plusieurs dès qu’ils en avaient l’oc­ca­sion et la pos­si­bil­ité. Ces hommes étaient par­ti­c­ulière­ment craints par les enne­mis, mais étaient très hon­orés et estimés dans leur pro­pre groupe. Leur récom­pense était en général tout le butin qu’ils pou­vaient pren­dre au cours de ces expédi­tions.

2. L’as­sas­si­nat

Si ce n’é­tait guère le cas chez les Kamanuku, il était plus ou moins de cou­tume dans cer­taines tribus voisines lorsque les dirigeants voulaient se débar­rass­er d’amis ou d’en­ne­mis, ils ne les tuaient pas eux-mêmes, mais ils envoy­aient d’autres hommes, que l’on peut appel­er des sbires, qui fai­saient le tra­vail pour eux. Si, pour une rai­son ou une autre, un chef n’aimait pas cer­tains indi­vidus – l’un d’en­tre eux avait peut-être une femme belle et jeune que le chef désir­ait, ou quelle qu’en soit la rai­son – il fai­sait un signe à l’un de ses hommes, peut-être seule­ment un clin d’œil ; son homme com­pre­nait l’al­lu­sion, et peu de temps après, l’in­di­vidu était mort. Bien des gens étaient assas­s­inés ain­si. J’ai con­nu des chefs qui avaient tué plus de 100 per­son­nes de cette façon. Mais ils étaient eux-mêmes très estimés, non parce qu’ils étaient appré­ciés, mais parce qu’ils étaient red­outés. Per­son­ne n’o­sait les con­tredire, de peur d’en­courir leur mécon­tente­ment.

Faire la paix

Hormis pour la forme la plus ultime de guerre, et pour le raid et l’as­sas­si­nat qui se situent dans un autre champ, les modal­ités de con­clu­sion de la paix représen­tent un aspect cru­cial de la ges­tion des rela­tions sociales. Bergmann écrit :

S’il s’agis­sait d’un kun­da maŋgigl et que le com­bat était ter­miné, une tierce par­tie inter­ve­nait sou­vent et ser­vait de médi­a­teur entre les deux camps en con­flit. Si les com­bat­tants étaient de clans dif­férents, ils fab­ri­quaient une sorte de bar­rière sur la route qui les séparait. On posait en tra­vers de la route un petit arbre avec ses branch­es et ses feuilles ou une tige de banane. Per­son­ne n’é­tait autorisé à franchir cette bar­rière d’un côté ou de l’autre, du moins pas les hommes. C’é­tait dif­férent pour les femmes. Elles avaient la per­mis­sion d’aller vers l’autre groupe et ne s’en pri­vaient pas. Nor­male­ment, elles étaient reçues ami­cale­ment et on leur ser­vait de la nour­ri­t­ure. Les femmes d’un côté rendaient ensuite vis­ite à l’autre et étaient égale­ment traitées très aimable­ment. Après un cer­tain temps, une meilleure atmo­sphère s’in­stal­lait et, peu à peu, les dif­férends étaient plus ou moins oubliés. Tout d’abord, ce sont les hommes seuls qui se ren­con­traient et se par­laient, puis les autres suiv­aient.

Je pense qu’il est cor­rect de dire que le sen­ti­ment d’u­nité avec les autres pré­valait et qu’il aidait à sur­mon­ter les dif­férends. Si néces­saire, des cadeaux de réc­on­cil­i­a­tion étaient échangés par les deux groupes. Cela ser­vait seule­ment à ren­dre la paix durable et à ren­forcer l’ami­tié.

De même, s’ils avaient eu un kun­da tamugl, après un cer­tain temps, ils fai­saient la paix avec l’autre groupe. Puis ils essayaient de rec­ti­fi­er les déséquli­bres qui exis­taient entre eux, par exem­ple : il y avait un nom­bre iné­gal de morts et, dans ce cas, le groupe qui avait per­du le moins d’hommes devait pay­er pour le nom­bre de per­son­nes qu’il avait tuées en plus de l’autre par­tie. En par­ti­c­uli­er, si de grandes fêtes du cochon étaient immi­nentes et qu’il fal­lait s’y pré­par­er, ils essayaient de trou­ver un accord de paix. Lors des fêtes du cochon, ceux avec qui ils s’é­taient bat­tus étaient sou­vent invitées. Soit ils y avaient des amis, même s’ils apparte­naient au groupe de l’en­ne­mi, soit plusieurs de leurs femmes venaient de là, soit ils avaient des rela­tions com­mer­ciales avec eux, etc. Ils avaient peut-être été invités chez eux et étaient tenus de les inviter à nou­veau. C’é­tait une honte pour eux d’avoir été invités et de ne pas réin­viter les autres. Ils devaient alors cul­tiv­er des jardins plus grands pour la nour­ri­t­ure dont ils avaient besoin pour ces fêtes, etc. Mais tout cela ne pou­vait être fait s’ils étaient en guerre avec leurs voisins. De sorte que tout le monde fai­sait pres­sion pour un règle­ment rapi­de des dif­férends ou pour la paix, qui était con­clue après qu’ils aient réglé leurs dif­férends.

Quelques éléments de discussion

Ce bil­let est déjà fort long, et je ne peux qu’esquiss­er ici quelques points qui me parais­sent mérit­er l’at­ten­tion.

  1. le rap­port entre ce que j’ai appelé les niveaux de mod­u­la­tion et les formes de com­bat est évi­dent, mais il n’est pas sim­ple. Au pre­mier niveau de mod­u­la­tion, celui qui règne au sein d’un clan ou entre clans proches, sem­ble cor­re­spon­dre la forme la moins létale de com­bat, le kun­da maŋgigl. En revanche, on croit com­pren­dre que ce même kun­da maŋgigl pou­vait égale­ment inter­venir par­fois entre clans plus éloignés (le fait que le recours à la guerre n’é­tait « pas rare » sug­gère que le reste du temps, les choses pou­vaient se régler à moin­dre frais). La guerre ordi­naire, Kun­da tamugl, est donc sus­cep­ti­ble de s’ap­pli­quer aux niveaux 2 et 3 de la mod­u­la­tion, c’est-à-dire con­tre des clans éloignés de la même tribu ou con­tre d’autres tribus. Enfin, si l’on com­prend bien, la guerre d’anéan­tisse­ment, kun­da kane vei mogl, n’est sus­cep­ti­ble d’in­ter­venir que con­tre une autre tribu (et plus pré­cisé­ment, l’une de ses sub­di­vi­sions, le rap­port de force exigeant que l’ad­ver­saire ne soit pas nom­breux).
  2. les deux types de guerre de cette mono­gra­phie évo­quent irré­sistible­ment le cas des Dani de la val­lée de la Baliem, exposés dans les travaux de Hei­der, qui dis­tin­guait une guerre dite « rit­uelle » (l’équiv­a­lent du Kun­da tamugl) et la guerre « pro­fane », beau­coup plus dévas­ta­trice (l’équiv­a­lent du Kun­da kane vei mogl). La réal­ité est-elle con­forme aux apparences ? Retrou­ve-t-on bel et bien une même con­fig­u­ra­tion fon­da­men­tale à plusieurs cen­taines de kilo­mètres de dis­tance ? C’est un point qu’il faudrait inves­tiguer.
  3. com­ment s’ef­fec­tu­ait le choix d’un type d’un guerre plutôt que d’un autre ? Le texte de Bergmann ne per­met que des hypothès­es. En fait, la ques­tion porte surtout sur les buts pour­suiv­is par la guerre d’anéan­tisse­ment. La pre­mière éven­tu­al­ité est qu’ils soient économiques : on veut con­quérir la terre. Une phrase sug­gère néan­moins que ce n’é­tait pas, ou pas tou­jours le cas, puisque l’au­teur évoque le cas de ter­res lais­sées ensuite à l’a­ban­don. Il faut donc envis­ager que, dans cer­tains cas au moins, la guerre était menée pour des raisons puni­tives, et que le béné­fice économique n’é­tait qu’un sous-pro­duit acces­soire.
  4. com­ment car­ac­téris­er, dans la grille de lec­ture que j’ai forgée pour l’Aus­tralie et que j’ai ten­té d’ap­pli­quer depuis à d’autres sit­u­a­tions, la guerre ordi­naire, Kun­da tamugl ? Celle-ci sem­ble en effet con­tra­dic­toire par bien des aspects. pour com­mencer, selon une con­fig­u­ra­tion com­mune en Nou­velle-Guinée, cette guerre débouche sur une paix où ce sont les vain­queurs qui indem­nisent les vain­cus. Cela sig­ni­fie que ceux qui la lan­cent savent par avance que l’is­sue sera soit des pertes humaines équiv­a­lentes à celles de l’ad­ver­saire, soit une vic­toire mil­i­taire qui devra être payée par des pertes économiques. Mon intu­ition est que c’est bien ce sec­ond but qui est recher­ché – même s’il n’est pas tou­jours atteint. L’autre prob­lème est le sen­ti­ment d’inocuité qui se dégage de la descrip­tion des com­bats : on s’af­fronte par­fois des journées entières sans qu’il y ait un seul blessé – on retrou­ve là les impres­sions lais­sées par les com­bats des Dani, et immor­tal­isés sur la pel­licule du film Dead Birds. On serait donc ten­té de class­er ces com­bats dans ce que j’app­pelais les procé­dures mod­érées, mais il faut sans doute se garder d’aller trop vite en besogne. Pour les Dani, un chercheur au moins (Paul Roscoe) a défendu la thèse que cette inocuité n’avait rien à voir avec une volon­té de lim­iter les dom­mages, mais qu’elle résul­tat de la con­for­ma­tion du champ de bataille. En ce qui con­cerne les Kamanuku, les longues journées sans vic­times con­trastent de manière sai­sis­sante l’in­for­ma­tion selon laque­lle ces vic­times, dans cer­taines cir­con­stances, se comp­taient par dizaines. Mal­heureuse­ment, le texte ne donne aucune infor­ma­tion sur les fac­teurs qui trans­for­maient un com­bat qua­si­ment inof­fen­sif en affron­te­ment meur­tri­er.
  5. enfin, il serait néces­saire d’ex­am­in­er la manière dont pou­vait s’ar­tic­uler, chez ce peu­ple comme chez d’autres, les affron­te­ments mil­i­taires et les modal­ités plus paci­fiques con­nues sous le nom d’échanges com­péti­tifs – je dois impéra­tive­ment me rep­longer dans le livre de Pierre Lemon­nier, Guer­res et fes­tins (1990), qui traite de ces aspects et que j’ai lu pour la dernière fois il y a trop longtemps…

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